HANS URS VON BALTHASAR (1905-1988)

HANS URS VON BALTHASAR HANS URS VON BALTHASAR

Théologien catholique suisse de langue allemande. Le cardinal Jean Daniélou a dit de lui qu’il était « l’homme le plus cultivé qui existe aujourd’hui (1) ».

Né à Lucerne en 1905, enfant aîné d’une famille de trois, Balthasar fut élevé dans un milieu croyant. Très tôt, il se montra exceptionnellement doué: dès l’âge de quatre ans, il se mit à apprendre le français. Lorsqu’il commença ses études, deux ans plus tard, on remarqua vite sa mémoire phénoménale, sa curiosité hors du commun et, selon le mot prophétique de sa mère, sa passion « pour tout ce qui est beau (2) ». Sa vie et son oeuvre furent profondément marquées par la musique: son enfance, il la passa assis au piano; à l’âge de cinq ans, il fut bouleversé par la Messe en mi bémol majeur de Schubert, puis, à l’âge de neuf ans, par la Pathétique de Tchaïkovsky. Un peu plus tard, il découvrit Mozart, qui le foudroya de son génie, et qui fut sans doute une inspiration pour sa théologie. 

En 1923, alors à Vienne pour ses études, Balthasar fit la rencontre du médecin Rudolf Allers. Ce médecin érudit, traducteur de saint Anselme et de saint Thomas, communiqua son amour de la théologie au jeune Balthasar, en plus de partager avec lui sa passion pour la musique, entre autres pour Mahler. Balthasar se rendit ensuite à Berlin, pour suivre les cours du germaniste Helmut von Glesenapp et ceux du théologien Romano Guardini, qui influença sa pensée de manière décisive. En effet, Guardini le confirma dans son antikantisme, en plus de lui faire comprendre l’apport spécifique et nécessaire de la pensée éclairée par la foi à la recherche philosophique. En 1928, à l’Université de Zürich, Balthasar déposa sa thèse de doctorat en littérature allemande, intituléeL’histoire du problème eschatologique dans la littérature moderne allemande. Un an plus tard, il entra dans la Compagnie de Jésus. De 1933 à 1936, il étudia à Lyon, où il fit la connaissance du père Henri de Lubac, qui lui fit connaître les Pères de l’Église et les grandes oeuvres de la littérature catholique contemporaine: Claudel, Bernanos et Péguy. Dès lors, en plus de se faire un ami et de trouver un maître en la personne du père de Lubac, Balthasar se plongea dans l’étude des Pères, surtout Origène, Grégoire de Nysse, Maxime le Confesseur et Irénée de Lyon. En 1936, il fut ordonné prêtre à Munich et fit paraître sa traduction du Commentaire des Psaumes de saint Augustin. L’année suivante, toujours à Munich, il publia une version augmentée de sa thèse (2400 pages de plus), avec un nouveau titre: L’apocalypse de l’âme allemande. En 1940, à cause de la guerre, il quitta l’Allemagne pour revenir en Suisse, où il devint aumônier d’étudiants. La même année, il rencontra la chirurgienne mystique Adrienne von Speyr, avec qui il se lia d’amitié et, deux ans plus tard, il publia Présence et pensée, oeuvre fondamentale sur Grégoire de Nysse. En 1944, Balthasar et Speyr fondèrent l’Institut Saint-Jean. Ils désiraient par là introduire l’esprit johannique dans la spiritualité ignacienne institutionnelle. En 1945, ce fut la publication de Le coeur du monde, livre important dans le cheminement intellectuel et spirituel de Balthasar, où le théologien affirme son parti pris absolu pour le Christ. En 1950, il publia un ouvrage majeur surThérèse de Lisieux, intitulé Histoire d’une mission, et quitta la Compagnie de Jésus pour collaborer plus étroitement avec Adrienne von Speyr, dont il dira que la mission spirituelle est indissociable de sa théologie. 

De 1961 à 1987, Balthasar publia sa fameuse trilogie théologique : La gloire et la croix, La dramatique divine, et la Théologique. Il s’agit de l’oeuvre théologique la plus originale du vingtième siècle. De 1969 à 1988, il fut membre de la Commission théologique internationale. Le père Balthasar, pourtant absent du Concile Vatican II, fut élu cardinal en 1988. Il s’éteignit le 26 juin de la même année, deux jours avant de recevoir la pourpre cardinalice.

En plus d’apporter une contribution fondamentale à la théologie, notamment à la christologie et à la patristique, Balthasar fut un traducteur éminent: il rendit en langue allemande des oeuvres de Paul Claudel, Charles Péguy, Henri de Lubac et Louis Bouyer. Grand admirateur de Goethe, Hans Urs von Balthasar fut possiblement l’homme du vingtième siècle qui lui ressembla le plus.(Patrick Dionne)

Notes

  1. Jean Daniélou, Et qui est mon prochain? Mémoires, Paris, Stock, 1974, p. 93.
    2. Gabrielle von Balthasar, citée par Elio Guerriero, dans Hans Urs von Balthasar, préface de Jean Guitton, Paris, Desclée, 1993, p. 23.
    Biographie
    Hans Urs von Balthasar concevait ainsi la tâche du théologien : « […] le théologien n’a pas à rendre compréhensible la Révélation divine d’une manière abstraite, en soi, mais pour les hommes de son temps, et […] il a donc à l’expliquer en vue d’être compris d’eux ». (Le chrétien et l’angoisse, Paris, DDB, 1954, p. 15)
    Oeuvres
    Oeuvres traduites en français (ou rédigées directement en français)
  2. Livres

Présence et pensée. Essai sur la philosophie religieuse de Grégoire de Nysse.Paris, Beauchesne, 1942. Réédité en 1988 chez le même éditeur. Ouvrage écrit directement en français.

Liturgie cosmique. Maxime le Confesseur (Komische Liturgie). Paris, Aubier, Montaigne, 1947.

Laïcat et plein apostolat (Der Laie und der Ordenstand). Liège, La Pensée Catholique; Paris, Office Général du Livre, 1949.

Phénoménologie de la Vérité. La Vérité du monde (Wahrheit der Welt). Paris, Beauchesne, 1952. « Bibliothèque des archives de philosophie » # 1.

Le coeur du monde (Das Herz der Welt). Bruges, DDB, 1953.

Le chrétien et l’angoisse (Der Christ und die Angst). Paris, DDB, 1954.

La théologie de l’histoire (Theologie der Geschichte). Préface d’Albert Béguin. Paris, Plon, 1955. Éd. revue, 1960.

Le chrétien Bernanos (Bernanos). Traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac. Paris, Seuil, 1956.

Élisabeth de la Trinité et sa mission spirituelle (Elisabeth von Dijon und ihre geistliche Sendung). Paris, Seuil, 1959.

Parole et mystère chez Origène. Paris, Cerf, 1957. Ouvrage écrit directement en français. Comprend deux article publiés dans Recherches de science religieuse (1936).

Dieu et l’homme d’aujourd’hui (Die Gottesfrage des heutigen Menschen). Paris, DDB, 1958. Rééditions en 1961 et 1966 chez Aubier-Montaigne.

La prière contemplative (Das betrachtende Gebet). Paris, DDB, 1959. Réédité en 1981 chez Fayard.

La gloire et la croix. Aspects esthétiques de la Révélation (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik). Vol. I. Apparition. Paris, Aubier, 1965. Réédité en 1990 chez DDB.

L’amour seul est digne de foi (Glaubhaft ist nur Liebe). Paris, Aubier-Montaigne, 1966.

Qui est chrétien? (Wer ist ein Christ?). Mulhouse, Salvator, 1967. Réédité en 1968.

La gloire et la croix. Aspects esthétiques de la Révélation (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik. Fächer der Stile, Bd. II). Vol. II. Styles en deux tomes:
1. D’Irénée à Dante. Paris, Aubier, 1968.
2. De Jean de la Croix à Péguy. Paris, Aubier, 1972. Réédité en 1986 chez DDB.

Cordula ou l’épreuve décisive (Cordula oder der Ernstfall). Paris, Beauchesne, 1968.

La foi du Christ. Cinq approches christologiques. Paris, Aubier-Montaigne, 1968.

De l’Intégration. Aspects d’une théologie de l’histoire (Das Ganze im Fragment. Aspekte der Geschichtstheologie). Paris, DDB, 1969. Réédité en 1983.

Retour au centre (Einfaltungen). Traduit de l’allemand par Robert Givord. Paris, DDB, 1971.

Romano Guardini. Une réforme aux sources (Romano Guardini. Reform der Ursprung). Paris, Fayard, 1971.

Pâques le Mystère (Theologie der drei Tage). Paris, Cerf, 1972. Réédité en 1981et en 1996.

Thérèse de Lisieux. Histoire d’une mission (Schwestern im Geist. Thérèse von Lisieux und Elisabeth von Dijon). Apostolat des Éditions, 1973. (Ne contient que la partie sur Thérèse de Lisieux à partir de la deuxième édition).

Points de repères pour le discernement des esprits (Klarstellungen). Paris, Fayard, 1973.

Dans l’engagement de Dieu (In Gottes Einsatz leben). Traduit de l’allemand par Robert Givord. Sherbrooke, Paulines; Paris, Apostolat des Éditions, 1973. Réédité sous le titre L’engagement de Dieu, Paris, coédition Desclée/Proost, 1990.

La gloire et la croix (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik). Vol. III, 1.Théologie. L’Ancienne Alliance. Paris, Aubier, 1974.

La gloire et la croix (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik). Vol. III, 2.Théologie. La Nouvelle Alliance. Paris, Aubier, 1975. Réédité en 1986 chez DDB.

Catholique (Katholisch). Traduction de Georges Chantraine, complétée par l’auteur. Avertissement du P. Henri de Lubac. Paris, Fayard, 1976.

Le complexe antiromain. Essai sur les structures ecclésiales (Der antirömische Affekt). Montréal, Paulines; Paris, Apostolat des Éditions, 1976.

Triple couronne (Der dreifache Kranz). Méditations sur le Rosaire – Le salut du monde dans la prière mariale. Namur, Culture et vérité, 1978. Réédité en 1992.

Aux croyants incertains (Kleine Fibel für verunsicherte Laien). Paris, Lethielleux, 1980.

Nouveaux points de repères (recueil d’articles). Paris, Fayard, 1980.

La gloire et la croix (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik). Vol. IV, 1. Le domaine de la Métaphysique. Les fondations. Paris, Aubier-Montaigne, 1981.

La gloire et la croix (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik). Vol. IV, 2. Les constructions. Paris, Aubier-Montaigne, 1982.

La gloire et la croix (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik). Vol. IV, 3. Les héritages. Paris, Aubier-Montaigne, 1983.

Le cardinal de Lubac. L’homme et son oeuvre (Henri de Lubac. Sein organisches Lebenswerk). Namur, Culture et vérité, 1983.

La Vérité est symphonique. Aspects du pluralisme chrétien (Die Wahrheit ist symphonisch. Aspekte des christlichen pluralismus). Paris, Éd. S.O.S., 1984.

La dramatique divine I. Prolégomènes (Theodramatik I. Prolegomena). Paris, Lethielleux, 1984.

La dramatique divine II. Les personnes du drame (Theodramatik II). 1.L’homme en Dieu. Paris, Lethielleux, 1986.

Espérer pour tous (Was dürfen wir hoffen?). Paris, DDB, 1987.

L’enfer. Une question (Kleiner Diskurs über die Hölle). Paris, DDB, 1988.

La dramatique divine II. Les personnes du drame (Theodramatik II). 2. Les personnes dans le Christ. Paris, Lethielleux; Namur, Culture et vérité, 1988.

Lumière de la Parole. Commentaire des lectures dominicales. Année A (Licht des Wortes. Skizzen zu allen Sonntagslesungen). Namur, Culture et vérité, 1989.

Si vous ne devenez comme cet enfant (Wenn ihr nicht werdet wie dieses kind).Paris, DDB, 1989.

La dramatique divine III. L’action (Theodramatik III. Die Handlung). Namur, Culture et vérité, 1990.

Lumière de la Parole. Commentaire des lectures dominicales. Année B (Licht des Wortes. Skizzen zu allen Sonntagslesungen). Namur, Culture et vérité, 1990.

Simplicité chrétienne. Paris, Desclée, 1992.

Credo. Méditations sur le Symbole des Apôtres (Credo). Traduit de l’allemand par Joseph Doré. Paris, Nouvelle Cité, 1992.

La dramatique divine IV. Le dénouement. Namur, Culture et vérité, 1993.

Marie, première Église (recueil d’études rédigées par Balthasar et par le cardinal Joseph Ratzinger). 3e édition. Paris, Médiaspaul, 1998. Lire le compte rendu d’A. Cabes dans le Bulletin de Littérature Ecclésiastique.

À propos de mon oeuvre. Traversée (Hans Urs von Balthasar. Zu seinem Werk). Traduit de l’allemand par Joseph Doré et Chantal Flamant. Bruxelles, Lessius, 2002. Lire le compte rendu de Pierre Jay dans la revue Esprit & Vie. 

Le soulier de satin de Paul Claudel. Genève, Ad Solem, 2002. Postface à la traduction allemande de la pièce de Claudel.

Grains de blé. Aphorismes. Traduit par F. Georges-Catroux. Orbey, Arfuyen, 2003.

  1. Articles

« Rencontrer Dieu dans le monde d’aujourd’hui », Concilium, 6, juin 1965, pp. 27-39.

« L’Évangile comme norme et critique de toute spiritualité dans l’Église »,Concilium, 9, novembre 1965, pp. 11-24.

« Vérité et vie », Concilium, 21, janvier 1967, pp. 77-83.

« Relation immédiate avec Dieu », Concilium, 29, novembre 1967, pp. 37-48.

« La joie et la croix », Concilium, 39, novembre 1968, pp. 77-87.

« Le Royaume de Dieu ou l’Église? », Communio, tome XI, 3, mai-juin 1986, pp. 4-12.
Documentation
Communio, « Hans Urs von Balthasar – Théologie et culture », tome XXX, 2, mars-avril 2005. Des contributions de Xavier Tilliette, Jean-Louis Chrétien, Jean-Marie Lustiger et al.

Guerriero, Elio. Hans Urs von Balthasar. Préface de Jean Guitton. Paris, Desclée, 1993.

Holzer, Vincent. Le Dieu Trinité dans l’histoire. Le différend théologique Balthasar-Rahner. Préface de Bernard Sesboüé. Paris, Cerf, 1995, 476 p. « Cogitatio Fidei » # 190.

Planchon, Félicien. Le langage théologique du Mal et du Salut dans la trilogie de Hans Urs von Balthasar. Une base pour la réflexion sur le langage théologique.Mém. dactyl., 2 vol., 453-viii p. Faculté de théologie de l’Université catholique de Louvain, 2003.

Saint-Pierre, Mario. Beauté, bonté, vérité chez Hans Urs von Balthasar. Saint-Nicolas, Les Presses de l’Université Laval, 1998.

Souletie, Jean-Louis. « « Raison esthétique » et herméneutique christologique chez Balthasar », Nouvelle revue théologique,

HANS-URS VON BALTHASAR L’HOMME LE PLUS CULTIVÉ DE SON TEMPS
Cet homme peut-être le plus cultivé de son temps, selon l’éminent cardinal jésuite Henri de Lubac, a écrit ou traduit en allemand une centaine de volumes. C’est sans compter les soixante autres volumes que lui a dictés sa dirigée, médecin et grande mystique, Adrienne von Speyr*. Homme plutôt discret, surtout face au monde des communications, il n’a accordé que deux véritables entrevues télévisées* qui étaient destinées au public francophone du Canada. L’interviewer, absolument remarquable, impeccable, était l’abbé Marcel Brisebois* de Radio Canada. Elles figurent dans la longue série des 750 «Rencontres»* qui ont enchanté un auditoire attentif. Nous pouvons donc tous nous réjouir de ce privilège exceptionnel d’avoir pu rencontrer ce géant du XXe siècle. Ce grand théologien suisse, Hans-Urs von Balthasar, était vraiment un esprit universel. Il était en effet, entre autres, fasciné par la philosophie, la littérature, l’art et la musique. La mystique aussi lui était vraiment familière. Son œuvre, qui s’étend, disait le cardinal Ratzinger, des présocratiques à Freud, Nietzsche, Brecht, est immense et elle passionne toujours des milliers de lecteurs assidus. L’un d’eux, que nous connaissons bien au Québec, en est devenu l’un des plus éminents spécialistes. C’est nul autre que Marc Ouellet, sulpicien, ami intime des papes Jean-Paul II* et Benoît XVI, aujourd’hui cardinal archevêque de Québec, donc primat de l’Église canadienne. Monsieur Marc Ouellet, alors recteur du Grand séminaire d’Edmonton, a écrit le 25 mars1997 un avant-propos remarquable à cet important livre de Balthasar, Le Cœur du Monde. L’édition originale de ce livre date de 1957. Cet ouvrage qu’il faut lire a été republié par Desclée De Brouwer, 237p. Pour mieux apprécier la pensée de Balthasar, selon le cardinal Marc Ouellet, il faut lire Le Cœur du Monde et il faut aussi le prier. En effet, ce livre se termine par l’une des plus immenses prières que nous puissions imaginer. Cette prière poétique et théologique à la fois couvre les dix-sept dernières pages. C’est une splendeur, parfois un peu obscure, qui s’inspire de La Montée du Carmel de saint Jean de la Croix. C’est vraiment une prière très profonde dont une partie est particulièrement déchirante. En effet, durant trois pages, Balthasar cesse de s’adresser à Dieu pour s’adresser à l’Église et même à l’humanité entière. Il ne ménage alors ni ses reproches, ni son amour indéfectible pour l’humanité comme l’ont fait les Prophètes les plus audacieux. D’ailleurs, le cardinal Ouellet, invité par Benoît XVI à prendre exceptionnellement la parole lors des JMJ de Cologne en 2005, a alors mentionné cet ouvrage. Il a même ajouté qu’il devait beaucoup au contenu de ce livre. Le cardinal Henri de Lubac disait pour sa part au sujet de ce livre: « En vérité, c’est un livre étonnant; ceux qui d’ordinaire n’aiment pas les «livres spirituels», pourront aimer celui-là – et peut-être les conduira-t-il aux livres spirituels, de l’époque contemporaine et l’Occident l’un des meilleurs connaisseurs de l’ensemble d patrimoine culturel.
Sa culture était en effet prodigieuse. Je me souviens d’avoir osé examiner chez lui, en 1980, une partie des innombrables partitions musicales toutes reliées de cuir. J’y ai constaté que le Père Balthasar y avait souvent laissé sa marque. Il y avait plusieurs annotations de sa main. J’ai aperçu d’autre part de nombreux livres en langue française dont plusieurs qu’il avait traduits en allemand. J’avais l’impression que cet homme avait tout entendu, tout écouté, tout lu. Or malgré toutes ses immenses connaissances, Balthasar était d’une grande simplicité. Je dirais même d’une humilité doucement souriante que je n’oublierai jamais. On peut tous le constater en regardant ses deux Rencontres sur le site http://www.dieu-parmi-nous.com. Les connaissances du Père Balthasar étaient universelles. S’il a traduit en allemand des ouvrages français comme ceux de Bernanos*, Bloy*, Claudel*, il a fait de même avec des auteurs grecs, Irénée*, Grégoire de Nysse, Maxime le Confesseur. Il a aussi traduit des auteurs latins, Augustin*, Bernard de Clairvaux*, et même des auteurs espagnols comme Ignace de Loyola* et Calderon. Il a même traduit ses collègues comme Henri de Lubac et Louis Bouyer. Balthasar s’est d’autre part sérieusement intéressé à la psychologie, à la psychiatrie, la littérature russe et même aux grandes cultures religieuses de l’Extrême-Orient*. Mais il s’est surtout intéressé aux domaines spirituels et même mystiques. Il faut bien signaler ici que l’événement décisif de son existence fut, tout compte fait, la retraite de 1919 qu’il fit à 14 ans. C’est alors que directement et de manière imprévisible comme le dit si bien le jésuite Joseph Doré*, lui fut intimé l’appel de Dieu*. C’était l’appel à devenir prêtre et à suivre le Christ* dans la famille de saint Ignace de Loyola*. À la fin de la deuxième entrevue qu’il a accordée à l’abbé Marcel Brisebois pour la série Rencontres que je réalisais à la télévision de Radio-Canada, il est amené à parler du moment où il a dû se résoudre à quitter les jésuites. Il est devenu prêtre séculier pour fonder l’Institut Saint Jean de concert avec Adrienne von Speyr. Or on voit alors surgir tout l’attachement que cet homme vieillissant éprouvait encore en 1980 pour son Père saint Ignace de Loyola et la compagnie de Jésus. Il tente tant bien que mal de retenir ses sanglots. C’est sans doute l’un des moments les plus émouvants de cette série de 750 Rencontres. On constate devant ces images touchante combien l’appartenance à un ordre religieux ou une communauté peut être profond pour un homme qui y est entré jeune, y a reçu sa longue formation entouré d’autres recrues qui deviennent des frères et des amis qui partagent ensemble le même idéal et la même filiation. La plupart des membres de ces ordres religieux éprouvent en effet un immense sens d’appartenance qui peut être vraiment admirable. Car ils s’épaulent les uns les autres par groupe selon leurs affinités et peuvent ainsi parvenir à des états de services qui autrement auraient été impossibles de mener à de tels sommets. Les 6 et 7 octobre 2005, l’Université du Latran organisait en collaboration avec la revue Communio un colloque international intitulé Seul l’amour est crédible à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de Balthasar. On s’est proposé de «clarifier l’interprétation de sa pensée de façon plus cohérente avec l’íntégralité de son œuvre». Je tiens à signaler que parmi les intervenants, il y avait le cardinal Marc Ouellet, notre archevêque de Québec, Angelo Scola*, nduira-t-il aux patriarche de Venise, co-fondateur de Communion & Libération, et Mgr Peter Henrici, évêque auxiliaire de Coire, diocèse auquel était rattaché Balthasar en tant que prêtre séculier. On y a lu un texte de Benoît XVI dans lequel le pape déclarait ce qui suit: « Hans-Urs von Balthasar a été un théologien qui a mis sa recherche au service de l’Église, car il était convaincu que la théologie pouvait être seulement marquée par l’ecclésialité», c’est-à-dire que la théologie se doit d’être sans cesse au service de l’Église. Celle-ci reçoit la recherche théologique comme étant un précieux service qui lui est rendu à la gloire de Dieu. » Quand on a connu ne serait-ce que quelques heures ce très grand personnage si humble et si aimable, quand on l’a lu et apprécié, on ne peut que l’aimer et le considérer comme toujours bien vivant, et je dirais même un des grands saints de notre époque. «L’Homme le plus cultivé de son temps; le plus grand théologien de la fin du XXe siècle» a-t-on souvent dit de Hans Urs von Balthasar*. Il était en fait un grand théologien et surtout un mystique. Sa spiritualité et sa sainteté le menaient toujours «au service de la conversion et de la sainteté* des croyants». C’est pourquoi il a entrepris toutes sortes de choses et fondé des institutions. Marqué par des personnalités religieuses les plus importantes de son temps, il a influencé nombre de gens comme Albert Béguin qu’il rencontre et baptise à Bâle, en Suisse, où il habitait. Béguin succèdera au grand essayiste catholique Emmanuel Mounier* à la direction de la très importante revue Esprit. Balthasar fut le principal interlocuteur du très grand théologien protestant Karl Barth*. Il a justement publié en 1950 un ouvrage magistral sur cet éminent théologien réformé, ce qui a permis au pape Jean XXIII* de dire un jour qu’il croyait que le plus grand théologien du XXe siècle était Karl Barth! Ce n’est pas peu dire pour un pape de l’Église catholique. Aumônier des étudiants à Bâle, cela n’empêche pas Balthasar d’entamer un long et profond dialogue avec l’extraordinaire Adrienne von Speyr* (1902-1967) qui lui dictera soixante volumes en allemand. Cette œuvre immense, Balthasar la considérait comme supérieure à ce qu’il avait écrit lui-même. Il me semble qu’en osant dire cela, il faisait acte d’humilité! De toute façon, l’œuvre d’Adrienne von Speyr est en grande partie traduite de nos jours en français et parue chez Lethielleux, puis chez Culture et vérité. Au centre de la pensée d’Adrienne von Speyr et de sa prière : les Trois Jours Saints. Dans la Passion et la Résurrection du Seigneur, s’ouvre pour elle la communion trinitaire à laquelle tous les hommes sont conviés. Le Père Balthasar était donc le guide spirituel et le confesseur de cette ex-protestante, mère de deux enfants, médecin, mystique et même stigmatisée, qu’il a convertie en 1940 par une simple parole, soit la troisième demande du Notre Père: «Que te volonté soit faite.» C’est que Madame Speyr, récemment devenue veuve, achoppait sur cette parole au point de ne plus pouvoir réciter le Notre Père. C’est ce qu’explique le Père Balthasar dans la biographie considérable qu’il a consacrée à sa fille spirituelle, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, parue aux Éditions Paulines en 1978, 400p. Il aura veillé sur elle et son cheminement spirituel durant plus de vingt-cinq ans, jusqu’à sa mort Ils se connaissaient à peine en 1940. Elle lui confie sa difficulté d’accepter, suite à la mort de son mari Emil, que la Volonté de Dieu soit faite. « Je lui montrai qu’en disant Que ta volonté soit faite, nous n’offrions pas à Dieu notre œuvre propre, mais lui présentions notre disposition à être assumés par son œuvre et à être transportés là où il voudrait. Ce fut comme si j’avais appuyé au hasard sur un bouton électrique qui aurait allumé d’un seul coup toutes les lumières d’une salle, ou libéré les flots longtemps retenus par une digue. Subitement, Adrienne se sentit délivrée de tout ce qui entravait sa prière. De l’enseignement religieux que je commençai à lui donner, rie ne lui échappait, comme si de longue date elle n’avait attendu que de le recevoir pour y adhérer de toute son âme». Il faut ici ajouter un mot du grand œuvre magistral de Balthasar, soit son œuvre théologique. Adrienne von Speyr saura évidemment profiter de la lecture qu’elle en fait jusqu’à sa mort. Je vous rappelle tout d’abord qu’il a publié près de 100 ouvrages de toutes dimensions, environ 400 articles, plus de 80 traductions et au moins 130 préfaces. Il n’y a pas un secteur de la théologie qui lui a échappé. Quinze de ses volumes forment un ensemble exceptionnel (La Gloire et la croix) que l’on a qualifié d’opus magnum tant Balthasar y fait preuve d’une culture vraiment immense. C’est en somme un approfondissement exceptionnel de la révélation de Dieu à l’homme, car la pensée de Balthasar y est toute centrée sur le Christ. Le Christ est au cœur de ses réflexions les plus urgentes. Son rôle de théologien est magistral. Dans un texte intitulé Verbum Caro, Balthasar écrit : « Nous entendons le titre de théologien dans son sens plénier : comme celui d’un docteur de l’Église, dont la charge et la mission consistent à expliquer la Révélation dans sa plénitude et dans intégralité, par conséquent à considérer la dogmatique comme le point central de son activité ». J’aime bien le résumé très simple de la pensée de Balthasar qu’en a fait Joseph Doré* dans l’importante revue Communio fondée justement par Balthasar: «Dieu s’est porté à la fois à la rencontre et à la connaissance des hommes sous la figure singulière d’un homme, Jésus le crucifié, sur le visage duquel rayonne, pour qui sait la voir, la gloire même du Dieu vivant.» Or, nous savons tous que la révélation essentielle sur Dieu, c’est que « Dieu est Amour » (Jean 1;4,8). Pour en saisir simplement ou sans trop d’effort l’immense beauté, il vaut mieux tenter de lire attentivement L’amour seul est digne de foi, collection «Foi vivante», no 32, Paris, Auben 1967. recensée d’Adrieivres spi-35. Montaigne, 1966, 203 pages. On pourra aussi se référer à l’excellent ouvrage qu’a consacré à Balthasar une remarquable religieuse québécoise, Pierrette Petit, des Sœurs de Sainte Anne*: Hans-Urs von Balthasar, un grand théologien spirituel, Montréal, Éditions du Méridien, 1985, 207p. On y trouve d’ailleurs à fin une bonne bibliographie de Balthasar et aussi le texte des deux seules entrevues télévisées qu’a accordées Balthasar (1981) et qui font partie de la série Rencontres de Radio-Canada. Sœur Pierrette Petit a étudié à l’Université Laval, à l’Université d’Ottawa et à l’Université pontificale Grégorienne de Rome. Elle a fondé et dirige toujours le «Centre Christus» à Montréal, où se donnent des conférences et des sessions très intéressantes. Retenons que Balthasar a appris de Marie l’humilité et l’obéissance comme l’a rappelé le cardinal Ratzinger lors de ses funérailles, le 1er juillet 1988. «Par elle il s’est laissé dire, et nous l’a dit à son tour, que le christianisme n’est spiritualisation qu’à la condition d’œuvrer sans cesse à l’incarnation de l’Esprit. (…) De Marie il a avant tout appris que la source de toute fécondité 5 dans l’Église est la contemplation, sans laquelle l’action tourne à l’agitation. Il a appris que la Parole de Dieu s’entend dans le silence et la méditation et que là seulement elle atteint sa grande fécondité». Cette fécondation ne vient pas sans ce qui a marqué toute la vie de Balthasar: l’émerveillement. Cette capacité de s’émerveiller de tout a fait de lui cet homme peut-être le plus cultivé de son époque. Ouvert sur le monde, il était toujours prêt à dialoguer. Or il n’a jamais dérogé de l’insistance qu’il mettait sur les valeurs de l’intériorité et de la gratuite, de l’ascèse et de la contemplation, comme le signale Joseph Doré. C’est pourquoi il faut bien lire, si on le peut, La prière contemplative, paru en 1958 et publié en français chez Fayard en 1972, 300 p. On y comprendra mieux combien sa lutte contre tout ce qui lui paraissait risquer d’horizontaliser la foi et de séculariser l’Église a été convaincante. En somme, Hans-Urs von Balthasar était consacré à défendre la déité de Dieu telle que nous pouvons la saisir, bien que voilée, en la figure du Crucifié. «Peu d’hommes, selon Joseph Doré, ont comme lui fait valoir qu’à «l’évidence» il ne saurait y avoir de foi chrétienne en dehors de là!». Son émerveillement devant la personne du Christ s’étendait à tout. Pourtant, Balthasar était la plupart du temps un homme solitaire et silencieux. Il n’a en effet jamais été professeur. Aucun évêque suisse n’a même cru bon Aucun évêque suisse n’a même de le prendre comme expert au Concile. C’est son œuvre nourri d’émerveillement qui l’a rendu célèbre.

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