HELMUTH SCHMIDT (1918-2015)

Helmut Schmidt(1918-2015): ex-chancelier et artisan de l’amitié franco-allemande

L’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt, est mort le 10 novembre à l’âge de 96 ans.
La première fois que les Américains avaient vu à la télévision Helmut Schmidt renifler une poudre brune qu’il venait de déposer soigneusement sur le dos de sa main, ils avaient cru que le chancelier de la République fédérale d’Allemagne se droguait. En fait, il essayait, sur les conseils de son cardiologue, de substituer le tabac à priser à la cigarette. En vain. C’est d’ailleurs en partageant une première cigarette qu’il fit, au collège, en 1932, la connaissance d’Hannelore « Loki » Glase qui devint sa femme (jusqu’au décès de celle en 2010).
De cette dépendance, il avait fait un genre littéraire. Pendant plusieurs années, pour l’hebdomadaire Die Zeit, dont il était devenu un des éditeurs après avoir quitté le pouvoir, il répondit aux questions du rédacteur en chef Giovanni di Lorenzo,« le temps d’une cigarette ». « De merveilleux petits entretiens, frivoles, subversifs, très divertissants et souvent d’une grande pertinence politique et historique », a jugé la Süddeutsche Zeitung, quand paru un recueil de ces dialogues.

Ami avec Valéry Giscard d’Estaing
Son passage à la chancellerie avait été relativement bref, huit ans contre quatorze pour Adenauer, ou seize pour Helmut Kohl ; son nom n’était lié à aucune réalisation spectaculaire, comme l’Ostpolitik, la politique de normalisation avec les pays communistes, pour Willy Brandt, ou la réunification de l’Allemagne, pour Helmut Kohl. Pourtant, il était devenu le « vieux sage » de la République, dont les avis étaient toujours attendus avec intérêt : sur la montée de la Chine, les interventions extérieures de la Bundeswehr qu’il désapprouvait (en Afghanistan), ou la monnaie européenne qu’il avait anticipée sous la forme du système monétaire européen avec son ami Valéry Giscard d’Estaing.
Tout apparemment séparait l’aristocrate sorti de Polytechnique et de l’ENA et le social-démocrate issu d’une famille modeste qui, ministre, continuait d’habiter une sorte de HLM dans le centre de Bonn. Mais chacun était fasciné par l’intelligence de l’autre. C’est à Giscard d’Estaing qu’Helmut Schmidt fera la confidence de ses origines juives, par son grand-père paternel, avant que la famille ne soit « aryanisée » pour échapper aux persécutions.
La collaboration entre les deux hommes, commencée au début des années 1970 quand ils étaient ministres des finances de leur pays, s’est poursuivie au sommet au printemps 1974 quand l’un accédait à la présidence de la République française, tandis que l’autre devenait chancelier fédéral. Après de Gaulle et Adenauer, avant Mitterrand et Kohl, Giscard d’Estaing et Schmidt ont formé ce qu’on a coutume d’appeler un de ces « couples franco-allemands » indispensables à l’Europe. Helmut Schmidt était convaincu que l’Allemagne pouvait avoir des idées mais qu’à cause de son histoire tragique, elle devait laisser la France les présenter.

Une jeunesse marquée par la guerre
Il était né le 23 décembre 1918 à Hambourg. Après le baccalauréat, il se destine à une carrière d’architecte, mais la guerre en décide autrement. Engagé dans la défense anti-aérienne, il finira lieutenant, mais sans avoir appartenu au parti nazi. Après la défaite, il est brièvement interné dans un camp britannique où il rencontre un socialiste chrétien qui le convertit à la social-démocratie. Il choisit les études d’économie. Après son diplôme il travaille dans l’administration de la ville-Etat de Hambourg sous les ordres de Karl Schiller. Dix ans plus tard, il lui succédera comme ministre fédéral des finances.
Il se lance dans la politique. Elu au parlement local, il devient en 1961 membre du Sénat (gouvernement) du Land de Hambourg, responsable des affaires intérieures. A ce titre, il organise la lutte contre les grandes inondations de 1962. Son sens de l’initiative et du commandement lui vaut une grande popularité au-delà des limites de la ville. Il y gagne un surnom : « der Macher », celui qui agit, par opposition à l’idéologue ou au rêveur. « Celui qui a des visions doit aller chez le docteur », avait-il coutume de dire.

Un nouveau surnom apparaît « Schmidt-Schnauze » – « Schmidt-la Grande-Geule » – à cause d’un art oratoire dont ses adversaires font les frais.
Lors de la première grande coalition entre les Partis chrétien-démocrate (CDU) et social-démocrate (SPD), il est chargé de maintenir la discipline en tant que président du groupe parlementaire SPD au Bundestag. Un nouveau surnom apparaît : « Schmidt-Schnauze », « Schmidt-la-grande-gueule », à cause d’un art oratoire dont ses adversaires font les frais. A l’arrivée au pouvoir de la coalition social-libérale (SPD-FDP), il est nommé ministre de la défense. Il devient vite un expert des affaires militaires et de l’équilibre de la terreur. Dix ans plus tard, il sera à l’origine du déploiement des euromissiles américains pour faire face aux SS20 que les Soviétiques ont pointés sur l’Europe occidentale.

Victime de la crise des euromissiles
Après la reconduction triomphale du gouvernement SPD-FDP en 1972, il est ministre des finances. Participe-t-il à la conjuration ourdie contre le chancelier Willy Brandt ? Toujours est-il qu’à la démission de ce dernier en mai 1974, l’accession d’Helmut Schmidt à la chancellerie apparaît naturelle. Il affronte deux crises et un défi : la flambée des prix du pétrole, les manifestations pacifistes contre les euromissiles et la vague terroriste de la Fraction armée rouge.
Il maîtrise la première en écornant quelque peu l’orthodoxie allemande. Face aux prises d’otages et aux assassinats de personnalités par la bande à Baader – malgré des crises de de conscience – il choisit la fermeté. En revanche, il ne résistera pas aux divisions de son parti dans la crise des euromissiles. En 1982, les libéraux abandonnent l’alliance avec le SPD et se tournent vers les chrétiens-démocrates d’Helmut Kohl. Helmut Schmidt est amer son éviction à la tête du SPD.
Avec l’âge aussi, Schmidt-la-grande-gueule avait perdu de son arrogance. La surdité l’empêchait de s’adonner à la musique, un refuge pour lui face aux les vicissitudes de la vie politique. Mais sa signature à la « une » du Die Zei faisait augmenter les ventes du journal. Et lors de ses apparitions aux conférences de rédaction de l’hebdomadaire, les jeunes journalistes se pressaient pour profiter de ses analyses qui n’avaient rien perdu de leur acuité.

Source : Le Monde (du 10 novembre 2015)
helmut Schmidt

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