ACHEVER CLAUSEWITZ DE RENE GIRARD

thAchever Clausewitz : entretiens avec Benoît Chantre

René Girard

Paris, Carnets Nord, 2007.

« Vouloir rassurer, c’est toujours contribuer au pire. »

Professeur émérite à l’université de Stanford aux États-Unis, élu à l’académie française en 2005, René Girard poursuit, depuis les années 60, une réflexion d’une portée considérable sur les comportements humains et en particulier sur les notions de violence et d’imitation.

Après Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), La Violence et le sacré (1972), Des choses cachées depuis la fondation du monde (1972), pour ne citer que trois de ses œuvres les plus connues,  Achever Clausewitz, paru en 2007 aux éditions Carnets Nord. Un livre écrit sous forme de dialogue avec Benoît Chantre, directeur éditorial des éditions carnets nord.

Né à Avignon en 1924, René Girard a découvert Clausewitz aux États-Unis dans une traduction américaine annotée par un aviateur américain.

Qui est Clausewitz (1780-1831) et pourquoi René Girard s’est-il intéressé à cet officier prussien contemporain de Napoléon au point d’en faire un livre, un livre essentiel, peut-être son livre le plus grave et le plus important, une sorte de testament philosophique ?

Carl von Clausewitz (1780-1831) est un stratège prussien, auteur d’un traité qui eut un grand retentissement : De la Guerre ; ce traité, resté inachevé, a été étudié par de nombreux militaires, hommes politiques ou philosophes qui en ont retenu un axiome essentiel : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. »

Autrement dit, la guerre éclate quand les solutions pacifiques ont échoué, mais demeure constamment sous le contrôle des gouvernements qui restent maîtres des buts qu’ils poursuivent, jusqu’au retour de la paix.

Cette conception, valable jusqu’à la fin du XVIIIIème  siècle (la fameuse « guerre en dentelles ») est en réalité très en-deçà de la nouveauté radicale de ce traité. Tout se passe comme si Clausewitz avait fini par reculer devant les conséquences de ses intuitions et avait édulcoré par cette formule les conclusions radicales et, effrayantes, auxquelles il était arrivé. Achever Clausewitz, c’est donc penser les intuitions de Clausewitz jusqu’au bout.

Observateur des campagnes napoléoniennes – l’admiration de Clausewitz pour Napoléon n’a d’égal que sa haine pour l’empereur des Français et René Girard analyse cette ambivalence à la lumière des concepts de « modèle obstacle » et de « rivalité mimétique » – Clausewitz est le premier à avoir compris la nature de la guerre moderne : « en un mot, même les nations les plus civilisées peuvent être emportées par une haine féroce (…) Nous répétons donc notre déclaration : la guerre est un acte de violence et il n’y a pas de limites à la manifestation de cette violence. Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque et la première extrémité que nous rencontrons ( Clausewitz)

La guerre moderne est un duel, une action réciproque entre deux adversaires pris dans un mécanisme implacable de « montée aux extrêmes ». Ce mécanisme s’est imposé peu à peu comme la loi unique de l’Histoire. « Loin de contenir la violence, écrit René Girard, la politique court derrière la guerre. »

Pour René Girard, Clausewitz est le témoin et le prophète fasciné d’une accélération de l’Histoire, des guerres napoléoniennes, jusqu’à la possibilité nullement théorique de la destruction totale de l’Humanité préfigurée par le lancement de la bombe atomique sur les villes de Hiroshima et de Nagasaki en août 1945, en passant par la mobilisation totale de 1914-1918 et la seconde guerre mondiale.

La thèse centrale de René Girard se situe dans la ligne des prophéties apocalyptiques des Évangiles de Marc et Matthieu : la révélation judéo-chrétienne a détraqué les vieilles religions sacrificielles et permis le formidable développement scientifique, technique, économique de l’Europe, puis du monde, à partir de l’Europe, mais, privé de substituts sacrificiels, l’humanité tend à ce que Clausewitz appelle dans son traité la « montée aux extrêmes », c’est-à-dire au déchaînement absolu de la violence : nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Cette « montée aux extrêmes » se traduit aujourd’hui par le phénomène du terrorisme et du contre-terrorisme qui remet totalement en cause les données de la guerre classique par son caractère insaisissable, radical et suicidaire, par la guerre économique dans le cadre d’une économie ultra concurrentielle et mondialisée (Girard analyse en particulier la concurrence entre la Chine et les Etats-Unis en termes de « rivalité mimétique ») et par le spectre d’une catastrophe écologique de grande ampleur qui est une conséquence de la violence exercée par l’homme sur la nature, devenue un substitut sacrificiel.

En conclusion René Girard affirme que. le seul moyen de mettre un terme à la violence, au conflit des doubles, à l’escalade mimétique des ennemis qui s’imitent l’un l’autre dans un processus de montée aux extrêmes, c’est de prendre au sérieux les textes apocalyptiques (Jean), de renoncer pour de bon à la violence et de se mettre à l’école de l’Évangile en comprenant le sens profond de la parole de Jésus : « Si on te frappe sur la joue gauche, tends la joue droite. » comme une mise en garde contre le mécanisme implacable de la montée aux extrêmes et le cycle infernal de la vengeance et des représailles, mais aussi contre une conception purement concurrentielle de l’économie, porteuse de conflits menaçants et de menaces écologiques.

Une mise en garde qui concerne les individus, mais aussi les peuples et qui a réellement porté des fruits dans les rares moments où l’humanité en a tenu compte, par exemple au moment de la réconciliation franco-allemande.

La conclusion de René Girard est que l’humanité est à la croisée des chemins : « Du divin est apparu, plus fiable que toutes les théophanies précédentes, et les hommes ne veulent pas le voir. Ils sont plus que jamais les artisans de leur chute, puisqu’ils sont devenus capables de détruire leur univers. Il ne s’agit pas seulement, de la part du christianisme d’une condamnation morale exemplaire, mais d’un constat anthropologique inéluctable. Il faut donc réveiller les consciences endormies. Vouloir rassurer, c’est toujours contribuer au pire. »

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