Jeanne Moreau (1928-2017)

Jeanne Moreau (1928-2017)jeanne-moreau

Quand elle se racontait au micro de France-Culture. Quelques extraits.

Jeanne Moreau s’exprime sur la création artistique

« Vous savez la création c’est comme ça. On n’est pas obligé de prendre des notes. C’est instinctif, on emmagasine.

La démarche, c’est quelque chose qui vient avec le texte qu’on doit dire, les regards, l’émotion, les vêtements inhabituels qu’on doit porter… c’est un tout. Ça vient de la place de la caméra, de la distance qu’on a à parcourir, du chaud, du froid, c’est quelque chose d’indéfinissable, c’est ça donner la vie à un personnage. Et je n’y ai pas fait attention, mais je ne pense pas que ma démarche soit toujours la même dans tous les films, je ne crois pas. C’est ça une actrice, c’est ça une comédienne.

« Oh non je n’ai jamais travaillé ma voix. Ma voix elle est moi. D’ailleurs il paraît qu’elle change beaucoup. Quand je suis dépressive, ou contrariée, ou en colère, mes amis le reconnaissent tout de suite au téléphone. Elle n’est pas travaillée. […] On dit que les yeux sont les miroirs de l’âme mais la voix c’est le reflet des émotions. Et là aussi si vous êtes conscient c’est foutu. Vous avez des voix fabriquées qui ne communiquent rien du tout. Moi je suis frappée par les hommes politiques à la télévision. Un acteur ferait ce que certains hommes politiques font à la télévision, mais il serait viré, il ne travaillerait jamais c’est épouvantable. La sincérité, ça passe, le mensonge n’est pas victorieux ».

 

Sur son métier d’actrice

« L’introspection, pour moi c’est ma tasse de thé comme on dit, ma “cup of tea”.

« Au début, on joue les personnages. En fait, on se réfugie à l’intérieur d’eux. Puis avec le temps on s’aperçoit qu’ils vous aident à connaître les autres, et la personne qu’on affronte en dernier, c’est toujours soi. Et on s’aperçoit que cette fascination qu’on exerce sur les autres a un sens. Et je crois que c’est parce que c’est bon, c’est nécessaire, que le public puisse vivre certaines choses par personnes interposées. Je ne peux pas l’expliquer ça, c’est mystérieux, ça n’a pas de mots, ça appartient à l’irrationnel.

J’ai tourné “Ascenseur”, et puis après j’ai tourné le premier film de Molinaro, « Le Dos au mur », avec Gérard Oury, Philippe Nicaud. Puis après j’ai fait « Les Amants ». Mais déjà, j’étais en contact avec Truffaut. Je connaissais déjà Orson Welles depuis bien avant que j’aie connu Louis Malle. J’ai connu Orson Welles à la Comédie-française, en 1951, et il voulait me débaucher […] quand il avait pris le Théâtre Edouard 7. Il voulait que je joue Desdémone dans Othello. […] Alors on croit qu’on rencontre les gens comme ça, mais c’est pas vrai, c’est des gens que j’avais rencontrés, que je connaissais, qui étaient venus me voir jouer… Parce qu’il ne faut pas oublier que je viens du théâtre. Je ne voulais pas faire de cinéma, je n’avais jamais été au cinéma, je ne savais pas ce que c’était que le cinéma, et je voulais être comédienne de théâtre, la grande tradition… “

Son rapport à la politique

« Il y a des choses qui vous suivent toute votre vie. Même si vous ne pouvez pas faire des références, si vous ne vous souvenez pas mot à mot de ce que vous avez lu, ou des choses qui vous ont frappé, il y a des choses qui ne vous quittent jamais.

« Je n’aime pas les hommes politiques. Ce n’est même pas “Je n’aime pas”… Je me mettrais facilement en colère. Je déteste la politique, je souffre beaucoup du fait qu’on est obligatoirement politisé. Je refuse. Je refuse et par moments j’ai l’impression d’injustice absolument terrible parce que par moments j’entends des paroles : ‘ou on est de droite, ou on est de gauche”. Ça me met aussi en colère que le moment le plus vif des batailles du féminisme, qui dans leurs excès voulaient couper le monde en deux, d’un côté les femmes, d’un côté les hommes.

« Vous savez aussi bien que moi que l’intolérance provoque des différences. Par exemple, la relation homosexuelle, aussi bien entre hommes qu’entre femmes, à un moment donné dérape. […] Il est évident qu’à partir du moment où on se croit en marge de la société à cause de son amour, ça c’est la pire des choses… Le désir d’aller au plus profond de la conquête, de séduire, et qui débouche sur draguer, ou simplement l’acte sexuel pour l’acte sexuel, ça c’est une des conséquences de la marginalité que la société a imposée et que nous nous imposons.

 

 

La place des femmes dans le cinéma.

« C’est la présence prépondérante des femmes dans les films, comme héroïnes, qui ont donné la véritable existence au cinéma. Depuis quelques années, les choses basculent dans ce sens que les femmes ont de moins en moins de rôles importants à jouer, je parle en tant que comédienne, puisque les films sont absolument consacrés à la violence, et quand les films ne sont pas consacrés à la violence, ils sont consacrés à l’érotisme et alors là la place de la femme est réduite à l’état d’objet, ce qu’elle n’était pas dans la grande époque du cinéma américain par exemple.

« La satisfaction narcissique intervient toujours au début d’une carrière, mais après il y a d’autres choses qui s’y mêlent. Ce n’est pas simplement le plaisir de s’exhiber, ce n’est pas simplement le plaisir de se montrer. N’importe comment, dans toute création artistique, dès qu’elle devient un peu approfondie, on est à la recherche de son soi profond, mais aussi à travers soi on est à la recherche des autres. Donc vous voyez on dépasse tout de suite le narcissisme.

 

 

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