Madeleine Delbrêl : Ville marxiste terre de mission

 

Ville marxiste terre de mission : Textes missionnaires, volume 5 

Madeleine Delbrel  avec une préface de Claude Dagens

Paris, Nouvelle Cité, 2014. 246 pages.

 

M. DELBREL

Extrait de l’introduction

Ville marxiste, terre de mission sortit des presses en octobre 1957. Madeleine en avait décidé la publication à la fin du mois de novembre 1956, à la suite d’une entrevue avec le cardinal Feltin auquel elle avait donné à lire un certain nombre de documents, déjà soumis à Mgr Veuillot, alors membre de la secrétairerie d’État, à Rome, avec lequel ces textes avaient été travaillés.
Mais il faut faire remonter beaucoup plus avant ce qu’on peut appeler l’acte de naissance de Ville marxiste. Le 12 août 1954, Madeleine envoie à Mgr Veuillot un premier document, accompagné d’une lettre. Dans cette lettre, elle rappelle d’abord au prélat français l’audience que lui a accordée Pie XII à Castel Gandolfo au début du mois d’août 1953, au cours de laquelle il lui a répété trois fois le mot «apostolat». L’insistance du Pape sur ce mot a déclenché chez elle toute une réflexion qui a influé profondément sur sa conception de l’évangélisation. Elle y reviendra souvent durant les années suivantes comme un événement majeur :

Durant la semaine que je devais encore passer à Rome, j’ai essayé de redécouvrir ce que voulait dire «Apostolat». J’ai cru comprendre qu’entre lui et notre mot «mission», il y avait tout un décalage; la mission avait mis en lumière certaines réalités que l’apostolat ne pouvait oublier, mais elle avait, en revanche, oublié certaines conditions essentielles à toute évangélisation.

Quelles étaient donc ces conditions essentielles ? Elles se résumaient en fait en un seul mot : la gloire de Dieu. Que Dieu soit glorifié, c’est-à-dire connu et aimé, voilà ce qui devait orienter, selon Madeleine, toute action apostolique :

Cette perspective rétablissait, comme d’un seul coup, le manque de dimension dont la mission semblait souffrir. Elle faisait aussi tomber toutes les fausses patiences en éclairant le premier impératif apostolique : que Dieu, pour tout le monde marxiste, cesse d’être mort.

Pourquoi le monde marxiste ? Tout simplement parce qu’elle vivait à Ivry-sur-Seine, en milieu marxiste et que c’était son premier lieu d’apostolat. Mais aussi parce que, en cet été 1953, la crise des prêtres-ouvriers s’annonçait de plus en plus, et que le marxisme, même s’il n’en était pas le seul élément, était au coeur de cette crise. Or, peu à peu, au fur et à mesure qu’elle fréquentait de plus près les marxistes, Madeleine s’était convaincue des dangers que courait la foi des chrétiens au milieu des marxistes, si certaines conditions n’étaient pas assurées :

La rencontre des tentations propres à ce milieu m’avait lentement convaincue de certaines nécessités sans lesquelles le chrétien y devient la proie de l’un ou l’autre de deux dangers : cesser d’être chrétien ou cesser d’être missionnaire.

(…)

Présentation de l’éditeur

Ceci est singulier dans les Œuvres Complètes. Publié par Madeleine Delbrêl en 1957, Ville marxiste terre de mission est «le» livre de sa vie. Elle précise non sans humour qu’elle l’a «rédigé à Ivry de 1933 à 1957». Après son recueil de poèmes, La Route, en 1927, puis sa Veillée d’armes, en 1942, adressée aux travailleuses sociales, il se situe à un tout autre niveau de maturité. On s’aperçoit que, si sa vie chrétienne contredit le marxisme, Madeleine reconnaît aussi la «provocation du marxisme à une vocation pour Dieu». 
Madeleine transmet son élan missionnaire grâce à la finesse et à la justesse de ses analyses. Dans une très belle évocation du buisson ardent, elle donne elle-même une interprétation mystique à son expérience d’Ivry : «Pour rendre Dieu, le faire présent, en faire la compagnie des hommes nous n’avons pas besoin de valoir cher, une brassée d’épines suffit. […] Le chrétien qui vivra ainsi dans la ville touchera par tout son être la force de l’amour évangélique. La réalité de cet amour éclatera, hors de lui comme une évangélisation, en lui comme une illumination.»

Cette nouvelle édition contient une préface de Mgr Claude Dagens de l’Académie française.

Poète, assistante sociale et mystique. Madeleine Delbrêl (1904-1964) est considérée par beaucoup comme une des figures spirituelles majeures du XXe siècle. Par ses engagements sociaux, son témoignage en milieu déchristianisé et par l’ampleur de ses écrits, elle atteint un Large public sensible à la vérité de sa vie. Sa cause en béatification a été introduite à Rome.

 

 

Quelques extraits du livre de Madeleine Delbrêl

 

Les marxistes sont dans une nuit si profonde qu’elle assombrit la gloire de Dieu. Ne pas les aimer, est-ce ou n’est-ce pas assombrir deux fois cette gloire ?

 

La  rédemption de l’homme par l’homme, la fidélité à un prolétariat guide et artisan de l’humanité future réclament prêtres et prophètes : le parti en assumera les fonctions. A travers les grands soirs qui peuvent saigner, il annonce un demain qui chante. Il préfigure dans sa propre communauté les communautés à venir. Il est la conscience et l’interprète des tâches et des luttes prolétariennes, le rappel des souffrances nécessaires. Son devoir peut être même de les susciter. Ce qui nous indigne comme de froides cruautés, ces opérations dont on dit volontiers que « la classe ouvrière fait les frais », ces aggravations suscitées et momentanées de la souffrance prolétarienne sont pour un marxiste des cruautés dont l’une des causes peut, en certains cas, être l’amour. Cet amour, le parti le connaît souvent par lui-même, car il n’en est pas dispensé. Il croit qu’il est des cas où il faut savoir mourir pour un peuple, mourir volontiers, souvent pour que le peuple le sache, quelquefois aussi s’il doit l’ignorer toujours.

 

Le marxisme fournit au prince de ce monde le corps politique de l’homme capable de faire front au corps même du Fils de l’Homme, un corps capable de souffrir la passion de l‘humanité pour obtenir la mort de ce qu’elle appellera enfin « son péché » : Dieu.

Si l’esprit du mal a fait le péché en séparant l’homme de Dieu, jamais, semble-t-il, il n’a situé cette rupture à un point à la fois aussi capital et aussi ambigu ; il l’a situé, très exactement entre le premier et le second commandement du Seigneur : il a demandé la haine de Dieu au nom de l’amour des hommes.

 

Si, au départ et extérieurement, pauvreté chrétienne et dénuement marxiste sont dans bien des cas semblables, dès leurs premiers pas ils se divisent. Si le chrétien et le marxiste mettaient cartes sur table, s’ils disaient en vérité le pourquoi doctrinal de ce fait commun : leur pauvreté, s’ils en disaient aussi le but, le fait en apparence commun de leur vie ne serait plus qu’un proche dos-à-dos, menacé par la première de leurs démarches.

En effet, le chrétien serait obligé de dire qu’il fait partie d’un peuple dont Dieu est le bien. Ce sont seuls les cœurs pauvres qui le reçoivent. Il sait qu’il n’a pas fini de rencontrer, en chair et en os, la parabole de Lazare et de l’homme riche – Jésus ne dit pas le mauvais riche – et que l’Église n’a pas fini de lui demander ses richesses, comme à d’autres leur puissance oppressive ; parce que le bien de Lazare, son Dieu, il le possède pour toujours ; mais rejetant Lazare, l’homme riche, lui, se rive à un manque d’amour éternel. Sans conversion, c’est lui « le damné de la terre », le damné dès la terre, dont l’éternité ne ferait qu’éclairer la damnation. Tout le message du Christ semble tellement aller vers la dépossession volontaire de ce qui capte le cœur de l’homme, le rend vis-à-vis de Dieu autonome, c’est-à-dire idolâtre

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