Sainte Marie-Madeleine : son culte en France

MARIE MADELEINE, UNE SAINTE TRÈS FRANÇAISE

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De la Sainte-Baume à Vézelay, en passant par les psautiers médiévaux et la poésie du XXe siècle, Marie-Madeleine a non seulement marqué le territoire mais également le patrimoine français. Inventaire et explication…

 

Au tournant de l’an mil, le moine Raoul Glaber évoque le blanc manteau d’églises dont se couvre la chrétienté. Quelques décennies plus tard, de nombreux édifices qui composent ce blanc manteau sont consacrés à Marie-Madeleine. Entre les XIe et XIIIe siècles, la dévotion à la sainte, dont le culte est étroitement associé au sanctuaire de Vézelay puis à celui de la Sainte-Baume, atteint une popularité sans égale en Occident, et plus particulièrement en France.

Pour reconstituer l’histoire du culte de Marie-Madeleine dans notre pays et mesurer son importance, il faut remonter loin dans le passé et se confronter au légendaire. La sainte aurait débarqué en Provence en compagnie de Marie Jacobé, de Marie Salomé, de Lazare et de Marthe dans un lieu-dit « Les Saintes-Maries-de-la-Mer ». Marie-Madeleine choisira de s’établir dans une grotte du massif de la Sainte-Baume pour vivre en pénitente.

Dès le milieu du XVIIe siècle, Jean de Launoy, dans ses travaux sur l’origine de l’Église de France, et sur les sources du christianisme en Gaule, conteste la légende magdalénienne. Bien que le propos suscite une vive polémique dans les années 1640-1660, personne ne recherche plus dans cette légende le fondement de la pratique religieuse dans notre pays, et pour autant la figure de Marie-Madeleine demeure toujours populaire.

 Premières attestations

Les plus anciennes attestations de dévotion envers Marie-Madeleine appartiennent aux registres liturgiques et littéraires ; elles nous sont fournies par les sacramentaires du VIIIe siècle. S’il est difficile d’identifier les sanctuaires antérieurs au XIe siècle, Verdun semble être un des plus anciens lieux de dévotion. Saint Madalvée, évêque de la ville de 753 à 774, aurait rapporté quelques reliques de la sainte afin de fonder un sanctuaire dans son évêché. Si l’archéologie ne permet pas d’identifier ce lieu de culte, plusieurs documents attestent l’existence d’un sanctuaire en l’honneur de la sainte au XIe siècle. Vézelay n’est alors qu’un sanctuaire magdalénien parmi les autres, et la plupart des lieux de culte se situent le long de la vallée de la Loire (comme l’église de Pouancé dans le Maine-et-Loire fondée en 1094) et dans le sud (Eyguières ou Béziers). Au siècle suivant, le réseau des lieux voués à Marie-Madeleine se densifie et se développe le long de la vallée de la Seine et dans l’espace bourguignon sous l’influence de Vézelay.

 

Le temps de Vézelay

Dans la seconde moitié du XIe siècle, le culte de Marie-Madeleine est élaboré et promu à Vézelay. Dans le but de consolider la place de l’abbaye, l’abbé Geoffroy, qui en prend la tête en 1037, exhume et popularise une tradition remontant au IXe siècle : l’abbaye serait la dépositaire de la sépulture de Marie-Madeleine. Ce choix se révèle pertinent puisqu’aucun sanctuaire ne revendique détenir le corps de la sainte et qu’émerge un vent de dévotion envers elle. Des oeuvres hagiographiques sont rédigées et diffusées pour raconter sa vie et ses miracles ; œuvres dans lesquelles Vézelay est consacrée comme le foyer naturel de la dévotion magdalénienne.

Marie-Madeleine est présentée comme une figure du repentir. Le sanctuaire véhicule l’image de « l’amie du Christ » et de la « servante de Dieu ». C’est une figure moins hiératique que celle de la Vierge. Elle permet pour le pèlerin une identification plus aisée. Son statut de premier témoin de la Résurrection en fait une figure privilégiée de l’intercession, à une époque où se développe l’idée du salut individuel et qu’émerge la notion de purgatoire. L’intercession de la sainte est également recherchée par l’aristocratie qui fait édifier de nombreuses chapelles funéraires qui lui sont consacrées, telle celle fondée, en 1292, par Raoul de Layer à Bissey-la-Côte (Côte-d’Or).

Elle incarne un idéal de charité active, en référence à son action auprès de Jésus. De nombreux hôpitaux et confréries vont se placer sous son patronage, comme l’Hôtel-Dieu de la Madeleine à Auxerre qui prend ce nom, au milieu du XIIIe siècle, après le transfert de quelques reliques en provenance de Vézelay.

À partir du XIIe siècle, Marie-Madeleine est également associée à l’idée de souffrance morale en référence aux tourments qu’elle subit de la part des démons, alors que celui que l’on présente comme son frère, Lazare, est lui associé à la souffrance physique. Le nom de Marie-Madeleine est donné à des léproseries (Nuits-Saint-Georges, Angers), et à des maladreries (Boulogne-sur-Mer). Au Moyen Âge, une ville comme Nantes comptait trois établissements de charité et de soins au nom de la Madeleine.

Au tournant du XIIe et du XIIIe siècle, le succès du pèlerinage à Vézelay est si important que l’abbé devient une figure célèbre de la chrétienté. Il reçoit de la part des souverains pontifes des privilèges qui relèvent du pouvoir épiscopal : le droit de porter la mitre, l’anneau, les gants et les sandales et il peut conférer les ordres mineurs à ses moines. Le prestige de l’abbaye et de la sainte est tel que Louis IX fait le pèlerinage à Vézelay, qui est devenu un des points de départ vers le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne. Mais en quelques années, l’édifice Vézelien est fragilisé.

 

L’émergence de la Sainte-Baume

Le 9 décembre 1279, Charles II d’Anjou découvre à Saint-Maximin, en Provence, la « véritable » sépulture de la sainte. Le culte magdalénien se retrouve alors tiraillé entre deux sanctuaires, deux ordres et deux dynasties.

Aux moines bénédictins de Vézelay s’opposent les Dominicains en charge de Saint-Maximin et de la Sainte-Baume. Derrière la rivalité géographique, qui est déterminante pour le succès du pèlerinage, perce la rivalité entre les ordres religieux, mais également entre deux dynasties. Vézelay a largement diffusé le culte de la sainte dans l’aire bourguignonne grâce à l’appui du pouvoir ducal qui voit en elle une protectrice dynastique.

La découverte faite par Charles II d’Anjou, comte de Provence et roi de Naples, s’inscrit dans le cadre des luttes politiques entre ces deux principautés. Les ducs de Bourgogne ne cessent de revendiquer le comté de Provence comme un héritage ancestral remontant à Girart de Roussillon (mort en 877) dont le coeur des possessions se situait à Vézelay. Face aux ducs de Bourgogne, les comtes de Provence font de Marie-Madeleine la garante deleurs états et multiplient les actes de dévotion. Ils peuvent compter sur l’appui des Dominicains et de leurs réseaux qui, dès le début du XIVe siècle, promeuvent la tradition provençale par les prêches et par de nombreux écrits.

Cette politique culturelle et promotionnelle active n’a pas son équivalent à Vézelay qui devient, de plus en plus, un lieu de culte à vocation régionale, alors que le sanctuaire provençal reçoit le soutien inconditionnel des papes.

 

Une sainte au service des Valois-Bourgogne

La dynastie des Valois-Bourgogne, ou seconde maison de Bourgogne qui débute avec le règne de Philippe II le Hardi à partir de 1364 et s’achève avec celui de Charles le Téméraire en 1477, ne remet pas en cause le caractère dynastique de Marie-Madeleine. Si Vézelay ne retrouve pas son lustre des XIIe et XIIIe siècles, les ducs consacrent de nombreux édifices à la dévotion magdalénienne dans leurs vastes possessions qui couvrent l’Est et le Nord de la France ainsi que la Belgique et les Pays-Bas actuels. Par exemple, Marie-Madeleine est très présente dans la chartreuse de Champmol, à Dijon, édifiée par Philippe le Hardi. Une statue de la sainte orne le petit calvaire du Puits de Moïse et plusieurs retables la mettent en scène.

 

Un succès jamais démenti

L’extinction de la lignée bourguignonne ne marque pas pour autant la fin de la popularité de la sainte. Celle-ci demeure l principal modèle féminin proposé par l’Église. Elle est un exemple beaucoup plus accessible que la Vierge Marie et elle incarne une figure du repentir qui permet de racheter le péché originel d’Ève. La fondation des Augustines de l’ordre de la Pénitence de Marie-Madeleine à Paris en 1494, dont le couvent était situé rue Saint-Denis, puis, au début du XVIIe siècle, la fondation du couvent des Madelonnettes (en partie sur l’actuel lycée Turgot, à Paris) montrent la permanence de cette idée de repentir.

À partir du XVIIe siècle, c’est dans le domaine de la peinture que s’exprime le mieux la popularité de la sainte, en partie à cause des circonstances religieuses liées à la Contre-Réforme. Si le protestantisme rejette la confession des péchés, l’Église réaffirme l’importance de celle-ci, ainsi que l’importance de la pénitence. La sainte incarne ces deux idées et qui mieux que Georges de La Tour pour les exalter dans sa série des Madeleine.

 

Une figure du patrimoine artistique et littéraire

Après la Révolution, Marie-Madeleine incarne le retour à la foi et son culte connaît un certain regain de vigueur dont témoigne le rétablissement des célébrations à la Sainte-Baume en 1822. Elle redevient rapidement un thème central de la peinture religieuse. Pour les XIXe et XXe siècles, les collections publiques françaises comptent plus d’une centaine de tableaux qui mettent en scène la sainte. Sainte Madeleine couchée de Paul Baudry, Madeleine en prière de Jean-Jacques Henner (p. 54) , Madeleine au désert de Delacroix, Madeleine au calvaire de Gustave Moreau, ou encore Madeleine au désert de la Sainte-Baume de Puvis de Chavannes sont quelques-uns de ces tableaux les plus connus.

Les différents régimes politiques favorisent l’Église et les arts religieux comme facteur d’ordre. Une véritable continuité s’installe entre Napoléon, les Bourbons, la monarchie de Juillet et le second Empire, comme en témoignent les vicissitudes de la construction de l’église de la Madeleine à Paris qui s’étend de 1763 à 1842. Durant cette période, la figure de la sainte devient une figure politique pour les  catholiques libéraux et les catholiques socialistes français comme Lamennais ou Lacordaire, qui voient en elle un modèle de rachat et de rédemption par l’amour qui doit servir de modèle au renouveau chrétien.

Le XIXe est également marqué par l’utilisation de la sainte comme modèle littéraire non plus dans un sens religieux mais dans une dimension psychologique. La dualité de Marion de Lorme dépeinte par Victor Hugo en fait une figure magdalénienne typique du romantisme. Cette dualité se retrouve dans le portrait de Madeleine Férat d’Émile Zola et dans la figure proustienne de Rachel, la maîtresse de Saint-Loup. Dans la Toison d’or, Théophile Gautier voit la sainte comme la figure de la beauté idéale et questionne le statut de l’artiste dans son rapport au modèle. Pierre Jean Jouve place Marie-Madeleine au centre de son oeuvre pour exprimer la tension entre chair et spiritualité et pour questionner l’érotisme, la faute et le salut. Enfin, dans Feux, dans une démarche autobiographique, Marguerite Yourcenar utilise la sainte pour se défaire de l’amour et le dépasser.

 

Une sainte emblématique

Au Moyen Âge, la plupart des territoires chrétiens se sont identifiés à une ou deux figures saintes emblématiques : saint Jacques en Espagne, saint Patrick en Irlande, saint George en Angleterre… Marie-Madeleine joue ce rôle sur de larges portions du territoire français contrôlées par les ducs de Bourgogne et les comtes de Provence. Le pouvoir royal s’empare également de la figure magdalénienne car elle incarne l’ancienneté de la tradition chrétienne sur le territoire national, tradition qui est un des piliers de la monarchie française.

Des psautiers du haut Moyen Âge, à la poésie du XXe siècle, en passant par l’architecture religieuse, la sainte a non seulement marqué le territoire mais également le patrimoine français. Elle inspire encore des architectes de renom comme Le Corbusier. À la fin des années quarante, il envisage avec Édouard Trouin de construire une basilique enfouie dans le roc à proximité de la grotte de la Sainte-Baume. L’édifice ne verra pas le jour et seules les structures d’accueil pour les pèlerins seront édifiées.

 

Source : Article du Monde de la Bible

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