A Pâques (Emile Verhaeren)

A Pâques

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Frère Jacques, frère Jacques, 
Réveille-toi de ton sommeil d’hiver 
Les fins taillis sont déjà verts 
Et nous voici au temps de Pâques, 
Frère Jacques.

Au coin du bois morne et blêmi 
Où ton grand corps s’est endormi 
Depuis l’automne, 
L’aveugle et vacillant brouillard, 
Sur les grand-routes du hasard, 
S’est promené, longtemps, par les champs monotones ; 
Et les chênes aux rameaux noirs 
Tordus de vent farouche 
Ont laissé choir, 
De soir en soir, 
Leur feuillage d’or mort sur les bords de ta couche.

Frère Jacques, 
Il a neigé durant des mois 
Et sur tes mains, et sur tes doigts 
Pleins de gerçures ; 
Il a neigé, il a givré, 
Sur ton chef pâle et tonsuré 
Et dans les plis décolorés 
De ta robe de bure.

La torpide saison est comme entrée en toi 
Avec son deuil et son effroi, 
Et sa bise sournoise et son gel volontaire ; 
Et telle est la lourdeur de ton vieux front lassé 
Et l’immobilité de tes deux bras croisés, 
Qu’on les dirait d’un mort qui repose sous terre.

Frère Jacques, 
Hier au matin, malgré le froid, 
Deux jonquilles, trois anémones 
Ont soulevé leurs pétales roses ou jaunes 
Vers toi, 
Et la mésange à tête blanche, 
Fragile et preste, a sautillé 
Sur la branche de cornouiller 
Qui vers ton large lit de feuillages mouillés 
Se penche.

Et tu dors, et tu dors toujours, 
Au coin du bois profond et sourd, 
Bien que s’en viennent les abeilles 
Bourdonner jusqu’au soir à tes closes oreilles 
Et que l’on voie en tourbillons 
Rôder sur ta barbe rigide 
Un couple clair et rapide 
De papillons.

Pourtant, voici qu’à travers ton somme 
Tu as surpris, dès l’aube, s’en aller 
Le cortège bariolé 
Des cent cloches qui vont à Rome
Et, leurs clochers restant 
Muets et hésitants 
Durant ces trois longs jours et d’angoisse et d’absence, 
Tu t’éveilles en écoutant 
Régner de l’un à l’autre bout des champs 
Le silence.

Et secouant alors 
De ton pesant manteau que les ronces festonnent 
Les glaçons de l’hiver et les brumes d’automne, 
Frère Jacques, tu sonnes 
D’un bras si rude et fort 
Que tout se hâte aux prés et s’enfièvre aux collines 
A l’appel clair de tes matines.

Et du bout d’un verger le coucou te répond ; 
Et l’insecte reluit de broussaille en broussaille
Et les sèves sous terre immensément tressaillent ;
Et les frondaisons d’or se propagent et font
Que leur ombre s’incline aux vieux murs des chaumières ; 
Et le travail surgit innombrable et puissant ; 
Et le vent semble fait de mouvante lumière 
Pour frôler le bouton d’une rose trémière 
Et le front hérissé d’un pâle épi naissant.

Frère Jacques, frère Jacques 
Combien la vie entière à confiance en toi ; 
Et comme l’oiseau chante au faîte de mon toit ; 
Frère Jacques, frère Jacques, 
Rude et vaillant carillonneur de Pâques.

 

Emile Verhaeren (1885-1916)

Recueil : Les blés mouvants

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