Une relecture de sa propre vie

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LA TRADITION SPIRITUELLE DE LA RELECTURE

 

Parler de Dieu, en écrivant sa propre vie, c’est un pari osé ! Toute une tradition spirituelle s’y est risquée. Des hommes et des femmes ont su faire de cette relecture de leur vie une confession de la miséricorde de Dieu.

La tradition spirituelle a toujours exalté le rôle de la mémoire : « Marie conservait toutes ces choses dans son cœur », et invité les fidèles  à pratiquer différentes formes de relecture de la vie : retraite intérieure, examen de conscience, révision de vie… Chaque fois aussi on a pu déceler les pièges et les ambiguïtés de telles initiatives.

Relire sa vie sous le regard de Dieu, ce n’est pas tenter un bilan de ce que l’on est ou de ce que l’on fait. Un tel bilan, fût-il objectif – ce qui serait bien étonnant -, risquerait fort de déboucher sur notre justification (la prière du pharisien) ou sur l’expression de notre culpabilité, ce qui, dans les deux cas, serait sans profit spirituel. L’exemple des saints nous invite à autre chose.

 

Une tradition spirituelle

Des hommes et des femmes ont tenté de relire leur vie sous le regard de Dieu. Ils ne l’ont pas fait dans un souci d’introspection, de retour sur eux-mêmes, mais en réponse à un appel spirituel reconnu comme tel.

Même si des amis lui en ont fait la demande, ce n’est pas d’abord pour eux qu’Augustin entreprend la rédaction des Confessions, c’est pour Dieu. Pour répondre gratuitement à l’amour gratuit de Dieu. Comment pourrait-il mieux chanter la miséricorde de Dieu qu’en la célébrant dans sa propre vie ? Si la matière de son livre est bien autobiographique, l’unique sujet en reste Dieu. Les errances de l’adolescent de Thagaste, les recherches inquiètes du jeune professeur de Carthage et de Milan deviennent l’occasion d’une théophanie. C’est Dieu, caché sous le voile du quotidien mais présent dans son amour et sa miséricorde, qui se révèle à nous à chaque page du livre.

Jérôme Nadal et les premiers compagnons d’Ignace de Loyola l’ont souvent sollicité d’écrire pour eux le récit de la manière dont Dieu l’avait conduit de Loyola à Rome. Il n’a accédé à leur désir qu’après avoir eu la certitude intime que c’était bien la volonté de Dieu. Il avoue alors avoir trouvé dans cette relecture de son passé une consolation qui ne devait rien à une satisfaction narcissique, mais s’exprimait en larmes de reconnaissance envers Celui qui l’avait appelé et guidé : Jésus-Christ, notre Seigneur. Son récit, dont la sobriété tranche avec l’exubérance de celui d’Augustin, va se révéler pour ses compagnons un texte fondateur. C’est là qu’ils trouveront le type de relation à Dieu qui deviendra leur vocation.

Ici se vérifie une donnée que la recherche moderne a mise en lumière : la valeur théologique du récit. La Bible l’avait déjà souligné, les autobiographies spirituelles dont nous parlons le manifestent à leur tour : pour dire le Dieu de l’Alliance, il n’y a pas de genre littéraire plus adapté que le récit. C’est dans son agir que Dieu se révèle et Augustin pourra écrire : « Il ne Te connaît pas, celui qui ne découvre pas ce que Tu accomplis en lui. » C’est dire que la relecture que nous tentons de faire de notre existence au quotidien devra, elle aussi, avoir cette visée théologale. Pour entrer dans une relation vraie avec Dieu, il faut le reconnaître à l’œuvre dans nos vies.

Lorsque Thérèse d’Avila, sur l’ordre de ses confesseurs, entreprend le récit de son expérience spirituelle, elle intitule spontanément son manuscrit : « Livre des miséricordes de Dieu ». On peut regretter qu’il nous soit connu aujourd‘hui à travers un titre qui est un peu une trahison : « Vie par elle-même ». Elle n’a jamais voulu écrire sa vie : elle obéit à un appel de Dieu qui lui demande de se tenir devant Lui en toute humilité pour confesser sa miséricorde. « Je le [Dieu] supplie du fond du cœur de m’accorder la grâce de composer en toute clarté et sincérité cette relation que me demandent mes confesseurs. ll me la réclame lui-même, je le sais, depuis longtemps, bien que je n’aie pas osé l’entreprendre jusqu’à ce jour. Puisse-t-elle contribuer à le glorifier et bénir ! »

Ces trois références – on en trouverait facilement d’autres dans la tradition chrétienne – nous disent bien dans quel esprit nous devons aborder la relecture de nos vies si nous voulons en faire une authentique démarche spirituelle.

 

Le mémorial des dons de Dieu

Il s’agit de retrouver le rôle spirituel de la mémoire comme source de l’action de grâces et de l’adoration, de vivre le récit comme révélation de l’amour gratuit de Dieu.

C’est ce que le peuple de l’Alliance ne cesse de faire, découvrant Dieu dans sa tendresse pour Israël qu’il a choisi. C’est ce à quoi Jésus éduque les disciples, témoignant devant eux du Père présent à son action : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Lc 10,21). L’Église naissante, elle aussi, va relire sa vie, les persécutions qu’elle subit, les divisions qui la déchirent et ce sera le livre de l’Apocalypse qui reprend toute cette histoire dans le mystère du Christ, agneau immolé et vainqueur.

Il s’agit donc bien d’une rencontre de Dieu qui part de la vie, relue dans son dessein. Cette relecture suppose toujours un regard de foi qui sache discerner l’action de Dieu dans les aléas de l’histoire. Encore faut-il se garder d’un providentialisme naïf et faux qui ferait de Dieu la cause immédiate de tout. Dieu n’est pas dans l’événement lui-même, il est aux côtés de l’homme qui l’affronte. ll est du côté de la liberté contre le destin. Il est le Dieu en quête de l’homme, de son amour et de sa foi, qui le rejoint dans sa détresse comme dans sa joie.

C’est ce regard de foi qu’il nous faut retrouver pour relire notre vie. Si notre quotidien nous apparaît souvent banal, monotone, répétitif, c’est parce que nous ne savons pas le reconnaître comme la quête incessante de Dieu à notre égard. Vu dans le regard de Dieu, dont l’amour nous cherche et nous précède, notre présent devient une aventure d’amour et de foi.

C’est cet amour qu’il nous faut chaque soir discerner, recueillir pour qu’il pose sur la grisaille de nos travaux et de nos jours un reflet de la tendresse de Dieu. La mémoire, qui est parfois lieu de nos angoisses et de nos peurs, peut devenir source toujours renouvelée d’espérance et de paix quand elle se donne pour premier objet de se souvenir des dons de Dieu, comme chez Augustin, lgnace et Thérèse. Certes, nous n’aurons pas au début l’acuité spirituelle qui, chez eux, trouve Dieu en toutes choses; mais le regard de foi, nourri par la prière, devient vite plus lucide et peut alors discerner les traces de Dieu dans le quotidien apparemment le plus banal.

Unifier le temps

Relire sa vie, c’est aussi l’unifier dans la prise de conscience de sa durée. C’est situer le présent dans la ligne d’un passé et d’un avenir et tisser entre eux une continuité. Atomisé en instants successifs, notre présent reste sans valeur, il ne prend sens qu’enraciné dans un passé et ouvert à un avenir.

Nous en faisons l’expérience lorsque nous avons à prendre une décision importante. Pour qu’elle soit vraiment nôtre, il faut qu’en elle notre passé et notre avenir se rencontrent et se construisent ensemble. C’est particulièrement vrai lorsqu’il s’agit d’un choix de vie, il se révélera lucide si l’on peut dire de lui a la fois:

– qu’il donne sens à notre passé, dont il noue les instants dispersés en un ensemble qui prend cohérence ;

– et qu’il ouvre un avenir dans lequel ce passé échappera à l’insignifiance ou à l’oubli pour porter ses fruits.

***

La décision qu’lgnace prend, au retour de son pèlerinage à Jérusalem, d’aller à l’école, se révèle lucide et féconde parce qu’elle unifie son expérience antérieure dans une perspective précise: « aider les âmes » et qu’elle en tire la conclusion inattendue qui, parce qu’elle est ainsi fondée, va ouvrir un avenir.

C’est bien en relisant sa vie sous le regard de Dieu qu’lgnace a dégagé de cet ensemble d’événements – blessure et convalescence à Loyola, retraite et pénitences de Manrèse, pèlerinage et impossibilité de rester à Jérusalem une ligne de force qui n’était pas évidente : tout ceci lui avait été donné pour « aider les âmes ». Cette relecture du passé fonde sa décision présente d’aller à l’école et lui ouvre un avenir qui n’est pas encore perçu, mais qui est présent comme le fruit dans la graine : la fondation de la Compagnie de Jésus.

En d’autres termes, on peut dire que relire sa vie sous le regard de Dieu, c’est situer le présent dans l’actualité du mémorial et l’attente de la promesse, le nourrir de l’un et de l’autre, de la fidélité à la parole entendue et de l’espérance du monde à venir. Inséré entre le mémorial et la promesse, le présent devient alors vraiment l’aujourd’hui de Dieu dans nos vies, le jour du salut.

Par contre, si nous laissons notre esprit errer du passé à l’avenir, nous risquons bien de vivre dans le souvenir ou dans le rêve et chaque fois dans l’illusion. Illusion d’un passé reconstruit selon nos désirs. Illusion d’un avenir rêvé selon nos phantasmes. Relire sa vie sous le regard de Dieu, c’est situer le présent à sa vraie place comme l’aujourd’hui de Dieu qui nous délivre de l’illusion et nous appelle à accueillir et à réaliser la promesse dans la force du mémorial.

Faire ceci, c’est encore structurer notre temps personnel en référence à la vie trinitaire :

⁃ c’est être fidèle à l’Esprit aujourd’hui ;

⁃ l’Esprit qui vient du Père, de son amour et nous apprend à le reconnaître en toutes choses ;

⁃ l’Esprit qui nous conduit au FiIs, nous configure à lui, nous construit comme Corps du Christ pour le jour de son avènement.

Mis sous le signe de l’Esprit, le présent devient « le temps où Dieu fait grâce à notre terre » et nous sommes appelés à en faire « le temps de vivre en grâce avec nos frères ». Vous aurez probablement reconnu l’hymne de Didier Rimaud : « Prenons la main que Dieu nous tend ». Elle peut soutenir et guider une relecture de vie en nous aidant à faire du temps le lieu de notre communion à l’agir trinitaire.

 

Fonder l’action sur la reconnaissance

Relire sa vie sous le regard de Dieu à la suite des saints que nous évoquons, c’est encore fonder son action sur la reconnaissance. Dans la « Contemplation pour parvenir à l’amour », à la fin des Exercices spirituels, Ignace exprime ainsi la grâce qu’il désire obtenir : « Demander une connaissance intérieure de tout le bien reçu pour que moi, pleinement reconnaissant, je puisse en tout aimer et servir sa divine majesté » (ES n° 233). C’est une formule qu’il reprendra souvent pour terminer ses lettres, souhaitant à ses correspondants de pouvoir désormais « avec une pleine reconnaissance aimer et servir sa divine majesté. >»

***

Fonder l’agir sur la reconnaissance, c’est le soustraire radicalement au pouvoir de la volonté de puissance et de domination, aux pièges de l’activisme et de la propagande.

. Agir par devoir n’exclut pas la volonté obsessionnelle d’atteindre le but qu’on s’est fixé sans tenir compte du contexte humain et spirituel de l’action entreprise.

. Agir par conviction ne garantit pas toujours contre le fanatisme et ses aberrations. L’histoire de l’Église en fournit de tristes exemples.

. Agir par reconnaissance situe d’emblée l’action dans la gratuité et la libéralité de l’amour. Quoi de plus étranger aux « passions tristes » qui guettent l’activisme : envie, dépit, ressentiment, vaine gloire ? C’est bien ce type d’action qu’Augustin, Ignace, Thérèse, chacun à leur manière, ont fait naître de la relecture de leur vie.

Évêque, Augustin est le serviteur de tous, en portant ce fardeau de l’épiscopat dont nous savons qu’il lui a été lourd. Quels que soient ses occupations et ses travaux, les fidèles d’Hippone, comme ses correspondants et ses amis, le trouveront toujours paisible et disponible. En étant à leur service, il n’accomplit pas un devoir, il ne remplit pas une charge, il s’acquitte d’une dette, c’est tout autre chose. Dette reconnaissance envers le Père dont la miséricorde l’a toujours enveloppé, envers le Fils qui est son Sauveur, envers l’Esprit qui est sa force.

Les contemporains d’Ignace ont admiré sa sérénité au milieu des oppositions et des difficultés. Ce qui empoisonne l’action de l’intérieur et la rend pénible : envie, dépit, peur… lui est étranger. Il agit par reconnaissance.

Quant à Thérèse, dans son oraison comme dans sa vie, elle ne cherche qu’à « contenter Dieu », peu lui importe alors que ce soit dans les consolations ou les désolations.

Plus près de nous, une autre mystique du quotidien, Marie Noël, écrit dans ses « Notes intimes » : « Il y a bien longtemps que je ne fais plus chaque soir le compte de mes fautes, mais celui de mes dettes et je crois que Dieu aime mieux cela. » Faire chaque soir le compte de ses dettes de reconnaissance, c’est faire de son agir un culte spirituel, une vivante Eucharistie où tout devient action de grâces dans l’unique action de grâces du Fils.

Il ne suffit certes pas de se pencher sur son passé pour renaître en Dieu. Bien des hommes l’ont tenté, qui n’ont rencontré que leur moi caricaturé ou sublimé. Augustin, Ignace, Thérèse témoignent d’un autre regard sur eux-mêmes. Pour n’avoir cherché qu’à « contenter Dieu », ils se sont trouvés eux mêmes en vérité et ils ont pu faire de leur vie un hymne à la gloire de Dieu. Et Thérèse d’écrire : « En qui donc en effet, ô mon Seigneur, vos miséricordes pourraient-elles mieux resplendir qu’en moi ?… »

 

Michel Rondet sj

Article paru dans la Revue « Garrigues » et réédité en 2010 par les Editions Vie Chrétienne dans l’ouvrage « Relire sa vie pour y lire Dieu », p. 17-23

 

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