Film Le Festin de Babette

LE FESTIN DE BABETTE

(BABETTES GÆSTEBUD

Danemark – 1987

Produit par Panorama Film A/S. Det Danske. Filminstitut. Nortdisk Film. Rungtedliundfonden.

Affiche (jaquette DVD)

L’HISTOIRE

Babette, chef cuisinière au Café Anglais, fuit la Commune de Paris pour trouver refuge chez deux vieilles bigotes dans le Jutland, au Danemark. Autres terres, autres mœurs… Lorsqu’elle gagne plusieurs milliers de francs à la Loterie, elle n’aura plus qu’une idée en tête : préparer et offrir un véritable dîner français à la communauté !

 ANALYSE ET CRITIQUE

On pourrait croire que Karen Blixen (1885-1962) porte chance à ceux qui adaptent ses contes au cinéma. Ce serait aller un peu vite en besogne : si Out of Africa de Sydney Pollack s’est immédiatement attiré les faveurs du public et de la critique (avec 7 Oscars, 3 Golden Globes et 3 BAFTA), le film de Gabrie Axel a dû attendre quatorze ans avant de sortir au cinéma. Totalement imperméables à l’esthétisme et à la sensibilité du jeune réalisateur, les producteurs Danois considèrent alors « qu’il n’y a pas un quart d’heure de film dans ce scénario. » Difficile, après un simple visionnage, de comprendre ce jugement hâtif et incroyablement faux. Sans tomber dans le poncif qui consiste à affirmer, a posteriori, que les grandes œuvres sont incomprises par leurs contemporains, on est en droit de s’interroger sur les causes de ce malentendu. Peut-être est-ce en rapport avec le texte dont le film n’est qu’une adaptation ? Le dîner de Babette est publié en 1950 dans une revue, puis compilé avec d’autres contes dans Anecdotes du destin en 1958. Le texte est relativement court : un peu moins de 50 pages, pour 12 chapitres. À son retour d’Afrique anglophone, Karen Blixen se sent étrangère à son pays natal. Les sectes luthériennes, puissantes et influentes, sont moquées et attaquées dans ses œuvres. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’elle signe sous pseudonyme la plupart de ses succès : comment une femme, à moitié étrangère qui plus est, oserait-elle se permettre de critiquer toute cette bonne société à la moralité exemplaire ? Karen Blixen a donc, toute sa vie, traîné une réputation de soufre. Ce qui laisse des traces…

 Gabriel Axel va commencer par modifier quelques menus détails : l’action, d’abord, qui se déroulait en Norvège dans le roman, sera transposée au Danemark, comme pour renouer avec l’identité profondément danoise de la nouvelle originale. L’allure de Babette, aussi : femme brune et forte dans le texte, femme rousse et élégante dans le film. La charge contre les communautés religieuses, enfin, sera amoindrie. Le réalisateur a voulu assagir l’ensemble, non pas pour se gagner les bonnes grâces des autorités, mais parce qu’il considérait qu’il fallait se concentrer sur autre chose. Les citations littéraires, par exemple, occupent une place importante : c’est une œuvre qui ne cède rien au lyrisme. Fidèle à l’essence du conte, il se concentre sur la nourriture et tourne un véritable poème gastronomique. On ne saura jamais si c’était son intention première, mais on observe, en comparant le texte et le long métrage, que la temporalité générale, bien que respectée, converge logiquement vers la scène du dîner. C’est parce qu’il y a matière à réfléchir sur les rapports humains tout en proposant une méditation artistique et esthétique sur la nourriture.

Parlons menu : soupe de tortue géante, blinis Demidoff, cailles en sarcophage au foie gras et sauce aux truffes, salade d’endives aux noix, fromages, savarin et salade de fruits glacés, fruits frais, baba au rhum. Parlons alcools : Xérès amontillado, Champagne Veuve Cliquot 1845, Clos de Vougeot 1845, Fine Champagne. Sans oublier eau et café.

Alors que les deux sœurs ont fait vœu de pauvreté et d’abnégation, renonçant en cela aux plaisirs terrestres, pour se dévouer à la petite communauté et poursuivre l’oeuvre spirituelle de leur défunt père, Babette demande l’asile. C’est une amie d’un certain Achille Papin, qu’elles ont bien connu : ténor français, il avait été séduit par la voix (et la belle gorge) de Philippa. Pensez-vous : un extravagant, un hédoniste, qui chante du Don Juan après l’office ! Don Juan ! L’homme qui prétendait se mesurer à Dieu ! Mauvais souvenirs… Cette crainte de l’intrusion du Mal et du Péché dans la communauté s’incarnera dans Babette : son idée d’utiliser l’argent de la Loterie pour offrir un authentique dîner français aux membres de la secte affolera les deux sœurs. La cuisinière communarde sera logiquement associée à une sorcière, à une tentatrice. Le repas sera fantasmé comme un véritable sabbat : la scène du cauchemar, où la tortue et la tête de veau assaillent leur psyché, est symbolique d’un ensemble de valeurs qui volent en éclat. On imagine le film tourner au fantastique, mais Gabriel Axel ne fait qu’introduire la dimension gothique propre à l’œuvre  de Karen Blixen.

 Cette contamination de l’étrange, de l’effroyable, dans un univers réglé et rationnel est caractéristique de ce genre que la romancière s’est réapproprié. À partir de ce point précis, un certain naturalisme s’éteint : grâce aux scènes de préparation de la viande, grâce à cette omniprésence du feu, des lames et de la chair, scènes conclues par la procession surréaliste d’une charrette remplie d’abats et de sang, nous entrons dans une réflexion artistique. Car ce qui distingue Babette, ce qui la rend artiste, c’est qu’elle arrive à rendre beau ce qui nous a été montré comme préalablement laid. Cette sublimation réduit à néant les peurs dont sont victimes les invités de Babette. C’est au cours du dîner que le réalisateur devient moqueur : les membres de la communauté n’ont plus comme arme, face à ce qui se révèle être divinement bon, que le langage (« La langue est faite pour prier », « Nous ferons comme si nous n’avions jamais eu le sens du goût »). Eux-mêmes n’y croient pas. Nous non plus : leur palais et leurs sourires les trahissent. La photographie de cette scène, d’ailleurs, s’adoucit et use des lumières des bougies pour donner aux visages des couleurs chaudes et humaines.

Oscar 1988 du meilleur film étranger, Le Festin de Babette bénéficie du talent de Stéphane Audran. Quelque peu lassée des rôles de femme fatale et de bourgeoise délaissée, elle a mis beaucoup de sa personne dans Babette : sa prestation est remarquable de sobriété et de justesse. Les costumes de Karle Lagerfeld, légués au Musée de la Cinémathèque, tout bonnement magnifiques, mettent en valeur son jeu et donnent de la crédibilité historique à son personnage. Gabriel Axel s’est inspiré des tableaux du peintre danois Vilhelm Hammershoi (1864-1916), notamment pour les scènes d’intérieur. Cela trahit un souci du détail mais également une inscription dans une esthétique « danoise » assumée : il est donc étonnant que les États-Unis aient été, les premiers, sensibles aux qualités de ce film (le Festival de Cannes ne l’avait même pas programmé dans la Sélection Officielle… mais à Un certain regard). Suite aux récompenses obtenues, la tournée promotionnelle donnera lieu à plusieurs dîners semblables à celui du film (à l’exception de la soupe de tortue). Gabriel Axel sera promu Officier de la Légion d’honneur pour sa promotion de la gastronomie française. La Suède reviendra sur son jugement et reconsidérera son opinion sur le film. Il aura fallu plus de deux décennies.

 

 

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Le festin de Babette

Karen Blixen

Paris, Gallimard, 208.

Babette est une Française devenue domestique en Norvège, après la Commune qui l’a contrainte à l’exil.
Ses patronnes sont deux vieilles filles austères. Le jour où elle gagne dix mille francs or à une loterie, elle leur demande de la laisser préparer un dîner fin, dans la grande tradition française. Sa fortune y passe, mais une soirée aura effacé des années de carême

 

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