Le jeu de l’ange

Le jeu de l’ange

Carlos Ruiz Zafon

Paris, Robert Lafont, 2008. 666 pages.

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Avec ce deuxième opus du Cimetière des Livres oubliés nous voilà dans la turbulente Barcelone des années 1920. David Martin en un à la fois le héros et le narrateur. C’est l’histoire d’un jeune écrivain à la fois talentueux mais qui n’arrive pas à vivre de sa plume ; c’est aussi le l’histoire de notre héros hanté par un amour impossible, celui de Cristina . Le drame va se nouer quand il reçoit l’offre inespérée d’un mystérieux éditeur : écrire un livre comme il n’en a jamais existé, « une histoire pour laquelle les hommes seraient capables de vivre et de mourir, de tuer et d’être tués », en échange d’une fortune, d’une renommée,  et, peut-être aussi, de beaucoup plus.
Du jour où il accepte ce contrat, une étrange et inquiétante mécanique de destruction se met en place autour de lui, menaçant les êtres qu’il aime le plus au monde. En moyennant son talent d’écrivain, David aurait-il vendu son âme au diable ?

Une deuxième variation sur le thème du livre qui bouleverse votre vie. Dans L’ombre du vent, il s’agissait d’un livre écrit par un auteur inconnu qui transformait la vie de celui qui l’avait choisi dans le Cimetière des Livres Oubliés, cette fois c’est la vie de celui qui écrit qui est perturbée par son livre.
On rencontre David Martín alors qu’il est encore enfant (comme le fut Daniel Sempere dans L’ombre du vent). C’est un gamin pauvre, abandonné par sa mère à la garde de son père, homme violent et incapable de comprendre son amour des livres car analphabète. A la mort de son père, il est engagé dans le journal où son père était gardien, comme grouillot, protégé par un jeune riche qui l’encourage à écrire. Son univers est celui des histoires à rebondissements où il peut donner libre court à son imagination débordante d’inventivité comme en témoigne son premier feuilleton Les mystères de Barcelone
Mais il aimerait écrire autre chose, une histoire plus personnelle où son génie pourrait être reconnu, où il pourrait être libre d’écrire selon ce que lui dicte son cœur .Mais le succès n’est pas au rendez- vous et l’argent manque et il faut bien vivre ! Justement depuis quelques temps un mystérieux et inquiétant éditeur français Andreas Corelli lui propose un contrat très avantageux. Lorsqu’il accepte enfin, la maison d’édition avec laquelle il avait signé un contrat d’exclusivité brûle opportunément avec ses deux associés. Ce n’est que la première des coïncidences, les premières aventures étranges et aussi les premières morts, car les cadavres vont s’accumuler !

Entre cet éditeur qui se déclare son ami, mais l’inquiète et cet inspecteur Grandes apparemment très soucieux également de lui venir en aide en vertu de la sympathie qu’il lui inspire, David va devoir apprendre louvoyer.
Il y a toutefois un lieu et un homme qui sont depuis toujours un refuge, Sempere, père et fils,  et sa librairie déjà présente dans le premier opus, cette librairie tenue par le père et son fils. Comme aussi dans le premier livre, l’existence d’une grande maison abandonnée, une maison maudite et dans laquelle David s’installe dès que ses moyens financiers le lui permettent. Également des amours contrariés pour le héros. Et bien sûr, Barcelone, omniprésente, souvent battue par les pluies et les vents. 

Dans ce livre, comme dans le précédent, tout tourne autour de la puissance de l’écriture, de l’importance que peut avoir un livre dans une vie. Même si second volume n’a pas la force du premier, ni la magie que l’on aurait aimé y retrouver d’où une certaine déception c’est encore un univers fantastique où le réel réside avant tout dans l’évocation de la ville de Barcelone des années 1920.

 

Quelques extraits significatifs de cet ouvrage

 

« Je crois que vous n’avez pas beaucoup d’amis. Moi non plus. Je me méfie de ceux qui s’imaginent avoir beaucoup d’amis. C’est signe qu’ils connaissent mal leur prochain.

« Un intellectuel est ordinairement quelqu’un qui ne se distingue pas précisément par son intelligence, affirma-t-il. Il s’attribue lui-même ce qualificatif pour compenser l’impuissance naturelle dont il sent bien que ses capacités sont affectées. C’est aussi vieux et aussi sûr que le dicton. « Dis-moi de quoi tu te vantes et je te dirai ce qui te manques. » C’est pain quotidien. L’incompétent se présente toujours comme expert, le cruel comme pitoyable, le pêcheur comme dévot, l’usurier comme bienfaiteur, l’arrogant comme humble, le vulgaire comme distingué et l’abruti comme intellectuel. 

– « Quand j’étais enfant, pendant quelques mois, j’ai voulu être Esope.
– Nous abandonnons tous nos grandes espérances sur la route.

« Rien ne nous induit plus à avoir la foi que la peur, la certitude d’être menacés. Quand nous nous sentons des victimes, toutes nos actions et nos croyances deviennent légitimes, mêmes les plus contestables. Ceux qui s’opposent à nous, ou qui, simplement sont nos voisins, cessent d’être nos semblables et deviennent nos ennemis. Nous ne sommes plus des agresseurs, nous sommes des défenseurs. L’envie, la jalousie ou le ressentiment qui nous motivent sont sanctifiés, car nous avons la certitude d’agir pour notre seule défense. Le mal, la menace, sont toujours chez l’autre. La peur est le premier pas vers une foi passionnée. La peur de perdre notre identité, notre vie, notre condition ou nos croyances. La peur est la poudre et la haine est la mèche. Le dogme, en dernière instance, n’est que l’allumette qui y met le feu. 

« Chaque livre, chaque tome que tu vois a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit et l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu et ont rêvé avec lui. Toutes les fois qu’un livre change de main, toutes les fois que quelqu’un parcourt ses pages, son esprit grandit et devient plus fort. Ici, les livres dont personne ne se souvient, les livres qui se sont perdus dans le temps, vivent pour toujours, en attendant d’arriver dans les mains d’un nouveau lecteur, d’un nouvel esprit…

« Un écrivain n’oublie jamais le moment où, pour la première fois, il a accepté un peu d’argent ou quelques éloges en échange d’une histoire. Il n’oublie jamais la première fois où il a senti dans ses veines le doux poison de la vanité et cru que si personne ne découvrait son absence de talent, son rêve de littérature pourrait lui procurer un toit sur la tête, un vrai repas chaque soir et ce qu’il désirait le plus au monde : son nom imprimé sur un misérable bout de papier qui, il en est sûr vivra plus longtemps que lui. Un écrivain est condamné à se souvenir de ce moment, parce que, dès lors, il est perdu : son âme a un prix.

« C’était un temps où le sang et la violence devenaient le pain quotidien des rues de Barcelone. Jours de tracts et de bombes qui laissaient des corps déchiquetés, frémissants et fumants dans les rues de Raval, jours où des bandes aux visages barbouillés de noir rôdaient la nuit en répandant le sang, de processions de saints et de défilés de généraux qui puaient la mort et l’hypocrisie, de discours incendiaires où tout le monde mentait et où tout le monde avait raison. On respirait déjà dans l’air empoisonné la rage et la haine qui des années plus tard, devaient mener les uns et les autres à s’assassiner au nom de slogans grandioses et de chiffons de couleur. Le brouillard perpétuel des usines rampait sur la ville et noyait ses avenues pavées et sillonnées par les tramways et les voitures. La nuit appartenait aux lampadaires à gaz, à l’obscurité des ruelles rompues seulement par l’éclair des coups de feu et les traînées bleues de la poudre brûlée. C’était un temps où l’on grandissait vite et où, quand ils laissaient leur enfance derrière eux, beaucoup de gamins avaient déjà un regard de vieux.

 

 « Ce lieu est un mystère. Un sanctuaire. Chaque livre, chaque tome que tu vois a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit et l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu et ont rêvé avec lui. Toutes les fois qu’un livre change de main, toutes les fois que quelqu’un parcourt ses pages, son esprit grandit et devient plus fort. Ici, les livres dont personne ne se souvient, les livres qui se sont perdus dans le temps, vivent pour toujours, en attendant d’arriver dans les mains d’un nouveau lecteur, d’un nouvel esprit…

©Claude-Marie T.

21 septembre 2018.

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