Madeleine Delbrêl (1904-1964)

Madeleine Delbrêl (1904-1964)

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Madeleine Delbrêl, la bonté «soudée à la charité»

 

Madeleine Delbrêl (1904-1964) est une mystique chrétienne française, assistante sociale, essayiste et poétesse.

La vie et l’œuvre littéraire de Madeleine Delbrêl sont prophétiques, elles préparent la fécondité apostolique d’un nombre grandissant de croyants vivant au sein d’un monde sécularisé. À la fin de sa vie, au seuil des années soixante, ce qu’elle dit de la bonté est très caractéristique de ce mouvement. Elle était plongée dans des milieux prolétaires dont elle connaissait la mentalité et la valeur. Elle disait d’eux : «La bonté, on la rencontre seulement quelquefois chez les petits, et ils en gardent en tout cas et le nom et la nostalgie.» (1) Ce milieu était encadré et dynamisé par le Parti communiste, dont elle pointe non sans humour une contradiction : «Si le cœur est rigoureusement absent de la doctrine communiste, il est sans doute son plus important facteur d’action.» (2)

 Dans ce creuset de vie, elle est consciente de l’usure des mots : cœur, charité, mais aussi bonté sont devenus péjoratifs dans certains sens. C’est que leurs réalités s’estompent vite, y compris chez un chrétien devenu au fil des jours un individualiste ou bien l’homme d’un milieu, coupé de Dieu.  Cependant, elle insiste : «Faites ce que vous voudrez pourvu que la bonté tienne dans votre vie une place proportionnée à la place de Dieu.» (3) Mais elle sait que la bonté n’a rien de définitif. Ce qui est donné définitivement au chrétien, «c’est le cœur de Jésus-Christ, la faculté définitive de pouvoir y régénérer à chaque instant son propre cœur.» (4) Le chrétien serait perdu sans cette faculté de se régénérer. Quand la bonté glisse vers les seules bonnes mœurs ou les habitudes chrétiennes, elle n’est plus «soudée à la charité» (5). Au contraire, la bonté est «traduction du mystère de la charité», elle est « le corps sensible de la charité » (6). Lucide sur un monde qui «nous force à être nous-mêmes plus autre chose : famille, profession, nationalité, race, classe…», elle dit l’intime de la vie touchée par le Christ : «Pour la bonté de Jésus-Christ, c’est chacun qui existe, et tout le reste devient d’un coup relatif.» (7)Là se trouve le mouvement apostolique de Madeleine, prophète pour notre temps : «L’Évangile n’est annoncé vraiment que si l’évangélisation reproduit entre le chrétien et les autres le cœur à cœur du chrétien avec le Christ et l’Évangile.» (8)  Alors, cette bonté du cœur «sympathise avec ce qui, dans le cœur de l’incroyant, est à la fois le plus solitaire et plus apte à se tourner intérieurement, secrètement vers Dieu comme un possible.» (9) 

 

NOTES

  1. La femme, le prêtre et Dieu, Nouvelle Cité, 2011, p. 239.
    2. Athéismes et évangélisation, Nouvelle Cité, 2010, p. 148.
    3. La femme, le prêtre et Dieu, p. 234.
    4. Idem, p. 226.
    5.  Athéismes et évangélisation, p. 147.
    6. La femme, le prêtre et Dieu, p. 226.
    7. Idem, p. 228.
    8. Athéismes et évangélisation, p. 149.
    9. Idem, p. 150.
  2. Gilles François, postulateur de la cause en béatification de Madeleine Delbrêl – 2013

 

Madeleine est née dans une famille où on était à la fois pauvre et très doué, patriote et libertaire, anticlérical à la façon des années 1905-1920. Elle a été une jeune fille excellente pianiste et auteur de poèmes publiés dans une collection qui éditait des auteurs reconnus. Elle gagnera même le prix Sully-Prudhomme. Elle a également fait des études en philosophie.

 

Madeleine Delbrêl, la bonté « soudée à la charité »

À 18 ans, elle fait connaissance de Jean Maydieu. Ils ne se quittent guère et on les voit déjà fiancés. Mais Jean a déjà entendu un autre appel et il la quitte pour rejoindre le noviciat des Dominicains. La question de Dieu la taraude, d’autant que ses camarades se disent chrétiens et en vivent. Elle cherche alors à les comprendre. Elle se met à lire et à prier.

En1926, elle devient cheftaine d’une meute de louveteaux chez les Scouts de France à la paroisse St Dominique (Paris XIVe). C’est là que Madeleine apprend les partages de l’Évangile en vue de comprendre sa vie à la lumière de la Parole de Dieu.

En 1927, après avoir réfléchi et prié, Madeleine est certaine de faire la volonté de Dieu en restant à travailler pour lui dans le monde. Elle devient une des premières assistantes sociales.

Madeleine rassemble un groupe de jeunes femmes, pour réfléchir ensemble sur l’Écriture sainte. Ces rencontres leur permettent de discerner le sens de la Parole de Dieu dans leur vie. Dans ce groupe d’une douzaine de femmes, plusieurs se sentent appelées à mener une vie contemplative hors les murs d’un couvent. Elles ont l’idée de vivre en petite communauté, menant une vie chrétienne contemplative au cœur du monde. Le prêtre qui accompagne le groupe, le Père Lorenzo, appuie leur désir de rester des laïques ordinaires.

Avant de s’installer à Ivry en 1933, le groupe définit leur but : leur vie devait être, au sens le plus vrai, une vie contemplative fondée sur l’Évangile, et vécue au cœur du monde. Le groupe croit qu’il est essentiel d’annoncer l’Évangile non par des paroles, mais par la vie. Elles se sentent appelées à vivre simplement l’Évangile et ne veulent pas se faire accaparer par les tâches paroissiales.

Madeleine Delbrêl participe au démarrage de la mission de France. Elle travaille avec les communistes, mais elle y découvre un jour une divergence majeure. Si le communisme s’intéressait à la classe ouvrière, c’était à l’exclusion de toutes les autres classes sociales. Or, si l’Évangile propose d’aimer en priorité les plus pauvres et les plus rejetés, il proclame en même temps l’amour universel de tous les êtres humains, quelles que soient leur richesse matérielle ou leurs positions sociales.

Épuisée, Madeleine Delbrêl meurt en 1964 à sa table de travail, elle allait avoir soixante ans.

Sources :

– Les Amis de Madeleine Delbrêl
– « Madeleine Delbrêl, missionnaire au cœur de la ville« , Marie-Thérèse Abgrall sfx,

 

Madeleine Delbrêl: une vie donnée au dialogue avec les athées

 

Connue surtout pour son engagement social dans le monde ouvrier et son dialogue avec les communistes,se sentait proche des athées.A dix-sept ans, elle avait même proclamé son athéisme dans un texte fameux intitulé : « Dieu est mort… vive la mort. »

« Militante sociale, 1904-1964 », indique la plaque de la petite rue Madeleine Delbrêl, à Mussidan, le bourg de Dordogne où elle est née. « L’une des plus grandes mystiques du XXe siècle », déclarait quant à lui le cardinal Martini, archevêque émérite de Milan, en Italie, pasteur et théologien renommé. Une militante sociale mystique ? Bizarre.

La suite du portrait est à l’avenant. Ce petit bout de femme à la santé fragile perce les nuits pour discuter passionnément avec des amis ouvriers ou pour écrire, paquet de Gauloises et cafetière à portée de main. L’artiste éprise de beauté goûte le roquefort et le vin rouge plus que la tasse de thé. L’assistante sociale réaliste qui travaille à la mairie d’Ivry-sur-Seine avec « des grands types du Parti » est d’une fidélité sans faille à l’Eglise.

L’originalité de Madeleine, ses talents, son parcours, font éclater les classifications habituelles. Et sa conversion violente et totale, qui la laisse « éblouie par Dieu », à l’âge de vingt ans, n’explique pas tout. Les étiquettes ne tiennent pas bien sur elle. Par héritage familial peut-être : le couple de ses parents n’est pas dans la norme. Jules, son père, un Gascon d’origine ouvrière, intelligent et dynamique, original jusqu’à l’extravagance, fait une belle carrière aux Chemins de fer. Lucile, sa mère, plus effacée, est de famille bourgeoise. Jules et Lucile se sépareront en 1936. Leur fille unique dira : « J’ai vécu, et cela fut une chance, hors des cloisonnements sociaux. Ma famille était faite de tout. »

Madeleine évolue librement dans les environnements les plus divers. C’est la même qui fréquente les milieux intellectuels et reçoit, à vingt-et-un ans, le prix Sully-Prudhomme de l’Académie Française pour ses poèmes, qui choisit, huit ans plus tard, de quitter Paris pour vivre parmi les ouvriers d’Ivry-sur-Seine, bastion historique du Parti communiste. Parce que l’Evangile l’appelle à vivre au coude à coude avec les pauvres, avec ceux dont la plus grande misère est peut-être de ne pas connaître Dieu. C’est le début d’une aventure de plus de trente ans, interrompue par sa mort. Dieu… Il faut bien y venir pour comprendre Madeleine. A dix-sept ans, au lendemain de la Grande Guerre, alors qu’elle étudie les lettres et la philosophie à la Sorbonne, elle proclame son athéisme dans un texte fameux intitulé : « Dieu est mort… vive la mort. » Trois pages où elle pointe l’absurdité de l’existence humaine fuyant la réalité : la mort est le point final. Comment ne pas penser à Jacques et Raïssa Maritain qui, une vingtaine d’années plus tôt, dans les mêmes interrogations sur le sens de la vie, également étudiants à la Sorbonne, songeaient au suicide ? Ils découvrirent la foi avec Léon Bloy et animèrent ensuite les milieux intellectuels et artistiques chrétiens.

Madeleine, elle, rencontre Jean Maydieu et son groupe d’amis. Les deux jeunes gens sont si bien ensemble qu’on les considère comme fiancés. Mais Jean disparaît sans crier gare pour entrer chez les dominicains.

 

L’Evangile, le livre à vivre

En plein remue-ménage intérieur, à la limite de ses forces, Madeleine se laisse interroger au contact de ces jeunes proches d’elle. Ils réfléchissent, vivent, et n’en sont pas moins chrétiens ! Dieu n’est donc plus rigoureusement impossible… Madeleine est une femme réaliste. C’est une constante dans sa vie. Donc, plutôt que d’agiter des idées sur Dieu, elle décide de prier. Elle raconte : « Dès la première fois, je priai à genoux par crainte, encore, de l’idéalisme… Depuis, lisant et réfléchissant, j’ai trouvé Dieu ; mais en priant j’ai cru que Dieu me trouvait et qu’il est la vérité vivante, et qu’on peut l’aimer comme on aime une personne. »

Deux ans plus tard, par la vie paroissiale et le scoutisme dans lequel elle s’est engagée, elle rencontre l’abbé Lorenzo, vicaire à Saint-Dominique, à Paris. Il « fait exploser l’Evangile » pour elle. Ce sera désormais pour elle « non seulement le livre du Seigneur vivant, mais le livre du Seigneur à vivre », écrira-t-elle. Elle le lit « comme on mange du pain ». Un pain « tenu par les mains de l’Eglise ». La jeune convertie désire « être volontairement à Dieu autant qu’un être humain peut appartenir à celui qu’il aime ». Le carmel l’attire, mais elle décide de rester dans le monde, notamment pour prendre soin de sa mère. Madeleine, elle-même souvent malade, lit beaucoup. Elle acquiert une solide culture chrétienne et passe un diplôme de l’Ecole pratique de service social.

En 1933, le 15 octobre, jour de la fête de sainte Thérèse d’Avila, Madeleine s’installe à Ivry-sur-Seine avec deux amies, anciennes du scoutisme comme elle. C’est le début de ce qu’on appellera plus tard les « Equipes Madeleine Delbrêl ». 

Elles ne seront jamais plus d’une quinzaine. Les fondatrices ignorent tout de la condition ouvrière et du marxisme. Or la cohabitation entre catholiques et communistes est rude. Il arrive aux jeunes femmes de recevoir des cailloux dans la rue : elles sont du parti des « curés » ! Comme le sont aussi les trois patrons d’Ivry payant le plus mal leurs ouvriers… L’assistante sociale collabore avec les services municipaux. Elle découvre la solidarité et l’organisation des communistes. Madeleine et ses compagnes se mêlent si bien à la population que, dans leur maison, se croisent des gens de tous bords, de tous âges, accueillis avec la même cordialité. Le style y est très franciscain : simplicité et joie, fantaisie. 
 
Un ami s’interroge : « Votre vie ensemble me pose une énigme scientifique… » Audace prophétique aussi. A la façon de saint François qui alla à la rencontre des musulmans, Madeleine participe à des meetings du Parti. Elle désire comprendre ceux avec qui elle vit et travaille. En 1936, le responsable communiste Maurice Thorez (qui habitait Ivry), « tend la main » aux chrétiens dans un appel célèbre. C’est à cette époque, semble-t-il, que Madeleine connaît la « tentation » de devenir communiste, selon ses propres mots. Elle replonge dans les évangiles et n’y trouve pas l’ombre d’une justification de la violence que prône le communisme. Puis elle lit des textes de Lénine sur la religion. Une lecture décisive : « Une fiche clinique d’une asphyxie de la foi était comme établie et je pouvais constater sur moi que, pour les premiers résultats tout au moins, la méthode était parfaitement efficace. A ce moment-là, je sursautai de crainte pour Dieu, mon trésor », écrit-elle. Quelques mois avant sa mort, Madeleine dira encore : « J’ai été et je reste éblouie par Dieu. » L’identité profonde de l’assistante sociale apparaît clairement : Madeleine est une amoureuse, une mystique. Son action ne se comprend qu’à partir de là. La tentation surmontée, ses engagements ne changent pas pour autant. Ainsi, au moment de la tenue du premier congrès eucharistique de l’Après-guerre, à Barcelone, en 1952, elle écrit aux évêques espagnols pour qu’ils ne marquent pas d’inféodation au dictateur espagnol Franco lors de cette manifestation. Sans succès. 
 
Lors de l’affaire des époux Rosenberg, marxistes juifs suspectés d’espionnage des Etats-Unis au profit de l’URSS, elle prend la parole au cours d’un grand rassemblement au Vel’d’Hiv. Elle veille dans la prière la nuit de leur exécution, le 19 juin 1953.

 

 Sœur  aînée des prêtres-ouvriers 
   

C’est à cette époque également que prend place la crise des prêtres ouvriers. Rome met fin à l’expérience qui dure depuis une dizaine d’années. On a pu dire de Madeleine qu’elle était la soeur aînée des prêtres-ouvriers : elle a réalisé leur idéal de témoigner du Christ en travaillant au milieu des ouvriers ; elle a été mêlée de près aux débuts du séminaire de la Mission de France à Lisieux, en 1941. Et elle souffre beaucoup de la crise. 
 
Son expérience du communisme et son sens de l’Eglise déterminent sa position : il faut obéir à l’Eglise. C’est ici que prend place la seule anecdote « merveilleuse » de la vie de Madeleine. Elle a un grand désir d’aller prier à Rome sur la tombe des apôtres pour l’issue de la crise. Est-ce bien raisonnable, demandent ses compagnes ? Elles n’ont pas d’argent, Madeleine relève de maladie et on a besoin d’elle à Ivry. Et si la somme nécessaire arrivait de façon inopinée, ne serait-ce pas l’indication qu’il faut faire ce voyage ? Or un billet de loterie est offert à l’équipe. Il est gagnant et couvre exactement le montant du voyage…

Les témoins de la vie de Madeleine soulignent unanimement sa bonté, sa tendresse et son attention aux personnes. Les chercheurs qui commencent à étudier sa vie et ses écrits mettent en évidence un autre aspect, méconnu jusqu’alors, de son parcours : son expérience de la souffrance. 
 
Sa santé, l’accompagnement de ses parents, ses engagements pour l’Eglise lui en ont donné une expérience précoce. Jusqu’à atteindre, vers 1955-1956, les limites de ses possibilités physiques et nerveuses. 
 
Et quand Madeleine parle de la souffrance, c’est dans les formules-chocs des mystiques : « Le chrétien est voué au combat […] Pour cela il n’a qu’une seule arme, sa foi […] qui transforme le mal en bien, s’il reçoit lui-même la souffrance comme une énergie de salut pour le monde. »
 
Ailleurs, elle évoque la souffrance comme « tout ce négatif qui rend libre pour l’amour ». Libre pour l’amour, Madeleine l’a été. Les textes qu’elle a laissés, lumineux, ouvrent pour nous la porte de son monde intérieur : elle donne Dieu, tout simplement.

Le 13 octobre 1964, ses compagnes la trouvent morte à sa table de travail. Cette grande table où l’on peut voir encore les cartes du monde, de l’URSS, de l’Afrique, de Rome que la grande missionnaire aimait avoir sous les yeux. Son agenda, habituellement plein de rendez-vous bien à l’avance, n’en contenait plus à partir de ce jour.

  

Christophe Chaland- Article paru dans la revue Panorama

 

 

 

 

 

 

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