Le pari chrétien de François Huguenin

Le pari chrétien : Une autre vision du monde 

François Huguenin

Paris, Taillandier, 2018. 220 pages

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Présentation de l’éditeur

Comment être chrétien dans notre société qui ne l’est plus ? Alors que l’Eglise porte une parole sur les questions d’éthique individuelle, la justice sociale et l’écologie, la protection des plus faibles, des pauvres ou des migrants, les oppositions parmi les fidèles sont plus vives que jamais. Ils n’ont pas toujours pris la mesure de la déchristianisation de la société qui nécessite de repenser la présence des chrétiens en son sein. Cet essai vigoureux a pour ambition de proposer aux chrétiens un nouveau rapport au monde, cohérent avec la foi et conscient de l’autonomie du politique à l’égard du religieux. Comment la parole du Christ peut-elle éclairer l’action du chrétien et le débat d’idées ? Quels types de relations le chrétien entretient-il avec le monde : d’opposition, de coopération ? De proximité, de distance ? De méfiance, de confiance ? De pouvoir, de service ? Ces questions cruciales mettent en cause notre conception de la laïcité, et en amont celle de l’homme, animal politique et spirituel. Cet essai engagé invite à retrouver les racines de tout engagement chrétien : une attention centrale à la dignité de la personne humaine, une vision du monde renouvelée dans un accueil plus profond de l’Evangile.

 

Biographie de l’auteur

François Huguenin a publié une série d’essais qui font référence sur l’histoire des idées et du christianisme, notamment Histoire intellectuelle des droites (2012) et Les Grandes Figures catholiques de la France (2016).

Une recension paru dans le Bulletin théologique sous la plume de Jean-Baptiste Sebe 

Une multitude d’essais sort ces derniers temps pour réfléchir à la place du christianisme dans la société française sécularisée. Outre celui de Denis Moreau (Comment peut-on être catholique ?),  François Bégaudeau et Sean Rose (Une certaine inquiétude), Julien Leclercq (Catholique débutant), Patrice de Plunkett (Cathos, ne devenons pas une secte), ont publié en ces premiers mois de 2018, à des titres divers et selon des formules variées, des textes qui encouragent la réflexion.

Le texte de François Huguenin vise à réinterroger l’articulation délicate entre christianisme et politique, entre Royaume du ciel et royaume terrestre. Prenant acte que les récentes élections et les lois sociétales du quinquennat précédent ont divisé dans les communautés chrétiennes et parfois radicalisé les chrétiens, l’auteur re-pose la question : « la foi chrétienne peut-elle éclairer le débat politique ou bien doit-elle rester cachée ? » (p.15). Le corolaire de cette question est tout aussi redoutable : « les principes chrétiens sont-ils articulables avec une société qui ne l’est pas ou ne l’est plus ? » (id.). Le ton de l’ouvrage est paisible et invite le lecteur à se décider en conscience, faisant droit à une saine et nécessaire pluralité politique, renvoyant à la conscience éclairée et adulte du lecteur qui est également un citoyen et un électeur (p. 86-89).

Le point de départ est philosophique : l’homme est un animal politique et spirituel. Ces deux dimensions sont indissociables l’une de l’autre. Elles doivent être distinguées sans être séparées, unies sans être confondues. D’une certaine façon le principe de Chalcédoine s’applique ici. La liberté de conscience et de croire est un droit absolu à préserver impérativement. Huguenin tire le meilleur de la tradition chrétienne. Défenseur d’une « laïcité théologique qui n’ait pas peur d’intégrer les cultures des religions sous peine de périr de ses étroitesses » (p.38), l’auteur montre que limiter dans l’espace public l’identité spirituelle de l’homme risque de laisser un vide que la nature se hâterait de combler avec des idéologies dangereuses. La tentation du politique est d’être tout, de s’absolutiser comme norme et principe totalisant et totalitaire. Or comme le disait Mgr Pascal Wintzer dans une tribune parue dans la Croix, il y a quelques années : « Tout n’est pas politique ». Les religions et notamment le christianisme peuvent préserver le politique d’une hégémonie fallacieuse.

Benoît XVI et les traditions pontificales antérieures ont haussé le débat en montrant que l’enjeu est celui des relations entre la foi et la raison. La raison joue un rôle correctif vis à vis de la religion en la préservant de tout sectarisme et de tout fondamentalisme et en l’incitant à structurer sa propre réflexion. La religion purifie la raison de toute tentation hégémonique qui en vient inévitablement à investir le politique et à le rendre totalitaire. Le 20èmesiècle en a montré l’exemple.

L’auteur combat enfin vigoureusement la tentation propre aux chrétiens d’agir « à couvert ». Étant sauve la prudence, n’est-ce pas obéir à l’injonction de vivre sa foi « en privé » et donc renvoyer de facto la foi à l’espace privé ? (p.50). « Nier la nation revient à idéaliser le politique et à nier l’incarnation et la finitude de l’homme. L’absolutiser, c’est rejeter l’universalité de l’homme et lui refuser sa qualité d’être spirituel qui ne peut être enfermé dans une histoire ou dans une communauté particulières. Dans les deux cas, c’est idolâtrer le politique soit en l’érigeant en divinité, soit en faisant une universalité et un absolu de son inscription dans une finitude particulière » (p. 130).

Le chapitre 2 ré-explore ce que l’Evangile peut porter comme incidence politique sans être un programme précis de mesures concrètes. Les préceptes évangéliques ont une réelle pertinence dans la vie publique et politique. L’auteur rappelle que « tout est lié dans la foi chrétienne » : respect de la vie, défense des pauvres, des migrants et des exclus. Le développement intégral est la clé. Là encore négliger l’une ou l’autre dimension dans l’engagement éthique et politique, c’est risquer d’atrophier la foi chrétienne et de la réduire au rang d’un lobby. L’auteur se fait là-dessus assez ferme.

Les deux chapitres suivants constituent à mon sens l’originalité du texte de F. Huguenin. Il y décrit de manière précise et ramassée quelques principes (ne pas imposer ses normes, être solidaires du monde) pour être chrétien dans un monde qui ne l’est pas et il pointe quelques écueils (illusion de rallier le monde entier au christianisme, sortir de l’alternative progressiste réactionnaire, la préférence de son pays et ses limites…). Avons-nous fait le deuil en France, d’un système politique chrétien ? Malgré une tradition chrétienne qui récuse toute théocratie, nous éprouvons une forme de nostalgie blessée du politique. L’auteur avance des pistes de réflexion sur la place de la Révolution et de la 3èmeRépublique dans l’inconscient politique catholique. Il met en valeur également le rôle symbolique hypertrophié de la loi : nous vivons parfois en France avec l’illusion que tout devrait se régler par la loi fût-elle des hommes ou de Dieu… Elles ne sont pas du même ordre et ne poursuivent pas d’ailleurs la même finalité.

L’auteur souligne enfin que, de la même façon que tout n’est pas politique, il existe d’autres modes d’action qui sont tout autant politiques mais ne passent ni par le législateur ou l’exécutif. Le centralisme jacobin a atténué la place des corps intermédiaires, des associations… Elles sont comme M. Jourdain, elles font de la politique sans le savoir ! Le dernier chapitre est sans aucun doute l’apport le plus singulier d’Huguenin au débat. Il propose trois termes pour renouveler le rapport des chrétiens au politique : communion, transfiguration et conversion. Il semble urgent de repréciser le sens du bien commun, marque de l’universel. Ce dernier établit une relation nécessairement spirituelle et de communion entre tous : les chrétiens rappelant sans cesse la vocation profondément spirituelle de tout être humain. Tant que chaque chrétien n’aura pas examiné son propre rapport au monde selon une logique de conversion évangélique, dans la lignée des Béatitudes, le rapport au politique sera vécu et pensé dans une logique mondaine inévitablement mortifère. La réalité du politique est, comme toute autre réalité mondaine, appelée à être transfigurée par l’évangile. Dans ce monde et pour l’instant, ce ne peut être que sous la croix.

L’essai est stimulant en ce qu’il oblige à des distinctions. Il souligne aussi les contradictions à lever pour notre société et les catholiques français. Une question parmi d’autres : le politique est-il aussi uniforme et monolithique que le décrit l’auteur ? Même s’il est encore trop tôt pour le dire, la perception actuelle du politique (critique dans bien des cas et le confondant avec la politique) n’est-elle pas en train de changer ? Les réseaux sociaux, les médias, les revendications ne bousculent-elles pas déjà la participation des citoyens au politique ?  On aurait aimé quelques pages de la même eau que les autres, sur le sujet …

 

https://bulletintheologique.wordpress.com/2018/03/31/francois-huguenin-le-pari-chretien/

 

 

 

 

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