Sur les fleuves de Babylone nous pleurions

 

Sur les fleuves de Babylone, nous pleurions : Le crépuscule des chrétiens d’Orient

Sébastien de Courtois

Paris, Edition Stock, 2015. 101 pages

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Extrait

La sécheresse d’une plaine caillouteuse qui s’étend entre limon et tornades. Une rencontre avec le désert qui n’est pas spirituelle.
Je n’ai guère envie de m’attarder.
Nord de l’Irak. Été 2014.

«Peut-on encore se plaindre de la chaleur ?» dit Noël, me tirant de ma torpeur. Ce n’est pas vraiment une question, plutôt un constat. À l’entrée d’Alqosh, devant la guérite du check-point des peshmergas, nous attendons l’autorisation de pénétrer en ville. Alqosh est une cité chrétienne, de Mésopotamie, entre l’Euphrate et le Tigre, avec ses églises et ses clochers. Peu sont aussi belles. On ne plaisante pas avec la sécurité, surtout avec celle d’étrangers qui ne devraient pas vraiment être là. Le M16 en bandoulière, les soldats kurdes nous observent avec curiosité. Us n’affichent ni noms ni grades ; vont et viennent dans leurs gilets pare-balles trop serrés. Seul le groupe sanguin est indiqué à hauteur d’épaule. La petite ville est déserte. Ses vingt mille habitants ont fui devant l’avancée des forces de l’État islamique. En ce milieu du mois d’août, ils ont pris la route. La température frôle les quarante-huit degrés. La recherche d’ombre est impérative. Près d’un canapé éventré, je compte le nombre de mégots alignés au sol. Les nuits précédentes ont dû être longues. Noël est photographe. Je ne saisis pas tout de suite le sens de sa remarque, mais il a raison. Face à un tel désastre, il n’est pas décent de se plaindre d’inconfort, le «moi» devant s’écraser. Noël soupire et poursuit : «On ne peut pas rester insensible à la douleur des autres.» Le drame qui se déroule sous nos yeux, à guichets fermés, dépasse l’entendement.
La veille, nous étions dans un campement de yézidis, le long de la plaine de Silopi, un peu plus au nord, non loin de la frontière turque. Dans un creux dénudé, après quatre jours de marche, les tribus s’étaient posées près d’une source claire. Un moment de répit pour ces milliers de braves ayant fui le massif du Sinjar avec la peur d’être massacrés. Le long d’une forêt de roseaux, les tentes entouraient un sanctuaire au cône cannelé, une architecture qui ne se trouve que dans le nord de l’Irak, et qui est propre aux temples yézidis.

Le récit des tueries est épouvantable, dur à écouter, impossible à retranscrire. Rien n’est laissé au hasard. Je n’y ai d’abord pas cru. La volonté de terreur est manifeste, celle d’un nettoyage ethnique qui ne porte pas de nom. Chrétiens et yézidis ensemble.

Noël et moi, nous nous connaissons depuis l’année passée, à Istanbul, où il avait été envoyé pour suivre la révolte du parc Gezi, en juin 2013. Noël couvre les conflits du monde avec ses Leica en bandoulière : le Liban, la Yougoslavie, le Libéria, le Rwanda, la Tchétchénie, le Mali, afin que la guerre «ne devienne pas un bruit de fond», selon ses propres mots. Le genre de gars qui vous donne confiance, qui n’a pas froid aux yeux.
(…)

 

 

Présentation

Comment pouvons-nous accepter le drame des chrétiens d’Orient ? Comment pouvons-nous accepter l’éradication d’une culture millénaire ? La fuite des femmes et des enfants dans la chaleur et la poussière ? Sébastien de Courtois est allé à leur rencontre, en Irak, au coeur de la fournaise où il a assisté à l’impensable : des milliers de familles obligées de quitter leurs villages et leurs champs. Ce sont des Araméens, l’un des peuples oubliés par l’histoire, et aussi oubliés par le monde.

De Syrie en Turquie, du Liban en Irak, mais aussi dans nos capitales, Sébastien de Courtois s’est interrogé sur l’origine de pareille tragédie sans préjugés mais aussi sans complaisance.

 

QUELQUES EXTRAITS

Le voyage d’Orient n’est pas qu’un inventaire. Je veux le croire. Je dois avouer mon étonnement d’être chaque jour plus émerveillé par la persistance de ces gens. La vie s’accroche. Cette chronique n’est pas celle du renoncement ni celle de l’entomologiste. Le souvenir des haines renverse les cœurs, de l’Euphrate au Nil, ou encore le long des rives du Grand Zab, au croisement du nord de l’Irak et du Hakkaâri, là où la steppe se fracasse au contact des montagnes; une tectonique des plaques qui fut aussi celle des peuples et des religions. Caïn tuant Abel pour une querelle d ‘offrande à Dieu. Les pistachiers, les amandiers, les oliviers, les cerisiers et les pieds de vignes refleurissent après chaque hiver, après le froid et la neige. Vues du ciel, les nuances du sol ressemblent à des kilims qui auraient été assemblés avec grâce par une main invisible. L’humain reste au centre de cette existence spirituelle et agricole, dans les monastères, dans les foyers, une vallée, un recoin paisible, une église aux murs bas. Le début du printemps y est humide, l’été brûlant. L’eau dégringole des cours d’eau canalisés pour les besoins de l’irrigation. Les saisons défilent.

 

Les massacres du Sinjar ont eu lieu quelques jours auparavant. Ce massif de petite montagne se trouve en contrebas de Mossoul, vers la Syrie et les Yézidis en habitent traditionnellement les pourtours. […] Hamadan apparait déjà comme le nom d’un village martyr, avant que les exaction de Kôjo, commises un 15 août ne soient révélées par la presse internationale. On parle de sept cents hommes exécutés de sang froid […] Ils ont tuté tous les hommes, ils ont pris et vendu les filles, des femmes enceintes ont été éventrées. […] Nous avons marché trois jours sous le soleil, indique avec colère Bassam, un homme de quarante ans qui était aide soignant. « Il n’y a personne pour nous évacuer. J’entends encore le hurlement des condamnés résonner dans ma tête. Avant hier, des milliers de gens voulaient passer en Turquie, des chrétiens et des yézidis. Pourquoi la frontière est-elle fermée ? » achève t-il. (p. 39)

Je commence à m’agacer, écrit-il dans un livre d’entretien, d’entendre certains se réclamer de leur connaissance du terrain alors qu’ils y arrivent en avion, sont attendus par une limousine à l’aéroport et dinent à l’ambassade. Le terrain, c’est la marche à pied, la poussière, la chaleur, la rencontre du petit peuple et pas seulement du chauffeur de taxi. Il se plaint que « l’être humain » ait disparu des débats et qu’il soit « théorisé » par des experts autoproclamés que l’on invite sur les plateaux de télévision. Il es facile depuis Paris de décider pour les autres, de leur dire quoi faire lorsque l’o nn’a pas expérimenté dans sa chair l’enlèvement d’un proche ou le mitraillage d’une église. Ceux qui demandent -exigent- à grand cris des intervention militaires sont souvent ceux qui n’on jamais touché une arme de leur vie. – (p 100)

Je veux parler en Turquie des drames où la parole est interdite, les journalistes en prison le droit des minorités bafoué, mais aussi de cet Orient incompris, celui des frontières ont s’accumulent les ambitions déchues : l’Arménie, l’Irak, la Syrie, et même Israël -le plus ancien allié des Turcs dans la région- pour un étrange retournement de situation. Autant de dossiers qui sentent le soufre. Les erreurs du monde politique, comme la manipulation de l’islam à des fins électorales participent à ce malaise. Nous savons maintenant que la Turquie de Tayyip Eldogan a armé les forces de Daech à ses débuts, aveuglé qu’il était par une haine personnelle contre le Président syrien Bachar al-Assad – l’ancien « frère » – (p.118)

Je comprends les jeunes actuels, prolos et fils de bourgeois -classes moyennes et supérieures dit-on- qui, par ennui, rupture sociale, ou vide spirituel, vont chercher le djihad militaire et deviennent des criminels dans des pays dont il ne sa vent rien, surtout la complexe Syrie : un engagement qui n’est qu’une forme d’aventure. « Issus de familles non pratiquantes, angoissées à l’idée de paraitre ringardes, leurs enfants se tournent vers la consommation effrénée de biens matériels et en découvrent un jour l’insuffisance… Ils sont prêts pour une caricature d’islam simpliste, où la barbe et la djellaba sont le corset qui les tient debout ! » m’écrit un prêtre libanais qui a servi une paroisse dans la région parisienne. « Certains auraient bien pu se tourner vers l’humanitaire s’ils avaient été pris en main à temps » complète Alain un employé d’ONG installé à Antioche – (p. 119)

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