L’Arbre-Monde : Richard Powers

L’Arbre-Monde

Richard Powers

Paris, Cherche-Midi, 2018. 550 pages.

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Présentation de l’éditeur

Richard Powers embrasse un sujet aussi vaste que l’univers : celui de la nature et de nos liens avec elle.

Après des années passées seule dans la forêt à étudier les arbres, la botaniste Pat Westerford en revient avec une découverte sur ce qui est peut-être le premier et le dernier mystère du monde : la communication entre les arbres. Autour de Pat s’entrelacent les destins de neuf personnes qui peu à peu vont converger vers la Californie, où un séquoia est menacé de destruction. 

Au fil d’un récit aux dimensions symphoniques, Richard Powers explore ici le drame écologique et notre égarement dans le monde virtuel. Son écriture généreuse nous rappelle que, hors la nature, notre culture n’est que  » ruine de l’âme « . 

 » Si Powers était un auteur américain du 19e siècle, qui serait-il ? Il serait probablement Herman Melville, et il écrirait Moby Dick.  » Margaret Atwood

 

Biographie de l’auteur

Richard Powers est né à Evanston, dans l’Illinois, en 1957. L’Arbre-Monde est son douzième roman.

 

Bruno Latour dans l’édition du jeudi 11 octobre 2018 du journal La Croix défend la lecture des romans de Richard Powers, invitation à tourner le regard vers les arbres et le miroir qu’ils offrent à l’homme, pris dans la croissance économique.

 

L’Arbre-monde n’est pas un livre écologique qui voudrait nous intéresser à la nature.

Par Bruno Latour, professeur à Sciences-Po, anthropologue, sociologue et philosophe (1)

 

C’est une histoire qui ne cesse de croître et de se ramifier. Mais une histoire qui avance lentement. Et qui se trouve emmêlée, dans certains de ses embranchements, avec des caractères au rythme frénétique. Ces derniers vont être saisis, au cours de leur brève et tumultueuse existence, par l’une de ces histoires lentes qui se nouent, s’enroulent et s’enracinent sous leurs pieds.

Du coup, ces personnages vont se trouver partiellement réunis dans une drôle d’aventure, de violence, de police, de complot pour finir accusés d’éco-terrorisme. Tous ils échouent. Mais l’histoire n’est pas finie. La lente croissance continue par eux, sans eux, pour nous. C’est qu’il existe d’autres personnages, qui pèsent différemment sur l’histoire des humains. Ils ne parlent pas mais ils pèsent.

Photographier chaque mois le dernier châtaignier d’Amérique

Et c’est ce poids d’existence que le dernier roman de Richard Powers nous fait ressentir page après page. L’Arbre-monde (Overstory en anglais) n’est pas un livre de botanique qui voudrait nous en apprendre sur la nouvelle condition des arbres connus par la science. Ce n’est pas même un livre d’éco-fiction. Si l’on apprend beaucoup sur la lente obstination, l’astuce, les connexions des arbres, c’est parce qu’ils font intrusion, chacun à sa façon, dans l’histoire de personnages qui, pour la plupart, n’avaient aucun intérêt pour eux.

Oui, l’arrière-grand-père de Nick Hoel s’était mis dans l’idée bizarre de photographier chaque mois le dernier châtaignier d’Amérique ; oui, le père de Patricia Westerford lui a donné la passion des plantes. Mais pour les autres, non. Ils sont aussi indifférents aux arbres que la plupart des lecteurs de Richard Powers. Pour Mimi Ma, le mûrier auquel tient son père, émigré de Chine, n’a aucun sens.

 

Vies brisées

Adam Appich, devenu psychologue, s’intéresse si peu aux arbres qu’il fera sa thèse pour comprendre le « biais cognitif » des zozos assez bêtes pour croire qu’il faut sauver les derniers séquoias de Californie en s’enchaînant à eux. Quant à Douglas, le roi des paumés, s’il est vrai qu’un banian l’a sauvé de la mort en Asie, il lui faut attendre la vue d’une coupe à blanc, dans l’Ouest, pour qu’il se mette à réagir.

Neelay ne croit qu’aux jeux vidéo, et si Ray et Dorothy tombent amoureux l’un de l’autre, c’est simplement parce que, en jouant Hamlet, ils ont vu la forêt migrer « du bois de Birnam jusqu’à Dunsinane ». Pas la peine de mentionner Olivia Vandergriff, à la fin de la première partie du roman, « Racines » : elle tombe dans le coma, victime d’une overdose. Les arbres ne lui sont rien. Même pas un décor.

Sauf qu’ensuite, tout bascule. Après « Racines » bien sûr, il y a « Tronc », les choses vont se gâter, les destinées se nouer ; il va falloir choisir ; et puis « Cime »et enfin, forcément, « Graines ». Toutes ces vies brisées, tous ces embranchements abandonnés, il faut bien qu’ils finissent dans la terre et qu’on attende un peu de voir ce qui va se passer. Pour le moment tout est suspendu.

Sentir le poids des choses

L’Arbre-monde n’est pas un livre écologique qui voudrait nous intéresser à la nature. Depuis son premier livre, Richard Powers a transformé l’art du roman pour le faire travailler à une légère décentration du point de vue. Disons que ce sont des livres « engagés » en ce sens original qu’ils engagent l’attention à côtédes personnages humains.

Je n’ai pas dit « contre » les humains, comme s’il s’agissait de les noyer dans le vaste sentiment de la vie sauvage ou dans l’objectivité des machines. Mais de biais, pour qu’on parvienne à sentir le poids des choses dont les personnages dépendent pour poursuivre leur existence.

Quel romancier a été capable de faire sentir le poids d’une personne morale aussi légère et pesante qu’une entreprise multinationale ? C’est ce qu’il fait dans Gains (2)Qui est capable de décrire comment la vie numérique s’emmêle dans la tête d’humains aux cerveaux tous plus ou moins déglingués ? C’est l’objet de L’Ombre en fuite. Dans La Chambre aux échos, il va plus loin encore puisqu’il nous permet de ressentir la pesanteur d’une maladie neurologique et la présence ambiguë des médecins venus pour la soigner. Et souvent, c’est la musique qui fait vivre les personnages humains.

 

« Le nom du monde est forêt »

Ce don de poésie qui fait de toute phrase une énigme de sentiments

Si Powers fait entendre une voix si originale en littérature, c’est parce qu’il mêle trois registres que personne d’autre n’est capable de faire résonner d’unisson. C’est d’abord un penseur, et ce qui le mène en premier lieu, ce sont les idées. Il est comme ses personnages, infecté de pensées. Mais il est aussi le maître des structures narratives. Écrire, pour lui, c’est combiner des histoires comme Bach composait L’Art de la fugue.

Ces deux registres, par eux-mêmes, ne suffiraient pas à vous faire pleurer sur la vie d’un séquoia menacé ou sur le déploiement d’un logiciel de forêt numérique. Il y ajoute ce don de poésie qui fait de toute phrase une énigme de sentiments. La magnifique traduction de Serge Chauvin permet de s’en rendre compte parfaitement. Le style tire la structure ; les deux tiennent les idées.

Il n’est pas fréquent de pouvoir se dire d’un roman que s’il était vraiment ressenti, le monde s’emmancherait différemment et changerait de croissance. Il y a pourtant des livres qui offrent de telles bifurcations.

 

(1) Derniers livres parus : Face à Gaïa, Les Empêcheurs de penser en rond/ La Découverte (lire La Croix du 5 novembre 2015), et Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte (lire La Croix du 7 décembre 2017)

(2) Tous les livres de Richard Powers sont traduits en français au Cherche-Midi.

 

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/LArbremonde-de-Richard-Powers-2018-10-04-1200973604?from_univers=lacroix

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