Saint Oscar Romero, martyr

ROMERO

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Monseigneur Romero, martyr du Salvdor (1917-1980)

J.R. Brockman

Paris, Le Centurion, 1984. 319 pages.

 

« J’ai souvent été menacé de mort. Mais comme chrétien, je ne crois pas qu’il y ait de mort sans résurrection. Si on me tue, je ressusciterai  dans le peuple salvadorien.

« Comme pasteur, je suis obligé, par mandat divin, de donner ma vie pour ceux que j’aime, pour tous les Salvadoriens, même pour ceux qui vont peut-être me tuer. Si les menaces viennent à exécution, dès maintenant, j’offre mon sang à Dieu pour la rédemption et la résurrection du Salvador.

« Le martyre est une grâce de Dieu que je ne crois pas mériter. Mais si Dieu accepte le sacrifice de ma vie, que mon sang soit une semence de liberté et le signe que l’espérance deviendra bientôt réalité. Puisse ma mort, si elle est acceptée par Dieu, être pour la libération de mon peuple et comme un témoignage d’espérance pour l’avenir.

« Vous pouvez dire, s’ils réussissent à me tuer, que je pardonne et bénis ceux qui le feront. Ah ! S’ils pouvaient se convaincre qu’ils perdront leur temps. Un évêque mourra, mais l’Eglise de Dieu, qui est le peuple, ne périra jamais. »

Ainsi parlait Oscar Romero, archevêque de San Salvador, à un journaliste qui l’interviewait au début de mois de mars 1980. Quinze jours plus tard Mgr Romero était abattu en pleine célébration de l’Eucharistie.

Un jésuite américain, James R. Bockman, a mené une enquête minutieuse pour reconstituer l’itinéraire de l’évêque martyr. C’est tout le drame du Salvador qui resurgit en ces pages, avec ses manœuvres politiques, son opposition économique, ses tergiversations ecclésiastiques. Terrible épreuve pour un peuple. Instant de vérité pour l’Eglise. Une histoire passionnante et révélatrice pour tous ceux qui veulent, pour l’humanité, un avenir aux couleurs de la justice et de la fraternité.

 

 

Mgr Romero, un martyr pour le peuple du Salvador

Oscar Arnulfo Romero

Dimanche 23 mars 1980. Comme à l’habitude, la cathédrale de San Salvador est comble et Mgr Oscar Romero, archevêque depuis 1977, se lance dans une de ces homélies musclées devenues un des événements de la vie nationale. Retransmises en direct par la radio diocésaine Ysax, elles sont attendues dans tout le pays.

L’archevêque a commenté l’Evangile puis la vie du diocèse. Alors, comme à l’habitude, il aborde la vie nationale en pleine tourmente (750 morts dans ce petit pays, depuis le début de l’année). Il estime que « l’Eglise ne peut se taire devant tant d’abomination » et doit dénoncer les crimes, les tortures, les mensonges, fussent-ils proférés par le gouvernement. Son audace évangélique a fait le tour du monde puisque, à deux reprises, il a été fait docteur honoris causa d’universités étrangères et proposé au prix Nobel de la Paix).

Bien conscient du risque qu’il prend, alors que l’Eglise est en proie à une véritable « persécution », il s’adresse aux membres de l’armée, de la Garde nationale et de la police : « Frères, vous êtes du même peuple que nous, vous tuez vos frères paysans. Devant l’ordre de tuer donné par un homme, c’est la loi de Dieu qui doit prévaloir, la loi qui dit : « Tu ne tueras pas. » Un soldat n’est pas obligé d’obéir à un ordre qui va contre la loi de Dieu. Je vous en supplie, je vous l’ordonne, au nom de Dieu : « Arrêtez la répression ! »

La balle mortelle atteint le pays tout entier

Avec la même force, il avait dénoncé l’assassinat du ministre Borgonovo par les Forces populaires de libération (FPL) d’extrême gauche. Pourtant, l’armée qualifie son appel à la désobéissance de « crime ». Le sort de l’archevêque, dès lors, est scellé. Il s’y était préparé, comme en témoigne une précédente homélie : « Par mandat divin, je suis obligé de donner ma vie pour ceux que j’aime, même pour ceux qui vont peut-être me tuer… » D’avance, il leur accorde son pardon.

Le lendemain soir, l’archevêque recevra une balle en pleine poitrine, alors qu’il célèbre une messe de requiem. Plus tard, on retrouva des explosifs dans la sacristie de la cathédrale. D’ailleurs, Mgr Romero avait reçu maintes menaces de mort. Cet assassinat, prémédité, n’a pas été revendiqué, mais sera d’emblée attribué au groupe d’extrême droite Union Guerrea Blanca (UGB). Plus tard, les enquêtes menées par la Commission de la vérité, créée par l’ONU lors des accords de paix de 1992, désigneront comme commanditaire le major Roberto d’Aubuisson, alors responsable des services de renseignement de l’armée.

Cette balle mortelle atteint l’Eglise, mais aussi le peuple tout entier. Car, en muselant l’une des seules voix capables de crier haut et fort « basta ! » (cela suffit ! »), elle plonge le pays dans la guerre civile. Le meurtre confirme aussi dans leur choix tous les membres de l’Eglise latino-américaine qui ont opté pour les pauvres. Désormais des centaines de communautés se placent sous le patronage d’Oscar Romero, dont on retrouvera le visage dans les favelas des grandes mégapoles aussi bien qu’au fond de l’Amazonie…

« Basta » ! Tel est le cri qu’avait lancé Mgr Romero, trois ans plus tôt avant sa mort. Il venait alors de prendre ses fonctions d’archevêque en apprenant, le 12 mars 1977, l’assassinat du P. Rutilio Grande, son ami et confident. Ce jésuite de haute stature, limogé du séminaire de San Salvador et envoyé en milieu rural, avait développé à Aguilarès une pastorale exemplaire. Elle en avait fait l’homme à abattre pour les grands propriétaires terriens, dans un Salvador surpeuplé dont 14 grandes familles seulement possédaient 90 % des terres.

C’est l’assassinat du P. Grande qui a marqué la conversion aux pauvres de Mgr Romero, lequel exige du président de la République une enquête judiciaire et le châtiment des coupables. A défaut, il ne participera plus aux cérémonies officielles. Il rejoint désormais, aux côtés de Mgr Rivera Dama et de Mgr Chavez (l’ancien archevêque réputé « rouge »), la minorité de l’épiscopat attachée à la ligne pastorale définie à la conférence de Medellin (en 1968 en Colombie), mais critiquée par les évêques conservateurs qui ont l’appui du nonce Mgr Prigione, et se feront forts de les dénoncer à Rome.

L’archevêque, comme déjà l’ensemble des jésuites du pays, est soupçonné de complaisance marxiste. « Fantasme, riposte l’archevêque, et qui sert de prétexte à ceux qui veulent créer la confusion entre une exigence de justice et le communisme. » Les 115 évêques réunis à Puebla (Mexique), en 1979, souligneront son courage évangélique : « Tu as fait tiens les combats des paysans et des travailleurs avec lesquels une minorité cramponnée au pouvoir ne veut pas partager. »

C’est en cette même année de la prise de fonctions de Mgr Romero, en 1977, que la puissante Ligue anticommuniste internationale a lancé un ultimatum aux 47 jésuites du pays, les menaçant de mort s’ils ne le quittent pas dans un délai d’un mois. Au vu et au su des autorités, des militants distribuaient alors des tracts assassins (du type : « Construis ton pays, tue un curé ! »). Sommées par l’archevêque d’intervenir, les autorités s’abstinrent.

La justice, partie intégrante du service de la foi

En trois ans de « vie publique » de Mgr Romero, neuf autres prêtres diocésains furent assassinés. Mais ces crimes ne mirent pas un terme à la violence : le 2 décembre 1980, c’était au tour de quatre femmes missionnaires américaines d’être violées puis assassinées. Cette persécution, comme le démontre Charles Antoine dans son dernier livre (Le Sang des justes), trouve ses racines dans l’engagement radical des jésuites, à partir de leur 31e Congrégation générale (en 1975), à reconnaître « la défense de la justice comme partie intégrante du service de la foi » : un engagement dont le préposé général Arrupe percevait qu’il n’irait pas sans sacrifices. De fait, il conduisit à la mort six des têtes pensantes de l’université de San Salvador, en novembre 1989, dont le recteur Ignacio Ellacuria, l’une des plus fortes personnalités du pays.

Aujourd’hui, alors que le peuple a déjà canonisé « saint Romero », les pauvres se sentent un peu abandonnés de la hiérarchie ecclésiastique du Salvador. Surtout depuis le décès de Mgr Rivera Damas en 1994, et sa succession en avril 1995 par Mgr Saenz Lacalle (membre de l’Opus Dei et ancien évêque aumônier aux armées) qui se montre plus que timide sur l’héritage de Mgr Romero. Il a même été promu général aux armées, fonction dont il démissionna en 1997. Mgr Urioste, l’un des proches collaborateurs de Mgr Romero, se trouve plus ou moins isolé. La radio et la revue diocésaines ont repris un tour plus « conservateur ». D’où le désarroi de quelque 188 prêtres qui ont écrit à Rome leur mécontentement face aux dernières nominations. Quant à la Tutela Legal, bureau des droits de l’homme de l’archevêché, elle déplore le blocage de la justice par une loi d’amnistie, dans ce pays qui demeure l’un des plus violents d’Amérique latine.

« Nous nous employons à démontrer l’existence canonique du martyre de Mgr Romero », explique Mgr Paglia, postulateur de cette cause en béatification qui a été demandée par plusieurs Conférences épiscopales. Il vient de publier 600 pages d’enquête pour démentir ceux qui voudraient encore considérer la mort de l’ancien archevêque de San Salvador comme le fruit d’un engagement politique.

Ce jour-là

Il est 18 h 25, le lundi 24 mars 1980. Mgr Romero, qui célèbre une messe de requiem dans la chapelle de l’hôpital de la Divine-Providence, au nord-ouest de San Salvador, vient de commenter l’Evangile de Jean : « Si le grain ne meurt, il ne porte pas de fruit… »

Alors qu’il s’apprête à dire l’offertoire, une balle tirée de l’extérieur l’atteint en pleine poitrine. Il tombe dans une flaque de sang et s’éteint quelques heures plus tard à l’hôpital, après avoir dit ces paroles : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Un communiqué du diocèse commente le lendemain : « Sa mort à l’autel (…) est une garantie de résurrection et de victoire, appose le sceau du martyre sur une vie de prophète, de pasteur et de père de tous les Salvadoriens. »

« Frères, vous êtes du même peuple que nous, vous tuez vos frères paysans »

Mgr Romero. Pour l’archevêque de San Salvador, l’Eglise devait dénoncer les crimes, les tortures, les mensonges.

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A LIRE

_ « Le Sang des Justes », Mgr Romero, les Jésuites et l’Amérique latine, de Charles Antoine (DDB, 183 p., 135 F).

_ Journal d’Oscar Romero (Karthala, 430 p., 160 F).

_ « Mgr Romero, martyr du Salvador », de James R. Brockmann (Centurion, 1984).

_ Les principaux extraits de textes de Mgr Romero (« Dial », n 1095, mars 1986).

https://www.la-croix.com/Archives/2000-03-18/Mgr-Romero-un-martyr-pour-le-peuple-du-Salvador-_NP_-2000-03-18-104532

 

Réflexion Sur Le Bienheureux Oscar Romero

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 « Martyr » est le mot grec qui désigne le « témoin »

L’Église catholique déclare martyres les personnes assassinées pour avoir refusé de renoncer à leur foi, souvent lors de persécutions antichrétiennes. Une fois déclaré(e) « martyr(e)s », le candidat ou la candidate à la béatification n’a plus à produire de miracle que le Vatican puisse attribuer officiellement à son intercession. Il faut généralement un second miracle pour la canonisation. Pour qu’il y ait martyre, on doit pouvoir supposer que l’assassin a agi par haine de la foi au Christ de sa victime, ce qui fut le cas de nombreux martyrs chrétiens assassinés en Amérique latine et ce qui est le cas des personnes exécutées aujourd’hui au Moyen-Orient par des extrémistes islamiques. Si autrefois l’expression in odium fidei (par haine de la foi) ne portait que sur la foi, elle recouvre aujourd’hui les enjeux majeurs de la charité, de la justice et de la paix.

Un des plus grands exemples de martyre chrétien des dernières décennies est celui d’Oscar Arnulfo Romero y Goldamez, né en 1917 dans la petite ville Ciudad Barrios, dans les montagnes du Salvador près de la frontière hondurienne. Jeune prêtre, le père Romero a travaillé dans une paroisse de campagne avant de prendre la responsabilité de deux séminaires. En 1967, il était nommé secrétaire général de la Conférence épiscopale du Salvador.

Oscar devint évêque en 1970 quand il fut ordonné auxiliaire de l’archevêque de San Salvador, déjà avancé en âge. Trois ans plus tard, il devenait archevêque de San Salvador. Un mois après son inauguration, le père jésuite Rutilio Grande, curé d’une paroisse rurale et grand ami de Romero, était assassiné par des agents de l’État. Cet événement tragique allait avoir une influence aussi profonde que durable sur la vie et le ministère d’Oscar.

L’agitation augmentait dans le pays, car les gens prenaient conscience des graves injustices sociales qui pesaient sur l’économie paysanne. La chaire de Romero devint une source de vérité quand l’État censura l’information. L’archevêque mit sa vie en jeu en se portant à la défense des pauvres et des opprimés. Il allait chez les gens et les écoutait. « Je suis un pasteur, disait-il, qui a commencé à découvrir avec ses gens une vérité aussi belle que difficile : notre foi chrétienne exige que nous nous immergions dans ce monde. »

Romero fut brutalement assassiné le 24 mars 1980 par un escadron de la mort de droite, alors qu’il célébrait la messe. Il fut exécuté parce que, semaine après semaine, il disait la vérité sur la violence que subissaient les plus pauvres : arrêtés, disparus, assassinés, menacés. Ses assassins étaient probablement des catholiques baptisés – la population du Salvador est en grande majorité catholique – qui s’opposaient farouchement à sa dénonciation de la répression des pauvres par l’armée, au début de la guerre civile qui allait déchirer le pays de 1980 à 1992. Les derniers mots de Romero dans l’homélie qu’il prononça quelques minutes avant de mourir expliquaient à l’assemblée la parabole du blé qui meurt. « Ceux qui se donnent au service des pauvres par amour du Christ vivront comme le grain de blé qui meurt. Il ne meurt qu’en apparence. S’il ne mourait pas, il resterait seul. La moisson lève à cause de la mort du grain de blé… »

Oscar Romero n’était pas théologien et n’a jamais pensé se rattacher à la Théologie de la libération, mouvement catholique radical né de Vatican II. Mais il partageait avec les membres de ce courant l’idée que l’Évangile est là pour protéger les pauvres. « Entre les puissants et les riches, d’un côté, et les pauvres et les vulnérables, de l’autre, où doit se situer le pasteur ? demandait-il. Je n’ai pas le moindre doute. Le pasteur doit être avec son peuple. » Cette décision était sage, sur le plan pastoral et politique, et elle était justifiée sur le plan théologique.

La spiritualité et la foi qui ont inspiré Romero dans sa lutte pour la vie découlent de sa foi au Dieu des vivants, qui est entré dans l’histoire humaine pour détruire les forces de mort et permettre aux forces de vie de guérir, réconcilier et relever ceux et celles qui cheminent dans la vallée de la mort. La pauvreté et la mort vont main dans la main. L’option morale fondamentale de Romero portait sur le dialogue et la violence. Le dialogue n’est pas affaire de compromis ou de négociation, mais de transformation. Les vérités les plus profondes ne deviennent accessibles que dans un échange patient qui édifie l’amitié et qui transforme les esprits et les cœurs. C’est le contraire de la violence.

Pour Romero, la méditation de la Parole de Dieu comporte une expérience beaucoup plus troublante. Elle renverse notre identité étroite et superficielle, et nous libère pour vivre l’amitié avec Dieu et accueillir des interlocuteurs inattendus. « J’ai toujours voulu suivre l’Évangile, disait Romero, mais je ne savais pas où il me conduirait. »

Le 23 mai 2015, trente-cinq ans après son assassinat, Oscar Romero était béa-tifié lors d’une cérémonie à San Salvador. Sa cause de béatification et de canonisation avait été retardée pendant des années, surtout à cause de l’opposition d’ecclésiastiques latino-américains conservateurs qui craignaient qu’en associant sa figure à la théologie de la libération, on ne renforce un courant de pensée pour lequel l’enseignement de Jésus exige de ses disciples qu’ils luttent pour la justice sociale et économique. La béatification fut encore retardée parce qu’on discutait à savoir si Romero avait été tué par haine de la foi ou de ses positions politiques. Si c’était pour des motifs politiques, faisait-on valoir, impossible de le déclarer martyr de la foi.

Dans les derniers jours de son pontificat, le pape émérite Benoît XVI avait donné le feu vert à l’ouverture de la cause. Mais ce serait un pontife latino-américain, François d’Argentine, qui promulguerait que Romero était mort martyr de la foi, in odium fidei. Ce décret venait confirmer une nouvelle interprétation de la tradition, selon laquelle il est possible que des martyrs soient tués par des catholiques pratiquants, par haine du travail qu’ils font en faveur des pauvres et des défavorisés au nom de l’Évangile. La vie d’Oscar Romero était enracinée dans la Parole de Dieu, parole d’amitié. Elle nous invite à sortir de nos cocons, de la fiction de nos bulles spirituelles et de nos structures théologiques hermétiquement closes pour échapper à notre égocentrisme. Elle nous appelle à nous épanouir et à trouver le vrai bonheur dans un amour qui ne connaît pas de limites. N’est-ce pas là l’essence même de la joie de l’Évangile dont Romero a donné l’exemple et que l’évêque de Rome incarne aujourd’hui avec force pour le monde entier ?

Tué à l’autel, Oscar Romero n’a pas terminé la célébration de l’Eucharistie. La messe de ses funérailles a, elle aussi, été interrompue. Des coups de feu ont éclaté et la mort a fait irruption. Les fidèles ont dû chercher refuge dans la cathédrale. Le sang de Romero continue de crier, aujourd’hui encore, partout où des femmes et des hommes sont torturés, avilis, humiliés et exécutés, en particulier pour leur foi.

Nombreux sont ceux qui voient dans la « messe interrompue » de Romero le symbole de ce qu’il reste à faire au Salvador, en Amérique centrale et en Amérique du Sud et, partout où des gens souffrent dans le combat qu’ils mènent pour la libération. Qui terminera l’Eucharistie ? L’Eucharistie nous fait revivre le drame de la passion, de la mort et de la résurrection de Jésus Christ. Oscar Romero célébrait de façon rituelle ce qu’il avait fait toute sa vie : le don de lui-même avec le Christ en offrande pacifique pour que la terre soit réconciliée avec son Créateur et que les péchés soient pardonnés. Le bienheureux Oscar Romero donne espérance et consolation à la nouvelle vague des martyrs, aujourd’hui, et à tous ceux et celles qui se lèvent pour défendre la vérité. Voici qu’on a ouvert le procès de béatification de son ami, le père Rutilio Grande, s.j. – celui qui a inspiré son ministère en faveur des pauvres. Espérons et prions pour que la béatification de Romero ouvre la voie à celle d’autres martyrs d’Amérique latine et de diverses autres régions du monde.

Un texte du bienheureux Oscar Romero, dans La violence de l’amour, résume très bien le sens de sa béatification.

Pour l’Église, toutes les agressions contre la vie, la liberté et la dignité humaines sont une grande souffrance. L’Église, chargée de défendre la gloire de Dieu sur terre, croit qu’en chaque personne vit l’image du Créateur et que quiconque la bafoue fait offense à Dieu. Pour défendre les droits de Dieu et ceux de ses images, l’Église doit élever la voix. Elle reçoit autant de crachats aux visages, autant de coups de fouet, comme la croix de sa passion, tout ce que subissent les êtres humains, croyants ou non. Ils souffrent en tant qu’images de Dieu. Il n’y a pas de dichotomie entre l’homme et l’image de Dieu. Qui torture un être humain, qui agresse un être humain, qui outrage un être humain s’en prend à l’image de Dieu, et l’Église fait sienne cette croix, elle fait sien ce martyre.

Bienheureux Oscar Romero, Serviteur de Dieu Rutilio Grande, s.j., priez pour nous.

Cet extrait provient du magazine Sel et Lumière édition hiver 2015

 

Guerre civile du Salvador

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La guerre civile du Salvador est une guerre civile ayant eu lieu de 1979 à 1992 au Salvador entre le Front Farabundo Marti de Libération nationale (FMLN. La rébellion du FMLN était soutenue par Cuba et le Nicaragua qui le fournissaient notamment en armes Elle se solde par la signature des Accods de paix de Chapultepec mettant fin au conflit en 1992. Le gouvernement salvadorien était soutenu en revanche par les Etats-Unis, inscrivant le conflit dans le contexte de la guerre froide.

Selon les rapports rendus par la commission de vérité de l’ONU, les escadrons de la mort pro-gouvernementaux et l’armée salvadorienne seraient responsables de 85 % des meurtres perpétrés durant la guerre civile et la guérilla du FMLN de 5 %.

 

Historique du conflit

En 1972, l’Union nationale d’opposition (constituée par la Démocratie chrétienne, le Parti communiste et le Mouvement national révolutionnaire) remporte les élections mais l’armée opère un coup d’État afin de l’évincer. S’ajoutant à l’Orden (Organisation démocratique nationaliste), créée en 1960 avec le soutien de administration Kennedy, des groupes paramilitaires se multiplient (la Main blanche, l’Union guerrière blanche, la Phalange, l’Armée secrète anticommuniste) et se livrent à une campagne d’assassinats politiques. Dans les années 1970, les inégalités sociales (0,5 % des propriétaires possèdent 40 % des terres et 60 % des paysans n’en possèdent aucune), la pauvreté (45 % d’analphabétisme et la consommation de calories la plus faible de l’Amérique continentale selon les statistiques de l’ONU) et l’impossibilité d’un changement démocratique en raison des ingérences de l’armée conduisent à la formation de guérillas.

Une minorité dissidente du PC fonde les Forces populaires de libération. Apparait ensuite l’Armée révolutionnaire du peuple, d’orientation socialiste et chrétienne. Une scission de cette organisation entraine la création des Forces armées de la résistance nationale. En 1979, le Parti communiste, jusqu’alors opposé à la lutte armée, constitue les Forces armées de libération nationale. Le 10 octobre 1980, , avec l’apport du Parti révolutionnaire des travailleurs centraméricains (communiste et souhaitant l’unification de l’Amérique centrale) les groupes armés de gauche s’unissent sous le nom de Frente Farabundo Marti de liberacion Nacional (FMLN) tout en conservant leur autonomie.

  

Junte et escadrons de la mort

Le 15 octobre 1979, un groupe d’officiers militaires et de leaders civils évincèrent le gouvernement de droite du général Carlos Humberto Romero (1977 – 1979) et formèrent une junte. En janvier 1980, huit ministres et onze secrétaires d’État en démissionnent, expliquant que les commandants des Forces armées continuent d’exercer la réalité du pouvoir. Suite à des pressions des États-Unis, la Démocratie chrétienne est contrainte de s’associer à une seconde junte et son leader José Napoléon Duarte prend la tête du régime jusqu’aux élections de mars 1982. Dans le souci de donner une image plus modérée, la junte initia un programme de réforme du pays et nationalisa certaines banques et une partie du marché du café et du sucre.

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Cependant, au même moment, la junte autorisa des membres des « escadrons de la mort » groupes paramilitaires possédant de forts liens avec l’armée, à mener une campagne de terreur contre les dissidents politiques. Le journaliste salvadorien Oscar Martinez Penate explique que « chaque jour, au matin, sur les chemins, sur les décharges publiques, on trouve les corps aux yeux crevés, torturés, découpés vivants, décapités, soumis aux plus abominables tourments avant d’être achevés. Des instituteurs sont assassinés simplement parce qu’ils ont rejoint un syndicat. La barbarie est telle qu’un militant n’a plus peur de mourir mais vit dans la hantise d’être capturé vivant »

Les escadrons de la mort exécutèrent également plusieurs meurtres de hautes personnalités. Ainsi l’archevêque Oscar Romero, engagé au côté des paysans dans la lutte politique, fut assassiné par des membres des escadrons de la mort salvadoriens en 1980 dans la chapelle de l’hôpital la providence de San Salvador   après avoir publiquement pressé le gouvernement américain de ne pas fournir une aide militaire au gouvernement salvadorien. Quatre religieuses furent également violées et tuées à cette même occasion. Le successeur d’Óscar Romero, Aruro Rivera y Damas, déclare alors: « Les pays étrangers, dans leur désir d’hégémonie mondiale, fournissent les armes. Le peuple salvadorien fournit les morts ». Ce sont plusieurs dizaines de milliers de salvadoriens qui furent assassinés par les escadrons de la mort.

 

Réformes politiques

Pendant cette période, les partis politiques furent de nouveau autorisés à fonctionner. Pourtant, le 27 novembre 1980, six membres de la direction du FDR, parti de gauche socialiste, sont arrêtés et torturés à mort. Le 28 mars 1982, les salvadoriens désignèrent une nouvelle assemblée constituante. Après les élections, auxquelles seuls les partis de droite furent autorisés à figurer, l’autorité fut transférée à Alvaro Magana Borja, président provisoire choisi par l’assemblée. La constitution de 1983 rédigée par l’assemblée, renforça nettement les droits individuels, établit un garde-fou contre les détentions provisoires et les perquisitions excessives, établit également une forme républicaine et pluraliste de gouvernement. Elle renforça, aussi, la branche législative et l’indépendance judiciaire. Elle codifia le code du travail, particulièrement pour les ouvriers agricoles. Cependant, en dépit de ces réformes symboliques, dans la pratique les Droits de l’homme continuèrent d’être bafoués par la campagne de terreur instituée par les brigades de la mort. De cette manière, les changements n’ont pas satisfait les mouvements de guérilla. Duarte gagna les élections en face du candidat de la droite Roberto d’Aubuisson de l’Alliance Républicaine Nationaliste (ARENA) avec 54 % des voix et devint ainsi le premier président du Salvador librement élu en plus de 50 ans. Craignant une victoire de d’Aubuisson, la CIA utilisa environ 2 millions de dollars pour soutenir la candidature de Duarte. D’Aubuisson avec son parti ARENA entretenait d’étroits liens avec les brigades de la mort, et fut décrit comme un « tueur pathologique » par l’ancien ambassadeur américain Robert White.   En 1989, Alfredo Cristini appartenant à l’ARENA remporta l’élection présidentielle avec 54 % des voix. Son investiture le 1er juin 1989 représente la première passation pacifique du pouvoir d’un leader civil librement élu à un autre.

En 1986, , la Commission Salvadorienne des Droits de l’Homme publia un rapport de 165 pages sur la prison de Mariona. Le rapport révéla l’usage courant d’au moins 40 pratiques de torture  sur les prisonniers politiques. Des militaires américains auraient supervisé ces actes. Le 26 octobre 1987, Herbert Ernesto Anaya, chef de la Commission Salvadorienne des Droits de l’Homme, fut assassiné.

En dépit des controverses concernant la répression et la brutalité des Forces Armées Salvadoriennes les États-Unis continuèrent d’apporter de l’aide au Salvador, ce qui vaut à Reagan les critiques de Brezinski pourtant guère conciliant avec le FMLN. L’ambassadrice américaine à l’ONU y explique que « Les intérêts stratégique des États-Unis au Salvador ont plus d’importance que la violation des droits de l’homme dans ce pays centraméricain. » Pour Alexandre Haig, secrétaire d’État sous l’administration Reagan, « Le Salvador n’est pas simplement un problème local, c’est également un problème régional qui menace la stabilité de toute l’Amérique centrale, y compris le canal de Panama, le Mexique et le Guatemala, avec leurs immenses réserves pétrolières. »

 

Les accords de paix

Les Etats-Unis réduisent de moitié l’aide militaire fournie au Salvador, à la suite de la multiplication des pressions internes s’opposant à la poursuite cette aide par le gouvernement de Georges H. W. Bush.. Consécutivement le gouvernement salvadorien fut forcé d’adopter une approche différente face à l’insurrection. Lors de son investiture en juin 1989, le président Cristiani appela à un dialogue direct dans le but de mettre fin à la décennie de conflits entre le gouvernement et les guérilleros. Un processus de dialogue mettant en place des réunions mensuelles entre les deux camps fut lancé en septembre 1989 mais avec peu de résultats, le gouvernement exigeant un cessez-le-feu unilatéral du FMLN comme préalable à toute réforme, et les guérillas étant en désaccord sur l’attitude à adopter.

En novembre de la même année, le FMLN conduit une offensive sur la capitale. Une vingtaine de positions militaires sont assailles simultanément et les quartiers populaires qui entourent la capitale sont pris par les rebelles. Le 16 novembre, six jésuites impliqués dans le processus de dialogue sont exécutés par des paramilitaires gouvernementaux. Les combats se poursuivent une dizaine de jours, marqués, entre autres faits, par la capture de l’hôtel Sheraton où les guérilleros retiennent dix-huit bérets verts des Forces spéciales US (libérés le 21), ce que le département d’État qualifie d’« abominable acte de terrorisme ».

Début 1990, suivant une demande des présidents d’Amérique centrale, les Nations-Unies firent l’effort d’engager des médiations directes entre les deux camps. Après une année de peu de progrès, le gouvernement et le FMLN acceptèrent une invitation du Secrétariat Général de l’ONU pour une rencontre à New-York. Le 25 septembre 1991, les deux camps signèrent l’Acte de New York. Qui lança un processus de négociation en créant le Comité pour la Consolidation de la Paix (COPAZ), constitué de représentants du gouvernement, du FMLN, et de partis politiques, avec des observateurs de l’ONU et de l’Eglise catholique. Le 31 décembre, le gouvernement et le FMLN ébauchèrent un accord de paix sous les auspices du Secrétaire général de l’ONU Javier Pérez de Cuéllar. Les accords finaux, appelés les Accords de Paix de Chapultepec, furent signés à Mexico le 16 janvier 1992. Un cessez-le-feu de 9 mois prit effet le 1er février 1992 et ne fut jamais rompu. Une cérémonie, le 15 décembre 1992, marqua la fin officielle des conflits, concordant avec la démobilisation des dernières structures militaires du FMLN et la reconnaissance du statut de parti politique au FMLN. De leur coté, les commandants des Forces armées se rallient aux accords de paix ; grâce au détournement d’une partie de l’aide américaine, beaucoup sont devenus propriétaires ou actionnaires de grandes entreprises.

En juillet 2002, un jury détermina que les deux anciens ministres salvadoriens de la défense, José Guillermo Garcia et Carlos Eugenio Casanova étaient responsables des tortures pratiquées sur trois hommes par les escouades de la mort dans les années 1980. Les victimes poursuivirent les anciens commandants grâce à une loi américaine permettant de telles poursuites. Ces commandants furent condamnés à payer 54,6 millions de dollars aux victimes. En octobre 2016 la justice salvadorienne rouvre une enquête sur le massacre d’El Mozote, considéré comme le crime le plus sanglant de la guerre, au cours duquel plus d’un millier de personnes (pour la plupart des femmes et des enfants) avaient été exécutées par une unité de contre-insurrection de l’armée.

 

 

Bibliographie

Francisco Metzi, Par les chemins du Chalatenango, EDES, 1990

Oscar Martinez Penate, Le soldat et la guerillera. Une histoire orale de la guerre civile au Salvador, Syllepse, 2018

 

 

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