Lettre à un prêtre désespéré

 Lettre à un prêtre désespéré

 

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Mon très cher Père,

Permets que je te tutoie pour cette lettre un peu particulière. Il y a quelques jours, un de tes confrères, puis un autre, ont tristement poussé la désespérance à son paroxysme. Jusqu’à l’interdit. La tristesse de ces nouvelles a été doublée pour moi d’une soudaine prise de conscience : les prêtres, toi, qui êtes a priori des repères solides dans ma foi, des conseillers dans ma vie, des soutiens dans mes difficultés, vivez des détresses parfois insupportables.

Il m’est venu à l’esprit que ta position de pasteur, de dispensateur des sacrements, de ministre de l’Eucharistie, d’enseignant et toutes les projections que les laïcs font sur toi devaient constituer un sacré frein à la possibilité de t’ouvrir sur tes propres difficultés. Alors, bien sûr, tu as ton évêque, ton directeur spirituel, si tu en as un, mais si précisément tes difficultés portent sur ces relations, qui te reste-t-il alors ?

« Le Bon Dieu évidemment ! » diront les premiers de la classe, ceux qui n’ont pas eu la chance de goûter aux tactiques de l’adversaire, ce salaud qui ajoute bien souvent aux doutes terrestres des doutes célestes.

Alors je me suis dit « il te reste moi ». C’est bien l’objet de cette lettre. Je veux ici te dire plusieurs choses :

Tout d’abord je ne pense pas que tu es un surhomme incapable de désespérance. Tu as le droit d’en baver. Je ne serais pas surpris ni étonné d’entendre, si tu as besoin que cela soit entendu, que ta paroisse est lourde à porter; que tu luttes avec les comptes, les quêtes, les quelques paroissiens toxiques qui te pompent, ceux qui bloquent toute initiative, les zizanistes en tout genre, les calomniateurs qui distillent à tous vents le doute sur tes compétences ou ta probité; qu’être confronté tous les deux jours à des cercueils c’est dur ; que c’est dur aussi de voir que tu enterres plus que tu ne baptises; que la solitude te pèse, que parfois tu bois pour tenir le coup ou pour oublier; que ton engagement au célibat est vacillant; que dans la rue les regards de biais sur ton col romain, parce que des malades pédophiles avaient le malheur d’en porter un aussi, te blessent; que tes supérieurs ne te comprennent pas et que pourtant ils prennent à ton égard des décisions peut-être uniquement sur la base des innombrables lettres d’avertissement qu’ils reçoivent chaque année à ton sujet de la part de paroissiens scrupuleux; que tu es (très) fatigué et que vu le recul du nombre de prêtres tu n’es pas près de te reposer, que ça t’inquiète parce que tu sens tes forces diminuer; que l’augmentation des non-pratiquants et les ingratitudes ou les silences des pratiquants te font douter de l’orientation que tu as donné à ta vie le jour de ton ordination; que tu ne trouves plus de sens à tout ça…

Tu vois, sois tranquille, je ne serai pas choqué : tout ça je le sais déjà.

 

Du coup, je voudrais ici te dire pardon d’avoir été parfois un de ces paroissiens ingrats, prompt à la critique de ton homélie ou de ta façon de célébrer et pas spontanément enclin à commencer par te bénir pour tout le reste, pardon de n’avoir jamais écrit à mon évêque pour lui dire tout le bien que je pensais de toi. Je me trouve même honteux et horrifié d’avoir pu être un caillou de plus jeté dans le jardin de ton espérance, aujourd’hui dévasté.

En réparation et en espérant ôter ainsi mes cailloux et permettre que ce jardin refleurisse, je veux te bénir. Parce que « merci » serait trop peu. Je veux te bénir pour le don de ta vie, pour toutes les fois où tu m’as entendu en confession et où j’ai pu même ressentir par tes mains la proximité de Dieu et sa miséricorde, pour toutes ces messes célébrées – j’ai remarqué d’ailleurs que tu n’es jamais malade (à moins que tu ne prennes sur toi pour venir quand même lorsque cela t’arrive ?) – je veux te bénir d’avoir baptisé mes enfants et donc de les avoir sauvés, je te bénis d’avoir célébré mon mariage, je te bénis d’être venu à l’enterrement de ce membre de ma famille alors que, normalement, ce sont des laïcs qui s’en chargent, je te bénis pour tous ces bouquins que tu m’as conseillés et qui ont été si lumineux, pour tes paroles bienveillantes ou même celles, plus toniques, mais qui étaient celles dont j’avais besoin pour repartir à ce moment-là, je te veux te bénir pour tout ce que tu déploies pour faire vivre ta (tes !) paroisse, je te bénis pour ton obéissance à l’Eglise, je te bénis et je t’admire pour toutes les fois où tu as tenu bon dans les tentations contre la chasteté, je te bénis pour tous ces soirs où tu as offert ton fort sentiment de solitude pour le salut de tes paroissiens et donc le mien.

Dieu donne le sens de ma vie et toi tu me tiens par la main sur le chemin vers Dieu. C’est un truc de dingue ce que tu fais. Ce que tu es.

Je te propose un truc maintenant que je t’ai dit tout ça : viens dîner à la maison, viens marcher un coup avec moi, avec nous. Oui, tes paroissiens sont parfois vachards mais la tristesse et la désespérance c’est notre rayon : on sait que ça passe. Et qu’une fois que c’est passé on se demande bien comment on s’était mis dans cet état.

Alors mon Père, viens comme un frère !

Ton magret plutôt rosé ou à point ?

 

La Mouche du Coche

Dans A la uneDiaporamaReligion le 30 octobre 2018

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