En hommage à Alexandre Soljénitsyne

Pourquoi il faut relire l’oeuvre d’Alexandre Soljénitsyne

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 «Relire Soljenitsyne pour retrouver une source de vérité et de courage»

 

Ce 3 août 2018 est le dixième anniversaire de la mort d’Alexandre Soljenitsyne. Le dissident russe, auteur d‘Une journée d’Ivan Denissovitch et de L’Archipel du Goulag, fût une figure controversée, souvent qualifiée de «réactionnaire». Le ressentiment de l’élite libérale américaine à son égard remonte à un discours retentissant, Le déclin du courage, dont c’est le 40ème anniversaire cette année. Le texte de ce discours prononcé à Harvard a été réédité en 2017 aux éditions des Belles lettres.

Il faut le resituer dans son contexte et dans la biographie de son auteur, pour en saisir toute la portée.

Du Goulag à Harvard

À la veille de la victoire des Alliés, Alexandre Soljenitsyne écrit dans une correspondance que Staline est un chef de guerre incompétent, qui a affaibli l’Armée rouge par les purges et s’est imprudemment allié à Adolf Hitler. Cette critique le conduit pendant huit années dans l’enfer du Goulag, «où ce fut, écrit-il, mon sort de survivre, tandis que d’autres -peut être plus doués et plus forts que moi- périssaient». Il révèle l’existence des camps de travaux forcés au monde dans Une journée d’Ivan Denissovitch. Staline, depuis, est mort. Ce texte est publié dans une revue littéraire avec l’autorisation de Nikita Khrouchtchev. Il donne à son auteur une renommée en Russie mais aussi dans le monde.

Alexandre Soljenitsyne est récompensé du prix Nobel de littérature en 1970. Après d’autres écrits et sa demande de supprimer toute censure sur l’art, il fait paraître en 1973, à Paris, son livre le plus connu, L’Archipel du Goulag. Le dissident est déchu de sa nationalité et exilé. Il vit d’abord à Zurich puis s’installe aux États-Unis. Il y réside depuis deux ans, dans la plus grande discrétion, quand il est invité par l’université d’Harvard à prononcer un discours lors de la séance solennelle de fin d’année, le 8 juin 1978.

Alexandre Soljenitsyne, pensent les Occidentaux, est venu faire l’éloge du monde libre. Mais le dissident ne fait pas le procès du communisme ; il fait un portrait à charge de l’Occident.

La parole du dissident, dans le contexte de guerre froide, est très attendue. Alexandre Soljenitsyne, pensent les Occidentaux, est venu faire l’éloge du monde libre. Quelle ne fût pas leur surprise! Le dissident ne fait pas le procès du communisme ; il fait un portrait à charge de l’Occident.

L’amère vérité

Il le fait «en ami», mais avec l’exigence, presque toujours amère, de la vérité, qui est la devise (Veritas) d’Harvard. Le texte qu’il prononce ce jour-là a traversé le temps de la guerre froide pour nous renseigner, encore aujourd’hui, sur ce que nous sommes. C’est pourquoi il mérite encore toute notre attention. Il n’est pas, comme a pu le penser l’élite américaine, celui d’un réactionnaire ou d’un homme ingrat à l’égard du pays qui l’a accueilli. Alexandre Soljenitsyne reste fidèle dans ce discours à sa ligne de conduite passée, à l’honneur, à la Vérité.

«Ne pas vivre dans le mensonge» était le nom de son dernier samizdat paru en URSS. Qu’est-ce que le totalitarisme, en effet, sinon essentiellement un mensonge en ce qu’il cherche à dénaturer l’homme en faisant fi de sa condition et à transfigurer le monde? Alexandre Soljenitsyne parle d’autant plus librement pendant son discours d’Harvard qu’il se trouve dans une démocratie. La réception si controversée de ce discours l’amènera à faire cette réflexion dans ses mémoires: «Jusqu’au discours d’Harvard, écrit-il, je m’étais naïvement figuré vivre dans un pays où l’on pouvait dire ce qu’on voulait, sans flatter la société environnante. Mais la démocratie, elle aussi, attend qu’on la flatte».

Le discours d’Alexandre Soljenitsyne, à la fois méditatif et audacieux, est une alerte, une mise en garde, un avertissement. Comme la vigie, son auteur envoie des signaux. Ce qu’il pointe n’a fait que s’aggraver depuis. A posteriori, le discours d’Harvard s’est donc avéré, en grande partie, prophétique. Soljenitsyne voit suffisamment bien ce qui est, pour anticiper ce qui sera. «En ami», il a le courage de le dire.

Il vise ici, à la fois la prétention des Occidentaux à se croire la pointe avancée du Progrès dans ses multiples dimensions et à vouloir imposer leur modèle.

Le déclin du courage

Dès le début de son texte, il remet l’orgueil du «monde libre» à sa place, en affirmant qu’il ne recommanderait pas la société occidentale comme «idéal pour la transformation» de la sienne: «Étant donné la richesse de développement spirituel acquise dans la douleur par notre pays en ce siècle, le système occidental dans son état actuel d’épuisement spirituel ne présente aucun attrait». Le caractère de l’homme s’est affermi à l’Est et affaibli à l’Ouest. Il vise ici, à la fois la prétention des Occidentaux à se croire la pointe avancée du Progrès dans ses multiples dimensions et à vouloir imposer leur modèle – les autres pays étant jugés «selon leur degré d’avancement dans cette voie» – mais aussi la décadence de l’Occident. Il souligne sa débilité, c’est-à-dire sa faiblesse, liée à ce qu’il nomme le déclin du courage, «qui semble, dit-il, aller ici ou là jusqu’à la perte de toute trace de virilité» et qui «a toujours été considéré comme le signe avant-coureur de la fin». Pour lui, l’esprit de Munich continue à dominer le XXe siècle.

Alexandre Soljenitsyne cible plus particulièrement la couche dirigeante et la couche intellectuelle dominante, c’est-à-dire ceux qui donnent «sa direction à la vie de la société». Il parle notamment des mass-médias qui (dés)informent avec hâte et superficialité. La presse, alors qu’elle n’est pas élue, est d’après lui la première force des États occidentaux et encombre l’âme de futilités au nom du «droit de tout savoir». Elle est marquée par l’esprit grégaire, comme le milieu universitaire, empêchant aux esprits fins et originaux de s’exprimer.

La lâcheté, l’indisposition au sacrifice des classes les plus socialement élevées trouvent évidemment un écho dans notre monde contemporain marqué par la révolte des élites des pays occidentaux et l’expansion de l’islamisme, qui a su habilement tirer parti de nos lâchetés. Aujourd’hui comme hier, le défaut de courage et le refoulement du tragique de l’Histoire se paient par le grossissement du monstre. Que l’on songe à l’après-Bataclan et aux injonctions au «tous en terrasse!» qui l’ont accompagné en lisant ces lignes: «un monde civilisé et timide n’a rien trouvé d’autre à opposer à la renaissance brutale et à visage découvert de la barbarie que des sourires et des concessions (…) vos écrans, vos publications sont emplis de sourires de commande et de verres levés. Cette liesse, c’est pourquoi?».

Juridisme sans âme

L’Occident, nous dit Soljenitsyne, s’est perdu en atteignant son but. Dans la société d’abondance déchristianisée, l’homme est amolli. Son confort sans précédent dans l’histoire lui fait rechigner au sacrifice et perdre sa volonté, ce qui est un problème bien plus grave que l’armement: «quand on est affaibli spirituellement, dit-il, cet armement devient lui-même un fardeau pour le capitulard». Il a l’illusion d’une liberté sans borne («la liberté de faire quoi?») mais il ne fait que se vautrer dans l’insignifiance. Comme l’homme-masse décrit par le philosophe espagnol Ortega y Gasset, il réclame sans cesse des droits et délaisse ses devoirs. Les grands hommes, dans ce contexte, ne surgissent plus.

Autant l’URSS est un État sans lois, autant l’Occident est aujourd’hui, selon Soljenitsyne, un juridisme sans âme.

Cette société d’abondance déchristianisée est le fruit d’une conception du monde née avec la Renaissance et qui «est coulée dans les moules politiques à partir de l’ère des Lumières». C’est le projet d’autonomie: l’homme est sa propre loi. De l’Esprit (Moyen Âge), le curseur a été excessivement déplacé vers la Matière (à partir de la modernité), au risque de la démesure. L’érosion de ce qu’il restait des siècles chrétiens a ensuite amené, selon Soljenitsyne, à la situation contemporaine.

Corollaire de la société de l’abondance où le marché est roi, le droit est omniprésent en Occident. Ne permet-il pas de compenser la dégradation des mœurs? Autant l’URSS est un État sans lois, autant l’Occident est aujourd’hui, selon Soljenitsyne, un juridisme sans âme. Il est dévitalisé par un droit «trop froid, trop formel pour exercer sur la société une influence bénéfique». Il encourage la médiocrité, plutôt que l’élan. Il ne peut suffire à mettre les hommes debout, comme l’exigent pourtant les épreuves de l’Histoire.

Pour se hisser, l’homme a besoin de plus. Chez le chrétien orthodoxe qu’est Soljenitsyne, le remède est spirituel. En conclusion de son discours, il juge que «nous n’avons d’autre choix que de monter toujours plus haut», vers ce qui élève l’âme, plutôt que vers les basses futilités. Ce plus-haut est un frein aux pulsions, aux passions, à l’irresponsabilité. Il donne du sens. Il donne des raisons de se sacrifier, de donner sa vie. Le propos de Soljenitsyne est condensé dans la célèbre phrase de Bernanos: «on ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure». Cette vie intérieure, chez le dissident passé par l’enfer du Goulag, est ce qui nous est le plus précieux. À l’Est, elle est piétinée par la foire du Parti, à l’Ouest ; elle est encombrée par la foire du commerce.

«Ne soutenir en rien consciemment le mensonge»

La philosophe Chantal Delsol, en s’appuyant en grande partie sur les dissidents de l’est (dont Soljenitsyne), a démontré dans La Haine du monde que la postmodernité poursuivait les mêmes finalités que les totalitarismes. Celles de transfigurer le monde et de renaturer l’homme. Seulement, elle le fait sans la terreur mais par la dérision.

Le matérialisme, qu’il soit communiste ou postmoderne, se déploie sur la destruction de ce qui ancre l’individu à un lieu et à une histoire et de ce qui le relie à un Plus-haut que lui-même.

La postmodernité, comme le communisme, engendre des démiurges qui font le choix du mensonge. Le démiurge se désintéresse de sa vie intérieure. Il veut, non pas se parfaire, mais être perfection. Il veut, non pas parfaire le monde, mais un monde parfait. Les apôtres de la gouvernance mondiale jettent les nations aux poubelles de l’Histoire. Les idéologues du gender font fi des différences sexuelles. Les transhumanistes promettent «l’homme augmenté» débarrassé de sa condition de mortel et capable de s’autocréer.

Comme Chantal Delsol, Alexandre Soljenitsyne explique l’attraction longtemps exercée par le communisme sur les intellectuels occidentaux par le lien avec les Lumières françaises, et leur idéal d’émancipation perverti, excessif, qui est toujours celui de la postmodernité. Dans ce cadre, l’enracinement est l’ennemi à abattre. Le matérialisme, qu’il soit communiste ou postmoderne, se déploie sur la destruction de ce qui ancre l’individu à un lieu et à une histoire et de ce qui le relie à un Plus-haut que lui-même.

Dans un autre discours, celui relatif à son prix Nobel qu’il n’a jamais prononcé, Alexandre Soljenitsyne écrit que seul l’art a le pouvoir de détruire le mensonge. L’homme simple, cependant, peut et doit le refuser: «par moi, ne soutenir en rien consciemment le mensonge». Relire le discours du dissident russe, c’est retrouver la source de vérité et de courage. Sans elle, l’Occident ne se remettra pas debout face à ceux qui ne lui laissent le «choix» qu’entre deux options: la soumission ou la mort.

Publié par le Figaro le 3 août 2018.

 

Alexandre Soljenitsyne, écrivain et héros de la dissidence russe

L’écrivain russe est mort, à l’âge de 89 ans. Georges Nivat, son traducteur, revient sur son œuvre.

Alexandre Soljenitsyne, mort dimanche 3 août d’une crise cardiaque à son domicile moscovite, est une de ces grandes voix où il est vain de distinguer la part de l’art et celle du combat. Comme Tolstoï en Russie, comme Voltaire ou Hugo en France il appartient aux lutteurs, aux « dissidents », incarnant le refus de la société injuste dans laquelle ils vivaient, une résistance au nom de quelque chose d’imprescriptible. Tolstoï refusait la société d’Ancien Régime, fondée sur l’inégalité et voyait dans le moujik méprisé l’incarnation d’une vie accordée à Dieu. Soljenitsyne incarna le refus du communisme, athée et totalitaire. Tolstoï dans Qu’est-ce que l’art ?subordonnait l’art à l’action, Soljenitsyne, dans son discours du Nobel, subordonne l’art à la triade platonicienne du Vrai, du Bon et du Beau. Ni l’un ni l’autre ne comprennent « l’art pour l’art » : « J’avais affronté leur idéologie, mais en marchant contre eux, c’était ma propre tête que je portais sous le bras », écrit Soljenitsyne dans Le Chêne et le Veau, en 1967.

Comparer Tolstoï et Soljenitsyne donne la mesure de la distance entre les deux siècles qu’ils marquèrent : Tolstoï dissident continue d’habiter sa gentilhommière, il publie en Russie la version expurgée de Résurrection, et à Londres la version non censurée. Soljenitsyne écrit L’Archipel du goulag dans une cahute au fond de la forêt, planque le manuscrit en différentes cachettes ; fait publier le livre à Paris sans jamais avoir vu le texte intégral… D’ailleurs, si l’épopée historique de Soljenitsyne, La Roue rouge (1971-1991), fait penser à Guerre et Paix, on y remarque avant tout la polémique avec Tolstoï. Celui-ci apparaît dans le premier « nœud », comme un sage vieillard auquel le jeune héros encore lycéen, Sania Lajenitsyne, qui est un peu le père de l’écrivain, rend visite à Yasnaïa Poliana pour lui poser la question « Pourquoi vivons-nous ? » La réponse est : « Pour aimer ! » »Oui, mais il n’y a pas que de la bienveillance sur terre », rétorque le lycéen. « Le vieillard eut un profond soupir. C’est parce que les explications qu’on donne sont mauvaises, impénétrables, maladroites. Il faut expliquer avec patience. Et on sera compris. Tous les hommes naissent doués de raison » (août 1914).

A ce rousseauisme foncier de Tolstoï, le roman de Soljenitsyne répond que l’homme se choisit librement bon ou mauvais. Ce que dit à sa façon un des proverbes qui ponctuent La Roue rouge comme les strophes du chœur dans la tragédie grecque : « Le mot de l’énigme est bref, mais il contient sept verstes de vérité. » Soljenitsyne croit à l’action individuelle, même contre le monstre totalitaire. Il croit à la volonté de l’homme, à son choix personnel entre le bien et le mal, à ce qu’il appelle « l’ordre intérieur ». L’axiologie domine toute son œuvre, et elle commande au style, au genre, à la tactique. Tolstoï voulait un christianisme rationnel, un personnage de Soljenitsyne, l’Astrologue, (comme le Védéniapine du Docteur Jivago inspiré par le philosophe Fiodorov), démontre aux jeunes gens venus le consulter que le christianisme est absolument déraisonnable, parce qu’il place la justice au-dessus de tout calcul terrestre.

Au cœur de cette œuvre, une mission : « Je n’ai pas accès aux bibliothèques publiques, dit Gleb Nerjine, les archives me seront sans doute fermées jusqu’à ma mort. Mais je trouverai bien dans la taïga une écorce de pin ou de bouleau. Mon privilège, nul espion ne me l’ôtera : le cataclysme que j’ai éprouvé dans ma personne, et vu chez les autres, peut me souffler pas mal de trouvailles sur l’histoire. » Les chartes sur écorce de bouleau des fouilles de Novgorod permettent de reconstituer l’histoire quotidienne d’avant les Mongols. Au « pays du mensonge triomphant » dont parle Ante Ciliga, Soljenitsyne ambitionne, dans la clandestinité, de reconstituer sur ses fiches l’histoire vraie de l’esclavagisme soviétique.

Son œuvre se divise en deux grandes cathédrales d’écriture. La première, ce sont les écrits du goulag, centrés sur la condition humaine dans la « petite zone » du camp ou dans la « grande zone » de la société totalitaire. La seconde est centrée sur l’histoire de la Russie d’avant le désastre, d’avant 1917, et elle forme un ensemble de plus de 6 600 pages, intitulé La Roue rouge et sous-titré « Récit en segments de durée ». Pratiquement tous les écrits de Soljenitsyne s’inscrivent soit dans l’une, soit dans l’autre de ces massifs. Une autre particularité de l’œuvre est la structure très ramassée dans le temps, l’économie spartiate des ornements, la réduction de l’action à des instants décisifs, que le physicien Soljenitsyne baptise « nœuds ». Pas de mûrissement dans la durée, pas de lente « éducation sentimentale », pas de « temps retrouvé » mais des destins happés à l’instant où l’homme révèle son essence dans un tout ou rien qui fait penser à la philosophie existentialiste de Sartre. Au demeurant le « chronotope » favori de Soljenitsyne ressemble à un « Huis clos » : cellule de prison ou chambrée d’hôpital.

Mais au-delà de l’espace carcéral, il y a chez Soljenitsyne le cosmos, l’échappée vers la création infinie de Dieu. Et la seule comparaison qui rende vraiment compte de cette poétique de l’enfermement et de l’échappée, c’est La Vie de l’archiprêtre Avvakoum, le grand résistant religieux du XVIIe siècle, brûlé vif à Poustozersk après avoir été confiné dans une fosse de glace. Le dialogue de Soljenitsyne avec le Créateur, dans Le Chêne et le Veau, fait souvent penser à la Vie d’Avvakoum.

L’autarcie morale est une règle que Soljenitsyne a empruntée aux stoïciens, méditée au camp. Les règles qu’observe Ivan Denissovitch sont la traduction en langage bagnard de la philosophie de Marc-Aurèle : sois toi-même, ne dépends pas des autres. « Le vrai goût de la vie, on ne le trouve pas dans les grandes choses, mais dans les petites »(La Main droite). Dans L’Archipel est célébrée la prison, un lieu de redécouverte du cosmos par le reclus.

On découvrit qu’un nouvel écrivain était né en décembre 1962 lorsque parut le n° 11 de la revue Novy MirUne journée d’Ivan Denissovitch fit le tour du monde en quelques semaines. C’était la levée d’un tabou, c’était un récit qui mariait le jargon des « zeks » avec les trois unités du classicisme. « Ivan Denissovitch, vous voyez bien que votre âme demande à prier Dieu. Pourquoi vous ne lui permettez pas de le faire?, dit à Ivan Aliocha, son voisin de châlit. En liberté, les ronces achèveraient d’étouffer le peu de foi qu’il vous reste. Réjouissez-vous d’être en prison. » Extraordinaire est le défilé d’humanité que l’on trouve dans ce récit sur une journée ordinaire au bagne : exploiteurs, privilégiés, désespérés, filous et naïfs…

Il s’agit d’une poétique de la prison, que nous retrouvons dans Le Premier Cercle, dont le titre se réfère à La Divine Comédie, de Dante. Les sages ici sont des savants-captifs que le pouvoir a envoyés dans une prison-laboratoire afin de les faire travailler à des machines secrètes telles qu’un déchiffreur de la voix humaine (qui démasquera les traîtres). Ce sont des « privilégiés », mais leur labeur asservira les autres. Ont-ils le droit de monnayer leur âme au tyran ? Leurs débats portent sur le tyrannicide, mais le concierge aveugle Spiridon, qui représente la sagesse populaire, sans avoir lu Thomas d’Aquin, détient la réponse : « Le chien-loup a raison, le cannibale pas ! » 

LA MINIATURE ET LES FORMES BRÈVES

La simple héroïne Matriona, Stiopa dans Le Pavillon des cancéreux, le simple soldat Blagodariov dans La Roue rouge détiennent le même secret. Là est le moteur de l’ironie soljenitsynienne : le sage cherche, mais l’humble a déjà trouvé… « Nous tous qui vivions à côté d’elle n’avions pas compris qu’elle était ce juste dont parle le proverbe et sans lequel il n’est village qui tienne. Ni ville. Ni notre terre entière »(La Ferme de Matriona). Le Premier Cercle a connu plusieurs versions ; Soljenitsyne a d’abord « émoussé » son texte, pour lui laisser une chance d’être publié en URSS, puis il l’a « aiguisé », par exemple avec le thème des « nouveaux décembristes » : les décembristes étaient les conjurés de 1825 qui finirent pendus ou déportés. Soljenitsyne avait déjà intitulé ainsi une de ses pièces (il a commencé au camp par composer un poème et une pièce en vers).

Le héros du Pavillon des cancéreux, Oleg, est un « zek » typique, méfiant et cabochard, et le voici confronté au monde libre, représenté par un échantillonnage de huit autres malades de son pavillon, tous frappés par le cancer. Soljenitsyne prolonge le Tolstoï de La Mort d’Ivan Ilitch, et le Tchekhov d’Une morne histoire. L’apparatchik Roussanov, confronté à la mort, voudrait encore bénéficier de ses privilèges, mais, dans un saisissant cauchemar, il revoit une de ses victimes qui s’est noyée. Un simple camionneur qui a sillonné tout le pays, une femme de charge allemande déportée, des femmes médecins harassées, un ancien académicien devenu garçon de bibliothèque pour sauver sa peau, un Ouzbek muet dans sa douleur, c’est toute la société soviétique qui est là.

Soljenitsyne aime la miniature, et les formes brèves. Les Miettes en prose encadrent chronologiquement son œuvre. Contemplant un vieux seau, il sent affluer le souvenir de la guerre. Arpentant le village natal de son poète préféré, Serge Essénine, il s’écrie : « Quel alliage de talent le Créateur a-t-il jeté ici, dans cette isba, dans ce cœur de jeune paysan bagarreur! Mais en vain, car cette beauté russe, depuis mille ans, on la foule aux pieds et on l’ignore… » Mais le destin a contraint l’écrivain à élaborer des fresques gigantesques.

Une image organise secrètement son « encyclopédie de l’esclavage soviétique » : l’archipel grec fut le berceau de notre civilisation, l’archipel des camps est notre nouvelle civilisation. Soljenitsyne établit la chronique des camps, avec leurs révoltes de 1953-1954, avec leurs guerres entre droits communs ralliés au pouvoir et les autres. Il est l’ethnologue de la tribu nouvelle des « zeks » et l’hagiographe des nouveaux martyrs. L’Archipel est aussi une confession personnelle de sa propre expérience, une prière, une déploration. Et aussi une confrontation avec un autre « poète » du goulag, Varlaam Chalamov. Soljenitsyne veut montrer la « sainteté »derrière les barbelés. Monument de la littérature du XXe siècle, L’Archipel du goulag est une dénonciation de la fabrique d’inhumain.

La deuxième fresque est étroitement reliée à la première. Gleb Nerjine, le héros du Premier cercle, a entendu dès 1931, lors des premiers procès staliniens du « Parti industriel », le « tocsin » de l’histoire. Un tocsin qui retentit au long de La Roue rouge. Les dix jours de l’encerclement et de l’écrasement de l’armée du général Samsonov, lassassinat du premier ministre Stolypine, à Kiev, en 1911, un gigantesque flash-back, alternance de scènes civiles, une Russie méridionale, active et prospère, qui correspond à la famille maternelle de Soljenitsyne, les Tomchak, tornades de fausse rhétorique à la Douma : La Roue rouge étreint une masse de faits, rapportés parfois minute par minute.

L’ouvrage pèche par un certain didactisme, la poésie de l’auteur est à son sommet dans les grandes scènes guerrières, dans l’attente du combat, les effets de stéréoscopie sont ici extraordinairement amplifiés. Deux symboles structurent le tout, celui de l’aire à battre le blé et celui de l’arène du cirque où l’acrobate monte au poteau central sous les projecteurs. Le premier, venu de l’Évangile, représente la Russie paysanne passant par le supplice du tri des âmes, le second représente la Russie révolutionnaire, opérant ses acrobaties effarantes sous l’œil du monde.

LE HARNAIS DE L’HISTORIEN ET LES FLÈCHES DU PUBLICISTE 

Peut-on extraire de cette immense fresque un message central? Les héros sont entravés par leur vie privée, le mensonge, l’hystérie collective. Si message il y a c’est que la justice au sens aristotélicien du mot est perdue, les quatre vertus cardinales du Moyen Age sont perdues, la vie bonne est perdue. « La Russie avait l’air tellement harmonieuse, et unie. Mais voici que des parties autonomes se sont mises en mouvement. Et tout à coup il y a du nouveau au-dessus de la terre russe : l’esprit de vilenie, on respire mal; et les gens n’avancent plus qu’en regardant derrière eux. » Les héros se consument intérieurement, tout s’effondre sous les pas, « la vie était en suspens quelque part, à l’écart de lui comme d’elle, dans un état où il était impossible de distinguer le commencement et la fin, les causes et les conséquences ».

Ce grand livre poétique et didactique à la fois, lui aussi, reste en suspens. Si le regard d’auteur reste étonnamment précis, le grossissement est tel que l’échelle des choses se perd. Ce n’est pas l’échec d’un livre, mais plutôt l’égarement d’un explorateur qui croyait tenir le cap et qui, dans un immense afflux de documents, d’images, de visages, a vu l’étoile nochère s’éloigner. Génial échec littéraire, en somme.

L’œuvre de polémiste, d’abord le long duel avec le pouvoir soviétique, marqué par la proclamation « Vivre hors du mensonge ! »puis l’exil, avec le Discours de Harvard, une mise en garde adressée aux Américains, et qui les irrite, et en 1990, un programme d’action : « Comment réaménager notre Russie ? », enfin les encycliques émises après le retour en Russie, vitupérant la fausse démocratie, prônant une nouvelle Russie des zemstvos, comme du temps de Tchekhov… Soljenitsyne reprend en 2001 le harnais de l’historien et les flèches du publiciste : il livre sa nouvelle enquête sur Deux siècles ensemble, une histoire de la cohabitation des juifs et des Russes. Il ne pouvait trouver meilleur bâton pour se faire battre, et se fit battre.

« J’aurais aimé éprouver mes forces à un sujet moins épineux, mais je considère que cette histoire – à tout le moins l’effort pour y pénétrer – ne doit rester une zone interdite. » Fourmillant de faits (tous de seconde main, surtout empruntés à l’Encyclopédie juive Brockhaus Efron de 1913), le livre n’est pas un travail d’histoire, plutôt une grande esquisse inspirée par l’idée que les deux peuples, en dépit d’une rancune mutuelle (Soljenitsyne voit surtout la juive !), ont connu deux siècles de liens étroits, auxquels le nouvel exode juif a mis fin.

Ame juive et âme russe devaient se rencontrer, « il y avait là quelque chose de providentiel. » Didactique et prophétique, portée vers les formes courtes du poème en prose, mais emportée vers les formes les plus longues qui soient, l’œuvre de Soljenitsyne reste paradoxale et évidente. Durant ses quinze dernières années, il a connu le sort d’un « classique vivant », mais la fougue juvénile ne le quittait pas, non plus que l’ambition de corriger la société.

Le vieux, l’infatigable lutteur lançait avec Deux siècles ensemble son dernier défi à la « tribu instruite » de la fausse intelligentsia qu’il brocardait depuis longtemps. Une fois de plus il tentait d’embrasser le réel, de le pétrir, de l’interpréter. Une fois de plus les esthètes ont fait la fine bouche, mais cet entêtement de lutteur fait de lui la plus grande voix du XXe siècle russe et européen, que l’on ajoute « hélas »ou pas.

Georges Nivat est historien de la littérature russe et traducteur de Soljenitsyne. Publié par le Monde du 29 août 2008.

 

 

 

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