Une année pour aimer et se laisser aimer

Une année pour aimer et se laisser aimer

 

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Comment aimer ? Se laisser d’abord aimer !

 

Pourquoi l’homme se prend-il si fréquemment à douter de ce qui est vrai et à croire ce qui est faux ?

Les plus grandes évidences sont souvent les réalités les plus oubliées. Ainsi cette vérité : il n’y a qu’avec de l’amour que l’on peut aimer. Or celui-ci ne germe pas spontanément ni ne jaillit facilement de notre propre cœur. Il vient de plus loin et descend de plus haut. Dès lors, si cet amour, supérieur et antérieur, n’est pas accueilli en nous, avec quoi va-t-on aimer en retour ? Il faut donc commencer par se convaincre qu’on est aimé. Afin de vivre de cette grâce et de partager ce don reçu.

De même les plus grandes certitudes sont souvent les vérités les moins fondées. Ainsi la plus grande tentation de l’homme est de croire qu’il n’est pas aimé. Or rien n’est moins vrai ! Nul ne peut dire qu’il est laissé pour compte. On doit s’arracher de toute force à cette contre-vérité. Chacun doit même croire, à l’encontre des allégations de l’Adversaire, qu’il est follement aimé. « Qu’aimerions-nous si nous n’aimions pas l’amour ? » interroge Marthe Robin (‘Prends ma vie Seigneur’ B. Peyret). Et avec quel amour aimerions-nous si ce n’est avec celui qui en est la source en nous ? pourrait-on ajouter.

 

Il est frappant de voir combien, tout à la fois et paradoxalement, l’homme cherche désespérément à être aimé tout en refusant obstinément de se laisser aimer ! Comment dès lors pourrions-nous parvenir à nous aimer, tant entre nous qu’au-dedans de nous ? Là est pourtant la clef de l’amour. La source de la charité. Le secret de la vraie tendresse. Ce n’est pas en tout cas par hasard si après le premier impératif redisant simplement « Aime », il y a cette phrase « Accueille de tout ton être l’amour que Dieu te porte le premier. » (Livre de vie). Là est bien notre premier devoir de baptisés et le premier pas qui oriente la route de nos vies.

 

Nous sommes divinement aimés.

 

L’amour est si inscrit en nous qu’on pourrait le croire constitutif de notre être. Et il l’est effectivement. Mais il l’est, parce qu’il est Quelqu’un qui antérieurement l’a déposé en nous. « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés le premier. » (1 Jn 4, 10.19). On peut donc dire que si « l’amour vient de Dieu, alors quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. » (4,7) C’est en revenant inlassablement à cette source originelle que chacun puisera la force et trouvera la manière d’aimer « en acte et en vérité ». (1 Jn 3,18)

 

Il faut se faire à cette vérité première. L’amour est plus que la caractéristique de l’homme créé, « l’incomparable remède à son incomplétude », comme on l’a dit. « Il nous est révélé que cet élan suprême est une réalité divine. » Oui, au cœur de Dieu où, entre le Père, le Fils et l’Esprit, tout est Amour, jaillit pour nous et jusqu’en nous la source de notre propre amour, non seulement pour cette vie mais encore en vie éternelle. Tel est le don que Dieu nous a fait (Jn 4, 10-14).

 

On peut donc dire : « Je suis parce que je suis aimé. » A partir de quoi on peut ajouter : « Je vis parce que j’aime. » Celui qui est aimé est donc bel et bien né de Dieu et devient d’autant plus qui il est qu’il connaît Dieu. La foi en son amour donne d’exister et d’aimer à notre tour. Telle est la source et la base de toute capacité humaine d’aimer qui fait dire si magnifiquement à l’apôtre Paul que nous devons toujours rester « enracinés et fondés sur l’amour » (Ep 3,17). Voilà la vérité première : nous sommes tous aimés en premier. Nous sommes vraiment et grandement aimés. Nous sommes divinement aimés !

 

Un Père de tendresse

 

Nous sommes tous nécessairement un peu frustrés et peut-être même déçus par l’amour imparfait que notre père de la terre nous a témoigné ou n’a pas su nous donner. Les sciences humaines nous disent à l’envi combien cela a pu nous blesser. Mais la vérité ultime n’est pas là ! Notre vrai Père est au-delà. Il est Celui « de qui toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom » (Ep 3,15). Et ce Père-là, nous révèle Celui qui vient du ciel, oui, ce « Père lui-même nous aime » (Jn 16,27).

Il nous a tous « élus en lui, dès avant la création du monde, pour être saints et immaculés en sa présence dans l’amour » (Ep 1,4). Quelle révélation pour nos âmes et quelles racines pour nos vies ! L’amour n’a pas permis à Dieu de rester seul. En créant « l’homme à son image et comme sa ressemblance », Dieu n’a pu que mettre en nous une part de cet Amour qui, par nature, le constitue. « Et Dieu vit que cela était très bon » (Gn 1,26.31). On peut dire, avec saint Basile de Césarée, que « nul n’est exclu de la bonté de Dieu », puisque tous, sans exception aucune, nous sommes le fruit et le réceptacle de son propre amour. (Basile de Césarée, Petites Règles, 253). Chacun peut donc s’entendre dire par ce même Dieu Père : « Tu comptes beaucoup à mes yeux, car tu as du prix et moi je t’aime » (Is 43,4). Plus tendrement qu’une mère ne chérit l’enfant de ses entrailles, il nous aime. Notre propre nom est « gravé sur les paumes de ses mains divines » (49,14-16). Plus solide que les montagnes posées sur leur base, « son amour pour nous » ne saurait être ébranlé (54,10). Il est bien ce Dieu de tendresse qui a lui-même voulu livrer en ces termes à Moïse la révélation de son nom (Ex 34,6-7).

 

Comme il nous est bon d’entendre le Christ en personne nous révéler que « nul ne peut rien arracher de la main du Père » (Jn 10,29). Cette main divine « à l’ombre de laquelle il nous tient en sûreté » (Is 51,16). Ainsi entourés, habités, remplis d’un tel amour, comment ne pas le partager en retour et alentour ? « De quelque côté que je me tourne, constate enthousiasmée à cette pensée, sainte Catherine de Sienne, je ne trouve que l’abîme de feu de ton amour. » (Catherine de Sienne, ‘Dialogues’, p134) Et elle s’écrie dans un élan du cœur : « Je suis aimée ! Je suis cherchée ! » Avec saint Ambroise de Milan, chacun peut redire : « Si la mémoire m’a été donnée, c’est pour que je me souvienne de ton nom ». On ne peut oublier en effet qu’on est aimé. Paternellement. Tendrement. Pour ce temps et pour l’éternité !

La question de savoir comment aimer dès lors ne se pose déjà plus. Il suffit de laisser déborder l’amour dont Dieu veut nous combler. « Fais-toi capacité, je me ferai torrent ! » De ce faire un cœur filial pour aimer le Seigneur de toute notre âme et, par là même, un esprit fraternel pour aimer nos frères et sœurs du même amour dont il nous aime tous, lui qui préfère chacun. On sait au moins où puiser la force et l’élan d’une telle affection filiale et d’une telle charité fraternelle. Savoir que « rien alors ne peut nous séparer de l’amour de Dieu » (Rm 8,39), nous garde dans sa joie et nous grandit en sa paix. « J’ai rencontré bien des gens qui se sont repentis de n’avoir pas aimé Dieu », confie le saint curé d’Ars. Et il ajoute : « Je n’en ai jamais rencontré un seul qui fût triste et se repentir de l’aimer ! » (Nodet, ‘Le curé d’Ars’ p94). Au trop-plein de son amour, on apprend à aimer à son tour.

 

Un Frère de fol amour

 

Si d’aventure quelqu’un se plaisait à objecter – et à juste titre – que le Père, on ne l’a « jamais vu ni entendu », on pourrait répondre que, dans son Fils, ce même amour nous a été « manifesté ». Mieux encore qu’il nous a été « prouvé » (Rm 5,8).

Nous n’en finirons pas de contempler celui qui « s’est fait en tout semblable à nous» et a été assez fou d’amour pour se faire « péché pour nous ». (1 Co 1, 21.25 ; 2 Co 5,21 ; Ph 2,6-8 ; He 2,17). En une phrase qui évoque tout, l’apôtre Paul sur ce plan répond effectivement à tout : « Il m’a aimé et s’est livré pour moi (Ga 2,20). » « Que dire après cela ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8,31). Voilà jusqu’où nous avons été aimés et à partir de quoi nous pouvons, à notre tour, apprendre à aimer. « Chrétiens, s’exclame saint Bernard de Clairvaux, apprenez du Christ de quelle manière il vous faut aimer Jésus-Christ. Apprenez à l’aimer tendrement, prudemment, fortement. Tendrement pour ne pas être charmés par la volupté ; prudemment, pour ne pas être trompés par l’erreur ; fortement pour ne pas être abattus par la souffrance. Afin que vous ne soyez pas entraînés par la gloire du monde aussi bien que par les plaisirs de la chair, il faut que Jésus-Christ, qui est la sagesse même, ait pour vous un charme plus sensible que ces choses passagères. » (Saint Bernard ‘Sermon 20 sur le Cantique des Cantiques’)

Nous savoir aimés ne peut que nous stimuler pour aimer à notre tour. Lui qui « reste avec nous jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20) ; lui qui, en son eucharistie, nous assure qu’il « demeure en nous et nous en lui » (Jn 6,56) ; lui qui marche devant nous puisqu’il nous dit : « Si quelqu’un m’aime, qu’il me suive » (Jn 12,26), il est sûr que Celui-là nous a aimés ! Et s’il nous a aimés au prix fort, nous ne pouvons l’aimer à bas prix. Lui aussi nous en donne la certitude : « Je connais mes brebis et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle ; elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main » (Jn 10,27-28).

Au trop-plein de son amour, nous puisons donc la force d’aimer à notre tour. Au contact de l’amour du Père, nous nous sommes faits un cœur filial. Au contact de l’amour du Fils, nous nous faisons une âme fraternelle. Ce Jésus peut vraiment nous dire de le faire car : « Vous êtes tous frères » (Mt 23,8). Ce n’est qu’à partir du moment où l’on reconnaît dans la foi qu’il est présent dans « le plus petit de ses frères » (25,40) que l’on apprend du Christ comment aimer en acte et en vérité. Avoir le cœur bouleversé de se savoir et de se voir, par lui, autant aimés, ne peut que nous conduire à notre tour à « nous aimer les uns les autres comme lui nous a aimés » (Jn 15,12). Il est certain en tout cas qu’il n’est de plus sûr et de meilleur chemin que lui pour nous conduire à l’amour et de son Père et notre Père, et de ses frères qui sont nos frères.

 

Un Esprit plus intime à nous-mêmes que nous

 

Comme nous voilà comblés ! Non seulement le Père nous a créés de sa tendresse, non seulement le Fils nous a sauvés dans son amour, mais encore, voici que l’Esprit habite au plus intime de nous ! Fils et filles du Père, frères et sœurs du Fils, nous sommes aussi les amis du Saint Esprit. Lui-même, nous est-il dit, « se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu et cohéritiers du Christ » (Rm 8, 16-17).

Nous n’avons plus à nous demander davantage d’où peut venir cet amour dont on sent la présence, le mouvement, le désir ou l’élan en nous. La réponse nous est donnée par l’Ecriture et confirmée par ce que chacun peut ressentir, par l’expérience, au plus profond de son être : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous a été donné » (Rm 5,5). La conclusion logique qui en ressort est donc bien : « Puisque l’Esprit est votre vie, que l’Esprit aussi vous fasse agir ! (Ga 5,25). Il restera sans doute assez difficile d’aimer. Mais cela n’est plus compliqué. Il suffit de laisser aimer en nous Celui qui est, en nous, plus nous-mêmes que nous. Comme dit Bossuet : « L’amour s’apprend par l’amour, il ne faut pas se mettre en peine de ce que c’est ». (Devroye, ‘Bossuet directeur d’âmes’, p164)

 

L’Esprit est là qui peut nous aider autant à aimer qu’il nous apprend à prier. Encore faut-il le laisser remonter du tréfonds de notre cœur pour nous conduire à être cet « homme spirituel pour qui l’amour est ce don supérieur et cette voie qui les dépasse toutes. » (1 Co 2,15). Nul ne saurait mieux aimer alors, par nous, que le Dieu qui habite en nous. Ainsi que le dit tout simplement Guy de Larigaudie : « Il faut avoir le cœur plein de Dieu comme un fiancé a le cœur plein de la femme qu’il aime ». N’est-il pas là en effet, avec la plénitude de ses neuf fruits (Is 11,2 ; 1 Co 13, 4-7 ; 2 Co 6,6 ; Ga 5,22 ; Ep 5,9 ; 1 Tm 4,12 ; 2 P 1,5-7) qui ne sont au total que des variantes concrètes du seul Amour « en qui se noue la perfection » (Col 3,14) ?   

La conclusion qui ressort de tout cela est fort simple. Mais elle est extrêmement forte. Nous sommes tous, personnellement, infiniment et éternellement aimés. Si vraiment nous le croyons au point de pouvoir redire avec saint Jean : « Nous aussi nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru » (1 Jn 4,16), alors nous ne pouvons pas ne pas désirer aimer à notre tour.

Etant créés par l’amour, nous sommes faits pour aimer. Voilà la clé première et dernière. Il n’y a qu’auprès de Dieu que l’on peut vraiment apprendre à aimer. La pire tentation du diable serait de nous faire croire que nous ne sommes pas aimés. Car alors, il est sûr que rien ne nous pousserait à aimer Dieu et ne nous inciterait à aimer les hommes. Mais non ! Ce n’est pas vrai. Rien n’est plus faux. Si ! Nous sommes aimés. Rien n’est plus vrai.

Pour savoir comment aimer, il faut donc d’abord, et peut-être essentiellement, se laisser aimer. Par celui-là même qui, le premier, nous a aimés, chaque jour continue de nous aimer et, éternellement, nous aimera à tout jamais. Alors, peu à peu, pas à pas, le Seigneur en personne nous donne envie d’aimer et nous apprend à le faire. « C’est un fait naturel, écrit magnifiquement saint Thomas d’Aquin, que le cœur aimant est habité par ce qu’il aime. Qui aime Dieu le possède en soi. Car qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui. » Et il conclut par cette belle formule : « Telle est la nature de l’amour : il transforme en l’être aimé. Aimez Dieu et vous serez tout divins ». (St Thomas d’Aquin, ‘Sermon sur la charité’) Qu’importe alors si Dieu seul, en finale, sait véritablement aimer. De cet amour authentique et parfait qui consiste à « donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15,13). Le débordement de son amour, accueilli en nous, finit par nous faire un peu participer à sa grande œuvre d’amour. Il suffit de se laisser aimer. Car c’est déjà l’aimer et par là même, aimer. Alors comme dit si joliment saint Jean de la Croix, « l’âme ennamourée ni ne fatigue ni ne se fatigue. » (Saint Jean de la Croix, ‘Maximes’)

 

Frère Pierre Marie (1995)

 

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