Film Land grabbing

Land grabbing

Documentaire de kurt Langhein

 

land grabbing

Asie, Afrique, Europe : Acheter de la terre, on n’en fabrique plus. Un regard critique sur les investisseurs de l’agrobusiness et leurs conséquences sur les populations locales.

Film propos par le CCFD – Terre Solidaire. Débat animé par le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développelent – Terre Solidaire.

Au Cinéma 3 Casino (11, Cours Forbin) à Gardanne – Tarif du cinéma.

 

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« Achetez de la terre, on n’en fabrique plus ». Cette citation de  Mark Twain est plus que d’actualité. Le monde de l’agriculture est en danger. De plus en plus d’investisseurs recherchent des terres d’exploitation pour l’export, l’exploitation de biocarburants ou tout simplement pour le profit, engendrant une hausse importante des demandes foncières. Land Grabbing nous donne un aperçu sur le monde des investisseurs internationaux de l’agrobusiness et de la politique de l’Union européenne en la matière. L’accaparement des terres n’est pas une réalité uniquement propre à l’Asie et à l’Afrique, la Roumanie, le grenier de l’Europe, est aussi concernée. Le film examine la situation en Europe et dénonce les pratiques des investisseurs occidentaux 

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Documentaire de Kurt Langbein (Autriche – 2015 – 1h34). Projection suivie d’un débat animé par le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement – Terre Solidaire.

« Achetez de la terre, on n’en fabrique plus ». Cette citation de  Mark Twain est plus que d’actualité. Le monde de l’agriculture est en danger. De plus en plus d’investisseurs recherchent des terres d’exploitation pour l’export, l’exploitation de biocarburants ou tout simplement pour le profit, engendrant une hausse importante des demandes foncières. Land Grabbing nous donne un aperçu sur le monde des investisseurs internationaux de l’agrobusiness et de la politique de l’Union européenne en la matière. L’accaparement des terres n’est pas une réalité uniquement propre à l’Asie et à l’Afrique, la Roumanie, le grenier de l’Europe, est aussi concernée. Le film examine la situation en Europe et dénonce les pratiques des investisseurs.

 

https://www.journalventilo.fr/agenda/cinema/93312/land-grabbing

 

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Land grabbing

Aujourd’hui, les terres arables sont devenues rares et précieuses. De plus en plus d’investisseurs cherchent à exploiter des terres pour produire des biocarburants, des céréales à exporter. La terre est devenue un investissement financier à part entière. Ce documentaire, réalisé par Kurt Langbein, illustre l’impact de divers projets d’agrobusiness qui accaparent les terres nourricières des populations locales, aussi bien en Afrique et en Asie qu’en Europe, et notamment en Roumanie.
Le film démontre les incohérences du système alimentaire mondial. Il propose un regard critique sur les pratiques des investisseurs fonciers, les politiques européennes en la matière et leurs répercussions sur les populations locales.
En nous laissant découvrir par nous-mêmes les situations d’accaparement des terres, le cinéaste éveille notre esprit critique et parle aux convaincus comme aux non-convaincus.

 http://www.amis.monde-diplomatique.fr/article5648.html?debut_audio=9

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Les phénomènes de land grabbing

Un rendez-vous historique pour les agricultures africaines ?

  Michel Griffon

Dans Afrique contemporaine 2011/2 (n° 238), pages 29 à 41

1Michel Griffon : Je voudrais d’abord dire quel est le point de départ de ma réflexion sur la « question alimentaire » mondiale en général [1][1]Michel Griffon et Jean-Jacques Gabas souhaitent remercier…. Elle part de l’évolution démographique qui est un indicateur fondamental des besoins alimentaires. L’évolution démographique de la population mondiale et la disponibilité en terre sont très contrastées selon les continents. Concrètement, l’Asie, comme le disait René Dumont – il y a déjà bien longtemps – est surpeuplée. Plutôt que d’employer le terme de « surpeuplée », on pourrait dire qu’elle a une population très élevée qui pose des problèmes de saturation de l’espace productif agricole.

2Cette population plafonnera et commencera peut-être même à décliner en 2050. Mais, pendant les quarante ans qui restent, elle accroîtra ses besoins alimentaires de façon considérable parce que les classes moyennes, qui consomment plus que les classes pauvres, sont en pleine croissance. Ce phénomène ne concerne pas que la Chine mais aussi la plupart des anciens pays émergents (Tigres et Dragons). L’Inde commence aussi à manger de la viande. Si l’on considère les volumes concernés, il ne peut y avoir de résolution de l’équation alimentaire que par l’importation de grains et peut être de viande. Jusqu’à présent, j’ai défendu cette idée car l’Asie a déjà utilisé la plupart de ses réserves foncières et produit avec des rendements déjà élevés.

3Le deuxième grand ensemble géographique potentiellement plus importateur, c’est l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et l’Asie centrale, ensemble caractérisé par une longue bande d’aridité et de sécheresse. Elle a une évolution démographique maintenant amortie mais qui, faute de ressources notamment en eau et en sol, importe déjà beaucoup d’aliments.

4Ces deux ensembles géographiques représenteront une demande qui ne rencontrera pas une production alimentaire locale suffisante. Mon raisonnement est que le marché international résoudra en grande partie ce problème d’insuffisance de production locale. L’idée est que les grands espaces agricoles disponibles, leur capacité à produire pour l’exportation et leurs avantages comparatifs fourniront la réponse. Cela désigne la capacité d’offre de l’Amérique du Sud – Brésil et Argentine – en raison des réserves de terre existantes, du climat favorable, de la présence de capitaux qui s’investissent dans l’agriculture, d’une technologie à haute productivité qui peut devenir respectueuse de l’environnement avec les techniques de semis direct sous couverture végétale. Il ne faut pas oublier que la déforestation risque d’endommager gravement les écosystèmes à long terme. J’en conclus que le Brésil, en particulier, et l’Argentine, qui sont déjà depuis deux décennies des géants exportateurs, le deviendront davantage.

5Jean-Jacques Gabas : Avez-vous des éléments de réponse à cette demande pressante ?

6M. G. : Il y a des signes qui ne trompent pas. Les grands projets d’investissements privés de communication par voies ferrées entre le Brésil et la côte nord-ouest de l’Amérique latine, pour éviter la saturation du canal de Panama, l’extension du maïs et du soja dans les Cerrados [2][2]Le cerrado est un type particulier de savane que l’on rencontre…, sont des signaux forts.

7Dans ces réflexions, l’Amérique du Nord et les États-Unis apparaissent comme peu compétitifs (sauf pour le blé), mais avec des marges d’amélioration de leur compétitivité encore possible. Mais pas au point de combattre le géant exportateur brésilien. Et – chose très importante – les capacités de production de la Russie et notamment du pourtour de la mer Noire, l’Ukraine, apparaissent comme une autre réponse potentielle aux besoins d’importation de l’Asie, de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. La Russie et la mer Noire ont des avantages comparatifs potentiels importants : des grandes surfaces agricoles planes, des capacités de mécanisation, la possibilité d’utiliser facilement des technologies conventionnelles à un niveau relativement extensif, c’est-à-dire à faible coût, et donc une capacité d’augmentation facile des rendements sur des surfaces immenses, capacité aussi d’accepter du capital étranger. D’énormes potentiels et perspectives en somme.

8Et le dernier élément, si l’on raisonne à quarante ans, c’est le changement climatique : il est potentiellement favorable aux régions septentrionales du monde, c’est-à-dire au Canada, à la Russie, à la Chine du Nord et en Europe du Nord, à la Finlande, à la Suède et à la Norvège, pour une production de céréales. Mais c’est sous réserve de ne pas causer de grands problèmes environnementaux, car la mise en valeur de ces régions requiert une agronomie inédite. Tout va dépendre de la façon dont on utilise ces sols qui sont chargés en carbone. Il ne faut pas déclencher une décarbonisation et un relargage dans l’atmosphère sous forme de gaz à effet de serre. Il y a de l’agronomie tropicale, mais il n’y a pas vraiment d’agronomie péri-arctique.

9Le marché international des grains, c’est-à-dire de la nourriture de base (les céréales et un certain nombre d’oléo-protéagineux) passerait, entre 2000 et 2050, de 10 % de la production mondiale à peut-être 25 % ou 30 %. C’est difficile à évaluer parce qu’il y a beaucoup d’hypothèses sur l’évolution de la consommation de viande et sur l’évolution des capacités financières des classes moyennes, et enfin sur les capacités de réponse de la Chine elle-même. La Chine peut très bien intensifier encore sa production, obtenir de meilleurs rendements, à nouveau « compter sur ses propres forces », pour reprendre les mots de la doctrine maoïste, comme dans le passé grâce, entre autres, à de nouvelles technologies, à une protection de son économie alimentaire et à des investissements.

10J.-J. G. : Comment est né le land grabbing ?

11M. G. : Je n’avais pas du tout, lorsqu’on avait commencé à parler du land grabbing, pensé que cela pouvait être un phénomène massif s’inscrivant comme solution alternative à l’importation à partir du marché international. Je pensais que c’était un phénomène qui resterait marginal et peu significatif, mais à forte charge symbolique. Pourtant, en 1993, au Japon, sortant de l’Institut japonais d’agronomie tropicale, j’ai été abordé par le président d’une grande coopérative japonaise de producteurs de riz qui, sachant que les Français avaient une connaissance particulière de l’Afrique, voulait explorer la manière d’établir un mécanisme de sécurisation des approvisionnements en riz de variété japonaise, riz qui pourrait être produit en Afrique. La discussion m’a éclairé sur un point que j’ai ignoré jusque-là : le Japon vit toujours dans la hantise d’un blocus continental. Comme les surfaces agricoles japonaises sont étroites et que le Japon est obligé d’importer, ce président s’interrogeait sur des investissements à l’étranger sous la forme d’achats de terres. J’aurais dû analyser cela à l’époque comme un signal faible.

12Je reste un instant sur ce point. Le Japon n’aime pas l’essentiel du riz produit sur le marché international. Les Japonais préfèrent des variétés très spécifiques qui correspondent à une cuisine spéciale. D’ailleurs, à l’époque, les variétés de riz étrangères se vendaient mal dans les boutiques japonaises, j’ai pu le constater de visu. Je me disais que ce refus d’importation était un cas spécifique parce que les goûts japonais sont très ancrés dans leur civilisation et qu’ils voulaient faire produire à l’étranger du riz correspondant à leurs préférences. J’avais imaginé qu’ils voulaient mettre en place des mécanismes de contrats.

13Mais j’avais aussi compris – en me souvenant que dans les années 1970 des banques privées avaient été sollicitées, par exemple au Soudan, pour produire sur de très grandes exploitations des oléagineux exportables – que des mécanismes financiers pouvaient mettre en production des zones à faible densité de population pour sortir des produits agricoles nécessaires aux pays qui en avaient besoin. Toutes les idées étaient en place depuis les années 1970 ! Je crois que c’est la crise alimentaire de 2008 qui a révélé que le mouvement d’« accaparement des terres » était devenu un mouvement important. On aurait pu le deviner car, depuis les années 2000 au moins, on sent, en Asie en particulier, et aussi dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, que se manifeste une inquiétude quant à leur approvisionnement alimentaire à long terme.

14Ce mouvement étant très critiqué, il faudrait explorer toutes les voies par lesquelles peut être garantie la sécurité alimentaire dans les nombreux pays qui manquent de terres. Alors que jusqu’à présent, quand nous parlions de sécurité alimentaire, nous avions en tête la petite agriculture, faiblement dotée en terres et en capitaux et les sans-terres, donc les pauvres de la plupart des pays en développement et particulièrement en Afrique subsaharienne. Ce problème de sécurité alimentaire se révèle maintenant dans des pays très divers. Il faut changer nos manières de voir.

15J.-J. G : Pensez-vous réellement que la Chine peut accroître sa production malgré le peu de terres arables disponibles sur son territoire ?

16M. G. : C’est une question à laquelle il faut apporter des réponses nuancées. La plupart des terres planes sont et seront de plus en plus occupées par un espace urbain et industriel, et par les connexions entre les villes. Cela touchera de façon très significative la production rizicole, légumière et horticole. C’est donc très significatif. En même temps, les zones de terrasses et de pentes risquent d’être moins entretenues que par le passé parce qu’une partie de la paysannerie souhaite s’en aller dans les villes où se créent des emplois. D’une manière très schématique, on peut dire qu’il y a deux mouvements : la libération de terres dans les zones intérieures et la concurrence sur la terre dans les zones très productives des plaines intérieures et littorales. C’est défavorable à la production nationale. Mais on peut très bien imaginer que la Chine veuille, comme on l’a dit plus haut, conserver le plus possible un auto-approvisionnement. Elle serait peut-être conduite à maintenir une partie de la population qui vit dans les zones collinaires et dans les zones de pente, et à améliorer la production afin de continuer à approvisionner les villes. Elle sait très bien contrôler les migrations internes de main-d’œuvre.

17La Chine peut aussi réformer son droit foncier. C’est sans doute la voie qui est prise actuellement : les agriculteurs recevraient le droit de louer ou de vendre leurs droits d’exploitation du sol, la propriété restant entre les mains des collectivités locales. Cela permettrait la constitution de grandes exploitations (la moyenne des exploitations est d’un hectare par famille) et d’accroître la productivité du travail et sans doute les rendements physiques.

18Tout cela revient à poser la question du revenu des agriculteurs, c’est-à-dire de leur consentir des revenus qui seront relativement incitatifs pour rester dans l’agriculture – principalement les jeunes générations – plutôt que tenter d’aller dans les villes. Mais, en même temps, les revenus de la ville ne sont pas des revenus exceptionnels, ce sont parmi les revenus ouvriers les plus bas du monde et assortis des droits sociaux les plus faibles. Mais ils peuvent très bien augmenter sur dix ou vingt ans. Il y a de grandes variables, comme la disponibilité de la main-d’œuvre rurale, la capacité à créer de l’emploi industriel et de service, la préférence pour l’emploi agricole ou urbain, variables qui sont directement liées à l’équilibre de la balance commerciale avec les États-Unis et d’autres grands pays industriels, et à l’importance qu’aura la croissance endogène en Chine. Ayant fait le pari d’une croissance par les exportations, la Chine pourrait avoir intérêt à redistribuer du salaire dans les classes moyennes et pauvres de façon à alimenter une demande intérieure solvable et une croissance endogène. Mais à quel rythme le fera-t-elle ? La régulation de la transition de la main-d’œuvre entre le développement agricole et le développement des autres secteurs sera très liée au choix d’une relance ou non du développement agricole. En attendant, la Chine investit massivement dans les biotechnologies agricoles, ce qui indiquerait qu’elle mise sur un important accroissement de la productivité et une grande modernisation de ce secteur. Les politiques agricoles, les politiques salariales et la redistribution économique en Chine vont donc déterminer la quantité importée ou non importée de grains.

19Il y a aussi la variable qui concerne la mise en valeur des terres du nord, c’est-à-dire les grandes terres, relativement peu peuplées, près des deux Corée. Ce sont des terres sujettes à l’érosion. Un surpâturage et des vents forts peuvent déjà aujourd’hui entraîner une érosion éolienne massive et de longues tempêtes de poussières sur les deux Corée jusqu’au Japon. C’est un phénomène d’érosion quasi « géologique ». Si, profitant du changement climatique, on met ces terres en valeur par le labour, ce sera vraisemblablement une catastrophe. Mais, en même temps, on peut trouver des technologies de préservation des sols qui peuvent produire des céréales dans des conditions de bonne viabilité écologique. Tout cela montre qu’il y a différents avenirs possibles. Il faudrait établir des scénarios et il faudra avoir le temps d’examiner toutes les informations pour consolider ou repousser ces scénarios. Intuitivement, je pense que la Chine, qui se vit comme le centre du monde, et qui voit une partie du reste de la planète comme un espace de ressources pour son propre développement ou des lieux de menace, essaiera le plus possible de préserver sa sécurité alimentaire parce qu’elle déteste la dépendance.

20J.-J. G. : En Afrique, la Chine est le principal investisseur dans les « accaparements de terres ». N’y a-t-il pas une double stratégie chinoise ? Satisfaire les besoins et la sécurité alimentaire localement, mais aussi satisfaire la sécurité en approvisionnement de la Chine sur d’autres produits beaucoup plus stratégiques comme les minerais ou le bois ?

21M. G. : Peut-être, je n’ai jamais pensé à cela, mais c’est vraisemblable. D’abord, la coopération chinoise en Afrique, que cela soit la coopération taïwanaise ou celle de la Chine continentale, est ancienne. J’ai vu et j’ai fait l’évaluation, par exemple, de la coopération chinoise en Casamance en 1974. C’était extraordinairement efficace et très intéressant. On peut supposer que c’est une stratégie à plusieurs facettes. Je crois que le raisonnement de la Chine vis-à-vis de l’Afrique est le suivant : c’est un continent d’où il est possible de retirer des matières premières. Mais aussi : l’Afrique est un continent pauvre ravagé par les guerres. Investir seulement pour pouvoir importer de l’alimentation créerait une hostilité locale. Dès lors, ils s’engagent dans un investissement à très long terme. La Chine est à mon sens un des rares grands pays, avec les États-Unis, qui a une réflexion à très long terme.

22J’avais fait une longue conférence, dans les années 1990, au ministère chinois de l’Agriculture, où je défendais l’idée que la Chine devait importer des aliments en raison de sa contrainte démographique, aussi parce qu’elle ne résisterait pas aux avantages comparatifs latino-américains et que le marché s’imposerait comme une solution plus naturelle, plus simple, que l’hyper-intensification des campagnes chinoises. Il n’y avait pas eu de réaction. Quelques années après, un vice-ministre chinois avait été invité par les agriculteurs français au colloque Unigrains, et cette observation leur avait été redite, notamment par Lester Brown, mais sans doute trop caricaturée et teintée de catastrophisme. Et le vice-ministre chinois répondit qu’ils ne se trouveraient pas dans cette situation de devoir importer massivement. C’était un message très important que l’on peut lire aujourd’hui de deux façons différentes : d’abord, comme une réaction nationaliste, puis comme « Vous ne connaissez pas notre potentiel, et on fera tout notre possible pour éviter les importations ». Cette volonté d’anticiper le long terme est évidente. J’avais rencontré, à la même époque, plusieurs universitaires chinois qui pensaient que la question principale de leur avenir alimentaire était celle de la disponibilité en eau et qui m’avaient montré les schémas prospectifs de transfert de l’eau d’un fleuve à l’autre. L’Inde, d’ailleurs, fait la même chose, elle a les mêmes perspectives. Ces pays pensent à très long terme parce qu’ils ont l’expérience historique de l’extrême pauvreté et de la violence que peut entraîner l’extrême pauvreté. Mais ces investissements internes à long terme n’empêchent pas la Chine d’investir en Afrique et de faire à la fois un calcul équilibrant son intérêt et celui des Africains, avec en plus un comportement hautain en considérant l’Afrique comme une terre d’opportunités.

23J.-J. G. : Comment envisagez-vous ces mouvements d’investissements dans l’agriculture en Afrique ? Est-ce que cela vous semble être des mouvements « souhaitables » ou pensez-vous que cela comporte des risques ?

24M. G. : Ce mouvement de land grabbing, s’il devient très important, peut être interprété comme un mouvement de défiance par rapport à l’extension du marché alimentaire mondial. Je raisonne par l’absurde : s’il y avait une confiance absolue et générale dans le marché mondial, ce que la pensée libérale prend comme certitude, les anticipations que chacun fait sur les besoins d’importations assureraient l’équilibre anticipé de l’offre et de la demande. Il y aurait, pour cette raison, des capitaux qui investiraient en Afrique dans la production alimentaire ; il y aurait peut-être aussi des intentions de passer des contrats de livraison pluriannuels. Chaque pays conserverait ses droits sur son sol et ne penserait pas à les vendre ou les louer. L’équilibre du marché se ferait essentiellement par la mobilité des produits et le marché assurerait la sécurité alimentaire de chaque pays.

25Or, en 2008, que s’est-il passé en Asie ? Certains pays exportateurs de riz, de peur de ne pas en avoir suffisamment pour leur propre population, ont bloqué les exportations. Il en est résulté une spéculation à la hausse du marché du riz. Désormais, tout pays se méfie naturellement du marché mondial, puisque chaque voisin est capable de bloquer ses exportations et d’arrêter la circulation des biens. La confiance est rompue. Il n’est pas possible, en période de crise, de compter sur le marché international pour assurer la sécurité alimentaire. C’est exactement le raisonnement européen. Lorsque la Russie a fermé les vannes du gaz, parce que l’Ukraine ne payait pas le prix convenu, l’Europe de l’Ouest a été privée momentanément de gaz. Là aussi, la confiance a été rompue. Les enjeux stratégiques sont trop importants pour que l’approvisionnement reste fondé sur la confiance.

26On est habitué à ce que le marché fonctionne dans un bain de confiance parce que le marché dans un espace politique donné est arbitré par des règles, des lois et des mécanismes de justice nationaux ou régionaux. Mais le marché international reste encore un lieu où il est presque impossible de se faire entendre par une quelconque justice.

27Ce qui s’est passé en 2008 pourrait être un point de départ pour la méfiance, voire la défiance vis-à-vis des marchés comme solution à la sécurité alimentaire et pour la recherche de nouvelles solutions. Et donc, dans ce nouveau contexte, l’achat de terres constitue une voie opportune. C’est une forme particulière de mobilité du capital. Il y a certainement d’autres voies, par exemple en matière de mécanismes financiers pour acheter des récoltes de manière anticipée, avec des contrats. Certains pays du Maghreb aimeraient conclure des accords à long terme de commerce international sur la base des avantages comparatifs mutuels. Mais les formules contractuelles ont moins le vent en poupe que des formules classiques d’achat peu anticipé et de stockage, mais qui aboutissent à une volatilité des cours. Il est aisé, par exemple, pour des capitaux moyen-orientaux de préempter une récolte sur le pourtour de la mer Noire et en Russie. Mais s’il y a une sécheresse en Russie, comme cela vient de se produire, la vulnérabilité de l’acheteur lui fait perdre du pouvoir de marché. En conclusion, il faudra donc imaginer des solutions qui permettent de limiter les risques d’insécurité alimentaire.

28J.-J. G. : Vous analysez donc ces nouvelles formes d’investissements dans l’agriculture comme des réponses aux défaillances des marchés mondiaux ?

29M. G. : Oui ! Si des produits aussi stratégiques que l’alimentation circulent mal, les acheteurs chercheront à s’approprier l’appareil de production. La gamme des moyens pour s’assurer un approvisionnement sûr se décline simplement : avoir des stocks stratégiques, être propriétaire de la terre et du fructus (récolte), ce qui n’est pas évident dans un pays étranger qui pourrait être en situation de pénurie. La situation pourrait être très différente selon le mode de production. Les capitaux étrangers peuvent exploiter eux-mêmes avec leurs propres techniques. À l’opposé, ils peuvent être simplement acheteurs. Ils peuvent aussi être propriétaires des semences, des engrais et produits de traitement, des matériels et de la récolte, les agriculteurs étant sous contrat de travail, ce qui est un mécanisme proche de celui des systèmes cotonniers biens connus en Afrique francophone. Il peut y avoir aussi des systèmes imitant les filières cotonnières : crédit de campagne, promesse d’achat de la récolte et contrat sur les techniques de production. Cette formule concilie la stabilisation des revenus des producteurs et des garanties d’achat pour le financier. Elle pourrait intéresser les opérateurs internationaux acheteurs de récolte. Il pourrait y avoir également un financement de mesures de politique agricole aidant les entrepreneurs agricoles africains, en contrepartie de quoi le gouvernement ou les entreprises qui achètent les récoltes aux producteurs garantiraient une livraison aux pays demandeurs. Mais on est mal placé, dans la recherche publique, pour savoir quelles sont toutes les possibilités qu’offrent les mécanismes financiers. Je suis persuadé qu’il y a une gamme étendue de solutions.

30Il faudrait évaluer cette gamme de possibilités en fonction d’au moins deux critères : la sécurité d’approvisionnement pour le pays qui veut acheter et la sécurité de revenu pour les producteurs africains qui acceptent de produire un excédent. Il faudrait aussi s’assurer qu’en cas de pénurie locale, la priorité absolue ne sera pas donnée aux exportations. Il y aurait aussi une certaine rationalité car les capitaux qui veulent s’investir en Afrique ont recours aux producteurs africains plutôt qu’à l’exploitation directe de grandes fermes. L’expérience de la mise en valeur directe dans de grandes fermes au Nigeria dans les années 1980 n’a pas été d’un grand succès. On voulait constituer de grandes entreprises comme en Amérique latine. Mais ce modèle pourrait maintenant devenir techniquement efficace en Afrique !

31J.-J. G. : Quelle a été la viabilité de ces grandes fermes ?

32M. G. : Leur viabilité a été très problématique parce qu’elles ont eu beaucoup de difficultés à maîtriser techniquement la production. Par exemple, le labour profond pour lutter contre les mauvaises herbes fait courir un risque de déstructuration des sols. La maîtrise ne pouvait donc être que très progressive. Aujourd’hui, les techniques de non-travail du sol et de couverture systématique limitent ces risques et permettent d’obtenir de bons rendements. La viabilité n’était pas garantie il y a trente ans, elle le serait mieux maintenant.

33J.-J. G. : Comment voyez-vous la condition de viabilité des investissements dans l’agriculture par rapport à ces deux préoccupations ?

34M. G. : Dès l’instant où l’on adopte un raisonnement en termes de viabilité, deux grands domaines de viabilité sont concernés. D’abord, la viabilité écologique : tout dépend des systèmes de production que l’on veut mettre en place. Si un pays qui est acheteur de terres veut installer une grande agriculture moderne, mécanisée, intensive, il va avoir un problème de maîtrise de la technologie et un problème de vérification de la viabilité de l’agro-écosystème, parce qu’en milieu tropical, comme on l’a vu, les sols sont fragiles. Il faut gérer la viabilité des sols, les ressources naturelles renouvelables, l’eau, les maladies, les ravageurs. Ce n’est pas facile d’obtenir une récolte à haut rendement sans dégrader l’environnement. Ensuite, il y a la viabilité économique : tout dépend du modèle de l’exploitation, modèle de grande entreprise en salariat ou modèle contractuel avec de petits agriculteurs. La viabilité économique dans les grandes exploitations est par ailleurs tributaire de la viabilité écologique parce que l’écologie, c’est le capital naturel.

35Le débat sur le land grabbing peut être vertueux si une forte demande des pays importateurs se traduit non pas par l’accaparement de terres, mais par une stimulation de la production chez les petits producteurs africains, ce qui serait un très bon rendez-vous historique pour l’agriculture africaine. En effet, jusqu’à présent le marché qui s’offrait potentiellement aux petits producteurs était le marché des urbains (étroit et peu solvable). Pratiquement toute l’Afrique a raté la connexion historique entre cette demande urbaine et la production d’un excédent agricole commercialisable. Ce ratage est dramatique pour l’avenir de l’Afrique car c’est un des mécanismes essentiels du développement économique et social. S’il y avait accroissement massif de la demande du marché d’exportation, relayé par une politique agricole qui stimulerait la production, c’est-à-dire qui créerait des conditions économiques stables et en même temps de faible risque pour les producteurs agricoles africains, cela pourrait faire enfin entrer l’agriculture africaine dans un régime de production de surplus pour le marché. Mais ce n’est pas simple. Je ne vois pas les Chinois importer du mil, de l’igname et du taro. Il leur faut du blé, du soja, du riz, du maïs. Il faudrait que l’agriculture africaine s’ajuste aux besoins d’exportation. Il faudrait, pour le riz, aménager et développer des surfaces de bas-fonds qui sont bien maîtrisées par les Africains. Il faudrait aussi faire du riz pluvial en grande quantité, ce qui est plus compliqué. L’articulation entre une demande internationale et une offre locale qui suppose la mise en mouvement technologique de l’agriculture africaine serait une belle histoire. Il faudrait que cela soit un objectif politique.

36J.-J. G. : Une des vertus du land grabbing serait de réhabiliter les politiques agricoles, mais la cohérence entre ce mouvement d’accaparement et la réhabilitation des politiques agricoles est-elle immédiate ?

37M. G. : Il est malheureusement prévisible que les opérateurs de marché ne s’ennuieront pas à passer par une voie complexe des politiques agricoles et de stimulation de l’offre locale. Ils préféreront sans doute essayer d’acheter directement du terrain et recruter des ouvriers, ou bien même, pour les Chinois, de venir avec leurs propres ouvriers qui sont plus dociles que les Africains. C’est la voie presque « naturelle » qui pourrait s’imposer.

38J.-J. G. : Est-ce qu’il n’y a pas un risque d’oublier les agricultures familiales ?

39M. G. : Bien sûr, c’est sans doute le risque principal. Or, l’oubli des agricultures familiales serait un drame absolu parce que l’Afrique étant le dernier continent à connaître la transition démographique et à avoir peu d’industrie et de services, dans les décennies qui viennent, l’essentiel de la population naîtra « dans » l’agriculture et restera « dans » l’agriculture. Car personne ne voit encore comment elle pourrait massivement entrer dans l’industrie et les services. S’il n’y a ni possibilités d’accueil de ces nouvelles populations dans l’industrie et les services, ni possibilités d’accueil dans l’agriculture (en leur donnant du sol, en partageant le sol), et si il n’y a pas de possibilités qu’une partie de cette agriculture, la plus large possible, produise un excédent, un surplus commercialisable, l’Afrique subsaharienne est condamnée à rester un continent de pauvreté rurale, d’autosubsistance, n’entrant pas dans une économie de marché, où les villes continueront à être en partie nourries par l’extérieur. Ce qui serait vraiment un scénario dramatique. C’est encore aujourd’hui le scénario tendanciel !

40Je travaillais ces derniers jours sur le même sujet pour l’Amérique latine où la situation est totalement différente. D’abord, ce sont des capitaux locaux, ou même des capitaux étrangers mais qui ont des relais locaux qui produisent pour exporter. La démographie est différente : elle plafonne. Le nombre de pauvres ne devrait pas trop s’accroître, il pourrait se stabiliser. Il y a un secteur résiduel de pauvreté d’une cinquantaine de millions de personnes, dont la moitié en ville et l’autre dans les campagnes et qui restent à intégrer dans l’économie. Le seul moyen de les intégrer, c’est la réforme agraire. Cela serafacilité par le trend de croissance, notamment des exportations agricoles. Mais pour l’Afrique, qui elle aussi pourrait pourtant exporter, il y a un risque réel d’impasse. Entre l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie, qui a le même problème d’emploi, on comprend qu’existent des voies très différentes de développement de l’agriculture dans chacune de ces économies.

41J.-J. G. : Le scénario tendanciel en Afrique, malgré les investissements agricoles qui se mettent en place, aboutit-il à un avenir pessimiste ?

42M. G. : Oui, je sais qu’il est de mauvais goût d’être pessimiste sur l’Afrique. Il ne faut pas être pessimiste, mais on a le devoir d’être réaliste. On peut se réjouir qu’il y ait une croissance décennale continue mais la croissance future restera entravée tant que le monde agricole ne sera pas intégré à un mécanisme de croissance endogène et de développement intégré, éventuellement tiré par des exportations agricoles vers des pays dont la demande est durable, et relayé par une demande locale. Le land grabbing peut donc, selon la forme qu’il prendra, contribuer à la stagnation ou à la croissance vertueuse de l’Afrique.

Notes

[1]

Michel Griffon et Jean-Jacques Gabas souhaitent remercier Nicolas Courtin, qui a organisé cet entretien.

[2]

Le cerrado est un type particulier de savane que l’on rencontre en Amérique du Sud, notamment au Brésil.

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