La guerre des pauvres par Eric Vuilliard

« La Guerre des pauvres » d’Éric Vuillard

Eric Vuillard

Arles, Actes Sud, 2019. 80 pages

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 Résumé

1524, les pauvres se soulèvent dans le sud de l’Allemagne. L’insurrection s’étend, gagne rapidement la Suisse et l’Alsace. Une silhouette se détache du chaos, celle d’un théologien, un jeune homme, en lutte aux côtés des insurgés. Il s’appelle Thomas Müntzer. Sa vie terrible est romanesque. Cela veut dire qu’elle méritait d’être vécue ; elle mérite donc d’être racontée

 

Recension du Journal La Croix

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Thomas Müntzer avant la bataille de Frankenhausen, gravure sur bois du XIXesiècle. Cet épisode conclut la guerre des paysans allemands, « le soulèvement de l’homme ordinaire », selon Vuillard. / AKG

L’écrivain Éric Vuillard, prix Goncourt 2017, publie un nouveau récit littéraire aux confins de la fiction et de l’Histoire, relatant des luttes sociales du Moyen Âge pas si éloignées des nôtres.

  « Et c’est l’émeute. Le peuple se soulève. » Ancien Régime ? Révolution française ? Commune de Paris ? Révoltes de 2005 dans les banlieues françaises ? Crise des « gilets jaunes » ?… La scène campée par Éric Vuillard, forte comme toutes les autres sous sa plume dans ce livre bref et intense, se passe au Moyen Âge, dans une Prague incandescente. C’est dans une période historique resserrée qu’il a choisi de concentrer son récit, faisant état, à sa manière très visuelle, vivante et réflexive à la fois, de séditions populaires médiévales en Occident.

Si l’écrivain s’attache à l’un de ces soulèvements en particulier, dans le Saint-Empire romain germanique de 1524, il décrit aussi des faits antérieurs de même nature, en Angleterre 150 ou 75 ans plus tôt, avant de revenir à ­Zwickau, parmi les premières villes à avoir introduit la réforme luthérienne, dans la région tisserande de la Saxe, ou en Bohême, où apparaît en 1521 un certain ­Thomas ­Müntzer, prêcheur catholique venu de la région de Leipzig.

De ces moments paroxystiques divers transparaissent l’exemplarité et l’intemporalité. Nul parallèle hasardeux ou anachronique n’est tracé par l’auteur. Il met en perspective des événements vécus isolément par leurs protagonistes. Mais c’est bien ensemble qu’il convient de les saisir, dans leur ferveur et à l’aune de leurs écrasements.

De fait, le champ d’interprétation mental du lecteur peut se déployer bien au-delà de ces quelques petites années, ce livre invitant à une méditation sur la permanence des injustices sociales et humaines, jusqu’à, si l’on veut, notre XXIe siècle mondialisé où plus de 80 % des richesses sont concentrées entre les mains de 1 % des plus fortunés.

 « Le soulèvement de l’homme ordinaire »

Ces révoltes ont aussi un fondement religieux. La chrétienté du XVIe siècle traverse une crise, avec des papes catholiques s’érigeant en princes plus qu’en guides spirituels. Les enjeux de pouvoir y sont habilement instrumentalisés, possiblement tranchés par la qualification d’hérésie. Depuis quelques décennies, la Bible se diffuse en langues vernaculaires grâce à l’essor de l’imprimerie. La Réforme se profile, portant une promesse d’égalité, d’indépendance vis-à-vis de la théocratie européenne instaurée par la papauté, et d’appui idéologique aux volontés insurrectionnelles.

Parmi les agitateurs, Thomas Müntzer, proche de Luther avec qui il rompra, veut aller loin dans l’exigence d’un retour à la simplicité du christianisme biblique. « Il est en colère. Il veut la peau des puissants », résume Éric Vuillard. L’homme porte la parole de Dieu en allemand, « cite l’Évangile et met un point d’exclamation derrière ».

« Mais surtout, à la place du bon peuple de Dieu qu’on invoquait depuis toujours, ce bon peuple muet, pitoyable et consentant, auquel on accordait sa volée d’eau bénite, Müntzer en introduit un autre, plus envahissant, plus tumultueux, un peuple pour de vrai, les pauvres laïcs et paysans. On est loin du gentil peuple chrétien, cette généralité de catéchisme, c’est de l’homme ordinaire qu’il s’agit. Et ce peuple-là pue, il grogne, mais il pense aussi. » Si l’homme est fou et porteur d’excès, ses idées sous-tendront la guerre des paysans allemands de 1524, « le soulèvement de l’homme ordinaire ».

Un traitement cinématographique de l’Histoire

Éric Vuillard, écrivain auquel le Goncourt a apporté une plus large notoriété en récompensant L’Ordre du jour en 2017, offre à nouveau un traitement quasi cinématographique de l’Histoire. Comme dans ce précédent roman, où il proposait de reconsidérer la montée du nazisme à travers les rencontres cruciales de dirigeants politiques à partir de 1933, il relate ici l’enchaînement des scènes d’insurrection et de stratégies comme un réalisateur filmerait un ambitieux plan-séquence avant de zoomer sur tel ou tel détail. Il les accélère même, restituant par cette sensation de vitesse l’emballement de l’Histoire qui dépasse ses acteurs.

À son habitude aussi, l’écrivain décuple la force de son texte en l’accompagnant d’un commentaire en creux, faisant éclore une nécessaire distance critique au sein même de son récit historique. Et il pourra aussi bien déplacer soudainement sa caméra très loin de là, par exemple en Asie centrale à la même époque, pour offrir une épaisseur de contrechamp, et rappeler que la planète connectée l’était avant même d’en avoir conscience.

Il faut le citer longuement pour donner le ton et l’énergie de son approche romanesque. « “Ce ne sont pas les paysans qui se soulèvent, c’est Dieu!” – aurait dit Luther, au départ, dans un cri admiratif épouvanté. Mais ce n’était pas Dieu. C’étaient bien les paysans qui se soulevaient. À moins d’appeler Dieu la faim, la maladie, l’humiliation, la guenille. Ce n’est pas Dieu qui se soulève, c’est la corvée, les censives, les dîmes, la mainmorte, le loyer, la taille, le viatique, la récolte de paille, le droit de première nuit, les nez coupés, les yeux crevés, les corps brûlés, roués, tenaillés. Les querelles sur l’au-delà portent en réalité sur les choses de ce monde.

C’est là tout l’effet qu’ont encore sur nous ces théologies agressives. On ne comprend leur langage que pour ça. Leur impétuosité est une expression violente de la misère. La plèbe se cabre. Aux paysans le foin! aux ouvriers le charbon! aux terrassiers la poussière! aux vagabonds la pièce! et à nous les mots! Les mots, qui sont une autre convulsion des choses. »

 

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Guerre-pauvres-dEric-Vuillard-2019-01-03-1200992916

 

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