La longue solitude : Dorothy Day

 

La longue solitude : autobiographie

Dorothy Day

Paris, Le Cerf, 2018. 426 pages.

9782204127073-5bacc94ec4207

 

« Une nation peut être considérée comme grande quand elle consent des efforts pour la justice et la cause des opprimés, comme Dorothy Day l’a fait par son travail inlassable, fruit d’une foi devenue dialogue et semence de paix dans le style contemplatif de Thomas Merton »

Pape François au Congrès Américain

 

Dans La Longue Solitude, Dorothy Day (1897-1980) entreprend le récit troublant de sa vie, livrant ses expériences intérieures et spirituelles avec pudeur. Elle fait ainsi le récit de ses rencontres, depuis son enfance en Californie dans les années 1900, en passant par les  amitiés sur les bancs de l’université de l’Illinois, jusqu’aux camarades du combat politique, d’abord au sein de la section du parti socialiste de Chicago puis de New York, où elle exerce le métier de journaliste. Et puis, il y a la rencontre. Alors qu’elle fait l’expérience d’une réelle solitude, notamment dans le combat de l’écriture, c’est au creux de ce silence qu’elle trouve le Christ, grâce à qui elle ne sera plus jamais seule. Sa conversion au catholicisme l’amène alors à choisir une plus profonde solitude sociale, élevant seule sa fille Tamar, défendant sa foi dans les milieux communistes et marxistes ― jusqu’à ce qu’en 1932 elle croise la route de son mentor, Peter Maurin, avec qui elle fonde le  » Mouvement des Travailleurs catholiques « . Plus qu’une simple autobiographie, Dorothy Day nous offre ici le récit sincère d’une conversion du coeur, et des pages magnifiques et pleines de compassion sur les opprimés de l’Amérique. Elle nous rappelle que l’Eglise est avant tout celle des pauvres.

 

Nous étions assis ici, en train de parler, quand Peter Maurin est entré.

Nous étions assis ici, en train de parler, quand des files de gens ont commencé à se former en disant : « Nous avons besoin de pain ! ». Nous ne pouvions pas leur dire : « Partez et soyez exaucés ! » S’il y avait eu six petits pains et quelques poissons, nous devions les partager. Il y avait toujours du pain.

Nous étions assis ici, en train de parler, quand des gens sont entrés et se sont installés dans la maison. Que ceux qui peuvent le supporter le supportent. Certains sont partis et cela a fait de la place pour d’autres. Et d’une façon ou d’une autre, les murs ont reculé.

Nous étions assis ici, en train de parler, quand quelqu’un a diot : « Allons vivre à la campagne ! ».

J’ai souvent pensé que cela avait été aussi simple que cela. C’et juste arrivé. Les choses se sont justes passées.

Moi, la femme stérile, je m’étais retrouvée mère joyeuse d’enfants. Il n’est pas toujours facile d’être dans la joie, de garder présent à l’esprit le devoir de se réjouir.

Certains disent que la principale caractéristique du Catholic Worker, c’est la pauvreté.

D’autres disent que c’est la communauté. Nous ne sommes plus seuls.

Mais le mot de la fin, c’est l’amour. A certains moments, pour employer le langage du père Zossima, cela a été rude et terrible ; notre foi même en l’amour a été mise à l’épreuve du feu.

Nous ne pouvons aimer Dieu que si nous nous aimons les uns les autres, et pour nous aimer, il faut que nous nous connaissions à la fraction du pain. Et nous ne sommes plus jamais seuls. Le ciel est un banquet même avec une croûte de pain, lorsqu’il y a des camarades.

Nous avons tous connu la longue solitude et nous avons appris que le seul remède, la seule solution, c’est l’amour, et que l’amour vient avec la communauté.

Tout cela est arrivé tandis que nous étions assis, en train de parler, et cela continue toujours.

Postface de La longue solitude de Dorothy Day

 

Biographie de l’auteur

Dorothy Day (1897-1980)

260px-dorothy_day2c_1916_28cropped29

Après une jeunesse mouvementée et une conversion surprenante, Dorothy Day (1897-1980) devient une des personnalités catholiques les plus marquantes des États-Unis. Son journal, «The Catholic Worker», a défendu le droit des ouvriers et fait connaître l’enseignement social de l’Église.

Elle était, selon «Newsweek», « le cœur et la conscience de gauche du catholicisme américain». Après sa mort, sa réputation aux États-Unis n’a pas diminué, même si, pendant plus de cinquante ans, cette journaliste combattante a suscité bien des controverses. Dans la lignée d’Albert de Mun, puis du mouvement français des prêtres-ouvriers, Dorothy Day a contribué à porter l’étendard de la défense des pauvres et des exclus du pays le plus riche du monde. Sa jeunesse ne fut pourtant pas ui1 exemple de tempérance. Beuveries, orgies, sexe… Dorothy elle- même se trouve souvent en porte-à-faux avec un passé que jamais elle n’a nié, mais qu’elle évoque avec hésitation. Pour une jeune fille plutôt rangée des années 20, cette existence surprend. Mais c’est dans l’errance d’une adolescence tourmentée qu’il faut chercher les racines de Dorothy. Très jeune, elle quitte la maison familiale, prend son indépendance et se tourne résolument vers le marxisme. Déjà, un amour irrésistible pour la condition de vie ouvrière et les opprimés de l’industrialisation la porte.

De petits métiers en travaux précaires, Dorothy découvre la pauvreté, la vie usante des classes laborieuses. Elle se découvre également des dons pour l’écriture et se lance dans le journalisme, dans des journaux socialistes, dès 1916  . «Je voulais aller rejoindre les piquets de grève, je voulais aller en prison, écrire, influencer les autres et laisser ma marque sur le monde.»

En 1917, elle participe avec des suffragettes aux manifestations contre l’entrée en guerre des États-Unis. Elle fait à cette occasion un séjour en prison qui la marque à vie. En 1919, elle se retrouve enceinte et se fait avorter. Là encore, cet acte lui laissera le goût amer d’une lente descente aux enfers. Sa vie débridée à New York la met dans un état d’intense insatisfaction. Les doutes sur son existence l’assaillent. En 1925, Dorothy a la grande joie d’accoucher d’une petite fille, Tamar, qui tiendra une place privilégiée dans son existence. À l’étonnement général, elle se tourne vers Dieu et la religion catholique, qu’elle avait pourtant si ardemment combattue. Et, en 1927, elle se fait baptiser. Sa conversion ne lui fait pas abandonner certaines de ses convictions, mais elle renonce à sa vision marxiste de la société : « J’étais toujours opposée au capitalisme et à l’impérialisme et voilà que je passais à l’opposition. Mais je voulais être pauvre, chaste et obéissante. J’aimais, et comme toute femme qui aime, je voulais être unie à mon amour ».

Sa rencontre avec Pierre Maurin, un philosophe ouvrier itinérant, bon connaisseur de l’enseignement social de l’Église, lui permet de trouver enfin sa voie. Jusqu’à sa mort en novembre 1980, Dorothy essaie, souvent avec succès, de faire se rencontrer ses valeurs religieuses et politiques. Le Mouvement catholique ouvrier, créé avec Pierre Maurin, est à l’origine du combat pour la justice sociale défendu par les catholiques américains. Sans relâche, Dorothy plaide pour la paix, le souci des chômeurs, et «l’esprit de don». Ses «Maisons de l’hospitalité», créées aux quatre coins du pays, accueillent et nourrissent des milliers de chômeurs, mis sur le pavé par la crise de 1930. Les «fermes communautaires» accueillent bon nombre d’enfants défavorisés. Mais c’est à travers son journal, « Catholic Worker » qui paraît tout au long du siècle, qu’elle fait prendre conscience aux catholiques américains de leur responsabilité envers les pauvres. Travaillant sans cesse, Dorothy puise dans sa dévotion aux saints et à la Vierge la force de continuer.

Taxée à tort de marxiste, elle conserve jusqu’au bout sa croyance indéfectible en l’autorité doctrinale de Rome. D’un grand respect envers la hiérarchie ecclésiale, et fondant toujours son action sur les Évangiles, elle est celle qui a su convaincre les Américains de la force de l’enseignement social de l’Église.

 

BIOGRAPHIE

1897 : Naissance à Brooklyn.
1917 : Séjour en prison.
1927 : Conversion et baptême.
1932 : Rencontre de Pierre Maurin.
1933 : Création du «Catholic Worker», du Mouvement catholique ouvrier et de l’école ouvrière.
1934 : Ouverture de la première ferme communautaire.
1965 : Voyage officiel au Vatican.
1980 : Mort à New York.

 

https://croire.la-croix.com/Definitions/Lexique/Doctrine-sociale/Dorothy-Day

++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

Dorothy Day

day.jpeg

Dorothy Day (1897-1980) est une journaliste et une militante catholique américaine. Elle devenue célèbre pour ses campagnes publiques en faveur de la, justice sociale, des pauvres, des marginaux et des sans-abris.

Née dans une famille épiscopalienne peu pratiquante, elle perd la foi puis devient une journaliste radicale, proche des milieux anarchistes et de l’ultra-gauche américaine. Après une vie de bohème et au moins un avortement, elle donne naissance à une fille, Tamar Theresa, et se convertit au catholicisme. Avec Peter Murin, elle fonde le Catholic Worker Movement (« Mouvement catholique ouvrier »), qui défendait la non-violence et l’hospitalité envers les exclus de la société. Fervente dans sa foi, elle a aussi défendu l’orthodoxie morale chrétienne lors de la révolution des années 1960.

Elle a reçu le prix Pacem in Terris en 197. En 1996, le film Entertaining Angels: The Dorothy Day Story a été réalisé sur sa vie. Sa cause en béatification a été ouverte en 2000 par le Pape Jean-Paul II.

Biographie

Dorothy Day Sa famille est décrite par un biographe comme « solide, patriotique et de classe moyenne ». Son père, John Day, était Scotch-Irish, et sa mère Grace d’ascendance anglaise.  Ses parents se sont mariés dans uneéglise épiscopale à Greenwich Village (quartier de Manhattam) où Dorothy Day passera beaucoup de temps une fois adulte.

À partir de Dorothy Day fréquente l’Université de l’Ilinois à Urbana-Champaign grâce à une bourse mais abandonne ses études au bout de deux ans et part vivre à New York. Étudiante peu motivée, elle lit néanmoins beaucoup, elle écrit pour des journaux socialistes (The Masses, The LiberatorThe Call) et s’engage dans des mouvements pacifistes et en faveur du droit de vote des femmes.. Elle passe plusieurs mois à Greewch Village où elle fréquente le dramaturge Eugene O’Neill.

Day vit alors une vie de bohème, subissant au moins une fois un avortement. Le roman un  semi-autobiographique The Eleventh Virgin (1924) (La Onzième Vierge), livre qu’elle a plus tard regretté d’avoir écrit, relate cette période de sa vie.

Conversion au catholicisme

Alors qu’elle est agnostque la naissance de sa fille Tamar Theres provoque chez elle un réveil religieux. Son baptême a lieu en décembre 1927 dans l’église Our Lady Help of Christians à Staten Island  et elle reçoit la confirmation en décembre 1928. Par la suite, Day commence à écrire pour des journaux catholiques tels que Commonweal et America.

Le Catholic Worker Movement (Mouvement catholique ouvrier) commence par la création du journal The Catholic Worker dont le but était de promouvoir la doctrine sociale de l’Eglise. Des « maisons de l’hospitalité » se développent dans les quartiers pauvres de New York, ainsi qu’une série de fermes où des chrétiens vivent en communauté. Ces bâtiments sont ouverts à tous les pauvres qui souhaitent avoir un toit pour vivre7. Day vit pendant un certain temps dans le Spanish Camp d’Annadale (Staten Island), aujourd’hui démoli. Le mouvement se propage rapidement dans d’autres villes aux Etats-Unis, au Canada et au Royaume-Uni ; plus de 30 communautés indépendantes mais affiliées au CW avaient été fondées en 1941. Aujourd’hui, il existe plus de cent communautés, y compris en Australie, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Irlande, au Mexique, en Nouvelle-Zélande et en Suède. Day a aussi été membre de l’Industrial Workers of the World. elle gagne le respect d’un nombre significatif de catholiques américains et s’attire dans le même temps les éloges de leaders de la contre-culture américaine : Abbie Hoffman parlait d’elle comme de la première hippie. Cependant, bien que Dorothy Day se soit engagée en faveur des droits des femmes, de l’amour libre et du contrôle des naissances  dans sa jeunesse, elle s’est opposée à la révolution sexuelle des années 1960.  Elle avait une attitude progressiste en ce qui concerne les droits économiques et sociaux mais défendait une morale catholique orthodoxe. Son attachement à l’Église ne l’empêchait pas, en revanche, de critiquer certains notables catholiques, dont des membres du clergé.

En 1971, Day obtient le prix Pacem in Terris, décerné chaque année depuis 1964 en mémoire de l’encyclique de 1963 Pacem in Terris (en français Paix sur Terre) du pape Jean XXIII. Elle reçoit de nombreux prix.

Elle meurt à le 29 novembre 1980 à New York et a été enterrée dans le cimetière de la résurrection à Staten Island. Sa cause en béatification a été ouverte en 2000 par le pape Jean-Paul II.

Héritage

Son autobiographie, The Long Loneliness (La Longue Solitude), a été éditée en et son bilan concernant le Mouvement catholique ouvrier, Loaves and Fishes, en 1963. Un film, Entertaining Angels: The Dorothy Day Story, a été produit en 1996. Le rôle de Day y est interprétée par Moira Kelly et Peter Maurin par Martin Sheen, deux acteurs plus tard connus pour leurs rôles dans la série télévisée américaine A la Maison Blanche. Fool for Christ : The Story of Dorothy Day, un one-woman-show de Sarah Melici, a été présenté en première en 1998. Le premier documentaire complet sur la vie de Dorothy Day, Dorothy Day: Don’t Call Me A Saint, réalisé par Claudia Larson, a été présenté en première le 29 novembre 2005 à l’Université Marquette, où des écrits de Day sont conservés, et en 2006 au Festival du film de TriBeCa. Les journaux intimes de Dorothy Day, The Duty of Delight: The Diaries of Dorothy Day, édités par Robert Ellsberg, ont été publiés par la Marquette University Press en 2008.

Elle a en outre reçu des titres et récompenses posthumes. En 2001, elle a été introduite dans le National Women’s Hall of Fame HALL OF fame (Seneca Falls, New-York).

En 2018, un café-atelier associatif appelé Dorothy , explicitement chrétien, a ouvert à Paris, dans le quartier de Ménilmontant.

Publications

La Longue Solitude, Editions du Cerf, 2018.

Bibliographie

Richard J. Devine et Richard Wolff (traduit de l’anglais par Georges Joseph-Henri), Dorothy Day – Le mouvement catholique ouvrier aux États-Unis, Beauchesne, 1994

Nusia Matura, Cinquante ans au service des pauvres et des démunis, En mémoire d’Elles, n°70, juin 1996.

Gregory Baum, Chrétiens dans la mouvance anarchiste. Revue Relations/Centre justice et foi, n°682, février 2003, 

Elisabeth Geffroy, Baudouin de Guillebon, Floriane de Rivaz, Dorothy Day. La révolution du cœur, Tallandier, 2018, 256 p. 

++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

Aristide Pierre Maurin

18880102_117633727126

Aristide Pierre Maurin, également connu sous le nom Peter Maurin, est le co-fondateur aux États-Unis, avec Dorothy Day, du Catholic Worker Movement.

 

Biographie

Aristide Pierre Maurin est né à Oultet, hameau de la commune de Saint- Julien-du-Tournel le 9 mai 1877 dans une famille de paysans pauvres. Il est le premier né d’une famille de 24 enfants issus de deux mariages. À cinq ans, il entre à l’école du village où il reste jusqu’à quatorze ans. Il passe alors le Certificat d’Études puis, à partir de 1891, il poursuit sa formation à Mende, au pensionnat Saint Privat dirigé par les Frères des Ecoles chrétiennes. Chez les frères, Pierre reçoit une formation classique, théologique, religieuse et pédagogique. Il a envie d’enseigner et devient lui-même Frère en 1895 après plusieurs années de préparation à Paris et aux alentours. Il est affecté dans différents établissements scolaires de la région jusqu’à son service militaire en novembre 1898. Il découvre le journal Le Sillon et le mouvement du même nom, fondé par Marc Sangnier. Pierre adhère à cette organisation. Ses vœux temporaires s’achèvent en 1903 : il ne les renouvelle pas. Il milite dans Le Sillon pendant quelques années surtout en participant aux réunions militantes et en vendant le périodique dans les rues de Paris. Mais quelques années après, une crise intervient au sein de l’organisation : Pierre ne partage pas l’enthousiasme de Sangnier pour les organisations syndicales. Par ailleurs, le conflit entre l’Église et l’État provoque la scission de ses idées avec celles du Sillon et Pierre démissionne du mouvement en 1906. Placé dans l’armée de réserve à la fin de son service militaire obligatoire, il avait effectué une période d’exercice d’un mois en 1904. En revanche il ne répond pas à sa convocation de 1908. Il échappe aux recherches de la police pendant quelques mois puis il quitte la France pour le Canada en 1909. Il sera finalement déclaré insoumis en 1911.

Il y a deux raisons à ce choix : Le Canada est un pays sans conscription et d’autre part le gouvernement canadien a lancé une grande campagne en faveur de l’immigration. Il  vend des terres et des fermes à des prix dérisoires. Pierre s’établit dans la Saskatchewan, avec un associé rencontré pendant le voyage. Deux ans après, l’associé décède accidentellement et Pierre abandonne l’exploitation qu’il ne peut plus assurer seul. Il parcourt le Canada comme ouvrier agricole, puis terrassier creusant des canaux d’irrigation, tailleur de pierre, poseur de rails etc. Enfin, en 1911, il se décide à passer aux Etats-Unis qu’il parcourt en fonction des emplois qu’il trouve dans les mines de houille, les mines de plomb, les aciéries, les scieries, une briqueterie etc.  On le voit en Pennsylvanie, en Ohio, en Iowa, à Chicago, à Decatur, à Saint-Louis, à New York. En 1913, il prend le train « à crédit », comme il dit. On le met quelques jours en prison. À sa sortie, il reprend ses voyages à travers les États de la Prairie, toujours en effectuant des travaux mal rémunérés et précaires. Enfin, il revient à sa vocation de professeur à partir de 1917. Des enseignants de langue française sont engagés dans l’armée du fait de l’entrée en guerre des États-Unis. Cependant les besoins existent toujours. Pierre est sollicité par des particuliers. Il donne alors des cours de français, à domicile puis dans une petite école qu’il ouvre à Chicago, employant plusieurs professeurs. Pour la première fois, c’est une relative aisance. Mais Pierre donne l’essentiel de ses gages à des pauvres ou à des communautés charitables. Chacun le rémunère selon ses possibilités. Il en sera ainsi jusqu’à sa mort.

En 1925, il se fixe principalement à New York mais il continue à sillonner le pays pour y exposer sa conception idéale du monde et la manière d’y parvenir. Il organise des réunions contradictoires pendant lesquelles il rappelle les principes de l’Évangile. Il interpelle même les Évêques pour qu’ils fassent « cliqueter les encycliques »6. Il fréquente assidûment les bibliothèques et étudie l’histoire, l’économie, la philosophie. Mieux que ses interlocuteurs il a lu Proudhon, Marx, Lénine, Kropotkine, etc . Il prône un ordre social imprégné des valeurs chrétiennes et il  s’emploie à diffuser ses idées. Il le fait partout où l’occasion se présente, dans les paroisses, dans les Universités, chez les Rotariens et même dans les rues et dans les parcs. Ainsi, Pierre devient un propagandiste connu, admiré par les uns, craint par les autres. On l’invite à présenter ce qu’il appelle ses « petites compositions ». Car Pierre écrit régulièrement pour formaliser sa pensée. Certaines conférences sont imprimées par des disciples généreux et  diffusées gratuitement à plusieurs centaines d’exemplaires.

Catholic Workers

4370550

C’est en pleine crise économique que Pierre, qu’on appelle désormais Peter, rencontre une journaliste, Dorothy Day, ancienne communiste, reporter au Socialist Call et à New Masses. Elle s’est convertie récemment au catholicisme. Elle vient de mener pour le journal Commonweal une enquête auprès du Conseil des chômeurs à Washington. Elle y a vu le défilé des marcheurs de la faim, délégués miséreux des chômeurs et des pauvres qui, bannières déployées implorent l’aide des autorités et le soutien de la population. Dorothy s’est sentie fortement pressée de secourir cette pauvreté grandissante. Peter Maurin a lu les articles publiés par Dorothy et il sent qu’elle partage beaucoup de ses idées. Il souhaite la voir et se rend chez elle. Leur premier entretien est le prélude à de  longues heures de conversation, quasi quotidiennes, qui commencent alors. En pédagogue avisé, Peter complète la formation de Dorothy sur le plan religieux, économique, politique.). Peter Maurin pousse son interlocutrice à se tracer également un programme d’action. Etant journaliste, elle devrait éditer un périodique destiné aux hommes de la rue dans le langage des hommes de la rue.

Ainsi est créé The Catholic Worker, un journal dont le premier numéro sort le 1er mai 1933. Son tirage atteint rapidement 25 000 exemplaires ; 110000 sont diffusés en un an (Sheehan). Dorothy y rend compte des questions posées par la crise, le chômage, la pauvreté, la détresse des sans-abri, les conditions de travail. Peter préfère de beaucoup  dire comment devrait et pourrait être le monde. Pour ce faire, il propose  trois types d’action : des « discussions autour d’une table, la création de maisons d’hospitalité et la fondation d’universités rurales ».

En 1936, il publie ses « petites compositions » sous la forme d’un livre, « Easy Essays », réédité plusieurs fois jusqu’à aujourd’hui. Peter propose une réponse globale à la crise économique qui frappe l’Amérique, avec le chômage et la misère. Il prône une pauvreté librement consentie, communautaire, accompagnée d’un retour à la terre et à quelques valeurs simples. La devise de sa « révolution verte » tient en trois mots « culte, culture, agriculture ». Peter s’exprime le plus souvent sous forme d’aphorismes, dans une langue très simple pour être comprise par le plus grand nombre.

Il aborde de multiples sujets qui attirent l’attention sur le programme de l’église pour la « reconstruction d’un ordre social », en se fondants sur les encycliques, spécialement Rerum Novarum   et Quadragesimo Anno de Pie XI (1931). Les Essays et les articles de Peter sont décapants. « Je veux du changement, un changement radical » écrit-il. Cela concerne l’église : «Il faudra bien que l’église romaine fasse autre chose que temporiser ; il faudra qu’elle traduise en actes une partie du dynamisme de son message. Faire exploser la dynamite d’un message est la seule façon de rendre le message dynamique. Si l’église catholique n’est pas aujourd’hui la force sociale dominante et dynamique, c’est que les penseurs catholiques n’ont pas su faire exploser la dynamique de l’église ». Les banquiers et les classes supérieures ne sont pas épargnés : « Lorsque les comptes bancaires sont la norme des valeurs, la classe supérieure établit la norme. Lorsque la classe supérieure ne se soucie que d’argent, elle ne se soucie pas de culture. Et quand personne ne se soucie de culture, la civilisation se désintègre ». La radicalité des mesures préconisées par Peter a un aspect « utopiste anarchiste ».  Par exemple, pour éviter l’inflation Il préconise une loi rendant « immédiatement illégaux tous les intérêts sur l’argent prêté ». Quant au principal de la dette il ne sera remboursé par les emprunteurs qu’à raison « de un pour cent pendant une période d’une centaine d’années » ! Proposition radicale sans doute, utopique certainement. Avec Dorothy Day, il réalise ce qu’il a imaginé depuis de nombreuses années : Les « Maisons d’hospitalité ». « Nous avons besoin des Maisons d’hospitalité pour donner aux riches l’opportunité de servir les pauvres ».  Elles offrent hébergement et travail aux chômeurs, aux migrants, aux veuves et aux miséreux. Pour Peter, «  le devoir d’hospitalité n’est ni enseigné ni pratiqué dans les pays chrétiens ». C’est d’autant plus paradoxal que ça l’était dans l’église primitive et que « c’est toujours pratiqué dans les pays musulmans ». Peter déplore cette situation auprès des évêques, dont en vain il sollicite l’aide pour financer son projet. Finalement, ce sont surtout des donateurs laïcs qui ont fourni l’argent nécessaire à la création des « Maisons d’hospitalité ». Aujourd’hui, les communautés de Catholic Worker  sont au nombre de 208 aux États-Unis et elles existent  dans 28 pays. Beaucoup d’entre elles portent le nom de Peter, ou celui de Dorothy voire celui des deux fondateurs. Il n’y a pas de « siège » du mouvement Catholic Worker et chaque maison est indépendante. Si bien que chacune a sa personnalité. La plupart revendiquent une obédience catholique mais certaines sont interreligieuses et le multiculturalisme se développe. Elles vivent de dons en espèces ou en nature, de la vente de produits fabriqués ou cultivés par la communauté, mais aussi des salaires de ceux qui peuvent travailler à l’extérieur. Dans les fermes, la part d’autoconsommation est prépondérante.

Ainsi, l’œuvre de Peter Maurin se poursuit à travers le monde : ses livres se lisent encore,  le journal Catholic Worker se vend toujours et les communautés sont bien vivantes. Des biographies et des travaux universitaires, sont consacrés régulièrement au mouvement.

Peter est décédé en 1949, dans la pauvreté, et si l’on peut encore voir sa tombe au cimetière Saint John, à Quenns, on peut regretter que ce Lozérien atypique soit quasi ignoré en France. Ses archives sont conservées à l’Université Marquette. Aux États-Unis, son nom est encore connu bien qu’il soit un peu éclipsé par celui de Dorothy Day. C’est pourtant elle  qui appelait  Peter Maurin « le Saint François des temps modernes ».

Source

Ellis Marc H. « Peter Maurin, prophet in the twentieth century », Paulist Press, New York/Ramsey, 1981

Maurin, Peter, Easy Essays, Catholic Workers reprint series, Wipf & Stock, Eugene, Oregon, 2010

Arthur Sheehan, Peter MaurinGay Believer, New York, 1959.

Baum, Gregory, Chrétiens dans la mouvance anarchiste, Revue Relations/Centre justice et foi, no 682, février 2003.

Day, Dorothy, La longue solitude, Les Editions du Cerf, Paris, 1955, 373 pages.

1860dorothydayc_00000001108.jpg

 

 

 

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s