Les croix de bois de Roland Dorgelès

Les Croix de Bois

Roland Dorgelès

Paris, Gallimard, 1919.

Un témoignage bouleversant sur la vie des poilus par Roland Dorgelès

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Mis à jour le 16/03/2018 à 18:43

LES ARCHIVES DU FIGARO – Il y a 45 ans s’éteignait Roland Dorgelès, le romancier des Croix de Bois, un récit poignant de la vie des soldats et surtout de l’horreur de la guerre. En 1919, Le Figaro consacre une critique élogieuse du roman qui connaît immédiatement un retentissant succès.

Publié une première fois, dans notre dossier consacré aux écrivains combattants de la Grande Guerre, nous vous proposons de lire ou (relire) cette critique à l’occasion de la commémoration de la mort de l’écrivain, le 18 mars 1973.
Journaliste engagé au front comme fantassin Roland Dorgelès commence à écrire Les Croix de bois, en 1918, à partir de notes prises sur le vif et de la correspondance adressée
à sa maîtresse et à sa mère. Ce roman obtient le Prix Femina en 1919.

Une littérature du front

Mobilisés ou engagés volontaires, de nombreux écrivains témoignent des combats et de la vie dans les tranchées. Cette littérature du front triomphe auprès du public et surtout des jurys littéraires. Ces romans ont une valeur documentaire, ils sont des témoignages précieux.
La rubrique littéraire du Figaro de l’époque consacre des critiques sur ces romans couronnés par le Goncourt ou le Femina. Voici celle consacrée aux Croix de bois de Roland Dorgelès.

Tranchees

En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la BnF

Article paru dans Le Figaro du 20 avril 1919.

La première et même la seconde année de la guerre, comme nous n’avions pas encore perdu le goût des enquêtes, et que la main d’œuvre, si j’ose m’exprimer ainsi, ne manquait pas pour ce genre de reportage, on interrogeait volontiers les auteurs dramatiques sur les destinées prochaines du théâtre, et les hommes de lettres sur la littérature de demain.

Il peut arriver que les grands événements qui bouleversent le monde modifient après coup toutes les valeurs de l’imagination, lui révèlent des beautés qu’elle ne soupçonnait pas, au moins des points de vue de beauté, produisent enfin une poésie nouvelle; mais cet heureux accident n’est point fatal; au lieu que, fatalement, une révolution, une guerre ajoutent à notre répertoire déjà si chargé quelques-unes de ces pauvres idées générales hâtives, mal conçues, téméraires et, est-il besoin de le dire? fausses de naissance; quelques-unes de ces images banales avant même d’avoir passé dans le courant, monnaies aussitôt frustes que frappées; quelques unes de ces phrases toutes faites, ou clichés, qui causaient à Flaubert une joie énorme, et ne sauraient causer qu’une grande tristesse à tous ceux que ne hante point le démon littéraire de la perversité. En d’autres termes, il peut arriver, si les dieux s’en mêlent, que les catastrophes de l’histoire profitent au génie humain; il arrive certainement qu’elles contribuent à l’enrichissement de notre sottisier.

Aussi me souvient-il qu’un critique sans illusions répondit à l’un des enquêteurs: «Il serait sacrilège de souhaiter que la guerre dure éternellement; mais l’avantage littéraire d’une guerre longue est que toutes les bêtises auront été dites avant la fin.» Cette réponse, qui semble au premier abord une impertinence, est tout le contraire: elle suppose qu’un jour peut venir où toutes les bêtises auront été dites, et où l’on s’abstiendra même de les répéter; C’est de la présomption, aux deux sens du mot.

Les livres de guerre, après, il est vrai, quelques semaines d’hésitation, recommencent à paraître de tous les côtés.

Le même censeur, goûtant peu la médiocre littérature de guerre qui a longtemps sévi chez nous après la guerre courte de 1870, témoignait aussi l’espoir que, grâce à la guerre longue, nous échapperions à ce fléau, et qu’on ne voudrait plus entendre parler de livres de guerre une fois l’armistice conclu. Il en sera de ce pronostic comme de toutes les prophéties qu’on nous a servies depuis quatre ans. Je ne reviens pas sur la gestion du sottisier; mais les livres de guerre, après, il est vrai, quelques semaines d’hésitation, recommencent à paraître de tous les côtés.

Ne nous plaignons pas. Ceux qui avaient paru pendant les hostilités forment une collection sans doute trop vaste, effrayante, mais incomparable, de documents qu’il faut bien cette fois appeler humains, et l’on sait que ce n’est point leur seule valeur. Ceux qui paraissent maintenant ont déjà une physionomie différente, une perspective moins proche et, si l’on peut dire, moins japonaise. La première ombre du passé commence d’envelopper sans les obscurcir et de fondre sans les brouiller les souvenirs de ces combattants à peine démobilisés d’hier, dont le premier mouvement a été de s’asseoir à leur table de travail et d’écrire. C’est un moment unique, insaisissable, où la mémoire usurpe déjà le rôle de la sensibilité, où la sensibilité, en se dépouillant trop tôt et comme à regret de ce qui la fait frémir encore, ébranle la mémoire, ordinairement plus impassible, et lui communique ses dernières vibrations.

  1. Roland Dorgelès sait peindre et animer, il a de la verve et de l’humeur.

Ce moment insaisissable de la mémoire et de la sensibilité, il semble que M. Roland Dorgelès l’ait saisi, et c’est ce qui fait le prix de son livre, les Croix de bois. M. Roland Dorgelès, qui, avec une modestie rare, se qualifie de débutant, et qui cependant a déjà publié, en collaboration avec M. Régis Gignoux, un fort plaisant livre intitulé: La Machine à finir la guerre, M. Roland Dorgelès a, sans doute, beaucoup de talent; il sait peindre et animer, il est coloriste, il a de la verve et de l’humeur, de l’âpreté, de la crudité, le don du rire et le don des larmes; mais ce n’est pas d’abord de son talent qu’il s’agit, c’est de l’accent qu’il a pu lui donner aujourd’hui à une minute précise, et avant de louer son œuvre, il fallait en faire le point.

Il l’a fait lui-même, au début du dernier chapitre «C’est fini. Voici la feuille blanche sur la table, et la lampe tranquille, et les livres… Aurait-on jamais cru les revoir, lorsque l’on était là-bas, si loin de sa maison perdue? La vie va reprendre… Les souvenirs atroces qui nous tourmentent encore s’apaiseront, on oubliera, et le temps viendra peut-être où, confondant la guerre et notre jeunesse passée, nous aurons un soupir de regret en pensant à ces années-là.» M. Roland Dorgelès va jusqu’à écrire, un peu plus loin «Je me souviens de nos soirées bruyantes, dans le moulin sans ailes». Je leur disais «Un jour viendra où nous nous retrouverons, où nous parlerons de nos misères et nous dirons avec un sourire: «C’était le bon temps». Avez-vous crié, ce soir-là, mes camarades!»

La mort est à chaque page avec toutes ses épouvantes et toute son ordure.

On comprend sans peine qu’ils aient crié; et quels cris leur ferait pousser encore ce mot inattendu, quels cris ferait-il pousser à M. Roland Dorgelès lui-même, si ce n’était pas un combattant qui l’eût lâché, si c’était un de ces littérateurs de l’arrière auxquels il ne paraît pas que M. Dorgelès et ses camarades vouent des sentiments fort sympathiques! Mais ceux qui ont fait la guerre où on la faisait ont le droit de tout dire, et ce sont justement ceux de leurs mots qui nous étonnent plus, qui ont aussi pour nous plus de sel et de signification.

Celui-ci, qui pourrait être odieux, devient héroïque, mais plus encore touchant, lorsqu’il est ingénument prononcé par l’un de ceux que M. Georges Duhamel a pour jamais proclamés les martyrs, et qui a vivement ressenti toutes ses souffrances, qui ne s’est pas fait un point d’honneur de nous les taire. Quel goût ardent, quel goût avoué de la vie chez tous ces jeunes hommes qui en faisaient le sacrifice toujours sans hésiter, mais quelquefois en pleurant! Nous les en admirons, et surtout nous les en aimons davantage car nous sommes de ceux à qui l’Iphigénie de Racine semble un peu trop surhumainement bien élevée, et nous préférons celle d’Euripide qui regrette les douceurs nuptiales qu’elle n’a point connues, nous préférons la jeune captive qui ne veut pas mourir encore.

«Je vous ai entendus rire, jamais pleurer.»

Roland Dorgelès, Les Croix de feu.

Émile Zola intitulait par antiphrase la Joie de vivre celui de ses romans où il a le plus lourdement accumulé toutes les raisons que nous pourrions avoir de ne plus vouloir vivre, si notre grand maître n’était l’instinct de la conservation. De même, dans ce livre de M. Roland Dorgelès, où la mort est à chaque page avec toutes ses épouvantes et toute son ordure, dans ce livre dont le titre même évoque la mort et l’image des cimetières sans grilles ni murailles, des cimetières illimités où hélas! il y a des morts- ce n’est pas comme le cimetière de l’Oiseau bleu,- dans ce livre qui devrait être sinistre et qui n’arrive pas même à être morose, partout éclate le désir de vivre, le désir et souvent la joie.

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«Une telle joie était en vous, écrit M. Roland Dorgelès, qu’elle dominait les pires épreuves. Dans la boue des relèves, sous l’écrasant labeur des corvées, devant la mort même, je vous ai entendus rire, jamais pleurer.» (Pourquoi dit-il «jamais pleurer», quand il n’a pas eu la fausse pudeur de nous cacher leurs larmes?) Il ajoute «Etait-ce votre âme, mes pauvres gars que cette blague divine qui vous faisait plus forts?» M. Roland Dorgelès, qui était là, témoigne donc de la bonne humeur des poilus. C’est une question qui a donné lieu durant quatre années à des controverses interminables, parce qu’elle était agitée d’ordinaire par des gens pleins de bonnes intentions, mais qui, à rebours de M. Roland Dorgelès étaient que ailleurs que là.

On mettait les poilus hors d’eux quand on imprimait dans les journaux de l’arrière que leur vie, grâce à cette vieille gaîté française, était «une perpétuelle rigolade». On ne leur faisait pas beaucoup plus de plaisir quand on parlait avec componction de leur sérieux, de leur noble gravité, ou, pour m’exprimer plus familièrement, quand on avait l’air de croire qu’ils la faisaient à la pose. Je ne dirai pas que la vérité est entre ces deux extrêmes je n’ai pas voix au chapitre; mais il me semble que l’auteur des Croix de bois a dû donner la note juste, et l’on est bien aise de ne trouver dans son livre ni une gaîté d’opéra-comique, ni ce rire sardonique et qui fait mal à entendre.

La joie, d’ailleurs entrecoupée, des jeunes héros de M. Roland Dorgelès est naturelle, spontanée, saine. Elle est vraie, et elle rend son livre plus vrai que d’autres auxquels on pourrait le comparer, parce qu’elle le rend plus divers et plus humain. Car enfin, les Croix de bois, c’est le même livre que le Feu, c’est le journal d’une escouade mais, quelle différence, et comme le Feu est moins vrai parce qu’il ne l’est que d’un seul côté et que les contrastes y manquent!

  1. Anatole France a écrit, il y a quelques années, un ingénieux parallèle de la vérité et du mensonge, où il remontrait que la grande misère de la vérité et sa raison d’être toujours vaincue est qu’elle est simple et une, au lieu que le mensonge est multiple et somptueux. Notre bon maître avait raison pour le cas particulier qu’il envisageait; mais, plus généralement, le réel, qui est une création de la nature, participe de sa prodigalité et est innombrable; le faux ou le convenu, qui est une création de l’homme, se trahit par son indigence et par son unité. C’est comme sa marque de fabrique. Je crois à première vue le livre de M. Dorgelès plus vrai que celui de Barbusse, parce que j’y aperçois une diversité plus ondoyante et que je n’y sens aucun parti pris.

Je ne nie pas que M. Henri Barbusse n’ait plus d’expérience, d’autorité, voire de littérature que son jeune confrère, et je ne veux point, au surplus, m’attarder à un jeu de comparaison qui pourrait n’être pas sans danger, autant pour M. Roland Dorgelès que pour moi-même. Je n’ignore pas que, si l’on se permet la réserve la plus légère sur l’œuvre de M. Henri Barbusse, on se fait traiter de réactionnaire- ou de poule mouillée, ce qui est encore plus désobligeant. Je m’en consolerais si j’étais seul en cause, mais je crains de faire tort à M. Roland Dorgelès en donnant indirectement à croire par mes éloges, qu’il a arrangé ses tableaux de la guerre, ménagé les nerfs de ses lecteurs ou de ses lectrices.

Rien ne serait plus faux. Il n’a aucune timidité, sa sincérité est absolue. Il ne se complait pas dans l’horreur mais il ne compose pas avec elle, et ce qui ne peut-être dit que brutalement, il le dit brutalement. Son langage n’est pas précisément recherché ni bégueule. Si parfois il n’appelle pas les choses par leur nom, c’est qu’il préfère les équivalents que l’argot leur a donnés et qui font vertement image. Les sujets les plus scabreux ne l’effraient point, et l’un des meilleurs chapitres de son livre, La Maison du bouquet blanc, tiendrait le coup (comme on dit) à côté de La Maison Tellier. Il y a moins de gros comique et un drame plus poignant dans La Maison du bouquet blanc. J’espère que je viens de rétablir la réputation de M. Roland Dorgelès, après avoir risqué de la compromettre.

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Repères biographiques

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Roland Dorgelès est né Roland Lecavelé à Amiens le 15 juin 1885. Il débute des études à l’École des Arts décoratifs et fréquente la bohême de Montmartre. Il rencontre Guillaume Apollinaire, Mac Orlan, Max Jacob. Dès 1913 il opte pour le journalisme et collabore à L’Homme libreque dirige Clemenceau. En 1914, il est engagé volontaire dans l’infanterie. En 1919, il publie Les Croix de bois dans lequel il décrit la vie des poilus. Immense succès qui lui vaut à la fois la gloire et le Prix Femina 1919. En 1929, Roland Dorgelès entre à l’Académie Goncourt et en devint président en 1954. Correspondant de guerre en 1939-1940, il raconte son expérience dansRetour au front (1940), Carte d’identité(1945) et Bleu horizon(1949). Roland Dorgelès continue à écrire jusqu’à sa mort le 18 mars 1973.

Roland Dorgeles

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