Jeanne d’Arc et Georges Bernanos

Jeanne relapte et sainte

Georges Bernanos

Paris, Plon, 1934.

 

418LB4y0SyL._SX323_BO1,204,203,200_

 

Quatrième de couverture

Loin de toutes les récupérations, dans cette contemplation de la figure de Jeanne, Bernanos réunit trois traits qui lui sont chers : l’enfance, l’héroïsme et l’angoisse. Ces étapes de la brève existence de la Pucelle ont inspiré au grand romancier son oeuvre peut-être la plus passionnée et la plus pure, la plus concise et la plus mystérieuse. En Jeanne d’Arc se retrouvent incarnés tous les thèmes de sa pensée, tout son doute et toute sa certitude.

+++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

La prière de Bernanos

Demain, comme chaque deuxième dimanche de mai, nous célébrerons Jeanne d’Arc. On fleurira ses statues un peu partout en France, des prises d’armes ou des festivités civiles auront lieu dans la plupart des grandes villes et ceux d’entre nous qui habitent Paris ou qui s’y trouveront pour l’occasion auront à cœur de défiler comme chaque année devant la sainte à cheval, casquée et vêtue d’or, de la place des Pyramides.

L’an dernier, la fête de Jeanne d’Arc aurait du prendre un relief particulier. Elle coïncidait en effet avec le six centième anniversaire de la naissance de Jeanne et avec le cent cinquantième anniversaire de son mentor moderne, M. Maurice Barrès. Mais la République ne l’entendait pas de cette oreille. Elle ne s’est mise en frais ni pour l’un, ni pour l’autre. Nos deux lorrains n’ont eu droit à aucune commémoration officielle. Il est vrai que nous étions en pleine frénésie présidentielle et que le culte de la Pucelle n’a jamais fait bon ménage avec la démocratie. Les deux candidats qui cherchèrent, bien timidement d’ailleurs, à récupérer l’image de Jeanne, n’en tirèrent aucun avantage et c’est tant mieux.

Cette année, il serait bien venu de placer l’hommage à Jeanne sous le patronage de Georges Bernanos. Ses textes johanniques sont moins connus que ceux de Barrès, de Péguy ou de Claudel mais ils sont d’une grande beauté. Qui peut lire Jeanne relapse et sainte sans être pris par la force du texte, sa puissance poétique et par sa profonde vérité ? Le petit document que nous publions ci-dessous est une prière des jours sombres. Il vient du Brésil. Bernanos, après avoir connu l’amertume de l’exil, puis le drame de la défaite de la France, commence à recouvrer l’espoir. Il pensait être venu en Amérique du Sud pour y cuver sa honte. Mais, comme il le dit dans sa Lettre aux Anglais, « je n’y ai pas cuvé ma honte, j’y ai retrouvé ma fierté, et c’est le peuple du Brésil qui me l’a rendue« .

En réalité, cette prière à Jeanne d’Arc, rédigée en mai 1941 et qui sera diffusée en juin sur les ondes de la BBC, ne contient que de premières traces d’espoir. Le temps de la sérénité, celui de la patrie retrouvée seront encore long à venir. « Je ne crois pas, nous dit Bernanos, à la prochaine restauration de l’Honneur… Le grain que nous aurons semé devra pourrir d’abord sous la terre avant de germer dans de nouveaux cœurs, pour un nouveau printemps. Je ne connaîtrai pas ce printemps. » De fait, lorsqu’il reviendra d’exil en juin 1945, il ne retrouvera pas dans la France de la Libération le visage du pays qu’il aimait.

On a voulu nous faire croire, à nous aussi, que ce visage aimé de la France ne réapparaitrait plus. Ne nous a-t-on pas dit et répété, des décennies durant, que les nations n’avaient plus d’avenir, la France encore moins qu’une autre ? Et que l’amour du pays, l’attachement à ses traditions, à ses paysages, à son histoire ne seraient bientôt plus que des sentiments d’un autre âge, à l’heure de l’Europe et du « village global » ? Combien de fois a-t-on cherché à rabaisser la France, à la ravaler au rang de nation de second ordre, sans autre perspective que d’être diluée, aspirée, dissoute dans le grand magma européen ?

Ce n’est pourtant pas le sens que prend l’histoire. En Europe, le mythe fédéraliste ne fait plus rêver personne. D’Athènes à Rome, de Lisbonne à Madrid, c’est contre lui qu’on se révolte et ce sont les vieux drapeaux nationaux que la jeunesse exhibe avec fierté dans les rues et les places de la colère. A l’échelle du monde, le jeu des empires hérité de Yalta a laissé place à un autre système, multipolarisé, où nouveaux Etats et vieilles nations réussissent à cohabiter. L’hégémonie culturelle des Etats Unis est contestée, rejetée, battue en brèche, y compris sur le continent américain. En Asie, en Afrique du Nord, dans le monde arabe, les régimes corrompus mis en place du temps de la décolonisation ou de la guerre froide sont balayés par le printemps des peuples. On assiste partout au retour des nations.

Et la France ? Son tour viendra. A la différence de la nation vaincue de 1940, elle n’a plus d’ennemi, elle est libre. L’effort de tout un peuple pendant six décennies lui a redonné les moyens de la puissance. Il lui reste à reprendre confiance en elle, à se débarrasser de ses fantômes et à retrouver le goût des projets. Elle devra également faire le ménage et se libérer des mauvaises élites qui ne lui apportent plus rien parce qu’elles servent en réalité d’autres intérêts que les siens. C’est là que la prière de Bernanos nous touche par son actualité. Lorsqu’il évoque les traitres, les lâches, les imbéciles et les capitulards, c’est aux mauvaises élites de l’époque que son discours s’adresse, aux gouvernants qui ont trainé son pays dans la boue. Comment ne pas faire le lien avec ceux qui nous dirigent aujourd’hui ? C’est de ceux-là qu’à notre tour nous demanderons demain à Jeanne de nous protéger. 

 

La Revue Critique. (mai 2013)

++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

Prière à Jeanne d’Arc

Jean-relapse-et-sainte

Vois la grande pitié qui est au pays de France,
Va et délivre-le, Jeanne !

 Jeanne, les chrétiens vous nomment Sainte et vous honorent comme telle, mais tout soldat français, croyant ou incroyant, a le droit de vous appeler Jeanne, car c’est sous ce nom-là que vous ont connue les gens de guerre.

Jeanne, nous savons bien que les honneurs ne vous ont jamais tourné la tête en ce monde, ils ne vous l’auront certainement pas tournée dans l’autre. Vous n’avez pas renié vos amis, votre place est toujours parmi les hommes d’armes. Nous parlerons aujourd’hui dans leur langage, le seul – avec celui de vos Saintes – que vous ayez compris et aimé.

Jeanne, nous vous apportons ce qui reste de l’Honneur français, afin que, posant sur lui les mains, vous lui rendiez la vie, comme vous avez jadis ressuscité le cadavre d’un petit enfant. Nous vous apportons aussi la Honte, car nous ne refusons pas notre part de honte. Ni dans l’Honneur, ni dans la Honte, nous ne nous séparons de la Nation.

Jeanne, l’ennemi est à Orléans, mais il est aussi dans la Ville du Sacre. Il tient Notre-Dame de Reims, Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Rouen, Notre-Dame d’Amiens, Notre-Dame de Chartres. il fait boire ses chevaux dans la Seine, la Loire et la Meuse. Il est aussi dans votre petit village natal. C’est lui qui cueillera cet automne les mirabelles de Domrémy.

Jeanne, entre lui et nous ce compte est ouvert, et nous le réglerons tôt ou tard. Ce que nous implorons ce soir de Votre Grâce, c’est qu’elle ne nous laisse pas frapper dans le dos, qu’elle nous protège des Traîtres, des Lâches et des Imbéciles. Nous en appelons solennellement à vous devant Dieu, contre les Misérables qui, pour retarder l’heure du châtiment, offrent en hommage à l’ennemi, le nom et les morts de Verdun, mettent nos étendards en gage, et empruntent à la petite semaine sur l’Honneur de la Patrie !

Georges Bernanos.

Mai 1941. Message diffusé par la BBC.

 

========================================================

r150144600

En brûlant… Georges Bernanos, Notre Église est l’église des saints.

Jeanne d’Arc, relapse et sainte

Ainsi tout cède autour de la merveilleuse jeune fille à l’agonie. De semaine en semaine, de jour en jour, d’heure en heure, l’interrogatoire dont on a voulu faire un miraculeux duel d’éloquence où Jeanne a toujours le dernier mot — quel nouveau mensonge ! — l’a peu à peu arrachée hors d’elle-même, déracinée. Ah ! vous vîtes lentement son regard se remplir d’ombre, et lorsque vous parûtes au seuil, son premier geste de recul vers le mur, la naïve défense de son petit front baissé ! Ils étaient huit, ce mercredi 23 mai, huit hommes entre elle et le jour, la fenêtre étroite avec un coin du ciel bleu, du ciel naïf de mai. Huit hommes, huit clercs paisibles devant celle qui poussa tant de fois son cheval contre les longues piques de quinze pieds, au milieu des cris et des jurons, entendant ronfler les cordes d’arbalète, et les flèches sonner sur sa cuirasse. Maître Pierre Maurice, chanoine de l’église de Rouen, et qui se dit lui-même insigne (insigne docteur en théologie sacrée), lit la teneur de la cédule : « Item tu as dit… Item tu as dit… Item tu as dit… Quant à cet article, les clercs disent… » Douze fois, Jeanne évite son regard, et quand il rencontre le sien par mégarde, le chanoine baisse aussitôt les yeux, toussote. Pense-t-elle à la petite église lorraine, à sa paroisse ? N’est-ce point son propre curé qui la chassera de son banc tout à l’heure, avant de chanter la grand-messe, fermera sur elle la porte de l’église, de la même vieille main qui si souvent la communia ? « Quant à ces articles, les clercs disent que tu es schismatique, pensant mal sur l’unité et l’autorité de l’Église, apostate, et jusqu’à ce jour pernicieusement errante en la foi ». Mais ce sont là des mots entendus trop souvent, devenus si familiers, si monotones, qu’ils ne lui donnent plus guère que de l’ennui. Ils l’ennuient. Elle regarde par la fenêtre à la dérobée, compte les poutres du plafond, soupire, ainsi qu’une écolière distraite… Mon Dieu ! à qui sont maintenant ses jolis chevaux : d’abord les sept trottiers à la crinière en tresse, à la queue nouée ; puis les cinq coureurs gorgés d’avoine, tout luisants, les douze belles bêtes ? Écuyers, pages, sergents, chapelains, c’est vrai qu’elle avait un train de seigneur… Quand cette cavalerie roulait derrière elle avec un bruit de tonnerre, comme son cœur sautait vite !

Elle ne craignait ni les coups, ni la mort, ni aucun être vivant : elle eût entraîné ses Français n’importe où, elle aurait chargé contre cent hommes ! Parfois, sur son passage, un moine mendiant pieds nus, la chevelure sordide, haussait les épaules ou crachait dans la poussière ; de vieilles dames, à l’étape, pinçaient les lèvres, en voyant sa jaque fine tombant au-dessus du genou « Item, tu t’es revêtue d’habits somptueux, d’étoffes précieuses, de fourrures. Tu as usé de longs tabards et de robes fendues. Et c’est chose notoire que lorsque tu fus prise, tu portais sous ta chemise de mailles une huque de drap d’or ». Qu’importe à ces prêcheurs, ces faux prêcheurs ? Sauraient-ils seulement reconnaître un surcot d’armes d’un haubert, ou un chaperon festonné d’un simple bonnet à cocarde ? Elle a aimé les chevaux, les défilés, les parades, les nuits de bivouac pleines d’étoiles, les marches d’approche dans les chemins creux entre deux murs de gazon, le débouché sur le plateau, le claquement de cent bannières, les bêtes qui s’ébrouent, et la ville à prendre, là-bas, toute bleue… Elle a aimé ce qu’aiment les soldats, à la manière des soldats, qui ne s’attachent à rien, prêts chaque jour à tout quitter, qui viennent manger leur pain de chaque jour dans la main de Dieu. Que vient-on lui reprocher maintenant d’avoir jeté l’argent par les fenêtres ! Le roi remplissait ses coffres, y puisait qui voulait. Dieu fit ainsi les gens de guerre. Lequel d’entre eux est jamais devenu riche et ladre ? Il suffit bien qu’ils vivent et meurent comme ces petits enfants qui leur ressemblent.

* * *

Maître Pierre Maurice a fini sa lecture, pose le rouleau sur la table, s’essuie le front. Les autres s’approchent. Il y a là, dans l’étroite petite chambre, les évêques de Thérouanne et de Noyon, les maîtres Jean de Châtillon, archidiacre d’Évreux, Jean Beaupère, Nicolas Midi, Guillaume Érart, André Marguerie, Nicolas de Venderès, archidiacres ou chanoines de l’église de Rouen. Pour la première fois peut-être Jeanne échange avec eux, avec eux ses juges, un regard d’impuissance désespérée, un regard d’adieu. Ils ne sont déjà plus du monde, ils s’éloignent d’elle, s’effacent avec une vitesse horrible. — « Ne nous laissez pas seuls, Jeanne ! hurlent les vieux hommes épouvantés, ne vous séparez pas de nous ! Avouez ! Avouez ! Justifiez-nous ! N’emportez pas notre salut ! » Ils lui ouvrent leurs bras, la supplient, appellent tendrement son âme… Et à cinq siècles de distance, tout à coup, nous entendons s’élever ce murmure étrange, solennel, puissant et doux, avec un flux et un reflux, prière ou menace, cette espèce de chant mystérieux d’une qualité de tristesse inouïe, surhumaine, ce chant de mort :

« Jeanne, amie très chère, il est temps maintenant, pour la fin de votre procès, de bien peser ce qui a été dit. Bien que par Mgr de Beauvais et par Mgr le vicaire de l’Inquisition, quatre fois déjà vous ayez été admonestée très diligemment pour l’honneur et révérence de Dieu, le repos des consciences, l’apaisement du scandale causé, le salut de votre corps ; bien qu’on vous ait déclaré les dommages que vous encourrez, tant en votre âme qu’en votre corps, si vous ne vous corrigez, vous et vos dicts, et ne les amendez, en soumettant vos faits et dicts à l’Église, et en acceptant son jugement, cependant jusqu’à ce jour, vous n’avez voulu y entendre.

« Or, bien que plusieurs parmi vos juges auraient pu se contenter des faits recueillis à votre charge, ces mêmes juges, dans leur zèle pour le salut de votre âme et de votre corps, ordonnèrent que vous seriez à cette fin admonestée de nouveau, qu’on vous avertirait des erreurs, scandales, et autres défauts par vous commis, vous priant, exhortant, avertissant, par les entrailles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a voulu souffrir si cruelle mort pour racheter l’humain lignage, que vous corrigiez vos dicts, et les soumettiez au jugement de l’Église, comme tout loyal chrétien est tenu de le faire. Ne permettez pas que vous soyez séparée de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui vous a créée pour avoir une part de sa gloire ; ne veuillez élire la voie d’éternelle damnation, avec les ennemis de Dieu qui, chaque jour, cherchent à inquiéter les hommes, en prenant parfois la figure du Christ, de l’ange et des saintes, disant et affirmant qu’ils sont tels, ainsi qu’il est contenu plus à plein dans les Vies des Pères et dans les Écritures.

« En conséquence si de telles apparitions vous sont advenues, ne les veuillez croire ; bien plus, repoussez de telles crédulités et imaginations ; acquiescez aux dits et opinions de l’Université de Paris et des autres docteurs, qui entendent bien la loi de Dieu et l’Écriture Sainte. Or, il leur est apparu qu’il ne faut donner crédit à de telles apparitions, si la sainte Écriture n’en donne signe suffisant ou miracle. Vous n’avez eu ni l’un, ni l’autre. Vous avez cru légèrement à ces apparitions, au lieu de recourir à Dieu par oraison dévote, afin qu’il vous rendît certaine ; vous n’avez pas eu recours à quelque prélat ou personne ecclésiastique et instruite, qui aurait pu vous en assurer. Cependant vous auriez dû le faire, attendu votre état, et la simplicité de vos connaissances.

« Premièrement, Jeanne, vous devez considérer ceci : en la seigneurie de votre roi, quand vous y étiez, si quelque chevalier ou autre, né dans son domaine ou obéissance, s’était levé, disant : « Je n’obéirai point au roi, et ne me soumettrai à aucun de ses officiers », n’auriez-vous pas dit qu’il fallait le condamner ? Que diriez-vous donc de vous-même, qui fûtes engendrée à la foi du Christ, si vous n’obéissez pas aux officiers du Christ, c’est assavoir aux prélats d’Église ! Quel jugement donnerez-vous de vous-même ! Désistez-vous, je vous prie, de vos dires, si vous aimez Dieu, votre Créateur, votre précieux époux et votre salut ; et obéissez à l’Église, en vous soumettant à son jugement. Sachez que si vous ne le faites et persévérez en cette erreur, votre âme sera condamnée au supplice éternel, et perpétuellement tourmentée ; et pour ce qui est du corps, je ne fais grand doute qu’il ne vienne à perdition.

« Que le respect humain et une inutile vergogne, qui peut-être vous dominent, ne vous retiennent plus, en raison de ce que vous avez été dans de grands honneurs que vous estimez perdre en agissant comme je vous le dis. Car il faut préférer l’honneur de Dieu, le salut de votre âme et de votre corps ; vous perdez tout si vous ne faites ce que je vous dis ; car vous vous séparez ainsi de l’Église et de la Foi que vous avez promise au saint sacrement de baptême, vous retranchez l’autorité de Notre-Seigneur de celle de l’Église, qui est cependant régie, gouvernée par son esprit et autorité. Car il a dit aux prélats de l’Église : « Qui vous ouit, m’ouit, et qui vous méprise, me méprise ».

« Donc, considérant attentivement ces choses, au nom de Mgr de Beauvais et Mgr le vicaire de l’Inquisition, de vos juges, je vous admoneste, je vous prie, je vous exhorte que par cette piété que vos portez à la Passion de votre Créateur, par cette dilection que vous devez avoir pour le salut de votre âme et de votre corps, vous corrigiez et amendiez les erreurs susdites, que vous retourniez à la voie de la Vérité en obéissant à l’Église, et en vous soumettant à son jugement et à sa détermination. En ce faisant, vous sauverez votre âme et vous rachèterez, comme je l’espère, votre corps de la mort. Mais si vous ne le faites, et si vous vous obstinez, sachez que votre âme sera engloutie dans le gouffre de la damnation ; quant à la destruction de votre corps, je la crains. Ce dont Jésus-Christ daigne vous préserver ! »

* * *

L’immense murmure du monde invisible s’apaise par degrés, puis monte de nouveau, retombe encore, se prolonge… Nulle force humaine ne saurait désormais rétablir l’équilibre qu’un prêtre obscur vient de rompre, peut-être à son insu. La puissante houle, accourue des extrémités de la vie à l’appel d’un nom sacré, berce un moment dans son creux la petite martyre, puis la laisse étendue, les dents serrées, les yeux clos, déjà morte. Ainsi la vîtes-vous, jadis, vieux sire de Gamaches, roulant à terre du haut des murs de la redoute, le fer d’une flèche à travers la poitrine, entraînant dix ennemis dans sa chute retentissante, pêle-mêle, lorsque vous vous jetâtes en avant, vieux sanglier, tenant votre hache à deux mains… Mais cette fois, où Dieu l’a mise, la pauvrette, nul ne viendra la reprendre : les paroles qu’elle vient d’écouter en silence, sa chère petite tête penchée vers la terre, humblement, l’ont retranchée de tout ce qui vit, de la Sainte Église universelle, de l’univers pardonné. Ils l’ont atteinte au vif de l’âme, au principe de son être, dans sa tendre, sa pure espérance, ou plutôt c’est l’amour, son innocent amour, le doux nom même de Jésus qui vient de lui éclater dans le cœur. Évêques de Thérouanne et de Noyon, maîtres Beaupère, Midi, Érart et Maurice, licencié Venderès, licencié Marguerie, elle est à vous, emportez ce corps gisant. La voilà entre vos mains prisonnière, plus faible qu’un petit enfant, avec ses folles pensées, son vain honneur, le rêve brisé de sa jeunesse, cette Jeanne qui se vantait d’entrer par la brèche dans les bonnes villes forcées : « Quant à cet article, les clercs disent que tu es traîtresse, rusée, désirant cruellement l’effusion du sang humain, séditieuse ». La voilà donc heureusement rendue à son tour, elle qui prit tant d’autres à rançon ! Morte ou vive, la voilà cette fois hors de péril, au giron des hommes de paix.

Qui saurait le secret de cette minute étrange aurait la clef de tout le reste, mais le secret est bien gardé. Il semble seulement qu’un fil soit rompu qui reliait les uns aux autres les principaux acteurs du drame, et ils gesticulent entre ciel et terre un moment, comme des pantins disloqués. C’est désormais à elle-même que la petite martyre fait face, et elle ne s’en doute pas. Ses juges ne s’en doutent pas davantage. Comme ces insectes qui au cœur de leur proie vivante déposent un ver, ils ont fait rentrer le doute dans cette âme d’enfant, et l’ignoble fruit venu à terme, ils ne reconnaissent plus leur victime, la cherchent, implorent d’elle ce que par leur faute elle n’est plus capable de donner, une parole pure, intacte, qui leur apporterait la certitude ou le pardon. Littéralement, ils lui ont volé son âme. Deux jours encore, avec une impatience grandissante, ils secoueront vainement ce cadavre, puis las de cette lutte ridicule, ils jetteront au feu le jouet brisé. Qu’on brûle bien les os ! Qu’on sème au vent la cendre ! — À quoi bon ? L’enfant inconnue a emporté son secret. La nuit qu’ils ont appelée sur elle les recouvre à leur tour.

Il faut regarder cette agonie en face, ou mieux il y faut entrer. Qu’elle est profonde, qu’elle est froide ! Tout le feu du bûcher ne l’échauffera pas. Mais les curieux s’arrêtent au seuil, jettent en hâte les drapeaux, les couronnes, la palme, le laurier — des roses, des roses, des roses — et ils reçoivent en plein visage l’haleine glacée du fleuve où fut roulée sa cendre. Alors ils s’en vont. Allez-vous-en ! À quoi bon prolonger cinq cents ans, ou plus, un procès de réhabilitation qui ne tend qu’à expliquer, excuser, justifier les vivants ? Un seul importe : désormais Jeanne est sainte, et nous la prions comme telle. Si l’on mesure à l’aune de l’expérience humaine une telle aventure, elle apparaît invraisemblable. La chance de la pauvre fille était si petite, l’affaire si obscure et les intérêts en jeu si puissants ! Mais Dieu sait venger ses saints.

* * *

Car l’heure des saints vient toujours. Notre Église est l’église des saints. Qui s’approche d’elle avec méfiance ne croit voir que des portes closes, des barrières et des guichets, une espèce de gendarmerie spirituelle. Mais notre Église est l’église des saints. Pour être un saint, quel évêque ne donnerait son anneau, sa mitre, sa crosse, quel cardinal sa pourpre, quel pontife sa robe blanche, ses camériers, ses suisses et tout son temporel ? Qui ne voudrait avoir la force de courir cette admirable aventure ? Car la sainteté est une aventure, elle est même la seule aventure. Qui l’a une fois compris est entré au cœur de la foi catholique, a senti tressaillir dans sa chair mortelle une autre terreur que celle de la mort, une espérance surhumaine. Notre Église est l’église des saints. Mais qui se met en peine des saints ? On voudrait qu’ils fussent des vieillards pleins d’expérience et de politique, et la plupart sont des enfants. Or l’enfance est seule contre tous. Les malins haussent les épaules, sourient : quel saint eut beaucoup à se louer des gens d’église ? Hé ! Que font ici les gens d’église ! Pourquoi veut-on qu’ait accès aux plus héroïques des hommes tel ou tel qui s’assure que le royaume du ciel s’emporte comme un siège à l’Académie, en ménageant tout le monde ? Dieu n’a pas fait l’Église pour la prospérité des saints, mais pour qu’elle transmît leur mémoire, pour que ne fût pas perdu, avec le divin miracle, un torrent d’honneur et de poésie. Qu’une autre église montre ses saints ! La nôtre est l’Église des saints. À qui donneriez-vous à garder ce troupeau d’anges ? La seule histoire, avec sa méthode sommaire, son réalisme étroit et dur, les eût brisés. Notre tradition catholique les emporte, sans les blesser, dans son rythme universel. Saint Benoît avec son corbeau, saint François avec sa mandore et ses vers provençaux, Jeanne avec son épée, Vincent avec sa pauvre soutane, et la dernière venue, si étrange, si secrète, suppliciée par les entrepreneurs et les simoniaques, avec son incompréhensible sourire — Thérèse de l’Enfant Jésus. Souhaiterait-on qu’ils eussent tous été, de leur vivant, mis en châsse ? assaillis d’épithètes ampoulées, salués à genoux, encensés ? De telles gentillesses sont bonnes pour les chanoines. Ils vécurent, ils souffrirent comme nous. Ils furent tentés comme nous. Ils eurent leur pleine charge et plus d’un, sans la lâcher, se coucha dessous pour mourir. Quiconque n’ose encore retenir de leur exemple la part sacrée, la part divine, y trouvera du moins la leçon de l’héroïsme et de l’honneur. Mais qui ne rougirait de s’arrêter si tôt, de les laisser poursuivre seuls leur route immense ? Qui voudrait perdre sa vie à ruminer le problème du mal, plutôt que de se jeter en avant ? Qui refusera de libérer la terre ? Notre Église est l’église des saints. Tout ce grand appareil de sagesse, de force, de souple discipline, de magnificence et de majesté n’est rien de lui-même, si la charité ne l’anime. Mais la médiocrité n’y cherche qu’une assurance solide contre les risques du divin. Qu’importe ! Le moindre petit garçon de nos catéchismes sait que la bénédiction de tous les hommes d’Église ensemble n’apportera jamais la paix qu’aux âmes déjà prêtes à la recevoir, aux âmes de bonne volonté. Aucun rite ne dispense d’aimer. Notre Église est l’église des saints. Nulle part ailleurs on ne voudrait imaginer seulement telle aventure, et si humaine, d’une petite héroïne qui passe un jour tranquillement du bûcher de l’inquisiteur en Paradis, au nez de cent cinquante théologiens. « Si nous sommes arrivés à ce point, écrivaient au pape les juges de Jeanne, que les devineresses vaticinant faussement au nom de Dieu, comme certaine femelle prise dans les limites du diocèse de Beauvais, soient mieux accueillies par la légèreté populaire que les pasteurs et les docteurs, c’en est fait, la religion va périr, la foi s’écroule, l’Église est foulée aux pieds, l’iniquité de Satan dominera le monde !… » Et voilà qu’un peu moins de cinq cents ans plus tard l’effigie de la devineresse est exposée à Saint-Pierre de Rome — il est vrai peinte en guerrière, sans tabart ni robe fendue ! — et à cent pieds au-dessous d’elle, Jeanne aura pu voir un minuscule homme blanc, prosterné, qui était le pape lui-même. Notre Église est l’église des saints. Du Pontife au gentil clergeon qui boit le vin des burettes, chacun sait qu’on ne trouve au calendrier qu’un très petit nombre d’abbés oratoires et de prélats diplomates. Seul peut en douter tel ou tel bonhomme bien-pensant, à gros ventre et à chaîne d’or, qui trouve que les saints courent trop vite et souhaiterait d’entrer au paradis à petit pas, comme au banc d’œuvre, avec le curé son compère. Notre Église est l’église des saints. Nous respectons les services d’intendance, la prévôté, les majors et les cartographes, mais notre cœur est avec les gens de l’avant, notre cœur est avec ceux qui se font tuer. Nul d’entre nous portant sa charge — patrie, métier, famille, — avec nos pauvres visages creusés par l’angoisse, nos mains dures, l’énorme ennui de la vie quotidienne, du pain de chaque jour à défendre, et l’honneur de nos maisons, nul d’entre nous n’aura jamais assez de théologie pour devenir seulement chanoine. Mais nous en savons assez pour devenir des saints. Que d’autres administrent en paix le royaume de Dieu ! Nous avons déjà trop à faire d’arracher chaque heure du jour, une par une, à grand-peine, chaque heure de l’interminable jour, jusqu’à l’heure attendue, l’heure unique où Dieu daignera souffler sur sa créature exténuée, ô Mort si fraîche, ô seul matin ! Que d’autres prennent soin du spirituel, argumentent, légifèrent : nous tenons le temporel à pleines mains, nous tenons à pleines mains le royaume temporel de Dieu. Nous tenons l’héritage des saints. Car depuis que furent bénis avec nous la vigne et le blé, la pierre de nos seuils, le toit où nichent les colombes, nos pauvres lits pleins de songe et d’oubli, la route où grincent les chars, nos garçons au rire dur et nos filles qui pleurent au bord de la fontaine, depuis que Dieu lui-même nous visita, est-il rien en ce monde que nos saints n’aient dû reprendre, est-il rien qu’ils ne puissent donner ?

Georges Bernanos, in Jeanne relapse et sainte

p1200657-1e9300a2 (1)

++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

Georges Bernanos (1888-1948)

BERNANOS-Georges-6

Après des études de droit et de lettres, Georges Bernanos milite chez « Les Camelots du roi » ligue d’extrême-droite et collabore à divers journaux monarchistes, avant d’en diriger un à Rouen. 

Décoré après la Première Guerre mondiale, il se marie et devient inspecteur des assurances à La Nationale. Durant ses tournées, il rédige « Sous le soleil de Satan » dont le succès est éclatant, et lui permet, au seuil de la quarantaine, de se consacrer entièrement à la littérature.

Il obtient le Prix Femina en 1929 pour « La Joie » puis connaît sa plus grande fécondité littéraire lors de son séjour à Majorque entre 1934 et 1937.

Bernanos s’installe aux Baléares en 1934, en partie pour des raisons financières. Il y écrit « Le Journal d’un curé de campagne« . Publié en 1936, il est couronné par le Grand prix du roman de l’Académie française.

Surpris par la guerre d’Espagne, il revient en France puis s’embarque pour le Paraguay et le Brésil, où il achève en 1940 « Monsieur Ouine ».

Lorsque la guerre éclate en Europe, il multiplie les articles dans la presse brésilienne et devient l’un des plus grands animateurs spirituels de la Résistance française.

En juin 1945, il vient poursuivre ce combat dans la France libérée, et écrit pour la presse de la Libération. Il passe ses dernières années en Tunisie où il compose l’un de ses chefs-d’œuvre « Dialogues des Carmélites », qui depuis sont joués sur toutes les scènes du monde. 

 

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s