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Film Grâce à Dieu de François Ozon

Grâce à Dieu

De François Ozon

Avec Melvin Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud

Film français :2019.

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« Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer. Malheureux le monde à cause des scandales ! Il est inévitable qu’arrivent les scandales ; cependant, malheureux celui par qui le scandale arrive ! » (Mt 18, 6-7)

 

« Y a-t-il prescription ou pas ? Prescription juridique peut-être, le droit va le dire. La majorité des faits grâce à Dieu sont prescrits, et certains peut-être pas », déclarait en mars 2016 le cardinal Barbarin lors d’une conférence de presse à Lourdes dans le cadre de la Conférence des Evêques de France.

« Grâce à Dieu la majorité des faits sont faits sont prescrits » permet de comprendre le titre du film puisqu’il reprend les paroles mêmes du cardinal. Ce sont des paroles qui furent malheureuses et reprises en boucle parce qu’elles semblaient dire que l’affaire était maintenant réglé ! Un malentendu qui ne fera qu’amplifier  ce que l’on appelle « l’affaire Preynat ou « l’affaire Barbarin »

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Ce qui sera à l’origine de toute cette affaire, puis de l’Association « La Parole libérée » c’est lorsqu’Alexandre assiste à une messe et voit que le prêtre qui officie n’est autre que le Père Preynat, ce même prêtre qui l’a abusé lorsqu’il était scout au groupe Scout Saint-Luc à Lyon et que c’était ce prêtre qui en était l’aumônier. C’est alors qu’il prend contact avec l’archevêché pour dire son histoire et comprendre :  pourquoi ce prêtre a-t-il toujours un ministère et pourquoi le montre-t-on toujours entouré d’enfants ?  Après ses rencontres avec la personne chargée de prendre son témoignage et sa rencontre avec Mgr. Barbarin il espère qu’une sanction sera prise ; quand ses espoirs de voir la hiérarchie réagir fermement s’avèrent vains il décide de porter plainte auprès du Procureur de la République.

Cette plainte va attirer l’attention de la presse locale. Une fois publiée cette information va attirer l’attention d’autres adultes également victimes.  D’autres victimes vont alors parler et le film se concentre particulièrement sur François, Emmanuel et Gilles qui vont de leur côté mener le combat contre le silence. Ce combat passe d’abord par la prise de parole : grâce aux flashbacks l’on voit comment le prêtre attirait ses victimes ; là seuls les voix-off disent les faits (le seul fait de ne rien montrer donne davantage de force à ces témoignages). Tous ces adultes qui ont vu leur vie basculée un jour ou l’autre par la faute du Père Preynat espèrent un temps une réaction énergique  de la part du diocèse : ils veulent être reconnus comme victimes car si certains sont bien sortis d’autres n’ont jamais pu se reconstruire (à l’image d’Emmanuel qui vit de petits boulots et dont la vie sentimentale est un échec). Sous la pression de François ils vont créer une association : « La Parole libérée ». L’association va amener d’autres victimes à parler, à se libérer de ce douloureux passé jusqu’à la mise en examen du Père Preynat.

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Mais ce ne sont pas seulement les victimes qui sont touchées. Les familles aussi sont maintenant concernées car ces révélations ne sont pas sans conséquences : des familles se déchirent, les couples ne sont pas épargnés non plus. Certains parents  avaient réagit en retirant leurs enfants du scoutisme ou en alertant l’archevêque du moment ; d’autres ont préféré faire comme si rien ne s’était passé et garder le silence. Cette chape de plomb explose en plein vol et personne n’est épargné : comme cette mère de famille qui dit : « Tout le monde savait ! » ou « Je regrette de n’avoir rien dit ! » cela en dit long !

Si le film est surtout concentré sur la genèse de l’association « La parole libérée » et son combat et si l’église en tant qu’institution est absente c’est son silence qui est bien omniprésent.  Un silence d’autant plus pesant que les faits remontent aux années qui s’écoulent entre 1980 et 1990 et dont a hérité le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon depuis 2002.  C’est aussi l’absence de réaction de la hiérarchie qui est au mise en accusation  parce qu’il en était ainsi à cette époque : au mieux le prêtre coupable était déchargé de ministère auprès des enfants, au pire il était simplement muté dans une autre paroisse !

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Le film s’il montre ceux qui ont brisé le silence on peut regretter que la parole ne soit pas donnée aux responsables ecclésiastiques : en effet, mise à part le cardinal Barbarin et ceux qui l’assistent, aucun représentannt du diocèse de Lyon n’est là  pour dire ce qu’ils ont fait ou dit ; et c’est dommage car cela aurait été l’occasion d’un grand film ! On peut aussi regretter que l’acteur qui joue le rôle de l’archevêque soit au début du film quelque peu caricatural : une scène le montre de dos remontant la nef centrale de sa cathédrale dans une démarche majestueuse, l’autre scène le montre bénissant la ville de Lyon avec le Saint-Sacrement de façon ostentatoire. On pourra aussi s’interroger sur la pertinence des prières (dont le Notre Père) à l’issue de la rencontre entre Alexandre et le Père Preynat ; si cela est véridique, il semble que cela n’était en aucun cas pertinent dans le contexte : comment une victime peut-elle pardonner si l’autre ne demande pas pardon ? D’ailleurs tout au long du film le prêtre ne semble pas avoir pris la mesure de ses actes : « J’ai toujours eu un problème avec les enfants ! » dit-il. Et il ajoute : « Ils le savaient tous ! »

Le film fera sans doute date dans l’histoire de l’Eglise de France dans la mesure chacun pourra prendre conscience du poids du silence et de ses ravages car ce problème ne concerne pas seulement l’église en tant que telle mais toutes les institutions de la société. Mais le film n’épargnera personne dans l’Eglise parce qu’elle porte en elle pour la plupart des gens – et même les incroyants –  une part de sacré : ni le clergé ni les laïcs. Les laïcards pourront peut-être se réjouir et trouver de bonnes raisons de la combattre, certains catholiques s’écrier que l’on veut détruire l’Eglise mais il permet au moins de se poser des questions sur le rapport entre laïcs et prêtres (à ce titre il faut se rappeler la Lettre du Pape François aux catholiques du monde entier et aussi les paroles de Mgr Pontier (1)

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Au final, ce film – malgré ses limites – ne peut laisser personne indifférent à ce que représente l’Eglise : une institution comme une autre ou bien tellement plus ? On sort de cette séance d’environ une heure et demie à la fois en colère, en plein désarroi mais en même temps solidaire de cette Eglise. C’est un film qui dérange, qui bouscule et qui ne peut aussi amener à s’interroger sur sa propre foi : l’on voit à la fin du film François qui veut se faire « débaptiser », Alexandre qui affirme qu’il faut rester à l’intérieur de l’Eglise, ne rien répondre quand l’un de ses fils lui demande « Papa crois-tu en Dieu ? » ; et cette scène finale où l’on voit Emmanuel qui regarde Notre-Dame de Fourvière. Si la question reste ouverte pour eux, cette question reste posée aussi au spectateur !

 C’est donc un film qui dérange mais qui peut être salutaire : « Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie. Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps ». (1 Cor 12, 26-27).

©Claude-Marie T.

24 février 2019.

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Note : ce que déclare Mgr Pontier

Le silence autour des abus sexuels dans l’Eglise résulte d’un « péché collectif » et d’un système qui « néglige » la parole des victimes estime Mgr Pontier, Président de la Conférence des Evêques de France, dans un entretien au Journal du Dimanche (17 février 2019).

« Nous devons travailler tous ensemble contre la pédophilie. La hiérarchie [religieuse] n’est pas la seule coupable. Dans certaines familles, des parents très chrétiens ont empêché leur enfant de parler. C’est un péché collectif », estime le président de la Conférence des évêques de France (CEF). « Il existe une vénération de l’Eglise qui est malsaine et peut empêcher la libération de la parole », ajoute-t-il.

 

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 « Grâce à Dieu » : de parole et de chair

 

« Grâce à Dieu », le film de François Ozon tire son nom d’une phrase ambiguë du cardinal Barbarin à propos des actes pédophiles perpétrés par le père Preynat dans le diocèse de Lyon et qui ont été dénoncés par l’association La Parole libérée. Au-delà des questions que pose la sortie d’un film et de ses choix de scénario alors que le jugement des faits dont il se fait l’écho n’a pas été prononcé, le film de François Ozon atteint une profondeur et une vérité remarquables.

À vrai dire cela avait mal commencé. Par cet imbroglio juridique laissant planer un doute sur la sortie du film de François Ozon relatant la terrible affaire de pédophilie du diocèse de Lyon. En effet, le père Preynat ne sera pas jugé avant décembre 2019 ou janvier 2020. Quant au cardinal Barbarin ou à Régine Maire, psychologue travaillant bénévolement pour le diocèse, mis en cause pour non-dénonciation de crimes sexuels, le verdict tombera le 7 mars. La justice a tranché en ne retardant pas la sortie du film. Dont acte. Il n’en reste pas moins qu’en montrant à l’écran des protagonistes de cette affaire alors que le jugement à leur égard n’a pas été prononcé, tout cela ressemble bien à un déni de la présomption d’innocence. Mais cela est derrière nous.

Un malaise, mais un grand film

Un film se juge en tant que film et non parce ce qu’il défend ou attaque nous plaît ou nous hérisse. Au demeurant, il est assez clair que dans cette affaire il y a des victimes avérées, un coupable qui ne nie pas les faits, et des silences terribles. La question n’est pas de savoir si François Ozon veut attaquer l’Église catholique comme se demandent certains. D’ailleurs il déclare que ce n’est pas le cas, et on peut lui en faire a priori crédit. La question est de savoir s’il s’agit d’un bon film. Difficile de décréter ex-cathedra ce qu’est un bon film. Pour ma part, je dirais sommairement qu’il doit être juste et vrai. C’est-à-dire qu’il doit traiter l’histoire, ses personnages, par des procédés de mise en scène ajustés à ce que commande la réalité de cette histoire et de ces personnages. Est-ce que le geste cinématographique de François Ozon est ajusté à ce qu’il raconte, aux personnages que sa caméra montre ? Telle est la question, avec cette idée sous-jacente que derrière les corps visibles sur l’écran, il y a l’âme des personnages, que derrière les paroles il y a les silences, qu’au-delà du cadre il y a aussi une réalité invisible mais réellement présente.

Et il est vrai que cela continuait mal puisque d’emblée on sent un malaise. Est-on dans un documentaire sur l’affaire Preynat ou dans une fiction ? Rarement la petite phrase que l’on voit apparaître sur l’écran au début d’un film expliquant qu’on est dans une fiction (« fiction basée sur des faits réels ») aura paru aussi mal ajustée ! Car François Ozon hésite entre documentaire et fiction. En soi ce n’est pas un problème et cela a produit d’immenses films (au hasard ceux de Schoendoerffer ou de Dardenne). Mais ici c’est bancal. Alors qu’on parle de faits qui ne sont pas jugés, François Ozon tour à tour se veut tout près de la chronique de la réalité, en s’appuyant sur des événements avérés et vérifiables (jusqu’aux emails de Régine Maire qui sont les vrais), et s’aventure par ailleurs à porter une forme de jugement puisqu’au terme du film, il apparaît au spectateur que le cardinal Barbarin a été réellement fautif dans cette affaire : or cela repose en l’espèce sur des choix de scénario ou de mise en scène et non sur des faits irréfutables, ce qui pose un problème éthique, le jugement n’ayant pas été rendu. Ce malaise, le spectateur un peu averti le ressent durant tout le film, d’autant que Philippe Barbarin et Régine Maire sont cités sous leur vrai nom (de même que Preynat, ce qui, avouons-le, ne suscite pas la même compassion). Or, les victimes apparaissent sous des noms d’emprunt et cette dichotomie entretient quelque chose de faussé. En amont, François Ozon d’ailleurs fait le choix assumé de ne rencontrer que les victimes. Et pourtant, avec tous ces handicaps au départ, ce n’est pas un film à charge, un film à thèse ou à sensation, c’est bien autre chose : un grand film.

Le drame universel de la pédophilie

De fait, malgré ces prémices biscornues, bien en phase avec les films de François Ozon que j’ai trouvé souvent par le passé artificiels et factices (Swimming-Pool ou Huit femmes, par exemple), le résultat est un film d’une justesse, d’une force et d’une émotion rares. Au point que les réserves que j’ai faites en préambule, sautent comme des digues de carton face à l’incroyable vérité de ce que nous voyons à l’écran plus de deux heures durant. En dépit de cette ambiguïté initiale (doc ou fiction), c’est le drame universel de la pédophilie, ici incarnée à Lyon, qui surgit de ce film avec une justesse absolue. Et plus spécifiquement le drame du silence et de la souffrance qui emmurent les victimes, lézardent les familles, fissurent les couples avant que la parole ne vienne les libérer. Avec une agilité incroyable dans le scénario, François Ozon montre comment la parole se déploie, à quel point cette libération est contagieuse et son mouvement impossible à arrêter. François Ozon nous donne à voir une parole qui donne vie, qui redonne vie à ceux sur qui l’indicible a fait peser une chape de mort. Une parole qui s’incarne, qui se fait chair dans les corps qui revivent et que l’on pourrait presque toucher, celui du grand bourgeois catho (Alexandre) joué par Melvil Poupaud, de l’athée en colère (François, Denis Menochet) et du fragile funambule Emmanuel (Swann Arlaud).

Face à cette parole de vie, il y a les paroles pétrifiées d’un cardinal et celles entravées d’une psychologue, paroles qui semblent résonner comme lettre morte. Dans une scène terrible de confrontation entre le prêtre pédophile et sa victime (Alexandre), alors même que le prêtre n’a pas formulé la demande de pardon attendue, la psychologue se livre à un geste aussi inapproprié que violent : la récitation du Notre Père par les trois protagonistes qui sont invités ou obligés à se tenir par la main. C’est comme un nouveau viol venant s’ajouter aux abus précédents. Alexandre n’arrive pas à prononcer les mots qui ne passent pas sa bouche : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Avec cette incroyable confusion du psychique et du spirituel, ces paroles de vie, ces paroles de Celui qui est la Vie, semblent mortes.

La question de l’abus de pouvoir

À ce moment-là, on comprend que ce film est tout autre chose qu’un règlement de compte contre qui que ce soit. C’est un film qui prend le parti de la vie contre la mort, cette mort qui résonne particulièrement dans le cercle familial où la loi du silence a régné et a laissé derrière elle une bave d’amertume. La scène d’un repas de Noël où François se déchire avec son frère aîné, chacun étant incapable de comprendre la souffrance de l’autre née de la même source, cette scène magistrale est une épiphanie de la douleur qui permet à la vérité de voir enfin le jour, sans aucun manichéisme du réalisateur. C’est d’ailleurs une des forces du film, et sa justesse, que de montrer aussi les failles des victimes, jusqu’aux tensions au sein de la Parole libérée. Avec une sorte de vertigineuse mise en abîme.

Car si l’on regarde bien Grâce à Dieu, très pudique sur tout ce qui a trait au sexe, on voit bien que, comme l’a très bien montré Véronique Margron, derrière l’abus sexuel, il y a toujours l’emprise d’une personne en position de puissance ou d’autorité. Et dans tous ces cercles que montre le film, (couple, famille, association), on sent que la question du pouvoir sur l’autre est également présente. Ce film montre au fond que cette question des abus sexuels sur mineurs est d’abord celle de l’abus de pouvoir, mais aussi celle de la défaillance du pouvoir. Cela arrive hélas, on le sait, trop couramment dans l’Église, mais aussi dans le cercle familial. Celui qui doit assurer l’autorité légitime met la main indûment sur l’autre, pour prendre contrôle sur lui ; celui qui aurait dû donner la loi et permettre la juste parole, impose sa violence et le silence qui va avec ; celui qui devait protéger soumet (le prédateur) ou n’intervient pas (la hiérarchie, la famille).

Jamais abandonnés

Grâce à Dieu vient, d’une manière particulièrement juste, démonter ces mécanismes mortifères et donner à voir le retour à la vie que rend possible la parole qui se libère enfin. Ce serait erroné de penser que parce qu’une des victimes, l’athée François, demande se faire débaptiser, le film serait à la charge de l’Église. Par cette crucifiante protestation qui divise ses amis de La Parole libérée, François vient témoigner du fait que ces gestes mortifères peuvent aller jusqu’à une mort spirituelle que notre foi peut espérer non définitive et transfigurée dans le Christ. À ce stade on est au bord du gouffre et la dernière parole du film pose bien la question cruciale : « Papa, crois-tu encore en Dieu ? » François Ozon choisit de ne pas faire répondre Alexandre. La fin est donc ouverte, laissant le spectateur libre de répondre en lui-même. Pour ma part, j’ai vu dans le sourire d’Alexandre, un regard d’amour inconditionnel pour son fils qui est le reflet de l’amour inconditionnel du Père, du Père non défaillant.  Et j’ai vu et dans le dernier plan du film sur la statue de la Vierge de Fourvière qui a veillé sur mon enfance, la certitude que, même si nous ne le savons que bien tard, nous ne sommes jamais abandonnés au triomphe du Mal, même lorsqu’il officie en habit d’autorité. Grâce à Dieu.

Site Aleteia

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 Efficace, très documenté, ce film-enquête dénonce les abus sexuels commis sur des enfants par un prêtre lyonnais, et le silence persistant de l’Eglise catholique face au scandale.

Où est passé le François Ozon chabrolien, le satiriste de la famille bourgeoise française ? Cette fois, l’auteur de 8 Femmes et Dans la maison filme sans ironie des Lyonnais aisés, catholiques pratiquants et bien peignés. Tout son cinéma en paraît changé. L’explication s’impose vite : les personnages existent réellement, le film, très documenté, raconte leur histoire vraie et évoque des faits graves, les nombreuses agressions sexuelles commises par un prêtre sur de jeunes scouts, pendant les années 1980. En outre, la justice n’a pas encore rendu son verdict. 

Jusqu’ici, à travers ses comédies, le cinéaste s’en prenait beaucoup à la figure du père — comme dans Potiche, où Fabrice Luchini n’en finissait pas de perdre des plumes. Avec ce film-ci, il cible le père, mais au sens clérical du terme. En l’occurrence le père Bernard Preynat (interprété par un Bernard Verley remarquable), contre qui convergent les accusations des enfants, devenus des adultes. François Ozon brocardait l’arrogance et le pouvoir masculins. Il dénonce aujourd’hui la pédophilie de certains prêtres : entreprise à la fois plus subversive (le sujet reste tabou au sein de l’Eglise) et plus consensuelle — toute la société civile s’indigne de ce fléau. Le style de Grâce à Dieu oscille entre ces deux tonalités.

C’est un film-dossier impeccablement orchestré, qui suscite une empathie immédiate pour ses trois personnages principaux. Alexandre (Melvil Poupaud), père de famille nombreuse, quadragénaire et croyant, est le premier à se manifester auprès du diocèse de Lyon pour dénoncer les attouchements répétés dont il fut victime, trente ans auparavant. Reçu par le cardinal Barbarin (François Marthouret), il constate, ensuite, l’absence totale de sanctions contre le père Preynat et décide de porter l’affaire en justice. Puis François (Denis Ménochet), autre ancienne proie du prêtre, contacté par la police, entre en scène et crée une association, La Parole libérée. C’est ainsi qu’il rencontrera Emmanuel (Swann Arlaud), le plus jeune et le plus brisé des trois. La dramaturgie, qui fait passer tour à tour au premier plan les trois hommes, permet au film d’accumuler l’énergie et la tension, en variant les points de vue. La maîtrise du cinéaste se retrouve tout autant dans les détails. Avec minutie, François Ozon décrit le quotidien de chacun, son entourage, et fait apercevoir les dommages à long terme, psychologiques ou physiologiques, des agressions subies autrefois. Il montre la culpabilité ou, étrangement, le ressentiment de certains proches, jaloux de l’attention sans fin accordée à la victime. Le drame de la pédophilie est analysé jusque dans ses paradoxes : tel ancien scout se souvient avoir été, d’abord, flatté par l’affection débordante du père Preynat, et avoir éprouvé le sentiment d’être élu par lui.

Parmi les rares films marquants sur ce sujet, Grâce à Dieu emprunte surtout à Spotlight, de Tom McCarthy (2015). L’efficace thriller américain racontait la mise au jour, par des journalistes de Boston, d’un immense scandale d’abus sexuels, dans le silence assourdissant de l’Eglise. François Ozon en a même placé l’affiche sur un mur de commissariat lyonnais. Le cinéaste reste, en revanche, à distance du romanesque débridé et désespéré de La Mauvaise Education, de Pedro Almodóvar (2004), l’autre référence majeure. Une furtive et magnifique scène s’en rapproche pourtant : peu avant sa confrontation avec le père Preynat, Alexandre, entré dans une église déserte, reconnaît son ancien prédateur en train de prier. Il redevient aussitôt un enfant terrorisé (tout se lit sur le visage de Melvil Poupaud) et prend la fuite…

Ce film n’est pas un brûlot antireligieux : ses personnages débattent sans cesse de la foi, certains farouchement athées, d’autres croyants. Mais la charge contre la hiérarchie épiscopale s’y révèle d’autant plus virulente qu’elle évite toute caricature. Comédiens subtils, mise en scène mesurée : il suffit à François Ozon, pour faire mal, de s’appuyer sur des déclarations officielles et des propos authentiques. Ainsi les mots du cardinal Barbarin lors d’une conférence de presse : « Nous sommes confrontés à des faits anciens, et grâce à Dieu, tous ces faits sont prescrits. » Cette effarante maladresse, à l’origine du titre du film, appelle, à elle seule, bien des éclaircissements et, pourquoi pas, les éclairages du cinéma.

https://www.telerama.fr/cinema/films/grace-a-dieu,n6083802.php

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L’Association « La Parole libérée »

« La Parole libérée »  est une association loi 1901 créée le 17 décembre 2015. Elle constitue un espace d’expression et de soutien aux victimes des actes de pédophilie qui se sont déroulés au sein du Groupe Saint Luc de 1970 à 1991. Les acteurs malheureux de cette période étaient des enfants, restés pour la plupart muets, incompris et seuls face au comportement déviant d’un prêtre à l’aura et au charisme trompeurs.

Aujourd’hui ce sont des hommes dont la parole, enfin, se libère de la chape silencieuse sous laquelle certains adultes les avaient confinés. Les objectifs principaux de cette association sont d’enfin faire reconnaître les traumatismes que ces enfants ont subis et dont ils portent encore les fêlures, mais aussi de lever le voile sur la responsabilité de l’Archevêché de Lyon qui n’a peut-être pas pris les mesures à la hauteur de la gravité des actes commis.

Source le site « La Parole libérée »

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  1. Ce que dit le Droit

1.1. Les Textes

 

En 1917, le Code de Droit Canon condamnait déjà de manière explicite tout abus sexuel commis par des clercs sur des mineurs (Canon 2359,2).

En effet, le Canon 2359 § 2 disposait « S’ils ont commis un délit contre le sixième commandement avec des mineurs de moins de seize ans, ou pratiqué adultère, viol, ‘bestialité’, sodomie, excitation à la prostitution ou inceste avec ses consanguins ou alliés au premier degré, ils doivent être suspendus, déclarés infâmes, privés de tout offices, bénéfice, dignité ou charge qu’ils pourraient avoir, et dans les cas les plus graves ils doivent être déposés. »

En 1962, le « Saint-Office » (qui deviendra la Congrégation pour la Doctrine de la Foi à la suite du concile Vatican II) adresse à tous les « Patriarches, Archevêques, Évêques et autres Ordinateurs locaux » la lettre Crimen Sollicitationis – qui reprend, d’ailleurs, l’essentiel d’un document similaire déjà adressé confidentiellement en 1922 aux évêques.

Rédigée par le cardinal Alfredo Ottaviani, et approuvée par le pape Jean XXIII, cette lettre vise à compléter le Code de Droit Canon existant et établit, notamment, la procédure à suivre dans le cas où les prêtres de l’Eglise catholique se rendraient coupables d’abus sexuels sur mineurs, « qu’ils aient eu lieu dans le cadre de la confession ou de tout autre façon ».

Par ailleurs, d’après ce document, tout catholique doit obligatoirement dénoncer aux autorités ecclésiales une faute de cette nature commise par un prêtre.

Le 30 avril 2001, le Motu proprio «Sacramentorum sanctitatis tutela», a réservé la compétence de l’instruction des délits les plus graves (lesDelicta Graviora) – et notamment la question des prêtres accusés d’actes pédophiles – à la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Enfin, en novembre 2014,un collège spécial est créé auprès de cette dernière pour examiner les recours des prêtres accusés d’un Delictum Gavius. Son président est Monseigneur Charles Scicluna, Archevêque de Malte.

1.2. Les sanctions

Pour évoquer ces dernières, nous nous appuyons sur une interview de Mgr Charles Scicluna donnée le 13 mars 2010 au journal « L’Avvenire » §.

A cette date, Mgr Scicluna était « Promoteur de justice » de la Congrégation pour la doctrine de la foi. En fait, il [était] le Ministère public du tribunal de la congrégation en charge d’enquêter sur les Delicta Graviora, les crimes que l’Eglise considère comme les plus graves, ceux commis contre l’Eucharistie ou le secret de la confession, ou bien des viols sur mineurs de la part du clergé. »

Lorsque le journaliste de « L’Avvenire » lui demande ce qu’il se passe lorsqu’un prêtre est accusé d’un Delictum Gravius il répond que « si l’accusation est vraisemblable, son évêque est contraint d’enquêter tant sur l’objet de la démarche que sur sa validité. Si l’enquête préliminaire confirme l’accusation, il n’a plus le pouvoir d’agir et doit transmettre le dossier au Bureau disciplinaire de notre congrégation. »

Le Motu proprio «Sacramentorum sanctitatis tutela» précise en effet que le prêtre peut être convoqué devant un tribunal ecclésiastique. En cas de faits avérés, et notamment de pédophilie, il peut être suspendu de la célébration des sacrements ou même être soumis à la dégradation (démis de ses fonctions et réduit à l’état laïc).

Dans cette interview, Mgr Scicluna indique par ailleurs que sur les 300 cas de pédophilie que la Congrégation pour la doctrine de la foi a eu à traiter entre 2001 et 2010, dans 20 % des cas le procès, pénal ou administratif, s’est déroulé sous notre supervision dans le diocèse de compétence. Dans les 60 autres %, principalement à cause de l’âge avancé des accusés, on n’engage pas de procès mais des mesures disciplinaires sont prises à leur encontre, comme l’interdiction de célébrer la messe en public et de confesser, ou l’obligation de conduire une vie retirée et de pénitence. S’il y a eu dans cette catégorie des cas particulièrement médiatisés, il ne s’est absolument pas agi d’absolution. S’il n’y a pas eu de condamnation formelle, la réduction au silence et à l’obligation de prière a tout son sens. ». Et pour les 20% restants « pour la moitié, celle des cas particulièrement graves, agrémentés de preuves indubitables, le Pape a pris la douloureuse responsabilité de la réduction à l’état laïque. Il s’agit d’une mesure extrême mais inévitable. Pour l’autre moitié, ce sont les prêtres qui ont demandé à être relevé de leurs devoirs sacerdotaux. On compte parmi eux les prêtres trouvés en possession de matériel pédo-pornographique, condamnés pour ce délit par la justice civile. »

 

1.3. Sur la prescription

Selon Mgr Scicluna, il apparaît qu’« avant 1889, le principe de la prescription pénale était étranger au droit de l’Eglise. C’est seulement avec le Motu Proprio de 2001 qu’on a introduit pour les crimes graves une prescription de dix ans. Pour les délits sexuels, la décennie commence au dix-huitième anniversaire de la victime. »

Mais comme « la pratique a montré que ce terme décennal n’est pas adapté à ce type d’affaires [il serait] bon de retourner au système précédent fixant l’imprescriptibilité de ces Delicta Graviosa. Ceci dit, le 7 novembre 2002 Jean-Paul II a concédé à la Congrégation pour la doctrine de la foi une faculté de dérogation au cas par cas, à la demande motivé de l’évêque intéressé. Elle est généralement accordée ».

1.4. Sur la transmission du dossier à la justice civile

Rappelons que les articles 434-1 et 434-3 du Code Pénal disposent que lorsque quelqu’un a connaissance d’un crime ou de faits précis concernant notamment des attentes sexuelles sur des mineurs de moins de 15 ans, il doit en informer la justice.

La seule exception à ce principe concerne les personnes tenues a secret professionnel.

Néanmoins la loi a prévu une exception à l’exception, notamment pour les attentes sexuelles infligées à un mineur (article 226-13 du Code Pénal).

En conséquence, si la révélation des faits a eu lieu hors confession il existe une obligation de recourir à l’autorité judiciaire.

Mgr Scicluna précise par ailleurs à ce sujet que « Dans les pays de culture juridique anglo-saxonne, mais aussi en France, les évêques prennent généralement connaissance des crimes commis par leurs prêtres hors confession, ce qui les oblige à recourir à l’autorité judiciaire. C’est une situation grave car ces évêques sont comme un parent contraint à dénoncer son fils. Dans ces cas, nous recommandons de respecter la loi civile. »

Que se passe-t-il lorsque l’aveu des faits a lieu lors d’une confession?

Le dispositif légal permet aux prêtres de passer outre et Mgr Scicluna précise encore que « dans ces situations la congrégation n’oblige pas les évêques à dénoncer leurs prêtres, mais elle les encourage à inviter les victimes à dénoncer leur bourreaux. Nous encourageons les évêques à fournir à ces victimes toute l’assistance nécessaire, et pas strictement spirituelle. Dans le cas récent d’un prêtre condamné par un tribunal civil italien, c’est la congrégation qui a suggéré aux dénonciateurs réclamant une procédure canonique d’alerter la justice civile. Ceci dans l’intérêt des victimes et pour éviter de nouveaux actes délictueux. »

Cette position est conforme à celle de la Conférence des Évêques de France qui dans sa brochure publiée en 2003 « lutter contre la pédophilie » précise sur ce point qu’ « un prêtre qui reçoit les confidences de l’auteur d’un crime ou d’un délit doit tout mettre en œuvre  pour que celui-ci assume ses responsabilités tant à l’égard de la victime, qu’à l’égard de la société et se confie donc à la justice.»

 

 

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