Cinquième dimanche de Carême : lectures et commentaires

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 5e dimanche de Carême (7 avril 2019)

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

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LECTURE DU LIVRE D’ISAÏE 43, 16-21

 

16 Ainsi parle le SEIGNEUR,
 lui qui fit un chemin dans la mer,
 un sentier dans les eaux puissantes,
17 lui qui mit en campagne des chars et des chevaux,
 des troupes et de puissants guerriers ;
les voilà tous couchés pour ne plus se relever,     
ils se sont éteints,   consumés comme une mèche.
Le Seigneur dit :
18 « Ne faites plus mémoire des événements passés,
ne songez plus aux choses d’autrefois.
19 Voici que je fais une chose nouvelle :
elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ?   
 Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert,
 des fleuves dans les lieux arides.
20 Les bêtes sauvages me rendront gloire,   
 les chacals et les autruches – 
 parce que j’aurai fait couler de l’eau dans le désert,
des fleuves dans les lieux arides,
 pour désaltérer mon peuple, celui que j’ai choisi.
21 Ce peuple que je me suis façonné
redira ma louange. »
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Ce texte est surprenant ! À première vue, il comporte deux parties absolument contradictoires : la première partie est un rappel de la sortie d’Égypte, donc du passé ; la seconde, au contraire, recommande de faire table rase du passé… Mais peut-être pas de n’importe quel passé ? Tout est là. Je reprends ces deux parties l’une après l’autre.

Tout commence par la formule « Ainsi parle le SEIGNEUR », qui annonce toujours des paroles très importantes. Puis vient l’évocation de ce fameux « chemin dans la mer » : « Ainsi parle le SEIGNEUR, lui qui fit un chemin dans la mer, un sentier dans les eaux puissantes ». C’est le miracle mémorable de la Mer des Joncs, lorsque les Hébreux s’enfuyaient d’Égypte.Dans tous les livres de la Bible, une évocation de cet ordre est un rappel de cette fameuse nuit de la libération d’Égypte (rapportée par le livre de l’Exode, au chapitre 14). Isaïe précise encore « (le SEIGNEUR), lui qui mit en campagne des chars et des chevaux, des troupes et de puissants guerriers ; les voilà tous couchés pour ne plus se relever, ils se sont éteints, ils se sont consumés comme une mèche. » Ce sont les Égyptiens, bien sûr, lancés à la poursuite des fuyards. Et Dieu a fait échapper son peuple. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si Isaïe a employé le Nom « SEIGNEUR », puisque c’est ce nom-là, précisément, qui qualifie le Dieu du Sinaï, notre libérateur.

Voilà donc l’œuvre de Dieu dans le passé. C’est le meilleur soutien de l’espérance d’Israël pour l’avenir. Et c’est de cela qu’Isaïe va parler maintenant : « Voici que je fais une chose nouvelle ». De quoi s’agit-il ici ? À qui Isaïe promet-il un monde nouveau ? Ici, nous avons besoin de nous remettre dans le contexte historique de cette prédication. Le deuxième Isaïe, celui que nous lisons aujourd’hui, vit au sixième siècle pendant l’Exil à Babylone (qui a duré de 587 à 538 av. J.-C.).

Nous avons souvent eu l’occasion de parler de cette période qui fut une terrible épreuve. Et, franchement, on ne voyait pas bien pourquoi l’horizon s’éclaircirait ! S’ils sont déportés à Babylone, c’est parce que Nabuchodonosor, roi de Babylone, a vaincu le tout petit royaume juif dont Jérusalem est la capitale. Et pour l’instant les affaires de Nabuchodonosor marchent encore très bien ! Et puis, à supposer que l’on arrive à s’enfuir un jour… de la Babylonie à Jérusalem, il faudrait traverser le désert de Syrie qui couvre des centaines de kilomètres, et en fuyards, c’est-à-dire dans les pires conditions qui soient.

Le prophète a donc fort à faire pour redonner le moral à ses contemporains : mais il le fait si bien qu’on appelle son livre « le livre de la Consolation d’Israël » parce que le chapitre 40 commence par cette phrase superbe : « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu » ; et le seul fait de dire « votre Dieu » est un rappel de l’Alliance, une manière de dire « l’Alliance de Dieu n’est pas rompue, Dieu ne vous a pas abandonnés ». Car l’une des formulations de l’Alliance entre Dieu et son peuple était « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu » ; etchaque fois que l’on entend cette expression « mon Dieu » ou « votre Dieu », ce possessif est un rappel de l’Alliance en même temps qu’une profession de foi.

Isaïe va donc, de toutes ses forces, raviver l’espoir chez les exilés : Dieu ne les a pas abandonnés, au contraire, il prépare déjà leur retour au pays. On ne le voit pas encore, mais c’est sûr ! Pourquoi est-ce sûr ? Parce que Dieu est fidèle à son Alliance, parce que, depuis qu’il a choisi ce peuple, il n’a cessé de le libérer, de le maintenir en vie à travers toutes les vicissitudes de son histoire.

Ce sont ces arguments-là qu’Isaïe développe ici : Nabuchodonosor vous fait peur ? Mais Dieu a déjà fait mieux : il vous a délivrés de Pharaon ! Le désert vous fait peur ? Mais le désert du Sinaï, c’était bien pire et Dieu a protégé son peuple tout du long ! Or, vous êtes toujours le peuple de Dieu, son élu. Sous-entendu « ce que Dieu a fait pour vous une fois, il le refera ». Comme il a fait passer son peuple à travers la Mer à pied sec au moment de la sortie d’Égypte, le SEIGNEUR saura faire passer son peuple « à pied sec » à travers toutes les eaux troubles de son histoire.

L’espérance d’Israël s’appuie toujours sur son passé : c’est le sens du mot « mémorial » ; on fait mémoire de l’œuvre de Dieu depuis toujours, pour découvrir que cette œuvre de Dieu se poursuit pour nous aujourd’hui, et pour y puiser la certitude qu’elle se poursuivra demain. Passé, présent, avenir : Dieu est à jamais présent aux côtés de son peuple. C’est l’un des sens du Nom de Dieu « Je suis » (sous-entendu, « Je suis avec vous en toutes circonstances).

Je reviens à notre texte : c’est précisément au cours de cette période difficile de l’Exil, au moment où on risquait de s’installer dans la désespérance, que les prophètes ont développé une nouvelle métaphore, celle du germe : « Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? » dit Isaïe ici. Dans la Bible, ce n’est pas seulement un terme de botanique : à partir de l’expérience éminemment positive d’une minuscule graine capable de devenir un grand arbre, on voit bien comment le mot « germe » a pu devenir en Israël un symbole d’espérance. Le même prophète avait déjà dit équivalemment la même chose au chapitre précédent (preuve qu’il n’était pas inutile de le répéter) : « Je vous an­non­ce de nou­veaux évé­ne­ments, avant qu’ils ger­ment, je vous les lais­se en­ten­dre. » (Is 42, 2). Il nous reste à apprendre aujourd’hui à déceler les germes du monde nouveau, du Royaume que Dieu est en train de construire.

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PSAUME  125 (126)

Quand le SEIGNEUR ramena les captifs à Sion

nous étions comme en rêve !
2   Alors notre bouche était pleine de rires,  
 nous poussions des cris de joie.

 Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! »
3   Quelles merveilles le SEIGNEUR fit pour nous :

nous étions en grande fête !

4   Ramène, SEIGNEUR, nos captifs
 comme les torrents au désert.
5   Qui sème dans les larmes 
 moissonne dans la joie.

6 Il s’en va, il s’en va en pleurant,   
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.
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Dans notre première lecture, le prophète Isaïe annonçait le retour au pays du peuple exilé à Babylone… et ce retour a eu lieu ! Très spontanément, on a chanté ce miracle par ce psaume, comme on avait chanté le miracle de la sortie d’Égypte. Vous connaissez l’histoire : en 587, c’est Nabuchodonosor, roi de Babylone, qui avait conquis Jérusalem et déporté la population ; mais le vainqueur est vaincu à son tour. La nouvelle puissance montante dans cette région, c’est le royaume perse : le roi Cyrus vole de victoire en victoire ; dès avant cette conquête, ses succès sont vus d’un très bon œil par les captifs de Babylone parce que Cyrus est précédé d’une très bonne réputation : les troupes de Nabuchodonosor, comme beaucoup d’autres, volaient, pillaient, violaient, massacraient, dévastaient… et les populations étaient systématiquement déplacées, déportées ; c’est un phénomène tristement connu à la surface du globe, depuis que le monde est monde.

Cyrus, lui, a une tout autre politique : probablement parce qu’il préfère être le maître de peuples riches, il autorise toutes les populations déplacées à rentrer dans leur pays d’origine, et il leur en donne les moyens : très concrètement, cela veut dire qu’il a conquis Babylone en 539, et que, dès 538, il a renvoyé les Juifs à Jérusalem mais aussi qu’il leur en a donné les moyens sous forme de subventions ; il est même allé jusqu’à restituer les biens du Temple pillés par les hommes de Nabuchodonosor.  

Mais vous avez remarqué : on ne dit pas « Quand le roi de Perse Cyrus laissa les exilés rentrer à Sion », on dit « Quand le SEIGNEUR ramena les captifs à Sion… » : c’est une manière d’affirmer que Dieu reste le maître de l’histoire. Pendant bien longtemps (et c’est encore le cas dans ce texte d’Isaïe), l’Ancien Testament a laissé penser que Dieu tirait toutes les ficelles de l’histoire : manière de dire qu’aucun autre dieu n’agissait sur les événements (il s’agissait alors pour les prophètes de lutter contre l’idolâtrie) ; aujourd’hui, nous pressentons bien, sans savoir l’exprimer de manière satisfaisante, que l’humanité est, partiellement au moins, libre et responsable des événements.

 « Quand le SEIGNEUR ramena les captifs à Sion » : ici, c’est clair, il s’agit de la ville de Jérusalem ; mais, selon les textes, ce n’est pas toujours aussi clair : quand on parle de Sion, cela peut désigner soit la petite colline de départ, celle sur laquelle David a bâti son palais, soit la ville tout entière de Jérusalem (et, en particulier, le Temple), soit toute la Judée, soit même le peuple d’Israël tout entier. Il suffit de se rappeler la phrase d’Isaïe : « Dis à Sion : Tu es mon peuple » (Is 51, 16-17). Et aujourd’hui, si l’on regarde un plan de Jérusalem, c’est une autre colline qui a pris le nom de Sion !

Je reviens à notre psaume : écrit plus tard, on ne sait pas exactement quand, mais bien longtemps peut-être après le retour de l’Exil, il évoque la joie, l’émotion de la libération et du retour. En Exil, là-bas, on en avait tant de fois rêvé… Et quand cela s’est réalisé, on osait à peine y croire : « Quand le SEIGNEUR ramena les captifs à Sion, nous étions comme en rêve !… Quelles merveilles le SEIGNEUR fit pour nous : nous étions en grande fête ! »

Et on va jusqu’à s’imaginer que les autres peuples sont eux aussi émerveillés par ce miracle ! « Alors on disait parmi les nations : « Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! »… Soyons francs « les nations », comme on dit, c’est-à-dire les peuples païens, ont peut-être d’autres sujets de préoccupation : en fait, cette affirmation que même les païens s’inclinent devant l’œuvre de Dieu pour son peuple élu est pour Israël un double rappel qui n’a rien à voir avec de la prétention ; il s’agit d’affirmer deux choses : premièrement une infinie reconnaissance pour la gratuité du choix de Dieu ; deuxièmement, on n’oublie jamais que le peuple élu l’est pour le monde : sa vocation est d’être un peuple témoin de l’œuvre de Dieu, justement.

La gratuité du choix de Dieu, d’abord, est un sujet toujours renouvelé d’étonnement : « Interroge donc les jours du début, ceux d’avant toi, depuis le jour où Dieu créa l’humanité sur la terre, interroge d’un bout à l’autre du monde ; est-il rien arrivé d’aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?… À toi, il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n’y en a pas d’autre que lui. » (Dt 4, 32… 35). Ici, cet émerveillement devant le choix de Dieu est traduit en français par le mot « merveilles » ; lequel fait toujours référence à l’œuvre de libération de Dieu et d’abord à la libération d’Égypte. Les mots « exploit », « œuvre », « hauts faits », « merveilles » sont toujours un rappel de l’Exode, c’est-à-dire la libération d’Égypte. Ici, il s’y ajoute la nouvelle œuvre de libération de Dieu, la fin de l’Exil.

Cette libération de l’Exil est ressentie par le peuple comme une véritable résurrection : pour l’exprimer, le psalmiste utilise deux images : première image, « les torrents au désert » : « Ramène, SEIGNEUR, nos captifs, comme les torrents au désert. » ; au sud de Jérusalem, le Néguev est un désert ; mais au printemps, des torrents dévalent les pentes et tout-à-coup éclosent des myriades de fleurs. Deuxième image, « la semence » : quand le grain de blé est semé en terre, c’est pour y pourrir, apparemment y mourir… quand viennent les épis, c’est comme une naissance… cette image est d’autant plus valable que le retour des exilés signifie pour la terre elle-même une véritable renaissance.

 Dernière remarque, quand on chante ce psaume, le retour de l’Exil à Babylone est déjà loin dans le temps ; alors, pourquoi en parler encore ? Là-bas, on ne chante jamais le passé pour le seul plaisir de faire de l’histoire : il y a toujours un message pour l’avenir ; car cette libération, ce retour à la vie que l’on peut dater historiquement… devient une raison d’espérer d’autres résurrections, d’autres libérations. Chaque année, pour la fête des Tentes, à l’automne, ce cantique était chanté au cours du pèlerinage, tandis que l’on « montait » à Jérusalem.On chantait la libération déjà accomplie, on priait Dieu de hâter le Jour de la libération définitive, quand viendra Celui qu’on attend, le Messie promis… Car il y a encore aujourd’hui sur la surface de la terre, bien des lieux de captivité de toute sorte, bien des « Égypte », bien des « Babylone »… C’est à eux que l’on pense désormais quand on chante : « Ramène, SEIGNEUR, nos captifs, comme les torrents au désert. »

Aujourd’hui, quand nous, chrétiens, chantons ce psaume, nous demandons la grâce de savoir seconder de toutes nos forces l’œuvre de libération inaugurée par le Messie : il nous appartient de hâter le jour où c’est enfin l’humanité tout entière qui chantera à pleine voix : « Quelles merveilles le SEIGNEUR fit pour nous : nous étions en grande fête ! »

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LECTURE DE LA LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX PHILIPPIENS 3, 8 – 14

  Frères

 tous les avantages que j’avais autrefois,
8   je les considère maintenant comme une perte  

 à cause de ce bien qui dépasse tout :  
 la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur.  
 À cause de lui, j’ai tout perdu ;
 je considère tout comme des ordures,
 afin de gagner un seul avantage, le Christ,
9   et, en lui, d’être reconnu juste
 non pas de la justice venant de la loi de Moïse
 mais de celle qui vient de la foi au Christ :
la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi.
10 Il s’agit pour moi de connaître le Christ,  
 d’éprouver la puissance de sa résurrection
et de communier aux souffrances de sa Passion,
 en devenant semblable à lui dans sa mort,
11 avec l’espoir de parvenir    à la résurrection d’entre les morts.
12 Certes, je n’ai pas encore obtenu cela
 je n’ai pas encore atteint la perfection,
 mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir,
 puisque j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus.
13 Frères, quant à moi, je ne pense pas avoir déjà saisi cela
 Une seule chose compte :
 oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant,
14 je cours vers le but en vue du prix
 auquel Dieu nous appelle là-haut
 dans le Christ Jésus.
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Nous retrouvons ici l’image de la course que saint Paul emploie à plusieurs reprises dans ses lettres. Et, dans la course, c’est le but qui compte ! Le point de départ, il faut se dépêcher de l’oublier ! Imaginez un coureur qui se retournerait sans arrêt, il est assuré de perdre : « Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but pour remporter le prix… » Il faut donc savoir tourner le dos en quelque sorte : et depuis qu’il a été « saisi » par le Christ, comme il dit, Paul a tourné le dos à bien des choses, à bien des certitudes. Le mot « saisi » est très fort dans le langage de Paul : sa vie a été réellement complètement bouleversée depuis le jour où le Christ s’est littéralement emparé de lui sur le chemin de Damas.

D’habitude, pourtant, Paul présente sa foi chrétienne comme la suite logique de sa foi juive. À ses yeux, Jésus-Christ accomplit vraiment l’attente de l’Ancien Testament et il y a continuité entre l’Ancien et le Nouveau Testaments : par exemple, au cours de son procès devant le tribunal romain à Césarée, il dira : « Les prophètes et Moïse ont prédit ce qui devait arriver (c’est-à-dire que Jésus est le Messie) et je ne dis rien de plus… » (Ac 26, 22). Mais ici, Paul insiste sur la nouveauté apportée par Jésus-Christ : « Tous les avantages que j’avais autrefois, je les considère maintenant comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. »

 Cette nouveauté apportée par Jésus-Christ est donc radicale : désormais nous sommes réellement une « création nouvelle » ; cette expression, nous l’avons rencontrée dimanche dernier dans la deuxième lettre aux Corinthiens ; ici, Paul le dit autrement : « À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des balayures, en vue du seul avantage, le Christ, en qui Dieu me reconnaîtra comme juste. » Traduisez : « ce qui, auparavant, me paraissait le plus important, mes avantages, mes privilèges, désormais cela ne compte pas plus pour moi que des balayures ».

Ces « avantages » dont il parle : c’était la fierté d’appartenir au peuple d’Israël ; c’était la foi, la fidélité, l’espérance indéracinable de ce peuple ; c’était la pratique assidue, scrupuleuse de tous les commandements, ce qu’il appelle « l’obéissance à la loi de Moïse ». Mais, désormais, Jésus-Christ a pris toute la place dans sa vie : « Je considère tout comme des balayures en vue d’un seul avantage, le Christ ». Désormais il possède le bien qui dépasse tout, la seule richesse au monde à ses yeux : la « connaissance » du Christ ; pour parler de cela, Jésus employait des paraboles : il disait par exemple « le Royaume des cieux est comparable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme a découvert : il le cache à nouveau et, dans sa joie, il s’en va, met en vente tout ce qu’il a, et il achète ce champ. » (Mt 13, 44).

Le vrai trésor de notre existence, nous dit saint Paul, c’est d’avoir découvert le Christ ; et il sait de quoi il parle, lui qui a d’abord été un persécuteur des apôtres ! Sa vie a été complètement bouleversée par cette découverte, par cette « connaissance » du Christ. Une connaissance qui n’est pas d’ordre intellectuel : au sens biblique, connaître quelqu’un, c’est vivre dans son intimité, c’est l’aimer et partager sa vie. C’est bien dans ce sens d’intimité partagée que Paul parle du lien qui l’unit désormais, et avec lui tous les baptisés, à Jésus-Christ.

Pourquoi insiste-t-il tellement sur ce lien ? Parce que nous sommes dans le contexte d’un conflit très grave qui traversait la communauté des Philippiens à propos de la circoncision ; nous l’avons rencontré déjà il y a quelques semaines, dans la deuxième lecture du deuxième dimanche de Carême  : certains chrétiens d’origine juive auraient voulu qu’on impose la circoncision à tous les chrétiens préalablement au baptême ; c’est à la circoncision qu’il pense quand il parle « d’obéissance à la Loi de Moïse » ; on sait dans quel sens les Apôtres ont tranché cette question qui risquait de diviser les communautés, au cours d’une assemblée à Jérusalem, une sorte de mini-Concile : dans la Nouvelle Alliance, la Loi de Moïse est dépassée ; le baptême au Nom de Jésus fait de nous des fils de Dieu : « Vous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ », dit Paul dans la lettre aux Galates (Ga 3, 27). La circoncision n’est donc plus indispensable pour faire partie du peuple de la Nouvelle Alliance, puisque cette Alliance est définitivement scellée une fois pour toutes en Jésus-Christ : « En Jésus-Christ, Dieu me reconnaîtra comme juste. Cette justice ne vient pas de moi-même, c’est-à-dire de mon obéissance à la Loi de Moïse, mais de la foi au Christ : c’est la justice qui vient de Dieu et qui est fondée sur la foi. » L’une des grandes découvertes de Paul, c’est que notre salut n’est pas au bout de nos mérites, de nos efforts… Le salut de Dieu est gratuit ! C’est le sens même du mot « grâce » si on y réfléchit… Le livre de la Genèse disait déjà : « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR, et le SEIGNEUR estima qu’il était juste. » (Gn 15, 6). Pour le dire autrement, notre justice vient uniquement de Dieu, il suffit de croire !

Mais alors pourquoi parle-t-il de « communier aux souffrances de la Passion du Christ, de reproduire sa mort, avec l’espoir de parvenir à ressusciter d’entre les morts » ? Il ne s’agit évidemment pas d’accumuler des mérites pour faire bonne mesure ! Paul vient de nous dire exactement le contraire ! Ce qu’il veut dire, c’est que cette nouvelle vie que nous menons désormais en Jésus-Christ, comme greffés sur lui (pour reprendre l’image de la vigne chez saint Jean) nous amène à prendre le même chemin que lui. « Communier aux souffrances de la passion du Christ », c’est accepter de reproduire le comportement du Christ, accepter de courir les mêmes risques, qui sont les risques de l’annonce de l’évangile ; Jésus l’avait dit : « Nul n’est prophète en son pays » et il avait bien prévenu ses apôtres qu’ils ne seraient pas mieux traités que leur maître.

Reste à savoir si nous serions capables  de dire comme saint Paul que le seul bien qui compte à nos yeux, c’est la connaissance du Christ ? Tout le reste n’est que « balayures » !

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Complément

 Une des idées maîtresses de saint Paul c’est que le Christ est venu accomplir les Écritures : le rapport entre l’Ancien Testament et le Nouveau Testament, entre l’Ancienne Alliance et la Nouvelle Alliance est fait à la fois de continuité et de rupture : c’est parce que Paul est Juif qu’il est chrétien, et voilà la continuité… mais désormais, il faut abandonner les pratiques juives pour se laisser « saisir » par le Christ, et voilà la rupture.

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ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT JEAN 8, 1-11

 1   Jésus s’était rendu au mont des Oliviers.
2   Dès l’aurore, il retourna au Temple

Comme tout le peuple venait à lui,
il s’assit et se mit à enseigner.
3   Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme
 qu’on avait surprise en situation d’adultère.
Ils la mettent au milieu,
4   et disent à Jésus :  
« Maître, cette femme      
a été surprise en flagrant délit d’adultère.
5   Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là.
 Et toi, que dis-tu ? »
6   Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve

afin de pouvoir l’accuser.
 Mais Jésus s’était baissé    
et, du doigt, il écrivait sur la terre.
7   Comme on persistait à l’interroger,
 il se redressa et leur dit :   
« Celui d’entre vous qui est sans péché,  
 qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. »
8   Il se baissa de nouveau     
 et il écrivait sur la terre.
9   Eux, après avoir entendu cela,
s’en allaient, un par un,
 en commençant par les plus âgés.
Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu.
10 Il se redressa et lui demanda :
 « Femme, où sont-ils donc ?
 Personne ne t’a condamnée ? »
11 Elle répondit :
 « Personne, Seigneur. »
 Et Jésus lui dit :
« Moi non plus, je ne te condamne pas.   
 Va, et désormais ne pèche plus. »
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 Nous sommes déjà dans le contexte de la Passion : la première ligne mentionne le mont des Oliviers, or les évangélistes ne parlent jamais du mont des Oliviers avant les derniers jours de la vie publique de Jésus ; d’autre part, le désir des pharisiens de prendre Jésus au piège signifie que son procès se profile déjà à l’horizon. Raison de plus pour être particulièrement attentifs à tous les détails de ce texte : il s’agit de beaucoup plus qu’une anecdote de la vie de Jésus, il s’agit du sens même de sa mission. Au début de la scène, Jésus est en position d’enseignant (« Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner »), mais voici que par la question des scribes et des pharisiens, il est placé en position de juge : on l’aura remarqué, de tous les protagonistes, il est le seul assis. Le thème du jugement, chez saint Jean, est assez important pour qu’on ne s’étonne pas de cette insistance à ce moment. Cette scène de la femme adultère est la mise en pratique de la phrase qu’on trouve au début du même évangile : « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3, 17).

 Dans ce simulacre de procès, les choses sont apparemment simples : la femme adultère a été prise en flagrant délit, il y a des témoins ; la Loi de Moïse condamnait l’adultère, cela faisait partie des commandements de Dieu révélés au Sinaï (« Tu ne commettras pas d’adultère » Ex 20, 14 ; Dt 5, 18) ; et le Livre du Lévitique prévoyait la peine capitale : « Quand un homme commet l’adultère avec la femme de son prochain, ils seront mis à mort, l’homme adultère aussi bien que la femme adultère. » (Lv 20, 10). Les scribes et les pharisiens qui viennent trouver Jésus sont très attachés au respect de la Loi de Moïse : on ne peut quand même pas le leur reprocher ! Mais ils oublient de dire que la Loi prévoyait la peine capitale pour les deux complices, l’homme aussi bien que la femme adultère ; tout le monde le sait, mais personne n’en parlera, ce qui prouve bien que la vraie question posée par les pharisiens ne porte pas sur l’observance exacte de la Loi ; leur question est ailleurs et le texte le dit très bien : « Dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, qu’en dis-tu ? Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. »

 Où est le piège tendu à Jésus ? De quoi espérait-on l’accuser ? On se doute bien qu’il n’approuve pas la lapidation, ce serait contredire toute sa prédication sur la miséricorde ; maiss’il ose publiquement plaider pour la libération de la femme adultère, on pourra l’accuser de pousser le peuple à désobéir à la Loi. Dans l’évangile de Jean (au chapitre 5), on l’a déjà vu donner au paralytique guéri l’ordre de porter son grabat, ce qui est un acte interdit le jour du sabbat. Ce jour-là, on n’a rien pu contre lui, mais cette fois l’incitation à la désobéissance va être publique. Au fond, malgré l’apparent respect de l’apostrophe « Maître, qu’en dis-tu ? » Jésus n’est pas en meilleure posture que la femme adultère : les deux sont en danger de mort.

Jésus ne répond pas tout de suite : « Jésus s’était baissé, et, du doigt, il écrivait sur la terre. » Ce silence est certainement destiné à laisser à chacun le soin de répondre : très respectueux, il n’humilie personne ; celui qui incarne la miséricorde ne cherche pas à mettre qui que ce soit dans l’embarras, pas plus les scribes et les pharisiens que la femme adultère !Aux uns comme à l’autre, il veut faire faire un bout de chemin. Son silence est constructif : il va faire découvrir aux pharisiens et aux scribes le vrai visage du Dieu de miséricorde.

Quand il se décide à répondre, sa phrase ressemble plutôt à une question : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre. » Sur cette réponse, ils s’en vont, « un par un, en commençant par les plus âgés ». Rien d’étonnant : les plus anciens sont les plus prêts à entendre l’appel à la miséricorde. Tant de fois, ils ont expérimenté pour eux-mêmes la miséricorde de Dieu… Tant de fois, ils ont lu, chanté, médité la phrase « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère et plein d’amour » (Ex 34, 6), tant de fois ils ont chanté le psaume 50/51 « Pitié pour moi, SEIGNEUR, en ta bonté, dans ta grande miséricorde efface mon péché »… Ils viennent de prendre conscience de tous les pardons reçus.

Plus encore, peut-être ont-ils compris que leur manquement à la miséricorde était en soi une faute, une infidélité au Dieu de miséricorde. La Loi n’est-elle pas devenue leur idole ?Peut-être est-ce la phrase de Jésus qui leur a suggéré cette réflexion : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre. » Être « le premier à jeter la pierre » était une expression connue de tous, dans le contexte de la lutte contre l’idolâtrie. La Loi ne disait pas que c’était le témoin de l’adultère qui devait lancer la première pierre ; mais elle le disait expressément pour le cas d’idolâtrie (Dt 13, 9-10 ; Dt 17, 7). Si bien que la réponse de Jésus peut se traduire : « Cette femme est coupable d’adultère, au premier sens du terme, c’est entendu ; mais vous, n’êtes-vous pas en train de commettre un adultère autrement plus grave, c’est-à-dire une infidélité au Dieu de l’Alliance ? » (On sait que, très souvent, les prophètes ont parlé de l’idolâtrie en termes d’adultère.)

Les pharisiens et les scribes voulaient sincèrement être les fils du Très-Haut, alors Jésus leur dit « Ne vous trompez pas de Dieu, soyez miséricordieux ». Jésus, le Verbe, vient d’accomplir parmi eux sa mission de Révélation.

Alors, Jésus et la femme restent seuls : c’est le face à face, comme le dit saint Augustin, de la misère et de la miséricorde. Pour elle, le Verbe va là encore accomplir sa mission, dire la parole de Réconciliation. Isaïe parlant du véritable serviteur de Dieu l’avait annoncé : « Il ne brisera pas le roseau ployé, il n’éteindra pas la mèche qui s’étiole… » (Is 42, 3). Ce n’est pas du laxisme : Jésus dit bien « ne pèche plus », tout n’est pas permis, le péché reste condamné… mais seul le pardon peut permettre au pécheur d’aller plus loin.

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Complément 

La première lecture et l’évangile de ce dimanche ont le même discours : oublie le passé, ne t’attarde pas sur lui… que rien, pas même les souvenirs, ne t’empêche d’avancer. Dans la première lecture, Isaïe s’adresse au peuple exilé… dans l’Évangile, Jésus parle à une femme prise en flagrant délit d’adultère : apparemment, ce sont deux cas bien différents mais, dans les deux cas, le discours est le même : tourne-toi résolument vers l’avenir, ne songe plus au passé.

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