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Quatrième dimanche de Pâques : lectures et commentaires

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 12 mai 2019

4éme dimanche de Pâques

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

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PREMIERE LECTURE – Actes des Apôtres 13, 14. 43-52

 

En ces jours-là,
Paul et Barnabé
14 poursuivirent leur voyage au-delà de Pergé
et arrivèrent à Antioche de Pisidie.
Le jour du sabbat, ils entrèrent à la synagogue et prirent place.
43 Une fois l’assemblée dispersée,
beaucoup de Juifs et de convertis qui adorent le Dieu unique
les suivirent.
Paul et Barnabé, parlant avec eux,
les encourageaient à rester attachés à la grâce de Dieu.
44 Le sabbat suivant, presque toute la ville se rassembla
pour entendre la parole du Seigneur.
45 Quand les Juifs virent les foules,
ils s’enflammèrent de jalousie ;
ils contredisaient les paroles de Paul et l’injuriaient.
46 Paul et Barnabé leur déclarèrent avec assurance :
« C’est à vous d’abord
qu’il était nécessaire d’adresser la parole de Dieu.
Puisque vous la rejetez
et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle,
eh bien ! nous nous tournons vers les nations païennes.
47 C’est le commandement que le Seigneur nous a donné :
J’ai fait de toi la lumière des nations pour que, grâce à toi,
le salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. »
48 En entendant cela, les païens étaient dans la joie
et rendaient gloire à la parole du Seigneur ;
tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle
devinrent croyants.
49 Ainsi la parole du Seigneur se répandait dans toute la région.

50 Mais les Juifs provoquèrent l’agitation
parmi les femmes de qualité adorant Dieu,
et parmi les notables de la cité ;
ils se mirent à poursuivre Paul et Barnabé,
et les expulsèrent de leur territoire.
51 Ceux-ci secouèrent contre eux la poussière de leurs pieds
et se rendirent à Iconium,
52 tandis que les disciples étaient remplis de joie et d’Esprit Saint.

 

Nous sommes à la synagogue d’Antioche de Pisidie (en plein milieu de l’Asie Mineure, c’est-à-dire l’ouest de la Turquie actuelle) un samedi matin pour une célébration du shabbat. Le public est plus mélangé que nous ne le pensons spontanément : pour prendre une image, on pourrait dire qu’il y a trois cercles concentriques ; il y a au centre d’abord, évidemment, les Juifs de naissance ; le deuxième cercle, ce sont les prosélytes : c’est-à-dire des non-Juifs de naissance qui ont été attirés par la religion juive au point de se convertir et d’en accepter toutes les pratiques, y compris la circoncision. Luc les appelle « les convertis au Judaïsme ».
Le troisième cercle, ce sont les « craignant Dieu » ; Luc ici les appelle les « païens », mais vous voyez qu’ils ne sont plus tout à fait des païens, puisqu’ils ont été attirés eux aussi par la religion juive et qu’ils se rendent le samedi matin à la synagogue pour le shabbat ; ils connaissent donc les Ecritures juives. En revanche, ils ne sont pas allés jusqu’à la circoncision et à l’ensemble des pratiques juives.
Au départ, le projet de Paul est clair : à peine arrivé dans la ville, il compte se rendre à la synagogue le plus tôt possible pour s’adresser à ses frères juifs ; il leur parlera de Jésus de Nazareth ; pour lui, c’est la démarche qui s’impose de toute évidence ; les Apôtres qui sont tous juifs, ne l’oublions pas, considèrent le Christ comme le Messie attendu par tous les Juifs : ils vivent un accomplissement ; dans leur logique, un Juif qui lit l’Ecriture et découvre Jésus de Nazareth deviendra forcément chrétien : ils ont donc tout naturellement commencé par essayer de rallier les autres Juifs à leur découverte… et Paul compte bien faire la tournée des synagogues ; dans son idée, quand tout le peuple juif sera converti, on entreprendra la conversion des païens.
Car, aux yeux de Paul, comme de tous ses contemporains, le plan de Dieu comportait deux étapes : d’abord le choix du peuple élu à qui Dieu s’est révélé (c’est ce qu’on appelle « l’élection d’Israël ») et ensuite c’est ce peuple élu qui devait annoncer le salut de Dieu aux autres peuples, aux païens ; pour exprimer cette « logique de l’élection » dans le plan de Dieu, le prophète Isaïe disait : « J’ai fait de toi la lumière des nations pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre ». D’ailleurs, dans un premier temps, Jésus, lui-même, avait donné cette consigne à ses apôtres : « Ne prenez pas le chemin des païens… allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 10, 5).
Donc, dès le premier sabbat, Paul et Barnabé se rendent à la synagogue d’Antioche de Pisidie ; et ils reçoivent au premier abord un accueil plutôt favorable ; du coup, ils peuvent espérer que certains deviendront chrétiens à leur tour. Le sabbat suivant (c’est-à-dire le samedi suivant), ils recommencent à prendre la parole à la synagogue, et, apparemment, beaucoup de gens se sont dérangés pour les écouter ; mais cette fois leur succès commence à énerver les gens influents ! Luc dit : « quand les Juifs virent tant de monde, ils furent remplis de fureur, ils repoussaient les affirmations de Paul avec des injures. » Là, nous avons un petit problème de vocabulaire, parce que Luc ici appelle « Juifs » ceux qui vont s’opposer à Paul ; en réalité, il y a des Juifs qui deviendront chrétiens (comme Paul lui-même), et des Juifs qui refuseront absolument de reconnaître Jésus comme le Messie (ce sont ceux que Luc appelle « Juifs » ici).
En revanche, Luc note que les païens (c’est-à-dire les craignant Dieu) semblent mieux disposés, il dit : « Les païens étaient dans la joie et rendaient gloire à la parole du Seigneur ; tous ceux que Dieu avait préparés pour la vie éternelle devinrent croyants. »
Alors se produit un grand tournant dans la vie de Paul ; car c’est là, à Antioche de Pisidie qu’il va décider de modifier ses plans ; voilà comment le problème se pose : d’une part, seuls quelques Juifs acceptent de les suivre, et il faut abandonner l’espoir de convertir l’ensemble du peuple juif au Christianisme. D’autre part, le refus de la majorité des Juifs ne doit pas retarder l’annonce du Messie aux païens. Alors Paul se souvient qu’Isaïe avait déjà prédit que le petit Reste d’Israël sauverait l’ensemble du peuple et l’humanité. Concrètement, Paul comprend que c’est ce petit Reste qui assumera la vocation d’apôtre des nations qui était celle du peuple juif tout entier. Paul et Barnabé et ceux qui voudront bien les suivre seront ce petit Reste.
C’est exactement ce que Paul et Barnabé disent à Antioche : « C’est à vous, d’abord qu’il fallait adresser la parole de Dieu. Puisque vous la rejetez, et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! Nous nous tournons vers les païens. » Et donc, à partir de ce moment-là, ils tournent leur énergie missionnaire vers les « craignant Dieu » d’abord, puis plus tard, vers les païens.
Décidément, à Antioche de Pisidie, un tournant décisif vient d’être pris dans la vie des premiers Chrétiens !

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PSAUME – 99 (100) 1-3. 5

 

1 Acclamez le SEIGNEUR, terre entière,
2 servez le SEIGNEUR dans l’allégresse,
venez à lui avec des chants de joie !

3 Reconnaissez que le SEIGNEUR est Dieu :
il nous a faits et nous sommes à lui,
nous, son peuple, son troupeau.

5 Oui, le SEIGNEUR est bon,
éternel est son amour,
sa fidélité demeure d’âge en âge.

 

Si vous avez la curiosité de vous rapporter au texte de la Bible pour ce psaume, vous verrez que son utilisation dans la liturgie nous est précisée, ce qui n’est pas toujours le cas : pour celui-ci on nous dit qu’il a été composé tout spécialement pour accompagner un sacrifice d’action de grâce. Il s’appelle « psaume pour la todah » : vous savez qu’aujourd’hui encore en hébreu, merci se dit « todah ».
Effectivement, dès les premiers versets, on voit bien qu’il est fait pour accompagner une célébration au Temple !
« Acclamez… Servez… Venez à lui avec des chants de joie ! » Nous sommes en pleine liturgie, c’est évident ! Comme on trouve à l’entrée de nos églises des manuels de chants pour toutes sortes de circonstances, le livre des psaumes est le livre de cantiques du Temple de Jérusalem, après l’Exil à Babylone, et il comporte lui aussi des psaumes divers adaptés aux divers types de célébrations.
Ce psaume précis a donc été composé pour un sacrifice d’action de grâce ; et, en Israël, quand on rend grâce, c’est toujours pour l’Alliance ; là aussi, c’est très clair : il est très court mais chaque ligne évoque l’histoire tout entière d’Israël, la foi tout entière d’Israël ! Chacun de ses mots, presque, est un rappel de l’Alliance. Il ne faut jamais oublier que le centre de la tradition d’Israël, la mémoire qu’on se transmet de génération en génération, c’est « Dieu nous a libérés et a fait Alliance avec nous » ; c’est le centre de la foi et de la prière de ce peuple. Ou, plus exactement, ce qui fait d’Israël un peuple, c’est cette foi commune. L’élection, la libération, l’Alliance, toute la Bible est là.
« Acclamez » : le mot qui est employé ici, c’est le mot utilisé pour une acclamation spéciale, celle qui est réservée au nouveau roi, le jour de son sacre… Manière de dire « le vrai roi, c’est Dieu lui-même ! »
« Acclamez le SEIGNEUR » c’est la traduction pour le chant liturgique ; mais dans le texte hébreu, ce sont les quatre lettres YHVH : Israël est le peuple à qui Dieu a révélé son NOM. C’était au cours de la grande vision de Moïse, quand Dieu lui est apparu dans le buisson ardent (Exode 3) : Moïse a découvert là à la fois la grandeur de Dieu, le Tout-Autre ET la proximité de Dieu, le Tout-Proche. Le Nom que Dieu a révélé alors à Moïse dit tout cela : ces fameuses quatre lettres YHVH (le tétragramme), que nous ne savons même pas prononcer, que nous ne savons pas non plus traduire : elles disent bien que Dieu n’est pas à notre portée ! ET en même temps Moïse a eu la révélation de cette totale proximité de Dieu : « J’ai vu, oui, vraiment j’ai vu la misère de mon peuple… J’ai entendu ses cris… Je connais ses souffrances… »
« Terre entière » : là on anticipe : Israël entrevoit déjà le jour où c’est l’humanité tout entière qui viendra acclamer son Seigneur ! Décidément toutes les lectures de ce dimanche des vocations nous rappellent que Dieu est impatient que son salut soit annoncé à l’humanité tout entière… La question qu’on pourrait peut-être se poser, c’est « sommes-nous aussi impatients que lui ? » En tout cas, il est très important de remarquer que le peuple d’Israël a découvert que son élection est une vocation au service de tous. Dans les psaumes, en particulier, on retrouve constamment liés les deux thèmes de l’élection d’Israël ET de l’universalisme du salut proposé par Dieu.
« Reconnaissez que le SEIGNEUR est Dieu » : On entend ici la profession de foi d’Israël : Shema Israël : « ECOUTE Israël, le SEIGNEUR notre Dieu est le Seigneur UN ».
« Servez le SEIGNEUR dans l’allégresse » : dans la mémoire d’Israël, l’Egypte de leur esclavage sera appelée la « maison de servitude »… Désormais le peuple élu apprendra le « service » qui est un choix d’homme libre. On peut dire que la période de l’Exode fut pour le peuple hébreu le temps du passage « de la servitude au service ».
« Il nous a faits et nous sommes à Lui » : cette formule n’est pas d’abord un rappel de la Création, elle est un rappel de la libération d’Egypte : le peuple n’oublie pas qu’il était en esclavage en Egypte : c’est Dieu qui d’esclaves a fait des hommes libres ; c’est Dieu qui, de ces fuyards, a fait un peuple. Et, tout au long de la traversée du Sinaï, sous la conduite de Moïse, ce peuple a appris à vivre dans l’Alliance proposée par Dieu. Et, du coup, cette expression « Il nous a faits et nous sommes à Lui » est devenue une formule habituelle de l’Alliance.
Le premier article du « Credo » d’Israël, ce n’est pas « je crois au Dieu créateur », c’est « je crois au Dieu libérateur ». La Bible, on le sait bien, n’a pas été écrite dans l’ordre où nous la lisons : on n’a pas commencé par raconter la Création, puis, dans l’ordre, les événements de la vie du peuple élu, comme s’il s’agissait d’un reportage. La réflexion sur la Création n’est venue qu’après. C’est parce qu’on a d’abord fait l’expérience du Dieu libérateur que, plus tard, on en viendra à comprendre que cette oeuvre de libération n’a pas commencé avec nous, qu’elle dure depuis la Création du monde. Dans la Bible, la réflexion sur la Création est inspirée par la foi au Dieu qui libère. C’est ce qui fait l’une des grandes particularités d’Israël.
« Nous, son peuple » : c’est une formule très typique de la foi juive ; à elle seule elle est un rappel de l’Alliance ; parce que la promesse de Dieu en proposant l’Alliance, c’était : « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu. »
« Nous, son peuple, son troupeau » : cette image est évidemment plus parlante sur la terre d’Israël que dans nos régions ! Le troupeau est la richesse de son propriétaire, sa fierté, mais aussi l’objet de sa sollicitude et de tous ses soins. C’est pour les besoins du troupeau que le pasteur nomade déplace sa tente dans le désert, en fonction des plaques d’herbe pour la nourriture des bêtes ; ainsi Dieu se déplaçait-il avec son peuple tout au long de sa marche dans le désert du Sinaï.
« Eternel est son amour » : cela aussi c’est un refrain de l’Alliance, un refrain que nous connaissons bien parce qu’on le retrouve dans d’autres psaumes. Ici il est couplé au verset suivant par une autre formule traditionnelle : « Sa fidélité demeure d’âge en âge » : « amour et fidélité » c’est l’une des seules manières de parler de Dieu sans le trahir !

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DEUXIEME LECTURE – Apocalypse de Saint Jean 7, 9 … 17

 

Moi, Jean,
9 j’ai vu :
et voici une foule immense,
que nul ne pouvait dénombrer,
une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues.
Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau,
vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main.
14 L’un des Anciens me dit :
« Ceux-là viennent de la grande épreuve ;
ils ont lavé leurs robes,
ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau.
15 C’est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu,
et le servent, jour et nuit, dans son sanctuaire.
Celui qui siège sur le Trône
établira sa demeure chez eux.
16 Ils n’auront plus faim, ils n’auront plus soif,
ni le soleil ni la chaleur ne les accablera,
17 puisque l’Agneau qui se tient au milieu du Trône
sera leur pasteur
pour les conduire aux sources des eaux de la vie.
Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. »

 

Cette foule « que personne ne peut dénombrer » fait irrésistiblement penser à Abraham ; Dieu lui avait bien promis une postérité innombrable : « Contemple donc le ciel, compte les étoiles si tu peux les compter… telle sera ta descendance » (Gn 15,5) ; et un peu plus loin, toujours dans le livre de la Genèse, « Je multiplierai ta descendance au point que si on pouvait compter la poussière de la terre, on pourrait aussi compter ta descendance… » et encore « Je m’engage à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer » (Gn 22,17). L’Apocalypse, qui est le dernier livre de la Bible, nous fait contempler ce projet de Dieu enfin réalisé. Nous voyons une foule de toutes nations, races, peuples et langues : quatre termes pour signifier que c’est bien l’humanité tout entière qui est concernée. « Tout homme verra le salut de Dieu » avait annoncé Isaïe (Is 40,5).
Ce salut de Dieu dont parle Isaïe, c’est précisément la suppression de toute faim, de toute soif, de toutes larmes ; au chapitre 49 du même livre d’Isaïe, on lit textuellement à propos du salut : « Ils n’endureront ni faim ni soif ; la brûlure du sable, ni celle du soleil jamais ne les abattront ; car celui qui est plein de tendresse pour eux les conduira, et vers les nappes d’eau les mènera se rafraîchir. » (Is 49,10). Et surtout, le salut, c’est la présence de celui qui est à la racine du véritable bonheur : « Celui qui est plein de tendresse pour eux » dit Isaïe ; Jean traduit : « Celui qui siège sur le Trône habitera parmi eux » ; quand Saint Jean emploie cette expression, ses lecteurs savent à quoi il fait allusion ; depuis toujours le peuple juif n’aspire qu’à cela : que Dieu « plante sa tente » chez eux, comme ils disent, que Dieu habite définitivement au milieu d’eux ; mystère de proximité, d’intimité, de présence permanente. Au passage, notons que Jean, dans son évangile, a repris les mêmes termes au sujet du Christ : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1,14).
Dans le peuple juif, certains avaient l’honneur de vivre déjà d’une certaine manière un avant-goût de cette intimité, c’étaient les prêtres : ils servaient Dieu jour et nuit dans le Temple de Jérusalem qui était le signe visible de la présence de Dieu ; Saint Jean entrevoit ici le jour où l’humanité tout entière sera introduite dans cette intimité de Dieu : « J’ai vu une foule immense, que personne ne pouvait dénombrer… ils se tiennent devant le trône de Dieu et le servent jour et nuit dans son temple. »
Pour décrire cette foule, Saint Jean mêle des images de la liturgie juive et de la liturgie chrétienne : c’est ce qui fait la difficulté de ce texte, mais aussi sa richesse !
En référence à la liturgie juive, Jean fait allusion à la fête des Tentes : cette fête était à la fois un rappel du passé et une anticipation de l’avenir promis par Dieu ; en mémoire de la période du désert, cette période où on avait découvert l’Alliance proposée par ce Dieu de proximité et de tendresse, on vivait sous des tentes pendant les huit jours de la fête, (on les construisait tout exprès, même en ville, et on le fait encore de nos jours). C’est de là que la fête tient son nom, bien sûr. Et, en même temps, ces huit jours de fête annonçaient l’avenir promis par Dieu, la création nouvelle (comme chaque fois que nous rencontrons le chiffre huit ) : d’avance on célébrait le triomphe du Messie futur ; et avec lui la réalisation du projet de Dieu, c’est-à-dire le bonheur pour tous. Parmi les rites de la fête des Tentes, Jean a retenu les palmes : on faisait des processions autour de l’autel des sacrifices, au Temple de Jérusalem. Pendant ces processions, chacun des participants agitait un bouquet (le loulav) composé de plusieurs branchages dont une palme (à laquelle on ajoutait une branche de myrte, une branche de saule et une espèce de citron, le cédrat).
Pendant ces processions, on chantait « Hosanna » qui signifie à la fois « c’est Dieu qui donne le salut » et « s’il te plaît, Seigneur, donne-nous le salut » : or si nous avions lu aujourd’hui le texte de l’Apocalypse en entier (sans coupure) nous aurions lu : « J’ai vu une foule immense que personne ne pouvait dénombrer… ils se tenaient debout devant le trône et devant l’Agneau, en vêtements blancs avec des palmes à la main. Ils proclamaient à haute voix : Le salut est à notre Dieu qui siège sur le trône et à l’Agneau ». Autre rite de la fête des Tentes, la procession à la piscine de Siloé, le huitième et dernier jour de la fête : un cortège en rapportait de l’eau avec laquelle on aspergeait l’autel ; ce rite de purification annonçait la purification définitive que Dieu avait promise par la bouche des prophètes, et en particulier de Zacharie : « En ce jour-là, des eaux vives sortiront de Jérusalem, moitié vers la mer orientale, moitié vers la mer occidentale. » (Za 14,8). C’est au cours d’une fête des Tentes, justement, le huitième jour, que Jésus avait dit (et c’est encore Saint Jean qui le rapporte) : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi ; qu’il boive celui qui croit en moi. Comme l’a dit l’Ecriture, de son sein, couleront des fleuves d’eau vive » (Jn 7, 37). Ici, en écho, Jean prédit « l’Agneau qui se tient au milieu du Trône sera leur Pasteur pour les conduire vers les eaux de la source de vie. »
De la liturgie chrétienne, Saint Jean a repris l’aube blanche des baptisés et aussi le sang de l’Agneau : le sang, rappelons-nous est le signe de la vie donnée ; Jean nous dit ici : tout ce que la fête des Tentes annonçait symboliquement est désormais réalisé ; depuis l’Exode, le peuple de Dieu attendait cette purification définitive, cette Alliance renouvelée, cette présence parfaite de Dieu au milieu d’eux ; eh bien, en Jésus-Christ, toute cette attente est accomplie : par le Baptême et l’Eucharistie, l’humanité partage la vie du Ressuscité et entre donc définitivement dans l’intimité de Dieu.
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Complément
Que représente la « foule immense » du verset 9 ? L’explication classique y voit l’Eglise ; mais à la fin du premier siècle, l’Eglise constituait-elle une foule immense ?
Il y a une autre interprétation possible : dans les versets précédents (versets 3-8), Jean a décrit une première foule « des serviteurs de notre Dieu » dont le « front est marqué du sceau » : on peut penser que ce sont les baptisés. Ce serait donc l’Eglise.
La foule immense vêtue de robes blanches (la robe des noces) serait alors la multitude des sauvés. Ce serait dans la droite ligne de la théologie du Serviteur (cf les quatre chants du deuxième livre d’Isaïe), dont les écrits johanniques sont imprégnés tout comme les autres. On peut alors penser que cette foule immense (des versets 9 et suivants) est la « multitude » justifiée par le Serviteur. (« Mon Serviteur dispensera la justice au profit des foules » Is 53,11). Les premiers chrétiens, affrontés à la persécution, trouvent ici un argument pour tenir bon : leur sacrifice est semence de salut pour la multitude.
Alors on comprend mieux la phrase du verset 16 : « Ils n’auront plus faim, ils n’auront plus soif, la brûlure du soleil ne les accablera plus » ; c’est une référence à la promesse de bonheur proférée par Isaïe dans un autre chant du Serviteur : « Ils n’endureront ni faim ni soif, jamais ne les abattront ni la brûlure du sable ni celle du soleil ». Or, chez Isaïe, cette promesse de bonheur concerne la multitude car le projet de Dieu est universel.

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EVANGILE – selon Saint Jean 10, 27-30

 

En ce temps-là, Jésus déclara :
27 « Mes brebis écoutent ma voix ;
moi, je les connais,
et elles me suivent.
28 Je leur donne la vie éternelle :
jamais elles ne périront,
et personne ne les arrachera de ma main.
29 Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout,
et personne ne peut les arracher de la main du Père.
30 Le Père et moi,
nous sommes UN. »

 

Nous ne nous imaginons peut-être pas à quel point les quelques phrases de Jésus rapportées ici étaient explosives ; les Juifs, eux, ont réagi très fort, puisque si on lit seulement quelques lignes de plus, Saint Jean nous dit : « Les Juifs, à nouveau, ramassèrent des pierres pour le lapider. » Qu’a-t-il donc dit de si extraordinaire ? En réalité, ce n’est pas lui qui a pris l’initiative de ce discours ; il ne fait que répondre à une question. Saint Jean nous raconte qu’il était dans le Temple de Jérusalem, sous la colonnade qu’on appelait le « Portique de Salomon » et que les Juifs, bien décidés à le mettre au pied du mur, ont fait cercle autour de lui et lui ont demandé : « Jusqu’à quand vas-tu nous tenir en suspens ? Si tu es le Christ, dis-le nous ouvertement » ; c’est une sorte d’ultimatum, du genre « oui ou non ? Es-tu le Christ (c’est-à-dire le Messie) ? Décide-toi à le dire clairement, une fois pour toutes »…
Au lieu de répondre « oui, je suis le Messie », Jésus parle de ses brebis, mais cela revient au même ! Car le peuple d’Israël se comparait volontiers à un troupeau : « Nous sommes le peuple de Dieu, le troupeau qu’il conduit » est une formule qui revient plusieurs fois dans les psaumes. En particulier dans le psaume de ce dimanche : « Il nous a faits et nous sommes à lui, nous, son peuple, son troupeau » ; troupeau bien souvent malmené, maltraité, ou mal guidé par les rois qui s’étaient succédés sur le trône de David… mais on savait que le Messie, lui, serait un berger attentif et dévoué. Donc, tout naturellement, Jésus pour affirmer qu’il est bien le Messie, emprunte le langage habituel sur le pasteur et les brebis. Et ses interlocuteurs l’ont très bien compris.
Mais Jésus les emmène beaucoup plus loin ; parlant de ses brebis, il ose affirmer : « Je leur donne la vie éternelle, jamais elles ne périront, personne ne les arrachera de ma main »… formule très audacieuse : qui donc peut donner la vie éternelle ? Quant à l’expression « être dans la main de Dieu », elle était habituelle dans l’Ancien Testament ; chez Jérémie, par exemple : « Vous êtes dans ma main, gens d’Israël, dit Dieu, comme l’argile dans la main du potier. » (Jr 18, 16). Ou encore dans le livre de Qohélet (l’Ecclésiaste) : « Les justes, les sages et leurs travaux sont dans les mains de Dieu. » (Qo 9, 1). Ou enfin, dans le Livre du Deutéronome : « C’est moi qui fais mourir et qui fais vivre, quand j’ai brisé, c’est moi qui guéris, personne ne sauve de ma main. » (Dt 32, 39), et un peu plus loin : « Tous les saints sont dans ta main. » (Dt 33, 3).
C’est bien à cela que Jésus fait référence puisqu’il ajoute aussitôt : « Personne ne peut rien arracher de la main du Père » ; il met donc clairement sur le même pied les deux formules « ma main » et « la main du Père ». Il ne s’arrête pas là ; au contraire, il persiste et signe, dirait-on aujourd’hui : « le Père et moi, nous sommes UN ». C’est encore beaucoup plus osé que de dire « oui, je suis bien le Christ, c’est-à-dire le Messie » : il prétend carrément être l’égal de Dieu, être Dieu lui-même. Pour ses interlocuteurs, c’était intellectuellement inacceptable.
On attendait un Messie qui serait un homme, on n’imaginait pas qu’il puisse être Dieu : car la foi au Dieu unique était affirmée avec tant de force en Israël qu’il était pratiquement impossible pour des Juifs fervents de croire à la divinité de Jésus ! Ceux qui récitaient tous les jours la profession de foi juive : « Shema Israël », « Ecoute Israël, le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN » ne pouvaient supporter d’entendre Jésus affirmer « le Père et moi, nous sommes UN ». Cela explique peut-être que l’opposition la plus farouche à Jésus soit venue des chefs religieux. Leur réaction ne se fait pas attendre ; en se préparant à le lapider, ils l’accusent : « Ce que tu viens de dire est un blasphème, parce que toi qui es un homme, tu te fais Dieu ».
Une fois de plus, Jésus se heurte à l’incompréhension de ceux qui, pourtant, attendaient le Messie avec le plus de ferveur ; on retrouve là un thème de méditation permanent chez Jean : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu. » Tout le mystère de la personne du Christ est là et aussi en filigrane son procès.
Et pourtant, tout n’est pas perdu ; Jésus a essuyé l’incompréhension, voire la haine, il a été persécuté, éliminé, mais certains ont cru en lui ; le même Jean le dit bien dans le Prologue de l’évangile : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu… mais à ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. » (Jn 1,11-12). Et on sait bien que c’est grâce à ceux-là que la révélation a continué à se répandre. De ce petit Reste est né le peuple des croyants : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle. »
Malgré l’opposition que Jésus rencontre ici, malgré l’issue tragique déjà prévisible, il y a là, incontestablement un langage de victoire : « Personne ne les arrachera de ma main »… « Personne ne peut rien arracher de la main du Père » : on entend là comme un écho d’une autre phrase de Jésus rapportée par le même évangéliste : « Courage, j’ai vaincu le monde ». Les disciples de Jésus, tout au long de l’histoire, ont bien besoin de s’appuyer sur cette certitude : « Personne ne peut rien arracher de la main du Père ».

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