CHRISTIANISME, EGLISE CATHOLIQUE, HISTOIRE DE L'EGLISE, NOUVEAU TESTAMENT, PAUL (saint ; Apôtre)

Saint Paul, l’apôtre des nations

DANS LES PAS DE SAINT PAUL, L’APÔTRE DES NATIONS

Auteur : Daniel-Rops | Ouvrage : Saint Paul, aventurier de Dieu .

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  1. LA PISTE DU DÉSERT.

C’était un jour d’été, aux abords de midi. Sur la piste sablonneuse qui menait à Damas, une petite caravane se hâtait : quelques gardes, deux ou trois secrétaires, accompagnant un jeune homme de peu de mine, à qui, cependant, tous marquaient beaucoup de respect. A leur costume, à leur langage, on reconnaissait des Israélites, et le petit homme roux appartenait à la classe des « Docteurs de la Loi », qui enseignaient la religion. Tous semblaient pressés d’arriver à la capitale syrienne. De temps en temps, le petit homme parlait à ses compagnons de voyage, et l’on sentait, à l’entendre, qu’il était possédé d’une étrange fureur.

Cette scène se passait en l’année 36 de notre ère. Trois ans plus tôt, à Jérusalem, sur le Golgotha, un homme était mort, crucifié entre deux bandits. On l’appelait Jésus de Nazareth. Pendant plus de trente mois, il avait parlé à des foules, enseignant une doctrine d’amour, de miséricorde, guérissant les malades, faisant de grands miracles, et parmi ceux qui l’avaient accompagné, beaucoup avaient proclamé qu’il était le Messie, le Dieu fait homme, et que ce serait lui le Sauveur d’Israël. Or, c’était cela que ne voulaient pas admettre les Princes du Peuple Juif et les prêtres : qu’un homme sorti de rien, fils d’un charpentier de Nazareth, fût vraiment le Porte-Parole du salut, non, non, cela ne leur paraissait pas possible. Et puis, que deviendraient-ils, eux, si ce Jésus et sa bande triomphaient ? Et c’était pourquoi un complot avait été monté ; des pièges avaient été tendus au soi-disant Messie ; un traître même avait été payé pour qu’il le fît arrêter. Condamné par les prêtres, on avait bien vu que ce Jésus n’était pas le Messie ! Il était mort sur la croix comme un malfaiteur, et les siens n’avaient même pas levé un doigt pour le sauver.

Et, cependant, un bruit étrange s’était répandu dans tout Jérusalem. Les disciples de Jésus avaient proclamé que, trois jours après sa mort, il était ressuscité ! Le tombeau où l’on avait placé son corps avait été trouvé vide. Quarante jours de suite, certains l’avaient vu paraître, et non pas un seul, mais des dizaines, des centaines peut-être ; l’un de ses anciens disciples l’avait même touché ! Du coup, relevant la tête, ses partisans se répandaient sur les places, triomphants. Si Jésus était ressuscité, alors tout ce qu’il avait dit était vrai ; il était réellement le Christ, le Dieu fait homme. Les Princes du Peuple et les prêtres avaient commis un crime abominable, en le condamnant à mort. Il fallait répéter son message au monde. Et, ainsi, des noyaux de fidèles de Jésus se constituaient dans la Palestine et même au dehors.

A Damas, par exemple. Et il va de soi que tout le clan des ennemis de Jésus considérait avec fureur les progrès de ses partisans. Il fallait détruire cette secte ! Ayant appris que, dans la capitale de la Syrie, ils commençaient à former une petite communauté, le Grand Conseil avait décidé d’y envoyer un représentant pour les écraser. Le petit homme qui avançait sur la piste du désert, était précisément ce délégué du Grand Conseil.

Il touchait presque au but. Bientôt l’oasis apparaîtrait, grise de ses platanes et verte de ses palmiers. L’air était lourd, opaque, comme il est au désert vers l’aplomb de midi. Tout à coup, une lumière fulgurante tomba du ciel, droit sur le voyageur : elle dépassait en éclat celle du soleil. Le petit homme roula à terre. Une voix retentit à ses oreilles.

— Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ?

Écroulé sur le sol, il murmura :

— Qui es-tu donc, Seigneur ?

— Je suis Jésus de Nazareth, celui, que tu persécutes.

— Seigneur, que veux-tu que je fasse ?

— Relève-toi, va à Damas. Là tu seras averti de ce que tu devras faire. Mais sache-le : je t’ai choisi pour mon serviteur et mon témoin.

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La voix mystérieuse s’était tue ; la lumière avait disparu. Mais Saül demeurait à terre. Ses compagnons étaient stupéfaits ; ils l’avaient vu rouler, faire des gestes, se débattre. Mais eux, ils n’avaient pas entendu la voix. Ils sautèrent de leur monture, se précipitèrent au secours de Saül, le relevèrent croyant à quelque coup de soleil. Debout, le petit homme étendit les bras, fit quelques gestes maladroits comme s’il tâtonnait dans les ténèbres. Saül était devenu aveugle. En silence, sans rien expliquer de ce qui venait de se produire, il se laissa conduire vers la porte de Damas ; il entra dans la ville. Il savait bien, lui, que ce qu’avait dit la voix de Jésus allait se produire. Quoi ? Il l’ignorait encore. Mais, jusqu’au fond de son âme, où tout avait en un clin d’œil changé, il savait que, désormais et jusqu’à sa mort, il appartenait à Celui qui l’avait assez aimé pour le frapper au cœur.

  1. LE PETIT JUIF DE TARSE

Presque à la pointe de l’angle que dessinent la Syrie et l’Asie Mineure, Tarse était, il y a deux mille ans, une ville riche, centre de caravanes et port florissant. La plus grande partie des habitants étaient des Grecs. Mais il s’y mêlait d’autres peuples, de toutes sortes d’origine, comme on voit encore aujourd’hui dans les grands ports. Parmi eux les Juifs étaient nombreux.

Saül, que nous avons vu s’écrouler sur la piste de Damas, appartenait à une famille juive de Tarse ; son père avait un atelier, où il fabriquait, avec la laine des moutons noirs d’Asie Mineure, des étoffes très solides, qui servaient à faire des tentes et des manteaux pour les bergers des plateaux. C’était à Tarse, ville grecque, qu’il avait grandi, mais sa famille était très fidèle aux commandements de la Loi sainte, c’était dans la Bible que Saül avait appris à lire, mais, bien entendu, il parlait grec avec les autres garçons de la rue. Il faut bien observer cela, cette double éducation qu’il reçut dans son enfance : quand plus tard, nous le verrons porter l’Évangile à travers toute la Grèce ‚nous nous en souviendrons.

Et puis un autre fait, très important aussi, doit être souligné : son père était « citoyen romain ». Depuis que, au siècle précédent, Rome avait englobé dans son empire tous les bords de la Méditerranée orientale, elle accordait ce titre de « citoyen » à certains étrangers qui lui avaient rendu des services. Être citoyen romain, c’était avoir les mêmes droits que les vainqueurs.

A quatorze ou quinze ans, Saül était donc un jeune garçon juif, qui avait étudié dans la langue de son peuple, mais qui connaissait aussi le monde des Grecs et des Romains. Son père, pour compléter sa formation, l’envoya à Jérusalem, auprès de quelque savant « Docteur de la Loi ». Ils étaient nombreux dans la Ville Sainte, ces hommes graves qui passaient leur vie à analyser, commenter, expliquer le texte saint, source inépuisable de toute sagesse. On les appelait « les Rabbis », c’est-à-dire les Maîtres. Auprès de Rabbi Gamaliel, Saül acheva de devenir un jeune homme sérieux, passionné pour tout ce qui regarde les choses religieuses. Extrêmement pieux, il appartint même à la secte des Pharisiens, ceux qui pratiquaient la religion la plus sévère, jeûnaient plus que les autres, et, par leurs vêtements austères, montraient à tous qu’ils se considéraient comme des hommes de Dieu.

Or, on s’en souvient, l’Évangile le rapporte : le clan des Pharisiens avait été parmi les pires adversaires de Jésus. Bien souvent, d’ailleurs, le Christ les avait accusés publiquement d’être, au fond de leur âme, bien différents de ce que semblaient montrer leurs attitudes : hypocrites, violents et pleins d’orgueil. Élève des Rabbis, Saül, naturellement, détestait les fidèles de Jésus. Il les considérait comme des fous dangereux, des menteurs qui avaient inventé l’histoire de la résurrection de leur Maître, des agitateurs qui se déclaraient partisans d’un homme que les autorités avaient condamné à mort. Il était encore étudiant qu’il participait déjà à des attaques contre les disciples du Christ et il croyait sincèrement bien faire en agissant ainsi.

Une fois même, il avait assisté à une affaire terrible où un de ces amis de Jésus avait perdu la vie. Celui-là se nommait Étienne. Dans la communauté des disciples, il occupait une place importante : il était « diacre », c’est-à-dire un auxiliaire des Apôtres pour l’administration. C’était un garçon plein de foi et de courage. L’Église le vénère comme le premier de tous les martyrs. Accusé de répandre une doctrine contraire à la religion d’Israël, Étienne, superbement, avait répondu en criant sa foi dans Jésus, vrai Messie, Sauveur du Monde, et en ajoutant que c’étaient eux, ses ennemis, qui, en refusant de reconnaître Jésus comme Messie, désobéissaient à Dieu et trahissaient la Loi.

Condamné à mort, le diacre Étienne avait été conduit dans un sinistre terrain vague où se faisaient les exécutions capitales. Son supplice avait été celui de la lapidation : sur le martyr, agenouillé à terre, des fanatiques avaient jeté de vrais quartiers de rocs, aussi pesants qu’un homme pouvait les soulever. Lui, cependant que les projectiles meurtriers s’abattaient sur lui, avait murmuré des mots sublimes : « Je vois les Cieux ouverts et le Christ debout à la droite du Père. » Puis, avant de mourir, il avait formulé cette prière : « Seigneur, pardonnez-leur ce péché ! » A vingt pas de l’héroïque victime, Saül s’était tenu tout le temps du supplice ; il s’était offert pour garder les vêtements des bourreaux… Qu’avait-il pensé en voyant le courage, la foi tranquille, la charité de cet homme, qui, au nom du Christ, pardonnait à ceux qui le tuaient ? Bouleversé, la gorge sèche, il avait continué à remâcher sa haine, ne pensant pas qu’un jour, lui aussi, il verserait son sang pour le Christ.

Tel était donc Saül au moment où, avec sa petite escorte de gardes, il s’était mis en route pour Damas. La mission dont il avait été chargé, d’aller dans la capitale syrienne détruire la petite communauté naissante de fidèles du Christ ; c’était lui-même qui en avait réclamé la charge.

— J’irai ! je les arrêterai tous ! Je les ramènerai enchaînés à Jérusalem !

Telles avaient été ses promesses. Il ignorait encore qu’on n’échappe pas à Dieu et que les plus puissants de la terre sont bien faibles devant sa Puissance. Sur la piste du désert, le Christ attendait…

III. ANANIAS GUÉRIT SAUL

Pendant que se passait l’événement étrange que nous avons dit, à Damas, un autre homme eut aussi une vision. Il se nommait Ananias. C’était précisément un des membres de cette communauté de fidèles du Christ que Saül avait juré de détruire. Très sage, très pieux, il avait une réputation de sainteté bien établie. Comme il se reposait dans un demi-sommeil, il s’entendit appeler par une voix qu’il reconnut aussitôt pour celle du Maître.

— Ananias !

— Me voici, Seigneur.

— Pars sur-le-champ. Tu iras dans la rue Droite et tu demanderas, dans la maison de Jude, un homme natif de Tarse qui se nomme Saül. Tu le trouveras en prière. Lui aussi, il a eu une vision, il t’attend. Pour l’instant, il est aveugle, mais tu poseras les mains sur ses yeux et il recouvrera la lumière…

Stupéfait de recevoir un ordre pareil, Ananias osa répondre :

— Mais, Seigneur, j’ai entendu dire que cet homme avait fait énormément de mal à tes fidèles de Jérusalem. Et s’il est ici, c’est qu’il a reçu mission du Grand Conseil de venir arrêter tous ceux qui invoquent Ton Nom !

La voix avait repris, sur un ton qui n’admettait pas de réplique :

— Va ! obéis ! car cet homme est l’instrument que je me suis choisi.

Dans la rue Droite, en effet, qui était la rue principale de Damas, il y avait bien un boutiquier du nom de Jude. C’était là que les compagnons de Saül avaient amené l’aveugle. On eut dit qu’en même temps que la vue, il avait perdu la parole. Accroupi dans un coin de la cour, ses yeux sans vie fixés dans le vide, il demeurait prostré, comme un homme qui a reçu un coup. Ses lèvres semblaient murmurer des prières ; il refusait de boire et de manger.

Lorsque Ananias entra dans la maison et que sa voix se fit entendre, l’aveugle Saül tressaillit et, en vacillant, se dressa.

— Saül, mon frère, dit Ananias, c’est le Seigneur qui m’envoie vers toi, le même qui t’est apparu sur la route, alors que tu marchais contre nous la haine au cœur. Je suis ici afin que tu recouvres la vue et que l’Esprit-Saint emplisse ton être.

En parlant, il posait la paume des mains sur les paupières de l’aveugle. Aussitôt des sortes d’écailles s’en détachèrent. Le miracle promis s’était accompli : Saül, le vaincu du Christ, avait recouvré la vue en son nom.

Mais ce n’était pas seulement la lumière de la terre que l’envoyé du Grand Conseil possédait de nouveau. C’était aussi une autre lumière, celle qui illumine les âmes et qu’on nomme la foi. Le miracle accompli, il allait tenir la promesse qu’au plus profond de son âme, il avait faite : il entrerait dans la communauté des disciples de Jésus.

Le signe de cette entrée était le baptême : comme Jésus lui-même est descendu dans l’eau pure du Jourdain, afin d’apprendre aux hommes que par là est effacé le péché qui pèse sur leur tête, tout homme qui veut appartenir au Christ doit observer le rite et être baptisé ; ainsi Saül entra-t-il lui aussi dans l’eau sainte, afin que ses lourds péchés fussent effacés.

Cependant, — la chose est facile à comprendre, — dans la communauté de Damas, on était dans le Messie Jésus. Enfin, on le crut, on l’admit parmi l’assemblée des fidèles !

Mais lui, il ne cessait de méditer la bouleversante aventure. « Je t’ai choisi pour que tu sois mon serviteur et mon témoin. » Qu’attendait-il donc de lui, le Seigneur, pour l’avoir arraché à ses erreurs ? Il se souvint que Jésus lui-même, avant de commencer sa grande action publique, s’était retiré quarante jours dans une montagne sauvage pour réfléchir et pour prier. Quittant donc Damas, le miraculé s’enfonça dans la solitude des pierres et du sable, couchant dans quelque creux de rocher, se nourrissant de figues sèches, de sauterelles. Il resta ainsi longtemps, deux années peut-être, sans cesse méditant sur ce qu’il aurait à faire pour obéir à Dieu. Quand il revint à la ville, il était comme un autre homme. Désormais, il parlerait au nom du Christ, répandrait son message. Comme Jésus le lui avait dit, il serait son témoin.

 

Saint Paul, L’apôtre des nations

 

  1. LE CHRIST EST VENU POUR TOUS

Être le témoin du Christ est chose difficile et dangereuse. Saül allait en faire bientôt l’expérience. Quand il revint à Damas, il y trouva la situation très mauvaise pour les fidèles. Les juifs avaient obtenu des autorités arabes, de qui dépendait la ville, qu’elles missent fin à leur propagande. Et quand le gouverneur apprit que Saül recommençait à parler du Christ dans les rues, il décida de le faire arrêter. Mais Saül l’apprit et il s’enfuit.

Son évasion de Damas fut extrêmement pittoresque. La grande ville était tout entière ceinturée de hauts murs, percés de portes fortifiées, gardées avec soin. Comment déjouer cette surveillance ? Heureusement, parmi les amis de Saül, il y en avait un dont la maison, construite sur le rempart, avait un balcon au-dessus du vide. On fit asseoir Saül, qui était de petite taille, dans un de ces larges paniers dont on se servait au marché pour apporter les poissons ou les légumes. Le panier fut attaché à une corde et glissa le long de la muraille avec son précieux paquet ! Saül trouvait cela peu glorieux, mais il était libre.

Après cette fuite mouvementée, l’évadé se demanda où il irait. Il pensa à Jérusalem ; c’était évidemment dangereux, car il risquait fort, dans la Ville Sainte, de tomber sur un de ses anciens amis Pharisiens qui le considérerait comme un traître et le ferait arrêter. Mais Saül, s’il voulait vraiment se consacrer au service du Christ, devait prendre contact avec les Apôtres, ceux que Jésus lui-même avait chargés d’évangéliser le monde en son nom.

A Jérusalem, il fut tout d’abord fort mal reçu, aussi mal qu’il l’avait été dans la communauté de Damas. Parmi les fidèles du Christ, on avait gardé le souvenir du jeune fanatique qui avait joué un rôle dans le martyre d’Étienne. Les Apôtres commencèrent par s’arranger pour ne pas le voir. Cette histoire d’apparition, d’aveuglement et de vue retrouvée semblait incroyable.

Heureusement, parmi la petite troupe d’amis qui entouraient les Apôtres, se trouvait un homme de grande sagesse : Barnabé. Au cours d’un voyage, il était passé par Damas, et il y avait entendu raconter ce qui concernait Saül. Il put donc assurer que tout était vrai de l’étonnante histoire, et que l’ancien persécuteur avait courageusement donné témoignage au Christ dans la ville syrienne. Ainsi Saül fut-il admis dans la communauté des fidèles et vit-il les Apôtres. Ce fut alors que se posa une grave question. Le Seigneur, avant de remonter auprès du Père, a dit à ses disciples : « Allez et évangélisez tous les Peuples ! » Mais, pour les Apôtres, il était très difficile d’obéir à cet ordre. C’étaient des petites gens de Palestine, des ouvriers, des pêcheurs. Ils n’étaient jamais sortis de leur pays et, pour la plupart, ne devaient pas parler le grec, la langue usuelle d’alors. Comment feraient-ils pour s’en aller dans de lointains pays enseigner la doctrine du Maître ? Aussi certains d’entre eux se disaient-ils : « Commençons par prêcher l’Évangile parmi nos frères de race. Faisons-leur comprendre que Jésus est le Messie… »

Saül, lui, n’était pas de cet avis. L’ordre du Maître était formel, il avait dit : « Évangélisez tous les Peuples ! » Lui, Juif de Tarse et fils de citoyen romain, il connaissait bien mieux le monde ; il parlait grec couramment et sans doute latin aussi. Il avait voyagé. Qu’on essayât d’apprendre l’Évangile au peuple d’Israël, sans doute, mais il fallait aussi porter la Parole au reste des hommes. Saül se sentait inquiet ; que devait-il faire ? Alors, Jésus, une seconde fois, lui apparut :

— Pars d’ici, lui ordonna-t-il, va au loin ! car c’est vers les païens que je vais t’envoyer.

Il partit donc. Quelque temps il retourna dans sa ville natale de Tarse, attendant avec confiance que le Seigneur lui fît comprendre ce qu’il avait à faire. Un jour qu’il méditait dans la campagne, il vit venir à lui un homme qui lui fit de grands gestes d’amitié. C’était Barnabé qui avait été chargé par les Apôtres d’aller porter l’Évangile dans une autre grande ville de Syrie nommée Antioche : il avait besoin d’un aide, il venait chercher Saül.

Antioche était alors une des capitales du monde : la troisième ville de l’Empire romain, après Rome et Alexandrie d’Égypte. Installée sur le fleuve Oronte, pas très loin de la mer, c’était un centre commerçant d’une richesse extrême. Sa population, qui comptait plus d’un million d’âmes, était formée de tous les peuples, et l’on y parlait toutes sortes de langues. Quel beau champ d’action pouvait trouver là Saül ! A Antioche, il y avait déjà une petite communauté de fidèles de Jésus. On en parlait tellement que c’était là que, pour la première fois, on avait donné à ceux qui croyaient en le Christ, le nom de Chrétiens. Saül et Barnabé furent admirablement reçus parmi leurs frères, mais, bien vite, la question qui tourmentait Saül se posa. Fallait-il rester entre soi, entre anciens Juifs convertis, ou bien ne devait-on point aller parler du Christ à tous ces gens de toutes races qui s’entassaient dans la grande ville ? Eux aussi, les païens, n’avaient-ils pas droit à la Vérité et à la Lumière ?

Et alors, une troisième fois, le Christ intervint pour diriger son « instrument ». Saül et Barnabé revenaient de Jérusalem, où la communauté d’Antioche les avait envoyés porter des secours à leurs frères chrétiens, alors persécutés et très malheureux. Dans la Ville Sainte, ils avaient compris, mieux encore, que l’avenir du Christianisme n’était pas là, dans cette cité petite, dominée par le clan des Prêtres juifs, mais que c’était le monde entier qui devait recevoir la Parole. Ils répétèrent cela à leurs amis. Soudain l’Esprit-Saint se fit entendre :

— Mettez à part Saül et Barnabé pour la Mission à laquelle je les destine !

C’en était fait, Saül savait que tout ce qu’il pensait était voulu par le Christ. La parole de Dieu s’adresse à tous les hommes. Et lui, il serait le porteur de cette Parole à toutes les nations.

  1. L’APÔTRE DES NATIONS

C’est sous ce titre, « l’Apôtre des Nations » qu’il devait être connu dans l’histoire et que l’Église le vénère. De nos jours, on donne le nom de « Missionnaires » aux prêtres courageux qui, dans les pays les plus sauvages, de l’Afrique ou de l’Asie, vont enseigner le Christianisme aux païens. Saül fut le premier des Missionnaires, le plus héroïque, le plus infatigable. Le Christianisme lui a dû de se lancer à la conquête du Monde…

Regardez-le, le petit homme, au moment où il va partir pour ses grandes expéditions. Il a quarante ans, il est dans la pleine force de l’âge ; mais, en fait, il est souvent malade ; il sent comme « une écharde dans sa chair ». Court de taille, le dos courbé, chauve et le nez fort, il ne paie pas de mine ; mais, quand il vous regarde, une puissance singulière semble jaillir de ses yeux, pour combattre et pour convaincre. Quand il parle, ses mots sont brûlants, magnifiques et terribles, et l’on ne résiste guère à son rayonnement.

Vingt ans durant ! Voilà ce que va durer sa tâche de porte-parole du Christ ! Jusqu’à la fin, jusqu’à sa mort ! Par les routes, par les mers, il s’en ira, sans que ni les obstacles de la nature ni ceux des hommes ne l’arrêtent. Ce qu’a été son existence de Missionnaire, il l’a raconté dans une lettre :

« Les fatigues, les prisons, les coups, les périls mortels, j’ai connu tout cela plus que quiconque. Cinq fois les Juifs m’ont infligé la flagellation : Quarante coups moins un. Trois fois, j’ai été roué de coups. Une fois, on m’a accablé de pierres. J’ai fait naufrage trois fois ; j’ai même passé un jour et une nuit sur la mer en furie, menacé par l’abîme. Voyages sans nombre : dangers pour franchir les fleuves, dangers de la mer. Et dangers du côté des traîtres, oui, tout cela je l’ai connu ! Et travailler jusqu’à l’épuisement, et veiller bien des jours de suite, et manquer de nourriture et de boisson, et n’avoir pas de vêtements pour les grands froids. Tel fut mon destin de témoin du Christ !

Bien peu d’hommes, on le voit, auraient été capables de mener, vingt ans de suite, une telle existence. Quarante mille kilomètres de terre et autant de mer ! deux fois le tour de la terre ! Et, à cette époque, les moyens de communication n’étaient pas ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Pauvre missionnaire, Saül dut être bien souvent obligé d’aller à pied, par longues étapes, dans la chaleur ou le grand froid. Sur mer, les bateaux étaient petits, inconfortables, peu sûrs, en cas de mauvais temps. Et si l’on songe encore que, dans tous les lieux où il arrivait, l’Apôtre était sans cesse menacé d’être arrêté, jeté en prison, flagellé, et peut-être pis encore, on admire le courage qu’il lui fallut déployer pour demeurer fidèle à sa mission.

Et encore, ces qualités magnifiques n’étaient pas les seules qu’eût cet homme extraordinaire. Son intelligence comprenait tous les problèmes et, immédiatement, leur donnait une solution. Non seulement, par son audace, il allait fonder. des communautés chrétiennes dans un grand nombre de villes. Mais, excellent administrateur, il continuerait, après son départ, à les diriger de loin comme un véritable chef. Ah, Jésus ne s’était pas trompé, quand, en choisissant Saül, il avait fait de lui son « instrument » !

 

  1. COMMENT SAUL DEVINT PAUL

Sur le môle de Séleucie de l’Oronte, le port d’Antioche, à l’automne de l’année 46, les voyageurs qui embarquaient sur le courrier de Chypre, regardaient un petit groupe d’hommes vêtus à la juive qui, avec de grands gestes, souhaitaient bonne mer à trois partants. L’un était malingre, court de jambes, mais sa face rayonnait d’ardeur et d’intelligence ; le second était grand et beau, plus réservé ; le troisième, un très jeune homme encore était visiblement aux ordres des deux premiers. Pouvaient-ils soupçonner, ces commerçants syriens qui s’en allaient à Chypre acheter du cuivre et des parfums, que ces trois voyageurs modestes partaient à la conquête du monde ?

Les trois ‚voyageurs étaient Saül, Barnabé et le neveu de ce dernier, le jeune Marc, celui-là même qui, plus tard, écrirait le second évangile. Ils partaient pour Chypre, parce que Barnabé en était originaire. L’île était gouvernée par les Romains qui y exploitaient les mines de cuivre, — c’était Chypre, cupros, qui avait donné son nom au métal.

Le gouverneur romain se nommait Sergius Paulus : sa famille appartenait à la noblesse de Rome. C’était un homme de grande intelligence, préoccupé des questions religieuses. En apprenant l’arrivée sur son domaine de ces personnages bizarres, qui annonçaient une doctrine nouvelle, il voulut les entendre, et ce que les trois chrétiens lui dirent l’intéressa au plus haut point.

Or, dans l’entourage du gouverneur romain, il y avait un prétendu magicien, astrologue et faiseur de tours : « Elymas le Sage ». Inquiet de voir les nouveaux venus prendre de l’influence, il essaya de les faire chasser. Alors Saül l’interpella en public, devant le Proconsul romain.

— Homme plein de ruses et de scélératesses, fils du Diable, ennemi de la vérité, est-ce que tu vas cesser de te mettre en travers du chemin de Dieu ? Maintenant la main du Tout-Puissant va s’abattre sur toi. Tu vas être aveugle et, pour un temps, tu seras privé de la vue du soleil !

Au même moment, d’épaisses ténèbres s’abattirent sur le prétendu « sage ». Il se mit à tourner sur lui-même de tous côtés, cherchant une main pour le guider. Ce miracle impressionna le gouverneur. Il vit que son fameux Elymas n’était qu’un charlatan, mais que Saül parlait réellement au nom du Dieu Tout-Puissant. Aussi lui marqua-t-il la plus grande sympathie, accueillant les messagers du Christ chez lui, les écoutant lui parler de leur Maître et de son message. Pour eux, c’était là une belle réussite : un Romain de haute naissance entendait leur enseignement. Tant et si bien que Saül résolut d’abandonner son nom israélite pour celui de Paulus, dont en français on a fait Paul. Pour aller parler dans les divers pays de l’Empire, ce changement de nom était très commode. Et il marquait aussi la gratitude de l’Apôtre des païens pour le premier païen qui lui avait donné son amitié.

VII. AVENTURES EN ASIE

Quittant l’île aimable où il avait fondé les premières églises, Paul, — nous l’appellerons désormais ainsi, — se lança à la conquête des plateaux d’Asie Mineure. C’était une entreprise pleine de difficultés ; les passes des montagnes étaient infestées de brigands ; les populations de l’intérieur parlaient des langues incompréhensibles et elles passaient pour peu commodes. Mais Paul n’était pas homme à se laisser arrêter par les obstacles.

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Les trois voyages qu’il fit en Asie Mineure furent de véritables aventures. Dans beaucoup d’endroits, il y avait des colonies juives, qui, bientôt renseignées par des messages venus de Jérusalem, traitèrent Paul comme un adversaire, et cherchèrent par tous les moyens à l’empêcher de parler. Une fois, il avait enseigné le nouveau message avec tant de flamme que, le samedi suivant, il y avait foule pour l’entendre. Alors, les Juifs, furieux, organisèrent un tel vacarme que toute discussion devint impossible. Pis encore : ils dénoncèrent Paul et Barnabé comme de dangereux agitateurs publics, afin que les autorités romaines les missent en prison. Heureusement, prévenus à temps, les deux missionnaires purent s’éclipser de justesse.

Pourtant tout n’était pas aussi dramatique dans leur voyage. Une fois même, il leur arriva une aventure extrêmement comique. Cela se passait à Lystres, capitale de la Lycaonie. Paul vit, parmi ceux qui l’écoutaient parler du Christ un homme boiteux de naissance. Se souvenant alors que Jésus a promis à ceux qui parleraient en son nom de faire par leurs mains des miracles, il s’approcha de l’infirme et lui cria : « Au nom de Jésus le Christ, je te l’ordonne : lève-toi ! » D’un bond, l’homme se dressa et se mit à marcher. Le bruit de ce miracle se répandit dans toute la ville. Qui pouvaient bien être ces deux personnages bizarres qui possédaient la force surnaturelle de guérir les infirmes ? Nul doute : c’étaient des dieux ! Le plus grand, avec sa belle barbe et son air grave, c’était certainement Zeus, le père de tous les dieux ; et le petit maigre, c’était Hermès. Et voilà toute la cité en fièvre pour faire une grande fête aux deux dieux ! Le prêtre païen arrive avec des couronnes, traînant derrière lui deux taureaux blancs qu’il se propose d’offrir en sacrifice à nos deux immortels. C’est tout juste si on ne les juche pas sur l’autel pour les adorer ! Et comme cette foule parle le dialecte lycaonien, auquel Paul et Barnabé ne comprennent goutte, il leur faut pas mal de temps pour discerner la méprise, s’expliquer, et persuader ces braves gens qu’ils ne sont pas des dieux !

L’aventure eut son bon et son mauvais côté. Une communauté de chrétiens naquit à Lystres, extrêmement fervente : c’est parmi ces convertis que Paul distingua le jeune Timothée qui, plus tard, sera le compagnon de ses dernières années. Mais les Juifs organisèrent un véritable guet-apens contre les missionnaires, traînèrent Paul en dehors des murs et là le rouèrent de coups si affreusement que ses amis le retrouvèrent blessé et perdant son sang.

La dernière aventure de ces grands voyages missionnaires en Asie fut aussi une des plus étranges. Paul était arrivé pas bien loin de l’endroit où jadis se dressait la célèbre ville de Troie que, dix siècles plus tôt, les guerriers grecs avaient prise, — grâce à la ruse du cheval de bois inventé par Ulysse, — et dont les malheurs ont servi de sujet à l’un des plus célèbres poèmes de l’Antiquité : l’Iliade. Il était tout près de l’Europe, séparé par le simple bras de mer de l’Hellespont, que nous nommons les Dardanelles. Il se demandait ce qu’il devait faire : retourner en Asie ? ou bien se lancer à la conquête de ce monde inconnu qu’était l’Europe ? Barnabé l’avait quitté, et il continuait seul, de son côté, le bon travail d’évangélisation en Asie. Pour remplacer ses compagnons, Paul avait désormais toute une petite troupe de fidèles : Silas, le jeune Timothée et surtout un médecin grec, intelligent et artiste, du nom de Luc, celui-là même à qui nous devons le troisième évangile. Tous étaient prêts à le suivre, mais aucun ne pouvait le conseiller.

Or, une nuit, alors que Paul méditait sur sa conduite future, il eut une vision. Un homme était devant lui, portant un costume qu’il reconnut : c’était celui des Grecs de Macédoine, c’est-à-dire de la province qui était juste en face de lui. Et cet homme, avec de grands gestes d’appel, lui criait :

— Viens à notre secours ! arrive vite en Macédoine ! L’ordre était clair. L’Europe aussi devait recevoir l’Évangile, et c’était lui, Paul, qui avait à le lui apporter.

 

VIII. A LA CONQUÊTE DE L’EUROPE

Ce fut donc par la Macédoine que le grand Apôtre entra en Europe. La première ville où il enseigna le Christ fut Philippes. A la façon des philosophes grecs, il s’installa sur les bords de la rivière et se mit à parler à tous les passants, répondant à toutes leurs questions. Des femmes, converties par lui, lui offrirent une hospitalité généreuse. Et Paul commençait peut-être à se dire que conquérir l’Europe à l’Évangile était beaucoup moins difficile qu’il ne croyait, quand un incident, mi-burlesque, mi-dramatique, mit soudain fin à cette confiance.

Un jour que les Apôtres s’en allaient à leur endroit habituel pour parler, une femme se mit à pousser des cris. Était-ce une folle ? Pas tellement, car ce qu’elle criait était fort juste : « Ces hommes sont vraiment envoyés par le Ciel : ce qu’ils enseignent est le salut ! » Mais il est facile de comprendre que Paul ne tenait pas tellement à ce qu’on le signalât ainsi à l’attention des autorités, surtout par la voix d’une détraquée. Il devina, d’un coup, que dans cette jeune esclave se cachait un redoutable démon, qui la faisait crier ainsi pour les faire connaître et les perdre. S’arrêtant donc, il cria :

— Démon, sors aussitôt de cette femme ! Je te le commande au nom de Jésus-Christ !

A l’instant même, la femme redevint tout à fait normale : le démon l’avait quitté. Mais qui fut très mécontent ? Le patron de cette jeune esclave. Tant qu’elle était à demi-folle, il lui faisait raconter aux badauds la bonne aventure, expliquer leurs songes. Et cela lui rapportait beaucoup. Furieux, il alla dénoncer Paul et les siens. Et voilà nos missionnaires jetés en prison non sans avoir été sérieusement rossés. Mais au milieu de la nuit, la ville entière est secouée par un tremblement de terre d’une violence extrême. Les portes du cachot s’effondrent : Paul est libre ! Lui et ses compagnons partirent de Philippes avec toutes sortes d’égards, et les excuses des autorités !

Il n’en fut point partout de façon aussi agréable. Bien au contraire ! En combien de lieux, les mêmes ennuis qui avaient obligé l’apôtre à quitter précipitamment les villes d’Asie Mineure, se reproduisirent en Grèce… Les Juifs, — il y en avait partout, — dès que les chrétiens commençaient à parler, organisaient des manifestations, les dénonçaient aux magistrats et les contraignaient ainsi à reprendre au plus vite leur route. A Thessalonique, le port de la Macédoine, un certain Jason, qui bravement avait pris le parti des chrétiens, faillit payer fort cher son dévouement à la bonne cause. Mais, malgré ces résistances et ces difficultés, Paul continuait son œuvre ; partout où il passait des communautés naissaient, de fidèles du Christ, décidés à vivre selon ses commandements et à répandre ensuite son message dans toute la contrée.

Après bien des mois dans la Grèce du Nord, Paul arriva à Athènes. Ce n’était plus alors la capitale prestigieuse du temps où elle imposait la gloire, de ses artistes et de ses penseurs, mais une ville de luxe, peuplée d’oisifs, de gens qui ne croyaient à rien. Bien mauvais terrain pour essayer d’y semer l’Évangile ! Paul essaya quand même, mais sans succès. Lorsqu’il voulut raconter à ses auditeurs la Résurrection du Christ, ces Athéniens éclatèrent de rire : « Ça va ! on t’écoutera là-dessus une autre fois ! » Tant il est vrai que ce ne sont pas les riches de l’argent et de la culture qui comprennent le mieux le message du Dieu d’humilité, mais les pauvres, les petits…

Paul s’en rendit compte en arrivant à Corinthe. Le grand port, installé sur l’isthme, comptait une énorme population de dockers, marins, artisans, de toutes races et de toutes langues. Ce n’était sans doute pas toujours des gens bien élevés, bien habillés, mais il y avait parmi eux beaucoup de cœurs généreux. Paul entreprit de fonder une communauté chrétienne. Il y réussit admirablement. Très vite, de nombreux hommes et femmes de ce petit peuple, demandèrent à recevoir le baptême, et cette église de Corinthe devint même une des plus vivantes de toute la chrétienté. Les chefs en étaient deux excellents chrétiens arrivés de Rome, Aquilas et Priscille, qui avaient donné à l’apôtre l’hospitalité la plus généreuse. Au total, donc, un beau succès !

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  1. LES CÉLÈBRES LETTRES DE S. PAUL

L’éternel voyageur du Christ allait repartir une fois de plus : à peine avait-il bien planté une église dans un endroit qu’il sentait le besoin d’entreprendre de nouveau ce même labeur difficile, de persuader, de convertir, défricher, telle était sa vraie mission. Mais cela ne veut pas dire qu’une fois éloigné de ces communautés chrétiennes qu’il avait fait naître, il les oubliât et s’en désintéressât. Durant ses voyages, pendant ses haltes en un point ou un autre, il trouvait le temps de penser à ses amis lointains, et il leur écrivait des lettres, longues, détaillées, à la fois pleines d’affectueuses paroles et de sages conseils : ce sont les célèbres « épîtres » dont, aux messes du dimanche, on entend lire un fragment.

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Représentons-nous Paul composant une de ses lettres. Il ne les écrit pas de sa main, bien qu’il sache parfaitement écrire, mais probablement parce que sa vue est devenue, très vite, mauvaise. Il les dicte à un secrétaire. La scène se passe dans un atelier de tisseur de tentes, car, tout au long de sa vie de missionnaire, Paul a tenu à gagner son pain afin de n’être à charge à personne. C’est le soir : les métiers à tisser ont cessé de battre et, sur la trame de l’étoffe, la navette ne tire plus le fil luisant. La flamme d’une lampe à huile dessine un rond de lumière jaune, dans lequel le secrétaire maintient la feuille de papier. Debout, tantôt se promenant de long en large, tantôt s’appuyant au métier, parfois bondissant quand le feu de sa pensée l’emporte, l’apôtre dicte, très tard dans la nuit. C’est ainsi que sont rédigés ces textes qui ont tant contribué à mieux faire comprendre le message du Christ et sa doctrine.

Car, évidemment, ce qu’il enseigne, lui, le témoin du Christ, ce n’est rien d’autre que ce que Jésus lui-même a appris au monde. Mais Paul était un homme d’une intelligence merveilleuse, qui avait réfléchi profondément sur les moindres paroles du Maître et qui, les ayant comprises mieux que personne, les expliquait comme on n’avait jamais fait avant lui. Et comme, en outre, son style était admirable, ces lettres familières, adressées à des groupes d’amis, sont en même temps parmi les plus grands chefs-d’œuvre de toute la littérature du monde. On aura une petite idée de la beauté de ces textes en lisant ces quelques lignes écrites à ses amis de Corinthe :

« Frères, voici un mystère que je vous révèle : tous, nous ne mourrons pas : tous nous ressusciterons. Oui, en un clin d’œil ! au son de la dernière trompette du Jugement dernier : et tous les morts ressusciteront, et tous nous serons transformés. Alors, quand notre corps mortel aura revêtu l’immortalité, nous pourrons nous tourner vers la Mort, et lui crier, comme il est dit dans la Sainte Écriture : — Mort, où es donc ta victoire ? où est l’aiguillon dont tu nous a percés ? »

  1. LE TUMULTE D’ÉPHÈSE

Nous avons quitté Paul à Corinthe. Nous le retrouvons, deux ans plus tard, à Éphèse, autre grand marché, si important par son trafic qu’on l’appelait « la porte de l’Asie » : c’était là que les caravanes venues du lointain des terres, déchargeaient leurs marchandises qui étaient embarquées sur les navires de Méditerranée. Comme à Corinthe, tout un peuple de travailleurs et de petites gens s’y tassait à qui l’apôtre pourrait prêcher l’Évangile.

Il devait y rester longtemps, environ deux ans. Son ami Aquilas s’y était installé, comme tisseur de tentes, et Paul travaillait dans son atelier, du petit matin jusque vers onze heures (il devait travailler fort, car il rapporte lui-même que ses mains étaient devenues calleuses). Au milieu du jour, il allait dans un bâtiment d’école qu’il avait loué pour les heures où le professeur, n’y enseignait pas et où alors, lui, Paul, groupait tous ceux qui voulaient l’entendre. Après quoi, le reste du jour, il allait rendre visite aux infirmes, aux malades. Ainsi, une communauté grandissait : selon la douce coutume des premiers chrétiens, le soir, tous les baptisés se réunissaient en un dîner fraternel, où l’on célébrait, selon le rite enseigné par Jésus, l’Eucharistie par le pain et le vin.

Le Seigneur bénissait visiblement cet apostolat et Éphèse devenait une seconde Corinthe, un centre vivant de Christianisme. Dieu montrait la puissance de son apôtre par de nombreux miracles : il suffisait de poser un linge qui avait touché le saint sur un infirme ou un malade pour que, aussitôt, il fût guéri. Les prodiges furent même si éclatants que des espèces de charlatans juifs imaginèrent de les imiter et se mirent à proclamer qu’eux aussi ils avaient la puissance miraculeuse de l’Apôtre. Mais, un jour, il leur arriva une aventure cocasse : ils essayaient de chasser un démon qui était dans un homme :

— Va-t’en, nous te l’ordonnons par ce Jésus que prêche Paul !

Mais le démon, par la bouche du possédé, leur répondit :

— Je sais bien qui est Jésus et je connais bien Paul, mais vous, qui êtes-vous ?

Et se précipitant sur eux, il attrapa deux des charlatans et les traita si gentiment qu’ils durent s’enfuir nus et les côtes fort endolories.

Le succès de Paul à Éphèse était donc éclatant. Mais, comme toujours, il devait provoquer une réaction violente. La ville étant consacrée à la déesse païenne Artémis. Son temple était célèbre : une des merveilles du monde. Tout autour, dans des centaines de boutiques, on vendait aux visiteurs de petits objets en argent qui reproduisaient la statue de la déesse ou le temple en réduction. Un des marchands de ces objets se mit à crier comme un forcené :

— Les chrétiens nous ruinent ! Ils veulent ruiner Éphèse ! Ils disent que notre déesse n’existe pas, que ce n’est qu’une idole ! Qu’adviendra-t-il si leur doctrine se répand ? Personne ne viendra plus à Éphèse ! Personne n’achètera plus nos statuettes d’argent, nos petits temples ! Éphésiens, soulevez-vous et arrêtez ces malfaiteurs !

Et voilà qu’éclate une véritable émeute anti-chrétienne. Dans le théâtre, noir de monde, deux auxiliaires de Paul sont entraînés, et la foule veut leur faire un mauvais parti. Paul essaie de se lancer dans la bagarre : on le retient de peur qu’il ne lui arrive malheur. Des heures durant la ville entière fut en ébullition, et le Maire, en personne vint annoncer au peuple que l’affaire serait examinée par les magistrats municipaux, qui jugeraient si les chrétiens étaient ou non coupables. Une fois de plus se vérifiait l’annonce faite par le Christ : son message était bien un « signe de contradiction ».

 

  1. LA ROUTE DU SACRIFICE

Les mois de nouveau ont passé. Paul a repris le bâton d’infatigable marcheur du Christ. Il a revu encore plusieurs de ses églises en Asie et en Europe ; il est même retourné voir ses chers enfants de Corinthe. La mère de toutes les communautés, celle de Jérusalem, étant de plus en plus livrée au dénuement, à la persécution, il a organisé une vaste collecte pour elle parmi les églises de la chrétienté. Maintenant le voici sur un navire qui fait voile vers la Palestine, où il remettra aux Apôtres le résultat de la quête fraternelle.

Mais il sent en lui, le courageux missionnaire, un pressentiment tragique. Il devine qu’à Jérusalem une épreuve nouvelle l’attend, plus grave que celles qu’il a connues. Peut-être la mort. Mais il ne renoncera pas à faire route vers la Terre Sainte : au contraire ! il sait bien que son témoignage ne sera complet que lorsqu’il aura donné sa vie pour le Christ, qu’il sera mort martyr…

Quand il fait halte à Milet, ses amis d’Éphèse envoient une délégation pour le saluer, et il leur parle :

— Je sais que des tribulations et des souffrances m’attendent, mais je ne fais aucun cas de ma vie pourvu que je puisse remplir la mission que m’a confiée le Maître. Et vous, mes amis, je vous confie au Seigneur : qu’il vous donne votre part d’héritage dans son royaume, avec ses Saints !

Plus loin, à l’escale de Tyr, tout le petit noyau de chrétiens le supplie de rester avec eux, mais il refuse : l’Esprit-Saint l’appelle ; il ne désobéira pas… Et quand le navire s’éloigne, tous les chrétiens, assemblés sur le rivage, s’agenouillent, cependant que, debout à l’arrière, l’Apôtre les bénit…

Et voici que le voyage touche à sa fin. Paul a gagné Césarée. Il voit venir à lui un personnage bizarre, vêtu de peaux de bêtes, la barbe et la chevelure hirsutes, il se nomme Agabus, et il est prophète, comme l’étaient jadis Isaïe, Jérémie ou Jean-Baptiste. Dès qu’il est en présence de l’Apôtre, Agabus s’empare de sa ceinture, s’en lie les mains et les pieds en criant :

— Voilà comment sera lié, à Jérusalem, par les Juifs, celui à qui appartient cette ceinture ! Et il sera livré au pouvoir des païens !

En entendant Ces paroles prophétiques, les chrétiens, en pleurant, supplient l’Apôtre de renoncer à son projet :

— Pourquoi pleurer ainsi, reprend Paul, et me briser le cœur ? Je suis prêt, quant à moi, non seulement à être lié, mais à être tué pour le Christ… Et devant le calme courage de cet homme de foi sublime, les fidèles ne peuvent que murmurer :

— Que la volonté du Seigneur s’accomplisse !

 

Saint Paul prisonnier et martyr

XII. CAPTIF A JÉRUSALEM

Chaque année, la Pentecôte attirait à Jérusalem des foules, venues de toutes les populations juives dispersées dans le monde entier. A la Pentecôte de l’année 58, Paul était dans la Ville Sainte depuis quelques semaines ; il avait revu les chefs de l’Église, leur avait rapporté tout ce qu’il avait fait, en tant de lieux, pour le Christ et sa foi. Mais un jour qu’il était sur l’esplanade du Temple, des Juifs d’Asie le reconnurent et se mirent à hurler :

— Le voici l’homme qui, partout, soulève le peuple contre notre sainte doctrine ! Le voilà le rebelle ! Il souille le Temple ! A mort ! à mort !

Immédiatement, c’est une ruée contre Paul. Sans l’intervention des légionnaires romains, il serait massacré. Le tribun Claudius Lysias, voyant, du haut de la forteresse, l’agitation de la foule, dégringola avec des renforts : en apercevant les chlamydes des troupes, les glaives et les cuirasses, les plus excités se sentirent calmés. Un ordre sec. Paul est arrêté, enlevé, porté de bras en bras par les soldats, tant la foule est pressée et menaçante.

Dans le calme de la forteresse, le tribun interroge Paul. Qui est-il ? pourquoi tout ce bruit ? L’Apôtre a beau tâcher d’expliquer ; c’est bien difficile, pour un soldat romain, de comprendre quoi que ce soit à ces discussions de Juifs ! Que Paul parle à ses compatriotes et tâche de les calmer ! Mais à peine l’apôtre a-t-il prononcé vingt phrases que le tumulte de nouveau éclate. Exaspéré le tribun fait ramener Paul dans la forteresse et ordonne qu’on lui donne le fouet, pour avoir troublé l’ordre public. Mais alors Paul se redresse de toute sa petite taille et fixant sur l’officier un regard de feu :

— Est-ce qu’il t’est permis de faire fouetter un citoyen romain ?

— Tu es citoyen romain ? répondit le militaire se sentant interloqué.

— Oui.

— Beau titre ! Moi, j’ai dû l’acheter très cher.

— Moi, je l’ai de naissance.

Du coup, Lysias traita son captif avec égards. Il le garda en prison, en attendant que ses supérieurs lui disent ce qu’il devait faire, mais sans le maltraiter. La situation est néanmoins inquiétante. Autour de la forteresse, la foule hurle et réclame sa mort. Que le tribun prenne peur et qu’il l’abandonne à la furie, il sera massacré. Plus grave encore, un neveu de l’Apôtre qui habitait Jérusalem, apprit qu’un complot se préparait pour assassiner Paul un jour où il serait conduit de la prison à la forteresse de Lysias. Mais ce dernier, averti, prit la décision de faire partir au plus vite son prisonnier.

Solidement protégé par une escorte, Paul fut conduit à Césarée, le port luxueux où résidait le plus haut fonctionnaire romain, le Procurateur. Celui-ci l’interrogea longuement, avec sympathie, lui posant des questions sur le Christ et sa doctrine. Et Paul, courageux comme toujours, lui parla avec la plus grande franchise, lui reprochant ouvertement les péchés nombreux et publics qu’il avait commis dans sa vie. Seulement, le Procurateur ne se décidait pas à juger l’Apôtre, à le condamner ou à le libérer. Il savait bien que Paul n’avait rien fait qui méritât un châtiment ; mais, en le relâchant, le Romain redoutait de provoquer de nouveau des bagarres. Et le temps passait.

Alors Paul décida d’employer un grand moyen. Tous les citoyens romains avaient le droit absolu, quand ils étaient arrêtés, de faire appel à l’Empereur. En ce cas, ils devaient immédiatement être traduits devant des tribunaux spéciaux, nommés pour examiner de tels cas. C’était « l’appel à César ». Un jour donc, Paul demanda à être conduit devant le Procurateur, et lui dit :

— J’en appelle à César !

— Tu en as appelé à César, tu seras conduit à César.

XIII. UN VOYAGE FORT MOUVEMENTÉ

A l’automne de 59 donc Paul embarqua sur un petit navire qui cabotait sur les côtes d’Asie ; en compagnie de ses fidèles amis, Luc, Timothée et aussi Aristarque, un chrétien de Thessalonique, sous la protection d’un brave homme de centurion romain nommé Julius. Naviguer l’hiver sur un de ces petits bateaux n’avait rien de rassurant ou de confortable. Et de fait, le voyage de Palestine en Italie fut mouvementé.

Pendant plusieurs semaines, d’abord, le caboteur mouilla de port en port, cherchant des vents favorables, ce qui eut l’avantage de permettre à l’Apôtre de revoir plusieurs communautés chrétiennes. Puis, tout à coup, le vent gonflant les voiles, le rafiot fut entraîné à toute vitesse sur les côtes de Crète où il chercha refuge dans une médiocre rade de l’île. Le capitaine jugeant cet abri insuffisant, eut l’idée de reprendre la mer pour gagner le port de Phoenix, mieux protégé. Paul lui conseilla de n’en rien faire ; il avait tant voyagé sur mer qu’il connaissait les moindres signes avant-coureurs des tempêtes ; le capitaine persista dans sa résolution.

A peine le bateau fut-il sorti de la petite rade que l’ouragan emporta la frêle coque comme un bouchon : le cauchemar dura quatorze jours et quatorze nuits. Le jour il y avait tant de nuages qu’on ne voyait même pas le soleil, et les nuits n’avaient ni étoiles ni lune. Personne ne songeait même plus à manger. On jeta par-dessus bord tout ce qu’on put ; les cordages, le mobilier, les ancres ; on attacha tant bien que mal la coque avec des câbles pour qu’elle ne s’ouvrît pas. L’équipage y compris le capitaine, avait perdu la tête. Seul, Paul, calme, apaisait les terreurs. Non ! ils ne périraient pas tous ! le navire arriverait à une île et personne même ne serait tué.

Et il en fut ainsi ! Après une si affreuse épreuve, le navire arriva à l’île de Malte. Là un autre épisode montra que Paul était vraiment un homme de Dieu. Jetés à la côte par la tempête, les naufragés firent un grand feu pour se sécher. Soudain, d’une brassée de bois qu’il jetait dans les flammes, jaillit une vipère, qui planta ses crocs dans la main de l’apôtre. Toute l’assistance regarda avec épouvante cet homme si visiblement maudit du ciel que la Justice divine allait le faire mourir par le poison au moment même où il venait d’échapper au naufrage. Toujours imperturbable, l’Apôtre secoua la main au-dessus des flammes et la bête y tomba sans que lui-même eut aucun mal.

Au printemps de l’année 6O, ayant quitté Malte sur un navire de plus gros tonnage, qui s’appelait le Castor et Pollux, Paul arriva en vue de la rade de Naples. Le Vésuve fumait dans la brise légère ; la baie la plus belle du monde sentait bon l’oranger et étincelait de marbres. Par la voie Appienne, le centurion emmena en hâte son prisonnier et sa petite troupe vers Rome où il avait hâte de le remettre aux autorités. Et le soir de la troisième étape, dans un endroit nommé « le Forum d’Appias », l’Apôtre fut tout surpris d’être accueilli par un groupe de fidèles. L’Église de Rome, ayant appris que le célèbre missionnaire arrivait, lui avait envoyé une délégation pour lui faire fête.

XIV. LE PRISONNIER DU CHRIST A ROME

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Rome, la capitale de l’Empire, était alors au plus haut de son prestige. C’était une ville de plus d’un million d’âmes, où affluaient hommes et marchandises du monde entier. Ses monuments étaient d’un luxe extraordinaire ; installé dans son richissime palais du Palatin, l’Empereur gouvernait un monde plus grand que l’Europe. Dans cette cité géante, depuis déjà bien des années, le bon grain de l’Évangile avait été semé. Le Prince des Apôtres, le vieux Simon que Jésus lui-même avait désigné comme son représentant à la tête de tous les fidèles, et auquel il avait donné le surnom de Pierre parce qu’il serait « la pierre sur laquelle serait bâtie l’Église », était arrivé à Rome dix ans avant, et autour de lui s’était constituée une petite communauté. Les Romains, à cette époque-là, ne persécutaient pas les chrétiens, ils les considéraient comme une des innombrables sectes qui pullulaient dans la religion païenne. Ainsi la petite Église de Rome avait-elle pu s’installer et prospérer.

L’arrivée de Paul lui donna un nouvel élan, tandis que Pierre répandait l’Évangile dans les milieux juifs de la capitale, Paul, lui, chercherait à atteindre les milieux romains. Comme il était citoyen, il fut traité avec égards : au lieu de le jeter dans un cachot, on l’autorisa à vivre dans une maison amie, simplement surveillé nuit et jour par un garde, et il put recevoir qui il voulait.

Très vite, cette maison-prison devint un centre où des gens de toutes sortes affluèrent, même de grands seigneurs, des personnages qui appartenaient à l’entourage de l’empereur. C’est ainsi que fut converti au Christianisme un homme de haute naissance, Linus, qui, plus tard, devait être le premier successeur de S. Pierre à la tête de l’Église, le second pape, Lin.

De toutes les parties de la Chrétienté, des amis accouraient pour entourer l’Apôtre prisonnier. Le cher Timothée, le fidèle secrétaire, était là ; Marc, qui avait, on s’en souvient, quitté Paul parce qu’il trouvait trop rudes ses grandes expéditions missionnaires, était revenu se mettre à son service ; il y avait aussi Aristarque, Tychique et beaucoup d’autres. Un jour, dans sa chambre de prisonnier, Paul vit arriver un messager tout fatigué : il arrivait de très loin, de la communauté de Philippes, qu’il avait fondée en Macédoine ; les chrétiens de cette minuscule Église avaient appris la captivité de l’apôtre, ils avaient aussitôt fait une collecte… Tout ému, Paul écrivit alors pour ses vrais amis Philippiens une de ses plus belles épîtres.

Après deux ans de cette captivité si étonnante, le tribunal romain rendit sa décision. Il n’y avait rien à reprocher à l’Apôtre, et c’était à tort que les Juifs l’accusaient de troubler l’ordre. Paul fut relâché. Il en profita pour repartir aussitôt : cet homme était vraiment infatigable. Peut-être alla-t-il en Espagne : on n’en est pas sûr, mais c’est possible. En tout cas, il retourna en Asie Mineure et en Grèce, revit ses chères « filles », les communautés chrétiennes qu’il avait fondées. Il en fonda encore d’autres, notamment en Crête.

Ce fut à Troie, en Asie Mineure, qu’il fut de nouveau arrêté. Dans la communauté d’Éphèse, il y avait des traîtres, des chrétiens apostats, c’est-à-dire qui étaient retournés aux superstitions païennes ; pendant son passage dans cette ville, Paul les avait démasqués et traités comme ils le méritaient. Deux d’entre eux l’avaient dénoncé aux autorités romaines comme chrétien.

Car, entre temps, la persécution contre les chrétiens venait de commencer dans tout l’Empire. Néron, le fou couronné, inaugurait ses horreurs. Un incendie terrible, en juillet 64, ayant ravagé onze des quatorze quartiers de la ville, le sinistre despote avait détourné la colère du peuple en accusant les chrétiens de l’avoir allumé. Arrêtées, jetées en prison sans jugement, des centaines d’innocentes victimes avaient été livrées aux plus horribles tortures.

Ramené à Rome, Paul n’y connut plus les égards et le confort relatif de sa première captivité. Jeté dans un affreux cachot, au deuxième étage sous terre, dans l’obscurité et le froid humide, au milieu des rats et des insectes immondes, il dut demeurer là des semaines, enchaîné. Quelques-uns de ses amis essayaient bien de lui porter secours, quelques courageux, car beaucoup d’autres se cachaient, terrorisés par la persécution. Il savait quel sort l’attendait, et il en était heureux. N’avait-il pas écrit lui-même que son plus grand désir était « d’achever dans sa chair ce qui manquait à la Passion du Christ » ? Et à son fidèle Timothée, il arrivait à faire passer une lettre émouvante où il lui disait :

— Je sais que le jour de mon départ est proche. Mon sang va être répandu comme le vin d’une coupe. Que m’importe ? J’ai combattu le bon combat, maintenant ma course s’achève. Il ne me reste plus qu’à recevoir la couronne que me donnera, au jour suprême, le Seigneur, le juge juste… Et peu après, en effet, cette suprême couronne, il la reçut.

 

  1. SUR LA ROUTE D’OSTIE

Et maintenant évoquons, avec vénération, la dernière scène de cette vie exemplaire. Sur la vieille route de Rome au port d’Ostie, par une fraîche matinée d’automne, un cortège militaire emmène le petit Juif de Tarse vers le lieu où il va mourir. C’est maintenant un homme âgé, courbé, ridé, totalement chauve, mais son regard n’a rien perdu de sa lumière ni sa voix de son autorité. Les gros brodequins des légionnaires martèlent les dalles en cadence ; le vent siffle doucement dans les branches des grands pins.

Un groupe d’amis fait escorte au condamné ; Luc, qui vient d’écrire son Évangile, Lin, le futur Pape, Marc, Timothée, Pudent, Eubule. Il y a aussi des curieux affreux et même des Juifs féroces qui viennent se moquer de leur grand adversaire. Mais Paul, calme, marche fermement, en priant. Parfois des mots tombent de ses lèvres pour réconforter ses frères, pour les encourager à suivre son exemple et à mourir, eux aussi, pour le Christ.

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Citoyen romain, Paul avait encore un ultime privilège, celui de ne pas mourir de la mort des esclaves, sur la croix, comme était mort Jésus, comme venait de mourir Pierre, qui n’était qu’un humble pêcheur. Lui, il serait décapité par le glaive. Quand il fut arrivé au lieu prévu pour le supplice, il s’agenouilla, continua à prier le Divin Maître. Un sous-officier romain leva la lourde lame et de la tête tranchée jaillit un jet de sang.

Aujourd’hui, pas très loin de l’endroit où le grand Apôtre donna sa vie pour le Christ, une basilique se dresse : Saint-Paul-Hors-les-Murs. Elle garde le souvenir de l’homme extraordinaire qui sema l’Évangile en tant de pays de la terre, du second fondateur de l’Église, de l’écrivain admirable des épîtres, de l’Apôtre, du Martyr. Et nous, qui connaissons maintenant son histoire, ne conserverons-nous pas aussi avec émotion la mémoire du petit Juif de Tarse, jeté à terre sur la piste de sable, et qui devint un des plus grands saints de tous les siècles, parce que Jésus l’avait assez aimé pour le frapper au cœur ?

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