MICHEL SERRES (1930-2019), PHILOSOPHE FRANÇAIS, PHILOSOPHIE

Michel Serres (1930-2019)

Michel Serres

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Michel Serres, né le er septembre 1930 à Agen et mort le 1er juin 2019  est un philosophe et historien des sciences français. Il est élu à l’Académie française en 1990.

 

Biographie

Famille

D’origine gasconne, il est le fils de Jean, dit Valmy Serres, batelier sur  Serres,. Il reçoit une éducation catholique.

Il est le père de quatre enfants, dont Jean-François Serres, délégué général de l’association Petits Frères des pauvres

 Formation

Il est reçu en 1949 à l’École navale, dont il démissionne peu après, pour préparer le concours de l’École normale supérieure de Paris dans un lycée parisien. Normalien, il est ensuite admis 2e ex aequo à l’agrégation de philosophie en 1955. De 1956 à 1958, il fait son service militaire comme officier dans la Marine nationale, et participe à l’expédition de Suez.

 Parcours

Michel Serres réalise une carrière universitaire, d’abord à l’université Blaise-Pascal, où il fréquente Michel Foucault et Jules Vuillemin. Ils échangent alors régulièrement sur des thèmes qui prendront corps dans le livre Les Mots et les choses. Il est ensuite nommé à l’université Paris-VIII, où il participe brièvement à l’« expérience de Vincennes ».

En 1968, il soutient une thèse de doctorat de lettres, intitulée Le Système de Leibniz et ses modèles mathématiques, et est nommé en 1969, professeur d’histoire des sciences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il enseigne également aux États-Unis, d’abord à l’université Johns-Hopkins, à Baltimore, à l’invitation de René Girard, puis il suit ce dernier à l’université Stanford, où il est nommé professeur en 1984.

Il est élu le 29 mars 1990 à l’Académie française, où il occupe le fauteuil no 18, précédemment occupé par Edgar Faure. Il y fut reçu le 31 janvier 1991 par Bertrand-Poirot Delpech Il fonde en 1984 et dirige le Corpus des œuvres de philosophie en langue française aux éditions Fayard. Il parraine la bibliothèque universitaire de l’École centrale de Lyon.

Dans les années 1980, il apparaît dans certains films du cinéaste québécois Pierre Perrault.

En 1994, il est nommé président du conseil scientifique de La Cinquième, la chaîne de « télévision de la connaissance, du savoir et de l’emploi », lancée par Jean-Marie Cavada, sur décision du gouvernement d’Édouard Balladur.

Le philosophe s’engage dans une voie proprement littéraire et artistique en avril 2008, alors qu’il prépare une œuvre-spectacle pour la ville du Mans. Le thème est la conservation du patrimoine, de la cathédrale, du vieux-Mans et du bestiaire représenté dans la ville. La représentation unique eut lieu le 11 mai.

Michel Serres participe chaque dimanche, de 2004 à 2018, à la chronique de France Info Le Sens de l’info avec Michel Polacco.

Il est un enthousiaste de Wikipédia comme collection gratuite de connaissances, entreprise « non gouvernée par des experts » de connaissance partagée.

Il meurt le 1er juin 2019, à l’âge de 88 ans

Présentation de l’œuvre

La première partie de l’œuvre de Michel Serres, philosophe épistémologue, se concentre sur la problématique morale des progrès de la science et de ses effets. Comment créer une éthique, envisager une déontologie quand science et violence s’allient ? Réfutant tout déterminisme scientifique, la philosophie de Michel Serres s’appuie sur le principe d’incertitude de Werner Heisenberg comme métaphore de la liberté et de l’inattendu. Après avoir participé à la réédition du Cours de philosophie positive d’Auguste Comte, en 1975, le premier livre publié de Michel Serres est consacré à Leibniz et au calcul différentiel. Il donne l’ouverture de son approche philosophique du côté des sciences, et se place sous l’égide de la philosophe Simone Weil et de Henri Bergson pour aborder les problèmes moraux de la violence, de la condition ouvrière et du messianisme marxiste face à la science.

En 1977, il publie deux études importantes. La première, intitulée La Naissance de la physique dans le texte de Lucrèce, présente le De rerum natura de Lucrèce , philosophe latin, comme un ouvrage scientifique, à l’encontre de sa lecture habituelle comme poème métaphysique, jetant ainsi un doute sur le concept de coupure épistémologique.

La seconde thématique, présente le dépassement de l’industrie manufacturière par l’impact de la communication issue et transformée par les découvertes scientifiques. Présente dans ses cinq livres consacrés à Hermès, dieu grec des commerçants et de la communication, Michel Serres y tente une herméneutique des impacts de la science dans le monde contemporain. Le thème des messagers est également présent dans son livre consacré aux anges en 1993. La Légende des Anges peut-être lu comme une métaphore du rôle du philosophe qui annonce et montre l’état du monde contemporain.

Mais l’un de ses thèmes majeurs, décliné depuis sur plusieurs livres (Le Mal propreBiogéeLa Guerre mondiale), est attaché au Contrat naturel, publié en 1990. Dix ans auparavant, le philosophe est invité au Japon à une conférence organisée en marge du G7, avec une vingtaine de scientifiques et intellectuels venus du monde entier, dont Jean Dausset (futur) prix Nobel de médecine et François Gros, qui dirigeait l’Institut Pasteur. L’échec de cette réunion, qui avait pour ambition de réfléchir aux fondements d’une éthique universelle, amènera Serres à interroger la question écologique à travers la philosophie du droit. Il remarque que tout ce qui n’est pas le genre humain est exclu de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. D’où son idée de poser le principe d’un nouveau droit, non exclusivement réservé à l’espèce humaine. Pas de droit de la nature, dit-il, sans un « contrat naturel ». La nature, affirmait-il, doit devenir un sujet de droit.

Profondément optimiste, sa philosophie a pu être critiquée pour sa naïveté, son scientisme, ou ses approximations. Usant d’un vocabulaire choisi, parfois difficile et métaphorique, elle repose sur une volonté de transposer des théories mathématiques ou physiques, qui permettent à ses yeux de transformer et éclairer notre monde. Cherchant à décloisonner le savoir, Michel Serres tente d’établir des liens, de lancer des ponts, d’entremêler savoirs scientifiques et littéraires pour réconcilier deux cultures qui pour lui n’en font qu’une.

Dans Esthétiques sur Carpaccio, Michel Serres se prononce pour une langue ouvertement poétique et présente sa philosophie comme un voyage autour des passions et des tribulations d’Hermès à travers les catégories de cartographie, de topologie et d’isomorphisme par l’analyse sémiologique des tableaux de Vittore Carpaccio.

Sokal et Bricmont, partisans de la philosophie analytique anglo-saxonne, ont critiqué son style dans leur livre polémique Impostures intellectuelles (Sokal et Bricmont y critiquent la manière dont les philosophes et les sociologues convoquent des notions et des théories scientifiques pour les intégrer à des analyses relevant des sciences humaines, où ces notions et ces théories scientifiques n’ont aucune validité). Michel Serres peut en effet rassembler en un même paragraphe une allusion scientifique, une référence à l’Antiquité gréco-romaine (Hermès en est un bon exemple), l’étymologie d’un mot, une notion forgée par le philosophe à partir d’étymons grecs ou latins, par exemple « hominescence », construit à partir du latin homo et du suffixe « -escence », lequel désigne un processus (comme dans les mots incandescence : fait d’émettre de la chaleur ; luminescence : fait d’émettre de la lumière ; phosphorescence ; adolescence ; etc.), pour décrire un nouvel âge de l’homme, d’une nouvelle humanité annoncée qui se crée elle-même par la technique un nouveau corps face à la mort et à la douleur et une nouvelle relation à la nature. Dès Statues, Michel Serres aborde le thème de la mort, du fétiche, de l’art, de la religion, dans une suite d’articles qui commence par une réflexion sur l’explosion de la navette Challenger. Il veut y montrer comment notre monde contemporain résulte à la fois de la civilisation gréco-romaine – par exemple à travers la fonction sacrificielle de la statue chez les romains – et des inventions techniques faites vers la fin du xixe siècle, notamment la voiture, au travers d’une analyse du plan de Paris, que Michel Serres compare à celui d’une ville romaine tout en montrant l’impact des découvertes scientifiques et artistiques sur la topographie ; la tour Eiffel ou La Porte de l’enfer de Rodin.

La réflexion entamée par Michel Serres sur les sciences, leurs histoires et leurs impacts31, amène le philosophe à concevoir son écriture et sa pensée comme autant de projections, de déplacements, de transpositions du domaine scientifique vers le domaine littéraire. Il développe ainsi sa réflexion sur la topologie dans L’Hominescence (2001) ou selon la thèse de l’auteur « notre habitat se fait topologie » grâce à l’internet et au portable. Le message confond voix et écrit, et celui-ci se met au service de la voix démocratique par une profonde mutation anthropologique. L’écriture de Michel Serres se fait alors plus légère, personnage médiatique il fait régulièrement passer son optimisme philosophique dans des émissions de radio où il parle volontiers un langage qui le situe dans le prolongement d’un Gaston Bachelard. Grand orateur, il a donné des conférences aux quatre coins du monde.

Le 1er mars 2011, en séance solennelle à l’Académie sur le thème « Les nouveaux défis de l’éducation », Michel Serres prononce le discours « Petite Poucette », en référence à une génération dont il explique qu’elle connaît des mutations profondes, des transformations hominescentes rarissimes dans l’histoire : « Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, n’habite plus le même espace, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde extérieur, ne vit plus dans la même nature ; né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus la même mort, sous soins palliatifs. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement. » Il tirera un livre de cette conférence, Petite Poucette, énorme succès d’édition avec plus de 200 000 exemplaires vendus en France. Dans cette courte fable il décrit l’ensemble des changements induits par la révolution numérique, qui affecte tout ce à quoi était habitué l’être humain. Cette révolution est incarnée par une jeune fille qui de ses pouces habiles pianote sur le clavier de son portable19.

En février 2014, Michel Serres a également publié Pantopie, un livre d’entretiens avec Martin Legros et Sven Ortoli, journalistes à Philosophie Magazine, qui récapitule l’ensemble de son œuvre à ce jour et fait le portrait d’un homme qui a connu la guerre et vécu, parfois anticipé, les grandes révolutions du xxe siècle. Dans son ouvrage Yeux, paru au mois d’octobre 2014, il renverse le mythe de la caverne platonicienne et propose de prendre la nuit étoilée, plutôt que le jour, comme modèle de notre savoir.

Dans son ouvrage Le Gaucher boiteux, Michel Serres entreprend un long voyage au cours de l’Histoire en contant à ses lecteurs le « Grand Récit de l’Univers ». Ce dernier commence avec le big-bang et le développement des premières formes de vie sur Terre, se poursuit à travers les âges et les métamorphoses du monde pour finalement arriver au xxie siècle de Petite Poucette. Le philosophe gascon effectue un éloge de la pensée et de l’invention en s’attachant à démontrer que ce « Grand Récit de l’Univers » est émaillé d’innovations, de bifurcations, d’inventions. Ainsi, à l’instar de Copernic et Galilée (qui furent les premiers à postuler que c’était la Terre qui tournait autour du soleil, s’opposant de facto au géocentrisme porté par l’Église alors en vigueur à cette époque), de Darwin (qui fut le premier à proposer une théorie sur l’évolution fortement critiquée à son époque) ou encore de Wegener (qui fut le premier en géologie à proposer l’existence de plaques tectoniques mouvantes), l’Histoire n’est rien de plus que le récit des innovations, des bifurcations et des hommes et femmes qui ont pensé. L’allégorie du gaucher boiteux, véritable incarnation de la puissance de la pensée, permet à Michel Serres de mettre en lumière que tout inventeur est un gaucher boiteux. La figure singulière du gaucher, notamment abordée dans une chronique du Sens de l’Info avec Michel Polacco, est un thème cher pour l’académicien, lui-même gaucher. Obligés constamment d’évoluer dans un monde conçu pour les droitiers, les gauchers ont pour Michel Serres un grand mérite : ils sont nés dans une sorte d’instabilité, bifurquent et sont donc portés à innover notamment pour mieux s’adapter. La thèse de Serres consiste à affirmer que toute invention suppose par essence une sortie des sentiers battus, une rupture avec le conformisme. Dès lors, la personne qui invente doit nécessairement se mettre en marge, bifurquer et penser par elle-même ce qui se traduit par cette formule magnanime de Michel Serres pour qui « penser, c’est inventer, pas imiter, ni copier ! ». Toutefois, la réflexion de Michel Serres ne cherche pas à faire de l’imitation ou du mimétisme, quelque chose d’honnie ou de non souhaitable. En effet, l’académicien postule qu’il faut dans un premier temps que l’Homme apprenne les savoirs par imitation, par mimétisme (exemple : l’enfant à l’école apprend les connaissances, les bases de l’argumentation et de la réflexion en répétant ce que fait son professeur, c’est-à-dire en imitant) puis que ce dernier, une fois qu’il dispose des fondements requis, développe une réflexion personnelle, c’est-à-dire pense. L’ouvrage de Michel Serres insiste ainsi sur une idée majeure, celle de la puissance de la pensée : la pensée est puissante parce que la pensée est mère de toute innovation.

Tel que promis dans Le Gaucher boiteux : puissance de la pensée, Michel Serres développe une philosophie de l’Histoire dans son livre Darwin, Bonaparte et le Samaritain : une philosophie de l’histoire publié en 2016.

 

Œuvres

Litterature

1968 : Le Système de Leibniz et ses modèles mathématiques, Paris, Presses universitaires de France ; réédition en 1982

1969 : Hermès I, la communication, Paris, Éditions de Minuit ; réédition en 1984

1972 : Hermès II, l’interférence, Paris, Éditions de Minuit

1974 : Hermès III, la traduction, Paris, Éditions de Minuit

1974 : Jouvences. Sur Jules Verne, Paris, Éditions de Minuit

1975 : Auguste Comte. Leçons de philosophie positive, (en collaboration), tome I, Paris, Hermann

1975 : Esthétiques sur Carpaccio, Paris, Hermann

1975 : Feux et signaux de brume. Zola, Paris, Grasset 

1977 : Hermès IV, La distribution, Paris, Éditions de Minuit ; réédition en 1981

1977 : La Naissance de la physique dans le texte de Lucrèce, Paris, Éditions de Minuit

1980 : Hermès V, Le passage du Nord-ouest, Paris, Éditions de Minuit

1980 : Le Parasite, Paris, Grasset

1982 : Genèse, Paris, Grasset

1983 : Détachement, Paris, Flammarion

1983 : Rome. Le livre des fondations, Paris, Grasset

1985 : Les Cinq Sens, Paris, Grasset ; réédition, Paris, Fayard, 2014

1987 : L’Hermaphrodite, Paris, Flammarion

1987 : Statues, Paris, François Bourin

1989 : Éléments d’histoire des sciences, (en collaboration), Paris, Bordas

1990 : Le Contrat naturel, Paris, François Bourin

1991 : Le Tiers-instruit, Paris, François Bourin

1991 : Discours de réception de Michel Serres à l’Académie française et réponse de Bertrand Poirot-Delpech, Paris, François Bourin

1992 : Éclaircissements, (entretiens avec Bruno Latour), Paris, François Bourin

1993 : La Légende des Anges, Paris, Flammarion

1993 : Les Origines de la géométrie, Paris, Flammarion

1994 : Atlas, Paris, Julliard

1995 : Éloge de la philosophie en langue française, Paris, Fayard

1997 : Nouvelles du monde, Paris, Flammarion

1997 : Le Trésor. Dictionnaire des sciences, (en collaboration), Paris, Flammarion

1997 : À visage différent, (en collaboration), Paris, Hermann

1999 : Paysages des sciences, (en collaboration), Paris, Le Pommier

2000 : Hergé, mon ami, Bruxelles, Éditions Moulinsart

2001 : Hominescence, Paris, Le Pommier

2002 : Variations sur le corps, Le Pommier, Paris, 1999 ; édition texte seul, Paris, Le Pommier

2002 : Conversations, Jules Verne, la science et l’homme contemporain, 1re versionRevue Jules Verne 13/14, Amiens, Centre international Jules-Verne

2003 : L’Incandescent, Paris, Le Pommier

2003 : Jules Verne, la science et l’homme contemporain, Paris, Le Pommier

2004 : Rameaux, Paris, Le Pommier

2006 : Récits d’humanisme, Paris, Le Pommier

2006 : Petites chroniques du dimanche soir, Paris, Le Pommier

2006 : L’Art des ponts : homo pontifex, Paris, Le Pommier

2007 : Le Tragique et la Pitié. Discours de réception de René Girard à l’Académie française et réponse de Michel Serres, Paris, Le Pommier

2007 : Petites chroniques du dimanche soir 2, Paris, Le Pommier

2007 : Carpaccio, les esclaves libérés, Paris, Le Pommier

2008 : Le Mal propre : polluer pour s’approprier ?, Paris, Le Pommier, coll. « Manifestes »

2008 : La Guerre mondiale, Paris, Le Pommier

2009 : Écrivains, savants et philosophes font le tour du monde, Paris, Le Pommier, coll. « Les Essais »

2009 : Temps des crises, Paris, Le Pommier, coll. « Manifestes » 

2009 : Van Cleef et Arpels, Le Temps poétique, avec Franco Cologni et Jean-Claude Sabrier, Paris, Cercle d’Art, coll. « La collection »

2009 : Petites chroniques du dimanche soir 3, Paris, Le Pommier

2010 : Biogée, Éditions-dialogues.fr/Le Pommier, Brest/Paris

2011 : Musique, Paris, Éditions Le Pommier 

2012 : Petite Poucette, Paris, Éditions Le Pommier 

2012 : Andromaque, veuve noire, Paris, Éditions de l’Herne

2013 : Les Temps nouveaux (coffret), Paris, Le Pommier

2014 : Pantopie, de Hermès à Petite Poucette (avec Martin Legros et Sven Ortoli), Paris, Le Pommier

2014 : Petites chroniques du dimanche tome VI, Paris, Le Pommier

2014 : Yeux, Le Pommier 

2015 : Le Gaucher boiteux : Puissance de la pensée, Paris, Le Pommier

2015 : Écrivains, savants et philosophes font le tour du monde, Paris, Le Pommier

2015 : Du bonheur, aujourd’hui (avec Michel Polacco), Paris, Le Pommier

2015 : Solitude. Dialogue sur l’engagement (avec Jean-François Serres), Paris, Le Pommier

2016 : De l’impertinence, aujourd’hui (avec Michel Polacco), Paris, Le Pommier

2016 : Darwin, Bonaparte et le Samaritain : une philosophie de l’histoire, Paris, Le Pommier

2017 : De l’Amitié, aujourd’hui (avec Michel Polacco), Paris, Le Pommier

2017 : C’était mieux avant !, Paris, Le Pommier

2018 : Défense et illustration de la langue française aujourd’hui, (avec Michel Polacco), Paris, Le Pommier

2019 : Morales espiègles, Paris, Le Pommier

 

Bibliographie

Jean-Marie Auzias, Michel Serres : philosophe occitan, Fédérap, Mussidan, 1992, 167 p. 

Anne Crahay, Michel Serres : la mutation du cogito. Genèse du transcendantal objectif Préface de Jean Ladrière, Éditions universitaires, Paris ; De Boeck Université, Collection « Le point philosophique »,Bruxelles, 1988, 103 p.

Wassim Ladki, L’Espace du discours littéraire dans les essais philosophiques de l’écrivain Michel Serres, Université de Nancy 2, 1997, 408 p.  (thèse)

Michel Polacco, Michel Serres : petites chroniques du dimanche soir, Le Pommier 

François L’Yvonnet et Christiane Frémont, Cahier de L’Herne, Michel SerresL’Herne, 2010, 320 p.  

Benjamin Pichery et François L’Yvonnet, Regards sur le sport, ouvrage collectif, Le Pommier – INSEP – 2010, 256 p.  

 Autour du Tiers-Instruit, entretien de Michel Serres avec Bernard Defrance, les Cahiers pédagogiques, du no 264-265 au no 270, mai-juin 1988 à janvier 1989 

Bertrand Poirot-DelpechDiscours de réception de Michel Serres à l’Académie française, le 31 janvier

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Le philosophe et académicien Michel Serres est mort

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L’auteur des best-sellers « Les Cinq Sens », « Petite Poucette », « Le Gaucher boiteux », s’est éteint à l’âge de 88 ans, « entouré de sa famille ».

Par Christian Delacampagne (philosophe et écrivain, collaborateur du Monde des livres, mort en 2007) et Roger-Pol Droit.

C’était un philosophe comme on en fait trop peu, un bon vivant doublé d’un mauvais caractère, un amoureux des sciences et des saveurs, un esprit encyclopédique, un prodigieux manieur de mots, un grand penseur de tradition orale, un touche-à-tout de génie, un maître plutôt qu’un professeur, un arlequin, un comédien. Michel Serres est mort samedi 1er , à l’âge de 88 ans. « Il est mort très paisiblement à 19 h entouré de sa famille », a déclaré son éditrice Sophie Bancquart.

Nombreux sont ceux, parmi ses anciens élèves, qui se souviennent encore de la façon dont il commençait ses cours : « Mesdemoiselles, Messieurs, écoutez bien, car ce que vous allez entendre va changer votre vie… » Et, en effet, il arrivait parfois qu’au sortir de ses cours la vie eût changé. Elle était tout à coup plus colorée, plus gaie.

Trouver un auditoire à sa mesure

Michel Serres était gai. Ou, du moins, faisait très bien semblant de l’être, comme il faisait aussi, par pur caprice, très bien semblant d’être en colère. Il n’ignorait rien des ressources du théâtre, sans avoir eu besoin, pour cela, de fréquenter le conservatoire. Il était simplement né à Agen, le 1er septembre 1930, à la lisière de cette Gascogne qui a le théâtre dans la peau. Dans ce midi subtil, on naît « vedette », on ne le devient pas. Serres était né « vedette ». Il ne lui restait plus qu’à trouver un auditoire à sa mesure.

Celui du Lot-et-Garonne ne tarde pas à se révéler trop exigu. Tant de choses sollicitent le jeune homme : mathématiques, rugby, musique… Et, surtout, le vent du large, les vastes nuages qui descendent la Garonne en direction de Bordeaux. Michel Serres décide de naviguer. Puis, à peine admis à l’Ecole navale, il réalise qu’il ne veut pas être militaire, ni piloter, sa vie durant, de paisibles cargos. Démission, retour au lycée. Khâgne parisienne. Entrée à l’Ecole normale supérieure. Sa vocation ? Ce sera la philosophie. A l’agrégation, il est reçu deuxième. Georges Canguilhem (1904-1995), qui règne sur la Sorbonne, le félicite sobrement : « A ce concours, le meilleur est toujours reçu deuxième. Ce fut naguère mon cas. C’est aujourd’hui le vôtre. »

Commence alors une carrière universitaire classique : un peu de province (Clermont-Ferrand), puis la capitale (« pour le plaisir d’aller à Roland-Garros »), successivement à Paris-VIII et Paris-I. Commence aussi une longue série de livres. Une soixantaine au moins, en plus des cours – pour ne rien dire des articles et des conférences, innombrables. Michel Serres écrit beaucoup, tous les matins, de l’aube (il se lève à 5 heures, quoi qu’il advienne) jusqu’à midi. Il écrit aussi facilement qu’il parle, avec le même accent gascon, le même souffle épique. Au risque d’en faire trop, et d’oublier, parfois, que les lois de l’écriture ne sont pas celles de l’improvisation orale.

Le premier livre, la thèse, paraît à un mauvais moment : 1968. Le Système de Leibniz et ses modèles mathématiques (PUF) n’est pas, cette année-là, l’événement qui retient l’attention. Il s’agit pourtant d’un grand travail, soutenu par une intuition lumineuse : contrairement à sa réputation de penseur dispersé, voire brouillon, le philosophe allemand (1646-1716) est un auteur parfaitement cohérent. Son œuvre est sous-tendue par un système. A l’intérieur de celui-ci, le plus petit opuscule, le moindre sous-système reproduit la structure de l’ensemble. Et ce dernier, à son tour, n’est qu’un miroir du monde – un miroir de ce vaste « manteau d’Arlequin » qu’est le monde. « Tout est toujours et partout la même chose, au degré de grandeur et de perfection près » : est-ce la devise d’Arlequin ou bien celle de Leibniz ? Ce sera, en tout cas, celle de Serres.

Brouiller les frontières

Reste à en éprouver la validité. Dans la thèse de 1968, la démonstration utilise un modèle mathématique : la théorie des ensembles. Michel Serres est ainsi l’un des premiers à introduire, dans le champ de l’histoire de la philosophie, la notion de « structure ». Il n’en faut pas plus pour qu’il se voie rangé dans le camp « structuraliste » – lui qui déteste les modes, et a pour habitude de répéter que, à partir de 30 ans, « un philosophe qui se respecte doit cesser de lire ses contemporains ». Structuraliste, Serres ? Disons qu’en bon élève de Gaston Bachelard (1884-1962), qui a été le directeur de son diplôme d’études supérieures, il se refuse à séparer les avancées de la pensée philosophique de celles de la pensée scientifique. Comme Leibniz, là encore, il a envie de brouiller les frontières, de dériver où bon lui semble, de redessiner, à sa façon, la carte de l’univers. C’est pourquoi, à nouveau, il s’embarque. Mais c’est pour naviguer, cette fois, sur l’océan des livres et des savoirs.

De ce périple, les cinq premières étapes font date. La série des Hermès – cinq volumes qui s’égrènent de 1969 à 1980 (Minuit) – demeure son grand œuvre. Chacun de ces volumes est un recueil de textes brefs, placés, chaque fois, sous un titre distinct : La Communication,L’Interférence, La Traduction, La Distribution, Le Passage du Nord-Ouest. Derrière ces titres, y compris derrière la métaphore marine que recèle le dernier, des concepts, reliés entre eux au point d’en être interchangeables. Car si tout « communique », tout « interfère ». Et si tout « interfère », tout, ou presque tout, est « traduisible ». Tel tableau de La Tour renvoie à telle théorie de la perspective ou à telle conception de la grâce, telle œuvre littéraire n’est qu’une image de l’état du savoir à un moment donné, et même Les Bijoux de la Castafiore, d’Hergé (1963), peut se lire comme l’illustration d’un modèle communicationnel. Le philosophe ne jouit, ici, d’aucun privilège. Il n’est pas celui qui, le dos au mur, proclamerait la vérité dernière. Il n’est qu’un interprète, un « passeur », un « trafiquant », un « intermédiaire ». Bref, un « Hermès ».

Michel Serres n’est pas seul, à l’époque, à tenir ce genre de discours. Ses travaux entretiennent une certaine proximité avec ceux de Louis Marin (1931-1992). Pourtant, malgré le succès d’estime des Hermès et de trois ou quatre autres livres qui leur sont contemporains (Jouvences, Minuit ; Feux et signaux de brume, Grasset ; Esthétiques, Hermann ; La Naissance de la physique, Minuit, respectivement consacrés à Verne, Zola, Carpaccio et Lucrèce), la reconnaissance que Serres obtient ne lui semble pas à la hauteur de ses ambitions. A Paris-I, il n’est pas hébergé par le département de philosophie mais par celui d’histoire, où il enseigne l’histoire des sciences. Le Collège de France ne le coopte pas. Quand il en parle, une imperceptible amertume se glisse dans sa voix. Il finit même par se persuader, à tort, qu’il est le grand « maudit » de la philosophie française.

Carrière américaine

Alors, il compense. D’abord, il gère sa carrière américaine. Depuis la fin des années 1960, il se rend fréquemment à l’université Johns Hopkins, à Baltimore, où l’invite René Girard (1923-2015). Puis, quand ce dernier quitte le Maryland, Michel Serres le suit sur la côte Ouest. C’est à Stanford qu’a lieu, en septembre 1981, un mémorable colloque sur « l’auto-organisation », dont Serres est, le dernier jour, le conférencier vedette. Sommet californien d’une belle carrière, dont le principal bénéficiaire regrette, cependant, qu’elle ne dépasse pas le cadre des départements de français. Il est vrai que, en anglais comme en français, il parle toujours gascon. Et que sa propre indifférence à la philosophie anglo-saxonne ne facilite pas le dialogue.

Autre compensation : l’écriture. Michel Serres est, pour les éditeurs, une valeur sûre, entretenue par les articles amicaux d’une pléiade d’anciens élèves. Du coup, le philosophe ne sait plus s’arrêter. C’est dommage car, pour rester un genre « noble », l’essai suppose une exigence de rigueur qui, ici, tend à se relâcher au fil des ans. Le Parasite, ces deux textes curieusement « girardiens » que sont Genèse et Rome (tous trois chez Grasset), puis des ouvrages comme Les Cinq Sens, L’Hermaphrodite, Statues, Le Contrat naturel ou Le Tiers-Instruit (Grasset, Flammarion, François Bourin) ne peuvent pas ne pas décevoir – surtout ceux qui se souviennent des débuts du philosophe.

D’autres lecteurs, en revanche, apprécient sa faconde, se laissent prendre par sa réputation de séducteur, par son look (soigneusement entretenu) de vieux loup de mer, par ses tempes grisonnantes, son accent rocailleux – ainsi que par sa facilité à parler de toutes les choses connues, et de plusieurs autres encore.

Charme fou et folles entreprises

Très logiquement, le grand écrivain finit par dire oui aux honneurs. Il se retrouve à l’Académie française et devient, pour un temps, conseiller de la Cinquième, « chaîne du savoir ». On se gardera bien de le lui reprocher. Son charme fou a attiré vers la philosophie un public que, sans lui, celle-ci n’aurait jamais conquis, et aidé à monter quelques folles entreprises, néanmoins fort utiles, comme le « Corpus des œuvres de philosophie en langue française »On ne reprochera pas davantage à Michel Serres ses ambiguïtés politiques, ni son obscure attirance pour la religion (qu’atteste, entre autres, ce livre bizarre sur La Légende des anges, Flammarion, qu’il accompagna, à New York, d’une conférence-spectacle dans une église d’Harlem).

Il n’est pas de grand voyageur qui ne s’égare, quelquefois, en chemin. Or Michel Serres fut un grand voyageur – ce qui lui permit d’être, aussi, un prodigieux conteur d’histoires. Il fut un philosophe comme on n’en fait plus trop. Et peut-être même, à sa façon, un sage. C’est de cela, de cela avant tout, que l’on se souviendra.

 

Michel Serres en quelques dates

1er septembre 1930 Naissance à Agen (Lot-et-Garonne)

1955 Agrégation de philosophie

A partir des années 1960 Universitaire, enseignant à Paris et aux Etats-Unis

1968 « Le Système de Leibniz et ses modèles mathématiques » (PUF)

1985 « Les Cinq Sens » (Grasset, réédition Fayard)

1990 Election à l’Académie française

2012 « Petite Poucette » (Le Pommier)

2015 « Le Gaucher boiteux. Puissance de la pensée » (Le Pommier)

1er juin 2019 Mort à l’âge de 88 ans

Christian Delacampagne (philosophe et écrivain, collaborateur du Monde des livres, mort en 2007) et Roger-Pol Droit

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2019/06/01/le-philosophe-et-academicien-michel-serres-est-mort_5470322_3382.html

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