ECRIVAIN FRANÇAIS, MICHEL SERRES (1930-2019), PHILOSOPHE FRANÇAIS, PHILOSOPHIE

Michel Serres

Michel Serres, l’homme de la nouveauté

 

Le philosophe et académicien Michel Serres s’est éteint samedi 1er juin, à 88 ans. Iconoclaste et curieux, ami de la culture encyclopédique et humaniste, il laisse derrière lui une cinquantaine d’ouvrages qui ont conquis le grand public.

philosophe-Michel-Serres-Vincennes-avril-2016-samedi-1er-88_0_729_520

 

Le philosophe Michel Serres, ici à Vincennes en avril 2016, est mort samedi 1er juin à l’âge de 88 ans.

Parler du dernier voyage d’un être qui vient de disparaître est, le plus souvent, une mauvaise facilité, mais dans le cas de Michel Serres, on s’en voudrait presque de ne pas l’employer. Historien des sciences, philosophe touche à tout, enseignant et écrivain, l’homme ne concevait en effet la philosophie que comme un long voyage à rebondissements.

« Un philosophe doit faire trois voyages, aimait-il dire. Il doit voyager dans la totalité du savoir, c’est-à-dire être encyclopédiste. Dans la totalité du monde, c’est-à-dire dans les paysages qui permettent de voir la planète. Et dans la totalité des hommes, à travers les classes sociales et les cultures, pour rencontrer le plus de langues et de religions possibles ». Il savait ces voyages « aussi impossibles » les uns que les autres, mais voyait dans leur inachèvement « la tâche infinie du philosophe ».

 Un marin sur le continent de la science

Aventureux dans le savoir, Michel Serres était resté fidèle à son premier métier de marin. « Il n’y a pas d’ancien marin. Quand on a été marin, on n’est jamais autre chose » assurait-il, poursuivant désormais sur l’océan de la connaissance ses nouvelles itinérances. Il avait commencé par le continent « science » et les mathématiques, après son agrégation de philosophie, avant de se laisser dérouter par la catastrophe d’Hiroshima.

« Je suis devenu philosophe à cause d’Hiroshima, confiait-il. Hiroshima a pour moi été une rupture philosophique de première importance parce que j’avais toujours appris que la science est toute bonne et seule bonne. » Confronté à l’événement, il s’engagera dans la construction d’une philosophie des sciences qui ne fasse pas l’économie d’une éthique des sciences, refusant de se soumettre à la rupture – récente, rappelait-il – des sciences humaines et des sciences dures.

 Un enthousiasme viscéral

Depuis cette première conversion à la philosophie, le chatoiement du savoir ne devait plus le laisser en repos. Soucieux d’anticiper les transformations, il aimait surveiller l’évolution du monde, du haut des crêtes que ce randonneur de montagne averti aimait gravir ou dans la glaise des terroirs que ce terrien, né à la campagne, savait précieuse. « Être resté un précurseur est la seule chose dont je puisse véritablement me vanter », racontait le professeur qui avait goûté trop de chemins pour s’astreindre à construire une grande œuvre unifiée.

Adolescent, ses compagnons scouts l’avaient baptisé « renard enthousiaste ». Ce n’était pas mal vu, même si ce fils de marinier de la Garonne se voyait plutôt « poisson » dans la grande mer du savoir. Cet enthousiasme viscéral devait le conduire de Leibniz à Zola, de Jules Verne à Hergé, des nouvelles technologies au développement durable, et lui faire signer une cnquantaine de livres.

 Ni pessimiste, ni sceptique

En mettant bout à bout ces petits cailloux, il espérait aider ses contemporains à traverser la grande crise contemporaine, qu’il comparait à la fin de l’Antiquité ou à la Renaissance. Une crise dont la profondeur et la radicalité ne l’avaient rendu ni pessimiste, ni sceptique. En témoigne l’allègre Petite Poucette (Pommier, 2012), son plus grand succès de librairie, ode à une jeune génération que la révolution numérique pousse à tout réinventer.

Cet éclectisme devait le laisser en marge de l’université où il enseigna pourtant de nombreuses années, d’abord à Vincennes – lors de la création de l’université en 1969 –, puis à l’université Paris I – Panthéon-Sorbonne, et enfin aux États-Unis, notamment à Stanford, en Californie. À défaut de la reconnaissance des universitaires, il se satisfaisait d’avoir gagné le grand public éclairé, à l’image d’un Edgar Morin ou d’un Régis Debray. Il avait malgré tout trouvé à l’Académie française, où il fut élu en 1990, la reconnaissance de ses pairs.

 

Raconter le monde

On pouvait ne pas aimer son côté touche à tout, son écriture souple parfois trop séductrice, ses livres courts, dépouillés de tout appareil critique – « Wikipédia est là pour ça » répondait-il à ses détracteurs –, il savait tout de même viser juste, à défaut d’influencer en profondeur.

Pour beaucoup, il était devenu l’un de ces voyageurs que l’on retrouve avec plaisir quand ils font escale et racontent leurs aventures. « La philosophie de langue française est une philosophie de conteurs, mais personne ne le dit », regrettait-il. Nul doute qu’il rêvait de raconter le monde à ses contemporains.

 

————————

Michel Serres en dates

1er septembre 1930. Naissance à Agen (Lot-et-Garonne).

  1. Rentre à l’École navale, à Brest.
  2. Reçu à l’École normale supérieure.
  3. Agrégation de philosophie.

1956-1958. Il fait son service militaire comme officier dans la Marine nationale et participe à l’expédition de Suez.

  1. Assistant de philosophie à la faculté de Clermont-Ferrand, où enseigne Michel Foucault.
  2. Professeur d’histoire des sciences à l’Université Panthéon Sorbonne.
  3. Professeur de philosophie à l’université californienne de Stanford.
  4. 1985. Prix Médicis de l’essai pour Les Cinq Sens(Grasset).
  5. Élu à l’Académie française (au fauteuil d’Edgar Faure).

2004-2018. Participe à la chronique Le Sens de l’info sur France Info au côté du journaliste Michel Polacco.

  1. Petite Poucette(Le Pommier), écoulé à 270 000 exemplaires.

 

https://www.la-croix.com/Culture/Mort-philosophe-Michel-Serres-2019-06-02-1201026107?from_univers=lacroix

 

 

 

Michel Serres, l’encyclopédiste visionnaire

Ce philosophe inclassable, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, membre de l’Académie française, reste curieux de tout et soucieux d’un partage universel des savoirs

 

Par les baies vitrées, le regard embrasse l’immensité de la mer changeante, qui se pare de toutes les nuances du vert turquoise au violet sombre. Depuis plusieurs années, c’est dans ce bourg du Finistère, là où la côte se découpe en abers sauvages et protégés du tourisme, que la famille Serres – quatre enfants, onze petits-enfants, trois arrière-petits-enfants – loue pour l’été. Aussitôt après le repas sur la terrasse abritée du vent, Michel Serres se chausse pour une longue balade le long des grèves de sable blanc balayées par des bourrasques de pluie.

Car c’est en marchant que le philosophe aime réfléchir et partager ses convictions. Longtemps, il a emmené les siens dans le Queyras, à proximité des sommets alpins et des courses en cordée qu’il affectionnait. Mais l’âge venant, les sentiers du littoral breton lui ont semblé plus sûrs. Au cours de notre marche, Michel Serres, allègre et enthousiaste, s’intéresse à tout, répond à tout : le nom d’un phare au loin, l’étymologie d’un terme scientifique, son témoignage sur l’Académie française…

Éclectique, l’homme l’est assurément, qui a publié 48 livres – de lecture parfois difficile, du fait d’une écriture prolixe et poétique – sur les sujets les plus divers, d’Auguste Comte à Carpaccio, de Zola à Rome, de Jules Verne à Hergé… « Leur logique ne m’est apparue qu’après », répond-il quand on l’interroge sur un fil conducteur depuis son premier ouvrage sur Leibniz, en 1968.

Une première logique fut celle de l’encyclopédie des savoirs, avec des Éléments d’histoire des sciences (1989) en collaboration avec des scientifiques devenus des amis – Jacques Monod lui avait demandé, vingt ans plus tôt, de corriger Le Hasard et la Nécessité. Une fascination pour l’encyclopédie qu’il a reportée sur Wikipédia. L’écrivain ne s’embarrasse d’ailleurs plus d’indiquer ses sources en bas de page, puisque, dit-il, « il suffit d’appeler n’importe quel mot sur un moteur de recherche pour obtenir tous les renseignements du monde ».

 

Il fonde Vincennes avec Michel Foucault

À l’instar de Leibniz, contemporain des révolutions scientifiques, Michel Serres perçut vite l’enjeu des découvertes d’après-guerre en mathématiques, en biochimie, en astronomie, en génétique, en informatique… « Au lendemain d’Hiroshima, toute ma génération s’est interrogée sur l’éthique de la science », évoque-t-il pour expliquer comment, lui qui avait commencé à travailler en physique théorique dans le cadre de la Marine nationale, a démissionné de celle-ci pour se réorienter vers la philosophie. « Je me suis fait philosophe pour une révolution morale, et mon premier travail s’est attaché à une révolution scientifique, les deux impliquant une philosophie. »

Après l’agrégation et sa soutenance de thèse, il enseigne l’histoire des sciences à l’université de Clermont-Ferrand, où il sympathise avec Michel Foucault. Ensemble, ils fondent Vincennes, mais Michel Serres, inclassable, s’en fait rejeter par les universitaires de l’époque. Longtemps «douloureuse», cette éviction lui apparaît aujourd’hui comme « une chance », car elle l’obligea à creuser son propre sillon.

Il sera successivement professeur d’histoire des sciences à la Sorbonne, à l’université de Baltimore (fameuse pour sa section d’astronomie), à Montréal, à Irvine en Californie et, depuis 1982, à Stanford où il anime toujours des séminaires de post-doctorat. Au fil des années, la multiplication des risques et dérapages scientifiques – de Seveso au clonage humain – prouvera la pertinence de sa réflexion sur les sciences.

 

Le second thème qui le fascina fut celui de la communication, auquel il a consacré sa série Hermès (du nom du dieu messager grec), en cinq volumes, puis Le Parasite. « Je fus le premier, à une époque où tous les philosophes, marxistes ou capitalistes, ne s’intéressaient qu’à l’économie, à percevoir que la communication serait « la » production du XXIe siècle », sourit-il, l’oeil pointu derrière ses sourcils fournis.

Michel Serres se garde bien d’être un philosophe « engagé »

Son intérêt pour les anges est venu ainsi, en fréquentant des patrons de start-up de la Silicon Valley et en réalisant que leurs recherches en connexion informatique n’étaient pas sans rappeler ces kerubim disposés devant l’Arche d’alliance par les Hébreux pour s’aider à parvenir à la sagesse. « Si vous voulez comprendre le monde actuel, l’angélologie marche bien mieux que la sociologie », s’amuse-t-il, soulignant que huit métiers sur dix désormais sont des métiers d’angelos, de messager.

 

À partir de là, Michel Serres s’oriente davantage vers les sciences sociales – avec sa série Hominescence, L’Incandescent, Rameaux – afin de comprendre ce qui est vraiment innovant. « Savoir ce qui est contemporain est la chose la plus difficile au monde », poursuit-il, comparant la disparition des paysans en Occident (de 60 % de la population occidentale en 1900, ils n’en forment plus que 2 %) au passage du paléolithique au néolithique. « Notre rapport à la nature, au monde, aux autres, au corps (du fait du quasi-effacement de la souffrance), a complètement changé », résume-t-il.

Autant de bouleversements qui, à l’image du Royaume des cieux, surviennent à ses yeux « comme un voleur dans la nuit ». Pas étonnant donc, selon le philosophe, que soient en crise toutes nos institutions politiques, bancaires, scolaires, hospitalières, etc., qui furent conçues pour un monde majoritairement rural. « L’urgence est de remettre en phase ces institutions dinosaures restées en retard d’au moins un demi-siècle sur la société. Tout est à refaire. C’est passionnant ! »

 

Pour autant, Michel Serres se garde bien d’être un philosophe « engagé », craignant plus que tout d’entrer dans le « formatage journalistique » qui empêche de pré-voir. « À l’instar d’Aristote qui anticipa le Moyen Âge, ou de Descartes qui anticipa le monde moderne, le philosophe doit anticiper – sinon, il est historien. L’engagement, c’est la trahison des clercs », résume-t-il par une allusion à l’ouvrage de Julien Benda. Et s’il a été élu au fauteuil d’Edgar Faure à l’Académie française – Bertrand Poirot-Delpech l’y accueillit et, cinq ans plus tard, il prononça le discours de réception de son ami René Girard -, et s’il est commandeur de la Légion d’honneur, Michel Serres n’en reste pas moins un iconoclaste, aimant bousculer les apparences, renverser les certitudes et détrôner les arrogances. «On voit mieux la société d’en bas que d’en haut, aime-t-il dire. D’en haut, on ne voit que des crânes !»

« Animiste rustique »

 

Car cette haute figure est d’origine modeste. Son père (qui avait été gazé à Verdun et s’était converti dans l’enfer des tranchées) était marinier, dragueur de sable dans la Garonne. Ce qui permit au jeune Michel, avec son frère, de connaître un « âge poisson » : « Nous habitions la Garonne plus encore que notre maison ; nous nous couchions dans son lit plus doucement que dans le nôtre. » À 10 ans, il quitte ce paradis aquitain pour la pension d’un collège assomptionniste à Agen.

De lignée paysanne, il dit porter toujours en lui la « croyance défendue mais immémoriale dans l’âme des choses », d’où sa définition comme « animiste rustique ». Ce qui ne l’empêche pas, du fait de son éducation catholique et de son immense culture en histoire des religions, d’admirer profondément le catholicisme comme « religion souche ».

« Telle une cellule souche qui peut devenir cellule osseuse, hépatique ou nerveuse, le catholicisme contient en lui tous les possibles religieux pour évoluer vers le polythéisme (avec la Trinité), le paganisme (le culte des saints), l’animisme (le souffle de l’Esprit Saint), le fétichisme (la double nature humaine et divine de Jésus) ou le panthéisme. C’est en ce sens que catholique peut signifier universel », poursuit-il. Et de rappeler que chaque fois qu’un choix a été fait dans la religion souche, il y a eu « hérésie » (terme grec signifiant « choix »).

 

Enfin, lui qui connaît les cinq continents, les océans, les pôles et l’équateur, se considérant comme «un errant depuis toujours», n’a pas attendu la mode de l’écologie et du développement durable pour réfléchir à la survie de la Terre – quatrième thème de son oeuvre. Une Terre « victime » de l’homme, écrit-il dans Le Contrat naturel (1990) – au sens d’un pacte contractuel entre les hommes et le monde, également sujets de droit -, puis dans Le Mal propre (2008) – le monde n’étant pas le propre de l’homme et le priant de ne pas salir ce Bien commun – et dans La Guerre mondiale (2008) – celle que les hommes font au monde.

« On fait semblant de chercher le développement durable, sourit encore Michel Serres, mais aucun pouvoir temporel, donc toujours partiel, n’accède au durable. » De même, il met en garde contre une vision environnementaliste « qui place une fois encore l’homme au centre de tout ». Le philosophe appelle donc à rien de moins qu’un « urgent changement de cap » et une refondation du monde. Invisible aux yeux des institutions, celle-ci – pense-t-il – a déjà commencé sous la forme de multiples petites pousses.

 

https://www.la-croix.com/Culture/Actualite/Michel-Serres-l-encyclopediste-visionnaire-_NG_-2009-09-04-538959

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s