CHINE, HISTOIRE DE LA CHINE, HISTOIRE DU XXè SIECLE, MASSACRE DE LA PLACE TIEN NAN MEN (4 juin 1989), PLACE TIEN AN MEN

Place Tien An Men : 4 juin 1989

L’armée massacre les étudiants sur la place Tien An Men

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Le 4 juin 1989, à Pékin, l’armée chinoise massacre avec des chars et des armes lourdes les milliers d’étudiants rassemblés sur la place Tien An Men, dont certains depuis le 18 avril précédent ! Ce massacre dit du 4/6 (en chinois : « Liu Si ») met un terme brutal au « printemps de Pékin ».

En ce haut lieu du pouvoir et de la vie politique, face à la Cité interdite, d’autres étudiants avaient déjà manifesté 70 ans plus tôt et donné naissance au Mouvement du 4-Mai, fer de lance de la démocratisation de la Chine. Cette fois, le mouvement étudiant surgit en opposition à la dictature du Parti Communiste chinois (PCC), ressentie comme de plus en plus insupportable à mesure que le pays se modernise et s’ouvre sur l’extérieur.

 

Des communistes à la peine

Peu après la mort de Mao-Zedong (1976), le Parti a été pris en main par Deng Xiaoping. Il a entrepris de libéraliser l’économie tout en maintenant la dictature du Parti dans le respect des « quatre principes fondamentaux : la voie socialiste, la dictature du prolétariat, la direction du PCC et le marxisme-léninisme-pensée Mao Zedong ».

Mais les troubles sociaux et les aspirations démocratiques des classes moyennes mettent à mal le pouvoir communiste. En novembre 1987, le conservateur Li Peng accède à la tête du gouvernement et interrompt le processus de réforme. La tension monte.

Le 15 avril 1989, est annoncée la mort mystérieuse de Hu Yaobang, un hiérarque réputé intègre et révoqué deux ans plus tôt de ses fonctions de secrétaire général du PCC. Elle soulève une grande émotion dans le camp réformateur.

On annonce par ailleurs la visite de Mikhaïl Gorbatchev le mois suivant à Pékin. Cette visite du secrétaire général du Parti Communiste d’URSS est perçue comme un encouragement à la démocratisation.

 

Montée de la tension

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Les étudiants commencent à se rassembler sur la place Tien An Men (ou « place de la paix céleste ») dès le 27 avril dans la perspective de la commémoration du 4 mai 1919. On en comptera dans les semaines suivantes jusqu’à un million.

Le rassemblement tourne à la manifestation contre le gouvernement et en faveur de la démocratie.

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Les étudiants des Beaux-Arts érigent une copie en plâtre de la statue de la Liberté de New York, baptisée « déesse de la Démocratie », au milieu de la place Tien An Men. Le 13 mai, beaucoup entament une grève de la faim. Dans les provinces et une partie de l’armée, d’aucuns expriment leur sympathie pour les étudiants. Le 17 mai, les dirigeants chinois sont obligés d’annuler la visite de Gorbatchev à la Cité interdite. Humiliation.

Deux jours plus tard, le secrétaire général du PCC Zhao Ziyang se rend sur la place et tente de dissuader les étudiants de poursuivre leur grève de la faim. Mais ce dirigeant libéral, qui aurait voulu profiter du mouvement pour démocratiser le régime, échoue dans sa médiation.

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Loi martiale

C’est finalement l’habile Deng Xiaoping (85 ans) qui aura le dernier mot. Celui que l’on surnomme le « petit Timonier », en raison de sa taille et par opposition avec le « grand Timonier » (Mao Zedong), continue de tirer les ficelles avec la simple fonction de président de la commission des affaires militaires du PCC.

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Le 20 mai, il obtient du Premier ministre Li Peng qu’il instaure la loi martiale. Le Premier ministre ne se fait pas prier. Il fait appel à l’armée pour dégager la place mais celle-ci est bloquée aux entrées de la ville par la foule ! Le monde entier, sidéré, voit sur les écrans de télévision un jeune homme seul au milieu de la chaussée, défiant une colonne de chars. Nouvelle humiliation.

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Lasse de tergiverser, l’armée nettoie brutalement la place Tien An Men dans la nuit du 3 au 4 juin. Elle tire à balles réelles sur la foule paniquée et les chars font le reste. Les cadavres sont déblayés au bulldozer et incinérés. On évalue le nombre de victimes à environ 1800 morts (peut-être bien davantage) et des dizaines de milliers de blessés. Après plusieurs heures d’horreur, sur les instances du professeur Liu Xiaobao, futur Prix Nobel de la Paix, les militaires laissent les survivants quitter la place, en pleurs.

Une brutale répression s’abat sur les démocrates dans toutes les grandes villes du pays. Le leader ouvrier Han Dongfang (26 ans), activement recherché, n’a d’autre solution que de se rendre à la police. Torturé, il est extradé au bout de vingt-deux mois vers les États-Unis.

C’en est fini du « printemps de Pékin » et l’on peut croire que la Chine communiste va replonger dans les ornières du passé. Mais Deng Xiaoping voit dans les émeutes étudiantes un signal pour aller de l’avant. Décidé à moderniser la Chine, il use de son influence pour installer au secrétariat général du parti communiste chinois un libéral de vingt ans son cadet, Jiang Zemin.

En 1992, il fait entériner par le bureau politique du parti la décision d’« accélérer le rythme de la réforme et de l’ouverture » et la mise en place d’une « économie socialiste de marché ». Cet oxymoron (rapprochement de deux termes contradictoires) est inscrit dans le préambule de la nouvelle Constitution en mars 1993. C’est ainsi qu’en l’espace d’une décennie, la Chine va changer de visage et entrer de plain-pied dans la cour des Grands, jusqu’à concourir pour la première place (celle qui était la sienne jusqu’au début du XIXe siècle).

 Un régime qui dure

À la grande surprise des sinologues patentés et des démocrates occidentaux, ce bouleversement historique se produit sans que chancelle le régime issu de la révolution communiste de 1949. Au contraire, celui-ci s’adapte à la nouvelle donne économique et sociale avec une remarquable aisance, compte tenu du poids des défis ; la Chine populaire, avec ses 1,3 milliards d’habitants (2010), est à comparer en effet à un État qui réunirait l’Europe et la Russie, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, avec les mêmes écarts de niveaux de vie et de développement.

Le régime s’est adapté en particulier en intégrant au sein du parti communiste les nouvelles élites : intellectuels aisés et entrepreneurs aisés. Elles représentent désormais 70% de ses effectifs et sont de la sorte associées au fonctionnement de la machine gouvernementale.

Un autre facteur de stabilité tient à ce que les cinq cent millions de citadins sont devenus au début du XXIe siècle propriétaires de leur logement, précédemment propriété de l’État. De la même façon, les paysans ont pu acquérir la propriété de leurs terres.

Le talon d’Achille du régime réside dans la corruption de plus en plus massive des potentats locaux. Indifférents à l’intérêt général, ceux-ci profitent de l’absence de contrôle démocratique et de la malléabilité du pouvoir judiciaire pour pressurer les classes populaires. Ainsi ne s’embarrassent-ils pas de précaution lorsqu’il y a lieu d’exproprier des terres ou des immeubles au profit d’un ami haut placé.

À défaut de mieux, les ressentiments des victimes s’expriment sur Internet. Ils n’atteignent pas encore le pouvoir central. Celui-ci a conscience du danger et peine à y répondre.

https://www.herodote.net/4_juin_1989-evenement-19890604.php

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Tiananmen, le coup d’arrêt

Laurence Badel dans mensuel L’Histoire 459
daté mai 2019 – 3439 mots 

Au début de l’année 1989, alors qu’en Europe le glacis soviétique se fissure, les étudiants chinois se rassemblent un peu partout dans le pays pour réclamer, eux aussi, un État de droit. A Pékin, sur la place Tiananmen, ils sont plus de 200 000. Mais, dans la nuit du 3 au 4 juin, l’armée intervient. Comment la communauté internationale a-t-elle réagi ?

Trente ans après les événements de la place Tiananmen du printemps 1989, leur évocation demeure un sujet tabou dans la République populaire de Chine (RPC). La censure s’est abattue sur les manuels scolaires, sur Internet et sur les réseaux sociaux qui mentionnent les mots pouvant évoquer la répression comme « Li Peng » ou « Zhao Ziyang », deux figures politiques clés du mouvement, « tank », ou encore « Tank Man », le surnom donné à l’homme en chemise blanche, portant un sac en plastique, petite silhouette fragile face à une colonne de chars sur l’avenue Changan. Les mémoires occidentales en ont gardé l’image immortalisée, entre autres, par le photographe de l’Associated Press Jeff Widener, le 5 juin. Aujourd’hui, comme l’écrit la journaliste Louisa Lim dans un ouvrage fondé sur des témoignages d’acteurs (1), « les dirigeants chinois ont réussi à transformer le site de la honte nationale en un lieu de fierté nationale » en y organisant « la cérémonie quotidienne de levée des drapeaux qui est devenue une célébration solennelle de l’identité nationale de la Chine » depuis 1991.

Le retentissement mondial des manifestations puis de leur répression a longtemps conduit à minorer, voire à ignorer ou à oublier les « autres Tiananmen » qui eurent lieu en dehors de la capitale, comme la répression dans la ville de Chengdu, dans le centre-ouest de la Chine. Pourtant les observateurs présents sur place eurent immédiatement conscience de l’ampleur nationale de la contestation qui gagna les villes provinciales de Chengdu, Xian, ou Changsha. Depuis trente ans, les événements nous sont mieux connus grâce aux sources diplomatiques désormais accessibles, en particulier en France, grâce aussi aux témoignages des acteurs de l’époque.

Le trouble de Gorbatchev

Si Tiananmen continue à obséder les mémoires occidentales, c’est qu’il s’inscrivit dans la conjoncture exceptionnelle de l’année 1989, marquée par le bicentenaire de la Révolution française, la chute du mur de Berlin et le renversement de l’un des derniers régimes communistes en Europe, la Roumanie de Ceausescu.

Homme-passerelle entre cette Europe en mouvement et l’Asie : Mikhaïl Gorbatchev. Quatre ans plus tôt, il a été nommé secrétaire général du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS). Avec lui, c’est une équipe formée dans la période khrouchtchévienne qui accède au pouvoir, entend réformer le pays et modifier les grandes orientations de la politique extérieure. Il est attendu en Chine depuis février 1989. La visite promet d’être historique : la première depuis celle de Nikita Khrouchtchev en septembre 1959 et la rupture des relations entre les deux grands États communistes en 1960.

A son arrivée à Pékin le 15 mai, les manifestations qui ont pris leur essor un mois auparavant sur la place Tiananmen entrent dans une phase nouvelle : deux jours plus tôt, les étudiants ont débuté une grève de la faim. Une lettre avec 6 000 signatures a été remise à l’ambassade soviétique, demandant au nouveau dirigeant soviétique de partager son expérience de réformateur socialiste. Les manifestants en appellent à une « perestroïka chinoise ». Les deux parties, chinoise et soviétique, peinent à dissimuler leur trouble aux journalistes présents. « Je ne veux pas que la place Rouge ressemble à la place Tiananmen », murmure Gorbatchev. Comment en est-on arrivé là ?

Un mois plus tôt, le 15 avril 1989, la mort de Hu Yaobang d’une crise cardiaque, en pleine réunion du bureau politique, a déclenché une crise politique. Ce vétéran de la Longue Marche, proche de Deng Xiaoping depuis les années 1930, avait orchestré la démaoïsation après la disgrâce de Hua Guofeng, successeur éphémère de Mao. Hu a dirigé le Parti communiste chinois (PCC )de 1981 à janvier 1987, date de son limogeage qui suscita déjà des manifestations étudiantes de grande ampleur. Deng avait confié la poursuite du mouvement de réformes à Zhao Ziyang, nouveau secrétaire général du PCC, et Li Peng avait alors succédé à Zhao comme Premier ministre. Le chef de l’État était Yang Shangkun tandis que Deng continuait à présider la Commission militaire centrale de l’État. A ce poste, il est en réalité le véritable numéro un du régime, sans être ni chef du Parti ni chef de l’État.

A l’annonce de la mort de Hu Yaobang, les étudiants de l’université de Beida commencent à se rassembler devant le monument aux héros du peuple sur la place Tiananmen. L’émotion qu’ils manifestent n’est pas sans rappeler celle qui s’empara des Chinois à la suite du décès de l’ancien Premier ministre Zhou Enlai en janvier 1976. Comme en écho, les étudiants de Pékin dressent des couronnes funéraires à Hu en ce printemps 1989, des messages parviennent des universités de Shanghai et de Tianjin. Le 19 avril, les élèves de l’Institut des beaux-arts accrochent un portrait géant de Hu sur le monument, face au portrait de Mao. Ils apostrophent Li Peng et, lors des harangues, les changements en cours en Pologne et en Union soviétique sont publiquement évoqués.

Le mouvement prend de l’ampleur : dans la nuit du 21 au 22 avril, la place Tiananmen est occupée par 200 000 étudiants. Charles Malo, ambassadeur de France, observe qu’« un jeune assistant à Beida appelait à une réflexion sur les évolutions constatées en Europe de l’Est et citait les élections directes en Union soviétique, la légalisation de Solidarité en Pologne et les ébauches de multipartisme. D’autres acclament le nom de Mikhaïl Gorbatchev, attendu à Pékin dans quelques semaines ».

Les funérailles de Hu Yaobang ont lieu le samedi 22 avril 1989. Elles sont suivies d’émeutes violentes à Xian (Shaanxi) et Changsha (Hunan) : policiers blessés, voitures et immeubles incendiés, magasins pillés attestent l’exacerbation des tensions. Pour le pouvoir, l’urgence est de couper court à la contestation à la veille du 70e anniversaire du « mouvement du 4 mai ». En effet, le 4 mai 1919, au moment où se tenait, à l’autre bout du continent, la Conférence de la paix de Paris, 3 000 étudiants avaient, déjà, manifesté à Pékin, sur la place Tiananmen. Ce mouvement avait alors été perçu, en partie, comme l’expression de l’émergence en Chine d’une conscience patriotique opposée aux Occidentaux comme aux Japonais.

Les ferments de la crise

Comment expliquer la nouvelle crise ? Tout d’abord, il existe des ferments d’instabilité au sein de la société chinoise avivés par le processus de modernisation enclenché en 1978, fondé sur l’ouverture du pays à l’Occident et à ses entreprises. Les réformes économiques suscitent d’importants mouvements migratoires de populations rurales. Elles proviennent des provinces intérieures du Hunan, du Sichuan, du Henan et du Guangxi et se dirigent vers les grands centres urbains et régions côtières en expansion. La réforme a été très brutale pour les laissés-pour-compte : petits paysans, citadins, et aussi intellectuels, étudiants, professeurs, fonctionnaires, dont les conditions de vie n’ont cessé de se détériorer. La corruption et la spéculation avivent les tensions.

En outre, on assiste, au printemps 1989, à un nouvel essor de la contestation démocratique, après le mouvement avorté de novembre 1978 du « mur de la démocratie », marqué par le dazibao (affiche à grands caractères) de Wei Jingsheng réclamant la « cinquième modernisation : la démocratie ». Les intellectuels exigent la libération des porte-parole de ce mouvement détenus depuis dix ans, à commencer par Wei, condamné à quinze ans de prison en octobre 1979, et, d’une façon générale, la libéralisation du régime, en s’appuyant sur l’exemple donné par Gorbatchev.

Parmi les militants les plus ardents, l’astrophysicien chinois Fang Lizhi, exclu du Parti début 1987, avait fait paraître une lettre ouverte le 6 janvier, demandant l’amnistie politique « à l’occasion du 40e anniversaire de la fondation de la République populaire, du 70e anniversaire du mouvement du 4 mai 1919 et aussi du bicentenaire de la Révolution française ». Tous ne sont pas des dissidents de longue date, mais le mouvement du printemps 1989 fédère le mécontentement des anciens activistes du « mouvement démocratique » de l’hiver 1978-1979 et les anciens étudiants qui avaient manifesté à l’hiver 1986.

Le pouvoir est également stupéfait de voir, pour la première fois sur une échelle significative, la presse officielle se retourner contre lui : à partir du 4 mai, Le Quotidien du Peuple, rejoint par l’agence Chine nouvelle et des centaines d’autres journalistes, s’associe aux étudiants pour réclamer le droit de « dire la vérité ».

Avant même la visite du dirigeant soviétique, une autre rencontre, moins médiatisée, a lieu à Pékin, le 9 mai : celle du président de la République islamique d’Iran Ali Khamenei. Elle est la première visite jamais rendue par un chef d’État iranien à la République populaire de Chine et elle marque l’essor de la coopération militaire entre les deux États. Mais elle montre aussi que la contestation est étendue aux musulmans (14 millions de musulmans chinois, dont la majorité vit dans l’extrême nord-ouest de la Chine). En marge de cette rencontre, les étudiants ouïgours réclament au pouvoir la liberté religieuse.

Dans ce contexte de libération de la parole, les étudiants entament une grève de la faim le 13 mai. Les autorités paraissent d’abord un peu désorientées. La crise fait éclater au grand jour le débat entre les réformistes (Hu Yaobang, Zhao Ziyang) et les caciques (Li Peng, Yao Yilin) qui perdurait depuis la victoire de Deng Xiaoping sur le successeur désigné de Mao, Hua Guofeng, et que le limogeage de Hu Yaobang avait aggravé. Elle révèle que la contestation s’est installée au coeur du régime. La révolte se manifeste à l’intérieur du système, conduite par des jeunes gens dont beaucoup sont fils ou filles de l’élite dirigeante, et en cela s’inscrit dans une tradition spécifique. Comme le souligne le sinologue Jean-Philippe Béja (2), la plupart des animateurs des mouvements d’opposition sont soit des membres du Parti, soit des personnalités qui en étaient proches.

La crise du printemps 1989 se cristallise sur le débat qui oppose Zhao Ziyang et Li Peng. Les deux hommes acceptent encore de se rendre ensemble dans un hôpital, le 18 mai, pour rencontrer de jeunes grévistes hospitalisés, puis le lendemain directement sur la place. Le visage de Zhao en larmes déclarant « Nous arrivons trop tard » révèle alors les tensions internes du Parti.

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La « méthode Jaruzelski »

Dans la nuit du vendredi 19 au samedi 20 mai, le Premier ministre chinois Li Peng recourt à ce que l’on appelle alors la « méthode Jaruzelski », du nom du dernier dirigeant du régime communiste polonais : la manifestation d’une force militaire massive assortie d’un décret instaurant la loi martiale à partir du samedi 20, à 10 heures à Pékin. Interdiction est faite aux journalistes chinois et étrangers de couvrir les événements. Zhao semble avoir disparu de la scène politique. Dernier acte de défi : le 29 mai, une Déesse de la démocratie, que les diplomates français saluent comme la réplique de la statue de la Liberté de New York, commence à être érigée sur la place, face à la Cité interdite, par les étudiants des Beaux-Arts.

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Mais, dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, les troupes du régime s’emparent de la place, sous l’égide de la 27e armée, une unité commandée par le fils du chef de l’État, secondées par des troupes venues de Mongolie, de Mandchourie, du Sichuan et du Shandong, et encore de Tianjin et Nankin. « La farce a pris fin, écrit Charles Malo. C’est une nuit tragique que Pékin vient de vivre. Utilisant des chars, des véhicules blindés, de l’artillerie, des lance-flammes et des armes automatiques, l’armée, après avoir fait sauter les barrages, a nettoyé dans la nuit la place Tiananmen et fait disparaître la fameuse statue de la Liberté érigée par les étudiants. »

Dès le 4 juin, la presse officielle est placée sous haute surveillance. La presse de province est aussi mise au pas. « Une journaliste de la chaîne centrale de télévision s’est habillée de noir pour présenter le journal télévisé avant de disparaître totalement du petit écran », raconte Jean-Marie Schuh, conseiller de presse à l’ambassade de France.

Le 9 juin Deng, qui avait disparu au lendemain du départ de Gorbatchev, réapparaît. Les journalistes ont été assignés à résidence ou envoyés dans des « unités de travail ». La censure s’abat aussi sur la presse étrangère. Les relations du service de presse de l’ambassade de France avec les journalistes chinois se sont considérablement réduites. Parmi les correspondants de presse permanents français, le chef de poste de l’AFP a dû écrire une autocritique pour récupérer sa carte de résident confisquée, le correspondant des Dernières Nouvelles d’Alsace a été critiqué publiquement pour fabrication de rumeurs...

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Enfin, les premières exécutions sommaires ont lieu à la mi-juin : le 21 juin, trois ouvriers de Shanghai sont exécutés après avoir été reconnus coupables de « sabotage des moyens de transport et d’équipement », c’est-à-dire d’avoir incendié un train qui avançait sur des manifestants bloquant la voie. A coups de publications et de reportages télévisés spectaculaires, montrant les corps suppliciés par les manifestants de soldats chinois, le pouvoir donne sa propre version des événements. Zhao est destitué lors d’une réunion du PCC les 23-24 juin à Pékin et remplacé par Jiang Zemin.

Le monde stupéfait

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Au lendemain de la répression, les opinions publiques sont stupéfaites. Les journaux consacrent leur première page à l’écrasement par l’armée des manifestations étudiantes. En France, l’éditorial d’André Fontaine, dans Le Monde du 6 juin, dénonce « la logique du despotisme »« Communistes ou pas, chinois ou pas, écrivait-il, on ne compte pas les gouvernements qui ont fait tirer sur une foule désarmée. Mais à Pékin, à la différence de Budapest 1956 ou de Prague 1968, nul pouvoir étranger ne s’en est mêlé : les étudiants et le peuple de la capitale ont été massacrés par une armée qui, jusque dans son nom, « Armée populaire de libération », se prétend leur émanation. »

Dès le 4 juin, les États occidentaux, à commencer par la France, condamnent haut et fort la répression. François Mitterrand appelle au dialogue et proclame : « Un régime qui pour survivre en est réduit à faire tirer sur la jeunesse qu’il a formée et qui se dresse contre lui au nom de la liberté n’a pas d’avenir. » Dans l’Europe socialiste, les réactions divergent. Tandis que la République démocratique allemande maintient une solidarité sans faille avec la RPC, le gouvernement hongrois est sans doute le plus solidaire des étudiants chinois. La télévision hongroise condamne sans équivoque la répression.

Le Conseil européen de Madrid adopte le 27 juin 1989 une Déclaration sur la Chine condamnant la répression brutale et mettant l’accent sur le respect des droits de l’homme, au coeur du soutien apporté par la Communauté européenne à la politique d’ouverture. Il adopte une série de sanctions diplomatiques et économiques, demandant aussi l’ajournement de l’examen de nouvelles demandes d’assurance-crédit et de nouveaux prêts par la Banque mondiale. La relation des autorités chinoises avec les États occidentaux se tend, même si Deng communique rapidement sur le maintien de l’« ouverture » de la Chine.

Cependant, dans le secret des échanges diplomatiques, les prises de position des Européens sont nettement plus nuancées. L’Allemagne en particulier, qui a posé dans les années 1980 les fondements d’une relation privilégiée avec la RPC, prône des mesures équilibrées. Le secrétaire d’État à l’Auswärtiges Amt (Affaires étrangères), Helmut Schäfer, se prononce contre des sanctions qui aggraveraient les tensions : il estime qu’il ne faut pas fermer l’Institut Goethe à Pékin, ni cesser la coopération scientifique et technique avec la Chine. Le ministère de l’Économie se place en retrait : pour lui, les entreprises allemandes doivent définir elles-mêmes leur stratégie à l’égard de la Chine.

La France, très en pointe dans la défense des droits de l’homme, est divisée quant à l’adoption de mesures punitives. Elle est notamment tenue par l’agenda diplomatique et la Conférence internationale sur le Cambodge qu’elle organise. Il s’agit donc prioritairement de « préserver, sur ce dossier, un dialogue franco-chinois discret, à Paris et à Pékin ». La future affaire des frégates de Taïwan se noue. Les milieux industriels de l’armement poussent à entrer en relation avec Taïwan avec le soutien d’une partie des pouvoirs publics français, suscitant le mécontentement du Quai d’Orsay. En outre, en France et encore plus en Allemagne et en Europe centrale, on craint la contamination contre-révolutionnaire et le recours à la force par des régimes communistes de plus en plus contestés par leurs peuples en ce printemps 1989.

La France a aussi été l’un des pays où la société civile a été très mobilisée. Le consulat général de France à Hongkong est chargé, le 7 juin 1989, d’examiner favorablement les possibles demandes d’asile de dissidents chinois ou de personnalités importantes de l’opposition. Mouvement associatif et pouvoirs publics convergent alors vers un soutien aux dissidents, mais divergent sur les modalités de ce soutien.

Le 10 juin, le consulat doit faire face à une initiative unilatérale de Médecins sans frontières (MSF), montée avec le Nouvel Observateur et SOS RacismeL’ONG a affrété un avion-cargo de la British Airways qui doit arriver le 11 juin avec à son bord 20 tonnes de médicaments non périssables et de petit matériel chirurgical destinés à être acheminés à Pékin. On attend aussi une dizaine de membres de MSF dont son responsable Rony Brauman. Le consulat redoute que la dimension médiatique de l’opération et son amateurisme ne nuisent aux dissidents. L’Avion de la Vie affrété par MSF arrive pourtant le 12 juin et le consulat organise une réunion informelle. La réexpédition vers la Chine continentale semble très compromise. En définitive, sur 24 tonnes de médicaments et matériels divers, 6 tonnes sont délivrées à Shanghai et 1 tonne à Canton à des institutions hospitalo-universitaires, mais les 17 autres, destinées à Pékin, et qui étaient bien arrivées dans cette ville, n’ont pu y être écoulées et sont réexpédiées vers la France.

En France même, les associations se mobilisent. Le Comité international contre la répression en Chine, dont Gilles Hertzog assume le secrétariat, envoie le 22 juin une pétition au Quai d’Orsay, signée, entre autres, par Pierre Bergé, Lucien Bodard, Henri Cartier-Bresson, Bernard-Henri Lévy, Philippe Sollers ou encore Michelangelo Antonioni et Steven Spielberg.

Surtout, autorités françaises et associations sont à la manoeuvre pour exfiltrer, en toute discrétion cette fois-ci, les principaux dirigeants du mouvement étudiant de Chine. L’opération Yellow Bird est montée avec le soutien de Paul Jean-Ortiz, conseiller d’Edwige Avice, et de Claude Martin, directeur d’Asie au Quai d’Orsay. La France accueille nombre de dissidents, à commencer par l’un des leaders étudiants les plus charismatiques de ce printemps chinois, l’Ouïgour Wuer Kaixi, qui avait marqué l’opinion par son porte-voix, d’où sortait sa voix toujours plus enrouée. Exfiltré vers Hongkong lors de l’opération Yellow Bird et accueilli par le consul général adjoint français Jean-Pierre Montagne, il fonde à Paris la Fédération pour la démocratie en Chine (FDC) le 24 septembre.

Liu Xiaobo n’a pas cette chance. Le futur prix Nobel de la paix, décédé en 2017, fait partie des étudiants grévistes de la faim et il est arrêté le 6 juin et inculpé le 24 novembre 1990 aux côtés de Wang Dan et de quatre autres opposants. A Hongkong, les événements de la place Tiananmen ont eu un énorme retentissement et ont contribué à la naissance d’un sentiment identitaire inédit, un « sentiment d’intimité avec le continent, ou plutôt la mère patrie », comme l’expriment les diplomates français.

Tiananmen a marqué une étape dans le débat sur la conception universelle des droits de l’homme. Les critiques qui se sont exprimées depuis 1945, dans le cadre de la guerre froide, sur la primauté accordée aux droits civils et politiques sur les droits économiques et sociaux (et qui ont conduit à la reconnaissance de ces derniers en 1966 par l’ONU) sont reprises, à partir des années 1990, par les États asiatiques, en premier lieu Singapour, gouverné d’une main de fer par Lee Kuan Yew, et la RPC. Ces deux régimes dictatoriaux ne reposent pas sur la même idéologie mais affirment la singularité des « valeurs asiatiques ». Au lendemain de la répression de Tiananmen, cette conception est défendue par les dirigeants chinois dans les grandes enceintes internationales et dans les rencontres avec les représentants occidentaux. La Commission des droits de l’homme de l’ONU est un lieu privilégié par la diplomatie chinoise pour cet exercice.

Dans ce contexte, deux États comme la Chine et l’Iran, qui se reconnaissent un même passé de grandeur, puis d’oppression coloniale par l’Occident, se rapprochent dans le même refus d’adhérer aux valeurs et institutions occidentales. Le soutien apporté par l’Iran à la Chine au moment de la répression de Tiananmen s’inscrit dans la cimentation plus générale et quasi immédiate d’un ordre alternatif au Nouvel Ordre mondial que les Occidentaux, et en particulier les États-Unis du président George H. W. Bush, dans son discours au Congrès du 11 septembre 1990, entendent reconstruire à la suite de la chute de l’empire soviétique. L’ordre international se recompose et la Chine entend y tenir toute sa place.

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Notes

  1. L. Lim, The People’s Republic of Amnesia. Tiananmen Revisited, Oxford, Oxford University Press, 2014.
  2. J.-P. Béja (dir.), The Impact of China’s 1989 Tian’anmen Massacre, Londres-New York, Routledge, 2010.

Image : La place Tiananmen, 11 mars 2004.
Yo Hibino from Lafayette IN, United States [CC BY 2.0] via Wikimedia Commons.

L’AUTEURE

Professeure d’histoire des relations internationales à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, Laurence Badel a notamment codirigé avec Claude Hauser, Pierre Journoud et Pierre Singaravélou, « Le dialogue Asie-Europe, XIXe-XXIe siècle », Relations internationales n° 167-168 (PUF, 2016). Ses travaux en cours portent sur l’évolution des pratiques diplomatiques européennes depuis deux siècles.

 

Dazibao

Affiche placardée et rédigée à la main par un citoyen. Tradition impériale, les dazibaos refont leur apparition en 1957, puis lors de la Révolution culturelle, où ils suffisent à mettre fin à une carrière. Utilisés illégalement pour le débat, ils contribuent à véhiculer une information non officielle. En 1978, un « mur de la démocratie » s’érige à Pékin. Malgré la répression, cette pratique n’a pas disparu.

 

LE BILAN DE LA RÉPRESSION

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Le débat sur les chiffres des victimes de la répression du printemps chinois a été relancé par la publication, sur le site du news website HK01 le 22 décembre 2017, d’un télégramme adressé le 5 juin 1989 par Alan Donald, ambassadeur du Royaume-Uni à Pékin, à son gouvernement et qui se conclut ainsi : « Estimation minimale des morts civils 10 000. » Sa source aurait été un membre du Conseil d’État chinois. A l’époque, le gouvernement chinois parla d’environ 200 morts civils. Le Quai d’Orsay fit état le 6 juin de 1 500 tués et de plus de 10 000 blessés. Un rapport de MSF de novembre 1989 évoqua les bruits faisant état de 10 000 morts et de 30 000 blessés. Trente ans après, les chiffres exacts de la répression demeurent inconnus. Ci-dessus : une capture d’écran de la télévision d’État chinoise du 1er juin 1989 montre l’arrestation d’un manifestant, emmené en procès. L. B.

 

DANS LE TEXTE

Tiananmen, 19 mai 1989

La grève de la faim venait de se terminer mais des milliers de Pékinois continuaient d’occuper la place qui, pour nous tous, appartenait au peuple. […] Par endroits, des tentes improvisées formaient des campements spontanés. On criait, on discutait, certains même chantaient. […] On savait que le gouvernement pouvait d’un instant à l’autre prononcer la loi martiale mais, en même temps, les gens étaient très déterminés à poursuivre longtemps le mouvement. »

Cai Chongguo, J’étais à Tiananmen, L’Esprit du temps, 2009, p. 38.

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