AUX ELEVES DU LYCEE STANISLAS, ECRIVAIN ANGLAIS, EDMOND ROSTANT (1898-1918), EDMOND ROSTANT A DES ELEVES, POEME, POEMES

Edmond Rostant à des élèves

Aux élèves du collège Stanislas

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Merci. – Je voudrais vous parler. – Mais qu’on me laisse,
Avant de vous parler, vous regarder encor.
Laissez que je regarde un peu cette jeunesse,
Et laissez que je reconnaisse
Ces képis et ces boutons d’or !

Nous vous ressemblions quand nous avions vos âges.
Mais quoi ! ce Stanislas, c’est celui de mon temps !
Tes classes, vieux collège, ont les mêmes visages,
Comme ton parc a des feuillages
Toujours les mêmes au printemps !

Je ne comprends plus bien. Hier, j’étais cet élève !
Je crois me voir, là-bas, moi-même, au dernier rang.
Je ne m’applaudis pas, – mais, pâle, je me lève,
Et tout ceci me semble un rêve,
Et je me regarde en pleurant.

Oui, ce sont là vraiment des minutes uniques.
Il me semble sentir, et c’est attendrissant,
Tant à ce que je fus je vous trouve identiques,
Sous chacune de vos tuniques,
Battre mon cœur d’adolescent !

Ah ! Stanislas ! Je vois tout. Je me rappelle.
J’entends la cloche encor nous tirer de nos draps ;
Et par la longue cour où l’on bat la semelle,
Je crois partir pour la chapelle,
Mon petit tapis sous le bras.

Le ronron glorieux du palmarès m’enivre ;
Je fais le geste encor de me serrer au flanc,
Avant d’aller chercher, sur l’estrade, mon livre,
Le ceinturon bouclé de cuivre
Où luit une S en métal blanc.

Stanislas ! maîtres chers ! rires sous les portiques !
Bruits des feuillets tournés à l’étude du soir !
La Fête-Dieu ! le parc envahi de cantiques,
Et les chassepots pacifiques
Qu’on présentait à l’ostensoir !

Tout est resté pareil, me dit-on : les concierges,
Les portes, le parloir au parquet bien frotté.
Dans la chapelle, aux murs, mêmes croix, mêmes Vierges,
Seulement un peu moins de cierges,
Un peu plus d’électricité.

Pour tous ces souvenirs, merci. Que vous dirai-je ?
Vous m’avez rassuré. Sur mon âme, soudain,
Les mots des envieux fondent comme de neige :
Si j’ai des amis au collège,
Je serai donc aimé demain ? …

Je voudrais vous parler. Oui, vos maîtres s’étonnent,
Je n’ai nul titre. Je le sais. Vous m’excusez ?
Je n’ai que l’amitié dont vos cœurs me couronnent,
Et cette gravité que donnent
Quelques rêves réalisés.

Monsieur de Bergerac est mort ; je le regrette.
Ceux qui l’imiteraient seraient originaux.
C’est la grâce, aujourd’hui, qu’à tous je vous souhaite.
Voilà mon conseil de poète :
Soyez des petits Cyranos.

S’il fait nuit, battez-vous à tâtons contre l’ombre.
Criez éperdument, lorsque c’est mal : C’est mal !
Soyez pour la beauté, soyez contre le nombre !
Rappelez vers la plage sombre
Le flot chantant de l’Idéal !

L’Idéal est fidèle autant que l’Atlantique ;
Il fuit pour revenir, – et voici le reflux !
Qu’une grande jeunesse ardente et poétique
Se lève ! On eut l’esprit critique ;
Ayez quelque chose de plus !

Ayez une âme ; ayez de l’âme ; on en réclame !
De mornes jeunes gens aux grimaces de vieux
Se sont, après un temps de veulerie infâme,
Aperçus que, n’avoir pas d’âme,
C’est horriblement ennuyeux.

Balayer cet ennui, ce sera votre tâche.
Empanachez-vous donc ; ne soyez pas émus
Si la blague moderne avec son rire lâche
Vient vous dire que le panache
À cette heure n’existe plus !

Il est vrai qu’il va mal avec notre costume,
Que, devant la laideur des chapeaux londoniens,
Le panache indigné s’est enfui dans la brume,
En laissant sa dernière plume
Au casoar des saint-cyriens.

Il a fui. Mais malgré les rires pleins de baves
Qui de toute beauté furent les assassins,
Le panache est toujours, pour les yeux clairs et graves,
Aussi distinct au front des braves
Que l’auréole au front des saints.

Sa forme a pu céder, mais son âme s’entête !
Le panache ! et pourquoi n’existerait-il plus ?
Le front bas, quelquefois, on doute, on s’inquiète…
Mais on n’a qu’à lever la tête :
On le sent qui pousse dessus !

Une brise d’orgueil le soulève et l’entoure.
Il prolonge en frissons chaque sursaut de cœur.
On l’a dès que d’un but superbe on s’enamoure,
Car il s’ajoute à la bravoure
Comme à la jeunesse sa fleur.

Et c’est pourquoi je vous demande du panache !
Cambrez-vous. Poitrinez. Marchez. Marquez le pas.
Tout ce que vous pensez, soyez fiers qu’on le sache,
Et retroussez votre moustache,
Même si vous n’en avez pas !

Ne connaissez jamais la peur d’être risibles ;
On peut faire sonner le talon des aïeux
Même sur des trottoirs modernes et paisibles,
Et les éperons invisibles
Sont ceux-là qui tintent le mieux !

3 mars 1898.

(Edmond Rostand, Le Cantique de l’Aile, 1922)

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Nationalité : France 
Né(e) à : Marseille , le 1/4/1868
Mort(e) à : Paris , le 2/12/1918
Biographie : 

Edmond Eugène Alexis Rostand est un auteur dramatique. 

Issu d’une famille bourgeoise commerçante et banquière, il passe plus de vingt-deux étés à Luchon, qui lui inspire ses premières œuvres. Il y écrit notamment une pièce de théâtre en 1888, « Le Gant rouge », et surtout un volume de poésie en 1890, « Les Musardises« . C’est dans cette station thermale et touristique qu’il se lie d’amitié avec un homme de lettres luchonais, Henry de Gorsse avec lequel il partage le goût pour la littérature.

Après des premières études au lycée de sa ville natale, il les complète à Paris au collège Stanislas. Muni de son baccalauréat, son père le dirige vers l’école de Droit car il souhaite en faire un diplomate. Il passe sa licence, puis s’inscrit au barreau sans y exercer avant de se décider à se consacrer à la poésie.

En 1888, il fonde avec son ami Maurice Froyez le « Club des natifs du premier avril ».

Le 8 avril 1890, Edmond épouse Rosemonde, poétesse elle aussi. Ils auront deux fils, Maurice, né en 1891, et Jean, né en 1894. Or, Edmond quitte Rosemonde en 1915 pour son dernier amour, l’actrice Mary Marquet.

Edmond Rostand obtient son premier succès en 1894 avec « Les Romanesques », pièce en vers présentée à la Comédie-Française, mais le triomphe vient avec « Cyrano de Bergerac », dès la première en 1897. En 1900, il connaît un nouveau succès avec « L’Aiglon ». 

Mal remis d’une pleurésie après la première représentation de cette pièce, il part, quelques mois après, en convalescence à Cambo-les-Bains. Séduit par le lieu, il y acquiert des terrains sur lesquels il fait édifier sa résidence, la villa Arnaga. Dans les années 1910, il collabore à La Bonne Chanson, Revue du foyer, littéraire et musicale, dirigée par Théodore Botrel.

Pendant plusieurs années, il travaille irrégulièrement à la pièce « Chantecler », dont la première a lieu le 7 février 1910. Après son relatif insuccès critique, Rostand ne fait plus jouer de nouvelles pièces. À partir de 1914, il s’implique fortement dans le soutien aux soldats français.

Associé au courant néoromantique, ses pièces offraient au public une alternative au théâtre naturaliste, populaire à la fin du XIXe siècle. 

 

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