EUTRAPELIE, VACANCES, VACANCES : L'HEURE DE L'EUTRAPELIE

Vacances : l’heure de l’eutrapélie !

 

VACANCES : C’EST L’HEURE DE L’EUTRAPÉLIE !

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Le mois de juillet s’ouvre et, pour beaucoup d’entre nous, les vacances approchent. Pouvoir vraiment «se reposer» n’est pas toujours facile, témoignent chaque été des mères de famille. Partons à la découverte de l’eutrapélie, une vertu à laquelle tout un chacun devrait être attentif, même en dehors des périodes de vacances. Aline Lizotte nous explique comment nous reposer vraiment – aussi bien notre corps, que notre affectivité et notre intelligence – à l’occasion de l’été.

 

Le repos est la récompense du travail. «Dieu conclut au septième jour l’ouvrage qu’il avait fait et, au septième jour, il chôma1 après tout l’ouvrage qu’il avait fait» (Gn 1, 28). Initialement, le repos n’est pas uniquement, ni d’abord, la cessation du travail, ni la cessation de la peine qu’entraîne tout labeur, mais la jouissance dans la contemplation de l’œuvre que le travail accomplit. Se reposer, c’est jouir de la bonté de l’œuvre accomplie, du bien de cette œuvre ou, plus profondément, c’est goûter la bonté à laquelle est parvenue l’intelligence dans la contemplation de la vérité, ou l’art dans sa création, ou encore la volonté dans sa tension amoureuse vers le don.

Souvent, en revanche, le repos est assimilé à la cessation de la peine qui accompagne le travail. Dans ce cas, l’emploi du mot «repos» ne convient plus à Dieu, car la création n’implique aucune peine, aucune souffrance pour Dieu. Nous, par contre, nous avons besoin du «repos» dans les deux sens du mot : nous avons besoin que cesse le labeur pour refaire nos forces et nous avons besoin de jouir de l’œuvre qu’accomplit notre travail.

Pour qu’il y ait un vrai repos, il faut ces deux aspects : la cessation de la peine et la jouissance du bien. La coexistence de ces deux éléments n’est pas toujours facile et, souvent, pour avoir l’un des deux, nous exagérons l’un – la cessation du travail – au détriment de l’autre – le fait de goûter le bien –, et ce que nous appelons «repos» se dégrade en une autre façon d’épuiser les forces du corps et de l’âme. Cela s’appelle manquer de «mesure».

 

LE REPOS, C’EST QUOI ?

Essentiellement, se re-poser, c’est cesser une activité non pas nécessairement pour ne plus rien faire, mais pour en faire une autre qui ne comporte pas les mêmes éléments de fatigue, de stress, d’attention, d’utilisation par la force des membres du corps, etc. Le sommeil est le repos total dans la mesure où l’«animal» abandonne le contrôle conscient sur tous les membres de son corps soumis à son emprise. Psychologiquement, le sommeil est d’autant meilleur qu’une satisfaction du travail accompli ou de l’effort consenti précède la demande corporelle de détente : Ouf ! Pour aujourd’hui, c’est terminé. Demain sera un autre jour !

Nous nous épuisons à attendre des biens qui ne viennent pas, à poursuivre des espoirs qui ne s’accomplissent pas…

Mais l’être humain n’a pas qu’une vie corporelle, il a aussi une vie affective et une vie intellective. La vie affective que nourrit son expérience sensible acquise par l’exercice de ses sens (toucher, goûter, odorat, ouïe, vue) et par toute la gestion de ses émotions et des comportements qui s’ensuivent, fatigue la personne humaine. Nous nous épuisons à attendre des biens qui ne viennent pas, à poursuivre des espoirs qui ne s’accomplissent pas, à vaincre des peurs qui ne disparaissent pas, à désirer des amours qui nous déçoivent, à tendre vers des plaisirs «qui ne durent qu’un moment». Parvenons-nous à obtenir un peu de répit, une sorte de cessation dans laquelle nous pourrions goûter un peu de repos, un peu de joie, la possession du bien ? Le repos affectif nous est-il permis ?

Si l’être humain n’a pas qu’une vie corporelle, il n’a pas non plus qu’une vie affective. Il a une vie intellective, une intelligence qui ne fonctionne pas du tout comme une prétendue «intelligence artificielle». En lui-même, quand il existe, le travail de l’intelligence est, dit saint Thomas, le plus fatigant de tous. Car il mobilise toutes les énergies de la personne, à la fois celles de son corps et surtout celles qui doivent être à la disposition de l’intelligence, les énergies psychiques (imagination, mémoire, estimative), sans lesquelles aucune connaissance née de l’expérience ne serait possible et, en conséquence, aucun concept ne viendrait à l’intelligence.

Ce travail intellectuel n’est pas uniquement celui de l’expert qui se penche sur les gros livres d’où il tire ses connaissances et ses conclusions, c’est aussi celui de l’homme normal qui fait face dans sa vie quotidienne à toutes les questions qui surgissent en lui et autour de lui : qu’est-ce que la vie et ma vie ? Dieu existe-t-il vraiment ? L’Église nous a-t-elle trompés ? Quel est le sens de mes actes, de mes prières ? Pourquoi telle maladie ? Pourquoi cet enfant – mon enfant – va-t-il mal ? Y-a-t-il vraiment une espérance de justice dans le monde ? Elles sont multiples, ces questions. Où et comment trouver les réponses ? Les réponses qui permettraient d’arrêter les questionnements et qui donneraient un peu de paix, un peu de joie. Quoi qu’il en soit, nous avons besoin de repos, et c’est ce que nous demandons aux vacances.

 

LES «VACANCES»

Partir en «vacances», c’est faire le «vide» (le premier sens du verbe latin vacare, c’est «vider»). Quand on part en vacances, on ne vide pas toute la maison ! Mais on la laisse vide, c’est-à-dire qu’on ne s’en occupera plus. Et on espère – illusion… ? – vider son esprit de la peine du travail et des ennuis dus aux soucis. On part pour se reposer !!! On part en «vacances».

Le repos nécessite non seulement la cessation de la peine du travail, mais la jouissance du bien.

Mais peut-on vider sa tête comme on vide sa maison ? Le repos nécessite non seulement la cessation de la peine du travail, mais la jouissance du bien. Il faut goûter le bien pour se reposer. Et n’est-ce pas ce que l’on espère en ayant loué telle petite maison, dans un coin charmant où il fera beau tout le temps ? En n’ayant dans son entourage que des personnes que l’on aime, pense-t-on ! On s’est cependant efforcé d’inviter la belle-fille pour avoir le fils, en souhaitant cadrer celle qui gâche toujours tout ! La «charité» demande de recevoir la vieille tante grincheuse qui critique tout parce que ce n’est plus «de son temps». Et il faut s’occuper de tous ces enfants turbulents qui n’obéissent à personne parce que c’est la nouvelle mode. Est-ce là l’entourage que l’on voudrait : des personnes aimées ? Oui, mais il faut être charitable, et c’est la tradition !

Alors, où est le repos ? On a vidé la maison, mais c’est pour la remplir d’une autre façon, avec d’autres ennuis, d’autres préoccupations. Comment se reposer ? Bien sûr, on n’est plus harcelé par le rythme du «métro, boulot, dodo». On a un peu plus le temps de souffler ! Est-ce suffisant ?

Il n’y a pas de repos si le travail est une autre sorte de peine, et si le vide ou les loisirs2 ne laissent aucun temps de contemplation et aucune satisfaction de joie. Certes, on peut remplir la maison de toute la famille pourvu que chacun participe aux soins allégés d’un lieu qui réunit une communauté. C’est le minimum ! Mais il faut un peu plus ! Il faut du temps pour jouir de l’intimité de l’autre, réapprendre l’intimité conjugale, contempler l’âme de l’autre, regarder la nouvelle beauté de son époux, de son épouse, que les temps ont porté à une maturité cachée par la jeunesse du corps. Les enfants, qui sont la chair de notre chair, ont chacun une beauté, une personnalité, une vérité, et c’est une joie de les découvrir. C’est aussi une joie de sentir, au-delà des difficultés, la force d’une communauté familiale, même avec la vieille tante grincheuse ! C’est encore une joie de voir la beauté de la Création et de louer le Créateur. Et c’en est une autre que de prendre un peu plus de temps pour la louange, pour la méditation, pour laisser l’Esprit nous mener à la contemplation. Ces joies sont le repos des vacances !

Manque-t-il encore quelque chose ? Oui : l’eutrapélie.

 

QU’EST-CE QUE L’EUTRAPÉLIE ?

L’eutrapélie est une vertu qui appartient à la tempérance. Étymologiquement, en grec, le mot est composé du préfixe «eu» (ευ), qui annonce un bien, et du verbe «trepo» (τρεπω), qui signifie d’une façon générale «changer». Il indique donc le bon changement, celui qui fait passer de la tristesse au plaisir, de l’ennui à l’intérêt, de l’inattention à l’attention. Il est très employé par un rhéteur comme Cicéron, qui dit que l’orateur, dans son discours, doit réveiller l’attention de ses auditeurs par une plaisanterie qui les fait rire. Il met en valeur l’amusement, c’est-à-dire la créativité de la poésie (muse), surtout celui de la comédie qui nous amuse en mettant en scène les hommes (au sens générique !) tels qu’ils sont, avec leur gaucherie, leurs ridicules, leurs obsessions. Le rire est une très bonne médecine pour la correction des défauts. L’eutrapélie est la vertu du «jeu» dans le sens où le jeu est un élément essentiel au repos, car le jeu est un élément des vacances !

La plaisanterie, dit saint Thomas d’Aquin, est nécessaire… C’est une détente de l’âme !

Le jeu, en effet, consiste à accomplir une action intelligente en matière légère. Dans la vie courante, tout ce que nous faisons – sauf quelques moments de détente – concerne une «matière grave». Le travail est une matière grave ; ne pas le faire est un manque à des obligations personnelles et sociales qui touchent à la justice. Il est indispensable pour gagner sa vie et remplir ses devoirs familiaux. C’est vrai aussi pour le travail scolaire. Les engagements que nous acceptons à l’égard de l’Église, de la paroisse, des mouvements et des idées politiques ne sont pas des passe-temps, ce sont des engagements graves. Les décisions que nous prenons pour nos familles et nos enfants visent leur avenir ; c’est grave. En ces domaines, nous ne nous permettons pas de plaisanter !

Et pourtant, dit saint Thomas, la plaisanterie est nécessaire… Et celui qui la repousserait systématiquement, loin d’être un homme vertueux, serait un homme vicieux3 ! Car la plaisanterie est une détente de l’âme ! Nous connaissons le proverbe : «un saint triste est un triste saint».

La plaisanterie est un «jeu», et le jeu est un acte intelligent ; seul l’homme joue vraiment ! Le jeu suppose l’apprentissage d’un art dont les règles sont ordonnées non à la supériorité professionnelle, mais à la détente que crée la reconnaissance de la créativité et de l’habileté. Il entraîne une certaine admiration. En même temps, son caractère gratuit – le sport professionnel n’est pas du jeu – le vide de toute compétition grave. Rien de grave n’est engagé, sauf la satisfaction d’avoir bien joué et non d’avoir battu l’autre.

Pour que le jeu devienne vertueux – ce que doit réaliser l’eutrapélie –, il faut, enseigne Cicéron, trois conditions : qu’il ne blesse personne, qu’il ne soit pas vulgaire, et qu’il ne cause aucun scandale. On pourrait ici ouvrir une parenthèse en faisant remarquer que les jeux sexuels n’entrent pas dans cette catégorie. Autrement dit, jouer aux boules, aux échecs, aux dames, aux cartes, au tennis, etc., sont des actes de vacances qui procurent du repos dans la plénitude du sens du repos : détente et jouissance d’un véritable bien. Jouer en groupe, –comme pour les «grands jeux» que l’on apprend dans le scoutisme et qui peuvent se faire dans la famille – est aussi un grand moment de détente, de repos et de joie. Ils sont un élément du repos des vacances.

Analysant les exigences de l’eutrapélie, saint Thomas va plus loin. Il vise la plaisanterie comme le jeu propre au repos de l’âme. L’âme dont il parle est évidemment l’âme intellective, celle qui est ordonnée à l’ultime de son acte : la contemplation de la vérité. C’est une tâche ardue, comme l’est aussi la tâche du preneur de décision, qu’il soit chef politique, chef d’entreprise, chef de famille, supérieur de communauté. Prendre une véritable décision en prudence est toujours grave et demande souvent une longue délibération. Ces longues délibérations qui sollicitent toute l’attention, et qui exigent que les puissances affectives soient portées au maximum de leur effort, deviennent épuisantes. L’âme a besoin de détente. Et l’on ne s’y attendait pas !

Des vacances reposantes sont des temps de «vide», où l’on trouve non seulement le repos du corps, mais le repos de l’âme.

Saint Thomas ne dit pas que l’âme trouvera cette détente dans la prière, mais dans la plaisanterie4 ! C’est-à-dire dans le jeu des mots et des images qui suggèrent des situations amusantes déclenchant le rire. Or, ce qui déclenche le rire, nous dit Aristote, c’est la relation incongrue5. Relation que seule l’intelligence humaine est capable de percevoir.

Des vacances reposantes ne sont pas des vacances extraordinaires qui coûtent une fortune, mais des temps de «vide», où l’on trouve non seulement le repos du corps, mais le repos de l’âme. Des vacances où la détente du corps a permis le repos de l’âme, des vacances où l’on a vu la beauté des uns et des autres, des vacances où le jeu et la plaisanterie ont allégé les relations, où l’on a «musé» avec art, gratuitement, pour la joie d’être ensemble, de rire ensemble.

 

Ce qui n’exclut pas de prier l’ange gardien de Reims6.

Aline Lizotte

1 – Texte latin : requievit (il se reposa).

2 – Loisir vient du verbe latin licere, être permis.

3 – Somme théologique, IIa-IIæ, q. 168, a. 4, corpus.

4 – Somme théologique, IIa-IIæ, q. 168, a. 2.

5 – La relation est incongrue quand deux termes reliés dans un événement sont non seulement incompatibles, mais inopportuns, disparates. Si vous n’en avez jamais vu, regardez le film La Grande Vadrouille ou certains films d’Harry Potter. Et cessez de vous indigner si des adultes sont mis dans des situations incongrues, même devant des enfants. Cela leur sert de catharsis !

6 – L’Ange au sourire, appelé aussi «Sourire de Reims», est une statue sculptée vers 1240, qui se trouve au portail nord de la façade occidentale de la cathédrale de Reims. Elle est devenue célèbre pendant la Première Guerre mondiale, au moment où elle a été endommagée par un bombardement et un incendie. Les photographies avant et après ont alors été largement reproduites et diffusées, faisant de cette œuvre une des plus célèbres sculptures médiévales françaises.

https://srp-presse.fr/index.php/2019/07/05/vacances-cest-lheure-de-leutrapelie/

 

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