AUGUSTIN (saint ; 354-430), AUGUSTIN D'Ippone, MEDITATIONS, SAINTETE, SAINTS, Textes de saint Augustin

Textes de saint Augustin

Les plus beaux textes de Saint Augustin

Champaigne,_Philippe_de_-_Saint_Augustin_-_1645-1650

Le Christ dans ton cœur

Tu t’es considéré, tu t’es vu coupable et tu as fait tes comptes avec toi-même : « Voilà ce que j’ai fait et Dieu m’a épargné ; voilà ce que j’ai commis et il m’a accordé un délai ; j’ai entendu l’Évangile et je l’ai méprisé ; j’ai reçu le baptême et je suis retourné aux mêmes fautes ; que faire ? Où aller ? Comment m’échapper ? »

Quand tu dis cela, le Christ déjà frémit parce que la foi frémit. Dans la voix de celui qui frémit se manifeste l’espérance de celui qui ressuscite. La foi au-dedans de l’âme, c’est le Christ qui est là frémissant, si la foi en nous, c’est le Christ en nous : l’Apôtre Paul dit-il autre chose en effet : Le Christ habite dans vos cœurs par la foi (Ep 3, 17) ? Ta foi au Christ, c’est donc le Christ dans ton cœur.

 St Augustin d’Hippone

Saint Augustin († 430), évêque d’Hippone en Afrique du Nord, a remis en lumière la Trinité en Dieu et, par analogie, en l’homme. / Traité 49 sur l’Évangile de Jean, 19, trad. M.-F. Berrouard, Paris, Études augustiniennes, coll. « Bibliothèque Augustinienne » 73B, 1989, p. 24

 

Bien tard je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée !

 

Bien tard je t’ai aimée,
ô beauté si ancienne et si nouvelle,
bien tard je t’ai aimée !
Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors
et c’est là que je te cherchais,
et sur la grâce de ces choses que tu as faites,
pauvre disgracié, je me ruais !
Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ;
elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant,
si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas !

Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi ;
j’ai goûté, et j’ai faim et j’ai soif ;
tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix.

Quand j’aurai adhéré à toi de tout moi-même,
nulle part il n’y aura pour moi douleur et labeur,
et vivante sera ma vie toute pleine de toi.
Mais maintenant, puisque tu allèges celui que tu remplis,
n’étant pas rempli de toi je suis un poids pour moi.
Il y a lutte entre mes joies dignes de larmes
et les tristesses dignes de joie ;
et de quel côté se tient la victoire, je ne sais.
Il y a lutte entre mes tristesses mauvaises
et les bonnes joies ;
et de quel côté se tient la victoire, je ne sais.

Ah ! malheureux ! Seigneur, aie pitié de moi.
Ah ! malheureux ! voici mes blessures, je ne les cache pas :
tu es médecin, je suis malade ;
tu es miséricorde, je suis misère.
N’est-elle pas une épreuve, la vie humaine sur la terre ? […]
Et mon espérance est tout entière uniquement
dans la grandeur immense de ta miséricorde.
Donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux. […]
Ô amour qui toujours brûles et jamais ne t’éteins,
ô charité, mon Dieu, embrase-moi !

 La prière, une école du désir

Destinée à Proba, riche dame romaine, la lettre 130 traite de la prière de demande. S’il nous est demandé de prier, ce n’est pas pour informer Dieu de nos désirs, qu’il ne saurait ignorer, mais pour former en nous le désir de Dieu qui veut nous combler de ses dons. Il s’agit d’ajuster notre désir au don de Dieu.

C’est celui qui sait donner de bonnes choses à ses fils qui nous oblige à demander, à chercher, à frapper (Lc 11, 9-13). Pourquoi Dieu agit-il ainsi, puisqu’il connaît ce qui nous est nécessaire, avant même que nous le lui demandions ? Nous pourrions- nous en inquiéter, si nous ne comprenions pas que le Seigneur notre Dieu n’a certes pas besoin que nous lui fassions connaître notre volonté car il ne peut l’ignorer, mais qu’il veut par la prière exciter et enflammer nos désirs, pour nous rendre capables de recevoir ce qu’il nous prépare. Or ce qu’il nous prépare est chose fort grande, et nous sommes bien petits et bien étroits pour le recevoir. C’est pourquoi il est dit : « Dilatez-vous ; ne portez pas un même joug avec les infidèles. » (2 Co 6, 13-14).

Oui, c’est chose bien grande, que l’oeil n’a jamais vue parce qu’elle n’a pas de couleur, que l’homme n’a jamais entendue parce qu’elle n’a pas de son ; qui n’est pas venue dans le cœur de l’homme, parce que c’est vers elle que le cœur de l’homme doit monter (1 Co 2, 9). Nous serons d’autant plus capables de la recevoir que notre foi en elle sera plus grande, notre espérance plus ferme, notre désir plus ardent. Un désir continuel formé dans la foi même, dans l’espérance et la charité, est donc une continuelle prière. Cependant nous prions aussi Dieu verbalement à certaines heures et à certains temps fixés, pour nous avertir par ces signes concrets, pour nous révéler à nous-mêmes les progrès que nous avons fait dans le désir et nous exciter à le rendre plus ardent encore […].

Cela étant il est bon et utile de vaquer longuement à la prière, lorsque de bonnes actions et le devoir d’état ne nous en empêchent pas, quoique dans ces occupations mêmes il faille toujours prier avec ce désir que j’ai mentionné. Car ce n’est pas, comme quelques-uns le pensent, prier longuement que de prier avec beaucoup de paroles. Autre chose est un long discours, autre un sentiment durable du cœur . Du Seigneur lui-même il est dit qu’il passa la nuit en prière et qu’il prolongea sa prière (Lc 6, 12). N’a-t-il pas voulu par là nous donner un exemple, priant dans le temps à l’heure opportune, exauçant avec le Père dans l’éternité.

 

Il faut croire pour comprendre

 

Alors que les manichéens prétendaient le dispenser de croire, Augustin considère l’adhésion préalable à l’autorité de la parole de Dieu comme le passage obligé pour parvenir à la compréhension de Dieu et de l’homme.

« Crois d’abord pour comprendre. »

Et maintenant, ravivez votre attention. Tout homme veut comprendre ; personne qui n’ait ce désir. Mais tous nous ne voulons pas croire. On me dit : « Je veux comprendre pour croire. » Je réponds : « Crois pour comprendre. » ; voici donc une discussion qui s’élève entre nous et qui va porter tout entière sur ce point : « Je veux comprendre avant de croire », me dit l’adversaire ; et moi je lui dis : « Crois d’abord et tu comprendras. » Pour trancher le débat, choisissons un juge. Parmi tous les hommes à qui je puis songer, je ne trouve pas de meilleur juge que l’homme que Dieu lui même a choisi pour interprète. En pareille matière et dans un débat de ce genre, l’autorité des littérateurs n’a rien à faire ; ce n’est pas au poète de juger entre nous, c’est au prophète […].

Tu disais : « J’ai besoin de comprendre pour croire » ; et moi : « Crois d’abord pour comprendre. » La discussion est engagée ; allons au juge ; que le prophète prononce ou plutôt que Dieu prononce par son prophète. Gardons tous deux le silence. Il a entendu nos opinions contradictoires ; « Je veux comprendre, dis-tu, pour croire » ; « Crois, ai-je dit, pour comprendre », et le prophète répond : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. » (Is 7, 9) […]

Par conséquent, mes très chers frères, cet homme que j’ai pris comme adversaire et avec lequel j’ai engagé une discussion qui a été portée au tribunal du prophète, n’a pas tout à fait tort de vouloir comprendre avant de croire. Moi qui vous parle, en ce moment, si je parle, c’est pour amener aussi à la foi ceux qui ne croient pas encore. Donc, en un sens, cet homme a dit vrai quand il a dit : « Je veux comprendre pour croire » ; et moi également je suis dans le vrai quand j’affirme avec le prophète : « Crois d’abord pour comprendre. » Nous disons vrai tous les deux : donnons-nous donc la main ; comprends donc pour croire et crois pour comprendre ; voici en peu de mots comment nous pouvons accepter l’une et l’autre ces deux maximes : comprends ma parole pour arriver à croire, et crois à la parole de Dieu pour arriver à la comprendre.

 

Aime et fais ce que tu veux !

Dans cette parole, l’une des plus célèbres, que se résume la morale d’Augustin, à condition de bien l’entendre. Il s’agit de la « dilectio » : un amour désintéressé, dont Dieu nous a aimés et « d’où rien ne peut sortir que de bon ».

Aime et fais ce que tu veux !

Voici que le Père a livré le Christ et que Judas l’a livré. Leur conduite n’apparaît-elle pas comme assez semblable ? Judas est un traître, le Père est-il donc aussi un traître ? « C’est impensable ! », dis-tu […] Le Père a livré le Fils ; le Fils s’est livré ; Judas l’a livré. Voilà une seule et même action, mais qu’est-ce qui nous permet de [les] distinguer ? […] C’est que le Père et le Fils ont agi par amour ; mais Judas, lui, a agi par trahison. Vous voyez qu’il ne faut pas considérer ce que fait un homme, mais l’esprit, l’intention dans lesquels il agit […] Telle est la force de la charité ! Voyez qu’elle seule peut faire la distinction ; voyez qu’elle seule différencie les actions humaines entre elles […].

Nous avons parlé d’actions semblables ? Pour des actions différentes, nous découvrons qu’un homme est amené à sévir par charité et à caresser par malice. Le père frappe son enfant et le trafiquant d’esclaves caresse son esclave. Si on propose les deux choses, les coups et les caresses, qui ne choisirait celles-ci et ne fuirait ceux-là ? Si tu considères le rôle que joue chacune, la charité frappe et l’iniquité caresse.
 

Voyez un point sur lequel nous attirons votre attention : les actions humaines ne se distinguent les unes des autres qu’en les rapportant à la racine de la charité. Car on peut accomplir beaucoup d’actions qui ont bonne apparence, tout en ne provenant pas de la racine de la charité. Car les épines ont des fleurs elles aussi. Certaines choses paraissent dures, pénibles, mais on les accomplit pour corriger, inspiré par la charité.

Ainsi voilà une fois pour toutes le court précepte qu’on te dicte : « Aime et fais ce que tu veux ! » [dilige et quod vis fac !] Si tu te tais, tu te tais par amour ; si tu cries, tu cries par amour ; si tu corriges, tu corriges par amour ; si tu épargnes, tu épargnes par amour. Qu’au dedans se trouve la racine de la charité. De cette racine rien ne peut sortir que de bon.

Mépris pour la foi catholique

 

En quête de sagesse, Augustin se laisse séduire à l’âge de 19 ans par la secte des manichéens qui, à la différence des catholiques, lui promettent de tout expliquer par la raison, sans exiger la foi. Augustin se laisse séduire et se fait séducteur au point d’y entraîner plusieurs de ses amis.

 

Mon but est donc de te prouver, si je puis, la témérité impie des manichéens, lorsqu’ils attaquent ceux qui, dociles à l’autorité de la foi catholique, commencent par croire, pour se fortifier et se préparer à l’illumination divine, avant de pouvoir contempler cette vérité que la pensée seule aperçoit. Tu le sais, Honoratus : si nous sommes tombés aux mains de ces hommes [les manichéens], c’est uniquement parce qu’ils prétendaient mettre de côté la contrainte de l’autorité et, par la pure et simple raison, introduire auprès de Dieu et délivrer de toute erreur ceux qui voudraient bien les écouter.
Quel motif me fit, pendant près de neuf ans, mépriser la religion que mes parents avaient implantée en moi dès mon enfance et suivre ces hommes en disciple attentif, si ce n’est de les entendre affirmer que nous étions dominés par une crainte superstitieuse et que l’on nous imposait de croire avant de réfléchir, tandis qu’eux ne pressaient personne de croire sans avoir au préalable démêlé et tiré au clair la vérité ?

Qui n’aurait été séduit par ces promesses, surtout un jeune homme à l’âme éprise du vrai et que des discussions avec quelques personnes cultivées avaient rendu orgueilleux et beau parleur ? Tel j’étais quand ils m’ont rencontré, plein de mépris, bien entendu, pour ce qui me semblait contes de bonne femme, désireux de posséder, pour que je m’en abreuve, le vrai sans voile ni fard qu’ils me promettaient.

En revanche, quel motif me retenait et m’empêchait de me fixer définitivement chez eux, si bien que j’en restais à ce qu’ils appellent « le degré des Auditeurs », sans renoncer aux espoirs et aux affaires de ce monde ? Quoi, si ce n’est que je les voyais, eux aussi, plus habiles et abondants à réfuter autrui que fermes et assurés à prouver leurs propres dires ?

Mais à quoi bon parler de moi, qui déjà étais chrétien et catholique ? […] Toi, tu n’es pas encore chrétien, qui, sur mon conseil et malgré une vive aversion pour les chrétiens, as consenti tout juste à reconnaître qu’ils méritaient de ta part audience et examen, rappelle-toi, je t’en prie : à quoi t’es-tu laissé prendre, sinon à la promesse, pleine de suffisance, de rendre raison de tout ?

L’utilité de croire 1, 2

 

 

Après la mort d’un ami

 

Tout au long de sa vie, Augustin cultivera l’amitié en mesurant sa fragilité. Il écrira : « En toutes choses humaines, rien n’est amical pour l’homme, sans un homme qui soit son ami. Mais combien rarement s’en trouve-t-il un sur l’esprit et les mœurs  duquel on puisse compter avec une entière sécurité ? » (Lettre 130 à Proba)

Quelqu’un a bien parlé en disant de son ami : c’est la moitié de mon âme.

Quelqu’un a bien parlé en disant de son ami : c’est la moitié de mon âme. Car j’ai éprouvé moi-même que mon âme et son âme n’avaient été qu’une âme en deux corps. Voilà pourquoi la vie m’était en horreur : je ne voulais pas vivre, diminué de moitié ; voilà pourquoi aussi peut-être je craignais de mourir, pour que ne mourût pas tout entier celui que j’avais beaucoup aimé. […]
En vérité, pourquoi cette douleur avait-elle pénétré si facilement jusqu’au plus intime de moi, sinon parce que j’avais répandu mon âme sur le sable, en aimant un être mortel comme s’il était immortel ? Oui, ce qui par-dessus tout me réconfortait et me faisait revivre c’étaient les consolations d’autres amis, avec qui j’aimais ce qu’au lieu de toi j’aimais ; c’était là une énorme fiction et un mensonge prolongé, dont le frottement adultère corrompait notre esprit que démangeait notre désir d’entendre. Mais cette fiction ne mourrait pas pour moi, même si l’un de mes amis venait à mourir.

Il y avait autre chose qui, dans ces amitiés, prenait davantage le cœur  : causer et rire en commun, échanger de bons offices, lire ensemble des livres bien écrits, être ensemble plaisants et ensemble sérieux, être parfois en désaccord sans animosité, comme on l’est avec soi-même, et utiliser ce très rare désaccord pour assaisonner l’accord habituel, apprendre quelque chose les uns aux autres ou l’apprendre les uns des autres, regretter les absents avec peine, accueillir les arrivants avec joie, et faire de ces manifestations et d’autres de ce genre, jaillies du cœur de gens qui aiment et s’entraident, exprimées par le visage, par la langue, par les yeux, par mille gestes charmants, en faire comme les aliments d’un foyer où les âmes fondent ensemble, et de plusieurs n’en font qu’une. C’est cela que l’on chérit dans les amis, et on le chérit à ce point qu’en lui-même l’homme a conscience d’être coupable, s’il n’aime pas qui redouble d’amour, ou si, envers qui l’aime, il ne redouble pas d’amour, sans rien demander au corps de l’être aimé hormis des marques d’affection. De là ce deuil, si l’un d’eux vient à mourir, et les ténèbres de la souffrance, et le cœur amolli par une douceur qui s’est changée en amertume, et la vie perdue de ceux qui meurent devenant la mort de ceux qui vivent.

Heureux celui qui t’aime toi, et son ami en toi, et son ennemi à cause de toi ! Celui-là seul en effet ne perd aucun être cher, à qui tous sont chers en Celui que l’on ne perd pas […].

 

L’énigme du mal

Les manichéens disaient que le mal était une substance qui contaminait la nature humaine de l’extérieur et que l’homme n’y était pour rien. À l’écoute des sermons d’Ambroise, Augustin réalise que le mal relève de la responsabilité de l’homme. C’est là aussi une donnée immédiate de la conscience. Reste l’énigme du mal subi. Augustin ne parvient pas à lever l’ultime point d’interrogation.

Une chose en effet me soulevait vers ta lumière : j’avais conscience d’avoir une volonté autant que de vivre.

Je fixais mon attention pour saisir ce que j’entendais [en écoutant Ambroise] : à savoir que le libre arbitre de la volonté est la cause du mal que nous faisons, et ton juste jugement celle de nos souffrances ; et cette cause, je n’étais pas capable de la saisir clairement. Aussi, pour tirer hors de ce gouffre le regard de mon esprit, je faisais des efforts, mais j’y plongeais encore ; je multipliais les efforts, et j’y plongeais encore et encore.
Une chose en effet me soulevait vers ta lumière : j’avais conscience d’avoir une volonté autant que de vivre. Aussi, quand je voulais ou ne voulais pas quelque chose, ce n’était pas un autre que moi qui voulait ou ne voulait pas, j’en étais absolument certain ; et là se trouvait la cause de mon péché, déjà je m’en rendais compte.
Mais quand j’agissais malgré moi, je subissais plutôt que je n’agissais, je le voyais bien ; ce n’était pas là une faute, mais un châtiment, je l’estimais ainsi ; et il n’était pas injuste que j’en fusse frappé, puisque je te concevais comme juste, je l’admettais sans peine.
Mais je reprenais alors : « Qui m’a fait ? N’est-ce pas mon Dieu, qui est non seulement bon mais le bien même ? D’où me vient donc de vouloir le mal et de ne pas vouloir le bien ? Est-ce pour motiver un châtiment que je subisse justement ? Qui a mis en moi, et y a planté, cette pépinière d’amertume, alors que j’étais fait tout entier par mon Dieu plein de douceur ? Si le démon en est l’auteur, d’où vient le démon lui-même ? Et si, même lui, par une volonté dévoyée, de bon ange s’est fait démon, d’où est venue en lui aussi la volonté mauvaise qui devait le faire démon, puisqu’il avait été fait ange tout entier par un créateur très bon ? »
Ces pensées m’accablaient derechef, et me suffoquaient.

 

Prends, lis ! Prends, lis !

 

Gagné à la vérité catholique, Augustin hésite devant le choix qui s’impose, partagé entre deux volontés qui se disputent son coeur, « l’une ancienne l’autre nouvelle, celle-là charnelle celle-ci spirituelle » (Confessions VIII, 5, 10).

Toutes les ténèbres de l’hésitation se dissipèrent

Cette dispute dans mon cœur n’était qu’une lutte de moi-même contre moi-même. Alypius, lui, rivé à mes côtés dans cette agitation sans précédent, attendait en silence le dénouement […]. La solitude s’offrait à moi comme un endroit plus propice au travail des larmes. Je me retirai assez loin ; ainsi même la présence d’Alypius ne pourrait pas m’être à charge. Tel était alors mon état. Il le comprit […]. Et je pleurais dans la profonde amertume de mon cœur brisé.

Et voici que j’entends une voix, venant d’une maison voisine ; on disait en chantant et l’on répétait fréquemment avec une voix comme celle d’un garçon ou d’une fille, je ne sais : « Prends, lis ! Prends, lis ! » À l’instant, j’ai changé de visage et, l’esprit tendu, je me suis mis à rechercher si les enfants utilisaient d’habitude, dans tel ou tel genre de jeu, une ritournelle semblable ; non, aucun souvenir ne me revenait d’avoir entendu cela quelque part. J’ai refoulé l’assaut de mes larmes et me suis levé, ne voyant plus là qu’un ordre divin qui m’enjoignait d’ouvrir le livre, et de lire ce que je trouverais au premier chapitre venu […].

Aussi, en toute hâte, je revins à l’endroit où Alypius était assis ; oui, c’était là que j’avais posé le livre de l’Apôtre tout à l’heure, en me levant. Je le saisis, l’ouvris et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux : « Non, pas de ripailles et de soûleries ; non, pas de coucheries et d’impudicités ; non, pas de disputes et de jalousies ; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ, et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans les convoitises » (Rm 13, 13). Je ne voulus pas en lire plus, ce n’était pas nécessaire. À l’instant même, en effet, avec les derniers mots de cette pensée, ce fut comme une lumière de sécurité déversée dans mon coeur, et toutes les ténèbres de l’hésitation se dissipèrent […].

Tu me convertis, en effet, si bien à toi, que je ne recherchais plus ni épouse ni rien de ce qu’on espère dans ce siècle ; j’étais debout sur la règle de la foi, comme tu le lui avais révélé [à Monique] tant d’années auparavant. Et tu convertis son deuil en joie, une joie beaucoup plus abondante qu’elle ne l’avait désirée, beaucoup plus attachante et plus chaste que celle qu’elle attendait de petits enfants nés de ma chair.

Les Confessions

 

Mes compagnons de pauvreté

Après sa conversion, Augustin fait le choix de la vie monastique, réunissant autour de lui des compagnons, décidés à vivre « unanimes à la maison, ayant une seule âme et un seul coeur tournés vers Dieu » (Règle).

Or, je craignais l’épiscopat à tel point que, parce que ma renommée commençait à prendre quelque importance parmi les serviteurs de Dieu, je ne me rendais pas là où je savais qu’il n’y avait pas d’évêque. Je me gardais de cela et je suppliais Dieu tant que je pouvais de me laisser sain et sauf dans ma basse condition et de ne pas m’exposer dans un poste élevé. Mais, comme je l’ai dit, le serviteur ne doit pas contredire son maître.

Je vins en cette ville [Hippone] pour voir un ami que j’espérais pouvoir gagner à Dieu et amener avec moi au monastère ; j’étais apparemment tranquille, puisque la ville avait un évêque. Je fus réquisitionné et fais prêtre et, par ce degré, je parvins à l’épiscopat. Je n’apportai rien, je ne vins à cette église qu’avec les vêtements que je portais alors. Et puisque je me disposais à vivre au monastère avec mes frères, le vénérable Valérius, d’heureuse mémoire, mis au courant de mon projet et de ma décision, me donna ce jardin où se trouve maintenant le monastère. Je commençai à réunir des frères décidés à s’engager, mes compagnons de pauvreté, qui ne possèderaient rien comme moi et se disposeraient à m’imiter : j’avais vendu mon pauvre petit bien et j’en avais distribué le prix aux pauvres ; ainsi feraient ceux qui voudraient se joindre à moi, afin que nous vivions sous le régime de la communauté ; et ce qui nous serait commun, c’était un grand domaine surabondant, Dieu lui-même.

Je parvins à l’épiscopat ; et je vis qu’il était nécessaire à l’évêque d’assurer l’hospitalité à ceux qui allaient et venaient ; si l’évêque ne le faisait pas, il passerait pour inhospitalier. Mais si cette habitude avait été introduite dans le monastère, cela aurait été inconvenant. Et j’ai voulu avoir dans cette « maison de l’évêque » un monastère de clercs.

Voilà comment nous vivons. Il n’est permis à personne dans la communauté d’avoir quelque chose en propre […]. Ce n’est permis à personne ; si certains ont quelque chose, ils font ce qui n’est pas permis. Or j’ai bonne opinion de mes frères ; et, leur faisant toujours confiance, je me suis gardé d’enquêter à ce sujet ; parce qu’une telle enquête me paraissait impliquer une mauvaise opinion à leur égard. Je savais, en effet, et je sais que ceux qui décident de vivre avec moi connaissent notre engagement, connaissent notre norme de vie.

  

Tout homme veut être heureux !

 

Comment définir le bonheur ? Si les hommes désirent tous être heureux, ils sont divisés sur la nature du bonheur. Ni la profession des armes, ni celle d’avocat ou de juge, ni celle d’agriculteur ou de marin, ni aucune autre n’est désirable au point de s’identifier avec la vie heureuse. La vie n’est vraiment heureuse qu’autant qu’elle est éternelle. Le bonheur ne veut rien moins que l’éternité.

Tout homme, quel qu’il soit, veut être heureux.

Tout homme, quel qu’il soit, veut être heureux. Personne qui ne désire être heureux, et qui ne le désire par-dessus tout. Je dirai plus, tout ce qu’on peut désirer d’ailleurs, c’est pour le rapporter au désir d’être heureux. Les hommes sont entraînés par des passions diverses, l’un désire une chose et l’autre en veut une autre ; il y a dans le genre humain bien des conditions différentes, et dans cette multitude de conditions chacun choisit et adopte celle qui lui plaît ; mais quel que soit l’état de vie dont on fasse choix, il n’est personne qui ne veuille être heureux.

La vie heureuse est donc le bien commun que tous ambitionnent ; mais quel moyen d’y arriver, quel chemin prendre pour y parvenir, c’est là que les hommes ne sont plus d’accord. Si donc nous cherchons la vie heureuse sur terre, je ne sais si nous pourrons la trouver, non que ce que nous cherchons soit mauvais, mais parce que nous ne cherchons pas le bien là où il se trouve.

L’un dit : « Heureux ceux qui suivent la profession des armes » ; un autre soutient le contraire et dit : « Heureux ceux qui cultivent les champs.» «Vous vous trompez, dit celui-ci, heureux ceux qui brillent au barreau par leur éloquence, qui défendent les intérêts de leurs concitoyens et dont la parole devient l’arbitre de la vie et de la mort des hommes. » « Non, répond celui-là, heureux bien plutôt ceux qui jugent et qui ont l’autorité pour écouter les débats et prononcer la sentence. » « Vous êtes dans l’erreur, dit un autre, heureux ceux qui traversent les mers, ils apprennent à connaître du pays et réalisent des gains considérables ? » […] Comment se fait-il donc que de toutes les conditions de la vie, il n’en est pas une seule qui soit agréable à tous, tandis que tous sont unanimes pour aimer la vie heureuse ?

 

L’Incarnation, chef-d’œuvre  de la grâce

 

La christologie d’Augustin tient en cet axiome : « Le Christ Dieu est la patrie vers laquelle nous allons, le Christ homme est la voie par laquelle nous allons. C’est à lui que nous allons, par lui que nous allons. » (Sermon 124, 3, 3). Les platoniciens refusent l’Incarnation.

« Dans le principe était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. »

Mais l’incarnation du Fils immuable de Dieu par laquelle nous sommes sauvés et qui nous permet d’atteindre ce que nous croyons ou ce que nous comprenons si peu que ce soit, vous vous refusez à l’admettre. Ainsi découvrez-vous de quelque façon mais de loin, et avec des yeux troubles, la patrie où nous devons demeurer ; et pourtant, le chemin qu’il faut suivre, vous [les philosophes] ne le tenez pas […].

Oh ! si tu avais connu la grâce de Dieu par Jésus Christ notre Seigneur ! Si tu avais pu voir dans l’Incarnation où il a pris une âme et un corps d’homme, le plus beau chef-d’œuvre de la grâce ! Mais que faire ? C’est en vain, je le sais, que je parle à un mort [Porphyre], du moins pour ce qui te regarde […]. Mais pour être à même d’acquiescer à cette vérité, vous aviez besoin de l’humilité, vertu bien difficile à persuader à des têtes comme les vôtres […].

Pourquoi, au nom de ces opinions, refusez-vous d’être chrétiens, sinon parce que le Christ est venu humblement et que vous êtes orgueilleux ? Auriez-vous honte, par hasard, d’être corrigés ? C’est là précisément le vice des orgueilleux. Il est honteux, certes, pour les savants de quitter l’école de Platon et de se faire les disciples du Christ, qui, par son Esprit, apprit à un pêcheur à dire avec sagesse : « Dans le principe était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. » Tel est le début du saint évangile que nous appelons selon Jean, dont un platonicien disait, comme nous l’avons souvent entendu raconter par le saint vieillard Simplicien élevé depuis au siège épiscopal de Milan, qu’il faudrait l’écrire en lettres d’or et le placer dans toutes les églises à l’endroit le plus apparent.
Mais auprès des orgueilleux, Dieu, le Docteur par excellence, a perdu tout crédit, dès lors que « le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous. » C’est peu pour ces malheureux d’être malades, il faut encore qu’ils se glorifient de leur maladie et rougissent des remèdes qui pourraient les guérir. Une pareille conduite ne réussit pas à les relever, mais leur chute aggrave encore leur mal.

La Cité de Dieu X, 29

 

Toute l’Écriture raconte le Christ

 

Découragé par le peu d’intérêt que suscite sa catéchèse, un diacre de Carthage s’adresse à Augustin qui lui donne des conseils d’abord d’ordre pédagogique. Quant au contenu à transmettre, qu’il raconte le Christ et enseigne l’amour !

Ainsi le Christ est-il venu avant tout pour que l’homme apprît combien Dieu l’aime

Ainsi le Christ est-il venu avant tout pour que l’homme apprît combien Dieu l’aime, et qu’il l’apprît afin qu’il s’enflammât d’amour pour celui qui le premier l’a aimé, et afin qu’il aimât son prochain, suivant l’ordre et l’exemple de celui qui s’est fait le prochain de l’homme, au temps où celui-ci n’était pas son prochain, mais errait bien loin de lui ; et toute l’Écriture divine, qui a été écrite avant, l’a été pour prédire la venue du Seigneur ; et tout ce qui, après, a été consigné par écrit et confirmé par l’autorité divine, raconte le Christ et enseigne l’amour. Il est donc manifeste qu’en ces deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain, sont résumés, non seulement toute la Loi et les Prophètes – seule Écriture sainte qui existât au moment où le Seigneur exprima ces commandements –, mais aussi tous les ouvrages des Lettres divines qui ont été écrits plus tard pour notre salut et confiés à la postérité

C’est pourquoi il y a dans l’Ancien Testament occultation du Nouveau, et dans le Nouveau Testament manifestation de l’Ancien. À cause de cette occultation, les hommes charnels, qui comprennent de façon charnelle, furent et sont encore sous le joug de la crainte du châtiment ; grâce à cette manifestation, au contraire, les hommes spirituels, ceux qui autrefois frappèrent à la porte avec piété et se virent ouvrir même les mystères cachés, et ceux qui maintenant cherchent sans orgueil, pour éviter que ne leur soient fermés même les mystères révélés, du fait qu’ils comprennent de façon spirituelle, se trouvent libérés par le don de la charité.

Et, parce que rien n’est plus opposé à la charité que l’envie, et que l’envie a pour père l’orgueil, le même Seigneur Jésus Christ, Dieu homme, est à la fois le signe de l’amour divin à notre égard et l’exemple de l’humilité humaine parmi nous, afin que notre forte enflure soit guérie par un antidote plus fort encore ; car c’est une grande misère qu’un homme orgueilleux, mais c’est une miséricorde plus grande qu’un Dieu humble.

Propose-toi donc cet amour comme fin à laquelle tu rapporteras tout ce que tu diras ; et, quoi que tu racontes, raconte-le de telle manière que ton auditeur en entendant croie, en croyant espère, et en espérant aime.

.BA 34,

Le Christ dans les psaumes

Dès sa conversion, Augustin s’enthousiasma pour le chant des psaumes. « Comme je prenais feu pour toi à leur contact » (Confessions IX, 4, 8). Ces psaumes, il les prie et les commente intégralement, selon un principe qui vaut pour toute l’Écriture : « Le Nouveau Testament est caché dans l’Ancien, et l’Ancien dévoilé dans le Nouveau. » Le Christ est la clef secrète de leur compréhension.

Que votre charité soit attentive.

Il faut rapporter le tout au Christ, si nous voulons saisir le véritable sens ; ne nous écartons point de la pierre angulaire, de peur que notre intelligence ne tombe en ruine ; qu’en lui se consolide tout ce qui est mobile et chancelant, qu’en lui s’affermisse tout ce qui est incertain. Quelque doute que fassent naître dans notre esprit les saintes Écritures, que l’homme ne s’éloigne pas du Christ, et s’il le découvre dans ses lectures, qu’il soit certain de les avoir comprises, et qu’il ne se persuade point qu’il les comprend, tant qu’il n’y rencontre pas le Christ, « qui est la fin de la loi pour justifier ceux qui croiront en lui » (Rm 10, 4) (in Ps 96, 2).

Que votre charité soit attentive. C’est un point des plus importants que nous ayons à étudier, non seulement pour comprendre notre psaume, mais pour en comprendre beaucoup d’autres, si vous vous attachez à cette règle. Quelquefois un psaume, et non seulement un psaume mais une prophétie quelconque, parle du Christ seulement comme chef, et quelquefois passe du chef au corps ou à l’Église, sans qu’il paraisse n’avoir changé de personne ; car la tête ne se sépare pas du corps, mais il en est parlé comme d’un seul homme… Vous le voyez donc, il y a des paroles [dans le psaume] qui se disent du chef, et d’autres qui se disent du corps. (in Ps 90 2, 1).

Dieu ne pouvait faire aux hommes un don plus excellent que de leur accorder pour chef son Verbe, par lequel il a créé toutes choses, et de les unir à lui comme ses membres, afin qu’il fût tout à la fois Fils de Dieu et fils de l’homme, un seul Dieu avec le Père, un seul homme avec les hommes ; afin qu’en adressant nos prières à Dieu, nous n’en séparions pas le Fils, et que le corps du Fils, offrant ses prières, ne soit point séparé de son chef. Ainsi notre Seigneur Jésus Christ, unique Sauveur de son corps mystique, prie pour nous, prie en nous, et reçoit nos prières. Il prie pour nous comme notre prêtre, il prie en nous comme notre chef, il reçoit nos prières comme notre Dieu. Reconnaissons donc, et que nous parlons en lui, et qu’il parle en nous. (in Ps 85, 1).

Discours sur les psaumes
Cerf, 2007.

 

Aimer le Christ, Tête et Corps

 

Dans le conflit avec les donatistes, qui ont fait schisme, ce qui est en jeu, c’est le salut. Car « la Tête et le Corps forment un même tout », si bien que se retrancher du Corps du Christ, c’est se séparer de la Tête. Conséquence : « Hors de l’Église catholique, on peut tout avoir, sauf le salut ! »

Étends la charité à travers le monde entier, si tu veux aimer le Christ, car ses membres se trouvent dans le monde entier.

Courons donc, mes frères ! Courons et aimons le Christ. Quel Christ ? Jésus Christ. Qui est-il, celui-là ? Le Verbe de Dieu. Et comment est-il venu vers des malades ? Le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous […]. Son corps, où gît-il ? Ses membres, où souffrent-ils ? Où dois-tu être pour te trouver sous la dépendance de la tête ? […]. Voici ce que disent le Christ ou le psaume, c’est-à-dire l’Esprit de Dieu : « Ton commandement est souverainement large ! » (Ps 118, 96). Et il y a quelqu’un pour tracer en Afrique les frontières de la charité ! Étends la charité à travers le monde entier, si tu veux aimer le Christ, car ses membres se trouvent dans le monde entier.

Si tu n’aimes qu’une partie, tu es séparé ; si tu es séparé, tu n’appartiens pas au corps ; si tu n’appartiens pas au corps, tu n’es pas sous la dépendance de la tête. Qu’importe que tu aies la foi, si tu outrages en même temps ! Tu adores le Christ en sa tête et tu l’outrages en son corps ! Mais lui aime son propre corps. Si, toi, tu t’es retranché du corps même, la tête, elle, ne s’est pas retranchée du corps. C’est en vain que tu m’honores, s’écrie à ton adresse la tête, de là-haut, c’est en vain que tu m’honores !

C’est comme si quelqu’un voulait te baiser au visage en même temps t’écrasait les pieds ! L’homme t’écraserait peut-être les pieds avec des souliers cloutés, tout en voulant te prendre la tête entre les mains et te donner un baiser. Au milieu de ses compliments, ne t’écrierais-tu pas : « Que fais-tu, l’homme ? Tu m’écrases les pieds ! » Tu ne dirais pas : « Tu m’écrases la tête ! » puisqu’il honorait ta tête. Mais la tête crierait plus fort pour défendre ses membres qu’on écrase, que pour elle-même, parce qu’on l’honorait de marques d’affection.
La tête ne crie-t-elle pas : « Je ne veux pas de tes démonstrations de politesse ! Cesse de m’écraser les pieds ! » Alors, toi, dis-lui, si tu peux : « Comment ? Je t’ai écrasé les pieds ? » Dis-lui, à la tête : « J’ai voulu te donner un baiser, j’ai voulu t’embrasser. » « Mais, ne vois-tu pas, insensé, que la tête que tu veux embrasser, en raison d’un certain lien qui unit toutes les parties, communique avec ce que tu écrases ! Tu m’honores en haut et tu m’écrases en bas ! »

 

Homélies sur la première épître de saint Jean,

Convaincre ou contraindre

Dans son combat pour réduire le schisme donatiste, Augustin manifeste une nette préférence pour la discussion théologique, mais devant la violence que le parti de Donat faisait régner, il s’est rallié à l’usage de la contrainte, non sans ressentir un certain malaise.

C’est par la parole qu’on devait agir, par la discussion qu’on devait combattre, par la raison qu’on devait vaincre

Cette crainte, dit-il, qui te déplaît, a été [pour une foule de cités] l’occasion de devenir catholiques par l’intermédiaire des lois promulguées par les empereurs, depuis Constantin […] jusqu’aux empereurs actuels qui pensent être tenus en toute justice de maintenir contre vous le jugement de celui que vos ancêtres ont choisi de préférence aux évêques. C’est donc ces exemples, mis sous mes yeux par mes collègues, qui m’ont fait changer de position. Primitivement, en effet, mon avis se ramenait à ceci : personne ne devait être contraint à l’unité du Christ ; c’est par la parole qu’on devait agir, par la discussion qu’on devait combattre, par la raison qu’on devait vaincre : je craignais qu’autrement nous n’eussions comme faux catholiques ceux que nous avions connus comme francs hérétiques.

Mais cette opinion, qui était mienne, devait céder, non devant des mots, mais devant des exemples. Pour commencer, on m’opposait ma propre cité qui, jadis tout entière acquise au parti de Donat, se convertit à l’unité catholique par crainte des lois impériales […] Et il en était de même pour beaucoup d’autres cités dont les noms m’étaient énumérés. Ainsi la force même des choses m’obligea à reconnaître qu’en ce domaine aussi pouvait bien se comprendre la vérité de cette phrase de l’Écriture : « Donne au sage l’occasion et il sera plus sage encore. » (Pr 9, 9).

Combien, en effet, en connaissons-nous dont on peut affirmer qu’en eux se manifestait déjà le désir d’être catholiques, bouleversés qu’ils étaient par l’évidence aveuglante de la vérité, mais que la crainte d’une violente réaction de la part des leurs poussait chaque jour à différer. Combien d’entre vous étaient retenus, non par la vérité, qui n’a jamais été votre fort, mais par la lourde chaîne d’une habitude invétérée ! […] Combien pensaient que le parti de Donat était la véritable Église pour la bonne raison que, s’y trouvant en sécurité, ils avaient d’autant moins de vivacité, de goût et d’ardeur à s’enquérir de la vérité catholique ! Combien en trouvaient l’accès interdit par les rumeurs malveillantes qui prétendaient que nous placions je ne sais quoi d’aberrant sur l’autel du Seigneur ! Et, considérant que, si l’on était chrétien, peu importait que ce fut dans l’un ou l’autre parti, combien restaient dans le parti de Donat simplement parce qu’ils y étaient nés et que personne ne les forçait à passer au catholicisme.

Lettre 93 à Vincentius,
in André Mandouze, Saint Augustin. L’aventure de la raison et de la grâce.
Et. Aug., 1968, p. 371-373.

 

La perle de l’amour

 

Augustin se fait le chantre de l’amour, signe distinctif du chrétien. « Qu’il voit s’il a la charité et qu’alors il dise : “Je suis né de Dieu.” Mais s’il ne l’a pas, il possède sans doute le caractère du sacrement qui lui a été imposé, il n’en est pas moins un déserteur » (V, 6).

C’est l’amour seul qui différencie les fils de Dieu et les fils du diable.

Si [dans cette épître] Jean paraît dire telle ou telle chose, il revient toujours à la charité et veut y rapporter tout ce qu’il aura dit [..].

En tous les cas, maintenant la chose est claire d’après ce qu’il dit : tout homme qui n’est pas juste ne vient pas de Dieu, non plus, dit-il, que celui qui n’aime pas son frère (I Jn 3, 10). Ainsi c’est l’amour seul qui différencie les fils de Dieu et les fils du diable. Qu’ils se signent tous du signe de la croix du Christ ; qu’ils répondent tous : « Amen » ; qu’ils chantent tous : « Alléluia » ; qu’ils soient tous baptisés ; qu’ils entrent dans les églises ; qu’ils s’entassent dans l’enceinte des basiliques : les fils de Dieu ne se distinguent des fils du diable que par la charité. Ceux qui ont la charité sont nés de Dieu ; ceux qui ne l’ont pas, ne sont pas nés de Dieu.

Il est grave, le jugement ainsi porté ; elle est grave la discrimination ainsi opérée. Aie tout ce que tu veux ; si cela seul tu ne l’as pas, rien ne peut te servir à quoi que ce soit. Mais si tu n’as pas le reste, possède la charité et tu auras accompli la Loi. Celui qui, en effet, aime l’autre, a accompli la Loi, dit l’Apôtre, et : la plénitude de la Loi, c’est la charité (Rm 13, 8-10). Voilà, je pense, cette perle dont le marchand que nous décrit l’Évangile était en quête : il trouva une seule perle et vendit tous ses biens pour l’acheter. Cette perle de grand prix, c’est la charité, sans laquelle tous les biens que tu possèdes ne te servent à rien ? Si tu n’as qu’elle, elle te suffit.

Maintenant tu vois avec la foi ; au jour du jugement, tu verras face à face. Si, en effet, nous aimons lorsque nous ne voyons pas, avec quel empressement accueillerons-nous Dieu lorsque nous l’aurons vu ! Mais, où donc trouver à nous y exercer ? Dans l’amour de nos frères. Tu peux me dire : « Je n’ai pas vu Dieu. » Peux-tu me dire : « Je n’ai pas vu d’homme » ? Aime ton frère. Si, en effet, tu aimes ton frère que tu vois, tu verras Dieu en même temps parce que tu vois la charité elle-même et que Dieu habite en elle.

 

Deux amours ont fait deux cités

À la suite de la chute de Rome, en 410, Augustin, obligé de défendre la foi chrétienne, met en évidence les fondements spirituels respectifs des deux cités, la cité terrestre, périssable, et la cité de Dieu, la seule qui ait les promesses de la vie éternelle.

Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste

De fait, les deux cités sont mêlées et enchevêtrées l’une dans l’autre en ce siècle, jusqu’au jour où le jugement dernier les séparera. Je vais donc, dans la mesure où la grâce divine m’y aidera, exposer ce que j’estime devoir dire sur leur origine, leur développement, la fin qui les attend. Je servirai par là la gloire de la cité de Dieu qui, comparée ainsi à l’autre, se détachera par opposition avec un plus vif éclat (CD I, 35).

Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste.
L’une se glorifie en elle-même, l’autre dans le Seigneur. L’une demande sa gloire aux hommes ; pour l’autre, Dieu témoin de sa conscience est sa plus grande gloire. L’une dans sa gloire dresse la tête ; l’autre dit à son Dieu : « Tu es ma gloire et tu élèves ma tête. » (Ps 3, 4). L’une, dans ses chefs ou dans les nations qu’elle subjugue, est dominée par la passion de dominer ; dans l’autre on se rend mutuellement service par charité, les chefs en dirigeant, les sujets en obéissant. L’une en ses maîtres, aime sa propre force ; l’autre dit à son Dieu : « Je t’aimerai, Seigneur, toi ma force » (Ps 17, 2).

Aussi, dans l’une les sages vivant selon l’homme ont recherché les biens du corps ou de l’âme ou les deux ; et ceux qui ont pu connaître Dieu ne l’ont pas glorifié comme Dieu ni ne lui ont rendu grâce, mais se sont égarés dans leurs vains raisonnements et leur coeur insensé s’est obscurci ; s’étant flattés d’être sages [c’est-à-dire s’exaltant dans leur sagesse sous l’emprise de l’orgueil], ils sont devenus fous : ils ont substitué à la gloire du Dieu incorruptible, des images représentant l’homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des serpents [car à l’adoration de telles idoles, ils ont conduit les peuples ou les y ont suivi] ; et ils ont décerné le culte et le service à la créature plutôt qu’au Créateur qui est béni dans les siècles (Rm 1, 21-24).

Dans l’autre au contraire, il n’y a qu’une sagesse, la piété qui rend au vrai Dieu le culte qui lui est dû, et qui attend pour récompense en la société des saints, hommes et anges, que Dieu soit tout en tous (Rm 1, 25).

Où est ton Dieu ?

Dans sa quête de Dieu, Augustin marque toujours trois degrés : il interroge d’abord le monde extérieur, sensible, puis l’intériorité spirituelle (les « vastes palais de la mémoire »), d’où il s’élance vers ce qu’il y a au-dessus d’elle. Ce commentaire reflète l’expérience d’Ostie (Confessions IX, 10, 23).

J’ai médité ces choses et répandu mon âme au-dessus de moi. » (Ps 41, 5)

À force d’entendre chaque jour : « Où est ton Dieu ? » et de me nourrir chaque jour de mes larmes j’ai médité jour et nuit cette parole : « Où est ton Dieu ? » et à mon tour j’ai cherché mon Dieu, afin d’essayer si je ne pourrais point seulement croire, mais encore voir quelque chose. Je vois en effet les œuvres de Dieu, et non le Dieu qui les a faites […] Je considérerai la terre ; mais la terre a été faite. J’y trouve sans doute une beauté admirable ; mais elle a un auteur […] Tout cela est admirable, tout cela digne d’éloges, tout cela nous ravit […] J’admire tout cela, je le chante, mais j’ai toujours soif de celui qui a fait tout cela. Je rentre donc en moi-même, et je me demande ce que je suis, moi qui veux approfondir tout cela : je trouve que j’ai une âme et un corps ; un corps que je dirige, une âme qui me conduit […]

Mais Dieu est-il donc quelque chose de semblable à notre âme ? Dieu sans doute ne peut être vu que de l’esprit, mais non à la manière de l’esprit. Car cette âme cherche quelque chose qui est Dieu, et dont on ne puisse lui dire insolemment : « Où est ton Dieu ? » Elle cherche une vérité immuable, une substance indéfectible. Or, telle n’est pas notre âme […]

Cherchant donc mon Dieu dans les choses visibles et corporelles, et ne le trouvant point, cherchant encore en moi sa substance, comme s’il était de même nature que moi, et ne l’y trouvant pas non plus, je sens que mon Dieu est supérieur à mon âme. Donc afin de l’atteindre : « J’ai médité ces choses et répandu mon âme au-dessus de moi. » (Ps 41, 5). Quand mon esprit pourra-t-il atteindre ce que l’on doit chercher dans les régions supérieures, s’il ne se répandait au-dessus de lui-même ? À demeurer en lui-même, il ne verrait que lui ; et en se voyant, il ne verrait point Dieu. Que mes insulteurs me disent maintenant : « Où est ton Dieu ? », oui qu’ils le disent : pour moi, tant que je ne verrai point, tant que je suis éloigné, jeme nourris nuit et jour de mes larmes. Qu’ils me disent encore : « Où est-il ton Dieu ? » ; je cherche mon Dieu dans tous les corps, soit terrestres, soit célestes, et ne le trouve point ; je le cherche dans la substance de mon âme, et ne le trouve point.

Et toutefois, j’ai résolu de chercher mon Dieu, et de comprendre par les créatures visibles les beautés invisibles de Dieu ; et « j’ai répandu mon âme au-dessus de moi » ; il ne me reste plus rien à atteindre, si ce n’est mon Dieu ; c’est là, c’est au-dessus de mon âme qu’est la demeure de mon Dieu ; c’est là qu’il habite, c’est de là qu’il me regarde, de là qu’il m’a créé, de là qu’il me dirige, de là qu’il me conseille, de là qu’il me stimule, de là qu’il m’appelle, de là qu’il me redresse, de là qu’il me conduit, de là qu’il me fait aboutir.

Discours sur les psaumes : Ps 41, 7-8
Cerf, 2007

 

Revenez à votre cœur !

Au début des Confessions, Augustin écrit : « Notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en toi ! » C’est dans le cœur de l’homme que le Christ, venu ici-bas, se donne à rencontrer.

Soyez stables avec lui et vous serez stables,
reposez-vous en lui et vous serez en repos

Si te plaisent les corps, à Dieu fais-en louange,
et sur leur Artisan retourne ton amour,
pour qu’en ce qui te plaît tu ne déplaises pas.
Si te plaisent les âmes, en Dieu qu’elles soient aimées,
parce qu’elles aussi sont sujettes à changer,
et que, fixées en lui, elles deviennent stables :
autrement, elles s’en iraient et périraient.
En lui donc qu’elles soient aimées !
Emporte vers lui avec toi celles que tu peux et dis-leur :
celui-ci, aimons-le : c’est lui qui fit ces choses, et il n’est pas loin.
Car il ne les fit pas pour s’en aller ensuite, mais issues de lui, elles sont en lui.
Et voici : où est-il ? où la vérité a-t-elle de la saveur ?
Il est dans l’intimité du cœur, mais leur cœur s’est égaré loin de lui.
Revenez, prévaricateurs, à votre cœur
et attachez-vous à celui qui vous a faits.
Soyez stables avec lui et vous serez stables,
reposez-vous en lui et vous serez en repos […].

Le repos n’est pas où vous le cherchez.
Cherchez ce que vous cherchez,
mais cela n’est pas où vous cherchez !
Vous cherchez la vie heureuse dans la région de la mort.
Elle n’est pas là. Comment y aurait-il vie heureuse
où il n’y a même pas de vie ?
Et il est descendu ici-bas, lui, notre vie,
il a emporté notre mort,
 

il l’a tuée de l’abondance de sa vie,
il a tonné en criant que nous retournions d’ici vers lui,
au lieu secret d’où il s’avança vers nous,
d’abord dans le sein même d’une vierge,
où l’épousa la créature humaine, chair mortelle,
pour n’être pas toujours mortelle. […]

Il est parti loin de nos yeux afin que nous,
nous revenions à notre cœur et l’y trouvions.
Oui, il est reparti, et voilà qu’il est ici.
Il n’a pas voulu être longtemps avec nous,
et il ne nous a pas laissé, car, s’il est reparti,
c’est vers un lieu d’où jamais il n’est parti […].

Confessions IV, 12, 18-19. BA 13, p. 439-441.

 

À l’écoute du Maître intérieur

À l’extérieur, Dieu avertit, c’est à l’intérieur qu’il instruit. Augustin écrit à la jeune Florentine : « Tiens pour absolument certain que même quand tu pourras apprendre quelque chose par mon intermédiaire et d’une manière salutaire, ton Maître véritable sera toujours le Maître intérieur de l’homme intérieur. » (Lettre 266).

Il est donc à l’intérieur, le maître qui enseigne ; c’est le Christ qui enseigne

Car vous voyez là, mes frères, un grand mystère. Le son de nos paroles frappe les oreilles ; le maître est à l’intérieur. Ne croyez pas qu’un homme puisse apprendre quelque chose d’un autre homme. Nous pouvons vous avertir en faisant du vacarme avec notre voix ; s’il n’y a pas à l’intérieur quelqu’un pour vous instruire, c’est en vain que nous faisons du bruit.

Alors, frères, vous voulez vraiment savoir ? N’avez-vous pas tous entendu ce sermon ? Combien sortiront d’ici sans avoir rien appris ?
En ce qui me concerne, je me suis adressé à tous, mais ceux à qui cette onction ne parle pas à l’intérieur, ceux que l’Esprit Saint n’instruit pas de l’intérieur, ils reviennent chez eux sans avoir rien appris. L’enseignement de l’extérieur, c’est en quelque sorte une aide ou des avertissements ; il a sa chaire dans le ciel celui qui instruit les cœurs. C’est pourquoi il dit lui-même dans l’Évangile : « Ne vous faites pas appeler maître sur la terre. Un seul est votre maître, le Christ » (Mt 23, 8.10).

Qu’il vous parle donc lui-même à l’intérieur, puisqu’aucun homme ne s’y trouve, car même si quelqu’un se trouve à ton côté, il n’y a personne dans ton cœur ? Que dis-je ! Que ton cœur  ne soit pas vide de toute Présence ! Que le Christ soit dans ton cœur ! Que son onction soit dans ton cœur, afin que ce cœur  altéré ne soit pas dans la solitude et privé des sources où il peut se désaltérer.

Il est donc à l’intérieur, le maître qui enseigne ; c’est le Christ qui enseigne ; c’est son inspiration qui enseigne. Là où il n’y a ni son inspiration ni son onction, nous faisons retentir en vain nos paroles à l’extérieur. Telles sont ces paroles, frères, les paroles que nous faisons retentir à l’extérieur ; elles sont comme les soins du cultivateur pour un arbre. L’homme travaille à l’extérieur : il donne de l’eau et apporte tout son zèle à la culture. Quels que soient les soins qu’il donne à l’extérieur, est-ce lui qui forme les fruits ? Est-ce lui qui revêt la nudité des branches avec l’ombre des feuilles ? Accomplit-il quelque chose de tel à l’intérieur ?

 

Que toujours je te cherche !

Au terme d’un patient exercice de l’esprit pour entrer dans l’intelligence de la foi au Dieu Trinité, Augustin a conscience d’être loin encore du face-à-face auquel son cœur aspire. Ce qui nous guette, c’est de renoncer à chercher par lassitude.

Délivre-moi, Seigneur, de l’abondance de paroles dont je souffre à l’intérieur de mon âme

Dirigeant mes efforts toujours d’après cette règle de foi, autant que je l’ai pu, autant que tu m’as donné de le pouvoir, je t’ai cherché ; j’ai désiré voir par l’intelligence ce que je croyais ; j’ai beaucoup étudié et beaucoup peiné. Seigneur mon Dieu, mon unique espérance, exauce-moi de peur que, par lassitude, je ne veuille plus te chercher, mais fais que toujours je cherche ardemment ta face (Ps 104, 4). Ô toi, donne-moi la force de te chercher, toi qui m’as fait te trouver et qui m’as donné l’espoir de te trouver de plus en plus. Devant toi est ma force et ma faiblesse : garde ma force, guéris ma faiblesse. Devant toi est ma science et mon ignorance : là où tu m’as ouvert, accueille-moi quand je veux entrer ; là où tu m’as fermé, ouvre-moi quand je viens frapper. Que ce soit de toi que je me souvienne, toi que je comprenne, toi que j’aime ! Augmente en moi ces trois dons, jusqu’à ce que tu m’aies reformé tout entier […].

Délivre-moi, Seigneur, de l’abondance de paroles dont je souffre à l’intérieur de mon âme, qui n’est que misère devant ton regard, mais qui se réfugie dans ta miséricorde. Car ma pensée ne se tait point, lors même que ma bouche se tait. Si du moins je ne pensais qu’à ce qui t’agrée, je ne te demanderais pas de me délivrer de cette abondance de paroles.
Mais nombreuses sont mes pensées, telles que tu les connais, pensées d’homme, car elles sont vaines. Donne-moi de n’y pas consentir et, lors même que j’y trouve quelque attrait, de les désavouer néanmoins et de ne pas m’y appesantir en une sorte de sommeil. Qu’elles ne prennent jamais sur moi assez d’empire pour être à la source d’une part de mes activités ; mais que mes jugements du moins soient à l’abri de ces pensées, ma conscience à l’abri, sous ta sauvegarde […].

Quand nous t’aurons atteint, cesserons ces paroleque nous multiplions sans t’atteindre : tu demeureras seul tout en tous (I Co 15, 28) : nous ne dirons sans fin qu’un seul mot, te louant d’un seul mouvement et ne faisant nous aussi qu’un seul tout en toi, Seigneur, Dieu seul et unique, Dieu Trinité, tout ce que j’ai dit dans ces livres et qui me vient de toi, que les tiens le reconnaissent ; et si quelque chose vient de moi, toi et les tiens, pardonnez-le moi. Amen.

 

La charte de la paix

Parmi les pages les plus célèbres de La Cité de Dieu, il y a ces dix définitions de la paix : cinq pour la paix dans l’être individuel ; cinq pour l’aspect social. Une définition très générale couronne l’exposé : « La paix de toutes choses, c’est la tranquillité de l’ordre. »

Quiconque observe quelque peu les choses humaines et notre commune nature le reconnaîtra avec moi : de même que tous désirent la joie, il n’est personne qui n’aime la paix. Puisque même ceux-là qui veulent la guerre ne veulent rien d’autre assurément que la victoire, c’est donc à une paix glorieuse qu’ils aspirent à parvenir en faisant la guerre. Qu’est-ce que vaincre, en effet, sinon abattre toute résistance ? Cette œuvre accomplie, ce sera la paix. C’est donc en vue de la paix que se font les guerres, et cela même par ceux qui s’appliquent à l’exercice des vertus guerrières dans le commandement et le combat. D’où il est clair que la paix est le but recherché par la guerre, car tout homme cherche la paix même en faisant la guerre, et nul ne cherche la guerre en faisant la paix.

 

La Cité de Dieu XIX, 12.

La paix de la maison,
c’est la concorde bien ordonnée de ses habitants
dans le commandement et l’obéissance.

La paix du corps,
c’est l’agencement harmonieux de ses parties.
La paix de l’âme sans raison,
c’est le repos bien réglé de ses appétits.
La paix de l’âme raisonnable,
c’est l’accord bien ordonné de la pensée et de l’action.
La paix de l’âme et du corps,
c’est la vie et la santé bien ordonnées de l’être animé.
La paix de l’homme mortel avec Dieu,
c’est l’obéissance bien ordonnée dans la foi sous la loi éternelle.
La paix des hommes, c’est leur concorde bien ordonnée.
La paix de la maison,
c’est la concorde bien ordonnée de ses habitants
dans le commandement et l’obéissance.
La paix de la cité, c’est la concorde bien ordonnée des citoyens
dans le commandement et l’obéissance.
La paix de la cité céleste, c’est la communauté parfaitement ordonnée
et parfaitement harmonieuse dans la jouissance de Dieu
et dans la jouissance mutuelle en Dieu.
La paix de toutes choses, c’est la tranquillité de l’ordre.
L’ordre, c’est la disposition des êtres égaux et inégaux,
désignant à chacun la place qui lui convient.

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