EGLISE CATHOLIQUE, ROGER ETCHEGARAY (1922-2019)

Cardinal Roger Etchegaray (1922-2019)

Mort du cardinal Roger Etchegaray, le Basque universel

Cardinal Roger Etchegaray (France)

Le diocèse de Bayonne a annoncé mercredi 4 septembre le décès du cardinal français, à 96 ans. Il alliait à des qualités de discrétion un goût pour les marges, pour les « frontières », que Jean-Paul II sut utiliser pour en faire son émissaire sur tous les points de fracture du monde.

Toujours attentif à l’Église de France, il plaidait pour un catholicisme ouvert, conciliaire.

Le cœur, dont il parlait en conclusion de ses mémoires (1), s’est donc arrêté. Ce cœur d’homme qui battait, disait-il, au rythme du monde. Et au rythme de Dieu, sans que, jamais, il ait séparé les deux. Le cardinal ­Roger Etchegaray, à 96 ans, vient de quitter cette terre pour rejoindre la Jérusalem céleste, sa « ligne d’arrivée ».

Ce grand serviteur de l’Église, qui avait pris avec humour le vieillard Syméon de l’Évangile comme saint de ses vieux jours, n’aurait sans doute pas renié la phrase de ce dernier, dans l’Évangile « Maintenant, ô Maître, tu peux laisser ton serviteur s’en aller dans la paix, selon ta parole », tant on sentait, ces dernières semaines, et malgré la fatigue de plus en plus présente, combien il se réjouissait de voir sur le trône de Pierre un homme comme François, pape selon son cœur, dont il avait souhaité l’élection.

Ces derniers temps, même contraint à ne presque plus sortir, il étonnait ses visiteurs sur sa capacité à lever la tête, à l’évocation d’une situation, d’un problème, et surtout de personnes, connues de lui. Son œil bleu retrouvait alors son éclat, et son grand sourire barrait le visage fatigué.

 

Justice et Paix et Cor unum

Depuis plus de trente ans qu’il résidait à Rome, où Jean-Paul II l’avait appelé en 1984 pour lui confier deux Conseils pontificaux (Justice et Paix, Cor unum), Roger Etchegaray ne s’est jamais lassé des hommes, de l’Homme.

« L’Église n’est pas qu’à Rome », ­disait-il lorsque des visiteurs évoquaient certains aspects du microcosme romain : « L’Église est partout », répétait-il avec son grand sourire, montrant du geste le splendide panorama qui s’ouvrait de sa terrasse, au dernier étage du palais Saint-Calixte, dans le quartier du Trastevere. L’Église, dans son universalité, qu’il a servie jusqu’au dernier jour, avec fidélité, malgré les zones d’ombre : « Le chrétien se sent mal à l’aise dans son Église tant qu’il ne cherche pas à se mettre à la mesure d’une Église sans mesure: il nous faut aimer l’Église comme elle est », avait-il écrit (2). Parfois, à la fin d’une conversation, il demandait abruptement : « Vous l’aimez, cette Église, n’est-ce pas? »

Expert officiel de Vatican II

Aimer l’Église. Depuis son enfance basque à Espelette (« capitale du piment », vous apprenait-il fièrement), et depuis son ordination, vécue avec pour devise cette phrase du père Chevrier : « C’est le beau temps pour être prêtre! ». Beau temps, dans la période bouillonnante pré et post-conciliaire, qu’il vécut comme secrétaire de l’évêque de Bayonne, puis au secrétariat de l’épiscopat à Paris : comme Benoît XVI, comme aussi Jean-Paul II, Roger Etchegaray est de cette génération marquée du sceau de Vatican II, auquel il participa comme expert officiel.

Il aimait en raconter les rencontres : celle, déterminante pour lui, de Dom Helder Camara ; celle, aussi, d’un certain évêque polonais, Karol Wojtyla. L’Église du cardinal est l’Église issue du Concile, « tout » le concile, avec ses générosités et sans doute ses excès. L’ancien collaborateur de Jean-Paul II avait parfois souffert de voir remis en cause certains acquis du concile, mais sans jamais prendre une seule position publique qui puisse gêner les papes sur ce sujet.

« Ecclesia semper reformanda »

Car Roger Etchegaray, contrairement par exemple au cardinal italien Carlo Maria Martini auquel on le comparait souvent, n’était pas homme à proposer des réformes pour l’Église ou à s’engager sur des débats précis. Certains lui reprochaient ce silence. Manque de courage ? La remarque, une fois, l’avait particulièrement énervée, chose rare. Le prélat avait alors montré, accroché au mur de son séjour, un drôle de diplôme de « bravoure » décernée par des journalistes après un voyage particulièrement périlleux : « Et je manquerais de courage! »

Simplement, là n’était pas sa manière de servir : « L’Église a plus besoin d’être aimée que réformée », confiait-il un jour à La Croix, proche en cela du pape François : « Ma sensibilité humaine et pastorale m’a conduit très souvent à rencontrer des frères et des sœurs qui ont du mal à vivre dans l’Église ou campent hors de ses murs. Nourri dans le sérail, j’éprouve plus que d’autres la vérité de l’adage “Ecclesia semper reformanda” (“L’Église est en permanence à réformer”). Je puis dire que c’est constamment que j’y travaille, à ma manière discrète, c’est vrai, mais avec obstination. »

 

La présidence du comité pour le Grand Jubilé

Une obstination dont il fit preuve, à la tête de Justice et Paix, pour promouvoir les grandes encycliques sociales de Jean-Paul II. À la présidence, ensuite, du comité pour le Grand Jubilé : dans ce serviteur fidèle, Jean-Paul II avait un homme prêt à appliquer son programme pour l’an 2000, y compris des options, comme la grande repentance ou la rencontre interreligieuse, qui, savait-il, provoqueraient des grincements au sein de la Curie.

Dans un milieu romain enclin à la médisance et au commérage, on n’aurait jamais pu prendre ce cardinal en défaut. Taiseux, le Basque préférait ponctuer d’un silence ce qu’il désapprouvait. Des qualités de discrétion, alliée à ce goût pour les marges, que Jean-Paul II sut parfaitement utiliser pour en faire son émissaire sur tous les points de fracture du monde.

 

Serrer la main de Saddam Hussein

Globe-trotter infatigable d’un pape lui-même grand voyageur, le cardinal français est allé partout, démêlant les situations, préparant les voyages de Jean-Paul II, avec cette capacité à passer des ors d’un palais présidentiel de dictateur d’Amérique du Sud à la poussière des pistes du Rwanda, et au sang des guerres et des combats.

Peut-on en même temps serrer la main d’un dictateur comme Saddam Hussein comme  et embrasser un enfant blessé par la guerre ? Il faisait mine de ne pas entendre la question. Il y avait chez cet homme une part de mystère, recouverte par le silence de secrets qu’il ne s’estimait pas en droit de révéler… « J’ai appris, confie-t-il encore, à ne pas juger trop vite certaines personnes enchevêtrées dans des situations inextricables, souvent contre leur gré, et obnubilées par la hantise de sauver le peu qui puisse être sauvé de la liberté d’un homme ou d’un croyant » (1).

L’enfant d’Espelette

Ce cardinal était un solitaire qui aimait les hommes, au-delà des masques et des apparences. De ce point de vue, Marseille, dont il fut l’archevêque durant quatorze ans, de 1970 à 1984, est une bonne école. Le Basque timide apprit à apprécier cette ville bigarrée, où se mêlent toutes les religions. « C’est l’univers entier qui est repêché ici, non pas en miniature dans une bouteille, mais bien vivant et frétillant avec ses couleurs et ses odeurs des cinq continents », écrivait-il (2).

Dans la cité phocéenne, l’enfant d’Espelette prépara les voyages au long cours qu’il allait faire toute sa vie. Avec deux grandes passions qu’il conservera jusqu’au bout, alors que, depuis 2000, il était officiellement retraité : la Chine complexe et la Russie orthodoxe. Sur ce dernier point, il n’a pas ménagé sa personne. Si le pape François a pu rencontrer le patriarche de Moscou, l’amitié patiemment cultivée par Mgr Etchegaray aura posé les jalons.

Plaque tournante de l’Église universelle

L’âge venant, Roger Etchegaray avait dû limiter sa « fringale de voyages », mais son appartement romain restait une plaque tournante de l’Église universelle, tout comme chacun des objets rangés sur ses étagères lui rappelait un périple ou une rencontre. Les anciens amis de Marseille comme les Chinois de l’Église officielle ou souterraine, trouvaient à chaque fois une place dans son agenda.

Jusqu’au bout, ce cardinal est resté au milieu du monde. « Quand on est chrétien, confiait-il un jour, on n’est jamais seul: passez donc me voir! » Pourquoi le cacher ? Ce soir, même en sachant que le cardinal Etchegaray a rejoint une autre communion, celle de tous les saints en humanité, on a pourtant du mal à ne pas se sentir un peu plus seul.

(1) J’ai senti battre le cœur du monde, conversations avec Bernard Lecomte (Fayard, 456 p., 22 €) – Lire La Croix du 3-4 novembre 2007.

(2) Dans J’avance comme un âne (Fayard – récemment réédité).

 

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/Le-deces-Roger-Etchegaray-Basque-universel-2019-09-04-1201045342

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