JEAN CHRYSOSTOME (saint ; ? - 407 ap. J.-C.), SAINTETE, SAINTS

Saint Jean Chrysostome (? – 407 ap. J-C.)

 

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Saint Jean Chrysostome
Evêque et docteur de l’Eglise

 

La jeunesse de saint Jean Chrysostome

Entre 344 et 350[1], à l’époque où l’Eglise reçut de la munificence de Dieu Ambroise, Jérôme et Augustin, naquit à Antioche de Syrie[2] un enfant dont la renommée égalerait leur gloire. Derrière lui, nul passé. Il serait de ceux qui n’ont, dit La Bruyère, ni aïeuls ni descendants : ils composent seuls toute leur race. Le long des siècles, la postérité continuera de l’appeler Chrysostome, la bouche d’or.

Son père, Secundus, brillant officier romain[3], entrevit à peine ses premiers sourires. Avec une petite soeur qui décèderait bientôt, il le laissa, par sa mort, à la responsabilité d’une mère grecque de vingt ans. Je ne trouve pas de parole, avouera Anthuse à son fils, pour décrire la violence de l’orage qui fond sur une jeune femme récemment sortie de la maison paternelle, quand un inexorable deuil l’accable, à l’improviste, de soucis qui dépassent son âge et son sexe. Il lui faut corriger la paresse des domestiques, faire attention à leur méchanceté, repousser les pièges tendus par la famille, supporter avec courage les avanies des percepteurs et leurs exigences en fait de rentrées d’impôts. Et quel poids plus lourd encore d’élever un garçon, tant pour le coût de ses études que pour la surveillance de sa conduite ! Rien ne m’inclina cependant à introduire un autre époux sous le toit de ton père. Les circonstances aggravaient sa mission.

Fière de son prestige de capitale d’Orient, car le légat impérial y résidait ; toujours ensoleillée, au bord de ses quatre rivières et sur le flanc de son coteau[4] ; ceinturée de faubourgs, dont le célèbre Daphné[5] ; opulente en statues et monuments, fresques et collections d’art ; gardienne des ruines majestueuses des temples de Jupiter, Junon et Apollon ; parée d’avenues, parmi lesquelles une enfilade de portiques qui se déployaient parallèlement à l’Oronte, sur un parcours de sept kilomètres, Antioche comptait alors plus de deux cent mille habitants, pêle-mêle, Romains, Grecs, Perses, Arméniens, Arabes et Juifs, riches et pauvres à l’extrême, tous volontiers turbulents. Mais elle était si abondamment éclairée que les fauteurs de désordre et les amateurs de frasques nocturnes étaient repérés aussitôt et, fussent-ils princes ou dignitaires, guéris de récidive.

Cette grande cité lettrée, voluptueuse et non moins commerçante, se considérait d’autant mieux l’égal d’Alexandrie et de Constantinople, sinon de Rome, que les empereurs, plus attentifs, en ses murs, aux frontières inquiétantes de la Perse, aimaient son séjour, la comblaient de faveur.

C’est à Antioche que naquit la première communauté chrétienne issue du paganisme, celle pour qui fut forgé le nom de Chrétiens, et d’où partirent Paul et Barnabé, Marc et Luc. Saint Pierre, avant de partir à Rome, avait occupé le siège d’Antioche.

Saint Jean Chrysostome appellera, dans un de ses sermons, l’Eglise d’Antioche : Mère de toutes les églises. L’évêque d’Antioche, depuis 325, avait la préséance sur ses quelques cent cinquante collègues de l’éparchie d’Orient[6] dont il présidait chaque année, à la mi-octobre, la réunion.

Que fut, dans ce cadre, la formation scolaire de Chrysostome ? Se souvenait-il encore du tourment de ses classes, lorsqu’il décrivit dans un sermon le maître rogue, minutieux, fatigant par d’incessantes questions et maniant si brutalement la férule et le martinet que les élèves s’empressaient de fuir, effarouchés et meurtris, sans avoir rien appris ni retenu que la dissimulation ?

Sa mère se réserva son éducation religieuse. Mais, quoique citée parmi les plus grandes chrétiennes qui honorèrent cette époque, elle attendit pour le faire baptiser. Car l’usage retardait la cérémonie à la maturité, à la vieillesse, même aux approches de la mort. Le prétexte d’une préparation sérieuse, la crainte de l’apostasie en temps de persécution, coloraient souvent un calcul moins surnaturel : on escomptait que, avec la grâce de l’onction baptismale, qui efface les fautes et supprime leur pénalité, le bonheur éternel succéderait ainsi sans intervalle aux délices de la terre.

L’Eglise réprouvait la pratique de ce baptême intéressé, de la dernière heure, capable de procurer la gloire céleste en dehors de tout mérite.

Jean venait d’atteindre sa dix-septième année quand le nouvel empereur, Julien[7], secoua rudement la souriante mollesse de l’Eglise d’Antioche où l’on pratiquait un arianisme modéré sans vouloir aller jusqu’au schisme.

Euzoius, l’évêque en place, un arien radical, avait succédé à Mélèce déposé en 361 pour être trop orthodoxe, tandis qu’exerçait aussi Paulin, arien modéré ; Julien, pour mieux diviser les Chrétiens qui représentaient plus de la moitié des habitants de la ville, permit à tous les évêques de résider à Antioche : l’Eglise d’Antioche, déjà fort divisée, éclata en trois ou quatre églises (arienne radicale, arienne modérée, orthodoxe radicale, orthodoxe modérée).  Ce bel esprit de Julien se targuait d’abattre en se jouant le christianisme par ses sarcasmes. Il lança maints pamphlets contre le Sauveur, interdit l’enseignement aux chrétiens, les surchargea d’impôts, les chassa des fonctions publiques et les priva d’avancement dans l’armée.

Mais, pas plus que son persiflage cavalier, ne triompha sa tyrannie. Jean garda seulement l’horreur d’avoir vu massacrer de vertueux personnages qui préférèrent le martyre à l’abjuration.

L’avènement de Valentinien pacifia la province et permit aux lettres et aux arts de reprendre leur vogue. Jean fréquenta l’école du philosophe Andragathius. Entre les rhéteurs et les philosophes réputés primait Libanius, plus habile phraseur qu’homme de savoir et de goût. Il avait collaboré aux libelles impies de Julien l’Apostat, et c’était, selon Chrysostome, le plus superstitieux des païens. Anthuse n’osa toutefois détourner son fils de ses cours, tant la louange, à la ronde, illustrait sa chaire. N’entendait-elle pas les bateliers, en ramant, les ouvriers, à leur travail, scander leur effort au rythme harmonieux d’un de ses exordes ?

Libanius, qui discerna vite le talent de son élève, ne put lui insuffler son admiration poétique du paganisme ; mais sa luxuriance de couleurs et d’images envoûta le jeune auditeur et prolongera sa fascination. Chrysostome aura beau refuser à la littérature la touchante fidélité de saint Basile et de saint Grégoire de Nanzianze, et ne voir dédaigneusement en elle qu’une fumée d’orgueil ; il aura beau raconter avec facétie de menues anecdotes de la vie de Socrate, d’Aristote et de Diogène, ou bracarder telle de leurs sentences, son éloquence gardera l’empreinte des souvenirs classiques. Platon traversera ses homélies, les amplifications fastueuses ou le cliquetis verbal de Libanius résonneront parfois en ses périodes.

A vingt ans, distingué, ardent et subtil, Jean s’inscrivit au barreau comme, en leurs cités respectives, saint Ambroise, saint Paulin et Sulpice Sévère. Mais, après des débuts prometteurs, sans tendresse pour les avocats et les juges, il s’éloigna d’un milieu qui ne lui avait révélé que petites chicanes et grandes injustices.

Anthuse le mit en relation avec l’évêque d’Antioche, Mélèce, prélat de haute vertu, glorifié par l’exil, et si bon que saint Basile lui écrivait : Quand je reçois une de vos lettres, je l’aime d’abord à proportion du nombre de ses lignes, et mon bonheur s’accroît durant toute la lecture.

Cet homme dont le regard prêchait, gagna la confiance de Jean. Secondé par Flavien, futur évêque d’Antioche, et Diodore, le futur évêque de Tarse, il lui expliqua les saints Livres et le prépara au baptême.

Jean fut baptisé dans la nuit de Pâques 368, puis continua d’étudier les saintes Ecritures sous Diodore et après qu’il eut accédé au lectorat (371), Mélèce se l’attacha pour secrétaire.

Brève collaboration, car le frère de Valentinien, Valens, avait hérité Antioche, et cet Arien fanatique reprit avec fougue la persécution. Mélèce fut banni, sans que la séparation ni le temps affaiblissent la vénération de ses diocésains. L’astuce et la violence sévirent. De louches individus dénoncèrent un prétendu complot de maléfices contre Valens. On décapita, brûla ; des familles périrent ; Antioche, terrorisée, ruissela de sang.

Jean faillit être victime. Comme je me promenais, avec un ami, en ces jardins amènes qui bordent l’Oronte, il aperçut, glissant au fil de l’eau, un livre dont il s’empara. C’était un formulaire de philtres inachevé, qu’un rédacteur, poursuivi, avait lancé dans le fleuve. Je contestai en riant la propriété du butin, et, pendant notre dispute, un soldat nous rejoignit. Mon compagnon put à peine dissimuler le volume. Qui eût admis notre bonne foi lorsque nous aurions allégué le hasard ?

Cette angoisse décida le jeune clerc à la vie solitaire et ascétique. Sa conscience, ennoblie par le désir de Dieu, lui signalait le clinquant des espérances mondaines. Sous les palmeraies du désert ou dans une grotte de quelque roche escarpée, il disciplinerait la sève de ses passions. L’amour maternel d’Anthuse protesta. Me prenant par la main, elle me conduisit à sa chambre, me fit asseoir près du lit où elle m’avait mis au monde, pleura et m’attendrit plus encore par ses plaintes :  » Ne me rends pas veuve une seconde fois ; ne ranime pas ma douleur assoupie. Quand tu m’auras prochainement, dans le tombeau, réunie à ton père, rien ne t’empêchera d’entreprendre de longs voyages. Mais, de grâce, mon enfant, supporte la présence de ta mère ; ne t’ennuie pas de vivre avec moi. « 

Elle sut avec souplesse consolider sa victoire. Ménageant à son fils, dans sa maison, une impression d’isolement, elle feignit d’ignorer ses veilles et ses jeûnes.

Non qu’il eût à expier quelque défaillance. Un examen rigoureux de sa jeunesse lui dévoilera seulement l’attrait du théâtre. Il pourra écrire sur la virginité en familier de la vertu. Sa répulsion du vice l’invitera même aux exagérations, quand l’éloge de la continence lui fera réduire la condition du mariage à une émulation d’antipathie et de querelles, et avancer avec candeur ce paradoxe contraire à l’humanité et à l’Evangile : Puisque l’union conjugale ôte la libre disposition de soi-même, qui ne regimberait devant cette loi tyrannique ?

Quand sa mère fut morte, Jean se retira dans le désert, loin de la ville, du forum et de leur tumulte, pour se mettre pendant quatre ans à l’école d’un vieux moine, puis, pendant deux ans, il se retira en solitaire dans une caverne (372-378). La santé fort altérée par le jeûne, l’abstinence perpétuelle et des mortifications trop fortes, Jean dut quitter le désert et la vie pénitentielle pour retourner à Antioche.

De retour à Antioche, fut ordonné diacre par Mélèce (381) qui allait partir au concile de Constantinople, et servit dès lors dans ce ministère jusqu’à ce que Flavien, successeur de Mélèce, l’ordonnât prêtre, apparemment  vers la fin de 385 ou au tout début du carême de 386 qu’il prêcha.

Presque tous les traités que l’on a de lui datent de son époque diaconale[8]. Prêtre, Jean Chrysostome fut surtout chargé de prédication et la plupart de ses homélies datent de cette époque[9].

 

[1] On place la naissance de saint Jean Chrysostome assez probablement en 349.

[2] Il s’agit bien d’Antioche de Syrie, actuellement Antakya en Turquie, ville fondée par Séleucus I° Nikator (311 + 281), compagnon d’Alexandre le Grand et fondateur de la dynastie des Séleucides dont le royaume s’étendait sur l’Asie Mineure, la Mésopotamie, l’Iran, la Haute Asie et les confins de l’Indus, en l’honneur de son père Antiochus (22 mai 300 avant Jésus-Christ). Après avoir été la résidence royale des Séleucides, Antioche est devenue la capitale de la province romaine de Syrie. Antioche sur l’Oronte n’est pas à confondre avec Antioche de Pisidie, actuellement Yalvaç en Turquie, dans la province romaine de Galatie, fondée par Séleucus I° (vers 280 avant Jésus-Christ). Existaient encore : Antioche, aujourd’hui Tcherkeskeuï et Antioche d’Isaurie ou Antioche la Petite.

[3] Magister militum : commandant militaire de la préfecture d’Orient.

[4] pentes septentrionales du mont Silpios.

[5] Daphné, lieu enchanteur à deux heures de la ville, célèbre par le temple et le culte d’Apollon, le sanctuaire des Nymphes, la fontaine et le bois de cyprès séculaires qu’un ancien édit défendait d’ébrancher.

[6] Le concile de Nicée (325) fixe quatre grandes éparchies qui correspondaient aux quatre diocèses civils de l’empire oriental : Antioche pour l’Orient, Césarée pour le Pont, Ephèse pour l’Asie et Héraclée pour la Thrace.

[7] Julien l’Apostat, Flavius Claudius, Julianus : empereur romain de la seconde dynastie des Flaviens, petit-fils de Constance Chlore et de Théodora, neveu de Constantin (empereur de 311 à 337) et cousin de Constance II (empereur de 337 à 361).  Né à Constantinople (332), il perdit sa mère quelques mois après sa naissance et le reste de sa famille, à l’exception de son demi-frère Gallus fut assassinée après la mort de Constantin. Exilé avec Gallus dans la forteresse Marcellum (Cappadoce), il y perdit la foi chrétienne et s’enthousiasma pour l’antique paganisme. Libéré en 351, il est de nouveau emprisonné (à Milan) après l’exécution de Gallus (354). Chargé de missions militaires qu’il accomplit avec succés (victoire de Strasbourg en 357 et rétablissement de l’administration romaine en Gaule), il est proclamé empereur par l’armée, à Paris (360) contre Constance II dont la mort (361) évite la guerre civile. Pour affaiblir l’Eglise, il use de toutes sortes de moyens comme de rappeler sur leur siège les évêques ariens exilés, de supprimer les privilèges financier et administratifs, d’interdire l’enseignement aux Chrétiens et de les chasser des postes importants ; il rétablit le clergé et le culte païens traditionnels, favorise les cultes locaux et nationaux et montre beaucoup d’indulgence envers les Juifs auxquels il laisse espérer la reconstruction du temple de Jérusalem. Il se rend à Antioche (362) pour préparer une campagne contre les Perses,. A Daphné, il viole le tombeau de saint Babylas et les chrétiens, en riposte, brûlent le temple d’Apollon. La campagne contre les Perses commence en mars 363,  il trouve la mort le 26 juin 363.

[8] Si le traité fait des deux Exhortation à Théodore après sa chute a été rédigé pendant sa vie retirée, les deux autres traités sur la vie monastique sont de l’époque diaconale : les deux livres Sur la componction (381-385) et les trois livres Contre les adversaires de la vie monastique (381-385) ; trois traités sont consacrés à louer et à recommander la virginité et la continence : De la virginitéA une jeune veuve (380) et De la persévérance dans le veuvage ; le plus célèbre de ses traités est un ouvrage de six livres, en forme de dialogue, intitulé : Sur le sacerdoce (entre 381 et 385). On possède encore : un traité Sur la vaine gloire et l’éducation des enfants, trois traités sur la souffrance dont le seul premier, en trois livres, est de l’époque diaconale ; deux traités apologétiques (Saint Babylas, contre Julien et les Gentils et Contre les Juifs et les Gentils que le Christ est Dieu). Il reste enfin deux écrits disciplinaires qui datent des débuts de son pontificat.

[9] 76 sermons sur la Genèse (9 de 386 et 67 de 389 ou 395) ; 8 sermons sur les livres des Rois (5 sur Anne, 3 sur David et Saül) de 387 ; 60 sermons sur les Psaumes ; 8 sermons : 2 sur les prophètes en général (386), 6 sermons sur Isaïe (certains sont de Constantinople) ; 90 sermons sur l’évangile selon saint Matthieu (390) ; 88 sermons sur l’évangile selon saint Jean (399) ; 63 sermons sur les Actes des Apôtres (8 qui sont de 388, les autres sont de Constantinople) ; 240 sermons sur les épîtres de saint Paul (d’Antioche et de Constantinople) ; s’ajoutent encore plus d’une centaine de sermons.

 

Biographie

A Antioche, sur les bords de l’Oronte, Anthousa, veuve à vingt ans du commandant militaire de la préfecture d’Orient, élève ses deux enfants dont la fille mourra jeune ; devant cette éducatrice modèle, le rhéteur païen Libanios, s’écrie : Dieux, quelle femme chrétienne admirable !

Jean est d’abord élève de Mélèce d’Antioche, prélat pondéré qui le baptise à vingt-quatre ans, selon la coutume du temps, puis de Diodore de Tarse, fondateur de la fameuse école d’Antioche, dont il gardera le goût de la recherche historique dans le commentaire exégétique, et, enfin, de Carterius, directeur de l’école d’ascètes qui l’oriente vers la vie monastique.

Cher fils, supplie Anthousa, ne me laisse pas veuve une seconde fois. Quand tu m’auras fermé les yeux, il sera toujours temps de choisir un état de vie à ta convenance. Toutefois, pendant que je respire encore, je t’en supplie : supporte ma présence. Bouleversé, Jean reste avec sa mère. Ordonné lecteur (373), il devient visiteur-consolateur des pauvres et des affligés, et compose ses premiers traités. A la mort de sa mère (375), libre de se faire moine, Jean rejoint le Stilpius, mont proche d’Antioche, pour se mettre sous la direction d’un ermite syrien, pendant quatre ans.

Le véritable roi, c’est celui qui commande à la colère, à l’envie, à toutes les passions ; qui assujettit tout aux lois divines, et ne laisse pas la tyrannie des voluptés régner dans son âme. J’aurais certes grand plaisir à voir un tel homme commander aux peuples de la terre et à la mer, aux cités, aux nations et aux armées (…) Mais un esclave de la colère, de l’ambition, des plaisirs coupables, qui a l’air de commander aux hommes, ne mérite que le mépris des peuples. En effet, l’or et les diamants couronnent sa tête, mais la sagesse ne couronne pas son coeur. Tout son corps est resplendissant de pourpre, mais son âme reste sans ornement. (…) Si nous voulons jeter un regard sur la lutte dernière, nous verrons le moine s’élever triomphalement et tout radieux, dans les nuées du ciel, à la rencontre du Seigneur dans les airs, suivant l’exemple de ce divin chef, de ce guide du salut et de toutes les vertus. Quant au roi, s’il a fait régner avec lui, sur le trône, le justice et l’humanité – ce qui est fort rare – , il sera sans doute sauvé, mais avec moins d’honneur.

Ensuite, d’après Pallade, retiré pendant vingt-quatre mois dans une caverne solitaire, il  y réduit son sommeil au strict minimum, pour y mieux étudier la loi du Christ. Ces terribles pénitences ruinent sa santé et il doit retourner à Antioche. Jean est déjà un auteur spirituel apprécié lorsqu’il est ordonné diacre par Mélèce (381). Au commencement de 386, il est ordonné prêtre par le successeur de Mélèce, Flavien, qui, pendant dix ans, le charge de prêcher dans tous les sanctuaires de la seconde métropole de l’Empire et de l’Eglise, ce qu’il fait avec un tel talent qu’on le surnomme Chrysostome (du grec chrusos qui signifie or et stoma qui signifie bouche).

A la fin de l’hiver 386, comme le fisc impérial montre une excessive âpreté, les antiochiens se soulèvent et renversent les statues de la famille impériale, ce que Théodose veut châtier comme un crime de lèse-majesté. Flavien court à Constantinople pour plaider la cause de ses diocésains menacés de sévères sanctions ; resté à Antioche, Jean imagine, dans le Discours sur les statues la plaidoirie de l’évêque suppliant au monarque offensé : Regarde combien il sera beau, dans la postérité, que l’on reconnaisse qu’au milieu des mérites d’un si grand peuple promis à la vengeance et aux supplices, quand tous frissonnaient de terreur, quand les chefs, les préfets et les juges, étaient saisis de crainte et n’osaient élever la voix pour les malheureux, un vieillard se soit avancé avec le sacerdoce de Dieu et, par sa seule présence, par ses simples paroles, ait vaincu l’empereur ; et qu’alors une grâce que l’empereur avait refusée à tous les grands de sa cour, il l’ait accordée aux prières d’un vieillard, par respect pour les lois de Dieu. En effet, ô prince ! mes concitoyens n’ont pas cru te rendre un médiocre honneur, en me choisissant pour cette ambassade ; car ils ont jugé (et ce jugement fait ta gloire) que tu préférais la religion dans ses plus faibles ministres à toute la puissance du trône. Mais je ne viens pas seulement de leur part ; je viens au nom du souverain des cieux pour dire à ton âme clémente et miséricordieuse ces paroles de l’Evangile :  » Si vous remettez aux hommes leurs offenses, Dieu vous remettra les vôtres « . Saint Jean Chrysostome, pendant tout le Carême, soutient l’espérance du peuple qui, au jour de Pâques, sera récompensée lorsque Fabien apportera la nouvelle de l’amnistie.

Quand Nectaire, patriarche de Constantinople, meurt (27 septembre 397), les prétendants sont nombreux à convoiter le siège prestigieux de la nouvelle Rome. Théophile, patriarche d’Alexandrie, a beau estimer que la place lui revient de droit, contre toute attente, Eutrope, premier ministre du jeune empereur Arcadios, fait élire et acclamer Jean, prêtre d’Antioche, contre le prêtre Isidore soutenu par le patriarche d’Alexandrie. Jean est enlevé par surprise et conduit de force à Constantinople. Le patriarche d’Alexandrie est bien obligé de procéder au sacre du nouveau patriarche de Constantinople (15 décembre 397) mais il n’en garde pas moins de la rancune. Jean entreprend énergiquement la réforme des mœurs du clergé ce qui ne manque pas de lui faire de solides ennemis qui attendent l’occasion favorable de lui nuire.

Or en 399, Gaïnas, chef des Goths ariens, pose, comme préliminaires de paix  avec l’Empire, cette exigence cruelle : Je veux la tête de l’eunuque Eutrope. Ensuite seulement, nous négocierons. Le veule Arcadios accepte d’abandonner son ministre, de livrer au bourreau celui qui lui a conservé son trône. Eutrope se réfugie dans la Cathédrale où il étreint l’autel, garantie du droit d’asile, tandis que le Patriarche affronte la garnison et la populace excitées.

C’est aujourd’hui, plus que jamais,le moment de s’écrier : Vanité des vanités, et tout est vanité (Ecclésiaste I 2). Où est maintenant l’éclatante dignité d’Eutrope, le consul ? Où est aujourd’hui la lumière des torches ? Où est le bruit de la foule, le vivat du cirque, la flatteuse acclamation du théâtre ? Tout est passé ! Un orage soudain a fait choir les feuilles et dévasté l’arbre, si bien que le voilà maintenant comme un tronc dépouillé, dont la racine même est ébranlée, et qui vacille. Où sont maintenant les amis douceureux qui sacrifiaient à la puissance et ne songeaient qu’à plaire par leurs paroles et par leurs actes ? Tout n’était que le songe d’une nuit, qui s’évanouit dès le lever du jour. C’étaient des fleurs printanières ; le printemps a passé, toutes les fleurs se sont flétries. C’était une ombre et elle n’est plus ; c’était une fumée et la voici dissipée (…)

Ne t’ai-je pas toujours répété, Eutrope, que la richesse est fugitive ? Mais alors tu ne voulais pas m’entendre (…)

Ne t’ai-je pas dit qu’elle est ingrate ? Mais tu ne voulais pas me croire. Vois, aujourd’hui, l’expérience t’a montré qu’elle n’est pas seulement fugitive, qu’elle n’est pas seulement ingrate mais qu’elle est meurtrière.

Et Eutrope mourut.

Eusèbe, évêque de Valentinopolis dépose une plainte contre Antonin, métropolite d’Ephèse, qu’il accuse de trafic de biens ecclésiastiques. Saint Jean Chrysostome, sollicité comme arbitre part pour la capitale d’Ionie tenir un synode où il entend les parties en présence, puis, Eusèbe étant mort, il installe sur le siège son diacre Héraclide, et dépose une dizaine d’évêques, avant de regagner Constantinople (14 avril 401).

Au début de l’année suivante, arrivent à Constantinople une cinquantaine de moines de nitriens (région de Basse-Egypte), les Longs Frères, ainsi nommés à cause de la haute taille de leurs quatre supérieurs : Chassés par Théophile d’Alexandrie qui nous accuse d’origénisme, nous avons tenté une implantation en Palestine. On nous en a expulsés. Recevez-nous ! Chrysostome les héberge dans un hospice, près de l’église Sainte-Anastasie, et sollicite pour eux l’indulgence du jaloux Théophile d’Alexandrie qui répond : Mêle-toi de tes affaires, laisse-moi traiter les miennes. L’impératrice Eudoxie intervient aussi en faveur des moines proscrits et obtient qu’Arcadios convoque un concile pour régler le litige et déterminer leur sort. Théophile d’Alexandrie s’allie Epiphane de Salamine pour accuser saint Jean Chrysostome d’être un hérétique teinté d’origénisme. Voyez-le donc, imprécis ou flottant, quand il utilise les termes ousia et hypostase ! A la mi-septembre 403, Théophile d’Alexandrie excite contre Chrysostome trente-six de ses partisans épiscopaux réunis à Drys, près de Chalcédoine qui somment le Patriarche de comparaître devant eux, ce qu’il refuse. Condamné à la déposition et au bannissement, Jean est déporté à Prænetum, sur le golfe de Nicomédie, mais le peuple se révolte, chasse Théophile et, lorsqu’un accident mystérieux frappe le palais, Eudoxie obtient son retour où il est porté en triomphe.

Quelques semaines plus tard, l’impératrice Eudoxie qui se reconnaît sous les traits d’Hérodiade dans un sermon du Patriarche, passe du côté de ses ennemis et provoque toutes sortes de troubles au point que le sang coule dans les églises et que Jean doit aller célébrer Pâques dans la campagne. Sans attendre la réponse à son appel au pape Innocent 1°, le Patriarche est confiné dans son palais ; le 9 juin, un édit impérial expulse le rebelle, ce qui sera fait onze jours plus tard. Il est d’abord assigné à résidence Cucuse, l’actuelle Göksum turque, au pied du Taurus, l’endroit le plus désert de toute la terre, où il arrive au terme d’un voyage de soixante-dix jours.

Soucieux du sort de ses diocésains, confiés au vieil évêque Arcace, saint Jean Chrysostome rédige plus de deux cents lettres de direction dont les dix-sept plus belles sont adressées à Olympiade : C’est un état si malaisé, il exige une telle énergie que le Christ, descendu du ciel pour faire de nous des anges, nous laisse entièrement libres de suivre ce simple conseil. En effet, grande est la difficulté ! Rude est le combat ! Que le chemin de cette vertu est escarpé ! (Seconde lettre à Olympiade, VII)

Pendant l’été 407, comme Jean Chrysostome reprend contact avec le pape Innocent I° qui le veut voir rentrer à Constantinople, arrive l’ordre impérial de le déporter à Pithionte (Pitsunda), quinze cents kilomètres plus au nord, au pied du Caucase, en pleine région barbare, où il part le 25 août. Epuisé, le 14 septembre, il s’affaisse en chemin, près de Comane, et meurt en disant : Gloire à Dieu pour tout. Trente et un ans après, le 27 juin 438, on rapportera triomphalement ses cendres à Constantinople.

 

Homélie XXIII, sur les Actes des Apôtres

Pourquoi renvoyez-vous votre conversion à la dernière heure de votre vie, tels des fugitifs, tels des hommes voués au mal, comme si vous ne deviez pas vivre pour Dieu ? Pourquoi vous conduisez-vous et pensez-vous comme si vous avez un maître inhumain et sans pitié ? Quoi de plus insipide, de plus misérable que ceux qui reçoivent le baptême à l’extrémité de leur vie ?

Dieu t’a fait son ami. Il t’a comblé de biens pour que tu lui donnes en retour les témoignages de l’amitié véritable. Dis-moi, si quelqu’un que tu aurais outragé de mille manières, te tenant un jour sous sa main, ne te punissant de tes injustices qu’en te traitant avec honneur, en te faisant part de sa fortune, en te mettant au rang de ses amis, en se plaisant à te nommer son enfant, ne verserais-tu pas d’abondantes larmes dans le cas où il viendrait à mourir ? Ne ressentirais-tu pas cette perte ? Ne dirais-tu pas : « je voudrais qu’il eût vécu, ne serait-ce que pour avoir la possibilité de lui témoigner ma reconnaissance, de la payer en retour de n’être pas accusé d’ingratitude envers un tel bienfaiteur ? »

Voilà ce que vous êtes pour l’homme, mais lorsqu’il s’agit de Dieu, vous prenez vos dispositions pour quitter la terre sans avoir prouvé votre reconnaissance à l’auteur de tant de dons. Allez donc à lui, tandis que vous pouvez espérer faire quelque chose pour reconnaître ses bienfaits. Pourquoi fuyez-vous de la sorte ? « Je comprends, me direz-vous, mais je n’ai pas le courage de renoncer à mes passions. » Accuserez-vous Dieu de vous commander l’impossible ? Si tout est bouleversé dans le monde, si nous y voyons régner la corruption, c’est que personne ne s’applique à vivre selon Dieu.

Les catéchumènes n’ont pas d’autre désir que de retarder leur baptême et ne s’occupent nullement de la bonne direction de leur vie. Les baptisés ne montrent pas plus de zèle, soit qu’ils ont reçu le baptême quand ils étaient encore enfants, soit qu’ils ont été baptisés après bien des retards dans une grave maladie. Ceux-là même qui l’ont été, se portant bien, ne témoignent que de peu de zèle ; ils ont vite fait d’éteindre ce beau feu dont ils étaient d’abord enflammés. Mais enfin, est-ce que je vous interdis la gestion de vos affaires ? est-ce que je brise les liens du mariage ? Je vous défends la fornication. Ai-je blâmé l’usage de vos biens ? Je n’ai blâmé que l’injustice et la rapine. Est-ce que je vous oblige à tout donner ? Je ne vous ai demandé pour les pauvres qu’une légère partie de vos revenus.

Saint Jean Chrysostome

 

Homélie XXIV, sur les Actes des Apôtres

Ayons dans l’Eglise, des hommes remarquables par leurs vertus et la foule ne tardera pas à le devenir elle-même. Si ceux-là ne s’y trouvent pas, la multitude demeurera toujours dans ses ténèbres.

Combien pensez-vous qu’il y a, dans notre ville, de personnes devant arriver au salut ? Il m’en coûte de le dire mais je le dirai cependant. Dans cette foule immense, il n’en est pas cent qui seront sauvés, et encore ne suis-je pas sûr de ce nombre. Quelle corruption dans la jeunesse, et dans la vieillesse, quelle apathie ! Personne ne s’occupe d’élever les enfants comme ils doivent l’être. Personne, en voyant un sage vieillard, ne s’applique à l’imiter. Les bons exemples disparaissent : aussi chez les jeunes gens, ne trouvons-nous plus rien qui mérite l’admiration.

Ne me dites pas : « nous sommes le grand nombre ». C’est une parole dénuée de sens. Elle pourrait être admise s’il fallait satisfaire les hommes mais elle n’est rien quand il s’agit de Dieu qui n’a pas besoin de nous. Elle est même insipide à l’égard des hommes. Ecoutez plutôt : que n’aura pas à souffrir un maître entouré de nombreux domestiques s’ils sont pervers ? Celui qui n’en a pas juge pénible de n’être pas servi, mais celui qui n’en a que de mauvais court avec eux à sa perte et son malheur est tout autrement grand. Il est d’ailleurs bien plus difficile d’être toujours en lutte avec autrui, que de se servir soi-même. Je ne le dis pas pour qu’on n’admire plus la prodigieuse extension de l’Eglise ; je le dis pour que nous travaillions avec zèle a rendre cette multitude digne de lui appartenir, pour que chacun y contribue de son côté, en attirant au bien non seulement ses parents, ses amis et ses voisins, comme je le dis sans cesse, mais encore les étrangers.

Voyez néanmoins ce qui se passe à l’église même. La prière a commencé. Jeunes gens et vieillards sont là, tous également saisis d’une froideur mortelle. La jeunesse rit, se livre aux plaisanteries grossières, aux conversations frivoles. Je l’ai moi-même entendu. Ils insultent les autres, quoique se tenant à genoux comme eux. Quand vous serez là, témoins de ces choses, que vous soyez jeunes ou vieux, reprenez-les avec force, ne craignez pas ; et s’ils méprisent vos représentations, appelez le diacre ; élevez la voix ; faites tout ce qui dépendra de vous pour rétablir l’ordre.

Saint Jean Chrysostome

 

Homélie LXXXII, sur l’évangile selon saint Matthieu

Faisons une absolue confiance à Dieu, ne lui opposons aucune contradiction, même si ce qu’il nous dit nous paraît contraire à nos raisonnements ou à notre intelligence ; que sa parole soit, au contraire, plus forte que notre intelligence ou nos raisonnements. Faisons ainsi en ce qui concerne les mystères eucharistiques : ne nous arrêtons pas seulement à ce que nous voyons, mais attachons-nous aux paroles. Car la parole de Dieu ne trompe pas, alors que nos sens peuvent se laisser facilement abuser. Sa parole ne passe pas ; nos sens chancellent trop souvent. Puisque sa parole nous dit : « Ceci est mon corps », faisons-lui confiance, croyons-le et voyons-le avec les yeux de notre esprit. Car ce n’est pas chose qui tombe sous les sens que le Christ nous a donnée ; même ce qui est réalité sensible est totalement du domaine spirituel. C’est ainsi qu’au baptême par l’eau, réalité sensible, la grâce est donnée et conférée, et que spirituellement s’accomplit la nouvelle naissance, la régénération. Si tu n’avais pas de corps, il t’aurait conféré des dons purement spirituels. Mais l’âme est unie au corps : il te donne donc des biens spirituels par le canal de choses sensibles. Beaucoup de chrétiens disent aujourd’hui : J’aurais bien voulu le voir en personne, voir son visage, ses vêtements, ses sandales. Eh bien ! tu le vois, tu le touches, tu le manges !

Que nul donc ne s’approche de cette Table sans appétit ou avec mollesse. Tous doivent y venir brûlants de ferveur et de courage. Si les Juifs ont mangé en hâte l’agneau de la Pâque, debout, les pieds chaussés et le bâton en main, toi, tu dois être encore beaucoup plus courageux qu’eux. Ils allaient partir pour la Palestine et se donnaient déjà figure de vainqueurs ; toi, tu pars pour le Ciel.

Saint Jean Chrysostome

http://missel.free.fr/Sanctoral/09/13.php

 

 

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