BIG DATA, CHRISTOPHE LABBE, CULTURE NUMERIQUE, L'homme nu : la dictature du numérique, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MARC DUGAIN

L’homme nu : la dictature invisible du numérique

L’homme nu : la dictature invisible du numérique

Marc Dugain, Christophe Labbé

Paris, Robert Laffont, 2016. 186 pages.

L-homme-nu

Résumé :

On les appelle les Big Datas. Google, Apple, Facebook ou Amazon, ces géants du numérique, qui aspirent à travers Internet, smartphones et objets connectés, des milliards de données sur nos vies.
Derrière cet espionnage, dont on mesure chaque jour l’ampleur, on découvre qu’il existe un pacte secret scellé par les Big Datas avec l’appareil de renseignement le plus puissant de la planète. Cet accouplement entre les agences américaines et les conglomérats du numérique, est en train d’enfanter une entité d’un genre nouveau. Une puissance mutante, ensemencée par la mondialisation, qui ambitionne ni plus ni moins de reformater l’Humanité.
La prise de contrôle de nos existences s’opère au profit d’une nouvelle oligarchie mondiale. Pour les Big data, la démocratie est obsolète, tout comme ses valeurs universelles. C’est une nouvelle dictature qui nous menace. Une Big Mother bien plus terrifiante encore que Big Brother.
Si nous laissons faire nous serons demain des  » hommes nus « , sans mémoire, programmés, sous surveillance. Il est temps d’agir.

 

ANALYSE

La révolution numérique est lancée et fonce sur ses rails à grande vitesse, et rien ne l’arrêtera avant d’avoir laissé l’homme nu, dépossédé de ses données personnelles, de sa vie privée, de sa liberté, voire de son cerveau, et tout cela en douceur, sans bruit, sans violence, sans personne pour lui barrer la route.
Mais qui pilote le train qui nous mène vers une telle catastrophe ? Il s’agit, selon les auteurs, du conglomérat qui a nom Big Data, à savoir ces géants du Net, Google, facebook, apple, Microsoft qui collationnent  tout, tout ce qu’on publie sur la toile, tout ce qu’on dit dans nos smartphones, ce qu’on écrit dans nos mails, via les objets connectés, tout, absolument toutes nos données les intéressent, notre santé, notre consommation, nos goûts, notre vie privée, nos lectures, nos manies, nos opinions bien sûr, tout, même notre vie sexuelle. Leur but, faire ni plus ni moins de nous des produits.

On ne dire que la civilisation numérique est totalement négative, au contraire, elle présente de gros espoirs, notamment en matière de santé, mais comme le soulignent les auteurs, menée comme elle l’est, elle pose tout de même de fâcheux problèmes. D’abord il y a collusion ceux qui dirigent Internet et le monde de la surveillance : ‘Internet était au départ une innovation militaire ce qui n’a donc pas échappé aux services de renseignements américains (NSA et CIA) ;  en récupérant toutes les informations à la base, ils allaient créer le plus grand réseau de renseignements mondial  en travaillant la main dans la main. Et ces derniers montent  en puissance et s’enrichissent  au point que  le président chinois en vient à dire que le patron de Google est plus important que le président des Etats Unis. Et si leur objectif, comme l’affirment les auteurs, est de détruire la démocratie car seul BigData serait le seul à résoudre les problèmes du monde, cela ne peut que nous inquiéter : un tel pouvoir aux mains de quelques-uns pour une « dictature douce » que la société sera prête à accepter dans un futur plus moins proche ou lointain …

Et puis, pris dans la frénésie connectique, beaucoup rétorquent qu’après tout « si on n’a rien à se reprocher », peut-être, mais quid de notre liberté et la place de l’individu dans une société du tout numérique, à l’horizon de 50 ans dans quelle société vivront nos enfants et nos petits enfants ? Quelle sera la part de vie privée, d’intimité qu’ils pourront conserver ? Toutes ces questions ne sont pas un problème pour les géants du numérique puisqu’ils pensent – du moins le croient-ils – agir pour un monde meilleur !
Avant qu’il ne soit trop tard lire ce livre amène à se poser la question : dans quel monde voulons-nous vivre ? Ce livre est un avertissement, une mise en garde contre ce qui pourrait arriver un jour si nous ne prenons pas conscience que notre liberté est en danger.. Mais hélas nos politiques ne s’en rendent pas compte ou sont trop vassalisés déjà, quant aux usagers encore moins, car encore une fois tout ceci se déroule de manière extrêmement insidieuse.

« Ce n’est qu’une fois que nous aurons obtenu leur attention que nous pourrons espérer conquérir leur coeur   et leur esprit » (Eric Schmidt), président exécutif du Conseil d’administration de Google, juin 2011).

Dans cette conférence, il aborde l’évolution idéologique induite par le numérique. Pour résumer, l’humanité a d’abord cru en Dieu et s’est tourné vers lui pour faire ses choix existentiels et donner un sens à sa vie. Puis est venu le temps des idéologies politiques qui a vu émerger comme grand vainqueur le libéralisme. l’humanité s’est alors constitué comme Dieu la volonté individuelle pour construire sa vie et comme but le bonheur individuel. Demain, la puissance des Big Data deviendra telle que les algorithmes et les statistiques seront bien meilleurs que nos instinct et nos émotions pour décider de nos vies, pour savoir comment trouver notre bonheur. le Nouveau Dieu et ses nouvelles tables de la Loi seront sur nos écrans d’ordinateur, ils nous diront « épouse celle ci plutôt que celle là, habite ici et non là bas, fait ce travail et non celui là, tu seras plus heureux! »

Si cet ouvrage ne présentent de pistes de réflexion pour orienter cet omniprésence inexorable du numérique vers un avenir un peu moins angoissant sa seule lecture vaut la peine d’y réfléchir et de trouver des alternatives : la décentralisation du Net par l’éclatement des données sur des serveurs privés communautaires est un sujet, l’utilisation de logiciels open-source type Lynux en est une autre, le chiffrage systématique de nos données et échanges, l’éducation des générations à venir face à l’outil numérique, etc… Comme pour beaucoup des problèmes d’envergure que l’humanité aura à résoudre (écologie par exemple) , on se rend compte que la solution réside dans une prise de conscience et une action individuelle, n’attendons pas une solution toute faite d’en haut, elle ne viendra jamais.

Ce qu’il faut faire est expliqué en trois lignes :  « L’acte de résistance sera de remettre l’humain au centre du jeu, de protéger la sensibilité, l’intuition, intelligence chaotique de survie. »  » C’est un peu court jeune homme » ( E Rostand ).

EXTRAITS

« Chaque minute, environ 300 000 tweets, 15 millions de SMS, 204 millions de mails sont envoyés à travers la planète et 2 millions de mots-clés sont tapés sur le moteur de recherche Google … Les portables et autres smartphones sont autant de tentacules grâce auxquels la pieuvre big data récupère nos données personnelles. Médias, communication, banque, énergie, automobile, santé, assurances …, aucune domaine n’échappe à ce siphonnage. L’essentiel étant fourni par les internautes eux-mêmes. Ce que nous achetons ou aimerions acheter, ce que nous allons consommer et même faire de nos journées, notre santé, notre façon de conduire, nos comportements amoureux et sexuels, nos opinions, tout est examiné. Depuis 2010, l’humanité produit autant d’informations en deux jours qu’elle ne l’a fait depuis l’invention de l’écriture il y a cinq mille trois cent ans. 98% de ces informations sont aujourd’hui consignées sous forme numérique. On assiste à une véritable mise en données du monde. Tout y passe, photos de famille, musiques, tableaux de maître, modes d’emploi, documents administratifs, films, poèmes, romans, recettes de cuisine … Une datification qui permet de paramétrer la vie humaine dans ses moindres détails.
Si 70% des données générées le sont directement par les individus connectés, ce sont des entreprises privées qui les exploitent. C’est ainsi qu’Apple, Microsoft, Google ou Facebook détiennent aujourd’hui 80% des informations personnelles numériques de l’humanité. Ce gisement constitue le nouvel or noir. Rien qu’aux États-Unis, le chiffre d’affaire mondiale de la big data – le terme n’a fait son entrée dans le dictionnaire qu’en 2008 – s’élève à 8,9 milliards de dollars. En croissance de 40% par an, il devrait dépasser les 24 milliards en 2016 »

« Dans cette fameuse « allégorie de la caverne », les surveillants sont aussi des illusionnistes qui maintiennent chacun de leurs prisonniers dans un état de passivité et de dépendance vis-à-vis d’une réalité projetée. Ce flot permanent d’images hypnotise les détenus au point de leur ôter toute envie de s’échapper, de s’évader pour devenir libres. La prophétie de Platon est en train de se réaliser. Dans le monde voulu des big data, nous sommes enchaînés, comme jamais, à des illusions.
C’est comme si l’on nous avait encapsulés dans un miroir déformant qui est aussi une glace sans tain. Le reflet de la réalité est devenu, dans nos têtes, plus important que la réalité elle-même »

« Proche est le temps où des sociétés proposeront, avant le mariage, le dossier complet du futur conjoint. On pourra ainsi tout savoir sur lui, ses habitudes de consommation et de dépenses, son rapport à l’alcool, ses préférences sexuelles réelles, sa génétique, son risque de développer un cancer ou des névroses. […] La surveillance de tout être humain sera la règle. Peu pourront y échapper, sauf à accepter de faire partie d’une nouvelle catégorie de marginaux ». (p. 11)

« Ce qui prime est donc l’hologramme de la vie. L’image du réel prend le pas sur le vécu. La mode des selfies renvoie de manière saisissante aux ombres projetées sur les parois de la caverne de Platon.
Les prisonniers des data sont comme des pigeons qui picoreraient avec une obstination presque douloureuse des miettes de temps, poussés par l’illusion de stopper la course de Cronos. Croyant vivre pleinement, ils ne sont présents nulle part. Captivés par la perfection du virtuel, nous en arrivons à presque détester le réel, sa complexité, ses défauts, son imprévisibilité faite de hasards déroutants ».

« Invité à une conférence intitulée « Silicon Valley’s Ultimate Exit », Balaji Srinivasan, étoile montant du Net et spécialiste du Bitcoin, la monnaie numérique, a expliqué en octobre 2013 que les Etats-Unis étaient devenue un géant sur le déclin, bientôt balayé par l’Histoire, et qu’il fallait créer une nation start-up.
« Quand une entreprise de technologie est dépassée, a-t-il insisté, vous n’essayez pas de la réformer de l’intérieur, vous la quittez pour créer votre propre start-up ! »

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Les auteurs

Marc Dugain (1957-…)
Marc Dugain est né au Sénégal où son père était coopérant. Il est revenu en France à l’âge de sept ans et durant son enfance, il accompagnait son grand-père à La maison des Gueules cassées de Moussy-le-Vieux, château qui avait accueilli les soldats de la Première Guerre mondiale mutilés du visage.
Il obtient ensuite son diplôme de l’Institut d’études politiques de Grenoble et travaille dans la finance avant de devenir entrepreneur florissant dans l’aéronautique.
Avant son premier roman, Marc Dugain n’avait jamais écrit, excepté un bon millier de lettres à son amie d’enfance et quasi-sœur, l’écrivain Fred Vargas.
A trente-cinq ans, il commence une carrière littéraire en racontant le destin de son grand-père maternel, « gueule cassée » de la guerre de 14-18: ce sera « La Chambre des officiers« , publié en 1999 et qui le fera connaître. Il obtiendra pas moins de 20 prix littéraires dont le prix des libraires, le prix des Deux-Magots et le prix Roger-Nimier.
Marc Dugain présida le jury du Livre Inter 2009.
Les œuvres récentes les plus remarquées de Marc Dugain sont à ce jour des romans plus étoffés, aux contextes historiques modernes, mais variés: la vie de John Edgar Hoover, chef trouble du FBI pendant quarante-huit ans dans « La Malédiction d’Edgar » (2005), ou les rouages soviétiques et la catastrophe du sous-marin Koursk sous Vladimir Poutine, « Une exécution ordinaire sous Staline » (2007), ou encore « Avenue des géants » qui raconte le destin du tueur en série américain Edmund Kemper.
Il est également chroniqueur aux Echos week-end, réalisateur et scénariste. Il a réalisé plusieurs grandes enquêtes notamment sur le naufrage du sous-marin Koursk et sur le crash du MH 370.

Christophe Labbé
Christophe Labbé est journaliste d’investigation au Point.
Spécialisé dans les questions de défense, de police et de renseignement, il est notamment co-auteur de Place Beauvau, L’espion du président et L’Homme nu.

 

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