AFFAIRE DREYFUS, ALFRED DREYFUS (1859-1935), FRANCE, HISTOIRE DE FRANCE, MARIE-GEORGES PICQUART (1854-1914)

L’affaire Dreyfus

5 janvier 1895

Dégradation du capitaine Dreyfus

Dreyfus_Invalides

Le 5 janvier 1895, le capitaine Alfred Dreyfus est solennellement dégradé dans la cour de l’École Militaire, à Paris. Il a été condamné au bagne à vie pour haute trahison et espionnage au profit de l’Allemagne. « Dreyfus n’a exprimé aucun regret, fait aucun aveu, malgré les preuves irrécusables de sa trahison. Il doit en conséquence être traité comme un malfaiteur endurci tout à fait indigne de pitié » peut-on lire dans le compte-rendu du Matin.

L’« Affaire » proprement dite commence un an plus tard avec la découverte de faits nouveaux par le lieutenant-colonel Picquart. Il apparaît à ce dernier que le capitaine a été accusé à la place d’un autre. L’erreur judiciaire est manifeste. Mais est-il pensable que la justice militaire reconnaisse une erreur en ces temps de grande tension internationale ? Le droit et la vérité doivent-ils prévaloir sur l’honneur de l’Armée et la sécurité du pays ? L’opinion publique va se déchirer pendant plusieurs années sur ces questions essentielles. En définitive, la démocratie et l’honneur de la France l’emporteront…

Une condamnation sans histoire

L’affaire Dreyfus débute comme une banale affaire d’espionnage militaire par la découverte d’un bordereau adressé par un officier français à l’attaché militaire de l’ambassade allemande, le major Schwartzkoppen.

Madame Bastian, femme de ménage à l’ambassade, avait récupéré le bordereau le 26 septembre 1894 dans une corbeille à papier et l’avait remis au service français de contre-espionnage pour lequel elle travaillait en secret.

Le soir même, le colonel Henry entrevoit dans le document la trahison d’un officier d’état-major.

dreyfus-mercier

Le général Auguste Mercier

En l’absence du général de Boisdeffre, chef de l’état-major, le général Auguste Mercier, ministre de la Guerre, est immédiatement informé et ordonne une enquête discrète.

Les soupçons se tournent très vite vers le capitaine d’artillerie Alfred Dreyfus, stagiaire au deuxième bureau de l’état-major, qui a été en contact avec les différents services auxquels il est fait allusion dans le bordereau. Le ministre de la Guerre suggère de confier l’enquête sur le bordereau au commandant Armand du Paty de Clam.

Le 6 octobre 1894, celui-ci convoque Alfred Dreyfus et, sous le prétexte d’une blessure à la main, lui demande de rédiger une lettre sous sa dictée.

dreyfus-paty-de-clam

Du Paty de Clam

À peine Dreyfus s’est-il exécuté que Du Paty de Clam l’accuse d’être l’auteur du fameux bordereau. Il lui tend un pistolet et lui suggère de se suicider pour échapper au déshonneur, ce à quoi Dreyfus, qui tombe des nues, se refuse. Il est aussitôt mis au secret à la prison de la rue du Cherche-Midi.

Alors commence la tragédie. Sollicité par les enquêteurs, le célèbre Alphonse Bertillon, chef du service de l’identité judiciaire (et inventeur de l’identification par les empreintes digitales), confirme les soupçons du commandant du Paty de Clam, contre l’avis d’autres graphologues plus prudents mais moins prestigieux.

Dreyfus est arrêté le 15 octobre 1894 sous l’inculpation de haute trahison. Il échappe à la guillotine en vertu d’une loi de la IIe République qui a aboli la peine de mort pour les crimes politiques. Le 22 décembre 1894, il est donc« seulement » condamné au bagne à vie par un tribunal militaire.

Dégradé le 5 janvier 1895 dans la cour des Invalides, il part pour l’île du Diable, en Guyane.

Personne en France ne doute alors de sa culpabilité. Jean Jaurès lui-même s’étonne le 24 décembre, à la Chambre des députés, qu’on ne l’ait pas plutôt fusillé que banni. Deux jours plus tard, dans La Dépêche du Midi, le grand leader socialiste écrit que l’« on a surpris un prodigieux déploiement de la puissance juive pour sauver l’un des siens. »

Beaucoup de Français pensent de même, considérant que la justice militaire est trop indulgente pour les bourgeois de sa sorte. Certains, qui plus est, commencent à se dire que l’on ne peut décidément pas faire confiance à un israélite ! Pour eux, « cosmopolitisme juif » et patriotisme sont incompatibles.

Le quotidien antisémite d’Édouard Drumont, La Libre Parole, qui tire à environ 500 000 exemplaires, mais aussi La Croix, quotidien catholique de la congrégation des Assomptionnistes (170 000 exemplaires), mènent une campagne contre la présence d’officiers juifs dans l’armée. « Dans toute vilaine affaire il n’y a que des Juifs. Rien de plus facile que d’opérer un bon nettoyage », écrit le second (14 novembre 1894).

Il n’y a guère que sa femme Lucie et son frère Mathieu qui persistent à croire à l’innocence du capitaine. Ils entretiennent une longue correspondance avec celui-ci, qui, sur l’île du Diable, survit dans le seul espoir de faire reconnaître la vérité. Il doit supporter les brimades de l’administration pénitentiaire à son égard (enfermement entre deux palissades pour ne pas voir la mer, enchaînement la nuit à son lit pendant plusieurs semaines, privation d’informations sur l’extérieur…).

 Capitaine courageux

dreyfus-portrait.jpg

Alfred Dreyfus

Né à Mulhouse 35 ans plus tôt, Alfred Dreyfus appartient à la bourgeoisie alsacienne. Sa famille, d’origine israélite, est très riche. Elle s’est en partie établie en France après l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne en 1871.

Lui-même a fait ses études à l’École Polytechnique puis à l’École d’Artillerie et du Génie de Fontainebleau. Brillant officier et ardent patriote, il entre à l’École de Guerre et passe à l’état-major peu après son mariage à la synagogue avec Lucie Hadamart.

Ce parcours sans faute, ainsi que sa prestance intellectuelle, sa fortune familiale et ses origines alsaciennes et israélites lui valent de nombreuses jalousies.

 Le doute s’installe

dreyfus-picquart.jpg

Le commandant Georges Picquart

Tout se corse en mars 1896, alors que l’opinion publique a pratiquement tout oublié de cette histoire d’espionnage…

– Mars-Octobre 1896 : du « petit bleu » au « faux Henry » :

Le commandant Georges Picquart, qui vient d’accéder à la direction de la « Section de statistique » (le contre-espionnage), met la main sur un pneumatique (un « petit bleu »).

Tout comme le bordereau, il a été récupéré par Madame Bastian dans les poubelles de l’ambassade d’Allemagne et révèle une correspondance entre Schwartzkoppen et un officier français d’origine hongroise, le commandant Charles Walsin-Esterhazy, joueur et passablement débauché.

Picquart découvre que le procès de Dreyfus est fondé sur un dossier secret contenant des pièces trafiquées et sans valeur. Il fait part de ses doutes au général de Boisdeffre, chef de l’état-major, et au général Arthur Gonse, son adjoint, qui lui enjoignent de n’en rien dire. Picart obtempère mais poursuit son enquête en l’absence de contre-ordre. Son efficacité à la tête du service lui vaut même de devenir en avril 1896 le plus jeune lieutenant-colonel de France ! 

Là-dessus, comme la famille Dreyfus commence de jeter le trouble dans l’opinion par des articles dans la presse sur les protestations d’innocence du capitaine, le général Gonse renouvelle la consigne de silence à Piquart le 15 septembre 1896 : « Si vous ne dites rien, personne ne le saura ».

Pour plus de sûreté, la hiérarchie militaire décide d’éloigner Picquart. Le fringant officier est donc réduit au silence par un limogeage en Tunisie.

En octobre 1896, le colonel Henry, adjoint de Picquart à la Section de statistique, est sommé par sa hiérarchie d’écarter les soupçons pesant sur Esterhazy. Il a déjà décrypté le bordereau à l’origine de l’Affaire. Voilà qu’il produit opportunément un bordereau  qui accable Dreyfus : une correspondance adressée par l’attaché militaire Panizzardi à son collègue allemand Schwarzkoppen…  et dont on découvrira plus tard qu’il s’agit d’un faux.

dreyfus-esterhazy.png

Jugement d’Esterhazy qui est acquitté

– Novembre 1897 : la chance met Mathieu Dreyfus sur la piste d’Esterhazy :

Entre temps, la famille du capitaine Dreyfus fait appel au journaliste Bernard-Lazare pour chercher des motifs de réviser le procès.

Bernard-Lazare (31 ans), de son vrai nom Lazare Bernard, est un critique littéraire de confession israélite connu pour ses articles acerbes et ses convictions anarchistes.

Il publie en novembre 1896 une brochure : L’erreur judiciaire, la vérité sur l’affaire Dreyfus, sans rencontrer guère d’écho, sauf auprès du vieux sénateur de Strasbourg, Auguste Scheurer-Kestner.

Un an passe. Début novembre 1897, un banquier avertit Mathieu Dreyfus qu’il a reconnu l’écriture de l’un de ses clients dans le fameux bordereau. Et ce client n’est autre que… le commandant Esterhazy.

Georges Picquart, en permission à Paris où il tente de régler une affaire de coeur avec sa maîtresse Pauline Monnier, découvre que son appartement a été perquisitionné. Il comprend que ses supérieurs le soupçonnent d’avoir informé la famille Dreyfus. Craignant pour sa carrière, il demande conseil à un ami, l’avocat Louis Leblois, sous le sceau du secret. Mais Leblois, embarrassé par le poids de ces informations, les communique au sénateur Auguste Scheurer-Kestner sans lui en révéler la source.

Le 14 novembre 1897, le sénateur Scheurer-Kestner publie dans Le Temps une lettre où il annonce des faits nouveaux et assure de l’innocence de Dreyfus, sans toutefois apporter les preuves de ses accusations. Le lendemain, Mathieu Dreyfus ne s’embarrasse pas de précautions et dénonce Esterhazy comme le véritable auteur du bordereau.

 Le patriotisme contre les principes

Dreyfus

Caricature anti-dreyfusarde

Le frère du condamné, Mathieu Dreyfus, le vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, et le député Joseph Reinach obtiennent enfin qu’Esterhazy soit traduit en conseil de guerre.

Le 11 janvier 1898, Esterhazy, qui a lui-même demandé à être jugé, est triomphalement acquitté par un conseil de guerre malgré les graves présomptions qui pèsent sur lui. Au procès, le colonel Henry produit opportunément son bordereau qui accable Dreyfus. 

Contre toute attente, c’est le lieutenant-colonel Georges Picquart qui fait les frais du procès. Toujours soucieux de protéger ses arrières, il s’est abstenu de révéler les résultats de son enquête et notamment l’implication du ministre de la Guerre Auguste Mercier et de l’état-major dans le trucage du procès Dreyfus. Accusé d’avoir fabriqué le « petit bleu », il est incarcéré au Mont-Valérien.

Le président du Conseil Jules Méline déclare un peu vite : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus ! » En fait, l’Affaire commence.

À Paris, chacun prend parti et l’Affaire prend vite un tour politique :

– Il y a d’un côté ceux qui considèrent qu’on ne transige pas avec les principes et que Dreyfus, comme tout citoyen a droit à un procès équitable ; ce sont les « dreyfusards ».

Parmi eux beaucoup de pacifistes de gauche et des chrétiens fervents comme l’écrivain Charles Péguy. Mais aussi le grand quotidien conservateur Le Figaro, qui ouvre ses colonnes dès le 16 mai 1896 à un plaidoyer d’Émile Zola intitulé « Pour les Juifs ». Le même journal publie les communiqués d’Auguste Scherer-Kestner, sénateur alsacien et dreyfusard, ainsi que de Mathieu Dreyfus. Enfin, le 25 novembre 1897, il publie une célèbre diatribe de Zola : « La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera plus ».

– De l’autre côté, les « antidreyfusards » considèrent que l’intérêt national prime sur les droits de la personne ; en l’occurence, dans une période de crise internationale où la France n’attend qu’une occasion pour prendre sa revanche sur l’« ennemie héréditaire » (l’Allemagne), il n’est pas question de porter atteinte au moral de l’armée avec un procès en révision de Dreyfus, que celui-ci soit innocent ou pas !

L’origine israélite et bourgeoise de Dreyfus contribue à attiser les passions, l’antisémitisme venant au secours d’un patriotisme dévoyé (mais on convient avec l’historien Vincent Duclert qu’il y aurait eu une Affaire même si Dreyfus n’avait pas été juif…).

Si la capitale se passionne pour l’Affaire, la France profonde lui reste globalement indifférente malgré les efforts de Jean Jaurès, devenu dreyfusard, pour convaincre le monde ouvrier que la justice n’a pas de classe et que l’on doit défendre Dreyfus, tout bourgeois qu’il soit.

Phénomène inédit : dans les capitales européennes comme à Paris, l’opinion éclairée se passionne pour le sort de Dreyfus. C’est la première fois qu’une affaire judiciaire et politique retentit au-delà des frontières nationales. Et, à la différence des Français, notons-le, les étrangers sont massivement dreyfusards.

 

De l’Affaire à Israël

Parmi les nombreuses conséquences de l’Affaire Dreyfus en France et dans le monde, notons celle-ci : un jeune journaliste hongrois d’origine juive, Theodor Herzl, suit l’Affaire dès le premier procès de Dreyfus. Révolté par l’antisémitisme français, il en conclut à la nécessité de créer un État juif pour accueillir ses coreligionnaires et publie un livre pour les en convaincre. Israël est ainsi né de l’injustice faite à Dreyfus.

Un coup de théâtre venant de l’une des plus grandes sommités intellectuelles du pays va dégager l’horizon…

accuse.png

Bibliographie

De l’abondante bibliographie sur Dreyfus, on peut retenir l’excellent et très beau livre de Jean-Denis Bredin, de l’Académie française, simplement intitulé : L’Affaire (Fayard/Julliard, 1993, 856 pages). Plus près de nous, soulignons l’intérêt des ouvrages consacrés à l’Affaire et à ses protagonistes par les historiens Vincent Duclert et Philippe Oriol. L’Affaire a aussi inspiré les cinéastes, jusqu’à Roman Polanski, en 2019, avec J’Accuse (en fait un film centré sur le lieutenant-colonel Picquart).

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s