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Baptême du Seigneur : dimanche 12 janvier 2020 : lectures et commentaires

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Dimanche 12 janvier 2020

Baptême du Seigneur

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 42, 1-4. 6-7

Ainsi parle le SEIGNEUR :
1 Voici mon serviteur que je soutiens,
mon élu qui a toute ma faveur.
J’ai fait reposer sur lui mon esprit ;
aux nations, il proclamera le droit.
2 Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton,
il ne fera pas entendre sa voix au-dehors.
3 Il ne brisera pas le roseau qui fléchit ;
il n’éteindra pas la mèche qui faiblit,
il proclamera le droit en vérité.
4 Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas,
jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre,
et que les îles lointaines
aspirent à recevoir ses lois.

6 Moi, le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice,
je te saisis par la main, je te façonne,
je fais de toi l’alliance du peuple,
la lumière des nations :
7 tu ouvriras les yeux des aveugles,
tu feras sortir les captifs de leur prison,
et de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres.

La difficulté de ce texte vient de sa richesse ! Comme beaucoup de prédications des prophètes, celle-ci est très touffue : beaucoup de choses sont dites en quelques phrases. Je vais essayer de décomposer le texte.
Pour commencer, visiblement, il comprend deux parties : c’est Dieu qui parle d’un bout à l’autre, mais, dans la première partie, il parle de celui qu’il appelle « son serviteur » (« Voici mon serviteur que je soutiens… »), tandis que, dans la seconde, il parle directement à son serviteur (« Moi, le SEIGNEUR, je t’ai appelé »).
Je m’attache d’abord à la première partie : première remarque, je devrais dire premier étonnement : le mot « droit » (au sens de jugement) revient trois fois. « Aux nations, il proclamera le droit… il proclamera le droit en vérité. Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre. »
Or c’est peut-être là que nous allons avoir des surprises, car ce jugement, curieusement, ne ressemble pas à un verdict ; pourtant, spontanément, pour nous, le mot « jugement » est souvent évocateur de condamnation, surtout quand il s’agit du jugement de Dieu. Mais ici, il n’est pas question de condamnation, il n’est question que de douceur et de respect pour tout ce qui est fragile, « le roseau qui fléchit », « la mèche qui faiblit » : « Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors. Il ne brisera pas le roseau qui fléchit ; il n’éteindra pas la mèche qui faiblit ».
Autre caractéristique de ce jugement, il concerne toute l’humanité : tout le développement sur le jugement est encadré par deux affirmations concernant les nations, c’est-à-dire l’humanité tout entière ; voici la première : « Aux nations, il proclamera le droit » et la deuxième : « Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois. »
On ne peut pas mieux dire que la volonté de Dieu est une volonté de salut, de libération, et qu’elle concerne toute l’humanité. Il attend avec impatience « que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois », c’est-à-dire son salut.
Tout cela veut dire qu’à l’époque où ce texte a été écrit, on avait compris deux choses : premièrement, que le jugement de Dieu n’est pas un verdict de condamnation mais une parole de salut, de libération. (Dieu est ce « juge dont nous n’avons rien à craindre » comme le dit la liturgie des funérailles). Deuxièmement, que la volonté de salut de Dieu concerne toute l’humanité. Enfin, dernier point très important, dans le cadre de cette mission, le serviteur est assuré du soutien de Dieu : « Voici mon serviteur que je soutiens… J’ai fait reposer sur lui mon esprit ».
La deuxième partie du texte reprend ces mêmes thèmes : c’est Dieu lui-même qui explique à son serviteur la mission qu’il lui confie : « Tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres. » Ici, non seulement il n’est pas question de condamnation, mais le jugement est un véritable « non-lieu » ou même plus exactement une levée d’écrou ! L’image est forte : vous avez entendu le lien entre le mot « cachot » et le mot « ténèbres ». Je m’explique : les cellules des prisons de l’époque étaient dépourvues de fenêtres ; sortir de prison, c’était retrouver la lumière du jour, au point d’en être ébloui après un long temps passé dans l’obscurité.
Le caractère universel de la mission du serviteur est également bien précisé. Dieu lui dit : « Je fais de toi la lumière des nations ». Enfin, le soutien de Dieu est également rappelé : « Moi, le SEIGNEUR, je t’ai appelé… je te saisis par la main ».
Evidemment, une question se pose tout de suite : de qui parle Isaïe ? Une telle description d’un serviteur de Dieu, investi d’une mission de salut pour son peuple et pour toute l’humanité, et sur qui repose l’esprit de Dieu, c’était exactement la définition du Messie qu’on attendait en Israël. C’est lui qui devait instaurer le règne de Dieu sur la terre et apporter à tous le bonheur et la liberté.
Qui est ce serviteur, investi d’une telle mission ? Le prophète Isaïe qui prêchait au sixième siècle avant notre ère, pendant l’Exil à Babylone, ne nous précise pas l’identité de ce serviteur : sans doute cela était-il trop évident pour avoir besoin d’être dit. Heureusement pour nous, lorsque la Bible hébraïque a été traduite en grec, à partir du 3ème siècle (cette traduction que nous appelons la Septante), les traducteurs juifs ont éclairé ce point.
Voici le début de notre texte dans la Septante : « Ainsi parle le Seigneur : Voici mon serviteur, Jacob, que je soutiens, mon élu, Israël, en qui j’ai mis toute ma joie ».
Alors on comprend mieux l’intention du prophète lorsqu’il adressait cette prédication à ses contemporains : l’auteur (qu’on appelle le Deuxième Isaïe) a vécu et prêché au temps de l’Exil à Babylone donc au sixième siècle av. J.C. C’était une période particulièrement dramatique et le peuple d’Israël croyait être condamné à disparaître et n’avoir plus aucun rôle à jouer dans l’histoire. Alors le prophète Isaïe a consacré toutes ses forces à redonner courage à ses compatriotes, à tel point qu’on appelle son œuvre  « le livre de la consolation d’Israël ». Or, une bonne manière de remonter le moral des troupes consistait à leur dire : tenez bon, Dieu compte encore sur vous, le petit noyau que vous formez est appelé à être son serviteur privilégié dans son œuvre  de salut du monde.
Déjà, le prophète Michée, au huitième siècle, avait eu l’intuition que le Messie ne serait pas un individu, mais un être collectif ; désormais, avec cette prédication d’Isaïe, l’idée d’un Messie collectif s’affirme de plus en plus.
Le jour de son Baptême dans le Jourdain, Jésus est venu prendre la tête de ce peuple.
———————-
Compléments
– La lecture liturgique ajoute la première phrase : « Ainsi parle le Seigneur » probablement pour compenser la suppression du verset 5 au milieu du texte.
– Voici le verset 5 : « Ainsi parle Dieu, le Seigneur, qui crée les cieux et les déploie : il dispose la terre avec sa végétation, il donne la vie au peuple qui l’habite, et le souffle à ceux qui la parcourent. » La deuxième partie du livre d’Isaïe (celle qu’on appelle « le livret de la consolation d’Israël) est riche d’évocations superbes de la Création : c’est dans les périodes les plus difficiles que l’on développe ce thème de la puissance créatrice de Dieu et de son amour pour ses créatures : c’est le meilleur argument pour garder l’espoir. Sa puissance créatrice et sa fidélité sont le meilleur gage de notre libération.

 

PSAUME – 28 (29)

1 Rendez au SEIGNEUR, vous les dieux,
Rendez au SEIGNEUR gloire et puissance.
2 Rendez au SEIGNEUR la gloire de son Nom,
adorez le SEIGNEUR, éblouissant de sainteté.

3a La voix du SEIGNEUR domine les eaux,
3c le SEIGNEUR domine la masse des eaux.
4 Voix du SEIGNEUR dans sa force, voix du SEIGNEUR qui éblouit.

3b Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre.
9c Et tous, dans son temple, s’écrient : « Gloire ! »
10 Au déluge, le SEIGNEUR a siégé ;
il siège, le SEIGNEUR, il est roi pour toujours !

Pour entendre ce psaume dans toute sa force, il faut imaginer la violence d’un orage : les vents déchaînés ont balayé le pays tout entier, du Liban et de l’Hermon au Nord jusqu’au désert de Qadèsh au Sud. Nous en avons entendu un écho, déjà : « Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre » ; mais ce thème se retrouve surtout dans les versets centraux de ce psaume, que nous n’avons pas entendus ; je vous les lis : « Voix du SEIGNEUR dans sa force, voix du SEIGNEUR qui éblouit, voix du SEIGNEUR : elle casse les cèdres. Le SEIGNEUR fracasse les cèdres du Liban ; il fait bondir comme un poulain le Liban, le Siryon comme un jeune taureau (le Siryon est un autre nom de l’Hermon). Voix du SEIGNEUR, elle taille des lames de feu (ce sont les éclairs bien sûr) ; voix du SEIGNEUR, elle épouvante le désert ; le SEIGNEUR épouvante le désert de Qadesh…. Voix du SEIGNEUR qui affole les biches en travail, qui ravage les forêts… ».
Mais où donc la voix de Dieu a-t-elle ainsi résonné dans le désert ? Au Sinaï, bien sûr. Rappelez-vous la description du livre de l’Exode au moment où Dieu proposait son Alliance à Moïse : « Le troisième jour, quand vint le matin, il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d’un cor très puissant ; dans le camp, tout le peuple trembla. Moïse fit sortir le peuple à la rencontre de Dieu hors du camp, et ils se tinrent tout en bas de la montagne. Le mont Sinaï n’était que fumée, parce que le SEIGNEUR était descendu dans le feu ; sa fumée monta, comme la fumée d’une fournaise, et toute la montagne trembla violemment. La voix du cor s’amplifia : Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre. » (Ex 19,16-19). Et vous savez que le targum (la traduction en araméen du texte hébreu) du livre de l’Exode compare la voix de Dieu à des flammes de feu : chaque parole de Dieu donnant à Moïse les dix paroles des commandements (le Décalogue) était comme du feu. Je vous en lis un passage : « Le premier commandement, lorsqu’il sortait de la bouche du Saint – Béni soit son nom ! -, c’était comme des étincelles, des éclairs et des lampes de feu, une lampe de feu à sa droite et une lampe de feu à sa gauche. Il volait et filait dans l’air des cieux… Puis il revenait et se gravait sur les tables de l’Alliance… »
Au passage, on notera dans notre psaume l’emploi répété (« litanique » pourrait-on dire) du nom de Dieu révélé au Sinaï : le mot « SEIGNEUR » (le fameux nom en quatre lettres YHVH) apparaît à presque toutes les lignes (dix-huit fois pour l’ensemble du psaume !)
Autre rapprochement suggéré par ce psaume : nous avons entendu ici trois fois l’expression « voix du SEIGNEUR » ; dans l’ensemble du psaume, elle est répétée sept fois, ce qui n’est pas un chiffre anodin, évidemment : cela fait immédiatement penser à la Création. Le poème du premier chapitre de la Genèse répète indéfiniment « Dieu dit… et cela fut ». Manière de dire que la Parole de Dieu est efficace, et elle seule ; traduisez : les idoles ne parlent pas et ne font rien, elles en sont bien incapables. Nous avons déjà eu l’occasion de voir que le poème de la création ne manque pas d’envoyer quelques pointes contre les idoles.
Ceci nous amène à un autre thème de ce psaume qui est la royauté de Dieu : car, s’il fallait résumer ce psaume, on pourrait dire « Dieu seul est roi ; toute autre royauté est usurpée, lui seul mérite hommages et adoration. Bientôt tous le reconnaîtront et se soumettront. » Tous, à commencer par son peuple, bien sûr, mais aussi et surtout, les usurpateurs qui ont osé revendiquer une gloire qui ne revient qu’à Dieu seul : « Rendez au SEIGNEUR, vous les dieux, (sous-entendu les faux-dieux), rendez au SEIGNEUR gloire et puissance. » La pointe anti-idolâtrique est très nette : et l’orage est souvent utilisé dans la Bible pour décrire la venue du règne de Dieu, le jugement final de Dieu sur le monde, quand enfin disparaîtront les puissances du mal. La domination universelle de Dieu sera enfin manifestée.
Comme elle le fut (autre image) sur les eaux déchaînées du déluge : « La voix du SEIGNEUR domine les eaux, le SEIGNEUR domine la masse des eaux… Au déluge, le SEIGNEUR a siégé ». Le prophète Isaïe emploie les mêmes images pour annoncer la victoire finale de Dieu : « Les écluses d’en-haut sont ouvertes, les fondements de la terre sont ébranlés. La terre se brise, la terre vole en éclats, elle est violemment secouée… Ce jour-là, le SEIGNEUR interviendra, là-haut contre l’armée d’en-haut, et sur terre contre les rois de la terre… La lune sera humiliée, le soleil sera confondu. Oui, le SEIGNEUR, le tout-puissant est roi sur la montagne de Sion et à Jérusalem, dans sa gloire, en présence des Anciens. » (C’est un extrait de ce que l’on appelle l’Apocalypse d’Isaïe : Is 24,18… 23).
Autre harmonique de ce psaume à propos de la domination de Dieu sur les eaux, toujours : où donc, en-dehors de la création, en-dehors du déluge, où donc Dieu a-t-il dominé la masse des eaux ? Lors de la sortie d’Egypte, bien sûr, lors de la traversée de la Mer, lorsque le peuple s’enfuyait d’Egypte, « la maison de servitude ». Et c’est le plus grand titre de gloire de Dieu. Désormais, le peuple élu, libéré gratuitement par son Dieu, prend à témoin les autres nations : leurs dieux n’ont plus qu’à s’incliner ! Vous avez remarqué l’insistance sur le mot « gloire » qui revient quatre fois : « Rendez au SEIGNEUR, vous les dieux, rendez au SEIGNEUR gloire et puissance. Rendez au SEIGNEUR la gloire de son Nom… Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre. Et tous, dans son temple, s’écrient : Gloire ! »
Dernière remarque : oui, dans le temple, déjà, les croyants rassemblés chantent à pleins poumons la gloire de Dieu, comme les y invite ce psaume ; mais pour le reste de l’humanité, ce n’est pas encore le cas ! Lorsque le psaume affirme : « Il siège, le SEIGNEUR, il est roi pour toujours ! », c’est encore une anticipation. Mais on ne doute pas qu’un jour viendra où Dieu sera enfin reconnu roi par tous ses enfants.
Du coup, nous comprenons mieux le choix de ce psaume pour la fête du Baptême du Christ : avec Jésus, « Le Royaume des cieux s’est approché ».

 

DEUXIEME LECTURE – Actes des apôtres 10,34-38

En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée,
chez un centurion de l’armée romaine,
34 il prit la parole et dit :
« En vérité, je le comprends,
Dieu est impartial :
35 mais, quelle que soit leur race,
il accueille, quelle que soit la nation,
celui qui le craint et dont les œuvres sont justes.
36 Telle est la Parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël,
en leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus-Christ,
lui qui est le Seigneur de tous.
37 Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs,
depuis les commencements en Galilée,
après le baptême proclamé par Jean :
38 Jésus de Nazareth,
Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance.
Là où il passait, il faisait le bien,
et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable,
car Dieu était avec lui. »

C’est presque une révolution : Pierre est en train d’enfreindre toutes les convenances ; le voilà chez un païen, le centurion romain, Corneille. Il faut dire que l’Esprit Saint lui a carrément forcé la main !
Je vous rappelle les événements. Imaginez deux maisons distantes de cinquante kilomètres, la maison de Corneille à Césarée, celle de Simon, le tanneur, à Joppé (autrement dit Jaffa ou Tel Aviv). C’est dans la maison de Simon que loge l’apôtre Pierre, qui a quitté provisoirement Jérusalem pour ce qu’on pourrait appeler une tournée missionnaire.
Dans ces deux maisons, il se passe des choses étranges et tout à fait inattendues : cela commence à Césarée. Corneille est un officier de l’empire romain (on dirait aujourd’hui un italien) en garnison à Césarée-sur-mer, c’est-à-dire sur la côte méditerranéenne du pays des Juifs. Aux yeux des Juifs, c’est un homme estimable, pieux, un de ceux qu’on appelle les « craignant Dieu ». Ce qui veut dire concrètement qu’il est pratiquement converti au Judaïsme, ou au moins très sympathisant, mais sans aller jusqu’à la circoncision. Il est connu aussi pour ses générosités et ses aumônes envers la synagogue de Césarée. Voici donc Corneille dans sa maison.
Un beau jour, vers trois heures de l’après-midi, il a une vision : un ange de Dieu est devant lui et l’appelle : « Corneille ! » Il répond tout frémissant : « Qu’y a-t-il, Seigneur ? » L’ange lui explique : « Dieu entend tes prières, il voit tes aumônes ; et maintenant, envoie chercher Pierre à Joppé ; tes hommes le trouveront facilement, il loge actuellement au bord de la mer chez un tanneur du nom de Simon. »
L’ange à peine disparu, Corneille choisit deux hommes de confiance et il les envoie à Joppé escortés d’un soldat. Et les voilà partis pour Joppé ; ils en ont pour une bonne journée de marche.
Le lendemain, juste un peu avant qu’ils n’arrivent à destination, c’est à Joppé qu’il se passe des choses étranges : Pierre est monté faire ses prières sur la terrasse vers midi. Mais c’est presque l’heure de déjeuner et la faim le prend ; et voilà qu’il a une vision, lui aussi : du ciel descend une espèce de nappe remplie de toutes sortes d’animaux ; et une voix dit : « Allez, Pierre, tue et mange ! » Impossible pour un bon Juif d’obéir à un ordre pareil ! D’abord, il faudrait distinguer soigneusement parmi tous ces animaux ceux qui sont purs (c’est-à-dire permis par la Loi) et ceux qui ne le sont pas ; alors Pierre répond instinctivement : « Jamais, Seigneur ! De ma vie, je n’ai jamais mangé rien d’immonde ni d’impur. » Et la voix reprend : « Ce que Dieu a déclaré pur, ce n’est quand même pas toi, Pierre, qui vas le déclarer immonde ! »
En d’autres termes, à qui est-ce de décider de ce qui est pur ou impur ? Est-ce bien aux hommes d’en décider ? Paul, plus tard, dans la lettre aux Romains, dira : « Je le sais, j’en suis convaincu par le Seigneur Jésus : rien n’est impur en soi. » (Rm 14,18).
Pierre a certainement du mal à se rendre à ces arguments-là puisque Luc précise que la même scène se reproduit trois fois. Et il ajoute que Pierre ne comprend toujours pas, même une fois la vision définitivement disparue.
C’est à ce moment-là, précisément, que les envoyés de Corneille frappent à la porte, au rez de chaussée ; et là-haut, sur la terrasse, l’Esprit Saint dit à Pierre « on te demande en bas, suis ces hommes sans hésiter, c’est moi qui les envoie. » Vous devinez la suite : Pierre descend, rencontre les envoyés de Corneille, leur demande ce qui les amène ; puis il leur offre l’hospitalité ; et dès le lendemain, il prend la route de Césarée ; je remarque au passage qu’il ne part pas tout seul, il emmène quelques Chrétiens avec lui ; il se doute que l’affaire est importante puisque l’Esprit Saint s’en est mêlé, et s’il y a des décisions à prendre, on est toujours plus avisés à plusieurs. Encore une journée de marche, donc, pour Césarée où l’on arrive le lendemain.
L’arrivée chez Corneille est superbe : Corneille a convoqué le ban et l’arrière-ban ; quand Pierre arrive, Corneille se jette à ses pieds ; mais Pierre a cette phrase magnifique : « Relève-toi ; moi aussi, je ne suis qu’un homme. » Puis, devant tout le monde, il dit ce qu’il a enfin compris de sa vision à Joppé : « Dieu vient de me faire comprendre qu’il ne fallait déclarer immonde ou impur aucun homme. » Sous-entendu, jusqu’ici, moi, Pierre, le Juif, je croyais être fidèle à l’Alliance de Dieu en m’interdisant tout contact avec les païens. Désormais, je comprends que, aux yeux de Dieu, personne n’est infréquentable. Et c’est pour cela que, pour la première fois de ma vie, je m’autorise, moi le Juif, à franchir le seuil de la maison d’un païen. Puis Corneille raconte pourquoi il a fait venir Pierre, sur l’ordre de l’ange de Dieu. Et c’est à ce moment-là que Pierre entame le discours dont nous avons entendu le début tout à l’heure : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. »
———————
Compléments
Vous savez la suite : Pierre était peut-être parti pour faire un long discours, comme le matin de la Pentecôte, mais l’Esprit Saint, encore une fois, le devance : « Pierre exposait encore ces événements quand l’Esprit Saint tomba sur tous ceux qui avaient écouté la Parole. Ce fut de la stupeur parmi les croyants circoncis qui avaient accompagné Pierre ; (traduisez les anciens Juifs devenus chrétiens) ; ainsi sur les nations païennes, le don de l’Esprit Saint était ainsi répandu ! Ils entendaient ces gens, en effet, parler en langues et célébrer la grandeur de Dieu. » Alors Pierre en tire la conclusion qui s’impose et il fait ce qui ne lui serait jamais venu à l’idée sans toutes ces interventions de l’Esprit Saint, il les baptise : « Quelqu’un pourrait-il empêcher de baptiser par l’eau ces gens qui, tout comme nous, ont reçu l’Esprit Saint ? »
Le programme que Jésus a fixé à ses apôtres le jour de l’Ascension est en train de s’accomplir (Ac 1, 8) ; il leur avait dit : « vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »
L’élection d’Israël n’est pas niée pour autant : « Il (Dieu) a envoyé la Parole aux fils d’Israël » ; mais désormais tous peuvent accéder à la foi en Jésus-Christ.

 

EVANGILE – selon Saint Matthieu 3,13-17

13 Alors paraît Jésus.
Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain
Auprès de Jean, pour être baptisé par lui.
14 Jean voulait l’en empêcher et disait :
« C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi,
et c’est toi qui viens à moi ! »
15 Mais Jésus lui répondit :
« Laisse faire pour le moment,
car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. »
Alors Jean le laisse faire.
16 Dès que Jésus fut baptisé,
il remonta de l’eau,
et voici que les cieux s’ouvrirent :
il vit l’Esprit de Dieu
descendre comme une colombe et venir sur lui.
17 Et des cieux, une voix disait :
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé,
en qui je trouve ma joie. »

Le Baptême de Jésus est sa première manifestation publique : il n’est encore, à son arrivée au bord du Jourdain, (pour beaucoup à l’exception de quelques-uns) que Jésus de Nazareth, et Matthieu l’appelle seulement Jésus : « Jésus, arrivant de Galilée, paraît sur les bords du Jourdain, et il vient à Jean pour se faire baptiser par lui. » Son Baptême sera le premier dévoilement aux yeux de tous de ce qu’il est réellement.
La scène est très courte, mais chaque mot, chaque image compte. Je commence par les images. Il y en a trois : la marche de Jésus depuis la Galilée et jusqu’aux rives du Jourdain, un peu au nord de la Mer Morte. Jésus accomplit la même démarche que beaucoup des membres de son peuple : Matthieu raconte que les gens de « Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain venaient à Jean-Baptiste et ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés. »
La deuxième image nous montre le geste de recul de Jean-Baptiste ; et le dialogue s’instaure entre les deux hommes ; Jean finit par s’incliner devant l’insistance du nouveau-venu. Alors on voit Jésus descendre dans le Jourdain pour y être baptisé.
Puis c’est la dernière scène, grandiose : les cieux s’ouvrent, une colombe vient se poser sur le nouveau baptisé. Pour commencer, lorsque les cieux s’ouvrent, on comprend que la grande attente d’Israël est enfin comblée. Cette grande attente, Isaïe l’exprimait ainsi : « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais… pour faire connaître ton Nom à tes adversaires… » (Is 63,19 – 64,1). Quant à la colombe, pour un Juif, elle représente évidemment l’esprit de Dieu, celui qui planait sur les eaux de la Création, celui qui devait un jour reposer sur le Messie lorsqu’il viendrait enfin pour sauver son peuple et l’humanité tout entière. L’apôtre Pierre le rappellera dans son discours chez Corneille (que nous lisons en deuxième lecture ce dimanche) : « Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les débuts en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu l’a consacré par l’Esprit Saint ». (Ac 10,37-38).
Quant aux paroles, il y en a trois également. Tout d’abord, le refus de Jean-Baptiste : « C’est moi qui ai besoin de me faire baptiser par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Il semble bien que Jean-Baptiste, lui, ait tout de suite compris qui était Jésus. Il reconnaît en lui celui dont il a dit : « Moi, je vous baptise dans l’eau pour vous amener à la conversion. Mais celui qui est derrière moi est plus fort que moi et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu. » (Mt 3,11).
La deuxième parole, c’est la réponse de Jésus : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » (c’est-à-dire que nous soyons accordés au projet de Dieu).
Alors Jean-Baptiste se laisse convaincre. Lui aussi veut de tout son coeur être accordé au projet de Dieu. Sa première réaction était empreinte d’humilité, mais elle exprimait les vues humaines. Une question analogue, d’ailleurs, nous brûle les lèvres : pourquoi donc Jésus a-t-il choisi de demander le baptême de Jean-Baptiste ? Pourquoi se mettre en quelque sorte à l’école d’un autre ? Pourquoi, surtout, prendre place au rang des pécheurs ?
Jésus, lui, dit les vues de Dieu. « Ce qui est juste », dans l’Ancien Testament, c’est ce qui est conforme au projet de Dieu, aux pensées de Dieu. Jean-Baptiste voulait distinguer Jésus du reste des hommes. Mais ce ne sont pas les vues de Dieu. Le mystère de l’Incarnation, c’est cela précisément : Jésus vient s’intégrer complètement à l’humanité. L’étonnement de Jean-Baptiste dit assez la singularité de Jésus ; homme parmi les hommes, il n’est pourtant pas comme les autres : lui, le non-pécheur, va prendre la tête des pécheurs.
La troisième parole, c’est celle de Dieu lui-même : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour. » Pour percevoir la richesse de cette phrase apparemment si simple, il faut la décomposer. L’expression « Celui-ci est mon Fils » désigne aussitôt Jésus comme le Messie-roi que la majorité des Juifs attendaient en Israël. Car le titre de « fils de Dieu » était appliqué à chaque roi le jour de son sacre. De la part de Dieu, le prophète disait au nouveau souverain : « Tu es mon fils, aujourd’hui, je t’ai engendré » en souvenir de la promesse adressée jadis au roi David par le prophète Nathan : « Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils » (2 S 7,14). Attribuer ce titre de « fils de Dieu » à Jésus, fils du charpentier de Nazareth, c’était donc proclamer que, malgré toutes les apparences, le vrai roi-Messie qu’on attendait, c’était lui.
La fin de la phrase dit tout autre chose : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour. » Cette expression est la reprise d’une prophétie d’Isaïe qui disait de la part de Dieu : « Voici mon serviteur Jacob que je soutiens, mon élu Israël en qui j’ai mis toute ma joie. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ». Et la suite du texte énonçait la mission de ce serviteur, c’était exactement celle du Messie. (Nous avons entendu cela dans la première lecture de ce dimanche).
A la figure de Messie-roi, s’ajoute donc celle de Messie-serviteur : une fois de plus, on est frappés de l’insistance du Nouveau Testament sur ce thème. Il faut dire que Jésus a dérouté nombre de ses contemporains : il ressemblait si peu à l’idée que l’on se faisait du Messie. La figure du Serviteur d’Isaïe a été pour eux l’un des grands textes qui ont nourri leur méditation ; on en trouve des traces et des allusions dans de nombreux textes du Nouveau Testament.
A la suite de cette annonce d’Isaïe, certains Juifs avaient compris que le Messie ne serait pas un individu isolé mais un peuple. Alors on comprend mieux pourquoi Jésus ne craint pas de prendre place dans la file de ses frères juifs qui s’approchent de Jean-Baptiste pour demander le Baptême. Serviteur annoncé par Isaïe, Jésus n’est pas un Messie solitaire : déjà là, dès le début de sa vie publique, il se veut solidaire. Par notre Baptême, à notre tour, nous sommes intégrés au Corps du Christ en train de se construire.
——————-
Compléments
Après avoir entendu la voix qui déclare : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour », nous comprenons mieux la présence de la colombe qui symbolise l’Esprit Saint : nous venons d’assister au sacre du Messie.
La présence de l’Esprit sur les eaux du Baptême dit bien qu’il s’agit d’une nouvelle création ; et ces eaux ne sont pas n’importe lesquelles : dans le Jourdain, Jésus est le nouveau Josué qui mène son peuple vers la vraie Terre promise, celle qu’habite l’Esprit.
Matthieu nous offre ici une magnifique représentation de la Trinité : Jésus est déclaré « Fils », l’Esprit est reconnu sous la forme de la colombe, et le Père invisible mais présent se manifeste par sa Parole : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour. » « Il vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu » avait prédit Jean-Baptiste : par notre Baptême, c’est dans le feu de l’amour trinitaire que tous, nous sommes réellement plongés.

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