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Jean Daniel (1920-2020)

Jean Daniel, un fabuleux destin

Le fondateur, directeur et éditorialiste du « Nouvel Observateur » s’est éteint mercredi soir. Comment le onzième enfant de Jules Messaoud Bensaïd est-il devenu l’un des plus illustres journalistes français sous le nom de Jean Daniel ? Serge Raffy retrace le parcours hors du commun d’un stendhalien solaire, qui fit la rencontre d’Albert Camus, avant de traverser et d’analyser toutes les crises de son temps.

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D’où lui vient cette lueur mélancolique dans le regard ? Est-ce parce qu’il fut toute sa vie un écrivain égaré en journalisme et qu’il porte ce regret comme une blessure ? Enseveli sous les honneurs, les prix, les médailles, Jean Daniel, mort mercredi 19 février, a traversé le XXe siècle en côtoyant les plus grands, Kennedy, Castro, de Gaulle, Ben Bella, Mendès France, Mitterrand, Rocard, et tant d’autres. Il murmurait à l’oreille des présidents, dans la cavalcade effrénée de l’Histoire, mais il n’est jamais vraiment sorti de cette ambiguïté originelle. Celle de l’impossible choix. Ecrivain ou journaliste ? Combien de fois a-t-il répété autour de lui qu’il n’avait jamais tranché la question ? Et si ce doute était sa principale force ? Et aussi l’explication du succès d’un titre déjà quinquagénaire. Si le fameux ADN, la singularité, du journal qu’il a fondé, en 1964, « le Nouvel Observateur du monde », prenait sa source dans l’histoire même de son inventeur et inspirateur ? Celle d’un gosse de la Méditerranée tombé tout petit dans le bain salvateur de la littérature.

Tout, dans sa prime jeunesse, le portait vers l’écriture. D’abord sa sœur, Mathilde, aînée d’une fratrie de onze enfants, qui jouait auprès de lui, le dernier-né, le rôle de seconde mère. Pianiste, férue de romans français du XIXe siècle, elle l’initie très tôt à Stendhal, comme on entre en religion. L’adolescent de Blida, ville algérienne de la plaine de la Mitidja, fils d’un commerçant juif, Jules Messaoud Bensaïd, un colosse au grand cœur, qui, avant de devenir minotier, fut portefaix dans une petite entreprise de la ville, se prend de passion pour ce maître du « réalisme romantique ». Pendant que son père négocie céréales et farine dans la boutique du rez-de-chaussée de la maison familiale, le « petit » dévore l’œuvre du maître, dont il épouse la philosophie de vie, celle de la « chasse au bonheur », mais aussi l’élégance de plume, écriture serrée, précise, parfois précieuse.

A 12 ans, au collège colonial, il trousse des portraits d’une troublante maturité. Le gamin serait-il un surdoué ? Un de ses professeurs, André Belamich, condisciple d’Albert Camus en khâgne, à Alger, futur traducteur de l’œuvre de Federico Garcia Lorca, le remarque et le prend sous son aile. A ses côtés, le jeune Bensaïd découvre Gide, Romain Rolland, Maurice Martin du Gard, Stefan Zweig, « le Magazine littéraire ».

La 2e division blindée du général Leclerc

Dans l’Algérie française des années 1930, l’adolescent juif de la Mitidja vit dans une bulle. Il est la fierté de sa famille. Le petit dernier pourrait bien, un jour, pensent-ils, devenir un « homme de lettres », écrivain célèbre ou éminent professeur d’université. Ce dernier est à mille lieux de penser que l’éden algérien n’est qu’un mirage. Il ne pressent pas le souffle de l’indépendance qui va emporter ses rêves de jeunesse. L’atmosphère ouatée du boulevard des Orangers, où se retrouvait la jeunesse dorée de Blida, n’était qu’une illusion. « C’est sans doute une des clés de la vie de Jean Daniel, explique Pierre Bénichou, qui fut directeur adjoint du “Nouvel Observateur”. Il aurait pu devenir une jolie plume, auteur de romans bien ficelés, pour ne pas dire plus, mais la politique lui est tombée dessus sans crier gare. Le tourbillon de l’Histoire l’a, si je puis dire, pris par surprise. Il l’a déniaisé, et pas n’importe quand : le 7 octobre 1940. »

Terrible date pour les juifs algériens. Le régime de Vichy abroge, ce jour-là, le décret Crémieux, qui accordait, depuis 1870, un statut de naturalisé français aux juifs. A 20 ans, l’étudiant en philosophie à l’université d’Alger est sous le choc : il n’est plus un « enfant de la patrie ». Il n’est pas algérien pour autant. Sa judéité ? Chez lui, on célèbre les fêtes juives a minima. Bien que son père fût un temps président du Consistoire de Blida, la famille se revendique comme profondément laïque. Le jeune homme rêveur, un brin timide, découvre, effaré, la monstruosité de l’antisémitisme d’Etat.

Jean Bensaïd signe alors une pétition, avec d’autres étudiants, pour protester contre la fermeture de la faculté aux étudiants et enseignants juifs. « Nous jeunes étudiants juifs, nous nous sommes donnés tout entiers à la vie française, notre langue est la langue française, nos maîtres, les maîtres de l’université française. Que l’on songe au désarroi qui serait le nôtre, le jour où l’on voudrait nous interdire la seule culture qui nous soit accessible. Nous ne pourrions même pas nous replier sur un passé juif, sur des traditions juives que nous avons perdues de notre propre mouvement et parce que le gouvernement de la France nous y invitait. Nous serions comme dépouillés de biens et richesses, qu’on nous avait implicitement promis. » Tout est dit dans ce texte qui sonne comme un appel au secours.

Comment réagit l’étudiant venu de Blida ? Il pourrait adhérer au Parti communiste, s’enrôler dans la Résistance naissante. Mais, il le dira lui-même, il n’a pas l’âme d’un militant ni d’un héros. Face aux atrocités du nazisme, il décide tout de même de choisir son camp, celui du général de Gaulle, l’homme de l’appel du 18 juin. Jean Daniel déserte l’armée du général Giraud, dans laquelle il avait été mobilisé, part pour l’Angleterre, en passant par l’Ecosse et intègre la 2e division blindée du général Leclerc. Il n’est pas un héros, prétend-il, mais veut devenir parachutiste, alors qu’il se croyait antimilitariste quelques mois plus tôt. En fait, il est affecté dans une unité du génie non combattante chargée de transporter du matériel sur la ligne de front. Il n’a pas ferraillé sous la mitraille ? Qu’importe. Il a participé à la déroute du nazisme. On lui décerne la croix de guerre pour avoir libéré Paris. Il a alors 24 ans.

Un lien quasi fraternel avec Albert Camus

Le sergent-chef Bensaïd, démobilisé, n’a qu’une idée : reprendre une existence normale, se consacrer à la philosophie. Sa vocation d’homme de lettres est toujours intacte. Il s’inscrit à la Sorbonne avec un objectif : l’agrégation. Mais la politique va le distraire de ses objectifs. Un vieil ami de Blida lui dégote un poste de plume du président du gouvernement provisoire de la République, Félix Gouin. Le fils du minotier de Blida découvre les cimes du pouvoir, ses intrigues, ses grandeurs et ses mesquineries. Pas pour longtemps. Félix Gouin est emporté par une affaire de détournement de fonds sur le commerce de vins venus d’Algérie. Première expérience politique, premier scandale, pour le jeune attaché de cabinet. Echaudé, il n’a pas l’intention de faire carrière dans les arcanes de l’Etat. Il restera désormais en lisière de l’univers des cabinets ministériels. On lui propose un poste de sous-préfet ? Refus. Il est finalement recasé dans la presse, un peu par hasard. Il intègre la Société nationale des Entreprises de Presse, organisme chargé de réattribuer les journaux confisqués à la Libération pour cause de collaboration avec l’ennemi.

Le jeune garçon côtoie alors tous les hommes qui vont compter dans les journaux d’après-guerre. Les intellectuels issus de la Résistance fourmillent de projets. Certains voient le jour, comme la revue « Caliban », qui se veut un organe de vulgarisation culturelle, marqué à gauche. On lui propose de se lancer dans cette aventure. Il accepte, enthousiaste. En quelques mois, Jean Bensaïd en devient le porte-parole, puis très vite, le rédacteur en chef. L’ambition du titre ? Rendre intelligible la marche du monde. Ce credo ne quittera plus le nouveau patron de presse qui cherche à s’entourer de tous les intellectuels de la place de Paris. Son argumentaire pour les attirer dans ses filets : esprit critique, attention, réflexion, lucidité. Et ils viennent tous, conquis par le charme provincial et la délicatesse de ce débutant en journalisme : Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Emmanuel Mounier, Jean-Marie Domenach, Claude Bourdet, et bien d’autres. Cet aréopage d’intellectuels, sous l’impulsion de Camus, cherche à sortir des griffes idéologiques du PCF, tout-puissant dans le monde de l’université et des belles lettres. Les horreurs du stalinisme n’ont pas encore été révélées au grand public et « Retour de l’URSS », d’André Gide, publié en 1936, implacable critique de la réalité soviétique, n’a pas encore marqué les esprits.

A « Caliban », durant une bonne décennie, le débat central qui a agité la rédaction porte sur la capacité de marier marxisme et démocratie. Albert Camus ne croit pas à cette alliance. Jean Bensaïd, qui a pris comme nom de plume, Jean Daniel, a une position plus modérée. Est-ce son admiration sans borne pour un ami algérien, militant communiste, parti combattre le fascisme en Espagne, au milieu des années 1930, tué au combat dans les rangs des Brigades internationales, qui freine ses ardeurs anticommunistes ? Sans doute. Entre l’auteur de « l’Etranger » et l’enfant de Blida, les discussions, malgré l’amitié qui les lie, sont parfois rugueuses. Les deux hommes, jusqu’au décès du prix Nobel de littérature dans un accident de voiture, en 1960, garderont un lien quasi fraternel.

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Pour l’heure, au début des années 1950, Jean Daniel a un souci : sauver « Caliban » de la faillite. La revue est déficitaire. Jean Daniel n’est pas un gestionnaire et ne le sera jamais. Deux hommes politiques tentent alors de lui venir en aide. Louis Joxe, d’abord, qui deviendra ministre du général de Gaulle, à partir de 1959. Depuis le Quai-d’Orsay, où il est directeur des Relations culturelles, le père de Pierre Joxe abonne à la revue toutes les ambassades, légations et Alliances françaises, soit environ un millier d’exemplaires achetés à chaque parution. René Pleven, président du Conseil, donne aussi son écot en offrant une valise de billets de fonds secrets. En vain. Malgré ces soutiens, les politiques ne sauveront pas « Caliban ». Jean Daniel, dépité, cherche à rebondir. Que faire après ces années si palpitantes ? Un temps, il tente de créer une nouvelle revue, « Valeurs », consacrée aux arts et à la littérature, en duo avec Albert Camus, mais le projet capote. Le financier suisse qui devait financer l’opération se révèle être un escroc. Coup dur pour Jean Daniel qui se retrouve sans emploi.

Pendant quelques mois, grâce à l’intervention d’Albert Camus, il enseigne quelques mois la philosophie dans un lycée d’Oran. Ses amis, Camus en tête, l’exhortent à rentrer sur Paris, pour ne pas se faire oublier. L’écrivain, encore lui, telle une bonne fée, lui dégote une place dans une agence de presse, la SGP, Société générale de Presse. Après avoir brillé à « Caliban », magazine où la signature est une forme d’étendard, Jean Daniel découvre l’austère anonymat du journalisme d’agence. Mais, au moins, il retrouve les petits bonheurs du quartier Latin. La SGP est une épreuve pour l’ego, mais une formidable école. Il en profite pour tenter d’écrire des romans, mais l’isolement l’épouvante. Il n’a pas l’âme d’un moine cistercien. Il a besoin d’être au cœur de l’Histoire en mouvement. Au cœur de l’Histoire ou en lisière ? Sous la pression amicale d’Albert Camus, il finit tout de même par écrire « l’Erreur » (Gallimard, 1953), roman autobiographique imprégné de nostalgie sur son enfance blidéenne, mais aussi réflexion sur le suicide. La critique annonce la naissance d’un écrivain. A tort, car la politique, ce diable souriant, va encore le rattraper.

La rencontre avec Pierre Mendès France

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A la SGP, on lui propose de couvrir l’actualité de l’Afrique du Nord. Il est tout indiqué pour cette mission. N’est-il pas originaire lui-même de ces territoires ? Les pays du Maghreb sont en pleine effervescence nationaliste ; les mouvements indépendantistes sont à l’offensive au Maroc, en Tunisie et bientôt en Algérie. Comment refuser un tel poste ? Le journaliste découvre qu’il sait peu de choses de la colonisation, pas plus que des colonisés. Son enfance et son adolescence ont été comme des parenthèses enchantées, celles d’un jeune « colon » vivant dans le vase clos de la bonne société des Français d’Algérie. Tour d’ivoire ? Il se jette alors dans la lecture de tous les spécialistes du Maghreb. En quelques mois, il comble ses lacunes et apparaît aux yeux de tous comme une des pointures de la presse française sur la question maghrébine.

Ses chroniques sont remarquées par un fringant tycoon des médias, Jean-Jacques Servan-Schreiber. Ce dernier vient de créer le magazine « l’Express ». En 1955, le conflit algérien atteint des proportions violentes que les politiques, depuis Paris, n’avaient pas anticipées. Le Front national de Libération, mouvement révolutionnaire, multiplie les attentats. JJSS cherche en urgence un journaliste pour couvrir l’événement. Jean Daniel est très vite embauché. Dans ses nouvelles fonctions, ce dernier fait une rencontre capitale avec une personnalité à qui il vouera, tout au long de sa carrière, une admiration et une fidélité indéfectibles : Pierre Mendès France. Pour le journaliste, l’ancien président du Conseil, l’artisan de la décolonisation en Indochine, représente l’idéal de ce que doit être un homme politique. Rigueur, honnêteté, loyauté, goût du dialogue, art du compromis. Après l’Indochine, il pourrait être l’homme de paix capable de résoudre la crise algérienne. « L’Express » lui est tout dévoué. Au grand désarroi de ses soutiens, Mendès France, en désaccord avec la politique de répression engagée par le socialiste Guy Mollet, démissionne de son poste de ministre d’Etat. Jean Daniel approuve ce départ. Mais, sans Mendès France, la paix s’éloigne à coup sûr.

Comme son mentor, Jean Daniel défend l’idée que, malgré la terreur imposée par le FLN, puis par l’OAS, il faut à tout prix trouver un compromis pour éviter le bain de sang. Négocier, toujours. A cette époque, François Mitterrand est ministre de la Justice de Guy Mollet. Partisan d’une ligne dure, très répressive, le futur patron du PS d’Epinay refuse de nombreuses demandes de grâce d’insurgés condamnés à mort. Quarante-cinq Algériens seront guillotinés sous son mandat. Cette tache sur le parcours de celui qui accédera au pouvoir vingt-cinq ans plus tard ne s’est jamais effacée dans la mémoire du journaliste de « l’Express ». « C’est sans doute là que se situe la méfiance qui n’a jamais cessé entre Mitterrand et Jean Daniel, souligne Robert Schneider, ancien chef du service politique du “Nouvel Observateur”. Cette fêlure a pesé lourd dans leur relation. On peut dire qu’ils se supportaient mutuellement, mais qu’ils ne se sont jamais aimés. Jean Daniel était mendésiste. Mitterrand, lui, était mitterrandiste. »

Partisan de la négociation avec le FLN

A « l’Express », Jean Daniel écrit un de ses premiers articles comme une réponse à une déclaration incantatoire de Mitterrand « L’Algérie, c’est la France ». Paris-Alger, deux capitales pour un seul pays ? Le journaliste n’y croit déjà plus. « En proclamant l’Algérie, c’est la France, nous affirmons un but ou un désir, mais est-ce une réalité ? écrit-il dans “l’Express”. […] Il y a encore quelques chances de faire des peuples européen et musulman en Algérie une communauté française. Mais il faut ajouter aussitôt que nous jouons, dans ce domaine, notre dernière chance. » Lucide, Jean Daniel restera tout au long du conflit partisan de la négociation avec le FLN, ce qui lui vaudra menaces et condamnations à mort des radicaux de l’Algérie française. Son appartement parisien est plastiqué. Comme de nombreux journalistes, il suit le plus souvent le conflit depuis la Tunisie voisine, devenue indépendante depuis 1956. Installé dans la cité balnéaire de Sidi Bou Saïd, sur les rivages du golfe de Tunis, comme la plupart des correspondants étrangers, il rencontre discrètement les dirigeants du FLN en exil.

Dans ce Saint-Tropez tunisien, il se lie d’amitié avec les envoyés spéciaux de la presse anglo-saxonne. Un petit groupe se forme, surnommé le Maghreb Circus, une confrérie joyeuse et fêtarde, où on s’échange informations exclusives et contacts dans la rébellion toute proche. « Dans cette bande, raconte Guy Sitbon, ancien dirigeant du “Nouvel Observateur”, Jean Daniel s’était lié d’amitié avec l’américain Tom Brady. Ce dernier l’avait intronisé caïd du Maghreb Circus et lui avait fait revêtir le burnous. C’était paradoxal : nous échangions des tuyaux sur le FLN sur le sable, en buvant du rosé. » La dolce vita aux portes de l’enfer ? Durant cette période, entre reportages de guerre et moments d’accalmie à Sidi Bou Saïd, Jean Daniel tisse sa toile et ses réseaux. Bourguiba, Ferhat Abbas, le jeune Bouteflika, et bien d’autres, deviennent des « proches ». La direction de « l’Express » est aux anges. Sa nouvelle recrue multiplie entretiens exclusifs et reportages et devient incontournable.

L’enfant de Blida traverse cette guerre de décolonisation au pas de course. Il refuse d’être un héros ? A Bizerte, au cours d’un combat entre les insurgés et les forces françaises, alors qu’il sort d’une entrevue avec Habib Bourguiba, il tombe sous la mitraille d’un avion… français. Blessé gravement, il passe de longs mois hospitalisé.

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A Paris, les politiques s’interrogent. Qui est vraiment cette étoile montante du journalisme ? On le dit gaulliste, à cause de son engagement dans la division Leclerc, mais aussi mendésiste, pacifiste, traître à la patrie, ou encore petit télégraphiste des chefs du FLN, donc sympathisant communiste. On lui colle toutes les étiquettes. Au fond, Jean Daniel est avant tout un homme déchiré entre son amour pour sa terre natale, à l’instar d’Albert Camus, et sa conviction que l’Algérie est condamnée à couper les ponts avec la métropole. La décolonisation est un voyage sans retour, il en est persuadé. Il veut seulement éviter le pire, le bain de sang. Il est le témoin malheureux de cette séparation violente.

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JFK et Fidel Castro

La mort d’Albert Camus le laisse comme orphelin. Le prix Nobel de littérature était pour lui un parrain, un frère, un modèle et aussi un compagnon avec qui il a tant débattu. Camus rêvait d’une fédération gardant l’Algérie dans le giron de la République. Daniel, plus visionnaire, avait fait le deuil de cette idée. Quand les accords d’Evian sont signés, en mars 1962, Jean Daniel, en convalescence à Paris, approuve de Gaulle. La paix revenue, comme tous les correspondants de guerre qui ont vécu toutes ces années intensément, il s’ennuie à Paris. Malgré l’admiration qu’il éprouve pour de Gaulle, le Général résistant, il est plus réservé sur sa pratique du pouvoir et ne cache pas son inclination mendésiste. Il ne suit donc la politique hexagonale que d’un œil.

Un événement international va bouleverser son image et le propulser dans la célébrité : la crise américano-cubaine. A l’automne 1963, le reporter de « l’Express » part pour Washington, avant d’aller à La Havane, où il espère rencontrer Fidel Castro, et, fait exceptionnel, obtient un entretien avec le président américain. Surprise : à la Maison-Blanche, John Kennedy lui propose de jouer les messagers de paix auprès du leader cubain. JFK, après la crise des missiles, ne veut plus revivre un conflit qui a failli tourner au cauchemar nucléaire. JFK cherche un émissaire qui n’implique pas directement son administration. Le journaliste français est tout indiqué pour cette mission. Jean Daniel part donc à Cuba rencontrer le Lider Maximo.

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Le 22 novembre 1963, il déjeune sur une plage de Varadero en compagnie du Comandante. Alors que les deux hommes dégustent une langouste grillée, ils apprennent l’attentat de Dallas. Jean Daniel se retrouve brutalement acteur de l’Histoire. La presse américaine lui consacre de longs articles. En rentrant en France, auréolé de ce statut de star du journalisme, il s’attend à une haie d’honneur de la part de JJSS et de l’état-major du journal. Erreur. « L’Express » a la tête ailleurs.

En difficulté financière, la direction du journal cherche à mettre en place une nouvelle politique éditoriale, moins engagée, plus orientée vers le journalisme à l’américaine, moins « mendésiste », au fond. Les faits et seulement les faits ? Vieux débat. La direction de l’hebdomadaire, en réalité, suit les intuitions « centristes » de son patron qui se rêve en Kennedy français. Exit la gauche. En janvier 1964, Jean Daniel, en désaccord avec ce tournant libéral, s’en va. Il compte bien profiter de ce répit pour écrire enfin le livre sur la guerre d’Algérie qu’il rêve de publier. Il aimerait aussi rédiger un essai politique sur l’expérience cubaine, ce socialisme tropical qu’il croit encore réformable. Ou bien encore, un roman. Une fois de plus, la politique et le journalisme contrarient ses desseins.

« Les faits, oui, mais avec l’élégance et l’analyse »

Depuis deux ans, un industriel vibrionnant et visionnaire, Claude Perdriel, passionné de presse, tente de le convaincre de prendre la direction de la rédaction d’un magazine qu’il veut lancer. Les parrains du projet ? Pierre Mendès France et Jean-Paul Sartre, pas moins. Dans l’équipe initiale, on trouve aussi, un temps, François de Grossouvre, qui deviendra l’homme lige de François Mitterrand, gardien de tous les secrets du dirigeant socialiste. L’idée de l’entrepreneur : transformer un journal existant, « France Observateur », réputé proche du PSU, en grand hebdomadaire de gauche indépendant et sans tabous, « le Nouvel Observateur ». Le concept plaît à l’ancien rédacteur en chef de « Caliban ». Le 19 novembre 1964, le premier numéro du magazine sort des presses. Corinne Renou-Nativel, auteur d’une remarquable biographie de Jean Daniel (« Jean Daniel, 50 ans de journalisme », Editions du Rocher), note :

« En fait, on retrouve ses intuitions dans les grands principes de l’hebdomadaire. Mêler littérature et journalisme. Introduire la subjectivité de l’individu au service de la compréhension du monde. Les faits, oui, mais avec l’élégance et l’analyse. Pour réussir ce tour de force, Perdriel et Daniel savaient qu’il leur fallait recruter les meilleurs journalistes, des stylistes qui aiment l’info, des oiseaux rares. En fait, ce duo a traqué les talents pendant cinquante ans, au seul profit de cet objet de presse curieux qu’est “le Nouvel Observateur”. »

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En cette fin d’année 1964, les fondateurs du titre sont confrontés à leur premier grand choix politique. Dans quelques mois, le général de Gaulle va remettre en jeu son mandat présidentiel. Qui soutenir, à gauche, pour affronter le père de la Constitution de la Ve République ? Jean Daniel rêve d’une candidature Mendès France. Las, l’inspirateur de la « deuxième gauche » renâcle. Il n’est pas prêt à revêtir le costume du monarque républicain. François Mitterrand, lui, n’a pas ces états d’âme. Bon gré mal gré, Jean Daniel, sous la pression insistante de Mendès, appelle à voter pour lui. Il le fait du bout des lèvres. Mitterrand n’oubliera jamais cette réticence à son égard. Elle surgit encore en 1968, quand le pouvoir gaulliste vacille. La gauche a besoin d’un leader incontestable. Nouveau dilemme. Qui soutenir ? Mendès France ou Mitterrand ? Encore une fois, le directeur du magazine de la gauche penche pour l’ancien président du Conseil. A l’élection présidentielle de 1969, la gauche non communiste subit un revers historique. Son candidat, Gaston Defferre, fait 5 % des voix au premier tour.

Durant la décennie qui suit, Jean Daniel, comme Claude Perdriel, tire les conclusions de ce désastre. Leur journal doit à tout prix échapper aux querelles partisanes et devenir un lieu de débat et de rassemblement de toute la gauche. Pas question de négliger le député de la Nièvre. En 1974, Claude Perdriel s’engage carrément en sa faveur. Il devient une des chevilles ouvrières de la campagne électorale de François Mitterrand, cas exceptionnel dans l’histoire de la presse. De son côté, Jean Daniel se rapproche de l’étoile montante de la « deuxième gauche », le fils spirituel de Mendès France, Michel Rocard. « Le Nouvel Observateur », trait d’union des deux gauches ? La rédaction compte en effet autant de partisans de Rocard que de Mitterrand dans ses rangs. Quand les sondages donnent un avantage net au maire de Conflans-Sainte-Honorine, à la fin des années 1970, Jean Daniel ne dissimule pas son enthousiasme pour ce dernier.

Il prend définitivement ses distances avec le marxisme, même s’il a toujours considéré l’idéologie du philosophe allemand davantage comme une méthode d’analyse plutôt qu’un outil de gouvernance. Le journaliste a mis de longues années à se débarrasser de l’idée que le communisme était réformable. Il a cru, un temps, au rêve eurocommuniste d’Enrico Berlinguer, et de quelques autres, jusqu’à la publication du livre d’Alexandre Soljenitsyne, « l’Archipel du Goulag ». Quand l’écrivain russe débarque en France, Jean Daniel est le premier à lui porter soutien et admiration. Franz-Olivier Giesbert, alors au service politique, précise :

« On savait que défendre Soljenitsyne, à quelque temps de l’élection présidentielle, c’était mettre un coin dans l’Union de la Gauche et pousser les communistes à quitter l’alliance qui pouvait faire gagner Mitterrand. Jean Daniel ne s’en est pas préoccupé. Il a fait du journalisme et a reçu des tombereaux d’insultes venus de la place du Colonel-Fabien. Il était juste dans le sens de l’Histoire. »

Finalement, François Mitterrand est élu en mai 1981. A-t-il pardonné à Jean Daniel sa trop grande proximité avec l’écrivain russe et surtout sa méfiance à son encontre ? En tout cas, le nouveau président de la République l’invite régulièrement dans ses déplacements à l’étranger et lui accorde souvent une place de quasi invité officiel. Jean Daniel fait partie des visiteurs du soir de l’Elysée, mais il n’aura jamais la confiance de son hôte. Le contentieux est trop ancien et trop à vif. Paradoxe : en dépit de cette amitié impossible entre les deux hommes, le magazine de la gauche pâtit de son image de « journal du pouvoir ». Ses ventes baissent. Claude Perdriel, actionnaire largement majoritaire, s’en émeut. Il avait délaissé un temps le magazine, navire amiral de son groupe de presse, pour lancer, en 1977, un quotidien de gauche, « le Matin », qu’il vend en 1984. Il impose alors une petite révolution au sein de l’hebdomadaire. Il rajeunit la rédaction et fait nommer à sa tête Franz-Olivier Giesbert, partisan d’un journalisme du coup de poing à l’estomac, plus marketing, moins engagé.

Jean Daniel n’aime pas ce virage qu’il juge trop éloigné de l’ADN du journal qu’il a fondé. Entre le patron « symbolique » et le patron du capital du « Nouvel Observateur », un conflit larvé s’engage, à fleurets mouchetés. Entre Claude, l’homme des chiffres, et Jean, celui des lettres, la partie, au fil des années, va se durcir. Elle va épuiser de nombreux directeurs de la rédaction, Franz-Olivier Giesbert, Laurent Joffrin, Bernard Guetta, Guillaume Malaurie, tous tombés au champ d’honneur, tous tiraillés entre deux loyautés irréconciliables. Jean Daniel, au milieu des années 1990, est contraint de reconnaître que les choix de son « frère Claude » étaient les bons. L’hebdomadaire caracole en tête des magazines français. Ses unes qu’il croyait racoleuses séduisent un nouveau public, plus jeune, moins politisé. Il décide alors de se retirer sur son Aventin, se concentrant sur son éditorial et sur l’actualité des sciences humaines et de la philosophie, ses deux passions, n’intervenant qu’à de rares occasions dans la rédaction pour rappeler la « doxa » du journal.

Tel un doge vénitien, il prend de la hauteur sur cette étrange République des mots qu’il a fondée. Après la mort de François Mitterrand, il se désintéresse des hommes politiques arrivés sur le devant de la scène. Son champion, Rocard, est hors jeu. Jacques Chirac ou François Hollande ? Il les connaît mal. Pour ce dernier, il sait seulement qu’il fut un temps journaliste au « Matin », avant d’embrasser la carrière politique. Avec eux, il ne peut avoir de regrets. Le grand malentendu, c’est avec Mitterrand qu’il l’a vécu. Le président, après son élection, lui aurait proposé un poste d’ambassadeur en Tunisie, puis au Burkina Faso, puis la direction du Centre Georges-Pompidou. Il aurait pu aussi intriguer pour obtenir le ministère de la Culture ou entrer à l’Académie française, sans doute la plus belle des consécrations pour l’amoureux de la langue française qu’il est. Mais aucune sirène n’a pu l’éloigner de sa famille, de son enfant de papier, ce « Nouvel Observateur » créé avec son meilleur ami, Claude Perdriel, parti sous d’autres cieux.

Le tandem Daniel-Perdriel est un petit miracle en soi par sa longévité mais aussi par l’union de deux fortes personnalités, si différentes, n’ayant comme seule boussole la défense de l’écriture, du style, de l’originalité, du talent. Qui peut se targuer d’avoir vécu pareille aventure ? Plus de quarante ans de combats, main dans la main. Pour Jean Daniel, la politique, au fond, n’était qu’un leurre. Elle ne l’a jamais distrait de son destin d’écrivain du présent, ce drôle de métier de journaliste, royaume de l’éphémère. Nul besoin d’être romancier pour faire de sa vie un roman. Messaoud Bensaïd le minotier peut être fier de son petit dernier. Il a semé de belles graines.

Serge Raffy

https://www.nouvelobs.com/jean-daniel/20200220.OBS25071/jean-daniel-un-fabuleux-destin.html#xtor=EPR-3-%5BObsDerMin%5D-20200220

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