FREDRIC GROS (1965-...), LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MARCHER, UNE PHILOSOPHIE, PHILOSOPHE FRANÇAIS, PHILOSOPHIE

Marcher, une philosophie de Frédéric Gros

Marcher, une philosophie

Frédéric Gros

Paris, Flammarion, 2011. 312 pages.

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Résumé :

« La marche, on n’a rien trouvé de mieux pour aller plus lentement. Pour marcher, il faut d’abord deux jambes. Le reste est vain. Aller plus vite ? Alors ne marchez pas, faites autre chose : roulez, glissez, volez. Ne marchez pas. Car marchant, il n’y a qu’une performance qui compte : l’intensité du ciel, l’éclat des paysages. Marcher n’est pas un sport. »
Si mettre un pied devant l’autre est un jeu d’enfant, la marche est bien plus que la répétition machinale d’un geste anodin : une expérience de la liberté, un apprentissage de la lenteur, un goût de la solitude et de la rêverie, une infusion du corps dans l’espace…
Frédéric Gros explore ici, en une série de méditations philosophiques et en compagnie d’illustres penseurs en semelles (Nietzsche et Rimbaud, Rousseau et Thoreau, Nerval et Hölderlin…) mille et une façons de marcher – flânerie, errance ou pèlerinage -, comme autant d’exercices spirituels.

 

 

« Marcher, une philosophie », de Frédéric Gros : crève pas, marche !

De ce livre, en fin de compte, on pourrait dire que le propos est ténu, les constats simples, les remarques presque toujours évidentes. Mais l’écriture est souveraine – limpide, exacte, les termes tous sentis.

Beaucoup, l’été venant, mettront bientôt un pied devant l’autre. Acharnés à faire vite, pour certains. Bêtement. Pour la plupart, heureusement, ce sera avec lenteur, mesure et endurance, en avançant pas à pas, solitaire en soi-même, au coeur du paysage soudain retrouvé, une fois largués les artifices, les semblants, les urgences connectées où l’on crève. Cette lenteur de la marche, où l’on oublie l’inutile pour l’essentiel, et l’actualité de l’heure pour la présence du monde, indique une philosophie.

C’est ce que fait voir Frédéric Gros, dans un admirable petit livre qui ravira même les incurables sédentaires, ceux que Nietzsche appelait « culs-de-plomb ». Car personne, après tout, n’est obligé de pratiquer la randonnée pédestre pour prendre plaisir et intérêt à cette prose intelligente et claire – rare, somme toute. Philosophie, ici, ne signifie ni pédanterie ni jargon. Frédéric Gros réinvente, à l’antique, une méditation qui accompagne le mouvement du corps et en creuse les sensations.

« En marchant, écrit-il, on échappe à l’idée même d’identité, à la tentation d’être quelqu’un, d’avoir un nom et une histoire. » On songe à Michel Foucault, que Frédéric Gros a étudié, édité et commenté, disant : « J’écris pour n’être personne. » Ecrire, marcher, serait-ce la même chose ? La parenté existe : nombreux sont les écrivains-penseurs-marcheurs. On en croise certains au fil des pages, depuis Nietzsche arpentant l’Engadine ou les collines niçoises jusqu’à Gandhi nomadisant en Inde avec la marche pour action, sans oublier ces promeneurs célestes que furent Rimbaud, Rousseau ou Thoreau. Contrairement à Kant, hygiéniste et métronome, ils convainquent que sur terre l’homme habite en marcheur. En parcourant le monde à pied, ne fût-ce que quelques heures ou quelques jours, on le voit tout différemment. Et l’on se voit soi-même autre.

Car la marche insiste sur les articulations, en particulier celle du corps et de l’âme. Elle métamorphose le temps, impose fatigue à la pensée, se fait subversion ou vacuité. En pérégrinant, on se perd et se retrouve, comme en tout exercice spirituel. On cesse de s’affairer, on crée parfois. Nietzsche avait les sentiers pour atelier, d’autres y élaborent des psaumes. « Marcher fait venir naturellement aux lèvres une poésie répétitive, spontanée, des mots simples comme le bruit des pas sur le chemin. »

On évitera donc de croire que la marche est un sport. Pas même un loisir, encore moins un divertissement. Au contraire, si l’on en croit Frédéric Gros, ce serait plutôt une ascèse, au vieux sens grec – exercice, entraînement -, qui nous ramène à l’essentiel, c’est-à-dire à ce presque rien que nous sommes, présent-absent dans le monde, ne faisant qu’y glisser. Avec des mots de tous les jours, et sans en avoir l’air, façon Montaigne, ce philosophe donne là une vraie leçon.

De ce livre, en fin de compte, on pourrait dire que le propos est ténu, les constats simples, les remarques presque toujours évidentes. Mais l’écriture est souveraine – limpide, exacte, les termes tous sentis. D’où ce ton juste, qui fait de ce petit volume une très bonne surprise. Du coup… on marche !

 

https://www.lemonde.fr/livres/article/2009/06/18/marcher-une-philosophie-de-frederic-gros_1208227_3260.html

 

la différence entre l’assurance et la confiance .

– L’assurance nous est donnée parce qu’on sait qu’on dispose du nécessaire pour faire face : faire face aux intempéries, aux sentiers multiples, à l’absence de source, à la fraîcheur des nuits. On sent alors qu’on peut compter sur son matériel, son expérience, ses capacités d’anticipation. C’est l’assurance de l’homme technique, qui maîtrise les situations. Avisé, responsable.
– Marcher, sans même le nécessaire, c’est s’abandonner aux éléments. Désormais, plus rien ne compte, plus de calculs, plus d’assurance en soi. Mais une confiance pleine, entière dans la générosité du monde. Les pierres, le ciel, la terre, les arbres : tout devient pour nous auxiliaire, don, secours inépuisable. En s’y abandonnant, on gagne une confiance inconnue, qui comble le coeur, parce qu’elle fait dépendre absolument d’un Autre et nous ôte jusqu’au souci de notre conservation. L’élémentaire, c’est ce à quoi on s’abandonne, et qui nous est donné absolument. Mais pour en éprouver la consistance, il faut prendre le risque, le risque de dépasser le nécessaire. (pp. 254-55)

Il fallait finir en marchant. La nécessité de terminer sur ses jambes comprend plusieurs leçons. C’est d’abord le rappel de la pauvreté christique. Humilité : celui qui marche est pauvre d’entre les pauvres. Le pauvre, pour toute richesse, a son seul corps. Le marcheur est fils de la terre. Chaque pas est un aveu de gravité, chaque pas témoigne de l’attachement et martèle la terre comme un tombeau définitif, promis. Mais c’est aussi que la marche est pénible, elle exige un effort répété. On n’approche bien un lieu sacré qu’en ayant été purifié par la souffrance et marcher exige un effort indéfiniment réitéré. (p. 158)

Compostelle est la dernière destination majeure. On raconte de saint Jacques – un des trois préférés du Christ, premier des apôtres martyrs, décapité sur ordre du roi Hérode – qu’il aurait été transporté par ses disciples sur une embarcation, finalement échouée sur les plages de Galice. Là, on aurait soigneusement porté en terre le lourd tombeau de marbre, bientôt oublié… Jusqu’à ce fameux jour où un ermite nommé Pélage aperçoit en songe des anges lui découvrant l’emplacement exact du tombeau, tandis qu’au même moment, toutes les nuits, le ciel indique une direction par un filet d’étoiles. On construira sur la sépulture redécouverte un sanctuaire, puis une église, enfin une cathédrale. Et la visite du saint deviendra un des plus fameux pèlerinages, prenant bientôt sa place aux côtés de Rome et de Jérusalem. (pp. 159-160)

Les grands chemins pour les chrétiens sont d’abord ceux de Rome ou de Jérusalem. Jérusalem, dès le IIIe siècle, c’est pour les chrétiens le pèlerinage absolu en tant qu’ accomplissement de la présence : fouler le sol même sur lequel il avait marché, refaire le chemin du calvaire, être pris dans le même paysage, approcher le bois de la Croix, se tenir auprès de la grotte où il parlait à ses disciples.[…]
Rome offre bientôt une destination plus sûre. Deux apôtres majeurs y reposent (Pierre et Paul). Rome est immédiatement sacrale : nombril et cœur  de l’Eglise catholique instituée. (pp.158-159)

Certains décident de consacrer à l’écriture le même temps qu’ils ont donné à la lecture. Thoreau, rappelle Emerson, s’était donné comme principe de ne s’accorder de temps d’écriture qu’autant qu’il aurait marché. Pour éviter les pièges de la culture et des bibliothèques. Car, autrement, ce qu’on écrit est rempli de l’écriture des autres. (…) (p.132)

Les livres ne sont pas ce qui nous apprendrait à vivre (c’est le triste programme des donneurs de leçons), mais ce qui nous donne envie de vivre, de vivre -autrement-: retrouver en nous la possibilité de la vie, son principe. La vie ne tient pas entre deux livres (gestes monotones, quotidiens, nécessaires, entre deux lectures), mais le livre fait espérer une existence différente. (…) (p. 132)

« Il est vain de s’asseoir pour écrire quand on ne s’est jamais levé pour vivre » (Thoreau-Journal) (p.133)

 

Frédéric Gros

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Frédéric Gros, né le 30 novembre 1965 à Saint-Cyr-l’École, est un philosophe français, spécialiste de Michel Foucault. Il est professeur de pensée politique à l’Institut d’études politiques de Paris (SciencesPo) et chercheur au CEVIPOF.

Biographie

En 1986, il entre à l’École normale supérieure.

Il soutient une thèse de doctorat en philosophie à l’université Paris-Est-Créteil-Val-de-Marne en 1999, intitulée Théorie de la connaissance et histoire des savoirs : de L’histoire de la folie à L’archéologie du savoir, sous la direction de Claude Imbert.

Frédéric Gros est actuellement professeur des universités à l’Institut d’études politiques de Paris, titulaire du cours de première année intitulé « Humanités politiques : la violence et la responsabilité. », après avoir enseigné une vingtaine d’années à l’université Paris-Est-Créteil-Val-de-Marne.

Ouvrages

  • Michel Foucault, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1996, 1reéd., 126 p.
  • Foucault et la folie, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Philosophies », 1997, 1reéd., 126 p.
  • Avec Antoine Garapon et Thierry Pech, Et ce sera justice. Punir en démocratie, Paris, Odile Jacob, 2001, 330 p.
  • (dir.),  Le courage de la vérité, Presses universitaires de France, coll. « Débats philosophiques », Paris, 2002, 168 p.
  • États de violence : essai sur la fin de la guerre, Paris, Gallimard, 2006, 304 p.
  • Marcher, une philosophie, Paris, Carnets Nord, 2008, 304 p. (
  • Le Principe sécurité, Paris, Gallimard, 2012, 304 p.
  • Possédées(roman), Paris, Albin Michel, 2016, 280 p.
  • Désobéir, Paris, Albin Michel, 2017, 144 p.
  • Le Guérisseur des Lumières(roman), Paris, Albin Michel, 2019, 176 p.

 

 

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