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Lire La Peste de Camus

La Peste

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1947.

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La Peste d’Albert Camus : pourquoi il faut relire le roman ?

À chaque drame, son roman symbolique. Aux lendemains des attentats de Paris, en novembre 2015, les maisons d’éditions françaises ont vu les ventes de Paris est une fête, d’Ernest Hemingway, s’envoler en quelques jours. Au mois d’avril dernier, après l’incendie de Notre-Dame, c’était au tour de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. Ces temps-ci, la propagation du Coronavirus, couplé au soixantième anniversaire de la mort d’Albert Camus, prix Nobel 1957, font donc monter en flèche les ventes de La Peste, chronique de la vie confinée des habitants d’Oran durant une épidémie de peste, parue en 1947. Lecture anxiogène en ces temps difficiles ? Pas tant que ça. La Peste offre surtout une réflexion profonde et humaniste sur les comportements adoptés par une société lorsqu’on restreint ses droits. Voici ce qu’il faut en savoir.

 

L’histoire

Tout commence un jour de printemps, lorsque Bernard Rieux, médecin oranais, tombe sur un rat mort sur le pas de sa porte. Alors qu’il entame ses visites quotidiennes, les bêtes se multiplient, mortes ou vivantes, dans toutes les rues de la ville, présage de l’épidémie qui démarre. Quand les premiers patients succombent à la maladie, les autorités décident de confiner la population oranaise. À travers les paroles de Rieux, médecin pragmatique qui lutte contre l’épidémie, et celles d’autres habitants – Grand, déterminé à écrire un livre dont il n’est jamais satisfait; Rambert, journaliste qui cherche à fuir Oran pour rejoindre la femme qu’il aime; Tarrou, qui tient une chronique quotidienne de l’évolution de la maladie, Cottard qui profite de la peste pour faire du marché noir et s’enrichir ou encore  Paneloux, prêtre jésuite qui voit dans la peste une malédiction divine – Camus brosse le portrait de ce que peut devenir une société lorsqu’un drame vient lui enlever ses libertés fondamentales.

 

Une allégorie du nazisme

« La Peste, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme » a expliqué Albert Camus. Peu nommée, elle est présentée comme un mal mortel, dangereusement contagieux, qui transforme les mentalités. Comme suite à la montée du nazisme, et pendant l’occupation, on trouve dans La Peste les résistants, ceux qui luttent et mettent leurs vies en danger pour sauver celles des autres; les négationnistes, qui refusent de voir le mal se propager; les opportunistes, qui profitent du drame pour s’enrichir… Et quand, enfin, la maladie régresse, Albert Camus rappelle : « les habitants, enfin libérés, n’oublieront jamais cette difficile épreuve qui les a confrontés à l’absurdité de leur existence et à la précarité de la condition humaine. »

 

La morale

« Les hommes sont plutôt bons que mauvais » nous dit Albert Camus. Il ajoute « et en vérité ce n’est pas la question. » Tout le long du roman, il demande : est-on plus homme lorsqu’on est prêt à se dévouer pour sauver son espèce, ou lorsqu’on pense en premier à soi et à ses proches ? Un tel événement peut-il nous grandir, ou simplement exposer les pires travers de l’humain ? Camus rappelle qu’on est finalement homme par le simple fait de réagir, d’attendre, d’aimer ou de souffrir. « Chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne… »

 

Extraits

« Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens aussi dépourvus ».

« Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera pas, c’est trop bête ». Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres »

« Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer ».

ALBERT CAMUS (1913-1960), ECRIVAIN FRANÇAIS, ET SI ON RELISAIT L'OEUVRE D'ALBERT CAMUS, L'ETRANGER, LA CHUTE, LE MYTHE DE SISYPHE, Non classé

Et si on relisait l’oeuvre d’Albert Camus

Relire Camus

 

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La Peste

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1972. 288 pages

Résumé :

– Naturellement, vous savez ce que c’est, Rieux ?
– J’attends le résultat des analyses.
– Moi, je le sais. Et je n’ai pas besoin d’analyses. J’ai fait une partie de ma carrière en Chine, et j’ai vu quelques cas à Paris, il y a une vingtaine d’années. Seulement, on n’a pas osé leur donner un nom, sur le moment… Et puis, comme disait un confrère :  » C’est impossible, tout le monde sait qu’elle a disparu de l’Occident. » Oui, tout le monde le savait, sauf les morts. Allons, Rieux, vous savez aussi bien que moi ce que c’est…
– Oui, Castel, dit-il, c’est à peine croyable. Mais il semble bien que ce soit la peste.

 

PRÉSENTATION DE LA PESTE :

Oran, 1940. Le Docteur Rieux doit lutter contre une épidémie de peste qui oblige les autorités à fermer les portes de la ville, prisonnière du malheur. Le Dr Rieux lutte de toutes ses forces contre le mal, refuse toute justification métaphysique à cette calamité, contrairement au père Paneloux, qui voit dans la peste une malédiction divine, une punition des péchés humains.

Ce roman allégorique souffre plusieurs interprétations. La peste symbolise le fléau du malheur sous toutes ses formes, y compris celle de la guerre. Lutter contre la peste, si périlleuse, si aléatoire, voire si vaine que soit cette lutte, est la seule conduite humaine possible. L’homme doit dépasser l’absurde de sa conduite et du mal, par un acte de protestation qui lui permette de rejoindre les autres « dans les seules certitudes qu’ils ont en commun et qui sont l’amour, la souffrance, l’exil ».

Camus distingue trois étapes possibles pour l’homme qui fait l’expérience de l’absurde : l’homme quotidien vit l’absurde sans en avoir une claire conscience, tel Meursault, le héros de L’Étranger, au début du roman ; l’homme absurde a pleinement compris l’absurde et l’assume, comme le même Meursault à la fin du roman ; l’homme révolté est quant à lui capable de construire sa vie sur l’absurde.

 

LA TRAME DU ROMAN

L’intrigue du roman présente l’histoire d’une épidémie de peste qui sévit sur la ville d’Oran dans les années 1940. Des rats viennent mourir au grand jour ; ils portent le bacille de la peste. L’épidémie se répand dans la ville qu’il faut fermer ; le héros, le docteur Rieux – on apprend à la fin du livre que c’est lui en réalité qui relate les événements – est séparé de son épouse partie se soigner dans une ville voisine.

Camus distingue plusieurs réactions face à ce fléau. Cottard, le cynique, se réjouit de façon malsaine des souffrances qui s’abattent sur les hommes, il tire profit de l’épidémie en organisant le marché noir ; son attitude vaine le conduit à la folie. Le prêtre Paneloux voit dans la peste le châtiment de Dieu qui punit les hommes pour leur égoïsme ; il invite les fidèles à la conversion ; mais, profondément bouleversé par la mort d’un jeune enfant, il se tait et meurt seul, sans avoir demandé l’aide de la médecine. Grand, le fonctionnaire, contaminé, guérit sans qu’on sache exactement pourquoi. Rambert, le journaliste parisien séparé de la femme qu’il aime, met tout en œuvre pour quitter la ville ; lorsqu’il en a la possibilité, il choisit d’y rester pour se battre avec ceux qui luttent. Rieux et Tarrou agissent pour organiser un service sanitaire qui soulage, autant que faire se peut, la souffrance des hommes. À la fin du roman, Tarrou meurt et Rieux apprend par un télégramme que sa femme, elle aussi, est morte.

L’une des scènes les plus importantes du roman raconte l’agonie terrible et la mort d’un jeune enfant, le fils du juge Othon. Elle est commentée par Rieux en ces termes devenus célèbres : « Je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où des enfants sont torturés ».

 

LA PESTE, UNE METAPHORE

Au début du roman, le narrateur précise : «La peste fut notre affaire à tous » ; à la fin du récit, il ajoute que ce fléau « les a confrontés à l’absurdité de leur existence et à la précarité de la condition humaine ». La peste est une double métaphore.

 

Une métaphore historique et politique

En 1955, Camus précise : « “La Peste”, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme ». La peste est l’allégorie du nazisme, une grave maladie politique contagieuse et mortelle encore dénommée « la peste brune ». La population représente les victimes du nazisme, les Juifs en particulier ; la peste disparue, les survivants montrent une capacité d’oubli troublante. Cottard est celui qui tire profit de l’occupation allemande pour s’enrichir. Paneloux représente l’impasse d’une religion qui ne condamne pas clairement l’horreur humaine du nazisme. Grand, fonctionnaire sans envergure, se révèle toutefois utile par ses tâches administratives. Tarrou, Rieux, puis Rambert, sont les résistants qui s’engagent contre l’occupant. Rieux fait observer dans les dernières pages que cette peste du totalita­risme, même si elle se fait oublier, demeure tapie et peut resurgir.

 

Une métaphore métaphysique et morale

La peste est aussi l’allégorie du mal qui est implanté dans tout homme. Pour Tarrou, « Chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne… Ce qui est naturel, c’est le microbe ». Ce « microbe », le mal, consiste par exemple à réclamer, en s’en faisant une gloire, la peine de mort pour punir un assassin, comme le fait le père de Tarrou, qui est avocat général, sans du tout se rendre compte qu’il commet « le plus abject des assassinats ».

Alors que Tarrou cherche à éradiquer le mal, à être « un saint sans Dieu », Rieux, porte-parole de Camus, poursuit un but plus modeste : « Je me sens plus de solidarité avec les vaincus qu’a les saints, dit-il. Je n’ai pas de goût, je crois, pour l’héroïsme la sainteté. Ce qui m’intéresse, c’est d’être un homme ». Être homme, pour Rieux, c’est tout mettre en œuvre pour soulager souffrance des victimes du mal, et par là donner un sens à sa \ par la solidarité, solidarité avec ceux qui souffrent, solidarité av ceux qui luttent. Mais cette lutte est sans illusion : ce n’est p Rieux et son équipe qui éliminent la peste, « La maladie sembla partir comme elle était venue ». Autrement dit, la peste existe toujours, jamais le mal ne sera totalement terrassé ; aux hommes de demeurer vigilants.

Camus travaille à La Peste dès 1943 : il faut lire ce roman comme le second volet d’un diptyque, le premier étant constitué par L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe : toute la pensée de Camus se trouve dans ces trois ouvrages. S’arrêter au seul premier volet revient à trahir la pensée de Camus.

 

EXTRAITS

 

« La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. […] Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux »

« Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. Les hommes sont plutôt bons que mauvais, et en réalité ce n’est pas la question. Mais ils ignorent plus ou moins, et c’est ce qu’on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant étant celui de l’ignorance qui croit tout savoir et qui s’autorise alors à tuer. L’âme du meurtrier est aveugle et il n’y a pas de vraie bonté ni de bel amour sans toute la clairvoyance possible ».

 

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L-Etranger

L’Etranger

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1972.

 

Condamné à mort, Meursault. Sur une plage algérienne, il a tué un Arabe. À cause du soleil, dira-t-il, parce qu’il faisait chaud. On n’en tirera rien d’autre. Rien ne le fera plus réagir : ni l’annonce de sa condamnation, ni la mort de sa mère, ni les paroles du prêtre avant la fin. Comme si, sur cette plage, il avait soudain eu la révélation de l’universelle équivalence du tout et du rien.
La conscience de n’être sur la terre qu’en sursis, d’une mort qui, quoi qu’il arrive, arrivera, sans espoir de salut. Et comment être autre chose qu’indifférent à tout après ça ? Étranger sur la terre, étranger à lui-même, Meursault le bien nommé pose les questions qui deviendront un leitmotiv dans l’œuvre de Camus.
De La Peste à La Chute, mais aussi dans ses pièces et dans ses essais, celui qui allait devenir Prix Nobel de littérature en 1957 ne cessera de s’interroger sur le sens de l’existence. Sa violente en 1960 contribua quelque peu à rendre mythique ce maître à penser de toute une génération.

 

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Le mythe de Sisyphe

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1985.

 

La notion d’absurde et le rapport entre l’absurde et le suicide forment le sujet de cet essai. Une fois reconnu le divorce entre son désir raisonnable de compréhension et de bonheur et le silence du monde, l’homme peut-il juger que la vie vaut la peine d’être vécue ? Telle est la question fondamentale de la philosophie. Mais si l’absurde m’apparaît évident, je dois le maintenir par un effort lucide et accepter en le vivant de vivre. Ma révolte, ma liberté, ma passion seront ses conséquences. Assuré de mourir tout entier, mais refusant la mort, délivré de l’espoir surnaturel qui le liait, l’homme va pouvoir connaître la passion de vivre dans un monde rendu à son indifférence et à sa beauté périssable. Les images de Don Juan, du comédien, de l’aventurier illustrent la liberté et la sagesse lucide de l’homme absurde. Mais la création – une fois admis qu’elle peut ne pas être – est pour lui la meilleure chance de maintenir sa conscience éveillée aux images éclatantes et sans raison du monde. Le travail de Sisyphe qui méprise les dieux, aime la vie et hait la mort, figure la condition humaine. Mais la lutte vers les sommets porte sa récompense en elle-même. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Avec cette formule foudroyante, qui semble rayer d’un trait toute la philosophie, un jeune homme de moins de trente ans commence son analyse de sa sensibilité absurde. Il décrit le « mal de l’esprit » dont souffre l’époque actuelle : « L’absurde naît de la confrontation de l’appel humain avec le silence déraisonnable du monde. »

 

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La-Chute

La chute

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1972.

Dans un bourg d’Algérie où se croisent matelots de toutes nations, souteneurs, prostituées et voleurs, un homme que le hasard a mis sur le chemin de l’un de ses compatriotes, se raconte. Qui est-il ? C’est la source de cet admirable monologue, où Jean-Baptiste Clémence retrace le parcours autrefois brillant de son existence. Jusqu’au jour où différents Evénements ruinent les derniers vestiges de sa normalité existentielle. Il fuit dans la débauche ce qu’il découvre tous les jours un peu plus. Fuir l’hypocrisie des cœurs, de la charité, de la solidarité, l’hypocrisie du monde, fuir cette existence fausse où le plaisir personnel décide des actes les plus beaux. Il part alors pour la cosmopolite Amsterdam et s’y institue  » juge pénitent  » pour dénoncer l’ignominie humaine.

« Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui d’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. »

ALBERT CAMUS (1913-1960), ECRIVAIN FRANÇAIS, LA PESTE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PESTE

La Peste d’Albert Camus : la genèse d’une oeuvre

Histoire d’un livre : La Peste, d’Albert Camus

 

La Peste d’Albert Camus

« Je relis La Peste, lentement – pour la troisième fois. C’est un très grand livre, et qui grandira. Je me réjouis du succès qu’il obtient – mais le vrai succès sera dans la durée, et par l’enseignement par la beauté », écrit Louis Guilloux en  juillet 1947 à son ami Albert Camus à propos du roman sorti en librairie le 10 juin.

 

Retour sur la genèse de La Peste.

Édition originale de La Peste, 1947.

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Louis Guilloux, rencontré chez Gallimard au cours de l’été 1945, et Jean Grenier, ancien professeur de philosophie d’Albert Camus à Alger, furent les témoins de l’écriture du roman, commencé au cours de l’été 1942 et achevé en décembre 1946. Le 22 septembre 1942, Albert Camus écrit à Jean Grenier qu’il travaille « à une sorte de roman sur la peste », et poursuit quelques jours après : « Ce que j’écris sur la peste n’est pas documentaire, bien entendu, mais je me suis fait une documentation assez sérieuse, historique et médicale, parce qu’on y trouve des “prétextes”. » De fait, le roman est en gestation depuis plusieurs années. Camus – dont les premières notes sur le sujet ont été prises fin 1938 –, s’est abondamment documenté sur les grandes pestes de l’histoire dans le courant du mois d’octobre 1940. Son projet se précise dans ses Carnets en avril 1941, où figurent la mention « Peste ou aventure (roman) », suivi  d’un développement portant le titre La Peste libératrice. À André Malraux, qui a pressenti en Camus, jeune auteur encore inconnu en France, un « écrivain important » et s’emploie à faire publier chez Gallimard un premier roman intitulé L’Étranger, il écrit le 13 mars 1942 d’Oran, où il réside depuis janvier 1941 : « Dès que j’irai mieux je continuerai mon travail : un roman sur la peste. Dit comme cela, c’est bizarre. Mais ce serait très long de vous expliquer pourquoi ce sujet me paraît si  « naturel ». » Et, tandis que L’Étranger, bientôt suivi d’un essai, Le Mythe de Sisyphe, sont publiés à l’enseigne de la NRF,  Camus commence le travail d’écriture proprement dit au Panelier dans le Vivarais, où il s’est installé en août 1942 pour soigner une rechute de tuberculose.

Le débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942 suivi de l’entrée des Allemands en zone Sud l’empêche de rejoindre son épouse rentrée en Algérie en octobre. « 11 novembre. Comme des rats ! » s’exclame-t-il dans ses Carnets, avant de noter quelques pages plus loin, fin 1942 ou début 1943 : « Je veux exprimer au moyen de la peste l’étouffement dont nous avons tous souffert et l’atmosphère de menace et d’exil dans laquelle nous avons vécu. Je veux du même coup étendre cette interprétation à la notion d’existence en général. La peste donnera l’image de ceux qui dans cette guerre ont eu la part de la réflexion, du silence – et celle de la souffrance morale. » Le roman aborde ainsi les thèmes de l’exil, de la séparation et de la solitude. Il avait déjà envisagé, en août 1942, de donner pour titre au roman, situé à Oran qu’il n’aimait pas,  « Les Séparés », puis, en septembre, de ne pas « mettre “La Peste” dans le titre. Mais quelque chose comme “Les Prisonniers”. » Le roman, « première tentation de mise en forme d’une passion collective » (Carnets, 1946), est aussi la représentation de la lutte contre le nazisme et la guerre. C’est bien ainsi que l’entend Francis Ponge dans une lettre adressée à Camus en août 1943. Faisant référence à conférence de Québec, où Américains et Anglais débattaient de la question stratégique du « second front », il encourage Camus à poursuivre dans ce sens : « Je crois qu’il y aura des chapitres à ajouter à La Peste, ou un nouveau livre à écrire sur de nouvelles formes de cette maladie pestilentielle…. »

Les lecteurs ne s’y sont pas trompés à la parution du roman. À Roland Bathes, Camus écrivait en février 1955 que « La Peste […] a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. La preuve en est que cet ennemi qui n’est pas nommé, tout le monde l’a reconnu, et dans tous les pays d’Europe. […] La Peste, dans un sens, est plus qu’une chronique de la résistance. Mais assurément, elle n’est pas moins. »

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Spécimen d’impression pour La Peste, 8 février 1947.

Une première version  de La Peste est achevée en janvier 1943. Peu satisfait, Camus entreprend aussitôt une seconde version, tout en menant en parallèle d’autres projets d’écriture. Grippé, il écrit à Francis Ponge en août 1943 : « Il y a un mois que je n’ai pas écrit une ligne. Caligula et Le MalentenduLa Peste et mon étude sur d’Aubigné, tout cela dort et je traine dans l’inertie. » Le 15 janvier 1944, toujours à Ponge, il  annonce travailler « à mon chapitre sur la révolte que je donnerai à Grenier. Il vient sans venir. Ensuite, La Peste. J’attends ce moment avec impatience. Je crois que cette fois je tiens le bon bout ». Puis, fin mars : « Je suis revenu à La Peste. C’est-à-dire que le soir, tard, après des journées écrasantes, je regarde le manuscrit et je rêve à autre chose. Mais il en sortira peut-être quelque chose. » Entre temps, l’écrivain est devenu éditorialiste à Combat après qu’il eut pris contact avec les équipes du journal clandestin lors de son installation à Paris en octobre 1943, puis assure les fonctions de rédacteur en chef à la Libération. En octobre 1945, il prend la direction de la collection « Espoir » aux Éditions Gallimard, au comité de lecture desquelles il est entré grâce à Michel Gallimard avec lequel il s’est lié d’amitié. C’est au domicile de la mère de ce dernier, en Vendée, qu’il achève péniblement son roman en août 1946, de retour d’un séjour aux États-Unis : « Je suis revenu d’Amérique avec l’unique désir de me mettre au travail, écrit-il à un Louis Guilloux inquiet le 12 septembre. J’ai quitté Paris pour la Loire et j’ai travaillé comme un forçat pendant un mois. Au bout du compte, j’ai fini La Peste. Mais j’ai l’idée que ce livre est totalement manqué, que j’ai péché par ambition et cet échec m’est très pénible. Je garde ça dans mon tiroir, comme quelque chose d’un peu dégoûtant. » Il fait également part de ses doutes à Francis Ponge le 23  : « La Peste est finie. Mais je n’ai pas envie de publier ni cela, ni autre chose. » Et encore à Jean Grenier, le 21 décembre : « Les choses ne vont d’ailleurs pas très bien pour moi, depuis mon retour d’Amérique. J’ai eu toutes les peines du monde à finir mon livre sur la Peste. Il est terminé maintenant mais je suis plein de doutes à son (et à mon) égard. »

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Édition de La Peste reliée d’après la maquette de Mario Prassinos, 1947.

Il se décide cependant à confier le manuscrit à son éditeur qui fait paraître le livre le 10 juin 1947, achevé d’imprimer du 24 mai 1947 et tiré à 22 000 exemplaires, après que Camus eu apporté les ultimes corrections sur épreuves. La Peste, bien accueilli par la critique malgré quelques réserves de Gaëtan Picon, Georges Bataille et Étiemble, récompensé par le Prix des critiques le 14 juin 1947, est aussitôt un succès de librairie, le premier d’Albert Camus. De juin à novembre, le roman a fait l’objet de cinq réimpressions, atteignant un tirage de 119 000 exemplaires. Cela n’est pas fait pour convaincre son auteur qui se dit « déconcerté », et ajoute à l’attention de Louis Guilloux le 27 juin : « Il y a des applaudissements qui ne font pas plaisir. Du reste, je crois que je connais bien les défauts du livre. »  Ce dernier rassure bientôt Camus sur la qualité du roman : « Je relis La Peste, lentement – pour la troisième fois. C’est un très grand livre, et qui grandira. Je me réjouis du succès qu’il obtient – mais le vrai succès sera dans la durée, et par l’enseignement par la beauté. Je sais bien qu’on a toujours l’air un peu ballot quand on emploie ces grands mots, mais tant pis. Ce livre restera comme une des grandes œuvres de ce temps, j’en suis sûr. Le relisant, je suis de plus en plus frappé d’une chose : la pudeur. Je crois cette vertu essentielle en grand art. » Jean Grenier renchérit le 14 septembre 1947 : « Je pense souvent, à propos du “problème du mal”, à La Peste où vous avez su incarner et cerner ce qu’il y a de plus angoissant et de plus difficile à saisir, où vos personnages ont une justesse de ton et d’attitudes que je ne trouve nulle part ailleurs. Je l’ai relu – c’est une réussite extraordinaire, et mieux que cela, c’est un livre qui ne cesse pas d’avoir des résonances. » Malraux sera plus sévère, avouant en 1975 « avoir trouvé La Peste ennuyeux ». L’audience du roman traverse les frontières, et, dès le 27 juin 1947, Dionys Mascolo, en charge du service des cessions chez Gallimard, informe Camus que « La Peste marche à l’étranger à la même vitesse qu’en France. » La maison d’édition en fait un argument de vente, qui annonce dans le Bulletin de la NRF de décembre 1947 que La Peste « va être traduite en danois, finlandais, norvégien, suédois, slovaque, tchèque et en langue anglaise, tant en Grande-Bretagne qu’aux USA » puis, en novembre 1949, une traduction en japonais. Près de soixante-dix ans après sa parution, La Peste qui avec Les Justes (1950) et L’Homme révolté (1951) forme le triptyque de la Révolte, est, après Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry et L’Étranger, le troisième titre le plus vendu des Éditions Gallimard.

INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

     Camus.-La-Peste.-Folio_list_ouvrage

 

Albert Camus, La Peste, Gallimard, 1947. Repris en « Folio » en 1972

Albert Camus, Œuvres complètes, II, Gallimard, 2006 (« Bibliothèque de la Pléiade »). Voir notamment
la notice que Marie-Thérèse Blondeau consacre à La Peste.

Albert Camus. Œuvres, Gallimard, 2013 (« Quarto »)

Albert Camus, Carnets, I et Carnets, II, Gallimard, 1962 et 1964. Repris en « Folio » en 2013

Robert Champigny, Sur un héros païen, Gallimard, 1959 (« Les Essais »)

Jacqueline Lévi-Valensi, Albert Camus ou la naissance d’un romancier, Gallimard, 2006 (« Les Cahiers de la NRF »)

Frédéric Musso, Albert Camus ou la fatalité des natures, Gallimard, 2006 (« NRF Essais »)

ALBERT CAMUS (1913-1960), ECRIVAIN FRANÇAIS, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE

Albert Camus (1913-1960)

Albert Camus

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Écrivain français (Mondovi, aujourd’hui Deraan, Algérie, 1913-Villeblevin, Yonne, 1960).

 UNE VIE

En 1871, la famille Camus opte pour la France et, quittant l’Alsace, va s’installer en Algérie. Le fils, Lucien, ouvrier agricole, épouse Catherine Sintès, Espagnole de Majorque. Deux garçons naissent de cette union.

Albert, le second, voit le jour à Mondovi, près de Constantine, le 7 novembre 1913. Il n’a pas un an lorsque son père est mortellement blessé à la première bataille de la Marne : « […] mort au champ d’honneur, comme on dit. En bonne place, on peut voir dans un cadre doré la croix de guerre et la médaille militaire » (l’Envers et l’endroit).

La jeune veuve s’installe avec ses deux enfants et sa mère à Alger, dans le quartier des pauvres, faisant des ménages pour subvenir aux besoins de sa famille. Elle « donne son argent à sa mère. Celle-ci fait l’éducation des enfants avec une cravache. Quand elle frappe trop fort, sa fille lui dit : « Ne frappe pas sur la tête », parce que ce sont ses enfants, et elle les aime bien. »

De 1918 à 1923, Camus fréquente l’école primaire communale du quartier Belcourt, où un instituteur, Louis Germain, discerne les aptitudes du petit Albert et se consacre à lui, remplaçant le père. L’enfant réussit au concours des bourses de l’enseignement secondaire : il entre alors au lycée Mustapha d’Alger. Il est respecté de ses condisciples à cause de ses multiples talents, qui font oublier sa pauvreté ; on l’appelle affectueusement « le petit Prince » ; avec son professeur Jean Grenier naît une amitié qui durera jusqu’à la mort. Bachelier, Camus commence la classe de lettres supérieures, vivant avec intensité sur tous les plans, lorsqu’il est atteint par la tuberculose : « Une grave maladie m’ôta provisoirement la force de vie qui, en moi, transfigurait tout » (Carnets).

Grâce à des prêts d’honneur, il peut cependant reprendre ses études et s’inscrit à la section de philosophie de l’université d’Alger ; il obtient un diplôme d’études supérieures sur le sujet Néo-platonisme et pensée chrétienne. Mais l’université n’est pas pour lui une tour d’ivoire : il exerce divers métiers, se marie, divorce peu après ; il adhère au parti communiste, puis démissionne lors du pacte entre Staline et Pierre Laval ; il fonde la maison de la culture d’Alger et la troupe « Théâtre du travail ».

Pour cette troupe, avec plusieurs camarades, il compose un drame antifasciste, Révolte dans les Asturies devenant ainsi un écrivain engagé. Les représentations sont interdites par le gouvernement général. Dès ce moment, l’œuvre et la vie de Camus se confondent dans la naissance d’un « message ».

En 1937, il publie un recueil de nouvelles autobiographiques et symboliques auquel il travaille depuis plus de deux ans : « Pour moi, je sais que ma source est dans l’Envers et l’endroit, dans ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction. » Mais Pascal Pia l’engage comme journaliste à Alger républicain, et Camus apprend son métier, écrivant des articles dans tous les genres. Il publie notamment un compte rendu de la Nausée, admirant le talent de Sartre, mais déplorant sa perspective de la vie. Il donne alors un second recueil de nouvelles, Noces, écho du premier (« Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure »), puis, avec quelques amis, il fonde la revue Rivages, qu’il veut consacrer à une certaine forme de civilisation, aux antipodes de celle de Sartre : « Ce goût triomphant de la vie, voilà la vraie Méditerranée. » Il fait alors la connaissance de Malraux, mais, à la suite d’un reportage sur la misère en Kabylie, il doit quitter l’Algérie. En mai 1940, à Paris, il termine l’Étranger, vivotant d’un modeste emploi à la rédaction de France-Soir. En juin, il se replie avec le journal à Clermont-Ferrand, où il rédige l’essentiel du recueil le Mythe de Sisyphe. Vers la fin de l’année, il épouse Francine Faure, une Oranaise. En 1941, il retourne en Algérie, à Oran, où il met la dernière main au Mythe de Sisyphe, puis il entame la Peste. Rentré en France vers la fin de l’année, il se jette dans la Résistance active : « C’était un matin, à Lyon, et je lisais dans un journal l’exécution de Gabriel Péri. » Il participe aux activités du réseau « Combat » (mouvement Libération-Nord) pour le renseignement et la presse clandestine.

Sur les instances de Malraux, les éditions Gallimard publient l’Étranger en juillet 1942. Mais Camus a une grave rechute de tuberculose, et il se prépare à rejoindre Francine à Oran pour sa convalescence, lorsque les Alliés débarquent en Afrique du Nord. Le couple restera séparé jusqu’à la Libération.

La parution du recueil d’essais philosophiques le Mythe de Sisyphe (1943) est marquée par le succès et l’incompréhension. Nombre de critiques rapprochent de la pensée de Sartre un ouvrage où Camus écrit : « Je prends ici la liberté d’appeler suicide philosophique l’attitude existentielle. »

Camus devient cependant le délégué de « Combat » dans la fusion des mouvements de Résistance ; il publie clandestinement deux Lettres à un ami allemand et, le 24 août 1944, pendant les batailles de rues pour la libération de Paris, donne l’éditorial du premier numéro du journal Combat, sorti de la clandestinité. Tandis que Marcel Herrand crée, au théâtre des Mathurins, avec Maria Casarès dans le rôle de Martha, le Malentendu, qui connaît un semi-échec, Camus, codirecteur de Combat, veut donner au journal, et à toute la presse issue de la Libération, un visage nouveau : « Pour des hommes qui, pendant des années, écrivant un article, savaient que cet article pouvait se payer de la prison et de la mort, il est évident que les mots avaient une valeur et qu’ils devaient être réfléchis » (Actuelles I). En septembre 1945 naissent ses deux enfants, Jean et Catherine Camus. Quelques jours plus tard, la première de Caligula au théâtre Hébertot est un triomphe, mais on ne sait pas très bien si le succès est dû au texte de la pièce ou à la révélation, dans le rôle principal, d’un acteur de génie, Gérard Philipe. L’année suivante, Camus, qui a eu quelques difficultés avec le F.B.I., est accueilli chaleureusement par les universités américaines. Il se charge de la publication des œuvres inédites de Simone Weil, mais il n’arrive pas à faire prévaloir ses vues à la direction de Combat, avec lequel il rompt lors de sa prise de position contre la répression d’une révolte à Madagascar par l’armée française : c’est un échec personnel et la mort d’un idéal. En juin 1947, la Peste reçoit dès sa publication un accueil enthousiaste de la critique et du public, mais Camus semble n’éprouver qu’une sorte de désenchantement.

Cet état d’esprit est renforcé par un voyage en Algérie, suivi de l’échec, au théâtre Marigny, de l’État de siège, mis en scène par J.-L. Barrault. Camus voyage au Brésil en 1949. Dès son retour, à la fin août, il doit s’aliter et ne se relève que le 15 décembre, pour assister à la première de sa pièce les Justes, qui remporte un succès.

Affaibli, il travaille au ralenti, publie un recueil de ses articles Actuelles I. Puis un second ensemble d’essais philosophiques paraît sous le titre de l’Homme révolté, origine d’une vaste, longue et amère polémique.

Camus fait en 1952 un nouveau séjour en Algérie et, à son retour, rompt définitivement avec Sartre. Il met en chantier des nouvelles et adapte pour la scène les Possédés, de Dostoïevski.

Après Actuelles II (1953), il réunit des textes écrits depuis 1939 sous le titre de l’Été (1954) : « Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s’y complaire. Il est tout entier livré à ce mal que Nietzsche appelait l’esprit de lourdeur. N’y prêtons pas la main. Il est vain de pleurer sur l’esprit, il suffit de travailler pour lui. »

Le 22 janvier 1956, il lance à Alger un courageux Appel pour une trêve civile en Algérie : « Pour intervenir sur ce point, ma seule qualification est d’avoir vécu le malheur algérien comme une tragédie personnelle et de ne pouvoir, en particulier, me réjouir d’aucune mort, quelle qu’elle soit. »

En septembre, il met en scène au théâtre des Mathurins son adaptation de Requien pour une nonne, de William Faulkner, et publie son dernier roman, la Chute.

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Albert Camus, discours devant l’Académie du prix Nobel

En 1957, il donne un nouveau recueil de nouvelles, l’Exil et le royaume. Le 17 octobre, il reçoit le prix Nobel. Il dédie ses Discours de Suède à l’instituteur Louis Germain. Mais Actuelles III, recueil des articles sur l’Algérie, souffre d’une conspiration du silence. Camus fait un nouveau voyage en Grèce ; sa santé donne de nouveau de l’inquiétude.

En 1959, il met en scène les Possédés au théâtre Antoine, puis va se reposer dans une maison récemment achetée à Lourmarin, en Provence. Le 20 décembre, il répond à une série de questions d’un professeur américain, R. D. Spector : « Je ne relis pas mes livres. Je veux faire autre chose, je veux le faire […]. » Le 4 janvier 1960, entre Sens et Paris, la puissante voiture de Michel Gallimard dérape et s’écrase contre un arbre ; le passager, Albert Camus, âgé de quarante-sept ans, est tué sur le coup.

 

SON MESSAGE PHILOSOPHIQUE

À une époque où triomphent les ismes de tout genre, Camus refuse délibérément tout système : « Une pensée profonde est en continuel devenir, elle épouse l’expérience d’une vie et s’y façonne. » Il s’apparente ainsi à Montaigne. Il choisit d’ailleurs d’exprimer sa pensée surtout sous forme d’essais, qu’il groupe en deux recueils formant les panneaux d’un diptyque, le Mythe de Sisyphe et l’Homme révolté. Il s’agit d’une perspective du monde articulée sur cinq points, de l’absence de Dieu à la révolte.

Constatant la présence de l’injustice et du mal sur la terre, Camus est conduit pour des raisons morales à l’agnosticisme, car tout se passe sur la terre comme si Dieu n’existait pas, sortant ainsi du « paradoxe d’un Dieu tout-puissant et malfaisant, ou bienfaisant et stérile » (l’Homme révolté).

Cette absence de Dieu débouche inévitablement sur l’absurde, caractérisant la relation entre l’homme et le monde : « Il n’est ni dans l’un, ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation » (le Mythe de Sisyphe). Alors que les existentialistes athées s’enferment dans l’absurdité totale et systématique, Camus affirme : « Constater l’absurdité de la vie ne peut être une fin, mais seulement un commencement » (Actuelles I) ; et cela lui permet d’élaborer une méthode.

La prise de conscience de l’absurde permet à l’homme de réintégrer le temps dans son unique réalité, celle de l’instant. Libérés de l’hypothèse de l’éternel ou d’un illusoire avenir, nous allons pouvoir vivre à plein notre seule existence, car, pour un homme, l’éternité est le temps de sa propre vie ; d’où le conseil profond : « N’attendez pas le jugement dernier, il a lieu tous les jours » (la Chute). La grandeur d’une telle perspective ne peut qu’exalter l’homme et refléter une attitude vitale, aux antipodes de l’angoisse existentialiste : « On ne découvre pas l’absurde sans être tenté d’écrire quelque manuel du bonheur » (l’Homme révolté).

Toutes les idéologies, dont la caractéristique est de s’arc-bouter sur une stratification du passé pour s’affirmer dans un avenir inexistant, sont ainsi exclues ; d’ailleurs, « les idées sont le contraire de la pensée ». Cela élimine certaines conceptions de la valeur, qui ne peut être « au bout de l’acte », comme l’estiment pragmatistes et existentialistes, ni tout simplement découler du « mouvement de l’histoire », comme le professent les marxistes. On ne saurait se satisfaire de ces solutions improvisées et inadéquates apportées au grand problème de notre civilisation, celui de l’absence de Dieu, jadis source définissante de toute valeur.

Pour maintenir l’essentielle notion de limite, il faut une valeur objective, permettant de juger de l’extérieur tout acte individuel ou collectif, sinon on se heurte à un dilemme des plus graves : « Quand le bien et le mal sont réintégrés dans le temps, confondus avec les événements, rien n’est bon ou mauvais, mais seulement prématuré ou périmé. Qui décidera de l’opportunité, sinon l’opportuniste ? ».

La révolte constituera la réponse définitive de Camus et la clef de voûte de sa pensée. Esquissée déjà dans le Mythe de Sisyphe (« […] elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité. Elle est l’exigence d’une impossible transparence »), la notion humaniste culmine huit ans plus tard à la fin d’un vaste tableau, dans le style de Michelet, retraçant les grandes révoltes de l’histoire. L’homme qui offre sa vie affirme par là même l’existence d’une valeur extérieure à lui-même, valable pour tous, qu’il s’agisse de la liberté ou de la vérité, et ainsi crée pour l’humanité des références objectives, partant des limites- essentielles si notre civilisation doit être sauvée. Ainsi, « c’est pour toutes les existences en même temps que l’esclave se dresse lorsqu’il juge que, par tel ordre, quelque chose en lui est nié qui ne lui appartient pas seulement, mais qui est un lieu commun où tous les hommes, même celui qui l’insulte et qui l’opprime, ont une communauté prête ». Cette analyse culmine dans le fameux cogito, aussi vital à la pensée de Camus que l’autre l’était à celle de Descartes : « Je me révolte, donc nous sommes. »

Tel est le principe unificateur de cette pensée si vaste et aux aspects si divers. Camus lui-même écrivait au début de sa carrière philosophique : « Une seule certitude suffit à celui qui cherche. Il s’agit seulement d’en tirer toutes les conséquences. »

 

SON ŒUVRE LITTÉRAIRE

Cette division de la pensée et de la forme littéraire adoptée pour les commodités de l’exposé, Camus l’aurait certainement reniée (« l’artiste au même titre que le penseur s’engage et devient son œuvre » [Discours de Suède]), d’autant plus qu’il se refusait aux simplifications, faciles et populaires, voyant « […] la grandeur de l’art dans cette perpétuelle tension entre la beauté et la douleur, la folie des hommes et la beauté de la création, la solitude insupportable et la foule harassante, le refus et le consentement ».

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Albert Camus, le Malentendu

Au théâtre, il donna des pièces engagées, soit politiquement (Révolte dans les Asturiesles Justes, soit philosophiquement (Caligulale Malentendu), ainsi que des adaptations. Écrites dans un style simple et souvent poétique, portant des messages élevés, ces pièces ne sont pas la partie la plus heureuse de son œuvre. Les meilleures nous semblent Caligula, dont l’aspect humoristique noir (la farce tragique) est une innovation, et les Justes, sauvée par une actualité politique ne cessant pas d’être brûlante (le problème de la fin et des moyens, des « mains sales » en politique). Amateur de théâtre au sens le plus riche de l’expression, Camus, dont la première et la dernière œuvre furent des pièces, ne se répète vraiment pas et présente une série d’expériences de forme : ainsi le Malentendu est une thèse structurée à l’emporte-pièce, avec des personnages tragiques qui sont presque des marionnettes ; l’État de siège est une œuvre impressionniste ; le Requiem est une vision de théâtralité pure. Cependant, c’est à ce genre plus qu’aux autres que l’on pourrait appliquer ce jugement : « […] la suite de ses œuvres n’est qu’une collection d’échecs. Mais si ces échecs gardent tous la même résonance, le créateur a su répéter l’image de sa propre condition, faire retentir le secret stérile dont il est détenteur ».

En revanche, dans le domaine de la fiction, Camus restera un des plus grands auteurs de la langue française. Autant de chefs-d’œuvre, qu’il s’agisse des contes de l’Envers et l’endroit des Noces ou de l’Été des nouvelles du recueil de l’Exil et le royaume ou des trois romans célèbres dans le monde entier, l’Étrangerla Peste et la Chute, où il joue son rôle « […] d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes ». Le style de Camus recèle une beauté poétique discrète, en retrait, qui élude toute analyse. On chercherait en vain dans l’œuvre de Camus « un effet », et cela dépasse la simple probité littéraire : la forme est pour lui une surface tensorielle séparant la conscience de la réalité, un équilibre délicat créant une nouvelle réalité par une redistribution signifiante de la matière. Pour le fond, les romans de Camus doivent leur succès au fait qu’ils peuvent se lire sur des paliers différents, reflétant ainsi le niveau d’intelligence et de pénétration du lecteur. L’Étranger est d’abord, dans un cadre exotique, l’histoire d’un crime et de son châtiment. Sous-jacente, le lecteur plus fin trouvera l’étude profonde d’une évolution psychologique d’un caractère très particulier, évoluant d’une indifférence vétilleuse à une passion inattendue pour la vérité ; enfin, plus profondément encore, on y découvre une prise de conscience progressive de l’absurde débouchant sur une révolte qui dépasse singulièrement le cadre étriqué de la vie de ce modeste employé de bureau : « […] j’avais essayé de figurer dans mon personnage le seul christ que nous méritions. » De même, la Peste est au premier abord le récit d’une épidémie vue par un témoin compétent, le docteur Rieux, et la réaction unanimiste de la population d’une ville mise en état de siège. Puis on pense au nazisme (« la peste brune ») et, en creusant un peu, à l’Occupation, qui avait isolé la France en la coupant du monde libre. Derrière ces actualités politiques se profilent des thèmes plus universels et l’on est condamné à rester à la surface des choses si l’on ne comprend pas que la peste symbolise le consentement, le contraire même de la révolte. Tarrou, le plus pur des héros du roman, déclare : « Je sais de science certaine que chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne. » Ainsi, dans ce roman qui, comme une symphonie, « se lit sur plusieurs portées », chaque personnage oppose à sa forme de peste une forme particulière de révolte, dont un des sommets est sans doute l’apostrophe du docteur Rieux au père Paneloux : « Je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où les enfants sont torturés. » Comme toutes les œuvres de génie, la Peste reste insondable, et on peut y ajouter des significations : la peste est l’époque inhumaine que nous préparent les ordinateurs aux mains des États tyrans, le règne de la machine sur les esprits et celui de l’administration rigoureuse sur nos vies. Enfin, comme une sorte de filigrane toujours présent, l’absurde et sa manifestation première, la présence de la mort. À cet égard, la fameuse scène où Camus décrit la représentation d’Orphée et Eurydice à l’Opéra municipal demeure la plus révélatrice : nul n’ignore, parmi les spectateurs, l’épidémie qui sévit sur Oran, chacun sait que la mort fauche à coups redoublés et qu’il est vulnérable, mais l’on se conduit comme si tout cela n’existait pas. Lorsque le chanteur tombe sur la scène, l’auditoire ne peut plus faire semblant d’ignorer l’étendue de ce fléau, et cela cause une panique. Ainsi revient un thème majeur : nous « jouons » à être éternels ; comme les courtisans de Caligula, comme les spectateurs d’Oran, nous ne pouvons supporter tout fait qui nous oblige à voir en face la vérité absurde, l’évidence inéluctable de notre mort. Mais constater cela est s’engager sur la voie de la révolte, dont les manifestations ici se déroulent de façon polyphonique : « Comparée à l’Étrangerla Peste marque sans discussion possible le passage d’une attitude de révolte solitaire à la reconnaissance d’une communauté dont il faut partager les luttes. »

Cela ne laisse pas d’être harassant, et la Chute, ouvrage auquel certains critiques accordent une valeur autobiographique, donne dans un ton désabusé. Cette confession de minuit de Jean-Baptiste Clamence, mystérieux « juge-pénitent », qui parle à la première personne et s’adresse, à travers un interlocuteur invisible, directement aux lecteurs, annonce l’antihéros du nouveau roman. Puis vient s’ajouter une subtilité de forme d’une insondable profondeur philosophique : Jean-Baptiste Clamence n’est autre que le lecteur du roman- vous, moi-, car nous sommes tous juges et coupables, car nous clamons tous dans le désert. « Ne sommes-nous pas tous semblables, parlant sans trêve et à personne, confrontés toujours aux mêmes questions bien que nous connaissions d’avance les réponses ? » On ne saura jamais si Jonas, dans l’avant-dernière nouvelle du recueil de l’Exil et le royaume, objective le drame de son écroulement mental par solitaire ou solidaire… Tout cela reste dur, mais la vraie révolte ne peut être qu’une prise de conscience de ce destin que nous ne pouvons empêcher, la conquête difficile de la lucidité ne peut qu’engendrer une joie profonde et orgueilleuse, et retentissent alors de toute leur splendeur les mots : « Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Ainsi, nous pouvons constater qu’il n’y a pas deux Camus, que le penseur et l’artiste ne font qu’un dans la seule préoccupation de peindre l’« humaine condition ». Son talent et son honnêteté intellectuelle l’imposèrent- à son corps défendant d’ailleurs- comme l’expression de la conscience de notre époque, et rares sont ceux qui ne souscrivent pas au jugement définitif de J.-P. Sartre : « Pour peu qu’on le lût et qu’on réfléchit, on se heurtait aux valeurs humaines qu’il tenait dans son poing serré. »

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