ALEXANDRE SOLJENITSYNE (1918-2008), ECRIVAIN RUSSE, GOULAG, REGIME COMMUNISTE, RUSSIE SOVIETIQUE, UNE JOURNEE D'ALEXANDRE DENISSOVITCH

Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne

Une journée d’Ivan Denissovitch

Alexandre Soljénitsyne ; préface de Pierre Daix

Paris, Julliard, 1963. 191 pages.

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Résumé

Une journée d’Ivan Denissovitch, c’est celle du bagnard Ivan Denissovitch Choukhov, condamné à dix ans de camp de travail pour avoir été fait prisonnier au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le récit nous montre sa journée depuis le coup sur le rail suspendu dans la cour qui marque le lever, jusqu’au court répit du soir et au coucher, en passant par les longues procédures de comptage, la peur des fouilles, les bousculades au réfectoire, les travaux de maçonnerie par un froid terrible dans l’hiver kazakhe, les menues chances et malchances de la journée. Archétype du paysan russe moyen, Choukhov, homme humble et débrouillard en qui le bien fait encore son œuvre, a su se libérer intérieurement et même vaincre la dépersonnalisation que ses maîtres auraient voulu lui imposer en lui donnant son matricule. 
Le talent propre à Soljénitsyne, son don de vision interne des hommes apparaissent ici d’emblée dans une complète réussite : ce chef-d’œuvre à la structure classique restera dans toutes les anthologies du vingtième siècle comme le symbole littéraire de l’après-Staline.

Dix-sept heures de la vie d’un captif des camps soviétiques

 

Présentation de l’éditeur :

« A cinq heures du matin, comme tous les matins, on sonna le réveil : à coups de marteau contre le rail devant la baraque de l’administration. De l’autre côté du carreau tartiné de deux doigts de glace, ça tintait à peine et s’arrêta vite : par des froids pareils, le surveillant n’avait pas le cœur à carillonner. »

 « Les journées, au camp, ça file sans qu’on s’en aperçoive. C’est le total de la peine qui n’a jamais l’air de bouger, comme si ça n’arrivait pas à raccourcir. »

Tous les matins, à cinq heures, un surveillant réveille les vingt-trois détenus de la 104e brigade de travailleurs d’un camp de travail russe. Ivan Denissovitch, surnommé Choukhov, y a été déporté pour cause de « trahison de la patrie » pour avoir été fait prisonnier par les Allemands et s’être évadé. Condamné à dix ans, il ne lui reste qu’un an à passer au camp.

Un matin, le robuste Choukhov, affaibli, s’est levé en retard. Puni, il est contraint de nettoyer le plancher. Puis il se rend au dispensaire pour y chercher des soins, mais le médecin ne peut l’exempter car son quota quotidien d’arrêts de travail est déjà dépassé. Il retourne donc aux travaux forcés dans le froid glacial de la steppe, s’employant à mettre en place des méthodes de survie : il capitalise la seule richesse qu’il possède, celle des pourtant misérables rations de nourriture. Tous les jours, il s’évertue à accomplir d’harassantes et inhumaines tâches : il creuse des trous, martèle, déplace des kilos de terre, coupe et transporte du bois, construit des charpentes, aligne des briques ou bien dispose du mortier, etc.
À la nuit tombée, Choukhov est satisfait de sa journée. Elle ne lui a pas été fatale. Il n’a pas été mis au cachot, il n’est pas tombé malade et a même réussi à « s’acheter » du bon tabac grâce à un privilégié du camp.

Une journée d’Ivan Denissovitch est un roman noir dans lequel le désespoir n’a pas sa place. Il dépeint la force d’un prisonnier banal aspirant seulement à survivre jusqu’au lendemain, écrasé par des conditions de vie intolérables supportées sans cris et avec une grande dignité car c’est un homme qui aime le travail bien fait, lucide quant à son avenir et qui ne peut se permettre de rêver à une prochaine libération. Le rêve est interdit mais la lutte pour rester un homme tout simplement est possible malgré ce qui est fait pour le déshumaniser.
Alexandre Soljenitsyne décrit l’horreur banalisée et les principes du système concentrationnaire du Goulag en employant des termes simples et précis pour transcrire une situation tragique. Jamais plaintif, toujours juste, ce roman est à la fois d’une horreur saisissante et d’une beauté littéraire limpide. (Présentation de l’éditeur)

Il faut évidemment est à replacer dans son contexte : en 1961 ce qui s’était passé dans les camps soviétiques restait tabou, nébuleux même en Occident àoù les camps soviétiques étaient vus pour le Parti Communiste français comme une propagande antisoviétique orchestrée par les partis de droite ou les Américains. Ce manuscrit, servi par un style dans lequel transparaissent des facilités d’écriture confondantes, vient éclairer une période sombre de l’histoire.  Soljenitsyne l’aurait écrit en deux mois seulement. En un minimum de mots tiré de l’argot et du parler paysans il nous livre le récit expressif du quotidien d’un paysan emprisonné  pendant la seconde guerre mondiale et condamné à 10 ans de captivité.

 L’horreur de ces camps c’est avant tout le quotidien : 

 « C’est merveilleux comme le travail fait passer le temps. Chouckhov l’avait remarqué qui sait des fois : les journées, au camp, ça file sans qu’on s’en aperçoive. C’est le total de la peine qui n’a jamais l’air de bouger, comme si ça n’arrivait pas à raccourcir. » (p. 84)

« Or, même pour penser, ça n’est jamais libre, un prisonnier. On retourne toujours au même point, en n’arrêtant pas de retourner les mêmes idées. Est-ce qu’ils ne vont pas retrouver la miche en fourgonnant dans la paillasse ? ce soir, est-ce que le docteur voudra bien vous exempter de travail ? Le commandant, il couchera au mitard ou pas ? Et comment il a pu s’arranger, César, pour se faire donner des affaires chaudes ? (…) » (p. 58)

« Il s’endormait, Choukhov, satisfait pleinement. Cette journée lui avait apporté des tas de bonnes chances : on ne l’avait pas mis au cachot ; leur brigade n’avait point été envoyée à la Cité du Socialisme ; à déjeuner, il avait maraudé une kacha ; les tant-pour-cent avaient été joliment décrochés par le brigadier ; il avait maçonné à cœur joie ; on ne l’avait point paumé avec sa lame de scie pendant la fouille ; il s’était fait du gain avec César ; il s’était acheté du bon tabac ; et au lieu de tomber malade, il avait chassé le mal.

Une journée de passée. Sans seulement un nuage. Presque de bonheur.
Des journées comme ça, dans sa peine, il y en avait, d’un bout à l’autre, trois mille six cent cinquante-trois. 

Les trois de rallonge, c’était la faute aux années bissextiles.» (p. 189)
Ce récit tragique permet d’appréhender au plus près l’horreur de journées qui s’écoulent en captivité, dans la peur et la détresse. Un témoignage poignant, une esquisse de ce que sera L’archipel du goulag.

 L’auteur :

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 Alexandre Soljenitsyne est né dans le Caucase en 1918. Juste avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, il est arrêté par la police militaire et passera les huit années suivantes dans des camps. Condamné ensuite à « l’exil perpétuel », il est réhabilité en 1957. Jusqu’en 1962, date de sa première publication, il enseigne les mathématiques et la physique dans des écoles secondaires de campagne. Le succès que va connaître Soljenitsyne avec ses publications puis son prix Nobel déclenche une tempête d’injures et de calomnies dans la presse soviétique. En 1974, il est arrêté et expulsé d’URSS. Il s’installe alors dans le Vermont, aux États-Unis. Il revient de son exil américain et s’installe près de Moscou en 1994. Il meurt le 3 août 2008, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. (Source : éditeur)

 

Goulag

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Le mot Goulag est un acronyme de Glavnoïé OUpravlenié LAGereï. Cette expression russe signifie « Direction principale des camps ». Elle désigne le système concentrationnaire soviétique responsable de la déportation de plus d’une vingtaine de millions de personnes à l’époque communiste. Le mot a été popularisé par le roman d’Alexandre SoljénitsyneL’Archipel du Goulag (1973).

 

Le travail forcé au cœur du système soviétique

Le Goulag a eu de modestes précédents dans la Russie tsariste avec des brigades de travail forcé en Sibérie aux XVIIIe et XIXe siècles. Mais c’est avec la Révolution d’Octobre 1917 que le travail forcé devient un élément structurel majeur de la société. Lénine lui-même, après l’attentat dont il est victime le 30 août 1918 de la part de Fanny Kaplan, ordonne l’incarcération des « éléments peu sûrs », ce qui fait déjà beaucoup de monde.

Dès les années 1920, les Soviétiques ouvrent une centaine de camps de concentration qui ont vocation à « réhabiliter » les ennemis du peuple ou supposés tels.

Pour le pouvoir soviétique, la répression a l’avantage d’offrir une explication à ses échecs en tous genres : si la société communiste et le paradis sur terre tardent à s’installer, c’est qu’à mesure qu’on s’en rapproche, on doit faire face à une opposition de plus en plus virulente et sournoise de la part des « saboteurs » de tout poil !…

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La répression change d’échelle en 1929 quand le nouvel homme fort de l’URSS décide de recourir au travail forcé pour accélérer l’industrialisation du pays et la mise en valeur de ses ressources.

Le système concentrationnaire ne va dès lors cesser de se développer jusqu’à la mort de Staline, le 5 mars 1953. Il finira par jouer un rôle central dans l’économie du pays, avec un tiers de la production d’or soviétique, d’une grosse partie de son charbon et de son bois d’œuvre, sans compter des productions manufacturières et agricoles.

Mais sitôt Staline disparu, ses successeurs vont s’empresser de le réduire sans toutefois le dissoudre. Conscients de l’inanité du travail forcé comme outil de développement, ils décrètent dès mars 1953 une très large amnistie. La moitié des 2,5 millions de déportés sont immédiatement libérés.

Les condamnés politiques, exclus de l’amnistie, vont obtenir une nouvelle vague de libération dans les deux années qui suivent, au prix de trois grandes rébellions, marquées par le refus de travailler. Les camps de travail vont dès lors subsister jusqu’à la fin de l’URSS et même aujourd’hui dans la Russie moderne, à une échelle bien moindre qu’auparavant. Il appartiendra à Mikhaïl Gorbatchev, lui-même petit-fils de détenus, d’abolir les camps politiques.

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La violence sous toutes ses formes

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À l’époque de Staline, le Goulag a consisté en un demi-millier de complexes, réunissant plusieurs milliers de camps, avec quelques centaines à quelques milliers de détenus ou zeks dans chacun d’eux, de la mer Noire à l’océan Arctique, du centre de Moscou au Kamtchatka.

Il est alimenté par un flux incessant d’arrestations, sous des accusations le plus souvent imaginaires ou futiles, par exemple le vol de quelques épis ou la vente d’un produit au marché noir. Nul n’est à l’abri et c’est la source d’une angoisse permanente dans la population soviétique. Mais la détention est rarement définitive.

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Sa durée  moyenne est d’environ cinq ans. Elle peut être de dix ans et s’éterniser jusqu’à la mort pour les détenus politiques et les opposants véritables, lesquels se retrouvent le plus souvent dans les camps de travail forcé très rudes du Grand Nord ou de l’Extrême-Orient, dans les régions minières du fleuve Kolyma, autour de la ville de Magadan.

Sur un total de 150 à 200 millions de Soviétiques, les camps de différentes sortes en retiennent environ deux millions. Mais, entre arrestations et libérations, les rotations incessantes font qu’une partie importante de la population soviétique fait d’une façon ou d’une autre l’expérience du Goulag.

On estime son nombre à dix-huit millions entre 1929 et la mort de Staline, non compris six millions de personnes reléguées dans les déserts kazakhs ou les forêts sibériennes, avec l’obligation de travailler mais sans être enfermées entre des barbelés.

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https://www.herodote.net/Goulag-synthese-2452.php

 

ALEXANDRE SOLJENITSYNE (1918-2008), ECRIVAIN RUSSE, POURQUOI IL FAUT RELIRE L'OEUVRE D'ALEXANDRE SOLJENITSYNE

En hommage à Alexandre Soljénitsyne

Pourquoi il faut relire l’oeuvre d’Alexandre Soljénitsyne

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 «Relire Soljenitsyne pour retrouver une source de vérité et de courage»

 

Ce 3 août 2018 est le dixième anniversaire de la mort d’Alexandre Soljenitsyne. Le dissident russe, auteur d‘Une journée d’Ivan Denissovitch et de L’Archipel du Goulag, fût une figure controversée, souvent qualifiée de «réactionnaire». Le ressentiment de l’élite libérale américaine à son égard remonte à un discours retentissant, Le déclin du courage, dont c’est le 40ème anniversaire cette année. Le texte de ce discours prononcé à Harvard a été réédité en 2017 aux éditions des Belles lettres.

Il faut le resituer dans son contexte et dans la biographie de son auteur, pour en saisir toute la portée.

Du Goulag à Harvard

À la veille de la victoire des Alliés, Alexandre Soljenitsyne écrit dans une correspondance que Staline est un chef de guerre incompétent, qui a affaibli l’Armée rouge par les purges et s’est imprudemment allié à Adolf Hitler. Cette critique le conduit pendant huit années dans l’enfer du Goulag, «où ce fut, écrit-il, mon sort de survivre, tandis que d’autres -peut être plus doués et plus forts que moi- périssaient». Il révèle l’existence des camps de travaux forcés au monde dans Une journée d’Ivan Denissovitch. Staline, depuis, est mort. Ce texte est publié dans une revue littéraire avec l’autorisation de Nikita Khrouchtchev. Il donne à son auteur une renommée en Russie mais aussi dans le monde.

Alexandre Soljenitsyne est récompensé du prix Nobel de littérature en 1970. Après d’autres écrits et sa demande de supprimer toute censure sur l’art, il fait paraître en 1973, à Paris, son livre le plus connu, L’Archipel du Goulag. Le dissident est déchu de sa nationalité et exilé. Il vit d’abord à Zurich puis s’installe aux États-Unis. Il y réside depuis deux ans, dans la plus grande discrétion, quand il est invité par l’université d’Harvard à prononcer un discours lors de la séance solennelle de fin d’année, le 8 juin 1978.

Alexandre Soljenitsyne, pensent les Occidentaux, est venu faire l’éloge du monde libre. Mais le dissident ne fait pas le procès du communisme ; il fait un portrait à charge de l’Occident.

La parole du dissident, dans le contexte de guerre froide, est très attendue. Alexandre Soljenitsyne, pensent les Occidentaux, est venu faire l’éloge du monde libre. Quelle ne fût pas leur surprise! Le dissident ne fait pas le procès du communisme ; il fait un portrait à charge de l’Occident.

L’amère vérité

Il le fait «en ami», mais avec l’exigence, presque toujours amère, de la vérité, qui est la devise (Veritas) d’Harvard. Le texte qu’il prononce ce jour-là a traversé le temps de la guerre froide pour nous renseigner, encore aujourd’hui, sur ce que nous sommes. C’est pourquoi il mérite encore toute notre attention. Il n’est pas, comme a pu le penser l’élite américaine, celui d’un réactionnaire ou d’un homme ingrat à l’égard du pays qui l’a accueilli. Alexandre Soljenitsyne reste fidèle dans ce discours à sa ligne de conduite passée, à l’honneur, à la Vérité.

«Ne pas vivre dans le mensonge» était le nom de son dernier samizdat paru en URSS. Qu’est-ce que le totalitarisme, en effet, sinon essentiellement un mensonge en ce qu’il cherche à dénaturer l’homme en faisant fi de sa condition et à transfigurer le monde? Alexandre Soljenitsyne parle d’autant plus librement pendant son discours d’Harvard qu’il se trouve dans une démocratie. La réception si controversée de ce discours l’amènera à faire cette réflexion dans ses mémoires: «Jusqu’au discours d’Harvard, écrit-il, je m’étais naïvement figuré vivre dans un pays où l’on pouvait dire ce qu’on voulait, sans flatter la société environnante. Mais la démocratie, elle aussi, attend qu’on la flatte».

Le discours d’Alexandre Soljenitsyne, à la fois méditatif et audacieux, est une alerte, une mise en garde, un avertissement. Comme la vigie, son auteur envoie des signaux. Ce qu’il pointe n’a fait que s’aggraver depuis. A posteriori, le discours d’Harvard s’est donc avéré, en grande partie, prophétique. Soljenitsyne voit suffisamment bien ce qui est, pour anticiper ce qui sera. «En ami», il a le courage de le dire.

Il vise ici, à la fois la prétention des Occidentaux à se croire la pointe avancée du Progrès dans ses multiples dimensions et à vouloir imposer leur modèle.

Le déclin du courage

Dès le début de son texte, il remet l’orgueil du «monde libre» à sa place, en affirmant qu’il ne recommanderait pas la société occidentale comme «idéal pour la transformation» de la sienne: «Étant donné la richesse de développement spirituel acquise dans la douleur par notre pays en ce siècle, le système occidental dans son état actuel d’épuisement spirituel ne présente aucun attrait». Le caractère de l’homme s’est affermi à l’Est et affaibli à l’Ouest. Il vise ici, à la fois la prétention des Occidentaux à se croire la pointe avancée du Progrès dans ses multiples dimensions et à vouloir imposer leur modèle – les autres pays étant jugés «selon leur degré d’avancement dans cette voie» – mais aussi la décadence de l’Occident. Il souligne sa débilité, c’est-à-dire sa faiblesse, liée à ce qu’il nomme le déclin du courage, «qui semble, dit-il, aller ici ou là jusqu’à la perte de toute trace de virilité» et qui «a toujours été considéré comme le signe avant-coureur de la fin». Pour lui, l’esprit de Munich continue à dominer le XXe siècle.

Alexandre Soljenitsyne cible plus particulièrement la couche dirigeante et la couche intellectuelle dominante, c’est-à-dire ceux qui donnent «sa direction à la vie de la société». Il parle notamment des mass-médias qui (dés)informent avec hâte et superficialité. La presse, alors qu’elle n’est pas élue, est d’après lui la première force des États occidentaux et encombre l’âme de futilités au nom du «droit de tout savoir». Elle est marquée par l’esprit grégaire, comme le milieu universitaire, empêchant aux esprits fins et originaux de s’exprimer.

La lâcheté, l’indisposition au sacrifice des classes les plus socialement élevées trouvent évidemment un écho dans notre monde contemporain marqué par la révolte des élites des pays occidentaux et l’expansion de l’islamisme, qui a su habilement tirer parti de nos lâchetés. Aujourd’hui comme hier, le défaut de courage et le refoulement du tragique de l’Histoire se paient par le grossissement du monstre. Que l’on songe à l’après-Bataclan et aux injonctions au «tous en terrasse!» qui l’ont accompagné en lisant ces lignes: «un monde civilisé et timide n’a rien trouvé d’autre à opposer à la renaissance brutale et à visage découvert de la barbarie que des sourires et des concessions (…) vos écrans, vos publications sont emplis de sourires de commande et de verres levés. Cette liesse, c’est pourquoi?».

Juridisme sans âme

L’Occident, nous dit Soljenitsyne, s’est perdu en atteignant son but. Dans la société d’abondance déchristianisée, l’homme est amolli. Son confort sans précédent dans l’histoire lui fait rechigner au sacrifice et perdre sa volonté, ce qui est un problème bien plus grave que l’armement: «quand on est affaibli spirituellement, dit-il, cet armement devient lui-même un fardeau pour le capitulard». Il a l’illusion d’une liberté sans borne («la liberté de faire quoi?») mais il ne fait que se vautrer dans l’insignifiance. Comme l’homme-masse décrit par le philosophe espagnol Ortega y Gasset, il réclame sans cesse des droits et délaisse ses devoirs. Les grands hommes, dans ce contexte, ne surgissent plus.

Autant l’URSS est un État sans lois, autant l’Occident est aujourd’hui, selon Soljenitsyne, un juridisme sans âme.

Cette société d’abondance déchristianisée est le fruit d’une conception du monde née avec la Renaissance et qui «est coulée dans les moules politiques à partir de l’ère des Lumières». C’est le projet d’autonomie: l’homme est sa propre loi. De l’Esprit (Moyen Âge), le curseur a été excessivement déplacé vers la Matière (à partir de la modernité), au risque de la démesure. L’érosion de ce qu’il restait des siècles chrétiens a ensuite amené, selon Soljenitsyne, à la situation contemporaine.

Corollaire de la société de l’abondance où le marché est roi, le droit est omniprésent en Occident. Ne permet-il pas de compenser la dégradation des mœurs? Autant l’URSS est un État sans lois, autant l’Occident est aujourd’hui, selon Soljenitsyne, un juridisme sans âme. Il est dévitalisé par un droit «trop froid, trop formel pour exercer sur la société une influence bénéfique». Il encourage la médiocrité, plutôt que l’élan. Il ne peut suffire à mettre les hommes debout, comme l’exigent pourtant les épreuves de l’Histoire.

Pour se hisser, l’homme a besoin de plus. Chez le chrétien orthodoxe qu’est Soljenitsyne, le remède est spirituel. En conclusion de son discours, il juge que «nous n’avons d’autre choix que de monter toujours plus haut», vers ce qui élève l’âme, plutôt que vers les basses futilités. Ce plus-haut est un frein aux pulsions, aux passions, à l’irresponsabilité. Il donne du sens. Il donne des raisons de se sacrifier, de donner sa vie. Le propos de Soljenitsyne est condensé dans la célèbre phrase de Bernanos: «on ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure». Cette vie intérieure, chez le dissident passé par l’enfer du Goulag, est ce qui nous est le plus précieux. À l’Est, elle est piétinée par la foire du Parti, à l’Ouest ; elle est encombrée par la foire du commerce.

«Ne soutenir en rien consciemment le mensonge»

La philosophe Chantal Delsol, en s’appuyant en grande partie sur les dissidents de l’est (dont Soljenitsyne), a démontré dans La Haine du monde que la postmodernité poursuivait les mêmes finalités que les totalitarismes. Celles de transfigurer le monde et de renaturer l’homme. Seulement, elle le fait sans la terreur mais par la dérision.

Le matérialisme, qu’il soit communiste ou postmoderne, se déploie sur la destruction de ce qui ancre l’individu à un lieu et à une histoire et de ce qui le relie à un Plus-haut que lui-même.

La postmodernité, comme le communisme, engendre des démiurges qui font le choix du mensonge. Le démiurge se désintéresse de sa vie intérieure. Il veut, non pas se parfaire, mais être perfection. Il veut, non pas parfaire le monde, mais un monde parfait. Les apôtres de la gouvernance mondiale jettent les nations aux poubelles de l’Histoire. Les idéologues du gender font fi des différences sexuelles. Les transhumanistes promettent «l’homme augmenté» débarrassé de sa condition de mortel et capable de s’autocréer.

Comme Chantal Delsol, Alexandre Soljenitsyne explique l’attraction longtemps exercée par le communisme sur les intellectuels occidentaux par le lien avec les Lumières françaises, et leur idéal d’émancipation perverti, excessif, qui est toujours celui de la postmodernité. Dans ce cadre, l’enracinement est l’ennemi à abattre. Le matérialisme, qu’il soit communiste ou postmoderne, se déploie sur la destruction de ce qui ancre l’individu à un lieu et à une histoire et de ce qui le relie à un Plus-haut que lui-même.

Dans un autre discours, celui relatif à son prix Nobel qu’il n’a jamais prononcé, Alexandre Soljenitsyne écrit que seul l’art a le pouvoir de détruire le mensonge. L’homme simple, cependant, peut et doit le refuser: «par moi, ne soutenir en rien consciemment le mensonge». Relire le discours du dissident russe, c’est retrouver la source de vérité et de courage. Sans elle, l’Occident ne se remettra pas debout face à ceux qui ne lui laissent le «choix» qu’entre deux options: la soumission ou la mort.

Publié par le Figaro le 3 août 2018.

 

Alexandre Soljenitsyne, écrivain et héros de la dissidence russe

L’écrivain russe est mort, à l’âge de 89 ans. Georges Nivat, son traducteur, revient sur son œuvre.

Alexandre Soljenitsyne, mort dimanche 3 août d’une crise cardiaque à son domicile moscovite, est une de ces grandes voix où il est vain de distinguer la part de l’art et celle du combat. Comme Tolstoï en Russie, comme Voltaire ou Hugo en France il appartient aux lutteurs, aux « dissidents », incarnant le refus de la société injuste dans laquelle ils vivaient, une résistance au nom de quelque chose d’imprescriptible. Tolstoï refusait la société d’Ancien Régime, fondée sur l’inégalité et voyait dans le moujik méprisé l’incarnation d’une vie accordée à Dieu. Soljenitsyne incarna le refus du communisme, athée et totalitaire. Tolstoï dans Qu’est-ce que l’art ?subordonnait l’art à l’action, Soljenitsyne, dans son discours du Nobel, subordonne l’art à la triade platonicienne du Vrai, du Bon et du Beau. Ni l’un ni l’autre ne comprennent « l’art pour l’art » : « J’avais affronté leur idéologie, mais en marchant contre eux, c’était ma propre tête que je portais sous le bras », écrit Soljenitsyne dans Le Chêne et le Veau, en 1967.

Comparer Tolstoï et Soljenitsyne donne la mesure de la distance entre les deux siècles qu’ils marquèrent : Tolstoï dissident continue d’habiter sa gentilhommière, il publie en Russie la version expurgée de Résurrection, et à Londres la version non censurée. Soljenitsyne écrit L’Archipel du goulag dans une cahute au fond de la forêt, planque le manuscrit en différentes cachettes ; fait publier le livre à Paris sans jamais avoir vu le texte intégral… D’ailleurs, si l’épopée historique de Soljenitsyne, La Roue rouge (1971-1991), fait penser à Guerre et Paix, on y remarque avant tout la polémique avec Tolstoï. Celui-ci apparaît dans le premier « nœud », comme un sage vieillard auquel le jeune héros encore lycéen, Sania Lajenitsyne, qui est un peu le père de l’écrivain, rend visite à Yasnaïa Poliana pour lui poser la question « Pourquoi vivons-nous ? » La réponse est : « Pour aimer ! » »Oui, mais il n’y a pas que de la bienveillance sur terre », rétorque le lycéen. « Le vieillard eut un profond soupir. C’est parce que les explications qu’on donne sont mauvaises, impénétrables, maladroites. Il faut expliquer avec patience. Et on sera compris. Tous les hommes naissent doués de raison » (août 1914).

A ce rousseauisme foncier de Tolstoï, le roman de Soljenitsyne répond que l’homme se choisit librement bon ou mauvais. Ce que dit à sa façon un des proverbes qui ponctuent La Roue rouge comme les strophes du chœur dans la tragédie grecque : « Le mot de l’énigme est bref, mais il contient sept verstes de vérité. » Soljenitsyne croit à l’action individuelle, même contre le monstre totalitaire. Il croit à la volonté de l’homme, à son choix personnel entre le bien et le mal, à ce qu’il appelle « l’ordre intérieur ». L’axiologie domine toute son œuvre, et elle commande au style, au genre, à la tactique. Tolstoï voulait un christianisme rationnel, un personnage de Soljenitsyne, l’Astrologue, (comme le Védéniapine du Docteur Jivago inspiré par le philosophe Fiodorov), démontre aux jeunes gens venus le consulter que le christianisme est absolument déraisonnable, parce qu’il place la justice au-dessus de tout calcul terrestre.

Au cœur de cette œuvre, une mission : « Je n’ai pas accès aux bibliothèques publiques, dit Gleb Nerjine, les archives me seront sans doute fermées jusqu’à ma mort. Mais je trouverai bien dans la taïga une écorce de pin ou de bouleau. Mon privilège, nul espion ne me l’ôtera : le cataclysme que j’ai éprouvé dans ma personne, et vu chez les autres, peut me souffler pas mal de trouvailles sur l’histoire. » Les chartes sur écorce de bouleau des fouilles de Novgorod permettent de reconstituer l’histoire quotidienne d’avant les Mongols. Au « pays du mensonge triomphant » dont parle Ante Ciliga, Soljenitsyne ambitionne, dans la clandestinité, de reconstituer sur ses fiches l’histoire vraie de l’esclavagisme soviétique.

Son œuvre se divise en deux grandes cathédrales d’écriture. La première, ce sont les écrits du goulag, centrés sur la condition humaine dans la « petite zone » du camp ou dans la « grande zone » de la société totalitaire. La seconde est centrée sur l’histoire de la Russie d’avant le désastre, d’avant 1917, et elle forme un ensemble de plus de 6 600 pages, intitulé La Roue rouge et sous-titré « Récit en segments de durée ». Pratiquement tous les écrits de Soljenitsyne s’inscrivent soit dans l’une, soit dans l’autre de ces massifs. Une autre particularité de l’œuvre est la structure très ramassée dans le temps, l’économie spartiate des ornements, la réduction de l’action à des instants décisifs, que le physicien Soljenitsyne baptise « nœuds ». Pas de mûrissement dans la durée, pas de lente « éducation sentimentale », pas de « temps retrouvé » mais des destins happés à l’instant où l’homme révèle son essence dans un tout ou rien qui fait penser à la philosophie existentialiste de Sartre. Au demeurant le « chronotope » favori de Soljenitsyne ressemble à un « Huis clos » : cellule de prison ou chambrée d’hôpital.

Mais au-delà de l’espace carcéral, il y a chez Soljenitsyne le cosmos, l’échappée vers la création infinie de Dieu. Et la seule comparaison qui rende vraiment compte de cette poétique de l’enfermement et de l’échappée, c’est La Vie de l’archiprêtre Avvakoum, le grand résistant religieux du XVIIe siècle, brûlé vif à Poustozersk après avoir été confiné dans une fosse de glace. Le dialogue de Soljenitsyne avec le Créateur, dans Le Chêne et le Veau, fait souvent penser à la Vie d’Avvakoum.

L’autarcie morale est une règle que Soljenitsyne a empruntée aux stoïciens, méditée au camp. Les règles qu’observe Ivan Denissovitch sont la traduction en langage bagnard de la philosophie de Marc-Aurèle : sois toi-même, ne dépends pas des autres. « Le vrai goût de la vie, on ne le trouve pas dans les grandes choses, mais dans les petites »(La Main droite). Dans L’Archipel est célébrée la prison, un lieu de redécouverte du cosmos par le reclus.

On découvrit qu’un nouvel écrivain était né en décembre 1962 lorsque parut le n° 11 de la revue Novy MirUne journée d’Ivan Denissovitch fit le tour du monde en quelques semaines. C’était la levée d’un tabou, c’était un récit qui mariait le jargon des « zeks » avec les trois unités du classicisme. « Ivan Denissovitch, vous voyez bien que votre âme demande à prier Dieu. Pourquoi vous ne lui permettez pas de le faire?, dit à Ivan Aliocha, son voisin de châlit. En liberté, les ronces achèveraient d’étouffer le peu de foi qu’il vous reste. Réjouissez-vous d’être en prison. » Extraordinaire est le défilé d’humanité que l’on trouve dans ce récit sur une journée ordinaire au bagne : exploiteurs, privilégiés, désespérés, filous et naïfs…

Il s’agit d’une poétique de la prison, que nous retrouvons dans Le Premier Cercle, dont le titre se réfère à La Divine Comédie, de Dante. Les sages ici sont des savants-captifs que le pouvoir a envoyés dans une prison-laboratoire afin de les faire travailler à des machines secrètes telles qu’un déchiffreur de la voix humaine (qui démasquera les traîtres). Ce sont des « privilégiés », mais leur labeur asservira les autres. Ont-ils le droit de monnayer leur âme au tyran ? Leurs débats portent sur le tyrannicide, mais le concierge aveugle Spiridon, qui représente la sagesse populaire, sans avoir lu Thomas d’Aquin, détient la réponse : « Le chien-loup a raison, le cannibale pas ! » 

LA MINIATURE ET LES FORMES BRÈVES

La simple héroïne Matriona, Stiopa dans Le Pavillon des cancéreux, le simple soldat Blagodariov dans La Roue rouge détiennent le même secret. Là est le moteur de l’ironie soljenitsynienne : le sage cherche, mais l’humble a déjà trouvé… « Nous tous qui vivions à côté d’elle n’avions pas compris qu’elle était ce juste dont parle le proverbe et sans lequel il n’est village qui tienne. Ni ville. Ni notre terre entière »(La Ferme de Matriona). Le Premier Cercle a connu plusieurs versions ; Soljenitsyne a d’abord « émoussé » son texte, pour lui laisser une chance d’être publié en URSS, puis il l’a « aiguisé », par exemple avec le thème des « nouveaux décembristes » : les décembristes étaient les conjurés de 1825 qui finirent pendus ou déportés. Soljenitsyne avait déjà intitulé ainsi une de ses pièces (il a commencé au camp par composer un poème et une pièce en vers).

Le héros du Pavillon des cancéreux, Oleg, est un « zek » typique, méfiant et cabochard, et le voici confronté au monde libre, représenté par un échantillonnage de huit autres malades de son pavillon, tous frappés par le cancer. Soljenitsyne prolonge le Tolstoï de La Mort d’Ivan Ilitch, et le Tchekhov d’Une morne histoire. L’apparatchik Roussanov, confronté à la mort, voudrait encore bénéficier de ses privilèges, mais, dans un saisissant cauchemar, il revoit une de ses victimes qui s’est noyée. Un simple camionneur qui a sillonné tout le pays, une femme de charge allemande déportée, des femmes médecins harassées, un ancien académicien devenu garçon de bibliothèque pour sauver sa peau, un Ouzbek muet dans sa douleur, c’est toute la société soviétique qui est là.

Soljenitsyne aime la miniature, et les formes brèves. Les Miettes en prose encadrent chronologiquement son œuvre. Contemplant un vieux seau, il sent affluer le souvenir de la guerre. Arpentant le village natal de son poète préféré, Serge Essénine, il s’écrie : « Quel alliage de talent le Créateur a-t-il jeté ici, dans cette isba, dans ce cœur de jeune paysan bagarreur! Mais en vain, car cette beauté russe, depuis mille ans, on la foule aux pieds et on l’ignore… » Mais le destin a contraint l’écrivain à élaborer des fresques gigantesques.

Une image organise secrètement son « encyclopédie de l’esclavage soviétique » : l’archipel grec fut le berceau de notre civilisation, l’archipel des camps est notre nouvelle civilisation. Soljenitsyne établit la chronique des camps, avec leurs révoltes de 1953-1954, avec leurs guerres entre droits communs ralliés au pouvoir et les autres. Il est l’ethnologue de la tribu nouvelle des « zeks » et l’hagiographe des nouveaux martyrs. L’Archipel est aussi une confession personnelle de sa propre expérience, une prière, une déploration. Et aussi une confrontation avec un autre « poète » du goulag, Varlaam Chalamov. Soljenitsyne veut montrer la « sainteté »derrière les barbelés. Monument de la littérature du XXe siècle, L’Archipel du goulag est une dénonciation de la fabrique d’inhumain.

La deuxième fresque est étroitement reliée à la première. Gleb Nerjine, le héros du Premier cercle, a entendu dès 1931, lors des premiers procès staliniens du « Parti industriel », le « tocsin » de l’histoire. Un tocsin qui retentit au long de La Roue rouge. Les dix jours de l’encerclement et de l’écrasement de l’armée du général Samsonov, lassassinat du premier ministre Stolypine, à Kiev, en 1911, un gigantesque flash-back, alternance de scènes civiles, une Russie méridionale, active et prospère, qui correspond à la famille maternelle de Soljenitsyne, les Tomchak, tornades de fausse rhétorique à la Douma : La Roue rouge étreint une masse de faits, rapportés parfois minute par minute.

L’ouvrage pèche par un certain didactisme, la poésie de l’auteur est à son sommet dans les grandes scènes guerrières, dans l’attente du combat, les effets de stéréoscopie sont ici extraordinairement amplifiés. Deux symboles structurent le tout, celui de l’aire à battre le blé et celui de l’arène du cirque où l’acrobate monte au poteau central sous les projecteurs. Le premier, venu de l’Évangile, représente la Russie paysanne passant par le supplice du tri des âmes, le second représente la Russie révolutionnaire, opérant ses acrobaties effarantes sous l’œil du monde.

LE HARNAIS DE L’HISTORIEN ET LES FLÈCHES DU PUBLICISTE 

Peut-on extraire de cette immense fresque un message central? Les héros sont entravés par leur vie privée, le mensonge, l’hystérie collective. Si message il y a c’est que la justice au sens aristotélicien du mot est perdue, les quatre vertus cardinales du Moyen Age sont perdues, la vie bonne est perdue. « La Russie avait l’air tellement harmonieuse, et unie. Mais voici que des parties autonomes se sont mises en mouvement. Et tout à coup il y a du nouveau au-dessus de la terre russe : l’esprit de vilenie, on respire mal; et les gens n’avancent plus qu’en regardant derrière eux. » Les héros se consument intérieurement, tout s’effondre sous les pas, « la vie était en suspens quelque part, à l’écart de lui comme d’elle, dans un état où il était impossible de distinguer le commencement et la fin, les causes et les conséquences ».

Ce grand livre poétique et didactique à la fois, lui aussi, reste en suspens. Si le regard d’auteur reste étonnamment précis, le grossissement est tel que l’échelle des choses se perd. Ce n’est pas l’échec d’un livre, mais plutôt l’égarement d’un explorateur qui croyait tenir le cap et qui, dans un immense afflux de documents, d’images, de visages, a vu l’étoile nochère s’éloigner. Génial échec littéraire, en somme.

L’œuvre de polémiste, d’abord le long duel avec le pouvoir soviétique, marqué par la proclamation « Vivre hors du mensonge ! »puis l’exil, avec le Discours de Harvard, une mise en garde adressée aux Américains, et qui les irrite, et en 1990, un programme d’action : « Comment réaménager notre Russie ? », enfin les encycliques émises après le retour en Russie, vitupérant la fausse démocratie, prônant une nouvelle Russie des zemstvos, comme du temps de Tchekhov… Soljenitsyne reprend en 2001 le harnais de l’historien et les flèches du publiciste : il livre sa nouvelle enquête sur Deux siècles ensemble, une histoire de la cohabitation des juifs et des Russes. Il ne pouvait trouver meilleur bâton pour se faire battre, et se fit battre.

« J’aurais aimé éprouver mes forces à un sujet moins épineux, mais je considère que cette histoire – à tout le moins l’effort pour y pénétrer – ne doit rester une zone interdite. » Fourmillant de faits (tous de seconde main, surtout empruntés à l’Encyclopédie juive Brockhaus Efron de 1913), le livre n’est pas un travail d’histoire, plutôt une grande esquisse inspirée par l’idée que les deux peuples, en dépit d’une rancune mutuelle (Soljenitsyne voit surtout la juive !), ont connu deux siècles de liens étroits, auxquels le nouvel exode juif a mis fin.

Ame juive et âme russe devaient se rencontrer, « il y avait là quelque chose de providentiel. » Didactique et prophétique, portée vers les formes courtes du poème en prose, mais emportée vers les formes les plus longues qui soient, l’œuvre de Soljenitsyne reste paradoxale et évidente. Durant ses quinze dernières années, il a connu le sort d’un « classique vivant », mais la fougue juvénile ne le quittait pas, non plus que l’ambition de corriger la société.

Le vieux, l’infatigable lutteur lançait avec Deux siècles ensemble son dernier défi à la « tribu instruite » de la fausse intelligentsia qu’il brocardait depuis longtemps. Une fois de plus il tentait d’embrasser le réel, de le pétrir, de l’interpréter. Une fois de plus les esthètes ont fait la fine bouche, mais cet entêtement de lutteur fait de lui la plus grande voix du XXe siècle russe et européen, que l’on ajoute « hélas »ou pas.

Georges Nivat est historien de la littérature russe et traducteur de Soljenitsyne. Publié par le Monde du 29 août 2008.

 

 

 

ALEXANDRE SOLJENITSYNE (1918-2008), ARCHIPEL DU GOULAG, ECRIVAIN RUSSE, LIVRES - RECENSION, REGIME COMMUNISTE, RUSSIE SOVIETIQUE

L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljénitsyne

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L’archipel du Goulag (1918-1956) : essai d’investigation littéraire. Première et deuxième parties. Tome 1

Alexandre Soljénitsyne

Paris, Le Seuil, 1974. 446 pages.

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Immense fresque du système concentrationnaire en U.R.S.S. de 1918 à 1956,  » L’Archipel du Goulag  » (ce dernier mot est le sigle de l’Administration générale des camps d’internement) fut terminé par Soljénitsyne en 1968.

 » Le cœur serré, je me suis abstenu, des années durant, de publier ce livre alors qu’il était déjà prêt : le devoir envers les vivants pesait plus lourd que le devoir envers les morts. Mais à présent que, de toute façon, la sécurité d’Etat s’est emparée de ce livre, il ne me reste plus rien d’autre à faire que de le publier sans délai. « 

227 anciens détenus ont aidé Soljénitsyne à édifier ce monument au déporté inconnu qu’est  » L’Archipel du Goulag « . Les deux premières parties, qui composent ce premier volume, décrivent ce que l’auteur appelle  » l’industrie pénitentiaire « , toutes les étapes par lesquelles passe le futur déporté : l’arrestation, l’instruction, la torture, la première cellule, les procès, les prisons, etc. – ainsi que le  » mouvement perpétuel « , les effroyables conditions de transfert. Les deux parties suivantes sont consacrées à la description du système et de la vie concentrationnaires « 

L’archipel du Goulag  » n’est pas un roman mais, comme l’intitule Soljénitsyne, un essai d’investigation littéraire. La cruauté parfois insoutenable des descriptions, l’extrême exigence de l’auteur vis-à-vis de lui-même et l’implacable rigueur du réquisitoire sont sans cesse tempérées par la compassion, l’humour, le souvenir tantôt attendri, tantôt indigné ; les chapitres autobiographiques alternent avec de vastes aperçus historiques ; des dizaines de destins tragiques revivent aux yeux du lecteur, depuis les plus humbles jusqu’à ceux des hauts dignitaires du pays. La généralisation et la personnalisation, poussée chacune à leur limite extrême, font de  » L’Archipel du Goulag  » un des plus grands livres jamais écrits vivant au monde,  » notre contemporain capital « .

 

L’archipel du Goulag (1918-1956) : essai d’investigation littéraire . Troisième et quatrième parties. Tome 2

Alexandre Soljenitsyne

Paris, Le Seuil, 1974. 501 pages.

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« Dans sa lutte inégale contre le pouvoir terrestre, usurpateur et mystificateur, l’homme désarmé n’a pas eu depuis des siècles, sous aucune latitude, de défenseur plus lucide, plus puissant et plus légitime qu’Alexandre Issaïevitch Soljjénitsine… ». « C’est probablement le livre de ce siècle. Il va écraser sous sa, masse, sous son poids spirituel et temporel, tout ce qui a été publié deouis la guerre…« 

 Ces deux phrases résument des milliers de réactions qui ont salué de toutes parts la publication du premier tome de l’Archipel du Goulag.

Ce volume central plonge à présent le lecteur au coeur même de l’histoire et de la géographie de l’Archipel. On assiste à son surgissement, à sa consolidation, à son essaimage et à sa prolifération à la surface de ce pays qui a fini par devenir une sorte d’immense banlieue de ses propres camps, vivant du travail exterminateur d’une nouvelle  nation d’esclaves, tout en s’imprégnant peu à peu de ses mœurs et de ses mots. Voici décrite par le menu cette « culture » concentrationnaire qui s’est perpétuée pendant des décennies chez des dizaines de millions d’indigènes de l’Archipel, avec ses rites, ses règles, sa tradition orale, sa hiérarchie et ses castes, jusqu’à engendrer comme une nouvelle espèce infra-humaine – les zeks-, peuplade unique dans l’Histoire, la seule sur cette planète à avoir connu une extinction aussi rapide et à la compenser par un mode de reproduction non moins accéléré : les flots successifs d’arrestations massives.

Impossible à un seul rescapé de tout vouloir décrire en quelques centaines de pages, précise Soljénitsyne ; ajoutant toutefois : « Mais la mer, pour savoir quel en est le goût, il n’est besoin que d’une gorgée. »

 

L’archipel du Goulag (1918-1956) : essai d’investigation littéraire. Cinquième et sixième parties. Tome 3.

Paris, Le Seuil, 1976. 468 pages.

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Voici le troisième et dernier volume d’une œuvre qui restera comme un monument impérissable à la mémoire des dizaines de millions de victimes du totalitarisme en URSS. Il traite de la période finale du règne de Staline et de celui de ses successeurs : comment, un quart de siècle après son abolition par la Révolution, a été rétabli le bagne russe, bientôt confondu avec les « camps spéciaux », réservés aux détenus politiques, où on leur fait porter des numéros comme chez les nazis – oui, encore quelques années après Nuremberg, quand l’humanité soupirait : « Cela ne se reproduira plus jamais ! « 

A ceux qui n’ont pas manqué de demander, aux historiens marxistes soucieux de rejeter sur les victimes la responsabilité de leur sort : « Mais pourquoi donc vous êtes-vous laissé faire ? » Soljénitsyne répond par une extraordinaire chronique des évasions, grèves, révoltes héroïques qui ont jalonné l’histoire des camps soviétiques de l’après-guerre et dont personne n’avait eu jusqu’ici connaissance.

La mort de Staline a-t-elle mis fin au Goulag ? Absolument pas, répond Soljénitsyne. A certains égards, le régime des camps s’est encore durci. Quant à la relégation, cette forme d’exil intérieur qui toucha 15 millions de paysans lors de la « dékoulakisation », puis des nations entières, elle est devenue une méthode généralisée de mise à l’écart des indésirables. En bref, « les dirigeants passent, l’Archipel demeure ».

Au terme de leur lecture, bien peu d’Occidentaux contesteront qu’ils viennent de refermer un témoignage unique sur l’Histoire d’un siècle barbare, ainsi qu’une œuvre majeure de la littérature mondiale.

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ALEXANDRE SOLJENITSYNE (1918-2008), ARCHIPEL DU GOULAG, ECRIVAIN RUSSE, REGIME COMMUNISTE, RUSSIE SOVIETIQUE

L’histoire de « L’Archipel du Goulag »

L’incroyable histoire de « l’Archipel du Goulag »

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On réédite le chef-d’œuvre de Soljenitsyne, accompagné d’un témoignage exclusif de sa femme. Extraits.

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Dans les dernières années de sa vie, Alexandre Soljenitsyne a dû admettre, mélancolique, que les jeunes générations ne parvenaient plus à lire «l’Archipel du Goulag». Les étudiants occidentaux comme les lycéens russes, lui disait-on, calaient devant l’ampleur du texte. C’est qu’à moins d’être rentier, avouons-le, il faut bien trois mois de lecture soutenue pour terminer les deux volumes jaunes et bien tassés de la traduction française, publiés au Seuil en 1974, avec leurs énormes paragraphes pleins de sigles, d’anecdotes disparates, d’énumérations exhaustives, de digressions soudaines, le tout composé en un corps aussi minuscule que le destin d’un pauvre zek dans le gigantesque enfer sibérien.

Soljenitsyne avait donc demandé à sa femme Natalia de condenser, «pour les écoles», les soixante-quatre chapitres de son maître livre. En 2010, deux ans après la mort de son mari, celle-ci a publié en Russie une version abrégée de «l’Archipel», que nous pouvons découvrir aujourd’hui dans une première édition poche.

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Rappelons l’histoire du livre. A la fin de l’été 1973, le KGB arrête à Leningrad une certaine Elizabeth Voronskaïa, occupée à taper sur sa machine à écrire le manuscrit de «l’Archipel», que Soljenitsyne a écrit dans des conditions rocambolesques, à partir de 227 témoignages de rescapés des camps russes. Après cinq jours d’un interrogatoire éprouvant, Voronskaïa, rentrée chez elle, se pend. Soljenitsyne n’a plus le choix: il ordonne la publication du livre à l’Ouest. Il précise dans un avant-propos glaçant:Le cœur contraint, je me suis abstenu des années durant de faire imprimer ce livre pourtant achevé. Le devoir envers ceux qui étaient encore en vie l’emportait sur celui envers les morts. Mais aujourd’hui que, de toute façon, la sécurité d’Etat s’est emparée de l’ouvrage, il ne me reste plus rien d’autre qu’à le publier sans délai.

Une première partie du texte paraît à Paris, en russe, chez YMCA-Press. C’est immédiatement une déflagration planétaire. Mais qui a vraiment pu la lire ? Habituée à des tirages confidentiels, la petite maison d’édition vend d’emblée 50 000 exemplaires du tome 1, dont une bonne partie à des Français qui ne lisent pas le russe, mais se targuent de posséder l’objet du moment.

La traduction française ne sortira qu’en juin 1974. Le scandale ne l’attendra pas : dès janvier, les intellectuels et les politiques se lancent dans la baston. Soljenitsyne est qualifié par le Parti et la presse communiste de «pourriture», «fasciste», «moujik rétrograde», «vieux singe», «traître», «répugnant reptile». Dans un long communiqué, Marchais dénonce une «campagne antisoviétique» destinée à dissimuler les excellentes récoltes de blé en URSS (222 millions de tonnes en 1973, sachez-le).

Soljenitsyne n’est pas le premier à écrire le Goulag. Chalamov, pour ne citer que lui, a publié ses «Récits de la Kolyma» en 1966. Avec une mauvaise foi effarante, les mêmes caciques staliniens qui persécutent Chalamov en profitent pour affirmer que «l’Archipel» ne contient rien de neuf, que c’est du réchauffé, alors qu’il s’agit tout simplement de la première histoire complète de la répression soviétique. Ils accusent l’auteur d’admirer le général Vlassov, passé côté allemand pendant la guerre, et donc d’être un crypto-nazi.

A Moscou, Brejnev ne sait pas quoi faire. Le monde entier regarde. Soljenitsyne a reçu le prix Nobel en 1970. On ne peut pas se contenter de l’estourbir à la nuit tombée. Le Politburo se réunit sept fois avant de l’exiler. L’écrivain part pour Zurich. «L’Humanité» titre: «Soljenitsynefait du tourisme en Suisse».

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Le 4 mars, un sondage de la Soffres affirme que 60% des électeurs communistes approuvent la démarche de Soljenitsyne. Les touristes amènent l’ouvrage par valises en URSS, où les douaniers demandent: «Rien à déclarer? Pas de pornographie? Pas de Soljenitsyne?» L’affaire empoisonne les rapports entre le PS et le PC, réunis autour d’un programme commun qui n’y survivra pas longtemps. Le Parti entame sa dégringolade. Mitterrand louvoie, et se fend d’une déclaration aussi diplomatique que perfide: «Le plus important n’est pas ce que dit Soljenitsyne, mais qu’il puisse le dire.» «L’Obs» prend parti pour l’écrivain de manière tonitruante. Jean Daniel écrit :

Ceux qui approuvent la mesure de bannissement dont Soljenitsyne a été la victime, ceux qui s’y résignent, ceux qui estiment que le salut des Chiliens torturés, des Espagnols opprimés ou des travailleurs européens exploités passe par la réalisation d’une société où l’on peut bannir un Soljenitsyne, tous ces hommes ne sont pas des nôtres.

Les trotskistes sont gênés parce que Trotski est décrit dans le livre comme une crapule lâche et sanguinaire. Les intellos de gauche chantournent leurs soutiens à Soljenitsyne de précautions rhétoriques. Mitterrand aura encore besoin du PC, mais entre socialistes et communistes la lézarde antitotalitaire achève de se creuser. Le mot «Goulag» entre pour de bon dans le langage courant.

Quand, au mois de juin, le Seuil annonce enfin la parution d’une traduction, on raconte que Soljenitsyne est à Paris. Léon Zitrone est en direct de la rue Jacob et commente, surexcité, le passage du moindre stagiaire, comme si l’écrivain allait sortir sur le dos d’une vachette d’«Intervilles».

Quarante ans après ce psychodrame, pourquoi replonger dans les «canalisations» infernales de «l’Archipel» ? D’abord parce que le texte, seul représentant d’une catégorie littéraire manquante, est un chef-d’œuvre aussi poignant que drôle, aussi austère qu’épique. Ensuite parce que, comme le dit l’historienne Anne Applebaum, et contrairement à ce que la horde post-stalinienne a meuglé pendant des décennies,

ce qui frappe, ce n’est pas qu’il y ait, dans ce livre, des erreurs factuelles, c’est qu’il y en ait si peu, sachant qu’il n’avait accès ni aux archives, ni aux documents officiels.

Enfin parce que Soljenitsyne, dans une intuition géniale, décrit le Goulag comme un pays, pays dont la terrifiante Russie contemporaine est l’héritière, et que «l’Archipel» montre ce que soixante ans de barbarie font à un peuple. Citons-en le passage le plus prophétique:

Nous devons condamner publiquement l’idée même que des hommes puissent exercer pareille violence sur d’autres hommes. En taisant le vice, en l’enfouissant dans notre corps pour qu’il ne ressorte pas à l’extérieur, nous le semons. [ …] C’est pour cela que les jeunes d’aujourd’hui sont «indifférents». Ils se pénètrent de l’idée que les actes ignobles ne sont jamais châtiés sur cette terre, mais sont toujours, au contraire, source de prospérité. Oh, comme ce pays sera inhospitalier, oh, comme il sera effrayant !

Extraits
Le « repaire » secret de Soljenitsyne par Natalia Soljenitsyne

[Depuis la ville de Riazan, Soljenitsyne publie en 1962 «Une journée d’Ivan Denissovitch» dans la revue «Novy Mir». Khrouchtchev l’autorise miraculeusement. Le succès est gigantesque.]

Mais bientôt le dégel khrouchtchévien prit fin. Dès la seconde moitié des années 1960, une directive secrète ordonna de retirer «Une journée d’Ivan Denissovitch» des bibliothèques, et en janvier 1974 un décret de la Direction générale de la protection des secrets d’État dans le domaine de l’édition frappa d’interdit les quelques rares œuvres de Soljenitsyne déjà parues en URSS. Mais, à cette époque, le récit avait déjà été lu par des millions de nos concitoyens, il avait été traduit et publié dans des dizaines de langues occidentales et asiatiques.

Surtout, la publication d’«Ivan Denissovitch» avait en quelque sorte rompu une digue:

On m’écrivait des lettres par centaines, racontait Soljenitsyne abasourdi, « Novy Mir » m’en expédiait sans cesse de nouveaux paquets, chaque jour la poste de Riazan m’en déversait des monceaux, avec parfois « Riazan » pour toute adresse… Cette explosion de lettres venues de toute la Russie, c’était une bouffée d’air trop énorme pour les poumons d’un simple mortel, et quelle hauteur de vue inouïe elle donnait sur toutes ces vies de zeks – je voyais affluer les biographies, les épisodes particuliers, les événements…

Il n’était pourtant pas facile de mettre en forme cette énorme masse de matériaux imprévus, désordonnés, inorganisés. Il fallait prendre en compte tout ce qui avait été ainsi conservé, et trouver une place pour chaque épisode :

Au camp il m’était arrivé de casser en morceaux de la fonte, de lourds objets de fonte, on les jetait dans un poêle, on y ajoutait des ingrédients de moindre qualité et on obtenait de la fonte destinée à de tout autres usages. Ainsi, par plaisanterie, je dis que mes sources sont des morceaux de fonte d’une très haute qualité. Je les jette dans ma fournaise intérieure, et ils réapparaissent sous une forme nouvelle.

Mais quelle forme donner à la fonte en fusion sortie du creuset? S’agissant de la forme littéraire, Soljenitsyne s’oppo­sait catégoriquement à la tentation de la nouveauté pour la nouveauté, il estimait qu’à condition d’avoir l’oreille assez fine pour l’entendre, c’était le matériau lui- même qui devait suggérer la forme, la densité, la trame de l’œuvre. Cette fois- là encore, c’est bien ce qui se passa :

Je n’avais jamais songé à la forme que devait prendre une investigation littéraire, c’est le matériau de « l’Archipel » qui me l’a dictée. L’investigation littéraire, c’est l’utilisation particulière d’un matériau factuel, vécu (non transformé), permettant, à travers des faits distincts, des fragments, dont l’assemblage, cependant, repose sur les capacités littéraires de l’auteur –, de dégager une idée générale dont l’irréfutabilité soit totale, nullement inférieure à celle d’une investigation scientifique.

Mais ce matériau explosif, il était impossible de l’exploiter à découvert, tranquillement. Il fallait cacher jusqu’au fait même que l’on travaillait sur un tel livre. L’écrivain ne conserva jamais ensemble, sur un seul et même bureau, tous les matériaux qu’il avait rassemblés. L’essentiel de «l’Archipel» fut écrit dans un endroit secret, qu’il appela son Repaire. Il y travailla deux hivers de suite – les hivers 1965-1966 et 1966-1967. […] C’était une ferme près de Tartu, en Estonie, complètement vide en hiver; la maison avait de grandes fenêtres, de vieux poêles, une provision de bûches.

J’étais arrivé dans ce Tartu si cher à mon coeur par un matin de neige et de givre qui donnait un éclat particulier à son décor de très ancienne ville universitaire, et surtout la faisait paraître complètement étrangère, européenne… et, pour la première fois de ma vie, je sentis s’installer en moi une impression de sécurité, comme si j’avais complètement échappé à la traque maudite du Guébé. Le début de mon travail fut facilité par ce sentiment d’apaisement.

Durant le premier hiver, l’écrivain passa soixante-cinq jours au Repaire, et pendant le second, quatre-vingt-un. Pendant ce temps, des centaines de notes éparses se muèrent en un texte brûlant, un livre écrit à la machine, plus de mille pages.

Jamais, de toute ma vie, je n’avais travaillé comme j’ai travaillé au cours de ces cent quarante-six jours, ce n’était même plus moi qui écrivais, j’étais porté, ma main était guidée ; j’étais comme un ressort qu’on aurait comprimé pendant un demi-siècle, et brusquement relâché… Le second hiver, j’avais attrapé un fort refroidissement, j’étais tout courbaturé et grelottant, et il faisait dehors un froid de moins 30.

Le second hiver, j’avais attrapé un fort refroidisse­ment, j’étais tout courbaturé et grelottant, et il faisait dehors un froid de moins trente. Et malgré cela, je coupais du bois, j’entretenais le poêle, et une partie du travail, je le faisais debout, me collant le dos à la paroi du poêle brûlante qui tenait lieu de sinapisme, une autre partie – allongé sous les couvertures, et c’est dans cet état, avec 38° de fièvre, que j’ai écrit le seul chapitre humoristique du livre, “Les zeks en tant que nation”.

Je n’avais plus aucun contact avec le monde extérieur… mais le monde extérieur tout entier ne m’était plus rien : j’étais en communion totale avec ce matériau qui était mon trésor secret, l’unique et ultime but de ma vie étant que de cette communion naquît l’Archipel… et une fois retourné au monde extérieur, j’étais prêt à marcher au supplice s’il le fallait. Ces semaines-là marquèrent le summum de ma victoire et de mon renoncement à tout. […]

Une année encore se passa à écrire, à compléter, à corriger «l’Archipel», et enfin, en mai 1968, dans une petite datcha près de Moscou – pas de voisins pour l’instant, personne pour entendre le bruit des machines à écrire -, l’écrivain et deux fidèles assistantes sont réunis pour taper et vérifier le texte définitif.

De l’aube au crépuscule, on corrige, on tape l’Archipel, et il y a chaque jour une machine qui tombe en panne, tantôt c’est moi qui m’occupe de refaire une soudure, tantôt je la porte à réparer, se rappelle Soljénitsyne.

Le plus terrifiant est que nous étions en possession du seul et unique original, ainsi que de toutes les versions dactylographiées de « l’Archipel ». Que le Guébé fît une descente, et la plainte à l’unisson, le murmure d’agonie élevé par des millions, toutes les dernières volontés que ces morts n’avaient pas pu exprimer – tout cela tombait d’un coup entre ses mains, j’aurais été hors d’état de le reconstituer…

[…]

Mais voilà l’ensemble terminé, microfilmé et les films roulés dans leur petite boîte – sous cette forme, «l’Archipel» serait plus facile à garder à l’abri et, le jour venu, à mettre en lieu sûr, inaccessible. Et le jour même, la nouvelle tombe: il y a une possibilité, dans les jours qui viennent, de faire passer «l’Archipel» à l’étranger ! […]

Un groupe de l’Unesco était venu passer une semaine à Moscou, avec dans ses rangs Sacha Andreïev, un Russe de Paris, le petit-fils de l’écrivain Léonid Andreïev – une famille que des amis de Soljenitsyne connaissaient bien. Lui demander, ou non ? Et acceptera-t-il ? Et si, à la douane, il est fouillé – c’en est fait du livre, de l’auteur, et de lui- même. Mais une telle occasion se représentera-t-elle ? «Au moins – c’est quelqu’un qui a les mains propres: des gens désintéressés, avec un authentique sentiment russe.» Ce serait si bon de pouvoir souffler un peu, se reposer – mais non, le sentiment d’un devoir à l’égard de tous ceux qui sont morts ne lui laissait pas de repos.  

Il fut décidé de le faire passer. «Le cœur émergeait tout juste d’une angoisse, et le voilà qui replongeait dans une autre. Aucun répit.» Une semaine s’était écoulée, assombrie par l’angoisse, lourde d’appréhensions, quand arriva la nouvelle que tout était bien passé. Soljenitsyne était heureux: «Quelle liberté ! Quelle légèreté ! Le monde entier tiendrait dans mon étreinte !»

 

©N.D. Soljenitsyna, 2010
et Librairie Arthème Fayard, 2014.

L’Archipel du Goulag, par Alexandre Soljenitsyne, 
version abrégée inédite, Points, Seuil, 904 p., 14,50 euros. 

Texte paru dans « le Nouvel Observateur » du 29 mai 2014.

ALEXANDRE SOLJENITSYNE (1918-2008), DISCOURS A HARVARD (1978), ECRIVAIN RUSSE

Discours à Harvard d’Alexandre Soljenitsyne le 8 juin 1978

Le 8 juin 1978, à Harvard, Alexandre Soljenitsyne prononçait ce discours prophétique :

ACTU Alexandre-Soljenitsyne

<<  Je suis très sincèrement heureux de me trouver ici parmi vous, à l’occasion du 327e anniversaire de la fondation de cette université si ancienne et si illustre. La devise de Harvard est  VERITAS. La vérité est rarement douce à entendre ; elle est presque toujours amère. Mon discours d’aujourd’hui contient une part de vérité ; je vous l’apporte en ami, non en adversaire.

Il y a trois ans, aux Etats-Unis, j’ai été amené à dire des choses que l’on a rejeté, qui ont paru inacceptables. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui acquiescent à mes propos d’alors…

 La chute des élites

Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui pour un observateur extérieur. Le monde occidental a perdu son courage civique, à la fois dans son ensemble et singulièrement, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque pays, et bien sûr, aux Nations Unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société toute entière. Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel mais ce ne sont pas ces gens-là qui donnent sa direction à la vie de la société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours et plus encore, dans les considérations théoriques qu’ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d’agir, qui fonde la politique d’un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu’on se place. Ce déclin du courage, qui semble aller ici ou là jusqu’à la perte de toute trace de virilité, se trouve souligné avec une ironie toute particulière dans les cas où les mêmes fonctionnaires sont pris d’un accès subit de vaillance et d’intransigeance, à l’égard de gouvernements sans force, de pays faibles que personne ne soutient ou de courants condamnés par tous et manifestement incapables de rendre un seul coup. Alors que leurs langues sèchent et que leurs mains se paralysent face aux gouvernements puissants et aux forces menaçantes, face aux agresseurs et à l’Internationale de la terreur. Faut-il rappeler que le déclin du courage a toujours été considéré comme le signe avant-coureur de la fin ?

Quand les Etats occidentaux modernes se sont formés, fut posé comme principe que les gouvernements avaient pour vocation de servir l’homme, et que la vie de l’homme était orientée vers la liberté et la recherche du bonheur (en témoigne la déclaration américaine d’Indépendance). Aujourd’hui, enfin, les décennies passées de progrès social et technique ont permis la réalisation de ces aspirations : un Etat assurant le bien-être général. Chaque citoyen s’est vu accorder la liberté tant désirée, et des biens matériels en quantité et en qualité propres à lui procurer, en théorie, un bonheur complet, mais un bonheur au sens appauvri du mot, tel qu’il a cours depuis ces mêmes décennies.

 Une société dépressive

 Au cours de cette évolution, cependant, un détail psychologique a été négligé : le désir permanent de posséder toujours plus et d’avoir une vie meilleure, et la lutte en ce sens, ont imprimé sur de nombreux visages à l’Ouest les marques de l’inquiétude et même de la dépression, bien qu’il soit courant de cacher soigneusement de tels sentiments. Cette compétition active et intense finit par dominer toute pensée humaine et n’ouvre pas le moins du monde la voie à la liberté du développement spirituel.

L’indépendance de l’individu à l’égard de nombreuses formes de pression étatique a été garantie ; la majorité des gens ont bénéficié du bien-être, à un niveau que leurs pères et leurs grands-pères n’auraient même pas imaginé ; il est devenu possible d’élever les jeunes gens selon ces idéaux, de les préparer et de les appeler à l’épanouissement physique, au bonheur, au loisir, à la possession de biens matériels, l’argent, les loisirs, vers une liberté quasi illimitée dans le choix des plaisirs. Pourquoi devrions-nous renoncer à tout cela ? Au nom de quoi devrait-on risquer sa précieuse existence pour défendre le bien commun, et tout spécialement dans le cas douteux où la sécurité de la nation aurait à être défendue dans un pays lointain ?

Même la biologie nous enseigne qu’un haut degré de confort n’est pas bon pour l’organisme. Aujourd’hui, le confort de la vie de la société occidentale commence à ôter son masque pernicieux.

La société occidentale s’est choisie l’organisation la plus appropriée à ses fins, une organisation que j’appellerais légaliste. Les limites des droits de l’homme et de ce qui est bon sont fixées par un système de lois ; ces limites sont très lâches. Les hommes à l’Ouest ont acquis une habileté considérable pour utiliser, interpréter et manipuler la loi, bien que paradoxalement les lois tendent à devenir bien trop compliquées à comprendre pour une personne moyenne sans l’aide d’un expert. Tout conflit est résolu par le recours à la lettre de la loi, qui est considérée comme le fin mot de tout. Si quelqu’un se place du point de vue légal, plus rien ne peut lui être opposé ; nul ne lui rappellera que cela pourrait n’en être pas moins illégitime. Impensable de parler de contrainte ou de renonciation à ces droits, ni de demander de sacrifice ou de geste désintéressé : cela paraîtrait absurde. On n’entend pour ainsi dire jamais parler de retenue volontaire : chacun lutte pour étendre ses droits jusqu’aux extrêmes limites des cadres légaux.

 
 » Médiocrité spirituelle « 

 J’ai vécu toute ma vie sous un régime communiste, et je peux vous dire qu’une société sans référent légal objectif est particulièrement terrible. Mais une société basée sur la lettre de la loi, et n’allant pas plus loin, échoue à déployer à son avantage le large champ des possibilités humaines. La lettre de la loi est trop froide et formelle pour avoir une influence bénéfique sur la société. Quand la vie est tout entière tissée de relations légalistes, il s’en dégage une atmosphère de médiocrité spirituelle qui paralyse les élans les plus nobles de l’homme.

Et il sera tout simplement impossible de relever les défis de notre siècle menaçant armés des seules armes d’une structure sociale légaliste.

Aujourd’hui la société occidentale nous révèle qu’il règne une inégalité entre la liberté d’accomplir de bonnes actions et la liberté d’en accomplir de mauvaises. Un homme d’Etat qui veut accomplir quelque chose d’éminemment constructif pour son pays doit agir avec beaucoup de précautions, avec timidité pourrait-on dire. Des milliers de critiques hâtives et irresponsables le heurtent de plein fouet à chaque instant. Il se trouve constamment exposé aux traits du Parlement, de la presse. Il doit justifier pas à pas ses décisions, comme étant bien fondées et absolument sans défauts. Et un homme exceptionnel, de grande valeur, qui aurait en tête des projets inhabituels et inattendus, n’a aucune chance de s’imposer : d’emblée on lui tendra mille pièges. De ce fait, la médiocrité triomphe sous le masque des limitations démocratiques.

Il est aisé en tout lieu de saper le pouvoir administratif, et il a en fait été considérablement amoindri dans tous les pays occidentaux. La défense des droits individuels a pris de telles proportions que la société en tant que telle est désormais sans défense contre les initiatives de quelques-uns. Il est temps, à l’Ouest, de défendre non pas tant les droits de l’homme que ses devoirs.

D’un autre côté, une liberté destructrice et irresponsable s’est vue accorder un espace sans limite. Il s’avère que la société n’a plus que des défenses infimes à opposer à l’abîme de la décadence humaine, par exemple en ce qui concerne le mauvais usage de la liberté en matière de violence morale faites aux enfants, par des films tout pleins de pornographie, de crime, d’horreur. On considère que tout cela fait partie de la liberté, et peut être contrebalancé, en théorie, par le droit qu’ont ces mêmes enfants de ne pas regarder er de refuser ces spectacles. L’organisation légaliste de la vie a prouvé ainsi son incapacité à se défendre contre la corrosion du mal…

L’évolution s’est faite progressivement, mais il semble qu’elle ait eu pour point de départ la bienveillante conception humaniste selon laquelle l’homme, maître du monde, ne porte en lui aucun germe de mal, et tout ce que notre existence offre de vicié est simplement le fruit de systèmes sociaux erronés qu’il importe d’amender. Et pourtant, il est bien étrange de voir que le crime n’a pas disparu à l’Ouest, alors même que les meilleures conditions de vie sociale semblent avoir été atteintes. Le crime est même bien plus présent que dans la société soviétique, misérable et sans loi…
 
 

Les médias fabriquent un   » esprit du temps « 

 La presse, aussi, bien sûr, jouit de la plus grande liberté. Mais pour quel usage ? (…) Quelle responsabilité s’exerce sur le journaliste, ou sur un journal, à l’encontre de son lectorat, ou de l’histoire ? S’ils ont trompé l’opinion publique en divulguant des informations erronées, ou de fausses conclusions, si même ils ont contribué à ce que des fautes soient commises au plus haut degré de l’Etat, avons-nous le souvenir d’un seul cas, où le dit journaliste ou le dit journal ait exprimé quelque regret ? Non, bien sûr, cela porterait préjudice aux ventes. De telles erreurs peut bien découler le pire pour une nation, le journaliste s’en tirera toujours. Etant donné que l’on a besoin d’une information crédible et immédiate, il devient obligatoire d’avoir recours aux conjectures, aux rumeurs, aux suppositions pour remplir les trous, et rien de tout cela ne sera jamais réfuté ; ces mensonges s’installent dans la mémoire du lecteur. Combien de jugements hâtifs, irréfléchis, superficiels et trompeurs sont ainsi émis quotidiennement, jetant le trouble chez le lecteur, et le laissant ensuite à lui-même ? La presse peut jouer le rôle d’opinion publique, ou la tromper. De la sorte, on verra des terroristes peints sous les traits de héros, des secrets d’Etat touchant à la sécurité du pays divulgués sur la place publique, ou encore des intrusions sans vergogne dans l’intimité de personnes connues, en vertu du slogan : « tout le monde a le droit de tout savoir ». Mais c’est un slogan faux, fruit d’une époque fausse ; d’une bien plus grande valeur est ce droit confisqué, le droit des hommes de ne pas savoir, de ne pas voir leur âme divine étouffée sous les ragots, les stupidités, les paroles vaines. Une personne qui mène une vie pleine de travail et de sens n’a absolument pas besoin de ce flot pesant et incessant d’information. (…) Autre chose ne manquera pas de surprendre un observateur venu de l’Est totalitaire, avec sa presse rigoureusement univoque : on découvre un courant général d’idées privilégiées au sein de la presse occidentale dans son ensemble, une sorte d’esprit du temps, fait de critères de jugement reconnus par tous, d’intérêts communs, la somme de tout cela donnant le sentiment non d’une compétition mais d’une uniformité. Il existe peut-être une liberté sans limite pour la presse, mais certainement pas pour le lecteur : les journaux ne font que transmettre avec énergie et emphase toutes ces opinions qui ne vont pas trop ouvertement contredire ce courant dominant.

Sans qu’il y ait besoin de censure, les courants de pensée, d’idées à la mode sont séparés avec soin de ceux qui ne le sont pas, et ces derniers, sans être à proprement parler interdits, n’ont que peu de chances de percer au milieu des autres ouvrages et périodiques, ou d’être relayés dans le supérieur. Vos étudiants sont libres au sens légal du terme, mais ils sont prisonniers des idoles portées aux nues par l’engouement à la mode. Sans qu’il y ait, comme à l’Est, de violence ouverte, cette sélection opérée par la mode, ce besoin de tout conformer à des modèles standards, empêchent les penseurs les plus originaux d’apporter leur contribution à la vie publique et provoquent l’apparition d’un dangereux esprit grégaire qui fait obstacle à un développement digne de ce nom. Aux Etats-Unis, il m’est arrivé de recevoir des lettres de personnes éminemment intelligentes … peut-être un professeur d’un petit collège perdu, qui aurait pu beaucoup pour le renouveau et le salut de son pays, mais le pays ne pouvait l’entendre, car les média n’allaient pas lui donner la parole. Voilà qui donne naissance à de solides préjugés de masse, à un aveuglement qui à notre époque est particulièrement dangereux. (…)
 

L’erreur matérialiste de la pensée moderne

 Il est universellement admis que l’Ouest montre la voie au monde entier vers le développement économique réussi, même si dans les dernières années il a pu être sérieusement entamé par une inflation chaotique. Et pourtant, beaucoup d’hommes à l’Ouest ne sont pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent. Ils la méprisent, ou l’accusent de plus être au niveau de maturité requis par l’humanité. Et beaucoup sont amenés à glisser vers le socialisme, ce qui est une tentation fausse et dangereuse. J’espère que personne ici présent ne me suspectera de vouloir exprimer une critique du système occidental dans l’idée de suggérer le socialisme comme alternative. Non, pour avoir connu un pays où le socialisme a été mis en œuvre, je ne prononcerai pas en faveur d’une telle alternative. (…) Mais si l’on me demandait si, en retour, je pourrais proposer l’Ouest, en son état actuel, comme modèle pour mon pays, il me faudrait en toute honnêteté répondre par la négative. Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la mienne. On ne peut nier que les personnalités s’affaiblissent à l’Ouest, tandis qu’à l’Est elles ne cessent de devenir plus fermes et plus fortes. Bien sûr, une société ne peut rester dans des abîmes d’anarchie, comme c’est le cas dans mon pays. Mais il est tout aussi avilissant pour elle de rester dans un état affadi et sans âme de légalisme, comme c’est le cas de la vôtre. Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d’oppression, l’âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd’hui par les habitudes d’une société massifiée, forgées par l’invasion révoltante de publicités commerciales, par l’abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable.

Tout cela est sensible pour de nombreux observateurs partout sur la planète. Le mode de vie occidental apparaît de moins en moins comme le modèle directeur. Il est des symptômes révélateurs par lesquels l’histoire lance des avertissements à une société menacée ou en péril. De tels avertissements sont, en l’occurrence, le déclin des arts, ou le manque de grands hommes d’Etat. Et il arrive parfois que les signes soient particulièrement concrets et explicites. Le centre de votre démocratie et de votre culture est-il privé de courant pendant quelques heures, et voilà que soudainement des foules de citoyens américains se livrent au pillage et au grabuge. C’est que le vernis doit être bien fin, et le système social bien instable et mal en point.

Mais le combat pour notre planète, physique et spirituel, un combat aux proportions cosmiques, n’est pas pour un futur lointain ; il a déjà commencé. Les forces du Mal ont commencé leur offensive décisive. Vous sentez déjà la pression qu’elles exercent, et pourtant, vos écrans et vos écrits sont pleins de sourires sur commande et de verres levés. Pourquoi toute cette joie ?

Comment l’Ouest a-t-il pu décliner, de son pas triomphal à sa débilité présente ? A-t-il connu dans son évolution des points de non-retour qui lui furent fatals, a-t-il perdu son chemin ? Il ne semble pas que cela soit le cas. L’Ouest a continué à avancer d’un pas ferme en adéquation avec ses intentions proclamées pour la société, main dans la main avec un progrès technologique étourdissant. Et tout soudain il s’est trouvé dans son état présent de faiblesse. Cela signifie que l’erreur doit être à la racine, à la fondation de la pensée moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident à l’époque moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident, née à la Renaissance, et dont les développements politiques se sont manifestés à partir des Lumières. Elle est devenue la base de la doctrine sociale et politique et pourrait être appelée l’humanisme rationaliste, ou l’autonomie humaniste : l’autonomie proclamée et pratiquée de l’homme à l’encontre de toute force supérieure à lui. On peut parler aussi d’anthropocentrisme : l’homme est vu au centre de tout.

Historiquement, il est probable que l’inflexion qui s’est produite à la Renaissance était inévitable. Le Moyen Age en était venu naturellement à l’épuisement, en raison d’une répression intolérable de la nature charnelle de l’homme en faveur de sa nature spirituelle. Mais en s’écartant de l’esprit, l’homme s’empara de tout ce qui est matériel, avec excès et sans mesure. La pensée humaniste, qui s’est proclamée notre guide, n’admettait pas l’existence d’un mal intrinsèque en l’homme, et ne voyait pas de tâche plus noble que d’atteindre le bonheur sur terre. Voilà qui engagea la civilisation occidentale moderne naissante sur la pente dangereuse de l’adoration de l’homme et de ses besoins matériels. Tout ce qui se trouvait au-delà du bien-être physique et de l’accumulation de biens matériels, tous les autres besoins humains, caractéristiques d’une nature subtile et élevée, furent rejetés hors du champ d’intérêt de l’Etat et du système social, comme si la vie n’avait pas un sens plus élevé. De la sorte, des failles furent laissées ouvertes pour que s’y engouffre le mal, et son haleine putride souffle librement aujourd’hui. Plus de liberté en soi ne résout pas le moins du monde l’intégralité des problèmes humains, et même en ajoute un certain nombre de nouveaux.
 

L’Ouest, aussi matérialiste que l’Est

 Et pourtant, dans les jeunes démocraties, comme la démocratie américaine naissante, tous les droits de l’homme individuels reposaient sur la croyance que l’homme est une créature de Dieu. C’est-à-dire que la liberté était accordée à l’individu de manière conditionnelle, soumise constamment à sa responsabilité religieuse. Tel fut l’héritage du siècle passé.

Toutes les limitations de cette sorte s’émoussèrent en Occident, une émancipation complète survint, malgré l’héritage moral de siècles chrétiens, avec leurs prodiges de miséricorde et de sacrifice. Les Etats devinrent sans cesses plus matérialistes. L’Occident a défendu avec succès, et même surabondamment, les droits de l’homme, mais l’homme a vu complètement s’étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu et la société. Durant ces dernières décennies, cet égoïsme juridique de la philosophie occidentale a été définitivement réalisé, et le monde se retrouve dans une cruelle crise spirituelle et dans une impasse politique. Et tous les succès techniques, y compris la conquête de l’espace, du Progrès tant célébré n’ont pas réussi à racheter la misère morale dans laquelle est tombé le XXe siècle, que personne n’aurait pu encore soupçonner au XIXe siècle.

L’humanisme dans ses développements devenant toujours plus matérialiste, il permit avec une incroyable efficacité à ses concepts d’être utilisés d’abord par le socialisme, puis par le communisme, de telle sorte que Karl Marx pût dire, en 1844, que « le communisme est un humanisme naturalisé ».  Il s’est avéré que ce jugement était loin d’être faux. On voit les mêmes pierres aux fondations d’un humanisme altéré et de tout type de socialisme : un matérialisme sans frein, une libération à l’égard de la religion et de la responsabilité religieuse, une concentration des esprits sur les structures sociales avec une approche prétendument scientifique. Ce n’est pas un hasard si toutes les promesses rhétoriques du communisme sont centrées sur l’Homme, avec un grand H, et son bonheur terrestre. A première vue, il s’agit d’un rapprochement honteux : comment, il y aurait des points communs entre la pensée de l’Ouest et de l’Est aujourd’hui ? Là est la logique du développement matérialiste…

Je ne pense pas au cas d’une catastrophe amenée par une guerre mondiale, et aux changements qui pourraient en résulter pour la société. Aussi longtemps que nous nous réveillerons chaque matin, sous un soleil paisible, notre vie sera inévitablement tissée de banalités quotidiennes. Mais il est une catastrophe qui pour beaucoup est déjà présente pour nous. Je veux parler du désastre d’une conscience humaniste parfaitement autonome et irréligieuse.

Elle a fait de l’homme la mesure de toutes choses sur terre, l’homme imparfait, qui n’est jamais dénué d’orgueil, d’égoïsme, d’envie, de vanité, et tant d’autres défauts. Nous payons aujourd’hui les erreurs qui n’étaient pas apparues comme telles au début de notre voyage. Sur la route qui nous a amenés de la Renaissance à nos jours, notre expérience s’est enrichie, mais nous avons perdu l’idée d’une entité supérieure qui autrefois réfrénait nos passions et notre irresponsabilité.

Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. A l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue. Si l’homme, comme le déclare l’humanisme, n’était né que pour le bonheur, il ne serait pas né non plus pour la mort. Mais corporellement voué à la mort, sa tâche sur cette terre n’en devient que plus spirituelle : non pas un gorgement de quotidienneté, non pas la recherche des meilleurs moyens d’acquisition, puis de joyeuse dépense des biens matériels, mais l’accomplissement d’un dur et permanent devoir, en sorte que tout le chemin de notre vie devienne l’expérience d’une élévation avant tout spirituelle : quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés.

 

 » Revoir à la hausse l’échelle de nos valeurs humaines « 

 

Il est impératif que nous revoyions à la hausse l’échelle de nos valeurs humaines. Sa pauvreté actuelle est effarante. Il n’est pas possible que l’aune qui sert à mesurer de l’efficacité d’un président se limite à la question de combien d’argent l’on peut gagner, ou de la pertinence de la construction d’un gazoduc. Ce n’est que par un mouvement volontaire de modération de nos passions, sereine et acceptée par nous, que l’humanité peut s’élever au-dessus du courant de matérialisme qui emprisonne le monde.

Quand bien même nous serait épargné d’être détruits par la guerre, notre vie doit changer si elle ne veut pas périr par sa propre faute. Nous ne pouvons nous dispenser de rappeler ce qu’est fondamentalement la vie, la société. Est-ce vrai que l’homme est au-dessus de tout ? N’y a-t-il aucun esprit supérieur au-dessus de lui ? Les activités humaines et sociales peuvent-elles légitimement être réglées par la seule expansion matérielle ? A-t-on le droit de promouvoir cette expansion au détriment de l’intégrité de notre vie spirituelle ?

Si le monde ne touche pas à sa fin, il a atteint une étape décisive dans son histoire, semblable en importance au tournant qui a conduit du Moyen-âge à la Renaissance. Cela va requérir de nous un embrasement spirituel. Il nous faudra nous hisser à une nouvelle hauteur de vue, à une nouvelle conception de la vie, où notre nature physique ne sera pas maudite, comme elle a pu l’être au Moyen-âge, mais, ce qui est bien plus important, où notre être spirituel ne sera pas non plus piétiné, comme il le fut à l’ère moderne. Notre ascension nous mène à une nouvelle étape anthropologique. Nous n’avons pas d’autre choix que de monter : toujours plus haut. >>

 Alexandre Soljénitsyne, Harvard, 8 juin 1978

 

http://plunkett.hautetfort.com/archive/2008/08/04/adieu-alexandre-issaievitch.html