BRUNO DUMONT, CHARLES PEGUY, FILM JEANNE, FILMS, FILMS FRANÇAIS, JEANNE, JEANNE D'ARC (1412-1431)

Film Jeanne de Bruno Dumont

Jeanne

Bruno Dumont

Avec Lise Leplat-Prudhomme, Fabrice Luchini, Annick Lavieville plus

Sortie le 11 septembre 2019.

Durée : 2h 18 mn

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SYNOPSIS ET DÉTAILS

Année 1429. La Guerre de Cent Ans fait rage. Jeanne, investie d’une mission guerrière et spirituelle, délivre la ville d’Orléans et remet le Dauphin sur le trône de France. Elle part ensuite livrer bataille à Paris où elle subit sa première défaite. 
Emprisonnée à Compiègne par les Bourguignons, elle est livrée aux Anglais. 
S’ouvre alors son procès à Rouen, mené par Pierre Cauchon qui cherche à lui ôter toute crédibilité. 
Fidèle à sa mission et refusant de reconnaître les accusations de sorcellerie diligentées contre elle, Jeanne est condamnée au bûcher pour hérésie.

Les aventures de Jeanne

Jeanne est la suite de Jeannette et les deux films forment une adaptation d’une pièce de Charles Péguy. Si Jeannette était un film “chantant”, telle une comédie musicale, Jeanne est cette fois un film d’action, psychologique, dialogué, parce que porté aux débats des Batailles et au suspens d’un Procès. « Charles Péguy est un auteur que j’ai découvert assez récemment et j’ai été très impressionné par son écriture, notamment, son chant, sa musicalité. Lorsque j’ai commencé à avoir l’idée de réaliser un film musical, je cherchais un texte réellement propice, aussi je me suis rapproché naturellement de lui et de sa pièce de théâtre Jeanne d’Arc comme d’un livret », confie le réalisateur Bruno Dumont.

Adapter Péguy

Le film précédent de Bruno Dumont, Jeannette, racontait l’enfance de Jeanne d’Arc et était l’adaptation de la première partie de la pièce de Charles Péguy, qui s’appelle Domrémy. Jeanne en est la suite et adapte les deux autres parties : les Batailles et Rouen. « La difficulté littéraire que l’on peut attribuer parfois à Péguy ne me faisait plus peur parce que l’adaptation cinématographique et musicale apportée me permettait alors d’y remédier et d’établir un équilibre inédit : si ce que dit Péguy est parfois fort profond, obscur, c’est ici contrebalancé par la cinématographie des actions, les chansons et la musique qui donnent au tout un accès simple, facile, comme léger et non diminué de ses forces », relate le cinéaste.

Jeanne d’Arc, je m’en fiche !

« Pour le dire franchement, moi, Jeanne d’Arc, je m’en fichais un peu », assène Bruno Dumont, “Charles Péguy   me l’aura, disons « révélée ». Lorsque Péguy écrit sa Jeanne, il est pleinement athée… Il a 24 ans et il est socialiste, universaliste, anticlérical, idéaliste : ça se sent très bien dans son texte qui, à l’oeuvre de pourfendre l’Église chrétienne, attaque davantage toute “église”, c’est à dire tout dogmatisme… Par ailleurs, Jeanne est une héroïne historique et nationale de la Guerre de Cent Ans, elle transporte naturellement et universellement avec elle un pays et un peuple tout entier. L’histoire de Jeanne d’Arc est ainsi un théâtre qui porterait bien l’humanité toute entière au travers d’un récit national, historique et incarné. »

Le choix de Christophe

Selon Bruno Dumont, Jeanne rend compte d’une expérience du temps présent, où l’objectif est de faire entrer le spectateur, l’élever, l’aspirer vers quelque chose qui, certes, nous dépasse, mais infuse. Cependant il faut trouver la bonne balance avec lui, s’adapter à la modernité dans laquelle il vit, chercher une connexion. « Lorsque je fais le choix de Christophe, par exemple, pour composer la partition et interpréter une chanson, ou lorsque je choisis la jeune Lise Leplat-Prudhomme, qui a dix ans, pour incarner une Jeanne adolescente à la fin de sa vie, cela participe des liens que je tisse avec notre présent : rechercher des analogies et des correspondances. Idem pour le procès, où les rôles ont été distribués à des universitaires, théologiens, professeurs de philosophie ou de lettres, tous très à l’aise avec cette matière finalement et déjà connectés à elle. Je voulais que l’on ajoute à cette “orchestration” cinématographique générale, la ligne claire de mélodies, de rythmes et d’harmonies musicales qui fasse fleurir davantage sa compréhension et sa portée. »

Démythifier Jeanne d’Arc

Bruno Dumont souhaitait démythifier le plus possible la légende de Jeanne d’Arc. « Je suis un grand admirateur de L’Evangile selon saint Matthieu de Pasolini, qui replace le sacré exactement là où il faut : au cinéma. Je pense que l’expérience artistique est la source de l’expérience spirituelle et que pour atteindre cela, Dieu est un très bon personnage, une bonne histoire. Le Christ est très propice, très favorable au cinéma de ce point de vue ! C’est aussi pour cela qu’il ne faut pas tant se séparer des bondieuseries, ce serait bien dommage : il faut au contraire remettre Dieu dans son théâtre… au cinéma ! Le cinéma peut satisfaire nos vénérations profondes et la superstition cinématographique n’est que poétique, c’est à dire comme étant enfin remise à sa place. Comme tout art, le cinéma nous émancipe et nous affranchit de l’aliénation religieuse. »

Incarner Jeanne

On aurait imaginé que Jeanne Voisin, qui jouait Jeanne à 15 ans à la fin du premier volet, reprenne le rôle. Or, Bruno Dumont l’a confié à Lise Leplat-Prudhomme, qui dans ce même film incarnait Jeanne enfant. « Aucune actrice incarnant Jeanne d’Arc dans l’histoire du cinéma n’a eu l’âge exact de Jeanne, ses 19 ans à sa mort. Renée Falconnetti avait 35 ans, Ingrid Bergman 39 ans… Pour preuve, au besoin, que ce n’est pas l’exactitude historique qui est recherchée… Lise a 10 ans. Un concours de circonstances a heureusement fait que l’actrice qui jouait Jeanne adolescente dans Jeannette ne puisse reprendre le rôle qui, en effet, lui était dévolu… Mais l’idée de prendre Lise s’est imposée comme une révélation. Quand on a vu aux essais ce qu’elle rendait en armure, on a compris qu’elle avait mystérieusement quelque chose d’extraordinaire, une expression très unique de l’enfance et de l’innocence. »

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Revue  de presse 

28 CRITIQUES PRESSE

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Cahiers du Cinéma

 par Stéphane du Mesnildot

Plus que jamais le cinéma de Dumont s’affirme comme cette langue étrangère inouïe à l’intérieur du cinéma français.

 

La Septième Obsession

 par Adrien Valgalier

Vibrant et poignant, « Jeanne » est le film le plus bouleversant de Bruno Dumont.

 

Sud Ouest

 par Sophie Avon

C’est aussi singulier que puissant.

 La critique complète est disponible sur le site Sud Ouest

 

20 Minutes

 par Caroline Vié

Le public pousse un soupir de surprise charmée au moment de l’apparition de Christophe, un moment de grâce visuelle et musicale dans la cathédrale d’Amiens.

 

Bande à part

 par Benoit Basirico

Après une Jeannette dansante et insouciante, ce second volet paraît plus austère et plus théâtral, mais il s’avère plus sensible et majestueux.

 La critique complète est disponible sur le site Bande à part

 

Culturebox – France Télévisions

 par Lorenzo Ciavarini Azzi

L’opiniâtreté à toute épreuve de « Jeanne » se lit dans son regard perçant, merveilleusement saisi par le cinéaste. Epoustouflante Lise Leplat Prudhomme.

 La critique complète est disponible sur le site Culturebox – France Télévisions

 

Dernières Nouvelles d’Alsace

 par Nathalie Chifflet

Touché par la grâce, le film s’accorde à la voix nocturne cristalline, sophistiquée, soufflée et énigmatique, de Christophe. Son chant est un miracle, ainsi soit Jeanne.

 La critique complète est disponible sur le site Dernières Nouvelles d’Alsace

 

Elle

 par La Rédaction

Chaque plan du réalisateur est d’une époustouflante beauté.

 

La Croix

 par Céline Rouden

Et puis il y a Jeanne et sa toute jeune interprète Lise Leplat Prudhomme, 12 ans, déjà à l’affiche de Jeanette. (…) Elle y est étonnante d’assurance et de maturité. Et son regard sombre, filmé en gros plan, nous restera longtemps en mémoire.

 La critique complète est disponible sur le site La Croix

 

Le Dauphiné Libéré

 par Jean Serroy

Bruno Dumont, lui aussi fidèle à lui-même et à sa petite interprète, offre sa vision de Jeanne d’Arc dans des images naïves et naturelles, où la transcendance se sent dans son incarnation terrestre et où quelque chose court dans la banalité même des êtres et des choses : la grâce.

 

Le Figaro

 par Marie-Noëlle Tranchant

Avec toujours beaucoup de liberté, Bruno Dumont poursuit son adaptation de Charles Péguy. Sous une gangue rugueuse, son film s’apparente à un joyau très pur.

 La critique complète est disponible sur le site Le Figaro

 

Le Monde

 par Jacques Mandelbaum

Tout ici fait signe vers un ailleurs qui le transcende, le film lui-même semble s’être fait enluminure.

 La critique complète est disponible sur le site Le Monde

 

Le Nouvel Observateur

 par Xavier Leherpeur

Les idées fusent, comme ce ballet équestre qui devient une chorégraphie. Pourtant mille fois vus et entendus, ces procès trouvent ici un nouvel écho, à la fois historique et mystique.

 La critique complète est disponible sur le site Le Nouvel Observateur

 

Les Fiches du Cinéma

 par Marion Philippe

Deux ans après Jeannette, Bruno Dumont adapte de nouveau le drame de Péguy dans un film déroutant et touchant, porté par la jeune Lise Leplat-Prudhomme. Un formalisme poétique en adéquation parfaite avec le mysticisme de son héroïne.

 La critique complète est disponible sur le site Les Fiches du Cinéma

 

L’Humanité

 par Sophie Joubert

Depuis la Vie de Jésus, la frontalité du cinéma de Bruno Dumont divise, qu’il filme le duo de flics empotés de la série P’tit Quinquin ou la revanche des pauvres bouffant littéralement les riches dans Ma loute. Cette Jeanne rebelle et inflexible, qui refuse jusqu’au bout de se soumettre à la loi des hommes et de l’Église, n’échappera pas à la règle. Tant mieux.

 La critique complète est disponible sur le site L’Humanité

 

Libération

 par Guillaume Tion

Malgré une certaine torpeur, Jeanne réussit à nous faire percevoir le personnage le plus commenté et documenté de l’histoire française d’une manière inédite, et qui trouve des échos tout aussi inédits dans notre monde contemporain saturé de super-héroïsme.

 La critique complète est disponible sur le site Libération

 

Ouest France

 par Michel Oriot

Dans le rôle-titre, on découvre un extraordinaire petit bout de femme de dix ans à peine, qui sublime la geste de la Pucelle par sa pureté, sa foi et sa grâce.

 

Positif

 par Eithne O’Neill

Si le dispositif orthodoxe de légendes à l’écran date les événements du 8 mai 1429 à sa mort le 30 mai 1431, « Jeanne » en est la transposition libre et incantatoire.

 

Première

 par Thomas Baurez

Les juges en habits de gala pérorent, complotent, s’interrogent. Il y en a un, dont on ne voit pas les traits cachés sous une capuche, mais dont la voix fluette et gracile trahit l’identité : c’est Christophe, le chanteur ici acteur, dont on entend à plusieurs reprises des chansons originales d’une puissance folle. Sublime !

 La critique complète est disponible sur le site Première

 

Télé Loisirs

 par La rédaction

Porté par une bouleversante comédienne de dix ans et les mélodies de Christophe, le texte y résonne avec une poésie inédite.

 

Télérama

 par Samuel Douhaire

Après un premier volet déroutant sur la bergère de Domrémy, la suite étonne et détonne. Avec de grandes scènes burlesques et les chansons de Christophe.

 La critique complète est disponible sur le site Télérama

 

Transfuge

 par Serge Kaganski

« Jeanne » est un film d’une beauté qui a plus à voir avec Goya qu’avec l’omniprésente esthétique publicitaire de notre époque.

 

Voici

 par Lola Sciamma

Une expérience toujours aussi barrée et radicale.

 

La Voix du Nord

 par Christophe Caron

Les mélodies de Christophe (sublimes) introduisent des instants de grâce avant que l’émotion ne se dissipe, perdue dans les méandres d’une transcendance qui renâcle parfois à livrer ses clés. Bruno Dumont produit un cinéma qui élève et qui malmène.

 La critique complète est disponible sur le site La Voix du Nord

 

Le Journal du Dimanche

 par Stéphanie Belpêche

Un objet singulier.

 

Le Parisien

 par La Rédaction

Sur le socle d’une pièce de Charles Péguy, le cinéma de Bruno Dumont fréquente une autre planète de récit. Il travaille directement sur l’os, ne cherche aucun relief à ses dialogues. La jeune Lise Leplat Prudhomme, qui incarne Jeanne, y accomplit en tout cas une étonnante performance.

 La critique complète est disponible sur le site Le Parisien

 

Les Inrockuptibles

 par Murielle Joudet

Après Jeannette, Dumont continue son récit de la vie de Jeanne d’Arc, avec une suite plus austère, mais toujours intense.

Critikat.com

 par Thomas Grignon

Ce schématisme est d’autant plus regrettable que Dumont se montre toujours capable, au détour d’une scène, de faire du champ-contrechamp un espace d’expérimentation fondé sur un art des contrastes inattendus.

 La critique complète est disponible sur le site Critikat.com

 

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La sublime “Jeanne” de Bruno Dumont

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Le cinéaste fasciné par la figure de Jeanne d’Arc sublime le texte de Charles Péguy dans une mise en scène épurée. Son film, porté par la musique du chanteur Christophe, a reçu la mention spéciale du jury Un certain regard lors du dernier festival de Cannes.

Disons le franchement, la perspective d’aller voir le deuxième volet de l’adaptation du Jeanne d’Arc de Charles Péguy par Bruno Dumont nous laissait circonspect. La première partie consacrée à l’enfance de la bergère de Domrémy, présentée il y a deux ans à la Quinzaine des réalisateurs, et traitée à la manière d’un opéra-rock, confinait à la farce. Elle actait une nouvelle manière tragico-absurde adoptée par son auteur depuis Ma Loute, son précédent long-métrage et les aventures de P’tit Quinquin, série réalisée pour Arte.

Rien de tout ça dans le Jeanne, présenté samedi sur la Croisette dans la section Un certain regard. Le cinéaste nordiste, à l’univers si singulier, revient à une forme d’épure qui était la marque de ses débuts et laisse ici toute sa place au magnifique texte de Charles Péguy. Mais Bruno Dumont, éternel scrutateur de la part sombre de notre humanité, y apporte sa touche personnelle pour apporter au récit « quelque chose de plus universel et de plus contemporain », ainsi qu’il l’a expliqué avant la projection du film.

La caméra s’élève au diapason de l’âme de Jeanne

En grand formaliste fasciné par le sacré, Bruno Dumont sublime le texte de l’écrivain par une mise en scène quasi-élégiaque. Les dunes du littoral nordiste battues par le vent servent d’écrin théâtral aux comédiens du cru, tous non professionnels – à l’exception de Fabrice Luchini faisant une brève apparition dans le rôle de Charles VII.

Un splendide ballet de chevaux, filmé du ciel illustre métaphoriquement la bataille livrée aux Anglais. La caméra, au diapason de l’âme pure de la pucelle d’Orléans, s’élève sans cesse vers les nuages et les voûtes de la cathédrale d’Amiens (on ne peut s’empêcher de penser à celles de Notre-Dame), où se tient le procès de Jeanne. Résonne alors la voix pure et cristalline du chanteur Christophe et les mots de Péguy, procurant aux spectateurs un pur moment de grâce.

Et puis il y a Jeanne et sa toute jeune interprète Lise Leplat Prudhomme, 12 ans, déjà à l’affiche de Jeanette. Le choix était audacieux pour incarner la jeune femme de 19 ans promise au bûcher. Elle y incarne « la jeunesse, la beauté et l’innocence » selon les mots de Bruno Dumont, face aux contingences du pouvoir politique et spirituel qui la jugent. Elle y est étonnante d’assurance et de maturité. Et son regard sombre, filmé en gros plan, nous restera longtemps en mémoire.

 

https://www.la-croix.com/Culture/Cinema/Cannes-2019-sublime-Jeanne-Bruno-Dumont-2019-05-18-1201022829

 

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La “Jeanne” intemporelle de Bruno Dumont

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Deux ans après, « Jeannette », l’enfance de Jeanne d’Arc, tirée de « Domrémy », la première partie de Jeanne d’Arc, la pièce de Péguy, Bruno Dumont adapte les deux autres parties, « Les Batailles » et « Rouen » et livre avec ce « Jeanne » un film enthousiasmant, passionnant et singulier.

Dès le début, on sait que le pari est gagné. En tous les cas, que cette nouvelle adaptation de la vie de Jeanne d’Arc au cinéma, malgré les ombres tutélaires de Dreyer ou Bresson qui dominent la filmographie, ne pourra être à côté de la plaque. On le sait, dès le premier regard de Lise Leplat-Prudhomme vers la caméra. Regard noir d’une intensité, d’une profondeur et d’une force inouïes, qui semble protéger un secret, celui d’une intériorité qui restera à jamais inviolée. Choisir une gamine de dix ans pour jouer le rôle de Jeanne à la fin de sa vie est un pari payant, car au fond, qu’est-ce qui peut le plus faire penser à la fronde de Jeanne face à ses juges que le regard qui ne baisse pas les yeux d’une pré-adolescente, encore dans l’innocence de l’enfance, mais déjà projetée vers la femme qu’elle sera en plénitude ?

Disons-le d’emblée, cette Jeanne doit infiniment à la présence inflexible de ce jeune corps féminin, faisant face aux assauts de vieillards cacochymes essayant de la faire craquer par leurs questions théologiques, ainsi qu’à ce regard qui, quand il ne transperce pas ses contradicteurs, regarde fixement, sans se lasser, vers le Ciel, dans un dialogue dont on ne saura rien, mais dont la caméra nous transmet la lumière, en écho au psaume 33 (« Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage »).

Une Jeanne intemporelle

Le film assume pleinement ce décalage d’âge avec celui de la Pucelle, comme il assume les décalages historiques. Non pas que le texte de Péguy, scrupuleusement respecté, ne soit pas totalement vrai, mais l’image et le son viennent nous proposer de sortir Jeanne de son XVe siècle pour nous permettre de la voir tel qu’elle est dans notre mémoire nationale, à savoir intemporelle. Trois exemples l’illustrent bien. 

Tout d’abord, la scène du procès tournée non à Rouen, mais dans la cathédrale d’Amiens où l’on voit de manière anachronique les juges en grande tenue se prosterner devant le maître-autel baroque. N’y voyons pas une erreur du réalisateur, mais bien une manière de nous dire, filmant ces inclinaisons engoncées devant les ors somptueux, qu’il ne s’agit pas tant de dévotion à Dieu qu’au pouvoir auquel renvoie un art baroque contemporain de la monarchie absolue. De même pour le bunker de Normandie servant de cadre à la prison de Jeanne, il nous parle de l’intemporalité des prisons dans lesquelles les vies humaines sont empêchées de se déployer et convoque en filigrane les atrocités du XXe siècle. Quant à l’anachronisme, le plus étonnant, la musique de Christophe qui chante une chanson face à la caméra, elle vient renforcer le sentiment que Jeanne est notre contemporaine. À noter que la composition est splendide, très inspirée spirituellement, en résonance avec la prose polyphonique de Péguy et accompagne Jeanne comme un chœur de tragédie grecque.

 Dans la lignée de Péguy

Que dit ce film sur Jeanne, dans la lignée du texte de Péguy ? Que Jeanne lutte contre une Église qui se constitue à cet instant comme un système de pouvoir, vendu au temporel (anglais en l’espèce), utilisant toutes les forces de l’université pour écraser une faible jeune fille. L’alternance de saisissants gros plans (qui font penser à Dreyer avec une force comique en plus) vers les acteurs (dont beaucoup sont des professeurs d’université, rompus aux joutes oratoires) et de plans d’ensemble en contre-plongée, réduisant les protagonistes du procès à des pions otages d’un système dévorant, cette alternance met en lueur les passions de l’âme (Dumont ne condamne pas les juges dont on perçoit les failles dans les regards) et la mécanique implacable d’un outil de pouvoir qui a perdu le sens de sa mission.

La modernité de cette Jeanne est dans cette idée péguyste qui a inspiré la réalisation de Dumont, que l’histoire est cyclique. Toujours et toujours, les structures de pouvoir finissent par vénérer le pouvoir jusqu’à l’idolâtrie. À cet égard, la prétention des juges de Jeanne à « l’aider » à se sauver jusqu’à nier, au nom de son salut, son droit au secret et la liberté de sa conscience, est une tentation de mainmise sur les esprits qui a longtemps habité l’Église et à laquelle aucune institution ne saurait échapper.

 La religion prise au sérieux

La Jeanne de Péguy fut écrite par un écrivain socialiste n’ayant pas encore vraiment réalisé son rapprochement avec le christianisme. Dumont la prend au sérieux, comme il prend au sérieux tant la religion dans ses folies humaines que la foi dans sa transcendance lumineuse. Rien de tel qu’un réalisateur athée pour filmer la foi et ce n’est pas un hasard si le dernier plan du film fait écho à la manière dont Pasolini filma la mort de Jésus sur la croix dans son Évangile selon saint Matthieu. Cette distance est peut-être celle de l’incroyant face à la foi, mais plus encore celle du cinéaste ouvert à ce qui réside au plus profond de l’âme et qui sait que l’on ne s’approche du sacré qu’avec une infinie délicatesse.

 Site Aleteia

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Prière à la Vierge Marie de Charles Péguy

« Et voici le plateau de notre pauvre amour » – Charles Péguy –

DSC00181-Modifier.jpgÉtoile du matin, inaccessible reine, 
Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
Et voici le plateau de notre pauvre amour,
Et voici l’océan de notre immense peine.

Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale.
De loin en loin surnage un chapelet de meules
Rondes comme des tours, opulentes et seules
Comme un rang de châteaux sur la barque amirale.

Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.
Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux
Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire.

Vous nous voyez marcher sur cette route droite,
Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents
Sur ce large éventail ouvert à tous les vents
La route nationale est notre porte étroite.

Nous allons devant nous, les mains le long des poches,
Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours,
D’un pas toujours égal, sans hâte ni recours.
Des champs les plus présents vers les champs les plus proches...

Nous sommes nés pour vous au bord de ce plateau,
Dans le recourbement de notre blonde Loire,
Et ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire
N’est là que pour baiser votre auguste manteau.

Un homme de chez nous, de la glèbe féconde
A fait jaillir ici d’un seul enlèvement,
Et d’une seule source et d’un seul portement,
Vers votre assomption la flèche unique au monde.

Tour de David, voici votre tour beauceronne.
C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté
Vers un ciel de clémence et de sérénité,
Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.

Un homme de chez nous a fait ici jaillir,
Depuis le ras du sol jusqu’au pied de la croix,
Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois,
La flèche irréprochable et qui ne peut faillir.

C’est la pierre sans tache et la pierre sans faute,
La plus haute oraison qu’on ait jamais portée,
La plus droite raison qu’on ait jamais jetée,
Et vers un ciel sans bord la ligne la plus haute.
 
 Charles PÉGUY

CAHIERS DE LA QUINZAINE, CHARLES PEGUY, HISTOIRE DE FRANCE, JEANNE D'ARC (1412-1431), LE MYSTERE DE LA CHARITE DE JEANNE D'ARC, LITTERATURE FRANÇAISE

La Jeanne d’Arc de Charles Péguy

Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc dans les Cahiers de la Quinzaine

16 janvier 1910

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À sa parution, l’œuvre témoignait une fois de plus de la fascination que la figure de l’héroïne n’a cessé d’exercer sur Péguy. Le texte en a été élaboré sur le canevas fourni par la première partie de la Jeanne d’Arc de 1897. Il en reprend la thématique du mal et du salut de même que les trois personnages bien individualisés : la petite Hauviette, Madame Gervaise qui recommandent chacune à leur manière de se plier en confiance à la volonté divine tandis que Jeanne entend se battre contre les misères du monde. De nombreux ajouts, de longueur variable, ont été intercalés au sein de la rédaction originelle. Les nouveaux développements (dont un fameux tableau de la Passion jailli sous le coup d’une inspiration soudaine) intègrent des prières et des méditations nourries par les réflexions menées dans Clio sur « la mystérieuse liaison du temporel et de l’éternel, du héros et du saint, du pécheur et du saint. » Écrit dans le plus grand secret, Le Mystère révéla au public le retour de Péguy à la foi et suscita des réactions divergentes. Chez les catholiques (Maritain, par exemple), des réactions de surprise voire d’indignation se firent jour : en présentant Jésus et les saints implantés dans le monde des petites gens, l’auteur aurait manqué à la révérence indispensable à un tel sujet. L’œuvre lui valut des sympathies chez les auteurs appartenant aux milieux de droite (Barrès), voire d’extrême-droite (Drumont), qui conclurent que le gérant des Cahiers de la quinzaine avait répudié ses convictions antérieures. Il paraissait ainsi s’inscrire dans le mouvement de réaction politique et religieuse qu’attestaient le succès de l’Action française et les conversions spectaculaires (Claudel) qui s’opéraient alors. Pendant quelques mois, pressé d’accéder à la notoriété, il laissa grandir le malentendu. Sans mesurer la contradiction, il se montrait en même temps particulièrement soucieux de se dégager de l’enrôlement à droite auquel on prétendait le soumettre. Ce souci de son indépendance personnelle l’incita à écrire Notre jeunesse, autre œuvre majeure de cette même année 1910 (12 juillet). Il y maintenait hautement sa fidélité à ses positions d’antan, proclamant ses options républicaines, justifiant son engagement dreyfusiste et se refusant à renier la « mystique » socialiste. De telles proclamations lui aliénèrent irrémédiablement la droite alors que sa position de dissident à l’égard du socialisme officiel le privait des appuis dont il aurait pu bénéficier à gauche. Dès lors, les déconvenues se succédèrent rapidement. Après avoir renoncé à briguer le prix Goncourt, il visa sans succès le prix de la Vie heureuse (le futur prix Femina) ; sa candidature au grand prix de littérature décerné par l’Académie française fut écartée l’année suivante. Péguy tira alors les conséquences de la situation et, renonçant à toute prudence tactique, se repositionna sur son intraitable exigence de liberté.

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Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc

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Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc écrit par Charles Péguy est une sorte de drame médiéval, à proprement parler un mystère. Ce terme est employé par l’auteur dans trois œuvres qui forment un ensemble d’une remarquable cohérence : le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc (1910), le Porche du Mystère de la deuxième vertu 1911), et le Mystère des Saints Innocents (1912) : il doit donc être entendu dans sa double acception. C’est d’abord une ample méditation sur les mystères, au sens théologique, de l’Incarnation, de la Rédemption et des vertus théologales ; de; mais c’est aussi un retour aux mystères du Moyen-Âge, ce genre théâtral dont Péguy a su retrouver l’esprit. La première de ces trois œuvres met en scène la figure historique de Jeanne d’Arc. Une première version date de 1897, une seconde de 1910, tandis qu’une version posthume, augmentée de deux actes inédits, a été publiée en 1956. Cette œuvre théâtrale et poétique fait écho au retour au catholicisme de Péguy mais aussi à ce qu’on peut appeler la crise de 1908-1909 qui revêtit chez le poète un aspect physique, intellectuel et spirituel.

Histoire de l’œuvre

Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc est le fruit d’une longue gestation qui remonte à 1895, lorsque Péguy, élève à l’Ecole normale supérieure, travaille à la rédaction d’une histoire de la vie intérieure de Jeanne d’Arc ; l’œuvre fut d’abord publiée à la fin de 1897, en partie à compte d’auteur, et en partie grâce aux cotisations recueillies auprès d’un petit groupe de camarades ; cette étude tient à la fois de l’histoire et de la méditation personnelle : l’auteur a dépouillé les pièces des Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc publiées par Jules Quicherat ; il prête à son héroïne, tourmentée par l’ardeur de sa charité, la conscience du mal universel et en même temps la révolte contre ce mal et la passion de sauver

La pièce est ensuite reprise dès 1904 et développée dans une tonalité sombre où domine l’idée de l’impuissance de l’histoire, du péché et de l’échec apparent de la Rédemption. Enfin, au terme d’ajouts successifs, la pièce est publiée le 16 janvier 1910 dans les Cahiers de la Quinzaine ; elle prend toujours pour sujet l’histoire intérieure d’une vocation, mais avec un récit de la Passion, des citations de la Bible et des méditations qui approfondissent les thèmes esquissés en 1897 : l’ouvrage s’éloigne ainsi du théâtre pour évoluer vers un lyrisme de la contemplation. Les trois protagonistes sont toujours présentés et le thème central de leurs échanges est à nouveau la question du mal et de la souffrance dans le monde. « Mais les raisonneuses de 1897 sont devenues des contemplatives, debout, avec Marie, au pied de la croix ».  Cette dimension contemplative et mystique fait du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc un texte fascinant où l’angoisse de Jeanne répond à l’obsession de la souffrance et de la mort du Christ chez Péguy. Le Mystère de la Charité fait entendre la plainte angoissée de la jeune héroïne devant « la grande pitié qui est au royaume de France » et dont la charité humaine, douloureuse et désespérée, bute sur le spectacle du mal, de l’enfer et de l’injustice universelle. Ainsi, pour Pie Duployé, auteur d’une analyse de l’œuvre de Péguy : « Le Mystère ne révèle ni l’histoire de Jeanne, ni la pensée, fût-elle religieuse, de Péguy, mais sa prière. C’est selon le mot de Bernanos, Jeanne écoutée par Péguy ; la prière de Jeanne telle que Péguy peut l’entendre sortir de son propre cœur, quand il cherche à représenter cette sainte, et à écouter sa prière. »

Sources

Même s’il s’est profondément documenté au plan historique, Péguy n’a pas voulu faire un ouvrage historique. Il s’est efforcé de reconstituer le cadre et la mentalité du XVè siècle, mais en approfondissant le tourment d’une âme consciente du mal universel et en même temps animée par la charité et la passion de sauver. Ce n’est pas « l’histoire de Jeanne d’Arc » qu’il a écrit, mais « celle de sa vie intérieure », selon ses propres termes. On ne s’étonnera donc pas de voir à quelles sources Péguy a puisé ; il s’en est expliqué lui-même. Il mentionne, dans l’ordre, premièrement, le catéchisme, et dans le catéchisme les sacrements ; deuxièmement la messe, les vêpres, les offices, la liturgie ; troisièmement les évangilesL’auteur a donc pris le point de vue du peuple, qui comme Jeanne, découvre la foi par le catéchisme, les sacrements et la liturgie. De même, Péguy, après sa conversion, était plus attiré par la liturgie et la prière que par un discours théologique

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Présentation

Charles Péguy a situé la scène de son drame en 1425, en plein été, sur un coteau de la Meuse, entre les villages de Maxey et de Domremy avec son église. Les trois personnages de ce mystère sont Jeannette, treize ans et demi, Hauviette, son amie, dix ans et quelques mois, et Madame Gervaise, vingt-cinq ans.

 Les personnages

Jeanne est une jeune fille intransigeante dont le regard demeure obstinément fixé sur les réalités visibles, c’est-à-dire le règne du mal et l’impuissance de la grâce : « Je dis ce qui est », répète-t-elle, avouant aussi : « Il est vrai que mon âme est douloureuse à mort ; je suis dans une détresse ». Considérant que « jamais le règne du royaume de la perdition n’avait autant dominé sur la face de la terre », Jeanne en vient à souhaiter « une sainte … qui réussisse. » Faute d’espérance, Jeanne demeure jusqu’à la fin dans les ténèbres : « Les mauvais succombent à la tentation du mal ; mais les bons succombent à une tentation infiniment pire : à la tentation de croire qu’ils sont abandonnés de vous », dit-elle dans sa prière au Christ

Hauviette, quant à elle, possède une âme d’enfant qui a placé sa naïve et totale confiance dans celui qu’elle appelle « le bon Dieu », ajoutant : « Je suis bonne chrétienne comme tout le monde, je fais ma prière comme tout le monde […] Travailler, prier, c’est tout naturel, ça, ça se fait tout seul ». La pure innocence du cœur chez cette petite paysanne lui fait atteindre d’emblée un détachement sublime : « Il faut prendre le temps comme il vient […] Il faut prendre le temps comme le bon Dieu nous l’envoie ». Hauviette symbolise déjà la « petite fille de rien du tout », la petite fille Espérance dont Charles Péguy peindra l’irremplaçable grandeur parmi les trois vertus théologales.

Le rôle de Madame Gervaise, une nonne de Lorraine, prend une ampleur considérable par les méditations que cette jeune moniale développe devant Jeanne : elle tâche de lui expliquer comment la souffrance sert à sauver les âmes, en raison de la réversibilité des mérites : « Dieu, dans sa miséricorde infinie, a bien voulu que la souffrance humaine servît à sauver les âmes ; je dis la souffrance humaine ; la souffrance terrestre ; la souffrance militante ». Car loin de vouloir consoler Jeanne, Madame Gervaise essaie de l’ouvrir à sa propre douleur, de lui faire prendre conscience de ce mystère qui fait que la souffrance divine, le Calvaire, inverse la signification du mal. Gervaise a connu les mêmes angoisses que Jeanne, elle reconnaît avoir, elle aussi, « consommé toute la tristesse d’une âme chrétienne […] J’ai passé par là », lui dit-elle. Mais ce qui sauve Gervaise de l’angoisse, c’est sa vertu d’humilité, acquise par des années de ferventes prières, vertu qui lui permet de mettre Jeanne en garde contre le péché d’orgueil au moment où la jeune fille affirme qu’elle n’aurait pas trahi Jésus.

 Le sens de l’œuvre

Charles Péguy s’est expliqué lui-même sur le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc dans un entretien qu’il eut avec Georges Valois en juin 1910 dans l’Action française : « J’en suis à l’éveil de l’espérance chez Jeanne, à la renaissance de cette vertu qu’on néglige, qu’on oublie de tenir pour nécessaire. On pense bien à la foi, à la charité…  mais on ne songe pas qu’espérer est un devoir chrétien. Jeanne se convainquit qu’elle devait espérer sans motif, sans but, hors d’elle-même, sans savoir comment. Et lorsqu’elle fut remplie d’espérance, alors elle fut pénétrée des moyens de réaliser cette pure espérance. Je continue mon œuvre ». Tant que Jeanne attend un miracle terrestre sans s’abandonner à une totale confiance, il lui est impossible d’entendre ses voix. C’est pour obtenir de Jeanne d’Arc ce mouvement d’espérance pure « sans motif, sans but », que Péguy a écrit ensuite Le Porche du Mystère de la deuxième vertu puis Le Mystère des Saints Innocents dans lesquels Madame Gervaise et la petite fille Espérance vont tâcher de précipiter cette évolution.

Style

En adoptant le genre du mystère en vogue au Moyen-Âge, Charles Péguy a cependant eu l’intelligence de l’écrire « sans un mot d’archaïsme ou qui sente le bibelot ».  Empreint de lyrisme et de simplicité, le style poétique de Péguy a d’emblée convaincu plusieurs des écrivains et hommes de lettres contemporains. André Gide, Alain-Fournier, Jacques Rivière  ont salué la force et l’authenticité de la langue. Le texte a d’ailleurs été écrit en vue d’être déclamé et écouté, plus que d’être lu. Jacques Copeau, homme de théâtre, a souligné sa beauté après avoir lu l’œuvre entièrement à voix haute. Écrit en vers libres (mais qui n’ont rien de commun avec les vers libres   des poètes de l’école symboliste) Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc illustre plutôt ce que Péguy lui-même définissait comme « prose musicale ». Quelques vers en mètres réguliers   apparaissent d’ailleurs çà et là comme ces alexandrins :

« O s’il faut, pour sauver de la flamme éternelle
Les corps des morts damnés s’affolant de souffrance,
Abandonner mon corps à la flamme éternelle,
Mon Dieu, donnez mon corps à la flamme éternelle. »

Le poète a choisi une forme intermédiaire entre la prose et la poésie versifiée qui est le verset: très différent dans sa nature du verset de Paul Claudel,  e verset de Péguy joue sur « les variations de durée rythmique de ses éléments pour traduire ce jeu perpétuel de la permanence et du mouvement », comme l’a bien noté le professeur Henri Lemaitre.
Chez Péguy, la composition des œuvres poétiques est elle-même d’essence musicale, avec ses accroissements progressifs, ses rappels furtifs et ses reprises. Le poète s’est aussi attaché à ralentir la lecture par plusieurs procédés, par l’usage du verset, par les blancs, par les jeux de scène, par les phrases restant en suspens, parfois par le volume verbal et par la répétition. Il obtient de la sorte un art qui, imposant la lenteur, favorise une stagnation relative de la pensée et renforce le bruitage des mots ; la répétition oblige à savourer certains mots ; elle ajoute ses effets au rythme de litanie et à l’ampleur de la période : il s’ensuit une lente imprégnation de la conscience et une pénétration intime de l’émotion. C’est un art de la contemplation qui révèle ses richesses aux méditatifs.

 

Éditions

L’œuvre publiée en 1910 ne représente que les deux tiers du manuscrit original de Charles Péguy, écrit à l’automne 1909. En 1924, Pierre Péguy fit connaître une partie de la suite inédite.

Le texte intégral fut finalement publié en 1956 par Albert Béguin.

Certains auteurs, comme Daniel Halévy, considèrent que la publication de 1910 avait été amputée par Péguy pour ne pas donner de clés d’interprétations trop explicites sur sa pièce. D’autres, comme Bernard Guyon, estiment que ces restrictions étaient dues au souci de ne pas éditer une œuvre trop longue, le texte de 1910 étant déjà particulièrement important (250 pages) pour une pièce de théâtre.

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Extrait

« Il y a un trésor des prières, un trésor éternel des prières. La prière de Jésus l’a empli d’un seul coup ; l’a tout empli ; l’a empli infiniment, l’a empli pour éternellement ; cette fois qu’il inventa le Notre Père ; cette fois, cette première fois ; cette unique fois ; la première fois que le Notre Père sortit dans le monde ; […] Jésus, cette fois, d’un seul coup, cette première fois Jésus l’emplit ; l’emplit tout ; pour éternellement. Et il attend toujours que nous le remplissions, voilà ce que n’ont pas compris les docteurs de la terre.

Il y a un trésor des mérites. Il est plein, il est tout plein des mérites de Jésus-Christ. Il est infiniment plein, plein pour éternellement. Il y en a presque de trop ; pour ainsi dire ; pour notre indignité. Il en regorge. Il déborde ; il redéborde ; il en déborde. Il est infini et pourtant nous pouvons y ajouter, voilà ce que n’ont pas compris les docteurs de la terre. Il est plein et il attend que nous l’emplissions. Il est infini et il attend que nous y ajoutions.

Il espère que nous y ajoutions.

Voilà ce que nous devons faire ici-bas. Heureuses quand le bon Dieu, dans sa miséricorde infinie, veut bien accepter nos œuvres, nos prières et nos souffrances pour en sauver une âme. Une âme, une seule âme est d’un prix infini. »

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Bibliographie

Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, avec deux actes inédits, édition critique présentée par Albert Béguin, Éditions Le Club du meilleur livre, Paris, 1956.

Charles Péguy., Œuvres poétiques complètes, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1975, 1610 p.

Jean Onimus (préf. Auguste Martin), Introduction aux « Trois Mystères » de Péguy, Paris, Cahiers de l’Amitié Charles Péguy, 1962, 94 p., p. 19 à 45

Pie Duployé, La Religion de Péguy, Paris, Klincksieck, 1965, 698 pages

Hans Urs von Balthasar. La Gloire et la Croix. Aspects esthétiques de la Révélation (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik. Fächer der Stile, Bd. II). Vol II, Tome 2 : De Jean de la Croix à Péguy. Paris, Aubier, 1972. Réédité chez Desclée de Brouwer en 1986.

Jean-Paul Lucet, La passion d’une vie, ou l’histoire du spectacle, Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc– avec le texte de l’adaptation théâtrale – éditions E.G.C. – Multiprint Monaco- octobre 2004

Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, adapté par Jean-Paul Lucet, Éditions L’Œil du Prince, 2012.

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CHARLES PEGUY, JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL, POEMES

Le Noël de Charles Péguy

Le Noël de Charles Péguy

 

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Je ne comprends pas les hommes, dit Dieu :
Tous s’apprêtent à fêter Noël et si peu pensent à mon Fils !
Noël est pourtant la fête de mon Fils, ou bien ?
Et eux, les hommes – pas tous, mais la plupart –
Font de Noël leur fête à eux.
Ils mangent et boivent en famille, ils se font des cadeaux.
Je veux bien qu’ils s’offrent des cadeaux,
Et demande même qu’ils en reçoivent.
Mais qu’ils n’oublient pas le cadeau extraordinaire
Que moi – Père – je leur ai fait de mon Fils unique.
A-t-on jamais vu un père donner son fils en cadeau ?
J’ai fait don de mon Fils aux hommes qui se perdaient,
Parce que mon amour pour eux
Ne voyait pas d’autre moyen de les sauver.
J’ai bien le droit de demander qu’à Noël
Les hommes pensent moins à leurs cadeaux à eux
Et davantage à mon cadeau à moi.
Et je sais à quel point cela vaudrait mieux pour eux.
Il faut être raisonnable, dit Dieu :
Ou bien fêter Noël et recevoir mon Fils, obéir à mon Fils,
Ou bien ne pas recevoir mon Fils, mais alors ne pas fêter Noël,
Il faut être raisonnable, dit Dieu.

  

Charles Péguy, écrivain et poète français (1873-1914) –

CHARLES PEGUY, ECRIVAINS DANS LA GRANDE GUERRE 1914-1918, ERNST JUNGER, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HENRI BARBUSSE, ROLAND DORGELES

Des écrivains dans la Grande guerre de 1914-1918

LES ECRIVAINS DANS LA GRANDE GUERRE 1914-1918.

  

MAURICE GENEVOIX, ROLAND DORGELÈS ET HENRI BARBUSSE : TROIS STYLES POUR RACONTER LA GRANDE GUERRE

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Ces trois écrivains, survivants de la «der des ders», ont utilisé leur plume pour transmettre leur vécu de la guerre. Des témoignages qui ont marqué la mémoire de la Première Guerre mondiale.

La télé française au temps du noir et blanc possédait son petit rituel. A chaque 11 novembre, elle diffusait les Croix de bois, un film de 1932 tiré du roman de Roland Dorgelès. Dans une des scènes, un poilu choqué, halluciné, en passe de perdre la raison, joué par Robert Le Vigan, se hisse hors de la tranchée pour en finir une bonne fois pour toutes en se faisant «tuer à l’ennemi». Collaborateur notoire pendant la Seconde Guerre mondiale, «La Vigue», comme le surnommait son grand ami Céline, le suit jusqu’à Sigmaringen, là où les Allemands entretiennent la fiction d’un Etat français avec le maréchal Pétain à sa tête. A son retour en France il sera condamné à dix ans de travaux forcés et frappé d’indignité nationale. Né en 1900, il n’avait pas combattu en 14-18. Pas comme Charles Vanel, autre acteur du film blessé deux fois, démobilisé en 17 et décoré de la Croix de guerre.

Les Croix de bois et Capitaine Conan de Roger Vercel, sous les drapeaux jusqu’en 1919 sur le front d’Orient comme magistrat instructeur de la prévôté, la gendarmerie militaire, sont les deux seuls romans écrits dans le souvenir du carnage qui feront l’objet d’une adaptation cinématographique, presque immédiate pour l’un, tardive pour le second.

 

Pourtant ils furent nombreux Ceux de 14, titre du livre de Maurice Genevoix, à témoigner de celle qu’il croyait être la «der des ders». Dans ce triangle d’Orages d’acier, trois hommes racontent la boue et les poux, les nuits constellées par les explosions des obus ou des grenades. Trois hommes que tout diffère. Genevoix, Barbusse et Dorgelès. Trois styles pour une même guerre. Trois hommes aux itinéraires et aux choix politiques très différents dans l’après-guerre.

«Je vois sur ma poitrine un profond sillon de chair rouge»

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La crête des Eparges n’aurait pu rester qu’une simple côte sur une carte d’Etat-major, un nom de plus dans la liste des innombrables batailles de la Grande Guerre. «Cette crête est notre cauchemar», écrit Maurice Genevoix dans Ceux de 14. Face à cette colline, des dizaines de milliers d’hommes tomberont durant les combats acharnés de 1914 et de 1915. Le jeune lieutenant du 106e RI, diplômé de la Rue d’Ulm, y est grièvement blessé le 25 avril 1915. «Je suis tombé un genou à terre. Dur et sec, un choc a heurté mon bras gauche. Il saigne à flots saccadés. Je voudrais me lever, je ne peux pas. Mon bras tressaute au choc d’une deuxième balle et saigne par un trou. Mon genou pèse sur le sol comme si mon corps était en plomb. Ma tête s’incline et sous mes yeux un lambeau d’étoffe saute au choc mat d’une troisième balle. Je vois sur ma poitrine un profond sillon de chair rouge», racontera-t-il. Il perdra définitivement l’usage de sa main gauche.

A 25 ans, il est réformé pour cause d’invalidité. Après avoir été trimballé d’hôpitaux en hôpitaux pendant sept mois, il entreprend dès son retour à la vie civile la rédaction de ses souvenirs de guerre dont la parution s’étalera de 1916 à 1923. Ils ne seront rassemblés qu’en 1949 sous le titre de Ceux de 14«Je souhaite que d’anciens combattants, à lire ces pages de souvenirs, y retrouvent un peu d’eux-mêmes et de ceux qu’ils furent un jour ; et que d’autres peut-être, ayant achevé de le lire, songent ne serait-ce qu’un instant : « C’est vrai pourtant. Cela existait, « pourtant »», écrira-t-il dans sa préface du volume les Eparges. Pour la première fois, quelqu’un dépeint la communauté des combattants, leur vie quotidienne, les corvées de ravitaillement, le froid, la boue surtout qui aspire les godillots, les terres grasses de l’Est de la France. Genevoix n’omet rien : ni la peur des hommes ni la cruelle âpreté des combats, ni la mort à côté de soi des camarades devenus amis dans la fournaise. Des descriptions qui lui vaudront les foudres de la censure.

 

Raconter la mort vue de près

Prix Goncourt en 1925 pour son roman Raboliot, Genevoix, après s’être débarrassé des fantômes qui le hantaient, poursuivra une œuvre qui s’attache à la nature, aux paysages de Sologne, décrivant toutes les sensations que procure la forêt dans une langue classique et chatoyante. Il s’éprend de la Loire, le grand fleuve sauvage, dont il dépeint dans son roman la Loire, Agnès et les garçons les lumières changeantes aux mille nuances de gris. En 1927, avec les gains du prix Goncourt, il rachète une vieille masure au bord de la Loire à Saint-Denis-de-l’Hôtel au hameau des Vernelles, «une vieille maison, rêveuse, pleine de mémoire et souriant à ses secrets». De son bureau, l’écrivain a justement vue sur La Loire

 

Genevoix entre à l’Académie française en 1946 et en devient le secrétaire perpétuel en 1958. Poste dont il démissionnera en 1974, se jugeant, à 83 ans, trop vieux pour l’occuper. Bien longtemps après la guerre, en 1972, il revient sur son expérience de la guerre de 14 avec un court récit intitulé la Mort de près. Là, l’homme mûr n’est plus dans le souvenir brûlant mais regarde le jeune officier qu’il était et son voisinage constant avec la camarde. Il meurt en 1980 dans sa propriété espagnole, près de Jávea. «Vous n’êtes guère plus d’une centaine, et votre foule m’apparaît effrayante, trop lourde, trop serrée pour moi seul. Combien de vos gestes passés aurais-je perdus, chaque demain, et de vos paroles vivantes, et de tout ce qui était vous ? Il ne me reste plus que moi, et l’image de vous que vous m’avez donnée. Presque rien : trois sourires sur une toute petite photo, un vivant entre deux morts, la main posée sur leur épaule. Ils clignent des yeux tous les trois, à cause du soleil printanier, Mais du soleil, sur la petite photo grise, que reste-t-il ?» Ce sont là les dernières lignes de Ceux de 14, écrites en hommage à tous ses camarades des Eparges tombés «au champ d’honneur» selon la formule consacrée.

 

«On est enterré au fond d’un éternel champ de bataille»

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Roland Dorgelès publie les Croix de bois en 1919. Jeune journaliste en 1914, il s’est fait réformer deux fois. Il demande alors à Georges Clémenceau, son patron au journal l’Homme libre, d’user de son influence pour passer le conseil de révision. Comme il le raconte dès les premières lignes de son livre, les poilus montent alors au front la fleur au fusil, «le bataillon, fleuri comme un grand cimetière avait traversé la ville, à la débandade». Puis viendra le temps des épreuves, l’Argonne et l’Artois où il combat et, avec elles, celui d’une fleur sinistre fichée en terre comme un parterre, les croix de bois qui semblent guetter «la relève des vivants». Roland Dorgelès présidera l’Académie Goncourt – où il est entré en 1929 – de 1954 à 1973, année de sa mort. Genevoix et lui incarnent cette figure de l’écrivain respectable, institutionnalisé.

 

Ce qui est loin d’être le cas d’Henri Barbusse, compagnon de route du Parti communiste français. Il mourra d’ailleurs à Moscou en 1935 où il participait à la préparation du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture. Pacifiste convaincu avant-guerre, il décide pourtant de s’enrôler à l’âge de 41 ans pour partager le sort de ces Français qui montent au front. Il participera à tous les combats en première ligne en Artois et en Argonne jusqu’en 1916, date à laquelle il publie le Feu qui recevra la même année le prix Goncourt. Barbusse décrit sans fard : «Les coups de fusil, la canonnade, partout, ça crépite ou ça roule, par longues rafales ou par coups séparés. Le sombre et flamboyant orage ne cesse jamais, jamais. Depuis plus de quinze mois, depuis cinq cents jours, en ce lieu du monde où nous sommes, la fusillade et le bombardement ne se sont pas arrêtés du matin au soir et du soir au matin. On est enterré au fond d’un éternel champ de bataille.» Henri Barbusse aura été le premier président de l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC), proche de la gauche.

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Ces trois récits romancés ont contribué à inscrire la Grande Guerre dans la mémoire collective française. Pour certains, elle fut affaire d’un héroïsme sans pareil. Genevoix et Dorgelès appartiennent à ceux-là. Pour Barbusse, elle fut cette grande boucherie où «trente millions d’esclaves jetés les uns sur les autres par le crime et l’erreur, dans la guerre de la boue, lèvent leurs faces humaines. L’avenir est dans les mains des esclaves.»

 

Sur la ligne de front, les plaies des plumes

 

Alain-Fournier n’aura écrit qu’un livre. Mort le 22 septembre 1914, l’auteur du «Grand Meaulnes» est de cette génération d’écrivains fauchés par la guerre au début de leur carrière.

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«La terre digère les hommes mais elle continue à recracher ce qui lui est étranger, la ferraille et le cuir», expliquait le maire du nouveau village de Craonne reconstruit après la Première Guerre mondiale à l’écart de l’ancien village, rasé lors de l’offensive du Chemin des Dames en 1917. Chaque année, au temps des semaisons, le soc de la charrue fait remonter à la surface près de 600 tonnes de munitions. Et elle aura été longue, cette terre lourde de l’est de la France, à rendre son identité au lieutenant Henri-Alban Fournier du 28e régiment d’infanterie, l’auteur du roman le Grand Meaulnes, connu sous le nom d’Alain-Fournier (photo Bridgeman Art). Ce n’est qu’en 1991 que sa dépouille sera identifiée. Il repose désormais dans le cimetière de Saint-Remy-la-Calonne, dans la Meuse.

  «Grâce»

Le jeune écrivain, qui n’aura fait qu’effleurer «le frémissement de la grâce» (selon l’historien Jean-Christian Petitfils), a publié en 1913 son seul et unique roman. Il est tombé au champ d’honneur le 22 septembre 1914 dans la tranchée de Calonne, face à la ligne de crête des Eparges, cinquante jours après la déclaration de guerre, le 3 août 1914. Il avait 28 ans.

Ce jour-là, un brouillard épais nimbe le bois où le lieutenant Fournier se tient avec sa compagnie. Il est atteint de deux balles au thorax et une troisième lui brise une côte. «Dans la mort seulement […], je retrouverai peut-être la beauté de ce temps-là», celui de son enfance, écrivait-il dans le Grand Meaulnes. Le 4 août 1914, il confiait par écrit à sa sœur Isabelle : «Je sens profondément qu’on sera vainqueurs.» Les lettres à Isabelle sont les seules où il évoque le conflit. Son abondante correspondance avec Jacques Rivière, le futur directeur de la Nouvelle Revue française, n’en fait pas mention. «Tout le monde ne sait peut-être pas qu’il est assez dur de s’avancer tout vivant, au comble de sa force, entre les bras de la mort», écrira après la guerre ce très proche ami d’Alain-Fournier, devenu son beau-frère.

Un an plus tard, en 1915, Maurice Genevoix,  le secrétaire perpétuel de l’Académie française, solognot comme Alain-Fournier, sera aussi grièvement blessé dans cette même tranchée de Calonne. De l’autre côté de la ligne de front, Ernst Jünger est également meurtri dans sa chair.

  

«Myope»

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Lieutenant de réserve, Charles Péguy,  mobilisé dès le 4 août, meurt d’une balle en plein front le 5 septembre 1914 près de Meaux, lors de la première bataille de la Marne. Il a 41 ans et la guerre n’aura duré pour lui qu’à peine plus d’un mois. Il avait rencontré Alain-Fournier en 1910 rue de la Sorbonne, dans les locaux des Cahiers de la quinzaine, qu’il dirigeait. «Myope et affairé, il a le front têtu d’un boutiquier paysan. Ce sont des idées qu’il vend dans sa boutique, des idées qui l’enfièvrent, l’usent et le ruinent», le dépeint alors Alain-Fournier. Les deux hommes partagent un certain mysticisme, des origines modestes aussi. Ils s’apprécient.

Avant-guerre, Péguy, ex-élève de l’ENS, auteur entre autres de la République… notre royaume de France et de l’Argent fait figure de grande conscience nationale. Fournier et Péguy nourrissaient un certain idéalisme de la guerre. Deux hommes parmi les premiers à être tombés au front sans avoir pu poursuivre leur œuvre. A leurs côtés, une génération qui n’aura même pas pu la commencer.

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Source Journal Libération du 4 novembre 2018.

CHARLES PEGUY, ECRIVAIN FRANÇAIS, HEUREUX CEUX QUI SONT MORTS, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Heureux ceux qui sont morts…. de Charles Péguy

 

HEUREUX CEUX QUI SONT MORTS… – CHARLES PÉGUY

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Heureux ceux qui sont morts

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle.

 

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
Parmi tout l’appareil des grandes funérailles.

Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles.
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.

Car elles sont l’image et le commencement
Et le corps et l’essai de la maison de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet embrassement,
Dans l’étreinte d’honneur et le terrestre aveu.

Car cet aveu d’honneur est le commencement
Et le premier essai d’un éternel aveu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet écrasement,
Dans l’accomplissement de ce terrestre vœu.

Car ce vœu de la terre est le commencement

Et le premier essai d’une fidélité.
Heureux ceux qui sont morts dans ce couronnement
Et cette obéissance et cette humilité.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
Heureux les épis murs et les blés moissonnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et l’argile plastique.
Heureux ceux qui sont morts dans une guerre antique.
Heureux les vases purs, et les rois couronnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et dans la discipline.
Ils sont redevenus la pauvre figuline.
Ils sont redevenus des vases façonnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans leur première forme et fidèle figure.
Ils sont redevenus ces objets de nature
Que le pouce d’un Dieu lui-même a façonnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et la première argile.
Ils se sont remoulés dans le moule fragile
D’où le pouce d’un Dieu les avait démoulés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et le premier limon.
Ils sont redescendus dans le premier sillon
D’où le pouce de Dieu les avait défournés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce même limon d’où Dieu les réveilla.
Ils se sont rendormis dans cet alléluia
Qu’ils avaient désappris devant que d’être nés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont revenus
Dans la demeure antique et la vieille maison.
Ils sont redescendus dans la jeune saison
D’où Dieu les suscita misérables et nus.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans cette grasse argile où Dieu les modela,
Et dans ce réservoir d’où Dieu les appela.
Heureux les grands vaincus, les rois découronnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce premier terroir d’où Dieu les révoqua,
Et dans ce reposoir d’où Dieu les convoqua.
Heureux les grands vaincus, les rois dépossédés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans cette grasse terre où Dieu les façonna.
Ils se sont recouchés dedans ce hosanna
Qu’ils avaient désappris devant que d’être nés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce premier terreau nourri de leur dépouille,
Dans ce premier caveau, dans la tourbe et la houille.
Heureux les grands vaincus, les rois désabusés.

Heureux les grands vainqueurs. Paix aux hommes de guerre.
Qu’ils soient ensevelis dans un dernier silence.
Que Dieu mette avec eux dans la juste balance
Un peu de ce terreau d’ordure et de poussière.

 

Charles Péguy

Ève (1913)

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CHARLES PEGUY, PRIERE MARIALE DE CHARLES PEGUY, PRIERES, VIERGE MARIE

Prière mariale de Charles Péguy

 « Prière Mariale » de Charles Péguy

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La Prière Mariale de Charles Péguy « Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas ! » 

« Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas !

Alors il faut prendre son courage à deux mains et s’adresser directement à Celle qui est au-dessus de tout.

Être hardi, une fois, s’adresser hardiment à Celle qui est infiniment belle parce qu’aussi Elle est infiniment bonne.

À Celle qui intercède, la Seule qui puisse parler de l’autorité d’une mère. S’adresser hardiment à Celle qui est infiniment pure parce qu’aussi Elle est infiniment douce.

À Celle qui est infiniment riche parce qu’aussi Elle est infiniment pauvre.

À Celle qui est infiniment grande parce qu’aussi Elle est infiniment petite, infiniment humble.

À Celle qui est infiniment joyeuse parce qu’aussi Elle est infiniment douloureuse.

À Celle qui est Marie parce qu’Elle est pleine de grâce.

À Celle qui est pleine de grâce parce qu’Elle est avec nous.

À Celle qui est avec nous parce que le Seigneur est avec Elle.

Ainsi soit-il. » 

Charles Péguy (1873-1914)

Autre version de la Prière Mariale de Charles Péguy « Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas ! » 

« Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas.

Les plus grands patrons et les plus grands saints.

Les patrons ordinaires et les saints ordinaires.

Et où il faut monter, monter encore, monter toujours ; toujours plus haut, aller encore.

Alors il faut prendre son courage à deux mains.

Et s’adresser directement à celle qui est au-dessus de tout.

Être hardi.

Une fois.

S’adresser hardiment à celle qui est infiniment belle.

Parce qu’aussi elle est infiniment bonne.

A celle qui intercède.

La seule qui puisse parler avec l’autorité d’une mère.

S’adresser hardiment à celle qui est infiniment pure.

Parce qu’aussi elle est infiniment douce.

A celle qui est infiniment noble.

Parce qu’aussi elle est infiniment courtoise.

A celle qui est infiniment riche.

Parce qu’aussi elle est infiniment pauvre.

A celle qui est infiniment haute.

Parce qu’aussi elle est infiniment descendante.

A celle qui est infiniment grande.

Parce qu’aussi elle est infiniment petite.

Infiniment humble.

Une jeune mère.

A celle qui est infiniment jeune.

Parce qu’aussi elle est infiniment mère.

A celle qui est infiniment droite.

Parce qu’aussi elle est infiniment penchée.

A celle qui est infiniment joyeuse.

Parce qu’aussi elle est infiniment douloureuse.

A celle qui est toute Grandeur et toute Foi.

Parce qu’aussi elle est toute Charité.

A celle qui est toute Foi et toute Charité.

Parce qu’aussi elle est toute Espérance.

Amen. » 

Charles Péguy (1873-1914) – (Le Porche du mystère de la deuxième vertu)

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Voici la Prière Mariale « Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas ! » de Charles Péguy (1873-1914), écrivain, poète et essayiste français catholique également connu sous les noms de plume de Pierre Deloire et Pierre Baudouin, mort sur le champ de bataille de l’Ourcq en disant : « Oh mon Dieu ! Mes enfants ! »