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J’accuse, film de Roman Polanski

J’accuse de Roman Polanski

L’Affaire Dreyfus vue par celui qui l’a lancée

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Avec « J’accuse », en salles le 13 novembre 2019, Roman Polanski signe un excellent film historique sur la plus célèbre affaire judiciaire de l’histoire de France, l’Affaire Dreyfus.

Il a pris le parti non de la raconter mais de la montrer à travers le regard de celui sans qui elle n’aurait pas existé, le colonel Picquart, un officier déluré et antisémite qui a placé sa conscience au-dessus de sa carrière et de ses  préjugés (Jean Dujardin, excellent dans ce rôle).

Ce point de vue, c’était déjà celui de Robert Harris, auteur du roman qui a inspiré le film, D. (2013), avec qui Polanski a co-écrit le scénario.

 Une plongée réussie dans une affaire judiciaire complexe

Le film s’ouvre sur la dégradation du capitaine Alfred Dreyfus dans la cour de l’École militaire, à Paris, le 5 janvier 1895. Officier juif déclaré coupable de haute trahison par un tribunal de guerre, il aurait fourni des éléments confidentiels à l’ennemi allemand. Louis Garrel, bien grimé, fait un Dreyfus très convaincant. Ses insignes et épaulettes lui sont violemment arrachées, son épée cassée en deux et sa casquette et ses médailles sont jetés à terre et piétinées. C’est le summum de la disgrâce.

Derrière les grilles, une foule haineuse vocifère insultes et propos antisémites. Dreyfus clame son innocence.

Roman Polanski (86 ans) s’est inspiré pour ce film du roman D., de Robert Harris, lequel a été associé à l’écriture du scénario.  Il met en avant le point de vue d’un personnage central de l’Affaire, le lieutenant-colonel Georges Picquart.

Jean Dujardin, fidèle à lui-même, entre sans grande difficulté dans la peau du personnage. On assiste à l’ascension de ce lieutenant-colonel brillant, qui atterrit à la direction du service de renseignements.  Il prend son rôle très à cœur et exerce ses missions dans le respect des valeurs militaires.

La « preuve » accablant Dreyfus est un bordereau découvert le 26 septembre 1894 et adressé au major allemand Schwartzkoppen, dans lequel les officiers du renseignement et même le célébrissime expert de la police judiciaire Adolphe Bertillon (Matthieu Amalric) ont cru reconnaître l’écriture du capitaine…

Un jour de mars 1896, alors qu’il consulte les documents fournis par Madame Bastian, femme de ménage-espionne qui transmet le contenu des corbeilles en papier de l’ambassade allemande à l’armée française, Picquart fait une découverte qui change le cours de sa vie, et de l’Histoire.

Il tombe sur « le petit bleu », un mot d’un officier français d’origine hongroise, le commandant Esterhazy, adressé à Schwartzkoppen. Tiens donc, l’écriture du mot ressemble étrangement à celle du bordereau. Dès lors, Picquart se met en quête de vérité et se rend compte que le dossier à charge est très, très mince…

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C’est un homme à la personnalité ambigüe. Célibataire libertin comme beaucoup de ses homologues, qui entretient une liaison avec une femme mariée, Pauline Monnier (Emmanuelle Seigner), il place la justice et l’honneur militaire au-dessus de tout. Il partage aussi un antisémitisme de salon très courant en son temps, allant jusqu’à déclarer sans sourciller à Dreyfus qu’il n’aime pas les juifs mais n’accepte pas pour autant qu’un innocent soit condamné !

Mais la hiérarchie militaire et le ministre ne veulent rien entendre. Dans une période de grande tension internationale, il n’est pas question selon eux de laisser planer le doute sur l’infaillibilité de l’armée et de ses tribunaux !

Le colonel Picquart s’oppose aussi à son subordonné, le commandant Henry (Grégory Gadebois). Un militaire obsédé par le respect des ordres et de la hiérarchie qui en vient à produire en octobre 1896 un bordereau qui accable Dreyfus.

Picquart est finalement affecté loin de Paris, jusque dans les confins de la Tunisie. Mais comme Dreyfus sur l’île du Diable, il a le « tort » de survivre à l’épreuve et revient à Paris pour reprendre son enquête. Il rencontre les principaux dreyfusards, Matthieu Dreyfus, frère du condamné, Georges Clemenceau , patron de L’Aurore, et Émile Zola.

Esterhazy, de son côté, demande à être jugé. Contre toute attente, le 11 janvier 1898, il est acquitté et c’est Picquart qui est condamné et exclu des cadres de l’armée ! Mais l’Affaire est lancée et ne s’arrêtera plus.

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Du « faux » au célèbre « J’Accuse »

Le 13 janvier 1898, alors que Picquart part en fourgon pour un an d’incarcération, L’Aurore publie à la Une le célèbre « J’Accuse »..

Peu de temps après, le 30 août 1898, Henry avoue être à l’origine du faux. Il est incarcéré à son tour… et se suicide au grand soulagement de sa hiérarchie.

Un procès en révision s’ouvre enfin à Rennes le 9 septembre 1899. À la stupéfaction générale, Dreyfus est à nouveau condamné mais « seulement » à dix ans de réclusion ! Dix jours plus tard, le président Loubet le gracie. Las et usé, Dreyfus accepte la grâce et renonce à faire appel de son jugement à la grande déception de ses partisans et de Picquart en particulier…

En à peine 2h12, Polanski parvient à reconstituer l’atmosphère de l’époque, avec ses préjugés et ses enjeux. Les femmes y tiennent une place très réduite malgré l’excellente prestation d’Emmanuelle Seigner dans le rôle de l’amante.

Et même si l’on connaît la fin de l’histoire, le spectateur est tenu en haleine par un suspens bien mené autour des débats intérieurs qui agitent le héros et des pressions qui pèsent sur lui… Hier comme aujourd’hui, il n’est pas aisé d’affronter sa hiérarchie et l’opinion publique au nom de l’idée que l’on se fait de la justice et de la vérité !

L’épilogue nous montre Picquart en 1906, de retour dans les cadres de l’armée avec le grade de général et nommé ministre de la Guerre par le nouveau Président du Conseil, un certain Clemenceau. Il reçoit Dreyfus qui a été enfin réhabilité. Lui aussi est de retour dans les cadres de l’armée mais seulement en qualité de commandant,  son ancienneté n’ayant pas été prise en considération.

Picquart  lui refuse le grade de lieutenant-colonel pour ne pas réveiller de polémique. La réalité reprend le dessus. Lui et Dreyfus ne se verront plus jamais. Une fin douce-amère qui montre les limites de la justice d’un point de vue tant politique que moral et psychologique.

 

Le cinéma, ça reste du cinéma…

On peut regretter le titre du film, allusion à l’article de Zola, car, à l’exception de Picquart, les autres dreyfusards (Mathieu Dreyfus, Bernard Lazare, Émile Zola, Auguste Scheurer-Kestner…) n’apparaissent qu’en filigrane ou pas du tout. On peut regretter plus sûrement l’héroïsation du personnage central. La réalité est beaucoup plus nuancée ainsi que le rappelle l’historien Philippe Oriol (Le Faux ami du capitaine Dreyfus, Grasset, 2019).

Picquart, quand il a découvert la vérité sur le procès Dreyfus, a songé d’abord à sauver sa carrière et pendant près de deux ans a louvoyé en retenant les informations qu’il détenait. C’est seulement quand il a compris que l’armée le briserait malgré tout qu’il s’est engagé à corps perdu du côté des dreyfusards jusqu’à devenir pour l’opinion publique le vrai héros de l’Affaire !

Après l’amnistie du capitaine Dreyfus, dans le désir de soigner sa popularité, Picquart a suggéré à Dreyfus d’aller de suite en cassation et demander un nouveau procès devant le Conseil de Guerre. Mais Dreyfus et ses proches s’y sont refusés avec raison, préférant attendre que des faits nouveaux et sérieux leur garantissent une cassation du jugement de Rennes, ce qui fut fait le 12 juillet 1906.

Une scission durable et violente s’est alors installée dans le camp dreyfusard, attisée par Picquart qui ne s’est pas privé d’en informer la presse antidreyfusarde… Concluons avec l’écrivain Octave Mirbeau, que cite Philippe Oriol : « Je dirai du colonel Picquart que c’est un homme. Dans les temps de déchéance et d’avilissement que nous traversons, être un homme, cela me paraît quelque chose de plus émouvant et de plus rare que d’être un héros. L’humanité meurt d’avoir des héros, elle se vivifie d’avoir des hommes » (1899).

Publié ou mis à jour le : 2019-11-13 14:27:54

 

 

 

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Les plus belles années d’une vie de Claude Lelouch

Les plus belles années d’une vie

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Date de sortie 22 mai 2019 (1h 30min)

De Claude Lelouch

Avec Jean-Louis Trintignant, Anouk Aimée, Marianne Denicourt plus

Genres Comédie dramatique, Romance

Nationalité Français

 

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SYNOPSIS ET DÉTAILS

Le film présenté hors-compétition au Festival de Cannes 2019

Ils se sont connus voilà bien longtemps. Un homme et une femme, dont l’histoire d’amour fulgurante, inattendue, saisie dans une parenthèse devenue mythique, aura révolutionné notre façon de voir l’amour.
Aujourd’hui, l’ancien pilote de course se perd un peu sur les chemins de sa mémoire. Pour l’aider, son fils va retrouver celle que son père n’a pas su garder mais qu’il évoque sans cesse. Anne va revoir Jean-Louis et reprendre leur histoire où ils l’avaient laissée

 

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Cannes 2019: Les Plus Belles Années d’une vie, un hymne à l’amour

Critique 

Cinquante ans après Un homme et une femme, Palme d’or 1966 et deux Oscars, le cinéaste reprend les mêmes acteurs pour tourner un film sur leurs retrouvailles.

Loin d’être une œuvre funèbre, cet hymne à la vie et à l’amour, émouvant et gai, est irradié par la malice de Jean-Louis Trintignant et la beauté lumineuse d’Anouk Aimée.

 

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C’était un pari fou, une gageure unique dans l’histoire du cinéma. Reprendre et prolonger Un homme et une femme, cinquante ans après, avec les mêmes acteurs. Pour ce film mythique, qui remporta la Palme d’or en 1966 et deux Oscars, le jeune cinéaste de 28 ans avait tout misé. Un demi-siècle plus tard, encore abasourdi par l’ovation à Cannes, puis emporté par le triomphe mondial de cette belle histoire d’amour qui le lança dans la carrière, il ose rejouer aux dés ce qui assura sa gloire.

En 1986, il avait déjà essayé avec Un homme et une femme, vingt ans déjà, mais le résultat était décevant. En 2019, il dispose de ses quatre acteurs de l’époque : Anouk Aimée, Jean-Louis Trintignant, et les deux enfants de 1966, Souad Amidou et Antoine Sire. Les voilà de nouveau réunis.

Ainsi roule Claude Lelouch, à l’image de son court-métrage C’était un rendez-vous, sa folle traversée de Paris, à six heures du matin, en 1976, au volant d’un bolide, grillant dix-huit feux rouges – « Le film dont je suis le plus fier et celui dont j’ai le plus honte », avoue-t-il –, qu’il insère dans Les Plus Belles Années d’une vie. Il fonce, pied au plancher. Advienne que pourra. Et il s’en sort toujours.

Jean-Louis et Anne

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Ancien coureur automobile, Jean-Louis Duroc végète, affaibli, perdant la boule, dans une maison de retraite cossue, le Domaine de l’orgueil. Son seul souvenir durable et constant demeure celui d’une femme qu’il a aimée, quittée, sans l’avoir revue. Il pense qu’elle était la femme de sa vie et le répète souvent à son fils, Antoine, qui se met en quête de cette Anne rêvée.

Ancienne scripte, elle tient une boutique d’antiquités en Normandie. Touchée, poussée par sa fille et sa petite-fille, elle accepte d’aller voir ce vieil homme, toujours présent dans son cœur. Depuis leur rencontre dans le pensionnat où ils rendaient visite à leurs enfants, un dimanche d’escapade sur la plage, et une nuit inoubliable à Deauville.

Jean-Louis la prend pour une nouvelle pensionnaire. Il est troublé de retrouver chez cette inconnue le même geste que celui de cette femme, Anne, sa façon de relever ses cheveux, son sourire, son regard qu’il n’a pas oublié. Il se souvient, par instants, de son numéro de téléphone, Montmartre 1540, par lequel lui était parvenu, au soir de l’arrivée du rallye de Monte-Carlo, le fameux télégramme : « Je vous aime. »

Le miracle de Cannes

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Autant le dire sans barguigner. Claude Lelouch a réussi son pari. Loin d’un remake crépusculaire, sombre, lugubre, sur la vieillesse et la maladie, il offre une œuvre lumineuse, un hymne à la vie, émouvant et gai, plein de fantaisie et d’émotion, irradié par la malice, l’humour distancié de Jean-Louis Trintignant et la beauté lumineuse d’Anouk Aimée. Leur interprétation, par touches, fait oublier la faiblesse des dialogues, la légèreté artificielle de certaines situations.

Le premier gros plan sur Jean-Louis Trintignant a valeur d’épreuve et de manifeste. Claude Lelouch le fixe très, très longuement. Et sur ce visage d’homme vieux et diminué passe une gamme de sensations et de sentiments qu’interprète l’acteur, a minima, sans effet, qui ouvre le bal d’une composition stupéfiante.

L’acteur utilise les trous de mémoire de son personnage comme un chat s’amuse avec une balle. Face à lui, Anouk Aimée resplendit d’attentions, de délicatesse, de tendres prévenances qui conduisent au pardon. Elle reforme le couple qui les hante l’un et l’autre. Une douce complicité les réunit. Ensemble, à jamais.

Claude Lelouch, roi du recyclage et de l’auto-citation, intègre, par moments, des scènes d’Un homme et une femme. Effet garanti. La magie de ce film opère toujours. Son noir et blanc, la voix et la jeunesse des deux acteurs, leur sensualité, l’élan irrésistible de leur étreinte sur le quai de Saint-Lazare quand tout paraissait perdu entre eux.

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. Le « miracle » de Cannes, de nouveau, cinquante ans après…

« Son cinéma est de plus en plus serein »

Jean-Ollé Laprune

Historien du cinéma, coauteur du livre Claude Lelouch, mode d’emploi

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« Dans le grand œuvre de Claude Lelouch, ses 49 films, bientôt 50 à la fin de l’année, ce retour à Un homme et une femme vient compléter un dispositif très cohérent. Ses films se prolongent et se répondent, avec des personnages et des situations que l’on retrouve. Comme l’apologie de la brève rencontre, le constat du bonheur qui ne dure pas, les ruptures. Mais aussi l’éloge de la durée dans le temps qui irrigue Les Plus Belles Années d’une vie. Son cinéma est de plus en plus serein. »

 

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https://www.la-croix.com/Culture/Cinema/Cannes-2019-Belles-Annees-dune-vie-sont-tant-aimes-2019-05-21-1201023413

AGNES VERDA (1928-2019), CINEASTE FRANÇAIS, CINEMA, CINEMA FRANÇAIS

Agnès Verda (1928-2019)

Paris le 3 novembre 2017, Agnès Varda dans son Jardin de la rue Daguerre, Paris 14.

Agnès Verda (1928-2019)

Agnès Varda dans son jardin de la rue Daguerre, à Paris, en 2017. EDOUARD CAUPEIL POUR « LE MONDE »

Agnès Verda, réalisatrice pionnière de la Nouvelle Vague, est morte

Photographe à ses débuts, plasticienne sur le tard, la cinéaste auteure, entre autres, de « Cléo de 5 à 7 » et du « Bonheur », est morte à l’âge de 90 ans.

Une image revient, qui caractérisait si bien Agnès Varda, morte dans la nuit de jeudi à vendredi 29 mars à l’âge de 90 ans. C’était en mai 2012, à Cannes, quelques jours avant ses 84 ans. Dans la voiture qui la conduisait à son hôtel, la cinéaste se repassait le film. L’un de ses chefs-d’œuvre, Cléo de 5 à 7 (1962), venait d’être présenté en version restaurée au Palais des festivals. Le public avait adoré, mais elle n’en démordait pas. La scène du café, avec ses plans sur le visage blanc comme neige de Cléo (interprétée par Corinne Marchand), n’était-elle pas trop longue ? Ferait-elle le même montage aujourd’hui ?

Intarissable, en proie aux doutes, telle était la cinéaste qui démarra sa carrière comme photographe et se découvrit plasticienne à 70 ans. Infatigable, elle sillonnait encore les routes en 2016-2017 en compagnie de l’artiste JR, pour cofabriquer un film sans programme établi, au gré des rencontres et au plus près des gens. Visages Villages (2017) fut son avant-dernier dernier long-métrage. Le dernier, Varda par Agnès, présenté à la Berlinale 2019, n’est pas encore sorti.

 Née Arlette Varda le 30 mai 1928 à Ixelles, en Belgique, Agnès Varda fut l’une des pionnières de la Nouvelle Vague, et l’une des rares femmes à figurer sur la carte du jeune cinéma des années 1960 – avec Nelly Kaplan, qui signera plus tard La Fiancée du pirate,en 1969. Agnès Varda fut remarquée dès son premier long-métrage, La Pointe courte (1955). Sept ans plus tard, elle montait les marches du Palais des festivals, à Cannes, pour présenter son deuxième long-métrage, Cléo de 5 à 7.

 La photographe

Jusqu’au bout, sa vie fut le cinéma, et vice versa, avec sa société de production et de distribution installée à domicile (Ciné-Tamaris), rue Daguerre, dans le 14e arrondissement de Paris. Avec le cinéaste Jacques Demy, mort en 1990, dont elle a partagé la vie, l’amour et le cinéma s’entremêlèrent aussi, au point de former la trame de quelques œuvres marquantes – en 1991, Agnès Varda signa Jacquot de Nantes, d’après les souvenirs d’enfance de Jacques Demy. Elle eut avec lui un fils, Mathieu Demy, comédien et réalisateur. Auparavant, la cinéaste avait eu une fille, Rosalie Demy, décoratrice de cinéma – qui porte encore la bague de « Cléo », ornée d’une perle et d’un crapaud –, avec Antoine Bourseiller, comédien et metteur en scène, décédé en mai 2013, qu’elle mit en scène dans Cléo de 5 à 7 et dans L’Opéra-Mouffe (1958).

 Son premier long-métrage, « La Pointe courte » (1955), annonce la Nouvelle Vague cinq ans avant « A bout de souffle » (1960) de Jean-Luc Godard

Sa famille avait fui la Belgique en 1940 et s’était installée à Sète, sur les bords de la Méditerranée, où l’adolescente a grandi puis s’est liée d’amitié avec Jean Vilar et son épouse. A Paris, elle étudia la photographie à l’Ecole des beaux-arts, et l’histoire de l’art à l’école du Louvre. En 1947, Jean Vilar fonda le Festival d’Avignon, et l’année suivante Agnès Varda débarquait avec son appareil photo. En 1951, Jean Vilar lui demanda de devenir la photographe du festival : elle immortalisa Gérard Philipe.

Elle fut aussi la photographe attitrée du Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, dirigé par le même Jean Vilar. De cette expérience auprès du metteur en scène, elle disait avoir gardé ce goût pour un art exigeant et accessible : « Atteindre le plus grand nombre en mettant la barre très haut », résumait-elle.

Mission accomplie avec son premier long-métrage, La Pointe courte(1955), où elle filme, à Sète justement, les déboires conjugaux d’un couple de Parisiens (Philippe Noiret et Silvia Monfort). Le film est tourné avec un budget réduit, au sein d’une coopérative. Quatre ans avant Les 400 Coups (1959), de François Truffaut, ou Hiroshima mon amour (1959), d’Alain Resnais, cinq ans avant A bout de souffle(1960), de Jean-Luc Godard, le film d’Agnès Varda annonce la Nouvelle Vague. Un film « libre et pur », saluait ainsi André Bazin, l’un des fondateurs des Cahiers du cinéma, père spirituel de François Truffaut qui mourut un an avant la sortie des 400 Coups.

 « Objectif et subjectif »

« Le jeune cinéma lui doit tout », titrait, en 1960, un article de l’hebdomadaire Arts signé Jean Douchet, cinéaste et critique – il collabora aux Cahiers à partir de 1957. A propos de cette Nouvelle Vague, justement, Agnès Varda expliquait simplement dans un entretien au Monde, en 1962 : « La Pointe Courte représente, dans le temps, la première manifestation d’un phénomène collectif, d’un mouvement, qui aurait existé, de toute façon. » Elle exposait ensuite sa démarche, ou plutôt ses tâtonnements :

 « En 1954, j’étais photographe au TNP et je connaissais peu le cinéma. Il me semblait alors que beaucoup de “révolutions littéraires” n’avaient pas leur équivalent à l’écran. Aussi me suis-je inspirée, pour mes recherches, de Faulkner, de Brecht, essayant de briser la construction du récit, de trouver un ton à la fois objectif et subjectif, de laisser au spectateur sa liberté de jugement et de participation. »

Objectif et subjectif : voilà deux mots qui se confondent dans sa filmographie. Cléo de 5 à 7 est un « documentaire subjectif », insistait-elle. Ce film inusable raconte, en temps réel, quatre-vingt-six minutes de la vie d’une jeune femme, une chanteuse un peu frivole qui attend les résultats d’une analyse médicale. Elle a peur, est-ce le cancer ? Le film ne quitte pas Cléo dans ce compte à rebours qui la voit se révéler en profondeur. Il y a des chapitres qui indiquent l’heure, il y a aussi une date, le 21 juin 1961, qui a « la forme d’un bulletin d’information que diffuse la radio », commentait Agnès Varda.

Avec son côté artisanal, fait main, la patte Varda était née. La cinéaste connut des échecs – le plus retentissant étant son film célébrant les 100 ans du cinéma, Les Cent et une nuits de Simon Cinéma (1995), avec Michel Piccoli – mais elle repartait sur le terrain, guidée par une intuition, ou plutôt une vocation, telle une Jeanne d’Arc à la caméra. Elle avait la coiffure adéquate, une coupe au bol de moine ou de chevalière qui ne l’a jamais quittée.

 Engagée

Féministe, engagée, elle signa en 1971 le « Manifeste des 343 », un appel à la légalisation de l’avortement. En 1976, sa comédie musicale, L’une chante, l’autre pas, racontait l’émancipation des femmes au tournant des années 1960-1970. Comme d’autres, Agnès Varda a fait tomber les cloisons (documentaire, fiction), passant du long au court-métrage sans avoir le sentiment de rétrograder, tel un peintre qui expérimente selon les périodes la grande toile ou le dessin sur carnet – il y eut ainsi des courts contestataires, tel Black Panthers (1968).

En 1964, Le Bonheur lui valut le prix Louis-Delluc. C’est le bonheur vu par un homme, marié, qui vit un amour parallèle avec sa maîtresse. Ce film à l’image impressionniste interroge les différentes facettes d’interprétation. Dans ses documentaires, Agnès Varda refuse le rôle de sociologue. Quand bien même le sujet est sérieux, elle y incruste des réflexions sur l’art, y injecte de l’humour. Et détourne les mots, comme dans Daguerréotypes (1975), scènes de la vie quotidienne des petits commerçants de la rue Daguerre, son quartier général. Dans Documenteur, tourné en 1981, une fiction inspirée de sa propre vie, une femme séparée de son amoureux traîne sa tristesse dans un Los Angeles sans soleil. Ce film est un contrepoint sombre au coloré Mur murs (1981), documentaire sur les peintures murales de L.A. Ces deux films dessinent en creux un portrait de la ville tentaculaire de la Côte ouest.

Plus tard, il y eut un autre diptyque, fruit de la rencontre avec Jane Birkin : le portrait-collage Jane B. par Agnès V. et la fiction Kung-fu Master, sortis tous deux en 1988. Les deux films sont traversés par une certaine folie douce, tout à l’opposé de Sans toit ni loi (1985), qui valut à Agnès Vadra la consécration : le Lion d’or à Venise.

 Visionnaire

Sans toit ni loi dissèque le destin d’une jeune fille en rupture, Mona, interprétée par Sandrine Bonnaire. Ce film social, visionnaire sur la France des sans-abri, a la froideur des statistiques. En le revoyant, on se surprend à lui découvrir une autre veine, écologiste celle-là. Macha Méril y joue en effet le rôle d’une platanologue, attentive à la santé précaire de ces arbres du Midi. Son personnage prédit la catastrophe si rien n’est fait dans les trente ans qui viennent. Ce n’était pas une réplique en l’air : aujourd’hui, des platanes malades ont été abattus le long du canal du Midi… Le gâchis révoltait la cinéaste, qui fera de la frugalité et de l’art de la récup’ un autre film culte, Les Glaneurs et la glaneuse, diffusé sur Canal+ le 6 juillet 2000, la veille de sa sortie en salle.

Ce documentaire est le portrait d’une époque lasse (ou incapable) de participer au grand banquet de la consommation. Pour approcher ces personnes qui trouvent à manger dans les poubelles ou dans les cagettes à la fin des marchés, Agnès Varda entamait souvent la conversation sur le thème : « Vous avez raison, il y a trop de gaspillage. » Puis elle filmait les visages au plus près, avec sa petite caméra, mais aussi la « récolte », ces fameuses pommes de terre qui germaient, ou celles en forme de cœur. Les Glaneurs… rencontra un immense succès, critique et public, et fut récompensé dans de nombreux festivals. Au point qu’Agnès Varda réalisa le second volet, Deux ans après, pour suivre le destin des personnages. Dans les Glaneurs, la réalisatrice montrait aussi son propre vieillissement, filmant sa main ridée comme une pomme quand l’autre tenait la caméra. L’art et le cours de la vie, l’objectif et le subjectif étaient encore mêlés.

Ces dernières années, sa coiffure bicolore mettait en scène le temps qui passe : la coupe au bol était blanche aux racines, brune en dessous. Telle une religieuse au chocolat auréolée de chantilly, sortie d’une pâtisserie de la rue Daguerre… Pour fêter ses 80 ans, ses amis et proches débarquèrent avec une armée de 80 balais. La glaneuse avait l’obsession du tri, de l’inventaire de soi. Et du renouvellement.

 La mer et les plages

Les années 2000 la conduisirent en effet vers de nouvelles destinations : les installations artistiques, avec cabanes et grands écrans, déployèrent tout l’univers d’« Agnès ». Désormais le prénom suffit, comme si le personnage était devenu familier. En 2003, la « jeune » plasticienne présente à la Biennale de Venise Patatutopia, inspirée des Glaneurs. En 2004, la galerie parisienne Martine Aboucaya accueille Les Veuves de Noirmoutier – quatorze écrans et autant de témoignages de femmes, « Agnès » compris. En 2006, la Fondation Cartier, à Paris, se jette à l’eau avec L’Ile et elle, etc. Les Plages d’Agnès, autoportrait animé d’une jolie folie douce, obtient le César du meilleur documentaire en 2007. La mer et les plages auront été un cadre fondateur, et enchanteur, dans la vie et l’œuvre d’Agnès Varda, de Sète à Noirmoutier en passant par Venice, à L.A…

A son tour, un autre temple de l’art contemporain invita cette artiste multiforme : à Paris, le Centre Pompidou organisa un « événement Varda » – de novembre 2015 à février 2016 –, soit une exposition de photos inédites que la photographe avait prises longtemps auparavant à Cuba, lors d’un séjour à la Havane en 1962 – en même temps que les photographes Henri Cartier-Bresson et René Burri. C’était trois ans après l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro, à une période de tension extrême avec les Etats-Unis. Les photos d’Agnès Varda saisissent ce moment politique, soutenu par un mouvement populaire. Les philosophes Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, le comédien Gérard Philipe ou le cinéaste Chris Marker avaient déjà fait le voyage.

A l’époque, de retour à Paris, Agnès Varda avait filmé ses photos au banc-titre et en avait fait un film de trente minutes – Michel Piccoli en voix off – intitulé Salut les Cubains, un clin d’œil au magazine yé-yé Salut les copains. Les clichés sont désormais entrés dans la collection du Musée national d’art moderne. Un hommage au premier métier de l’artiste, tel un sablier que l’on retourne.

  

Agnès Varda en quelques dates

30 mai 1928 Naissance à Ixelles (Belgique)

1951 Photographe du Festival d’Avignon

1955 « La Pointe courte »

1962 « Cléo de 5 à 7 »

1965 « Le Bonheur », prix Louis-Delluc en 1964

1968 « Black Panthers »

1985 « Sans toit ni loi », Lion d’or à Venise

1991 « Jacquot de Nantes »

2003 Expose à la Biennale de Venise

2007 « Les Plages d’Agnès », César du meilleur documentaire

2016 Expose au Centre Pompidou ses photos de Cuba prises en 1962

2017 Oscar d’honneur et sortie de « Visages Villages » avec JR

29 mars 2019 Mort à l’âge de 90 ans à Paris

 

https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/03/29/la-realisatrice-agnes-varda-pionniere-de-la-nouvelle-vague-est-morte_5443036_3246.html

CINEMA FRANÇAIS, CLAUDE LANZMANN (1925-2018), SHOAH

Des hommages à Claude Lanzmann

Décès de Claude Lanzmann, témoin de la Shoah

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Que peut le cinéma ? interrogeait Jean-Luc Godard. Avec Shoah, Claude Lanzmann a répondu de manière magistrale. En neuf heures et demie de ce qu’il appelait lui-même un « monstre », il a donné à voir et à entendre l’Holocauste de façon totalement inédite, au point que ce terme a été remplacé par celui de Shoah dans le vocabulaire courant après la sortie de son très long métrage en 1985.

 

Un scandale sans aucune consolation

« Ce film sans cadavres, sans aventure individuelle, dont le sujet unique est la mise à mort d’un peuple et non pas la survie, est probablement un scandale », écrira-t-il. Un scandale parce que, à rebours de décennies de discours sur les camps qui s’attachent, jusqu’à aujourd’hui, aux survivants, Shoah n’apporte aucune consolation.

 Destins de femmes dans la Shoah

Des officiers SS, des Juifs des Sonderkommandos et des habitants des abords des camps d’extermination y relatent l’assassinat au quotidien de millions d’hommes, de femmes et d’enfants juifs, avec une foule de détails que réclame avidement Lanzmann pour « l’incarnation », pour que le concret surgisse de l’abstrait. Pas d’images d’archives, pas de commentaires. Simplement la parole brute des témoins et acteurs de la machine d’extermination nazie.

« Je n’aurais pas pu faire ce film si j’avais été moi-même déporté », dira celui que rien ne prédestinait à cette œuvre. Issu avec sa sœur et son frère (Jacques, le futur écrivain et scénariste), de deux familles de Juifs des pays de l’est, cet enfant né en 1925 est élevé hors de toute religion.

Son père, qui a emmené ses enfants en Auvergne au début de la guerre, leur apprend à échapper à une rafle nazie : mimant les SS et leurs chiens, il les réveille à 3 heures du matin ; ils doivent alors s’habiller et se dissimuler le plus rapidement et silencieusement possible – il leur passe un savon lorsque, invariablement, il les trouve. « Il avait raison, c’est ce qui nous a sauvés », dira Claude Lanzmann qui s’est engagé ensuite dans la Résistance.

Embrasser la destruction des Juifs dans sa totalité

Après-guerre, il étudie la philosophie à la Sorbonne puis en Allemagne pour « voir des Allemands en civil », avant d’enseigner à Berlin. En 1946, il se reconnaît pleinement dans Réflexions sur la question juive de Jean-Paul Sartre. D’un voyage en Israël en 1952, Claude Lanzmann, journaliste, revient avec un film Pourquoi Israël et un projet soufflé par un officier israélien : réaliser un film « qui embrasserait la destruction des Juifs par les nazis dans sa totalité. » Il accepte. « Je n’imaginais pas l’éprouvante expérience dans laquelle je m’embarquais. »

Claude Lanzmann y consacre douze années de sa vie – sept ans de tournage dans quatorze pays, cinq ans d’un montage intelligent qui donne sens aux neuf heures de témoignages retenues sur plus de trois cents heures de rushes. Cette œuvre radicale fait le tour de la planète et récolte partout des prix.

Des millions de personnes l’ont vu. « Je ne m’attendais pas à ça. Trois mille m’auraient suffi. Il fallait juste que Shoah soit fait et qu’il soit absolument parfait. » Au-delà du document essentiel à la compréhension de l’Holocauste, le talent du cinéaste est salué par de nombreux prix et la reconnaissance de ses pairs. Comme d’autres, le réalisateur Arnaud Desplechin qualifie Shoah d’un des plus grands films au monde.

 

Claude Lanzmann, Ulysse de notre temps

 

En 1994, Claude Lanzmann suscite la polémique avec son film suivant, Tsahal, consacré à « la réappropriation de la force et de la violence par les Juifs », souvent perçu comme une apologie de l’armée israélienne.

À partir des rushes non utilisés dans Shoah, il réalise quatre longs-métrages autour de quatre personnages : Un vivant qui passe en 1997 sur Maurice Rossel ; Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures en 2001 sur Yehuda Lerner ; Le Rapport Karski en 2010 sur Jan Karski ; et Le Dernier des injustes en 2013 dans lequel il réhabilite le rabbin Benjamin Murmelstein, haï pour avoir été le dernier doyen du conseil juif de Theresienstadt.

En 2009, il publie ses mémoires, Le Lièvre de Patagonie, autoportrait qui surplombe avec son énergie de « grand vivant » toute une époque. Il revient sur sa participation à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et, dans des pages saluées pour leur beauté, sa passion pour Simone de Beauvoir, dont il a été le compagnon pendant sept ans et à qui il a succédé, à sa mort en 1986, à la tête de la revue Les Temps Modernes, cofondée par Jean-Paul Sartre.

Dans ce livre, à 84 ans, il avoue avec gourmandise : « J’aime la vie à la folie et, proche de la quitter, je l’aime plus encore, au point de ne pas croire ce que je viens d’énoncer, proposition d’ordre statistique, donc de pure rhétorique, à laquelle rien ne répond dans mes os et mon sang. 

Claude Lanzmann, Ulysse de notre temps

 

Cinéastes, écrivains, philosophes et personnalités de tous horizons rendent hommage au grand monsieur de 91 ans, donnant à comprendre. Donc à aimer…

Lanzmann, un voyant dans le siècle, sous la direction de Juliette Simont, Gallimard, 322 p.,

La splendeur et le vague à l’âme vont chez lui de pair. Claude Lanzmann, avec sa force traversée de fêlures, sa tendresse rugissante et ses colères mélancoliques, provoque de fichus sentiments indociles. Il émeut à la manière de Boris Karloff dans Frankenstein : on voudrait voler au secours de cet émule qui se débat, or c’est lui qui nous affranchit, éreinté mais survivant.

Il se tue à la tâche pour échapper au deuil qui le poursuit de son maléfice, récemment à la manière du roi des Aulnes – son fils chéri de 23 ans, celui qu’il allait chercher à l’école dans le quartier du Montparnasse et avec lequel il récitait Le Bateau ivre de Rimbaud, Félix Lanzmann, est mort d’un cancer le 13 janvier 2017. Les Temps modernes, que dirige vaillamment son père, lui a consacré un numéro dans la foulée : avez-vous déjà entendu le cri de douleur d’une revue ?

Une apparition de 1958

Et Claude Lanzmann continue de se décarcasser avec constance. Il présentait le mois dernier à Cannes Napalm, un film qui le voit errer dans Pyongyang à la recherche d’une apparition marquante de 1958 : une infirmière nord-coréenne fugace mais éternelle avec laquelle rien ne put s’accomplir lors d’un voyage dans le pays de Kim Il-sung, sauf une ardente promenade en barque sur le fleuve Taedong. Ainsi que le racontait, en une vingtaine de pages nimbées d’une rare puissance d’évocation, Claude Lanzmann dans Le Lièvre de Patagonie (2009). Ce livre prodigieux, il dit l’avoir dicté, comme si un souffle inouï avait propagé une œuvre en quelque sorte incréée. Il ne déplaît pas à M. Lanzmann d’être comparé à Dieu plutôt qu’à un prophète…

On pourrait en ricaner – l’époque est à la dérision. Mieux vaut lire ce qu’écrit le cinéaste Arnaud Desplechin : « L’orgueil de Claude est extrême, il n’a d’égal que son humilité vraie. Je n’ai jamais rencontré un artiste qui soit à ce point l’enfant de son œuvre. »

Dans ce livre qui se veut ronde et forage chez l’auteur de Shoah – cette spirale prodigieuse ressuscitant, jusqu’à leur supplice, les exterminés sans sépulture de la barbarie nazie –, nous découvrons des pistes philosophiques, biographiques, littéraires, psychologiques et politiques, qui mènent au mystère Lanzmann. Les témoignages deviennent, notamment sous la plume de Jean-Pierre Martin, magnifique herméneutique.

Nous réalisons à quel point compte la voix chez cet Ulysse de notre temps. Il aura voulu entendre le chant de toutes les sirènes. Et il n’envisage de création que chorale. Nonagénaire entré dans une décennie dont bien peu sortent, Claude Lanzmann garde le cap en se récitant des milliers de vers, qui le porteront haut et loin jusqu’au grand calme : « Ô, toi qui pèches infiniment contre la mort et le déclin des choses » (Saint-John Perse).

 

Claude Lanzmann et le ghetto de Theresienstadt

À 87 ans, l’auteur de « Shoah » livre un film fleuve, qui donne longuement la parole à Benjamin Murmelstein, dernier président du conseil juif du ghetto de Therensienstadt.

 

LE DERNIER DES INJUSTES***

de Claude Lanzmann

Documentaire français, 3 h 38

Le Festival de Cannes à connu ce week-end des 18 et 19 mai deux moments de profonde gravité. La présentation de L’Image manquante de Rithy Panh, dimanche après-midi, fut suivie, en soirée, par celle du Dernier des injustes, de Claude Lanzmann. Quarante ans après son premier film, Pourquoi Israël, un peu moins de trente ans après Shoah, le cinéaste de 87 ans a ressenti la nécessité de revenir longuement sur la figure contestée de Benjamin Murmelstein, dernier président du Conseil juif du ghetto de Theresienstadt (Terezin, Tchécoslovaquie), qu’il avait interviewé pendant une semaine, en 1975 à Rome, alors qu’il préparait Shoah.

Exploitant pour la première fois ce matériau filmique qui avait été versé aux archives de l’Holocauste Memorial Museum de Washington, aux États-Unis, Claude Lanzmann livre une œuvre essentielle, qui met un peu plus en lumière le mensonge nazi et les logiques qui conduisirent à la mise en œuvre de la Solution finale dans l’est de l’Europe. 

Theresienstadt, instrument de propagande du IIIe Reich

Impossible de donner ici plus qu’un bref aperçu du contenu extrêmement riche et précis de ce film de plus de trois heures trente. Tout au plus peut-on s’arrêter sur le caractère singulier du ghetto de Theresienstadt, enfer concentrationnaire transformé en instrument de propagande, « poudre aux yeux » lancée par le IIIe Reich en direction de la Croix-Rouge internationale et des Alliés, seul ghetto à n’avoir pas été « liquidé » avant la fin de la guerre.

Dernier « doyen des Juifs » – ainsi que les appelaient les nazis, qui voyaient en eux des marionnettes – encore vivant après la défaite nazie, Benjamin Murmelstein, fortement mis en cause et emprisonné à la fin de la guerre, fut jugé et innocenté, ce qui n’empêcha pas l’historien et philosophe juif Gershom Scholem de demander sa pendaison. 

Derrière le rappel minutieux des noms, des faits, des logiques sournoises et implacables qui jalonnèrent cet épisode terrible de l’Histoire du XXe  siècle, Claude Lanzmann évoque sans concession le rôle des Conseils juifs. Et tente, de manière vertigineuse, de s’approcher de la vérité forcément complexe d’un homme « courageux et brillant », qui fut en contact régulier avec Eichmann, parvint à faire émigrer plus de 120 000 Juifs, et tenta d’être « une marionnette qui tirait elle-même ses fils ».

 

Le réalisateur de «Shoah», également écrivain et journaliste, est mort ce jeudi à l’âge de 92 ans.

 

Claude Lanzmann, une vie pour la mémoire

C’était l’été dernier, à Jérusalem, au festival international de cinéma. Claude Lanzmann, 92 ans, monument du cinéma français, était invité à présenter son dernier film, Napalm «Une histoire personnelle, singulière qui ne m’a jamais quitté», expliquait-il au public venu voir le réalisateur de Shoah. Parmi les cent vies du gargantuesque Lanzmann, Napalm est en effet à ranger dans les souvenirs amoureux. L’écrivain l’avait raconté dans son autobiographie, le Lièvre de Patagonie : en 1958, lui qui arpentait la planète depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avait réussi à se glisser en Corée du Nord, sous la coupe du dictateur Kim Il-sung. Là, il était tombé malade et… amoureux de son infirmière. Claude Lanzmann n’a jamais pu oublier son aventure avec la jeune Coréenne à la poitrine brûlée par le napalm durant la guerre de Corée. A plus de 90 ans il était retourné en Corée du Nord, à la recherche de cet amour disparu au pays de Kim Jong-un.

Mais la grande histoire de sa vie, c’est Shoah – récit global minutieux, reconstitué, de l’extermination des juifs d’Europe par les nazis et leurs complices. Un film de neuf heures et trente minutes qui sidéra le monde en 1985 : «Ce n’est pas un film de souvenirs (les souvenirs sont choses du passé) mais par excellence un film de la mémoire au présent,écrivait-il dans Libération en 2011 pour attaquer les historiens qui le critiquaient. Grâce à Shoah le savoir historique change de nature, on assiste, pendant neuf heures trente, à une incarnation de la vérité, le contraire de la faculté d’aseptisation de la science, même de la science historique.» Dans Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures, un film sur la révolte du camp d’extermination, il montrera ensuite l’héroïsme des Juifs qui, sachant leur mort proche, avaient choisi de se battre. Plus tard, en 2010, il reprendra dans le Rapport Karski, l’interview du résistant polonais Jan Karski, envoyé à Washington pour expliquer au président Roosevelt que les Juifs n’allaient pas survivre dans l’Europe hitlérienne. Un document unique qui révélera l’indifférence du président Roosevelt au sort des Juifs et la responsabilité des Alliés dans la Solution finale.

En 2013, Lanzmann affrontera la question douloureuse de la soi-disant participation des Juifs à leur propre mort dans le Dernier des Injustes, portrait de Benjamin Murmelstein, un ancien dirigeant des conseils juifs (Judenrats) accusés de «collaboration». On y voit Lanzmann, 87 ans, retourner sur les lieux des massacres, revivant le drame de ces dirigeants juifs tentant de sauver ce qui pouvait l’être. Il nous avait alors confié «être Murmelstein», pendant le tournage dans le camp de Theresienstadt : «Cet homme se sentait investi d’une mission, il a sauvé des milliers de Juifs. C’était un aventurier.» Ce cycle entamé avec Shoah s’achèvera en 2018 avec un nouveau film, les Quatre Sœurs,diffusé en janvier sur Arte et en salle depuis mercredi, consacré à quatre survivantes des camps de la mort.

Claude Lanzmann est donc venu seul à Jérusalem en cet été 2017 pour montrer Napalm au public. Et nager comme à son habitude dans la piscine de l’hôtel Mount Zion. Mais dans la nuit, il fera une chute dans sa chambre, et il faudra appeler en urgence des médecins qui lui conseilleront de rentrer se faire soigner à Paris. «Pas question ! avait-il rugi, je veux assister à toutes les projections de mon film. Et je veux aller à Tel-Aviv voir mon neveu, le fils de mon frère Jacques. J’ai loué une voiture.» On ne négociait pas avec Lanzmann. Il restera jusqu’à la fin du festival mais on l’empêchera tout juste de prendre le volant. C’est qu’à 90 ans, l’homme n’avait pas renoncé à conduire. Il avait perdu les derniers points de son permis pour avoir franchi une ligne continue devant l’Assemblée nationale ? Qu’à cela ne tienne, il repassera son permis seize fois et finira par le récupérer. Ce qui lui permettra d’acheter une grosse Audi pour aller retrouver une de ses amies en Suisse.

Cent vies

«Je ne suis ni blasé ni fatigué du monde, cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas», a dit Claude Lanzmann. Infatigable, incontrôlable, insupportable, inépuisable, insatiable, excessif, tous les adjectifs extrêmes peuvent être utilisés pour décrire le personnage. Les premières de ses cent vies commencent pendant la Seconde Guerre mondiale. A 18 ans, communiste au lycée de Clermont-Ferrand, il transporte des armes avec une jeune camarade et combat dans les maquis en Haute-Loire. Il vient d’une famille recomposée originaire de Biélorussie et d’Ukraine. Son frère, Jacques Lanzmann, écrivain, sera un célèbre parolier, on lui doit les chansons de Jacques Dutronc. Comme avec tout le monde, Claude se fâchera puis se réconciliera avec Jacques. Les frères ont une sœur, Evelyne, actrice connue sous le nom d’Evelyne Rey, qui se suicidera à 36 ans.

Claude Lanzmann a 20 ans à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il termine sa scolarité au Lycée Louis-le-Grand. Il est déjà un aventurier grandi dans la guerre, il va devenir journaliste. Lecteur à l’université libre de Berlin – en secteur américain –, il fait ses premiers reportages, une série pour le Monde, «L’Allemagne derrière le rideau de fer», en passant clandestinement à Berlin-Est. De retour à Paris, il se laisse emporter par la fascination pour le couple Simone de Beauvoir-Jean-Paul Sartre qui règne sur Saint-Germain-des-Prés. Il rejoint le comité de la revue les Temps modernes, fondée en 1945 par Sartre et Beauvoir, au cœur des débats, des réflexions, des engagements des intellectuels de gauche en ces années d’Après-Guerre. Lanzmann est impressionné intellectuellement par Sartre «cette formidable machine à penser, bielles et pistons fabuleusement huilés», décrit-il dans le Lièvre de Patagonie.

Avec Beauvoir, c’est le grand amour. Le «Petit Lanzmann» et le «Castor» – surnom de Simone de Beauvoir – vivront ensemble de 1952 à 1958, rue Victor-Schœlcher, au-dessus du cimetière Montparnasse. Il sera le seul homme à emménager chez Beauvoir. Couple en avance sur son temps, elle a 44 ans, un âge où, à cette époque, une femme est vieille – d’ailleurs elle se sent vieille –, il a dix-sept ans de moins. Une passion. Les lettres de Beauvoir, dont certaines ont été publiées, sont torrides, Lanzmann a raconté en détail leur amour dans le numéro spécial des Temps modernes en 2008 – revue qu’il dirige depuis la mort du Castor en 1986 –, pour fêter le centenaire de Beauvoir : «Le Castor et moi étions entrés ensemble, cœur battant dans ce logis – le premier et le seul dont elle fut jamais propriétaire – et y avions fait une très amoureuse pendaison de crémaillère… […] J’en avais passé le seuil avec elle, j’y avais vécu cinq années cruciales de mon existence et, même après notre séparation, je le franchissais au moins deux soirs par semaine, car nous restâmes, jusqu’à la fin, unis par une indestructible amitié, relation égalitaire, nouée d’amour.» Pendant leurs années amoureuses, ils voyagent beaucoup, en Egypte, en Israël, en Chine, en Algérie. Lanzmann s’engage dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, signe le manifeste des 121 contre la torture, milite contre le colonialisme avec Frantz Fanon. Ils voyagent parfois à trois, Beauvoir, Lanzmann et Sartre, les amours «contingentes» comme ils disent, ne gênent pas le pacte éternel qui lie Sartre et Beauvoir.

Journaliste aventurier

Jusqu’en 1970, Claude Lanzmann a une double identité : intellectuel sophistiqué aux Temps modernes, avec Beauvoir et Sartre et les autres écrivains du Flore et des Deux-Magots, journaliste people pour Elle afin de gagner sa vie. Très bon journaliste, vrai écrivain, il a fini par republier en 2012 ses articles «alimentaires» dans un livre illustré par la mosaïque de Paestum : la Tombe du divin plongeur. Lanzmann avait compris ce que la contre-culture américaine appellera plus tard le «nouveau journalisme». Il faut lire son interview ratée avec Richard Burton, son interview de Gainsbourg en 1965 au Touquet qui balance «J’écris froidement pour les jeunes en leur donnant ce qu’ils veulent…» ses rencontres avec des débutants comme Charles Aznavour, fils de pauvres artistes arméniens fuyant le génocide.

En 1962, il rédige pour Elle le portrait d’un comédien de 25 ans qui joue Brecht, Sami Frey. Le magazine ne l’a pas envoyé pour parler de Brecht mais pour recueillir les confidences de Sami Frey sur son histoire d’amour avec Brigitte Bardot. Erreur de casting : Lanzmann écrit un très bel article sur Sami Frey: «Juif polonais, il n’a parlé que la langue de ses pères, le yiddish, jusqu’à l’âge de 6 ans. Puis, pendant deux ans, on lui a ordonné de se taire, sous peine de mort. Sa voix l’aurait trahi, l’aurait désigné comme bête à abattre. Il s’est tu donc et “depuis”, la communication lui est douleur.» La mère de Sami Frey est morte en déportation à l’âge de 25 ans. Lanzmann, après avoir oublié la romance de Frey avec Bardot, daigne à la dernière ligne conclure : «Du boulevard de Belleville et de la plus lointaine Pologne à l’avenue Paul-Doumer – où Sami habite avec Brigitte – la route était fantastiquement longue.»Lanzmann avait de l’humour et, déjà, ses obsessions.

Baroudeur, il manque se noyer en Israël, devenir sourd en plongeant avec Cousteau, mourir dans de multiples accidents de voiture, se perdre dans les montagnes, mais il rebondit tel son lièvre de Patagonie. Aucune envie de mourir. En 1967, il réussit à publier un numéro spécial des Temps modernes, à la veille de la guerre des Six-Jours : «Le conflit israélo-arabe.» Pour la première fois, des intellectuels juifs et arabes se répondent dans les mêmes pages d’une revue. C’est à cause de ce conflit, et encore d’une passion amoureuse, qu’il devient cinéaste avec son premier film documentaire Pourquoi Israël en 1973. Un film qui commence et se termine par l’Holocauste. Anticolonialiste militant et soutien d’Israël ? «Il n’y a jamais eu de contradiction pour moi, dit-il, j’ai en quelque sorte la question juive dans les os.»

«Notre cœur, notre chair»

Il passera douze années de sa vie à travailler sur Shoah. Trois cent cinquante heures de rushs, d’interviews dans les camps, en Pologne et partout dans le monde où subsistent des survivants. Il force la porte des bourreaux qui refusent de lui parler, il prend des risques. Dans le grand dossier que Libération avait consacré à Shoah dès le 25 avril 1985, après avoir éprouvé physiquement le choc d’une projection de neuf heures et trente minutes qui met la mort en scène, nous écrivions : «Pas un documentaire d’archives, pas une ligne de commentaire : intellectuel-cinéaste, Claude Lanzmann fait revivre le massacre par la seule force des témoignages et d’images d’aujourd’hui. Reconstruisant, reconstituant et, finalement, revivant ce qui semblait à jamais effacé.»Et nous ajoutions que pendant ces années «à revivre le cauchemar de l’insoutenable événement, si, sur le terrain, au cours de l’enquête, il a su rester froid – “il le fallait” – il lui est arrivé de pleurer dans l’obscurité de la salle de montage».

Simone de Beauvoir écrira un texte qui servira de préface au livre publié avec le film : «Malgré toutes nos connaissances, l’affreuse expérience restait à distance de nous. Pour la première fois, nous la vivons, dans notre tête, notre cœur, notre chair. Elle devient la nôtre.» Lanzmann et Shoah ont fini par se confondre. Il a consacré des années à ce film, il passera des années à le compléter, jusqu’à ces derniers mois. Et à le défendre. Il n’hésitera pas à mener une croisade contre Steven Spielberg qui a osé traiter du sujet sous forme de fiction avec la Liste de Schindler,alors que Lanzmann, lui, s’est toujours interdit de fictionnaliser l’Holocauste. Selon lui, il n’y a pas d’autre film à faire sur le génocide après Shoah et les films qui l’ont complété. Il éructe contre les journalistes qui écrivent des articles sur l’Holocauste sans mentionner Shoah à chaque fois. Il se lance dans des anathèmes et des polémiques autour du témoignage du résistant Jan Karsky utilisé dans le roman du même nom de Yannick Haenel, il attaque Jonathan Littell qui a écrit les Bienveillantes. Claude Lanzmann est un bagarreur, les conflits ne lui font pas peur. D’ailleurs rien ne lui fait peur. Il peut menacer de mort ceux qui critiquent Shoah ou le «Shoah Business». Il se fâche avec le monde entier et se réconcilie. Comme avec Derrida, Sollers, Spielberg…

Le lièvre qui court toujours

Lanzmann ne s’inquiète ni de la vieillesse ni de la mort. Si son livre autobiographique s’intitule le Lièvre de Patagonie, c’est parce qu’il court comme un lièvre. Ce livre qu’il a dicté de son lit d’hôpital parce qu’il avait attrapé une sale maladie en nageant dans la mer du Nord, et qu’il était incapable de tenir un stylo, est pourtant un grand livre d’écrivain. «Les lièvres, j’y ai pensé chaque jour tout au long de la rédaction de ce livre, ceux du camp d’extermination de Birkenau, qui se glissaient sous les barbelés infranchissables pour l’homme, ceux qui proliféraient dans les grandes forêts de Serbie tandis que je conduisais dans la nuit, prenant garde à ne pas les tuer. Enfin, l’animal mythique qui surgit dans le faisceau de mes phares après le village patagon d’El Calafate, me poignardant littéralement le cœur de l’évidence que j’étais en Patagonie, qu’à cet instant la Patagonie et moi étions vrais ensemble. C’est cela l’incarnation. J’avais près de 70 ans, mais tout mon être bondissait d’une joie sauvage, comme à 20 ans.»

Celui qui a eu le courage de consacrer des années de sa vie à la Shoah– «la mort même, la mort et non pas la survie» – aura la force, le 18 janvier 2017, dans un froid glacial au cimetière Montparnasse, de se tenir droit, sur une petite tribune dans le vent, devant la tombe de son fils de 23 ans, Félix, pour lire la lettre écrite par ce dernier au docteur Charles Honoré. Un journal de bord qui raconte les trois années de bataille contre cette maladie que le jeune homme avait décidé de gagner. «Dès le début de toute cette affaire, écrit-il, j’ai eu le sentiment formidable et vertigineux qu’enfin, dans la maladie, ma liberté pouvait naître. Face à la nuit éternelle j’édictais ma propre loi.» Un texte magnifique de cet étudiant – alpiniste qui a réussi Normale Sup malgré le cancer et écrit sur son lit d’hôpital, en 2016, ces lignes lues par son père au cimetière : «Voilà qu’à 22 ans, comme projeté très loin en avant dans mon propre temps, je me retrouvais soudain avec la même espérance de vie que mon père qui en avait 90. C’était à couper le souffle : comme lorsqu’on lance une pierre, après la légèreté aérienne du jet, et le bruit fracassant du choc final, il se fit le silence, juste à l’orée du vide.»

Des photos de Félix à tous les âges tapissent l’appartement de Claude Lanzmann, anéanti, mais refusant, comme toujours, d’abandonner le combat. Et la vie. «On aura compris, dit-il, que j’aime la vie à la folie et que, proche de la quitter, je l’aime plus encore, au point de ne même pas croire à ce que je viens d’énoncer, proposition d’ordre statistique, donc de pure rhétorique, à laquelle rien ne répond dans mes os et mon sang. Je ne sais ni quel sera mon état ni comment je me tiendrai quand sonnera l’heure du dernier appel. Je sais par contre que cette vie si déraisonnablement aimée aura été empoisonnée par une crainte de même hauteur, celle de me conduire lâchement.»

 Journal La Croix du 5 juillet 2018

 

 

INTERVIEW

«C’EST UNE HISTOIRE FOLLE, L’ACMÉ DE LA CRUAUTÉ»

Par Annette Lévy-Willard— 17 mai 2013 à 22:06

Dans «le Dernier des Injustes», Claude Lanzmann restitue la mémoire des «conseils juifs», accusés d’avoir prêté main-forte aux nazis.

C’est un film. Un grand film de Claude Lanzmann. Et, en ce sens, il a sa place dans l’agitation cannoise. Avec son indispensable durée (3 h 38, seulement…), le Dernier des Injustes va rompre avec l’éphémère du Festival et plonger dans l’histoire à travers deux personnages shakespeariens : le héros, ou antihéros, Benjamin Murmelstein, qui s’est surnommé lui-même «le dernier des injustes» en référence au chef-d’œuvre d’André Schwarz-Bart, le Dernier des Justes. Nommé par les nazis à la tête du conseil juif  du camp de Theresienstadt pour exécuter leurs plans meurtriers, «collabo» malgré lui. Claude Lanzmann l’avait longuement interviewé à Rome, en 1975, au début du tournage de Shoah. Mais n’avait pas utilisé les rushes, qui avaient été confiés aux archives du Musée de l’Holocauste, à Washington. Après avoir fait Shoah, les neuf heures sur la destruction des Juifs d’Europe, après avoir montré la révolte et leur héroïsme dans Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures, après être revenu sur l’indifférence des Alliés, et en particulier de Roosevelt, dans le Rapport Karski, Lanzmann affronte, dans le Dernier des Injustes, la question de la collaboration. Et, à 87 ans, boucle l’histoire avec cette question. Et sa réponse.

 

 Pourquoi avoir fait ce film, aujourd’hui, avec pour personnage principal Benjamin Murmelstein, un ancien dirigeant de ces conseils juifs accusés d’avoir collaboré avec les nazis ?

En fait, Murmelstein a été le premier protagoniste de tous ces films que j’ai tournés, je l’ai interviewé à Rome, en 1975. J’étais fasciné dès le début par les conseils juifs, j’en ai fait un tournage à part, avant Shoah. Je suis d’abord allé à Jérusalem quand j’ai appris qu’un type qui s’appelait Lev Garfunkel, numéro 2 du conseil de Kovno, en Lituanie, était mourant. J’ai alors constitué une équipe à toute vitesse et j’ai pu l’interviewer : je lui demande comment ça s’est passé, ce que les Juifs emmenaient avec eux, et j’entends une petite voix mourante qui vient du fond du corps : «Des livres ! Des livres !»

Le lendemain, je suis parti voir Murmelstein à Rome. J’avais lu beaucoup de choses sur ces conseils. Aux Etats-Unis, un énorme livre paru en 1977, Judenrat, d’Isaiah Trunk, étudiait les conseils dans de nombreux ghettos de Pologne et montrait comment chacun s’était débrouillé avec les ordres allemands. Il est arrivé que le conseil tout entier se suicide, la même nuit, parce qu’ils savaient que les gens allaient partir le lendemain pour les camps de la mort. Comme Adam Czerniakow, le président de celui du ghetto de Varsovie, qui s’est suicidé quand les déportations ont commencé. Mais lui était seul.

  

Vous avez montré Sobibor dans votre précédent film, la révolte…

A Varsovie, Sobibor, Treblinka, oui, il y a eu des révoltes, mais ils finissaient par mourir. Ils étaient conscients, ils avaient perdu espoir, ils savaient qu’ils étaient condamnés, mais ils allaient mourir en en tuant d’autres. Le suicide était l’ultime résistance de gens totalement coincés, à bout de souffle, sans aucun pouvoir.

Les nazis étaient des pervers fantastiques. Ils donnaient des ordres dont ils savaient qu’ils ne pouvaient pas être exécutés, et ils les rendaient encore plus inexécutables en les multipliant. D’ailleurs, Murmelstein dit à un moment dans le film : «On n’avait pas le temps de penser.» Tout le temps sous pression.

J’étais très conscient des contradictions sauvages dans lesquelles se trouvaient ces personnes qui n’étaient pas volontaires pour ce travail, qui avaient été choisies par les Allemands qui, quand ils ne trouvaient pas assez de gens, les prenaient dans la rue. J’ai voulu montrer que ces soi-disant collabos juifs n’étaient pas des collabos. Ils n’avaient jamais voulu tuer des Juifs, ils ne partageaient pas l’idéologie des nazis, c’était des malheureux sans pouvoir. On voit bien qui sont les tueurs.

  

Murmelstein a passé sept ans à côtoyer Eichmann, qui n’avait rien d’un «petit bureaucrate» aux ordres, tel que l’a vu Hannah Arendt à Jérusalem. On apprend qu’il a participé à la Nuit de cristal, alors qu’il le nie à son procès

Le procès Eichmann a été un mensonge tout à fait scandaleux, un procès d’ignorants, le procureur Gideon Hausner mélangeait tout, confondait les noms. En plus, je sais à quel point il est difficile d’interroger les gens pour les faire parler d’expériences limites. Il fallait de la douceur, du tact et de la brutalité à la fois. Ils ont peu parlé. Comme dit très bien Murmelstein : «C’est une blague.» Murmelstein a été le nègre de Eichmann, qui lui demandait de rédiger des pages et des pages.

  

On apprend qu’Eichmann était, en plus, un grand voleur…

Eichmann voulait de l’argent. Il était le seul à avoir sa propre caisse grâce à un fonds d’immigration qu’il gérait. Il envoyait les responsables juifs, comme Murmelstein, grand rabbin de Vienne, négocier avec les Américains pour qu’ils paient. C’est ainsi que Murmelstein a réussi à sauver 121 000 Juifs en échange de leur argent. Enfin, pas vraiment sauvés parce que certains ont été repris en France quand les Allemands l’ont occupée. «La banalité du mal», le concept d’Hannah Arendt, est d’une grande faiblesse. Eichmann ne recule devant aucune inhumanité pourvu qu’il y trouve son compte. Et il est tellement malin qu’il réussit à s’échapper en Argentine sous le nom de Ricardo Klement. Au début, il réfléchit à l’immigration, mais il passe très vite à la ségrégation, à la persécution ouverte et à l’extermination. En 1944, Murmelstein est nommé «doyen des Juifs» du faux camp modèle de Theresienstadt.

  

Pourquoi Eichmann avait-il besoin de ce «Disneyland» de la déportation ?

C’était soi-disant une «ville offerte aux Juifs» – un «cadeau» du Führer – construite en 1941 pour tromper l’étranger, surtout les Etats-Unis, qui n’étaient pas encore en guerre : il y avait des relations diplomatiques. Pour tromper aussi les Juifs, surtout les Juifs allemands. C’était tellement parfait qu’on leur mentait dès le départ, on leur proposait des appartements au soleil contre de l’argent, on les dépouillait avant même qu’ils arrivent à Theresienstadt. La Gestapo de Francfort proposait à des femmes âgées de donner tous leurs biens pour une belle chambre dans le camp… Une pensée diabolique, parce que c’était véritablement un camp de concentration avec toutes les duretés du camp de concentration. Mais il fallait le maquiller pour la Croix-Rouge, qui avait demandé à le visiter en juin 1944.

 

 Le mensonge, le camouflage, le non-dit sont au centre du projet nazi…

Ils se mentent aussi à eux-mêmes, le langage est codé et camouflé dès janvier 1942. Cela les aidait à accepter l’immensité du crime qu’ils allaient commettre et qu’ils connaissaient très bien. S’ils avaient pu utiliser les mots, les crimes n’auraient pas été commis. Pour les tueurs aussi. Il faut tenter d’imaginer ce qu’ils appelaient eux-mêmes le «fardeau de l’âme». C’est un concept clé pour moi. Himmler en a parlé plusieurs fois dans ses discours en disant : «Nous avons à accomplir quelque chose que personne dans l’humanité n’a fait avant vous, et que personne après vous ne fera, vous devez être fiers d’avoir supporté le fardeau de l’âme…»

  

Cette fois, vous êtes acteur du film. Avec Benjamin Murmelstein, on vous suit sur le chemin de l’histoire qui commence, bien sûr par des trains

Je ne pouvais pas faire autrement. Theresienstadt, c’est une histoire folle, c’est pour moi l’acmé de la cruauté. Quand j’étais à la gare de Bohusovice, je me suis dit que c’était moi qui devais exposer la chose. Je ne pouvais pas faire un film objectif là-dessus, ce n’était pas un film d’historien. C’est pourquoi j’ai commencé par :«Qui connaît le nom de cette gare ?»

Au début, j’ai foiré, j’ai recommencé plusieurs fois, j’étais trop long. J’avais un problème : il faut pas mal de culot pour se montrer à deux âges de sa vie, c’est-à-dire à 87 ans et à 50 ans. On voit le passage du temps. J’avais la trouille comme une coquette de cinéma. Mais la construction est venue assez vite. La montée des marches dans la caserne a été très importante, parce que j’ai l’âge que j’ai. Je ne voulais pas m’arrêter pour reprendre mon souffle, ce que j’aurais fait si je n’avais pas une caméra. J’ai voulu raconter moi-même sur place la mort des deux dirigeants des conseils juifs Paul Epstein et Jacob Edelstein et les pendaisons, devant la potence.

Je n’avais pas prévu d’intervenir à ce point dans le film, mais je voulais les ressusciter. Ce film est important, si tard dans ma vie. Cela a été un gros effort et je pense qu’il ajoute quelque chose d’important à ce que j’ai fait jusqu’à présent.

  

On sent que vous êtes fasciné et séduit par le personnage de Murmelstein…

J’ai une sympathie formidable pour son intelligence, pour les contes mythologiques qu’il raconte, par sa présence d’esprit, par sa combativité. Il se sentait investi d’une mission, il a sauvé des milliers de Juifs. C’était un aventurier.

 

 Pendant que vous filmez, vous vous voyez à sa place ?

Oui.

 

http://www.liberation.fr/france/2018/07/05/claude-lanzmann-une-vie-pour-la-memoire_1661282

 

http://next.liberation.fr/cinema/2013/05/17/c-est-une-histoire-folle-l-acme-de-la-cruaute_903854

 

CINEMA FRANÇAIS, JEANNE MOREAU (1928-2017)

Jeanne Moreau (1928-2017)

Jeanne Moreau (1928-2017)jeanne-moreau

Quand elle se racontait au micro de France-Culture. Quelques extraits.

Jeanne Moreau s’exprime sur la création artistique

« Vous savez la création c’est comme ça. On n’est pas obligé de prendre des notes. C’est instinctif, on emmagasine.

La démarche, c’est quelque chose qui vient avec le texte qu’on doit dire, les regards, l’émotion, les vêtements inhabituels qu’on doit porter… c’est un tout. Ça vient de la place de la caméra, de la distance qu’on a à parcourir, du chaud, du froid, c’est quelque chose d’indéfinissable, c’est ça donner la vie à un personnage. Et je n’y ai pas fait attention, mais je ne pense pas que ma démarche soit toujours la même dans tous les films, je ne crois pas. C’est ça une actrice, c’est ça une comédienne.

« Oh non je n’ai jamais travaillé ma voix. Ma voix elle est moi. D’ailleurs il paraît qu’elle change beaucoup. Quand je suis dépressive, ou contrariée, ou en colère, mes amis le reconnaissent tout de suite au téléphone. Elle n’est pas travaillée. […] On dit que les yeux sont les miroirs de l’âme mais la voix c’est le reflet des émotions. Et là aussi si vous êtes conscient c’est foutu. Vous avez des voix fabriquées qui ne communiquent rien du tout. Moi je suis frappée par les hommes politiques à la télévision. Un acteur ferait ce que certains hommes politiques font à la télévision, mais il serait viré, il ne travaillerait jamais c’est épouvantable. La sincérité, ça passe, le mensonge n’est pas victorieux ».

 

Sur son métier d’actrice

« L’introspection, pour moi c’est ma tasse de thé comme on dit, ma “cup of tea”.

« Au début, on joue les personnages. En fait, on se réfugie à l’intérieur d’eux. Puis avec le temps on s’aperçoit qu’ils vous aident à connaître les autres, et la personne qu’on affronte en dernier, c’est toujours soi. Et on s’aperçoit que cette fascination qu’on exerce sur les autres a un sens. Et je crois que c’est parce que c’est bon, c’est nécessaire, que le public puisse vivre certaines choses par personnes interposées. Je ne peux pas l’expliquer ça, c’est mystérieux, ça n’a pas de mots, ça appartient à l’irrationnel.

J’ai tourné “Ascenseur”, et puis après j’ai tourné le premier film de Molinaro, « Le Dos au mur », avec Gérard Oury, Philippe Nicaud. Puis après j’ai fait « Les Amants ». Mais déjà, j’étais en contact avec Truffaut. Je connaissais déjà Orson Welles depuis bien avant que j’aie connu Louis Malle. J’ai connu Orson Welles à la Comédie-française, en 1951, et il voulait me débaucher […] quand il avait pris le Théâtre Edouard 7. Il voulait que je joue Desdémone dans Othello. […] Alors on croit qu’on rencontre les gens comme ça, mais c’est pas vrai, c’est des gens que j’avais rencontrés, que je connaissais, qui étaient venus me voir jouer… Parce qu’il ne faut pas oublier que je viens du théâtre. Je ne voulais pas faire de cinéma, je n’avais jamais été au cinéma, je ne savais pas ce que c’était que le cinéma, et je voulais être comédienne de théâtre, la grande tradition… “

Son rapport à la politique

« Il y a des choses qui vous suivent toute votre vie. Même si vous ne pouvez pas faire des références, si vous ne vous souvenez pas mot à mot de ce que vous avez lu, ou des choses qui vous ont frappé, il y a des choses qui ne vous quittent jamais.

« Je n’aime pas les hommes politiques. Ce n’est même pas “Je n’aime pas”… Je me mettrais facilement en colère. Je déteste la politique, je souffre beaucoup du fait qu’on est obligatoirement politisé. Je refuse. Je refuse et par moments j’ai l’impression d’injustice absolument terrible parce que par moments j’entends des paroles : ‘ou on est de droite, ou on est de gauche”. Ça me met aussi en colère que le moment le plus vif des batailles du féminisme, qui dans leurs excès voulaient couper le monde en deux, d’un côté les femmes, d’un côté les hommes.

« Vous savez aussi bien que moi que l’intolérance provoque des différences. Par exemple, la relation homosexuelle, aussi bien entre hommes qu’entre femmes, à un moment donné dérape. […] Il est évident qu’à partir du moment où on se croit en marge de la société à cause de son amour, ça c’est la pire des choses… Le désir d’aller au plus profond de la conquête, de séduire, et qui débouche sur draguer, ou simplement l’acte sexuel pour l’acte sexuel, ça c’est une des conséquences de la marginalité que la société a imposée et que nous nous imposons.

 

 

La place des femmes dans le cinéma.

« C’est la présence prépondérante des femmes dans les films, comme héroïnes, qui ont donné la véritable existence au cinéma. Depuis quelques années, les choses basculent dans ce sens que les femmes ont de moins en moins de rôles importants à jouer, je parle en tant que comédienne, puisque les films sont absolument consacrés à la violence, et quand les films ne sont pas consacrés à la violence, ils sont consacrés à l’érotisme et alors là la place de la femme est réduite à l’état d’objet, ce qu’elle n’était pas dans la grande époque du cinéma américain par exemple.

« La satisfaction narcissique intervient toujours au début d’une carrière, mais après il y a d’autres choses qui s’y mêlent. Ce n’est pas simplement le plaisir de s’exhiber, ce n’est pas simplement le plaisir de se montrer. N’importe comment, dans toute création artistique, dès qu’elle devient un peu approfondie, on est à la recherche de son soi profond, mais aussi à travers soi on est à la recherche des autres. Donc vous voyez on dépasse tout de suite le narcissisme.

 

 

CINEMA FRANÇAIS, JACQUES ROUFFIO (1928-25016)

JACQUES ROUFFIO (1928-2016)

Jacques Rouffio (1928-2016)

Jacques Rouffio est un réalisateur français, né en août 1928 à Marseille (Bouvchs-du-Rhône) et décédé en juillet 2016 à Paris. Il a a marqué de son empreinte le cinéma français dans les années 19710.

 

Biographie

La filmographie de Jacques Rouffio est rare et courte, mais elle constitue un élément marquant des années 1970-80 par le choix courageux de sujets de société, s’inspirant souvent d’événements réels, et la qualité des réalisations et des interprétations.

Après avoir commencé comme assistant du réalisateur Jean Delanoy  dès 1953, Henri Verneuil ou encore Georges Franju, Jacques Rouffio réalise son premier film en 1967, L’Horizon. Le film, qui aborde le sujet de la révolte des soldats en  1917, sujet  encore tabou est un demi-échec et vaut à son auteur près de dix années de silence.

ll s’attaquera ensuite, « avec un certain sens de la cruauté et de la bouffonnerie, à deux autres tabous de la société française », décrivent ses enfants : le monde médical avec Sept morts sur Ordonnance (1976), et la spéculation boursière avec Le Sucré (1978), qui relate une affaire d’escroquerie à partir de la bulle spéculative sur le prix du sucre. En 1982, il réalise La Passante du sans-Souci , le dernier film de Romy Schneidier.

Parmi ses acteurs fétiches, Gérard Depardieu, Jean Carmet, Michel Piccoli. Il tournera avec Jacques Dutronc, Isabelle Adjani, Serge Reggiani.

Son dernier long-métrage de cinéma  L’Orchestre Rouge.est sorti en 1989.

Jacques Rouffio travaillera aussi beaucoup pour la télévision, adaptant entre autres L’Argent de Emile Zola, Miss Harrier, adapté d’un Roman de Maupassant.

En décembre 2012, le festival Feux croisés de Penmac’h lui a rendu hommage en sa présence.

 

 

Filmographie sélective

Réalisateur

 

Cinéma

1967 : L’Horizon

1976 : Sept morts sur ordonnance

1977 : Violette et François

1978 : Le Sucre

1982 : La Passante du Sans-Souci

1986 : Mon beau-frère a tué ma sœur

1986 : L’État de grâce

1989 : L’Orchestre rouge

 

Télévision

1984 : Série noire – épisode : J’ai bien l’honneur (série TV)

1988 : L’Argent (du roman d’Émile Zola), téléfilm en trois parties

1993 : Jules Ferry, téléfilm

1994 : V’la l’cinéma ou le roman de Charles Pathé (TV).

 

Assistant réalisateur

1953 : La Route Napoléon de Jean Delannoy

1954 : Secrets d’alcôve, sketch Le Lit de la Pompadour de Jean Delannoy

1954 : Obsession de Jean Delannoy

1955 : Des gens sans importance d’Henri Verneuil

1957 : Ces dames préfèrent le mambo de Bernard Borderie

1957 : Le Gorille vous salue bien de Bernard Borderie

1957 : Le rouge est mis, de Gilles Grangier

1959 : Délit de fuite de Bernard Borderie

1959 : La Tête contre les murs de Georges Franju

1959 : Les Dragueurs de Jean-Pierre Mocky

1959 : La Valse du Gorille de Bernard Borderie

1960 : Meurtre en 45 tours d’Étienne Périer

1960 : Comment qu’elle est de Bernard Borderie

1961 : Le Pont vers le soleil (Bridge to the Sun) d’Étienne Périer

1962 : Le Gentleman d’Epsom de Gilles Grangier

1963 : Les Vierges de Jean-Pierre Mocky

1964 : La Bonne Soupe de Robert Thomas

 

Scénariste

1974 : Le Trio infernal de Francis Girod

1976 : René la Canne de Francis Girod.

 rouffio

Producteur

1969 : Le Temps de vivre de Bernard Paul

1971 : Où est passé Tom ? de José Giovanni

1971 : Léa l’hiver de Marc Monnet

 

Directeur de production

1969 : Dernier Domicile connu de José Giovanni

 

Prix et nominations

Césars 1976 : nomination au César du meilleur scénario original ou adaptation pour Sept morts sur ordonnance

Césars 1976 : nomination au César du meilleur film pour Sept morts sur ordonnance.

Césars 1979 : nomination au César du meilleur scénario original ou adaptation pour Le Sucre

 

CINEMA FRANÇAIS, JACQUES RIVETTE (1928-2016)

JACQUES RIVETTE (1928-2016)

 

Jacques Rivette

 

Jacques Rivette est un réalisateur français, né à Rouen le 1er mars 1928 et mort le 29 janvier 2016

Comme ses camarades de la Nouvelle Vague, Rivette est d’abord critique de cinéma. Avec Éric Rohmer, il fonde la Gazette du cinéma en 1950 avant de rejoindre les Cahiers du cinéma, revue dont il devient rédacteur en chef en 1963. Il passe à la réalisation en 1958 avec Paris nous appartient. Il connaît le succès avec Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot qui sort sur les écrans en 1967 après avoir été dans un premier temps interdit par la censure. Après ce succès, il se lance dans une série de films expérimentaux dans lequel il laisse une large place aux acteurs soit par le recours à l’improvisation, soit par un travail en amont avec les acteurs sur le scénario et réalise Out 1 : Noli me tangere, un film de plus de douze heures, en 1971 puis Céline et Julie vont en bateau en 1974.

 Biographie

À son arrivée à Paris en 1949, il rencontre Jean Gruault dans une librairie de la place Saint-Sulpice. Gruault recommande à Rivette le ciné-club du Quartier Latin, où il rencontre Maurice Schérer, plus connu sous son pseudonyme d’Éric Rohmer

Avec Éric RohmerJean-Luc Godard et Alexandre Astruc, il participe à l’aventure éphémère de la Gazette du cinéma, la revue créée autour du ciné-club du quartier latin

Il signe son premier article dans les Cahiers du cinéma en 1953 et devient directeur en chef de la revue en 1963. Il occupe le poste jusqu’en 1965 et collabore aux Cahiers jusqu’en 1969.

Durant les années 1950, il est assistant de Jacques Becker et de Jean Renoir,

En 1956, il réalise un court métrage de 20 minutes intitulé Le Coup du berger. Le producteur Pierre Braunberger prend en charge les frais pour terminer le film et le diffuse dans le monde entier. Le succès de ce court métrage décide François Truffaut à passer lui aussi à la réalisation avec Les Mistons et Claude Chabrol à passer au long métrage avec Le Beau Serge

Avec François Truffaut, Claude Chabrol et Charles Bitsch, il rédige aussi le scénario d’un film dont Jean-Claude Brialy devait tenir le rôle principal, intitulé Les Quatre Jeudis. Le film n’a jamais été réalisé

Le tournage de Paris nous appartient commence à l’été 1958. Alors qu’aucun producteur n’est prêt à avancer l’argent, Jacques Rivette emprunte lui-même l’argent aux Cahiers du cinéma pour acheter la pellicule. Les techniciens et les acteurs sur le film sont en participation. Rivette rencontre des difficultés financières pour terminer le film et ne peut le diffuser qu’en 1961 grâce au soutien financier de Claude Chabrol et François Truffaut. Le film est un échec commercial.

Son deuxième long métrage, Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot (Rivette tient à ce titre, plutôt qu’au simple La Religieuse, qui a eu cours un temps), réalisé en 1966 d’après le roman de Diderot, est interdit provisoirement par la censure française. Anna Karina y interprète Suzanne, une jeune fille mise de force dans un couvent, mais qui refuse de prononcer ses vœux.

Jean-Luc Godard défend avec vigueur le film contre la censure dans une virulente lettre ouverte au ministre de la culture André Malraux intitulée « Lettre au ministre de la Kultur ». Le film sort finalement sur les écrans français le 26 juillet 1967 et rencontre un grand succès public.

Rivette réalise ensuite un premier film fleuve avec L’Amour fou (1969). Le film dure quatre heures et douze minutes

Il réalise ensuite Out 1: Noli me tangere. La version originale dure douze heures et quarante minutes. Le film est diffusé à la maison de la culture du Havre les 9 et 10 septembre 1971, mais ne trouve pas de distributeurs. Rivette réalise alors une version plus courte du même film intitulée Out 1 : Spectres (1972).

Il reprend les mêmes méthodes dans Céline et Julie vont en bateau5.

Rivette revient à un certain réalisme dans Le Pont du Nord (1980), avant de développer à nouveau ses thèmes favoris (le complot, le mystère, le théâtre) avec L’Amour par terre (1984) et La Bande des quatre(1988).

En 1991Emmanuelle Béart devient La Belle Noiseuse dans le film homonyme, aux côtés de Michel Piccoli et Jane Birkin, et Sandrine Bonnaire sera Jeanne d’Arc dans le diptyque Jeanne la Pucelle (1994), composé des Batailles et des Prisons.

En 2000, Jacques Rivette réalise Va savoir, une comédie librement inspirée du Carrosse d’or de Jean Renoir, cinéaste auquel il avait consacré en 1966 un documentaire intitulé Jean Renoir, le patron. Le film remporte un grand succès public avec un total 501 306 entrées dans l’ensemble de l’Union européenne depuis sa sortie dont 306 728 entrées en France6.

Ne touchez pas la hache, une adaptation du roman de Balzac La Duchesse de Langeais, est sorti le 7 mars 2007, avec Jeanne Balibar et Guillaume Depardieu dans les rôles principaux, et a représenté la France au festival de Berlin. Si on considère l’ensemble des entrées dans l’Union européenne depuis la sortie du film, on obtient le nombre de 154 044 entrées7. Son dernier film, 36 vues du pic Saint-Loup, ne totalise que 42 743 entrées.

Analyse de l’œuvre

 Jacques Rivette n’est pas un homme de provocation, malgré le scandale causé par Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot. Ses films sont fondés sur l’idée que le cinéma est une expérience, voire une expérimentation. Il explore (et parfois explose) ainsi sans regret et toujours avec un plaisir évident les normes habituelles, faisant allégrement fi des codes et conventions du 7e art. C’est dans cette optique qu’il travaille également la question de la durée : le « cas » Out 1 reste, à ce titre, un exemple unique en son genre et emblématique de la démarche iconoclaste de Rivette ; démarche qui deviendra une constante dans son œuvre (la durée de ses films excède en effet presque toujours les 2h30 et au-delà). La longueur, voire la lenteur des œuvres peut rebuter, mais elle est à prendre comme une expérience à part entière, voire une expérimentation (sans compter qu’elle permet au spectateur consentant de « circuler » à son aise dans le film, participant ainsi « activement » au processus de création filmique renouvelé à chaque vision du film). C’est particulièrement vrai pour le très ludique Céline et Julie vont en bateau (1974), dans lequel s’entremêlent le fantastique et le quotidien. Cette fantaisie improvisée, mais d’une maîtrise néanmoins impressionnante convoque les fantômes de Jean Cocteau et de Lewis Carroll (références ouvertement assumées).

 

Filmographie

Réalisateur

Long métrage

1960 : Paris nous appartient

1966 : Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot

1968 : L’Amour fou

1971 : Out 1 : Noli me tangere (co-réalisation : Suzanne Schiffman)

1972 : Out 1 : Spectre (co-réalisation : Suzanne Schiffman)

1974 : Céline et Julie vont en bateau

1976 : Duelle

1976 : Noroît

1978 : Merry-Go-Round

1981 : Le Pont du Nord

1984 : L’Amour par terre

1986 : Hurlevent

1988 : La Bande des quatre

1991 : La Belle Noiseuse

1994 : Jeanne la Pucelle (film en deux parties : Les Batailles et Les Prisons)

1995 : Haut bas fragile

1998 : Secret défense

2001 : Va savoir

2003 : Histoire de Marie et Julien

2007 : Ne touchez pas la hache

2009 : 36 vues du pic Saint-Loup

Court métrages[modifier | modifier le code]

1950 : Aux quatre coins

1950 : Le Quadrille

1952 : Le Divertissement

1956 : Le Coup du berger

1974 : Naissance et mont de Prométhée

1982 : Paris s’en va

1995 : Lumière et Compagnie – segment Une aventure de Ninon

 

Théâtre

Metteur en scène

1963 : La Religieuse de Denis Diderot, adaptation de Jean Gruault, avec Anna KarinaIsabelle EhniNathalie NervalStudio des Champs-Élysées

 Bibliographie

Hélène Frappat, Jacques Rivette, secret comprisCahiers du cinéma, coll. « Auteurs »,‎ 2001, 255 p)

 Goffredo De Pascale (dir.), Jacques Rivette, Milan, Il Castoro,‎ 2003

Douglas Morrey et Alison Smith, Jacques RivetteManchester University Press, coll. « French Film Directors »,‎ 2010, 256 p.

 Mary Wiles, Jacques Rivette, University of Illinois Press,‎ 2012, 200 p. 

source : wikipédiajacques-rivette