ANCIEN TESTAMENT, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL AUX THESSALONICIENS, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DU PROPHETE MALACHIE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 97

Dimanche 17 novembre 2019 : 33ème dimanche du Temps Ordinaire : textes et commentaires

Enluminures-Syriaquede-RABULA-l-Ascension.jpg

Dimanche 17 novembre 2019 :

33ème dimanche du Temps Ordinaire

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – prophète Malachie 3, 19 – 20 a

19 Voici que vient le jour du SEIGNEUR,
brûlant comme la fournaise.
Tous les arrogants, tous ceux qui commettent l’impiété,
seront de la paille.
Le jour qui vient les consumera,
dit le SEIGNEUR de l’univers,
il ne leur laissera ni racine ni branche.
20 Mais pour vous qui craignez mon Nom,
le Soleil de justice se lèvera ;
il apportera la guérison dans son rayonnement.

Quand Malachie écrit ces lignes, les croyants ne savent plus très bien où ils en sont : nous sommes vers 450 av. J.C. dans un contexte de découragement général ; tout le monde a l’air de perdre la foi, y compris les prêtres de Jérusalem qui en sont venus à célébrer le culte un peu n’importe comment. Et tout le monde ou presque se pose des questions du genre « Que fait Dieu ?… Nous oublie-t-il ?… » La vie est tellement injuste ! A ceux qui font le mal, tout réussit… A quoi sert d’être soi-disant le peuple élu, à quoi sert de respecter les commandements ? Il n’y a pas de justice… Dieu est-il vraiment juste, finalement ?
Alors Malachie fait son travail de prophète, c’est-à-dire qu’il s’emploie à galvaniser les énergies. Il rappelle à l’ordre d’abord, les prêtres comme les laïcs, mais surtout, et c’est le texte d’aujourd’hui, il proclame que Dieu est juste… et que son projet d’instaurer la justice entre les hommes progresse irrésistiblement. Le JOUR du SEIGNEUR approche.
« Voici que vient le jour du SEIGNEUR », cela veut dire que l’histoire n’est pas un perpétuel recommencement, elle progresse ; pour les croyants, Juifs ou Chrétiens, c’est un article de foi. « Il vient le jour du SEIGNEUR », c’est certainement le thème de ce dimanche. Le « jour » du SEIGNEUR, sous-entendu le jour de sa venue. Evidemment, selon l’idée que l’on se fait de Dieu, on va, soit redouter, soit attendre impatiemment sa venue. Le croyant, lui, attend impatiemment, ardemment, activement cette venue du jour du SEIGNEUR. Car pour le croyant, celui qui a compris une fois pour toutes que Dieu est Père, l’annonce de la venue du Jour de Dieu est une bonne nouvelle.
L’image employée par Malachie est celle du soleil : « Voici que vient le jour du SEIGNEUR, brûlant comme la fournaise » : il ne faut surtout pas entendre cette phrase comme une menace ! Car le livre de Malachie commence par une déclaration d’amour de Dieu : « Je vous aime, dit le SEIGNEUR » (Ml 1,2) et une autre : « Je suis Père » (Ml 1,6). Le texte que nous venons d’entendre est de la même veine : « une fournaise », quelle image superbe pour dire l’incandescence de l’amour infini ! Cette image de fournaise, nous la retrouvons dans l’évangile : « Notre coeur n’était-il pas tout brûlant…? » se redisaient, tout émus, les deux disciples d’Emmaüs après leur rencontre avec le Ressuscité.
Et il est vrai que les images de lumière et de chaleur nous viennent spontanément pour exprimer l’amour qui envahit parfois notre coeur. Alors, quand viendra pour chacun de nous le jour de la grande rencontre, c’est dans l’océan brûlant de l’amour de Dieu que nous serons plongés. Que pourrions-nous craindre ? Il suffit de nous rappeler les premières lignes de Malachie : « Je vous aime, dit le SEIGNEUR » ; nous serons bien exposés tout entiers, mais c’est au soleil de l’amour ; et que peut faire Celui qui n’est qu’amour, sinon aimer ? Et aimer de préférence ce qui est exposé, pauvre, nu, sans défense. C’est le merveilleux sens du mot « miséricorde » : un coeur attiré par la misère ; et miséreux, nous le sommes, indiscutablement ; alors le coeur de Dieu nous est acquis !
N’empêche que Malachie parle bien ici de jugement : là encore l’image du soleil est suggestive : on sait bien que le soleil est tantôt brûlant, dangereux, tantôt au contraire bienfaisant. Il apporte, selon les cas, brûlure ou guérison. C’est ce que nous appelons l’ambivalence du soleil : son action est double. Dans le domaine de la santé, par exemple, il aggrave certaines maladies, (le cancer par exemple), il en guérit d’autres : avant la découverte des antibiotiques, on employait l’héliothérapie dans le traitement de certaines tuberculoses…
Pour le Soleil de Dieu, dont parle Malachie, c’est la même chose : rien n’échappe à sa lumière ; pas question de nous montrer sous le jour le plus avantageux : aucune tache, aucune imperfection ne restera dans l’ombre. Nous voilà exposés sans défense, semble-t-il, au regard de Dieu, le souverain juge. C’est notre vie tout entière, notre être tout entier, qui sera exposée au soleil purificateur : il brûlera les uns, guérira les autres ; je reprends le texte : « Tous les arrogants, ceux qui commettent l’impiété, seront de la paille, le jour qui vient les consumera… Mais pour vous qui craignez mon nom, il apportera la guérison ».
Le jugement de Dieu révélera ce que nous sommes en vérité : sommes-nous « arrogants » comme dit Malachie, hommes au coeur sec ? Alors nous verrons ce que nous sommes en réalité : de la paille qui sera emportée dans l’incendie… Sommes-nous humbles devant Dieu, « craignant son Nom », c’est-à-dire attendant tout de lui, comme le publicain de l’autre jour ? Alors nous serons comblés.
Reste une question de taille : comment savoir de quelle catégorie nous sommes, tant qu’il est encore temps ? Aucun d’entre nous n’est totalement bon, nous le savons bien… Mais aucun d’entre nous, non plus, n’est totalement mauvais. Il y a en chacun de nous un peu d’arrogance, et un peu de crainte de Dieu, pour reprendre les termes de Malachie, un peu d’orgueil et un peu d’humilité, un peu de haine ou d’indifférence et un peu d’amour, un peu de service de nous-mêmes et un peu de service des autres…
C’est donc en chacun de nous que le tri va s’opérer : ce qui est bonne graine va germer au soleil de Dieu, ce qui n’est que paille va brûler ; ce qui, en chacun de nous, est reflet ou attente de l’amour de Dieu, ce que Malachie appelle « crainte de Dieu », sera comblé, transfiguré. Ce qui, en chacun de nous, est obstacle à l’amour de Dieu, ce que Malachie appelle « arrogance » fondra comme neige au soleil, ou « brûlera comme de la paille » pour reprendre les termes de notre texte. Ce jugement de Dieu, en fait, c’est une opération de purification, et alors, enfin, en chacun de nous Dieu reconnaîtra son image et sa ressemblance.
Je reprends deux autres images employées ailleurs par Malachie pour décrire l’oeuvre de jugement de Dieu : celles du fondeur et du blanchisseur ; quand le blanchisseur s’attaque aux taches, ce n’est pas pour détruire la nappe des jours de fête, c’est pour qu’elle soit éclatante ; quand le fondeur purifie l’or ou l’argent, ce n’est pas pour supprimer le bijou tout entier, mais pour qu’il rayonne de toute sa beauté. De la même manière, tout ce qui est amour, service sera grandi, épanoui, transfiguré… ce qui n’est pas amour disparaîtra tout simplement.
Au fond, que la paille brûle… quelle importance ? Tout ce qui est bonne graine lèvera au soleil. Non, vraiment, nous n’avons rien à craindre du jour de Dieu.

 

PSAUME – 97 (98), 5-6, 7-8, 9

5 Jouez pour le SEIGNEUR sur la cithare,
sur la cithare et tous les instruments ;
6 au son de la trompette et du cor,
acclamez votre roi, le SEIGNEUR !

7 Que résonnent la mer et sa richesse,
le monde et tous ses habitants ;
8 que les fleuves battent des mains,
que les montagnes chantent leur joie.

9 Acclamez le SEIGNEUR, car il vient
pour gouverner la terre,
pour gouverner le monde avec justice,
et les peuples avec droiture !

Ce psaume nous transporte en pensée à la fin du monde : c’est la Création tout entière renouvelée qui crie sa joie parce que le règne de Dieu est enfin arrivé. J’ai dit « la Création tout entière » car je lis dans le psaume « La mer et sa richesse, le monde et ses habitants, les fleuves et les montagnes … » Saint Paul dit bien dans sa lettre aux Ephésiens que c’est le projet de Dieu depuis toujours de « réunir l’univers entier » ; je vous rappelle ce texte : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, tout réunir sous un seul chef, le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre ».
« Tout réunir », la Création, c’est-à-dire le cosmos et les créatures : et le mot « réunir » est à prendre au sens fort d’union. Le projet de Dieu, de toute éternité, c’est l’harmonie entre tous ; dans ce psaume, on le chante, comme s’il était déjà réalisé : la mer et toutes les créatures aquatiques résonnent, s’associent au son de la trompette et du cor, les fleuves battent des mains, les montagnes chantent leur joie. On se souvient du vieux rêve d’Isaïe au chapitre 11 : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâturage, leurs petits même gîte. Le lion, comme le boeuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra, sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main. Il ne se fera ni mal ni destruction sur ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR, comme la mer que comblent les eaux. » (Is 11,6-9).
Un rêve bien différent de la réalité qu’on connaît : Israël connaît les dangers de la mer et, d’habitude, la Bible évoque plutôt les mugissements de la tempête, les abîmes de la mort. Et que ce soit entre les éléments et l’homme, entre les animaux, ou entre les hommes eux-mêmes, on assiste à des luttes de toutes sortes, parfois à une guerre sans merci. Où est passé notre beau rêve d’harmonie ? Où est passé le beau rêve de Dieu, surtout ? Mais parce que c’est le projet de Dieu, l’homme de la Bible sait que le jour viendra où le rêve sera réalité. A toutes les époques, c’est le rôle des prophètes de raviver cette espérance.
C’est le rôle des psaumes, aussi, de nous faire inlassablement répéter nos motifs d’espérance : ici, dans le psaume 97/98, on chante le règne de Dieu et cela signifie rétablissement de l’harmonie universelle. Et après tant de rois décevants au Nord comme au Sud du pays, après tant d’injustices de toute sorte, un règne de justice et de droiture va commencer. Si on le chante déjà, c’est par anticipation. En chantant cela, on imagine déjà (parce qu’on sait qu’il viendra) le jour où Dieu sera vraiment le roi de toute la terre, c’est-à-dire reconnu par toute la terre. « Acclamez le SEIGNEUR car il vient pour gouverner la terre, pour gouverner le monde avec justice et les peuples avec droiture ».
C’est encore Isaïe qui parlait du règne du Messie, en disant « La justice sera la ceinture de ses han ches et la fidélité le baudrier de ses reins ». (Is 11,5) Isaïe parlait au futur… Mais cette fois le psaume parle au présent.
Nous en avions lu les premiers versets il y a quelques semaines : « Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau, car il a fait des merveilles ; par son bras très saint, par sa main puissante, il s’est assuré la victoire ». C’était au passé, on rappelait les hauts faits de Dieu en faveur de son peuple, c’est-à-dire l’exploit de la sortie d’Egypte, d’abord, puis toute la présence de Dieu auprès de son peuple au milieu de toutes les péripéties de son histoire.
Mais, ici le psaume parle au présent : « Acclamez votre roi, le SEIGNEUR ! Acclamez le SEIGNEUR, car il vient pour gouverner la terre, pour gouverner le monde avec justice, et les peuples avec droiture ! » Car c’est l’expérience du passé, justement, qui permet à Israël d’anticiper l’avenir. Dieu a fait ses preuves, en quelque sorte ; de la même manière qu’il a délivré son peuple de la servitude en Egypte, il délivrera l’humanité de toutes les chaînes qui l’emprisonnent, celles de la haine et de l’injustice. On peut donc déjà acclamer le règne de Dieu comme accompli parce qu’on sait, sans aucune hésitation possible, que ce n’est qu’une affaire de délai.
C’est le psaume 89/90 qui dit : « Mille ans, à tes yeux, sont comme hier, un jour qui s’en va, comme une heure de la nuit. » Et saint Pierre reprend à peu de choses près les mêmes termes : à des Chrétiens qui s’impatientent devant la longueur du délai de la venue du Royaume, Pierre répond : « Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous… » (2 Pi 3,8-9).
On retrouve ici un écho des promesses de Malachie, que nous entendons ce dimanche en première lecture : « Voici que vient le jour du SEIGNEUR, brûlant comme une fournaise… Pour vous qui craignez mon Nom, le Soleil de justice se lèvera ; il apportera la guérison dans son rayonnement. » Ceux qui chantent ce psaume, ce sont les humbles, les pauvres du SEIGNEUR, justement, ceux qui attendent avec impatience sa venue, son rayonnement, comme dit Malachie.
A l’époque où ce psaume a été composé, c’est le peuple élu tout seul qui chantait au Temple de Jérusalem « Acclamez le SEIGNEUR, terre entière, acclamez votre roi, le SEIGNEUR». Mais quand les temps seront accomplis, c’est la Création tout entière qui chantera et pas seulement le peuple élu… Et nous avons vu, déjà, que le mot « chanter » ici est trop faible ; en fait, par le vocabulaire employé en hébreu, ce psaume est un cri de victoire, le cri que l’on pousse sur le champ de bataille après la victoire, la « terouah ».
Mais dans les cieux nouveaux et la terre nouvelle que Dieu va créer, ce cri de victoire va se transformer : il n’y aura plus de place pour des cris de guerre car, et c’est encore Isaïe qui parle « La justice de Dieu sera là pour toujours et son salut, de génération en génération. » Nous comprenons pourquoi Jésus nous fait répéter : « Que ton Règne vienne ! »

 

DEUXIEME LECTURE –

deuxième lettre de Saint Paul aux Thessaloniciens 3, 7-12

Frères,
7 vous savez bien, vous,
ce qu’il faut faire pour nous imiter.
Nous n’avons pas vécu parmi vous de façon désordonnée ;
8 et le pain que nous avons mangé,
nous ne l’avons pas reçu gratuitement.
Au contraire, dans la peine et la fatigue, nuit et jour,
nous avons travaillé pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous.
9 Bien sûr, nous avons le droit d’être à charge,
mais nous avons voulu être pour vous un modèle à imiter.
10 Et quand nous étions chez vous,
nous vous donnions cet ordre :
si quelqu’un ne veut pas travailler,
qu’il ne mange pas non plus.
11 Or, nous apprenons que certains d’entre vous
mènent une vie déréglée,
affairés sans rien faire.
12 A ceux-là, nous adressons dans le Seigneur Jésus Christ
cet ordre et cet appel :
qu’ils travaillent dans le calme
pour manger le pain qu’ils ont gagné.

« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » : voilà une phrase que Saint Paul ne redirait certainement pas telle quelle aujourd’hui ! Ceux qui ont la chance d’avoir du travail (c’était le cas de Saint Paul), n’oseraient jamais dire une chose pareille aux millions de chômeurs d’aujourd’hui. On a là, une fois de plus, la preuve qu’il ne faut jamais sortir une phrase biblique de son contexte !
Le contexte, aujourd’hui, c’est le chômage de quantité de gens de bonne volonté dont les compétences, le savoir-faire, sont inutilisés… Le contexte à l’époque de Saint Paul était tout autre ! On n’avait certainement pas de mal à trouver du travail, puisque lui-même qui n’a séjourné que quelques semaines à Thessalonique, peut parler du métier qu’il y a exercé. S’il a pu trouver du travail en si peu de temps, c’est qu’il n’y avait pas de chômage. Et, rappelez-vous, à Corinthe, il avait trouvé de l’embauche très vite chez Priscille et Aquilas qui pratiquaient le même métier que lui.
Nous le savons par le livre des Actes des Apôtres : « En quittant Athènes, Paul se rendit ensuite à Corinthe. Il rencontra là un Juif nommé Aquilas, originaire du Pont, qui venait d’arriver d’Italie avec sa femme Priscille. (L’empereur) Claude, en effet, avait décrété que tous les Juifs devaient quitter Rome. (on est en 50 ap J.C. environ). Paul entra en relations avec eux et, comme il avait le même métier – c’était des fabricants de tentes – il s’installa chez eux et il y travaillait. » (Ac 18,1-3).
Les oisifs dont parle Paul ne sont donc pas des chômeurs au sens moderne du terme : il dit bien « si quelqu’un ne veut pas travailler » ; mais vous vous rappelez que Paul partait en guerre contre ceux qui prétextaient la venue imminente du royaume de Dieu pour se mettre en vacances.
Paul, lui, pratiquait donc un métier manuel, celui de tisseur de toiles de tentes ; les toiles étaient tissées en poils de chèvre, c’était une technique qu’il avait apprise en Cilicie, sa patrie natale (on se souvient que Paul est de Tarse, en Cilicie, c’est-à-dire le Sud-Est de la Turquie actuelle). Les poils de chèvre devaient produire une toile plutôt rugueuse, et notre mot « cilice » pour désigner un vêtement de pénitence, vient de là.
Ce n’était pas un métier glorieux : dans le monde grec, on avait plus de considération pour les artistes ou les intellectuels ; tandis que les rabbins, au contraire, ne dédaignaient pas les métiers manuels ; et la phrase « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus », Paul ne l’a pas inventée, elle était courante dans les milieux rabbiniques.
Le métier de Paul n’était pas lucratif non plus : il n’a pas dû gagner grand chose puisqu’il a dû travailler nuit et jour ; il dit : « Dans la peine et la fatigue, nuit et jour, nous avons travaillé pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous ». Et encore, malgré ce travail incessant, il ne subvenait à ses besoins que grâce à un complément envoyé par ses amis de la ville de Philippes. (C’est la lettre aux Philippiens qui nous l’apprend). C’est cet acharnement au travail qui autorise Paul à en parler à ceux qui se contentent de l’oisiveté sous prétexte que le Christ ne va pas tarder à revenir.
Nous avons déjà eu l’occasion de voir que, tout convaincus que le Royaume était déjà commencé avec Jésus-Christ, les Chrétiens de Thessalonique avaient perdu leur motivation pour leur travail quotidien… Il est vrai que si le Christ devait revenir dans quelques semaines ou quelques mois, on se poserait la question du bien-fondé de beaucoup de nos occupations… Les Thessaloniciens en étaient là… Et c’est précisément parce qu’il sait leur démotivation (comme on dirait aujourd’hui) que Paul met son point d’honneur à travailler de ses mains, pour ne pas leur donner le mauvais exemple : « Nous avons voulu être pour vous un modèle à imiter ».
Le premier argument, pour Paul, semble bien être le souci de n’être à charge de personne… C’est donc une affaire de respect des autres. Il n’est pas question de prendre l’imminence du Royaume comme prétexte pour rester inactifs.
Mais il y a aussi une deuxième raison : oui, le monde, tel que nous le connaissons, n’est que provisoire, mais c’est de ce monde que Dieu fait son Royaume : ce n’est pas pour rien que Dieu a donné le commandement du livre de la Genèse « Dominez la terre et soumettez-la »… sous-entendu, faites-en votre Royaume.
Les plus âgés d’entre nous ont connu, peut-être, la chanson du père Aimé Duval « Ton ciel se fera sur terre avec tes bras… » Dans un autre style, l’écrivain Libanais, Khalil Gibran dit dans « le Prophète » : Lorsque vous travaillez, vous accomplissez une part du rêve de la terre… » Un croyant traduit : le rêve de la terre, c’est le Royaume ; Dieu a créé la terre pour en faire le Royaume… Son Royaume et le nôtre, le Royaume de l’amour.
Chaque fois que nous agissons, de quelque manière que ce soit, même si ce n’est pas par un travail rémunéré, pour faire grandir l’homme, pour répandre de l’amour, nous accomplissons une part de ce rêve, de ce projet du Royaume ; Khalil Gibran continue : « Cette part de rêve vous fut assignée lorsque ce rêve naquit », c’est-à-dire depuis l’origine. Je reprends sa phrase en entier : « Lorsque vous travaillez, vous accomplissez une part du rêve le plus lointain de la terre, (une part) qui vous fut assignée lorsque ce rêve naquit… Le travail est l’amour rendu visible ».
Or notre participation à la construction du Royaume de Dieu semble bien indispensable. Je reprends, mais cette fois en entier, la phrase de Pierre que nous lisions à propos du psaume de ce dimanche : « Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent mais que tous parviennent à la conversion. » (2 Pi 3,8-9). Si je comprends bien, si nous voulons que le Règne de Dieu arrive plus vite, nous n’avons pas une minute à perdre !

 

EVANGILE – selon Saint Luc 21, 5-19

En ce temps-là,
5 comme certains disciples de Jésus parlaient du Temple,
des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient,
Jésus leur déclara :
6 « Ce que vous contemplez,
des jours viendront
où il n’en restera pas pierre sur pierre :
tout sera détruit. »
7 Ils lui demandèrent :
« Maître, quand cela arrivera-t-il,
et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver ? »
8 Jésus répondit :
« Prenez garde de ne pas vous laisser égarer,
car beaucoup viendront sous mon nom
et diront : ‘C’est moi’,
ou encore : ‘Le moment est tout proche’.
Ne marchez pas derrière eux !
9 Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres,
ne soyez pas terrifiés :
il faut que cela arrive d’abord,
mais ce ne sera pas aussitôt la fin. »
10 Alors Jésus ajouta :
« On se dressera nation contre nation,
royaume contre royaume.
11 Il y aura de grands tremblements de terre,
et, en divers lieux, des famines et des épidémies ;
des phénomènes effrayants surviendront,
et de grands signes venus du ciel.
12 Mais avant tout cela,
on portera la main sur vous et l’on vous persécutera ;
on vous livrera aux synagogues et aux prisons,
on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs,
à cause de mon Nom.
13 Cela vous amènera à rendre témoignage.
14 Mettez-vous donc dans l’esprit
que vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense.
15 C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse
à laquelle tous vos adversaires ne pourront
ni résister ni s’opposer.
16 Vous serez livrés même par vos parents,
vos frères, votre famille et vos amis,
et ils feront mettre à mort certains d’entre vous.
17 Vous serez détestés de tous, à cause de mon Nom.
18 Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu.
19 C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. »

« Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu »!… Et pourtant, depuis notre naissance, nous avons quand même perdu beaucoup de cheveux. C’est bien la preuve qu’il ne faut pas prendre ces expressions au pied de la lettre ; elles sont une manière de parler. Jésus parle comme tous les prophètes avant lui : ils ne prédisent pas l’avenir : leurs discours ne sont jamais des prédictions, mais des prédications. La remarque est valable aussi pour la parole de Jésus sur la fin du Temple.
Voilà donc une première leçon de ce texte pour nous ; ce genre de discours ne doit pas être pris au pied de la lettre, il n’est pas fait pour prédire l’avenir de manière exacte : il est fait pour nous aider à surmonter les épreuves du présent. Le message, en définitive, c’est « Quoi qu’il arrive… Ne vous effrayez pas… »
C’est aussi : « Ne vous appuyez pas sur de fausses valeurs ». Le Temple en était un bon exemple ; restauré par Hérode, agrandi, embelli, couvert de dorures, il était magnifique ; mais lui aussi fait partie de ce monde qui passe…
Inutile également de chercher dans les paroles de Jésus des précisions sur les dates ou les modalités du Royaume ; qu’il s’agisse de la résurrection de la chair dans sa réponse aux Sadducéens, dimanche dernier, qu’il s’agisse de la fin des temps, aujourd’hui, il ne donne pas de précision ; si j’ose dire, il répond à côté : on lui demande « Quand cela arrivera-t-il ? et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver ? » Il ne répond pas à ces questions pourtant bien précises : il dit « prenez garde de ne pas vous laisser égarer.. » ce qui n’est pas vraiment une réponse à la question posée. Il faut croire que ce n’est pas le genre de précisions dont nous avons besoin pour mener notre vie de Chrétiens …
Ailleurs il dira qu’il ne lui appartient pas, même à lui, le Christ, de connaître ces choses-là ; mais il nous dit très clairement quelle doit être notre attitude : une attitude de confiance que rien n’ébranle : ni les catastrophes, ni les persécutions.
Si j’entends bien, les persécutions viendront vite : Jésus décrit des catastrophes et il dit : « Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et l’on vous persécutera, on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon Nom. » Et un peu plus bas, « Vous serez détestés de tous à cause de mon Nom ». Luc sait à quel point c’est venu vite, effectivement : d’Etienne à Paul en passant par Jacques et tant d’autres… persécution de la part des Juifs d’abord, puis des Romains.
Au passage, on note que Jésus emploie deux fois l’expression « à cause de mon Nom » : à elle seule, elle dit la divinité du Christ ; dans le langage des Juifs, très souvent, pour parler de Dieu lui-même, on disait simplement ces deux mots « Le Nom ».
La parole qui suit, nous la connaissons bien : « Mettez-vous dans l’esprit que vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense. C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister opposer ni s’opposer. » Cela ne veut pas dire que les Chrétiens persécutés échapperont forcément à leurs persécuteurs… Certains mourront, Jésus le dit bien « ils feront mettre à mort certains d’entre vous » mais il ajoute « Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu », ce qui veut dire que tout notre être, corps et âme, est dans la main de Dieu. A travers la mort même, nous sommes assurés de rester vivants de la vie de Dieu. Et, quelles que soient les persécutions, la Parole de Dieu poursuivra sa course, comme dit saint Paul.
Dans les perturbations du monde, ensuite, seule une confiance tenace nous évitera les égarements, et nous évitera aussi de nous laisser effrayer quels que soient les événements ; et Jésus cite les tremblements de terre, les épidémies, les faits terrifiants, les guerres… Et c’est notre assurance même, notre tranquillité, le fait de ne pas nous laisser effrayer qui sera témoignage. Le même évangéliste, Luc raconte dans les Actes des Apôtres la joie ressentie par Pierre et Jean poursuivis par les autorités juives : « Ils étaient tout heureux d’avoir été trouvés dignes de subir des outrages pour le Nom. » (Ac 5,41).
Il faut garder en tête cette phrase de Jésus que saint Jean a retenue : « Confiance ! J’ai vaincu le monde ! » Saint Paul le dit aussi à sa manière ; vous connaissez ce texte : « Ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ, notre Seigneur. » (Rm 8,38-39).

ANCIEN TESTAMENT, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL AUX THESSALONICIENS, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRES DS MARTYRS D'ISRAEL, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 16

Dimanche 10 novembre 2019 : 31è dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 10 novembre 2019 :

32ème dimanche du Temps Ordinaire

utiX7tSEadfyrbg3Zl7VWHlezhM@650x488

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – deuxième livre des martyrs d’Israël 7, 1-2. 9-14

En ces jours-là,
1 Sept frères avaient été arrêtés avec leur mère.
A coups de fouet et de nerf de boeuf,
le roi Antiocos
voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite.
2 L’un d’eux se fit leur porte-parole et déclara :
« Que cherches-tu à savoir de nous ?
Nous sommes prêts à mourir
plutôt que de transgresser les lois de nos pères. »

9 Le deuxième frère lui dit,
au moment de rendre le dernier soupir :
« Tu es un scélérat, toi qui nous arraches à cette vie présente,
mais puisque nous mourons par fidélité à ses lois,
le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. »
10 Après cela, le troisième fut mis à la torture.
Il tendit la langue aussitôt qu’on le lui ordonna,
et il présenta les mains avec intrépidité,
11 en déclarant avec noblesse :
« C’est du Ciel que je tiens ces membres,
mais à cause de ses lois je les méprise,
et c’est par lui que j’espère les retrouver. »
12 Le roi et sa suite
furent frappés de la grandeur d’âme de ce jeune homme
qui comptait pour rien les souffrances.
13 Lorsque celui-ci fut mort,
le quatrième frère fut soumis aux mêmes sévices.
14 Sur le point d’expirer, il parla ainsi :
« Mieux vaut mourir par la main des hommes,
quand on attend la résurrection promise par Dieu,
tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection
pour la vie. »

Ce texte marque une étape capitale dans le développement de la foi juive : c’est l’une des premières affirmations de la Résurrection des morts. Nous sommes vers 165 avant J.C., en un moment de terrible persécution déclenchée par le roi Antiochus Epiphane. Il était très certainement mégalomane et voulait être révéré comme un dieu. Pour obliger les Juifs à renier leur foi, il exigeait d’eux des gestes de désobéissance à la Loi de Moïse : cesser de pratiquer le sabbat, offrir des sacrifices à d’autres dieux que le Dieu d’Israël, manquer aux règles alimentaires de la Loi juive… Leur fidélité a conduit de nombreux Juifs au martyre : plutôt mourir que de désobéir à la Loi de Dieu ; mais paradoxalement, c’est au sein même de cette persécution qu’est née la foi en la Résurrection : car une évidence est apparue… qu’on pourrait exprimer ainsi : puisque nous mourons par fidélité à la loi de Dieu, lui qui est fidèle nous rendra la vie.
Aujourd’hui, nous lisons un passage de l’histoire de sept martyrs, sept frères, torturés et exécutés par Antiochus Epiphane. C’est cette extraordinaire découverte de la foi en la Résurrection qui les a soutenus : « Puisque nous mourons par fidélité à ses lois, le Roi du monde (sous-entendu le véritable Roi du monde) nous ressuscitera pour une vie éternelle ». On a donc là une affirmation très claire de la Résurrection ; et une résurrection, on l’aura remarqué, très charnelle : l’un des frères parle de « retrouver ses membres »… « C’est du Ciel que je tiens ces membres, mais à cause de ses lois, je les méprise, et c’est par lui que j’espère les retrouver ».
C’est presque la première affirmation de cette foi dans la Bible1 : jusque-là, on y parlait relativement peu de l’après-mort ; l’intérêt se concentrait sur cette vie et sur le lien vécu ici-bas entre Dieu et son peuple. Ce lien qu’on appelait l’Alliance. On s’intéressait à l’aujourd’hui du peuple, au lendemain du peuple, et non au lendemain de l’individu… Après la mort, le corps était déposé dans la tombe, « couché avec ses pères », selon la formule habituelle. On pensait que seule une ombre subsistait dans le « shéol », lieu de silence, de ténèbres, d’oubli, de sommeil.
C’est donc au deuxième siècle seulement que la foi en la Résurrection a été formulée en Israël. Des prophètes comme Isaïe ou Ezéchiel avaient préparé le terrain en affirmant très fortement la fidélité de Dieu, mais jamais ils n’avaient envisagé une véritable résurrection des hommes.
Il faut lire chez Ezéchiel, par exemple, la fameuse vision des ossements desséchés (Ez 37). Il prêche au moment du désastre de l’Exil à Babylone : alors que le peuple a tout perdu, Ezéchiel annonce contre toutes les apparences, le sursaut du peuple, son renouveau : oui, le peuple revivra, il retrouvera sa force, il se relèvera ; pour oser dire une chose pareille, Ezéchiel s’appuie sur sa foi : Dieu ne peut manquer à sa promesse, le peuple élu reste le peuple élu. Cette annonce de relèvement du peuple, Ezéchiel la dit en images : il décrit un immense champ de bataille jonché d’ossements, les cadavres d’une armée vaincue ; tout le monde sait que rien ne les ressuscitera ; eh bien, « moi je vous dis (c’est Ezéchiel qui parle), votre peuple ressemble à cela : il est anéanti comme ces cadavres et à vues humaines, il n’y a plus aucun espoir… mais aussi vrai que Dieu est le Dieu de la vie, votre peuple va se relever, comme si ces ossements se recouvraient soudainement de chair, de muscles, de peau, comme si le sang, à nouveau, coulait dans leurs veines. » Dans cette vision, il ne s’agit donc pas encore de résurrection individuelle.
Et c’est précisément parce que la résurrection d’un corps mort apparaît à tout le monde comme le type même des choses impossibles qu’Ezéchiel prend cet exemple pour annoncer ce à quoi on a bien du mal à croire à savoir le relèvement du peuple d’Israël.
Isaïe, lui, avait annoncé : « Dieu fera disparaître la mort pour toujours ; le Seigneur Dieu essuiera les larmes sur tous les visages, et dans tout le pays, il enlèvera la honte de son peuple. Il l’a dit, lui, le SEIGNEUR » (Is 25, 8). Mais on peut penser qu’il ne parlait pas ici de la mort biologique mais de la mort spirituelle que représente le péché et qui est effectivement la honte de son peuple.
Bien sûr, après coup, on se dit « Ezéchiel et Isaïe ne croyaient pas si bien dire » : par leur bouche l’Esprit-Saint annonçait beaucoup plus que eux-mêmes n’en avaient conscience.
On a donc aujourd’hui avec le texte des Martyrs d’Israël une étape beaucoup plus avancée du développement de la foi d’Israël : la découverte de la foi en la résurrection des corps n’a été possible qu’après une longue expérience de la fidélité de Dieu : et alors tout d’un coup, c’est devenu une évidence que le Dieu fidèle, celui qui ne nous a jamais abandonnés, ne peut pas nous abandonner à la mort… quand nous acceptons de mourir par fidélité justement.
C’est donc une étape capitale sur le chemin de la découverte de Dieu ; mais seulement une étape : une étape provisoire, qui sera, à son tour, dépassée : pour l’instant, on envisage la résurrection seulement pour les justes. Ceux qui sont morts de leur fidélité à Dieu, le Dieu fidèle les ressuscitera. C’est ce que dit le quatrième frère : « Mieux vaut mourir par la main des hommes quand on attend la résurrection promise par Dieu, tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection pour la vie éternelle. » Il faudra encore des siècles d’éducation patiente de Dieu pour que la foi en la résurrection des morts soit affirmée sans restriction. Aujourd’hui nous l’affirmons dans le « je crois en Dieu » : « J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir » : cette affirmation, nous la devons entre autres à ces sept frères anonymes (du livre des Martyrs d’Israël) morts en 165 avant Jésus-Christ sous Antiochus Epiphane.
—————————-
Note
1 – La toute première affirmation de la Résurrection se trouve dans le Livre du prophète Daniel, écrit précisément au moment de cette terrible persécution d’Antiochus Epiphane : « Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre s’éveilleront… » (Dn 12,2-3). Les sept frères se seraient inspirés de lui justement. Le Livre des Martyrs d’Israël (autrement appelé Livre des Maccabées), lui, qui relate cette phase de l’histoire, est plus tardif.

 

PSAUME – 16 (17), 1.3ab, 5-6, 8.15

1 SEIGNEUR, écoute la justice !
Entends ma plainte, accueille ma prière.
3 Tu sondes mon coeur, tu me visites la nuit,
tu m’éprouves sans rien trouver.

5 J’ai tenu mes pas sur tes traces,
jamais mon pied n’a trébuché.
6 Je t’appelle, toi, le Dieu qui répond :
écoute-moi, entends ce que je dis.

8 Garde-moi comme la prunelle de l’oeil ;
à l’ombre de tes ailes, cache-moi.
15 Et moi, par ta justice, je verrai ta face :
au réveil, je me rassasierai de ton visage.

« A l’ombre de tes ailes cache-moi » : cette toute petite phrase nous donne le cadre précis de ce psaume : il s’agit des ailes des chérubins qui surplombent le coffret de l’arche d’Alliance ; nous sommes donc en pensée au Temple de Jérusalem, dans l’endroit le plus sacré, le Saint des Saints, là où, seul, le grand-prêtre pénétrait une fois par an, le jour du Grand pardon, (Yom Kippour). Ici, il ne s’agit pas du grand-prêtre, mais de quelqu’un qui se cache, qui vient chercher refuge près de l’autel du Temple de Jérusalem. Il est certainement traqué puisqu’il vient chercher refuge près de l’autel du Temple et qu’il en appelle à la justice de Dieu ; c’est le sens du premier verset (« SEIGNEUR, écoute la justice ») et du dernier (« par ta justice, je verrai ta face »). S’il est contraint de remettre sa cause à Dieu, c’est qu’il est victime d’une erreur judiciaire : ce n’est certainement pas un cas isolé puisque l’on se souvient que le prophète Amos avait des paroles très sévères sur le fonctionnement de la justice ; en parlant des juges, il disait : « Ils changent le droit en poison, ils traînent la justice à terre ». Amos prêchait dans le royaume du Nord ; dans celui du Sud, ce n’était pas mieux : voici ce que dit Isaïe au chapitre 5 : « Malheur ! Ils déclarent bien le mal et mal le bien. Ils font de l’obscurité la lumière et de la lumière l’obscurité. Ils font passer pour amer ce qui est doux et pour doux ce qui est amer. » (Is 5, 20).
Et d’ailleurs, si Jésus a pu raconter une parabole mettant en scène un juge inique, refusant de rendre justice à une veuve, c’est que le cas n’était pas improbable ; et lui-même sera victime de faux témoignages. On en a une trace ici dans la phrase « Je t’appelle, toi le Dieu qui répond : écoute-moi, entends ce que je dis … » sous-entendu les juges d’ici-bas, cela ne sert à rien de les appeler, ils ne répondent pas, ils n’écoutent pas… Dans des cas pareils, quand un innocent était injustement accusé, il ne lui restait qu’un seul refuge, le Temple, qui était un asile inviolable ; et là il se soumettait à ce que notre Moyen-Age a appelé le « jugement de Dieu ». C’était sa seule chance. Ici, il s’agit certainement de quelque chose de cet ordre, puisque notre accusé plaide non coupable « J’ai tenu mes pas sur tes traces, jamais mon pied n’a trébuché » ; aujourd’hui, nous dirions qu’il n’a pas fait de faux pas.
Comment se passait concrètement le jugement de Dieu, on ne le sait pas très bien ; mais il s’agit bien de cela : « Tu sondes mon coeur, tu me visites la nuit, tu m’éprouves sans rien trouver ». Le simple fait d’accepter de dormir dans le Temple, complètement abandonné au jugement de Dieu était déjà une présomption d’innocence ; le roi Salomon, lui, avait prévu une formule de serment qu’on faisait prononcer à l’accusé : du genre « si j’ai commis le crime que vous croyez, alors qu’il m’arrive tel malheur »… si l’accusé acceptait de prêter ce serment, c’est qu’il était réellement innocent ; la superstition était telle à l’époque qu’aucun coupable n’aurait couru le risque !
Celui qui parle dans notre psaume est donc bien certain de son innocence puisqu’il est prêt à tous les jugements de Dieu qu’on voudra ; il sait qu’il n’a rien à craindre. Au contraire, Dieu va le protéger, le « garder comme la prunelle de ses yeux ». Nous retrouvons ici la superbe expression du livre du
Deutéronome (Dt 32,10) et qui est passée comme telle en français : « Le Seigneur rencontre son peuple au pays du désert dans les solitudes remplies de hurlements sauvages. Il l’entoure, il l’instruit, il veille sur lui comme sur la prunelle de son oeil. » Encore aujourd’hui nous disons que nous tenons à quelqu’un ou à quelque chose « comme à la prunelle de nos yeux ».
Il est si sûr de son innocence, notre accusé, qu’il attend le matin avec tranquillité : « Moi, par ta justice, je verrai ta face ; au réveil, je me rassasierai de ton visage ». On retrouve ici l’assurance de Job qui ose affirmer : « Je sais bien, moi, que mon libérateur est vivant, que le dernier, il surgira sur la poussière. Et qu’après qu’on aura détruit cette peau qui est mienne, c’est bien dans ma chair que je contemplerai Dieu ». (Jb 19,25-26).
Quand le peuple d’Israël, assemblé au Temple de Jérusalem, chante ce psaume, il proclame sa foi : il sait qu’il survivra à tous ceux qui lui veulent du mal (comme dira Paul aux Thessaloniciens dans la deuxième lecture) ; car, une fois de plus, on sait bien que cet homme (dont parle le psaume) cet homme traqué, cherchant refuge et justification dans le Temple, n’est autre que le peuple tout entier. « J’ai tenu mes pas sur tes traces, jamais mon pied n’a trébuché », c’est sa protestation de fidélité ; au milieu de toutes les tentations des peuples voisins, Israël est resté fidèle au Dieu Unique. Et c’est dans le Temple de Jérusalem et seulement là qu’il cherchait refuge. « Moi, par ta justice, je verrai ta face ; au réveil, je me rassasierai de ton visage ». Il ne s’agit pas encore de résurrection individuelle, mais le peuple élu sait que rien ne pourra l’écraser totalement ; car Dieu ne peut se renier lui-même.
« Au réveil, je me rassasierai de ton visage » : ce psaume n’a probablement pas été écrit pour annoncer la résurrection : mais quand nous le redisons aujourd’hui, à la lumière de la Résurrection du Christ, nous reconnaissons qu’il s’y applique tellement bien ; après la nuit de la mort, nous nous éveillerons dans la lumière de Dieu. Déjà, les frères dont nous lisions l’histoire dans le livre des Martyrs d’Israël en première lecture, ont pu dire cela en affrontant Antiochus Epiphane.
En attendant le sommeil définitif, chaque nuit est l’occasion pour nous de nous abandonner à la vigilance de Dieu ; on comprend pourquoi notre chant des Complies reprend chaque soir la prière de ce psaume : « Garde-moi comme la prunelle de l’oeil, à l’ombre de tes ailes cache-moi ».

 

DEUXIEME LECTURE –

deuxième lettre de Saint Paul aux Thessaloniciens 2,16 – 3,5

Frères
2,16 que notre Seigneur Jésus Christ lui-même,
et Dieu notre Père qui nous a aimés
et nous a pour toujours donné réconfort et bonne espérance par sa grâce,
2,17 réconfortent vos cœurs
et les affermissent en tout ce que vous pouvez faire et dire de bien.
3,1 Priez aussi pour nous, frères,
afin que la parole du Seigneur poursuive sa course,
et que, partout, on lui rende gloire comme chez vous.
3,2 Priez pour que nous échappions aux gens pervers et mauvais,
car tout le monde n’a pas la foi.
3,3 Le Seigneur, lui, est fidèle :
il vous affermira et vous protégera du Mal.
3,4 Et, dans le Seigneur, nous avons toute confiance en vous :
vous faites et continuerez à faire ce que nous vous ordonnons.
3,5 Que le Seigneur conduise vos cœurs dans l’amour de Dieu
et l’endurance du Christ.

Nous qui sommes parfois à court d’idées pour composer nos prières universelles, voilà un bon modèle ! Tout y est : d’abord, c’est une prière des uns pour les autres, les Thessaloniciens prient pour Paul et Paul pour les Thessaloniciens.
Ensuite celui qui prie n’a qu’un seul objectif : « Que la parole de Dieu poursuive sa course ». On retrouve ici la passion de Paul pour l’annonce de la Parole à toutes les nations ; on sait qu’il aime l’image de la course ; dans le monde grec, très amateur des jeux du cirque, c’était un spectacle familier. On imagine bien un coureur portant la parole comme une torche pour enflammer le monde le plus loin possible. L’apôtre est un porte-parole, (on pourrait dire le « haut-parleur »), le simple témoin d’une parole qui le précède et qui le dépasse et qui lui survivra. Cela suggère une autre comparaison : le musicien qui interprète une oeuvre la fait résonner le temps que dure sa carrière ; il la fait connaître et aimer ; la partition lui survivra. Le nom de l’interprète s’oubliera, c’est le nom de l’auteur qu’on retiendra. Et les applaudissements vont bien davantage à l’oeuvre qu’à l’interprète. Les noms de Bach ou de Mozart ou de Beethoven sont restés, les noms de leurs interprètes sont oubliés.
Mais ce n’est qu’une comparaison : par chance, la partition dont nous sommes chargés, la Parole de Dieu n’a pas besoin d’interprètes talentueux, il nous suffit d’être passionnés.
Saint Paul dit bien : « Priez afin que la parole de Dieu poursuive sa course, et qu’on lui rende gloire partout comme chez vous ». Paul cherche la gloire pour la Parole de Dieu, pas pour lui. Et il est vrai que chez les Thessaloniciens la Parole de Dieu a été accueillie d’une manière exemplaire : on se souvient que Paul n’est resté que trois semaines à Thessalonique et qu’en trois semaines déjà une communauté chrétienne était née, à laquelle il peut dire « Nous avons toute confiance en vous : vous faites et vous continuerez à faire ce que nous vous ordonnons ». Cela nous rappelle la première lettre à Timothée (que nous avons lue récemment) dans laquelle Paul s’émerveillait que le Christ lui ait fait confiance alors qu’il n’avait encore rien fait pour mériter cette confiance : « Je suis plein de reconnaissance envers celui qui m’a donné la force, Christ Jésus notre Seigneur ; c’est lui qui m’a jugé digne de confiance en me prenant à son service, moi qui étais auparavant blasphémateur, persécuteur et violent ». A son tour, Paul fait confiance aux tout jeunes baptisés de Thessalonique qui n’ont guère eu le temps de faire leurs preuves, pourtant. Mais en réalité, ce n’est pas à eux tout seuls qu’il fait confiance, c’est à eux assistés de la grâce de Dieu… Au fond, pour faire confiance aux autres il suffit de se souvenir que la grâce de Dieu est à l’oeuvre en eux.
Enfin, la prière de Paul est guidée par une seule certitude : « Le Seigneur est fidèle ; il vous affermira et vous protègera du mal » ; le mal dont il souhaite protéger les Thessaloniciens, ce n’est pas la persécution en elle-même ; il sait qu’elle fait partie de la vie du Chrétien ; et l’on sait bien que si lui-même n’est resté à Thessalonique que trois semaines, c’est parce que la persécution des Juifs l’a contraint à partir. Mais ce dont les Thessaloniciens ont besoin, c’est du réconfort du Seigneur pour affronter cette persécution et tenir dans la durée. Paul insiste : « Priez pour que nous échappions aux gens pervers et mauvais, car tout le monde n’a pas la foi… » Echapper ici, ne veut pas dire éviter : s’il avait voulu éviter la persécution, il aurait changé de métier ! Echapper veut dire « surmonter », avoir le courage de tenir bon ; le seul objectif, encore une fois, c’est que la propagation de l’Evangile (la course, comme il dit), ne soit pas entravée.
Et ce réconfort, il sait qu’il peut compter dessus ; la fidélité, c’est le nom même de Dieu, « Le Dieu de tendresse et de fidélité » ; c’est sous ce nom que Dieu s’est révélé à Moïse. Cette fidélité de Dieu, Paul l’a lui-même expérimentée ; à preuve sa phrase superbe du début : « Laissez-vous réconforter par Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même et par Dieu notre Père, lui qui nous a aimés, et, dans sa grâce, nous a pour toujours donné réconfort et joyeuse espérance ». Réconfort et joyeuse espérance, il semble bien que ce soit synonyme pour lui. Là il nous fait toucher du doigt à quel point l’espérance est enracinée dans le passé ou plutôt dans une expérience. Car l’espérance n’est pas une affaire d’imagination ; comme si on s’inventait des jours meilleurs, parce que l’aujourd’hui est difficile ; au contraire, l’espérance est une affaire de mémoire, (c’est la vertu de la mémoire), c’est la foi (ou la mémoire) conjuguée au futur. Nous l’avons vu, par exemple, avec l’histoire des sept martyrs du livre des Maccabées : s’ils ont pu découvrir la foi en la Résurrection, c’est parce qu’ils avaient l’expérience de la fidélité de Dieu.
Encore faut-il être accueillants à cette présence de Dieu ; c’est pour cela que Paul suggère aux Thessaloniciens de se laisser « réconforter par Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même »… On retrouve encore une fois ici la leçon du pharisien et du publicain : chez le pharisien, plein de lui-même, il n’y avait plus de place pour Dieu ; le publicain, lui, a pu être comblé parce que son coeur était ouvert.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 20, 27-38

En ce temps-là
27 quelques sadducéens
– ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas de résurrection –
s’approchèrent de Jésus
28 et l’interrogèrent :
« Maître, Moïse nous a prescrit :
Si un homme a un frère qui meurt
en laissant une épouse mais pas d’enfant,
il doit épouser la veuve
pour susciter une descendance à son frère.
29 Or, il y avait sept frères :
le premier se maria et mourut sans enfant ;
30 de même le deuxième,
31 puis le troisième épousèrent la veuve,
et ainsi tous les sept :
ils moururent sans laisser d’enfants.
32 Finalement la femme mourut aussi.
33 Eh bien, à la résurrection,
cette femme-là, duquel d’entre eux sera-t-elle l’épouse,
puisque les sept l’ont eue pour épouse ? »
34 Jésus leur répondit :
« Les enfants de ce monde prennent femme et mari.
35 Mais ceux qui ont été jugés dignes
d’avoir part au monde à venir
et à la résurrection d’entre les morts
ne prennent ni femme ni mari,
36 car ils ne peuvent plus mourir :
ils sont semblables aux anges,
ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection.
37 Que les morts ressuscitent,
Moïse lui-même le fait comprendre
dans le récit du buisson ardent,
quand il appelle le Seigneur
le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob.
38 Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants.
Tous, en effet, vivent pour lui. »

Quand un problème n’a pas de solution, c’est qu’il est mal posé. Et là vraiment le problème posé par les « Sadducéens » semble bien insoluble ; on a envie de dire « cherchez l’erreur ». L’erreur, ce serait de vouloir tendre un piège à Jésus, d’abord. Ce n’est certainement pas le meilleur moyen de découvrir la Parole de Dieu, puisqu’il est la Parole faite chair ; mais peut-être les Sadducéens ne cherchent-ils pas à tendre un piège à Jésus ? Peut-être ne sont-ils pas mal intentionnés ? Leur question nous paraît un peu artificielle aujourd’hui, mais elle ressemble aux discussions interminables qu’on développait dans les écoles de théologie. C’est un cas d’école un peu poussé sur un sujet qui était à l’ordre du jour.
Encore faut-il se rappeler qu’au temps du Christ, la foi en la Résurrection était toute neuve ; elle n’était pas encore partagée par tout le monde. Les Pharisiens y croyaient fermement ; pour eux c’était une évidence que le Dieu de la vie n’abandonnerait pas ses fidèles à la mort. Mais on pouvait très bien être un bon Juif sans croire à la résurrection de la chair. C’était le cas des Sadducéens. Pour justifier leur refus de la résurrection, ils cherchent à démontrer qu’une telle croyance conduit à des situations ridicules : leur logique est imparable ; une femme ne peut pas avoir sept maris à la fois, on est tous d’accord ; si vous croyez à la résurrection, disent-ils à Jésus, c’est pourtant ce qui va se passer : elle a eu sept maris successifs, qui sont morts les uns après les autres ; mais si tous ressuscitent, vous voyez à quoi cela mène !
L’erreur, Jésus va le leur dire, c’est de chercher nos articles de foi dans nos raisonnements ; Isaïe l’a dit depuis longtemps : « Les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées, et ses chemins ne sont pas nos chemins » (Is 55,8). Jésus au contraire appuie sa foi uniquement sur l’Ecriture : chaque fois qu’une question lui est posée, il cherche sa réponse dans l’Ecriture. Depuis le récit des tentations jusqu’à la rencontre des disciples d’Emmaüs, sa seule référence est l’Ecriture ; c’est à partir d’elle qu’il ouvre l’intelligence de ses auditeurs ; il l’avait bien dit au tentateur « l’homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu ». Ici, il dit en quelque sorte : ne nourrissez pas votre foi de raisonnements et de discussions mais de la Parole de Dieu.
Ici, sa référence à l’Ecriture, il la prend dans les paroles de Moïse : tout comme ses interlocuteurs d’ailleurs ; les Sadducéens commencent en disant : « Moïse nous a prescrit. » Mais ils se servent de l’Ecriture, ils l’utilisent pour prouver ce dont ils sont déjà persuadés par ailleurs. Ils utilisent l’Ecriture, ils ne se mettent pas à son école ; ils citent l’Ecriture au lieu de la scruter. Jésus au contraire cherche dans l’Ecriture quelle révélation elle nous apporte sur Dieu ; or Moïse l’a bien dit : dans le buisson ardent (Ex 3) Dieu s’est révélé à lui comme le Dieu de nos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob : Dieu ne peut pas être Dieu pour un temps seulement ; la mort ne peut pas faire échec aux engagements qu’il a pris envers les Patriarches, Abraham, Isaac, Jacob, et leurs descendants. Son Alliance traverse la mort : il noue avec chacun de nous et nous tous ensemble un lien d’amour que rien ne pourra détruire. Or, au-delà de la mort, comme dit Saint Jean « nous lui serons semblables » (1 Jn). Pour l’instant, « Ce que nous serons ne paraît pas encore clairement »… Mais alors, nous serons enfin à son image des vivants, des aimants.
Une autre erreur est de parler de cette résurrection, de la vie dans l’au-delà comme si c’était la pure continuation de l’ici-bas. La réponse de Jésus montre bien au contraire qu’il y a une rupture complète entre notre vie actuelle et la vie des ressuscités : les enfants de ce monde se marient, c’est entendu ; mais les ressuscités ne se marient pas. Ils ne sont pas des anges (lisons bien le texte) mais ils sont « semblables aux anges », c’est-à-dire qu’ils ont un point commun avec les anges : ce point commun, justement, c’est qu’ils ne peuvent plus mourir ; la mort n’a plus sur eux aucun pouvoir ; désormais ils sont « enfants de Dieu », c’est-à-dire qu’ils sont vivants de la vie de Dieu. Dans leur question, les Sadducéens avaient lié le mariage à la reproduction : si cette femme avait été épousée par tous ses beaux-frères, c’est parce qu’elle n’avait pas pu être mère ; Jésus leur répond : votre problème est désormais sans objet ; dans le monde à venir tout est différent : il n’est plus question de mort et il n’est plus question de reproduction ; mais les Sadducéens avaient oublié que le mariage est aussi et d’abord une affaire d’amour : nos amours humaines, d’ici-bas, ne peuvent pas mourir : elles sont l’image de Dieu, elles sont ce qui en nous est à l’image de Dieu ; elles traversent la mort ; nous les retrouverons transfigurées sur l’autre rive.
Comme dit saint Augustin : « On ne peut perdre celui qu’on aime si on l’aime en Celui qu’on ne peut perdre. »

ANCIEN TESTAMENT, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL AUX THESSALONICIENS, LIVRE DE LA SAGESSE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 144

Dimanche 3 novembre 2019 : 31è dimanche du Temps Ordinaire : textes et commentaires

Dimanche 3 novembre 2019 :

31è dimanche du Temps Ordinaire

Zachee-Jesus-James-Tissot-1836-1902-Jewish-museum-New-York_0_445_334

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre de la Sagesse 11,22 – 12 ,2

11, 22 Seigneur, le monde entier est devant toi
comme un rien sur la balance,
comme la goutte de rosée matinale
qui descend sur la terre.
23 Pourtant, tu as pitié de tous les hommes,
parce que tu peux tout.
Tu fermes les yeux sur leurs péchés,
pour qu’ils se convertissent.
24 Tu aimes en effet tout ce qui existe,
tu n’as de répulsion envers aucune de tes oeuvres ;
si tu avais haï quoi que ce soit,
tu ne l’aurais pas créé.
25 Comment aurait-il subsisté,
si tu ne l’avais pas voulu ?
Comment serait-il resté vivant,
si tu ne l’avais pas appelé ?
26 En fait, tu épargnes tous les êtres,
parce qu’ils sont à toi,
Maître qui aimes les vivants,
12, 1 toi dont le souffle impérissable les anime tous.
2 Ceux qui tombent, tu les reprends peu à peu,
tu les avertis, tu leur rappelles en quoi ils pèchent,
pour qu’ils se détournent du mal,
et croient en toi, Seigneur.

Il est superbe ce texte ! Tout entier rédigé à la deuxième personne, comme une prière : ce n’est pas une méditation sur Dieu, c’est une parole adressée à Dieu, une parole de gratitude ; et ce genre littéraire tout à fait particulier nous donne un texte très émouvant. Plutôt que « gratitude », il faudrait dire « reconnaissance » au double sens du terme ; dans la « reconnaissance », il y a deux choses : il y a d’abord la connaissance et parce qu’il y a la connaissance, il peut y avoir la gratitude ; Israël a reçu ce privilège extraordinaire de la Révélation et donc d’une certaine connaissance et reconnaissance de Dieu. Or le livre de la Sagesse est un texte très tardif (il a été écrit seulement dans les années 50 av.J.C.) ; cela veut dire qu’il vient au terme de l’histoire biblique et qu’il a bénéficié de toute la maturation de la foi d’Israël ; on ne s’étonne donc pas d’y trouver une sorte de synthèse de toutes les découvertes que le peuple élu a faites au long des siècles.
Le texte que nous lisons ici est une hymne adressée au Dieu créateur ; « Le monde entier est devant toi comme un rien sur la balance, comme la goutte de rosée matinale qui descend sur la terre ». Images superbes pour dire notre petitesse devant Dieu : l’univers entier et l’humanité comme une minuscule goutte de rosée face à la grandeur de Dieu ! Spontanément, cette conscience de la puissance de Dieu et de notre propre impuissance pourrait nous remplir de peur : historiquement, c’est certainement le premier sens de l’expression « crainte de Dieu ». Mais Dieu s’est révélé progressivement à Israël comme celui dont il ne faut pas avoir peur.
Car la première découverte d’Israël, on le sait bien, ou si l’on préfère, le premier article du credo d’Israël c’est « Dieu libère son peuple », Dieu accompagne son peuple dans son entreprise de libération, et cela gratuitement, sans aucun mérite du peuple, simplement par amour. La foi d’Israël est née de cette expérience vécue de l’Alliance avec ce Dieu qui libère, le Dieu de l’Exode, le « Dieu de tendresse et de fidélité », comme il s’est révélé lui-même à Moïse. Et donc, quand Israël réfléchit sur l’oeuvre de la Création, il l’envisage à partir de son expérience et il en déduit que la Création est elle aussi une oeuvre d’amour. Alors la peur n’est plus de mise : dans la foi, Israël garde une grande conscience de sa petitesse, mais il sait que la puissance de Dieu n’est qu’amour. Et alors, petit à petit, l’expression « crainte de Dieu » a changé de sens. Désormais, cette conscience de notre petitesse alimente une grande confiance.
Cette Révélation progressive accordée à Israël tout au long de son expérience d’Alliance avec Dieu affleure à plusieurs reprises dans ce passage d’aujourd’hui. En voici quelques traces : par exemple, nous lisons dans le livre de la Sagesse : « Tu aimes tout ce qui existe, tu n’as de répulsion envers aucune de tes oeuvres ; si tu avais haï quoi que ce soit, tu ne l’aurais pas créé. Comment aurait-il subsisté si tu ne l’avais pas voulu ?… Maître qui aimes les vivants »*… Il y a là un écho du merveilleux poème de la Création, au premier chapitre de la Genèse avec cette phrase qui revient comme un refrain « Dieu vit que cela était bon ». D’un bout à l’autre, ce poème de la Genèse affirme que Dieu aime ses créatures.
« Maître qui aimes les vivants », cela veut dire aussi que la mort n’aura pas le dernier mot : c’est cette découverte que Dieu aime la vie et les vivants qui a progressivement amené Israël à croire à la résurrection des morts. « Toi, dont le souffle impérissable anime tous les êtres » : là encore il y a une résonance avec la Genèse, mais avec le chapitre 2 cette fois, le deuxième récit de création : « Le SEIGNEUR Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie, et l’homme devint un être vivant. » Magnifique image pour dire que l’homme vit suspendu au souffle de Dieu.
Mais surtout, ce qui suscite la gratitude du croyant, c’est que l’amour du Créateur résiste à toutes nos infidélités ; sa puissance n’est pas domination : pour nous, elle est soutien et relèvement ! C’est cela la vraie puissance : « Tu as pitié de tous les hommes parce que tu peux tout ». On sait bien que le pardon demande beaucoup plus de force que la vengeance ; un peu plus loin le livre de la Sagesse le dit très clairement : « Celui dont le pouvoir absolu est mis en doute fait montre de sa force… mais toi, Dieu, ta maîtrise sur tous te fait user de clémence envers tous » (Sg 12,13-18)**. Si Dieu pardonne, c’est parce qu’il aime la vie et les vivants justement, et c’est pour qu’on vive : « Tu as pitié de tous les hommes parce que tu peux tout… Tu fermes les yeux sur leurs péchés POUR qu’ils se convertissent… Ceux qui tombent, tu les reprends peu à peu, tu les avertis, tu leur rappelles en quoi ils pèchent POUR qu’ils se détournent du mal et croient en toi. » On entend là un écho du livre d’Ezéchiel : « Je ne prends pas plaisir à la mort du méchant, mais bien plutôt à ce qu’il se détourne de sa conduite et qu’il vive » (Ez 33,11).
Autre écho : le livre de la Sagesse dit « Ceux qui tombent, tu les reprends peu à peu, tu les avertis » ; le livre du Deutéronome comparait la patiente pédagogie de Dieu envers son peuple à celle d’un père « Le SEIGNEUR ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils » (Dt 8, 5). Force est bien d’admettre que Dieu n’a pas fini de déployer sa patience à notre égard, que sa pédagogie n’est pas terminée, qu’il reste beaucoup à faire pour que nous soyons vraiment détournés du mal… mais il a toute la patience qu’il faut. Comme dit Saint Pierre, « Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans sont comme un seul jour » (2 P 3,8).
—————————–
Compléments
– * Sg 11,26 : « Maître qui aimes les vivants » : cela veut dire que les solutions de mort sont contraires au projet de Dieu.
– ** Dans le film « La liste de Schindler », il y a un moment très intense où le héros du film, Schindler, est en face du chef du camp de concentration : le chef du camp a le pouvoir de vie et de mort sur les prisonniers et, à cet instant précis, il a envie de tuer un jeune garçon. Schindler lui explique qu’il serait beaucoup plus grand en usant de son pouvoir pour faire vivre que pour faire mourir.

 

PSAUME – 144 (145), 1-2, 8-9, 10-11, 13cd-14

1 Je t’exalterai, mon Dieu, mon Roi,
je bénirai ton nom toujours et à jamais !
2 Chaque jour je te bénirai,
je louerai ton nom toujours et à jamais !

8 Le SEIGNEUR est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
9 la bonté du SEIGNEUR est pour tous,
sa tendresse pour toutes ses oeuvres.

10 Que tes oeuvres, SEIGNEUR, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
11 Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

13 Le SEIGNEUR est vrai en tout ce qu’il dit,
fidèle en tout ce qu’il fait.
14 Le SEIGNEUR soutient tous ceux qui tombent,
il redresse tous les accablés.

On ne pouvait pas trouver mieux que ce psaume 144/145 pour faire écho à la première lecture de ce dimanche ! Le Livre de la Sagesse résumait en quelques versets toute la foi d’Israël : la découverte d’un Dieu qui accompagne son peuple, depuis l’aube de la Création et tout au long de son histoire ; le psaume 144/145 redit la même chose dans un autre style mais avec le même émerveillement.
Cela commence par la forme du psaume qui est alphabétique : que l’on se reporte à une Bible ou à un livre de prières en hébreu, c’est clairement indiqué ; non seulement le psaume 144/145 comporte vingt-deux versets, autant que de lettres dans l’alphabet hébreu, mais surtout chaque verset commence réellement par l’une des lettres de l’alphabet hébreu, dans l’ordre alphabétique ; c’est ce qu’on appelle un acrostiche ; nous savons déjà que ce n’est pas un hasard : nous avons acquis le réflexe : en face d’un psaume alphabétique, nous savons d’avance qu’il s’agit d’une action de grâce pour l’Alliance : manière de dire « toute notre vie, de A à Z, (en hébreu de aleph à tav) baigne dans l’Alliance, dans la tendresse de Dieu ».
On ne s’étonne pas que ce psaume figure dans la prière juive de chaque matin : pour le Juif croyant, depuis la première aube du monde, Dieu accompagne son peuple, chaque matin jusqu’à l’aube du JOUR définitif, celui du monde à venir, celui de la Création renouvelée… Si je vais un peu plus loin dans la spiritualité juive, le Talmud (c’est-à-dire l’enseignement des rabbins des premiers siècles de notre ère), affirme que celui qui récite ce psaume trois fois par jour, « peut être assuré d’être un fils du monde à venir ». Car la prière est un véritable apprentissage : répétée inlassablement, pourvu que ce soit du fond du coeur, elle nous convertit insensiblement. Parce que ces mots ont été inspirés par l’Esprit Saint, ils nous font peu à peu entrer dans la pensée de Dieu. On se souvient que le livre du Deutéronome nous disait que Dieu éduque l’homme comme un père éduque son fils… La prière est l’une des méthodes de cette pédagogie.
Si on regarde d’un peu plus près les huit versets précis qui ont été retenus pour ce dimanche, il me semble premièrement qu’on a là un condensé de la Révélation à la fois très complet et très concis… et, deuxièmement qu’ils entrent en résonance parfaite avec les autres lectures de ce dimanche… Nous retrouvons la contemplation du livre de la Sagesse sur le Dieu d’Amour et de pardon à la fois créateur et libérateur.
« Seigneur, tu aimes tout ce qui existe », disait le livre de la Sagesse ; le psaume répond en écho : « La bonté du SEIGNEUR est pour tous, sa tendresse pour toutes ses oeuvres. » Ou encore, le livre de la Sagesse insistait sur le pardon de Dieu : « Tu as pitié de tous les hommes, parce que tu peux tout… Tu fermes les yeux sur les péchés des hommes, pour qu’ils se convertissent », le psaume, lui, reprend la fameuse révélation de Dieu à Moïse, « Le SEIGNEUR est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. » (Ex 34,6). C’est le meilleur résumé qu’on puisse donner de toute la révélation biblique. Le pardon accordé à Zachée dans l’évangile de ce dimanche s’en fera l’écho, dans le Nouveau Testament cette fois.
On entend également dans ces deux textes du livre de la Sagesse et du psaume 144/145 la même insistance sur l’universalisme de l’amour et du projet de Dieu : la tendresse et la pitié du SEIGNEUR dont le peuple élu a eu le premier la Révélation, elles sont POUR TOUS ! Et cela, c’est une énorme découverte pour l’humanité… une découverte que nous devons au peuple élu… il ne faudrait jamais l’oublier. C’est un thème que nous avons rencontré très souvent dans l’Ancien Testament : Dieu aime toute l’humanité, et son projet d’amour, son « dessein bienveillant » concerne toute l’humanité.
Un autre accent de ce psaume insiste sur la royauté de Dieu : « Je t’exalterai, mon Dieu, mon Roi… Tes fidèles diront la gloire de ton règne, ils parleront de tes exploits ». Et l’affirmation de la royauté de Dieu revient à plusieurs reprises dans d’autres versets. Mais ce n’est pas un roi comme ceux que l’on connaît sur la terre. Imaginez un roi à la fois tout-puissant et bon : parce qu’il serait tout-puissant, il aurait les moyens de faire à son gré le bonheur ou le malheur de ses sujets ; mais parce qu’il serait bon il ne ferait que leur bonheur… on en rêve.
Et justement, Dieu est ce roi à la fois tout-puissant et bon, sa puissance est celle de l’amour ; c’est la découverte qu’Israël a faite au long de son histoire. Quand on parle des exploits de ce roi pas comme les autres, il s’agit toujours de son oeuvre pour son peuple : nous savons bien que le mot « exploit » dans la Bible est toujours une référence à la libération d’Egypte : Dieu a libéré son peuple… et d’ailleurs, je ne devrais pas dire « Dieu A LIBERE » comme si c’était du passé… la foi d’Israël, c’est que « Dieu libère aujourd’hui son peuple, et ce depuis la première libération, et même depuis la Création ».
Pour terminer, si l’on se reporte au texte complet de ce psaume, on découvre une parenté très grande entre ce texte et celui du Notre Père : or on sait que le Notre Père était une prière juive avant d’être chrétienne. Par exemple, le Notre Père s’adresse à Dieu non seulement comme à un Père (« Notre Père… donne-nous… pardonne-nous… délivre-nous du mal… »), un Père qui est le Dieu de tendresse et de pitié dont parle ce psaume… Mais le Notre Père s’adresse également à Dieu comme à un roi : « Que ton Règne vienne »… En répétant régulièrement cette phrase, nous apprenons peu à peu à désirer vraiment que vienne le Règne de Dieu pour le bonheur et le salut de toute l’humanité. Le psaume disait quelque chose d’équivalent : « Que tes fidèles te bénissent ! Ils diront la gloire de ton règne, ils parleront de tes exploits. »
Comme le dit le Talmud, en disant ce psaume de tout notre coeur, nous nous préparons à être « les fils du monde à venir ».

 

DEUXIEME LECTURE –

deuxième lettre de Saint Paul aux Thessaloniciens 1, 11 – 2, 2

Frères,
1, 11 nous prions pour vous à tout moment,
afin que notre Dieu vous trouve dignes
de l’appel qu’il vous a adressé ;
par sa puissance, qu’il vous donne d’accomplir
tout le bien que vous désirez,
et qu’il rende active votre foi.
12 Ainsi, le nom de notre Seigneur Jésus sera glorifié en vous,
et vous en lui,
selon la grâce de notre Dieu
et du Seigneur Jésus Christ.
2, 1 Frères, nous avons une demande à vous faire
à propos de la venue de notre Seigneur Jésus Christ
et de notre rassemblement auprès de lui :
2 si l’on nous attribue une inspiration,
une parole ou une lettre
prétendant que le jour du Seigneur est arrivé,
n’allez pas aussitôt perdre la tête,
ne vous laissez pas effrayer.

Si Paul juge utile de dire aux Thessaloniciens « je prie continuellement pour vous », c’est que les choses ne sont pas si simples ; Thessalonique est l’une des premières communautés fondées par Paul et la première en Grèce ; on se souvient que son premier voyage missionnaire avait été pour la Turquie ; et c’est au cours de son deuxième voyage qu’il a abordé en Grèce, d’abord à Philippes puis à Thessalonique. Partout Paul et ses compagnons de voyage adoptaient la même ligne de conduite : en bons Juifs pratiquants, ils se rendaient à la synagogue le matin du sabbat (donc le samedi matin) et là, après la lecture traditionnelle de l’Ancien Testament, ils prenaient la parole pour annoncer que le Messie attendu dans l’Ancien Testament était bel et bien venu en la personne de Jésus de Nazareth, crucifié, mort et ressuscité à Jérusalem, environ vingt ans auparavant.
Et partout les choses se passaient à peu près de la même façon : un certain nombre de leurs auditeurs les croyaient et demandaient à être baptisés ; mais au fur et à mesure que leur succès grandissait, ils se faisaient des ennemis de plus en plus farouches ; qui venaient les contredire puis les chasser ou les faire emprisonner, sous prétexte qu’avec ces nouvelles idées, les Chrétiens semaient la révolution. Et un jour ou l’autre, il fallait quitter la ville en laissant sur place de tout nouveaux baptisés qu’on avait eu plus ou moins le temps de former. A Thessalonique, les choses se sont passées exactement de cette manière et, si l’on en croit le livre des Actes des Apôtres, Paul n’a pu y rester que le temps de trois sabbats, c’est-à-dire au maximum trois semaines. Au bout de ces trois semaines, il a été obligé de fuir Thessalonique pour éviter d’être emprisonné. Trois semaines pour une conversion, c’est quand même peu ! Il est vrai qu’il a suffi d’un instant à Paul lui-même sur le chemin de Damas pour être complètement retourné, converti au vrai sens du terme, par Jésus-Christ, mais ensuite, il avait été enseigné longuement dans la foi par d’autres Chrétiens.
Les Chrétiens tout frais de Thessalonique ont donc eu trois semaines pour se convertir… mais après cette prédication sûrement enthousiasmante de Paul, ils se sont quand même retrouvés un peu seuls face à leurs frères juifs qui refusaient cette conversion… Et, comme toujours en pareil cas, tant qu’une nouvelle religion n’est pas reconnue comme une véritable religion, elle est traitée de secte ; les premiers Chrétiens ont vécu cela. Voilà donc la première difficulté à laquelle s’affrontent les premiers convertis de Thessalonique : à peine baptisés, les voilà laissés seuls à eux-mêmes ; Paul a dû repartir et eux restent face aux Juifs, leurs proches, leurs amis d’hier, devenus tout d’un coup des persécuteurs. Rude épreuve pour leur foi toute neuve. Paul a donc une première bonne raison de leur dire « je prie continuellement pour vous ».
Il en a aussi une autre, d’un tout autre ordre ; la deuxième difficulté de cette jeune communauté, trop vite laissée à elle-même, c’est de ne plus trop bien savoir où elle en est, de « perdre la tête » comme dit Paul : puisque maintenant, on connaît le Messie, puisque le Royaume de Dieu est arrivé avec la Résurrection du Christ, puisque nous sommes dans les derniers temps, alors on laisse tout tomber ; il paraît que certains en abandonnaient leur travail ; sans aller jusque-là, d’autres se font trop facilement l’écho des bruits les plus divers concernant de prétendus événements ou révélations sur la fin du monde ; cela risque d’égarer les plus fragiles.
Paul les met en garde : « Frères, nous avons une demande à vous faire à propos de la venue de Notre Seigneur Jésus-Christ et de notre rassemblement auprès de lui : si l’on nous attribue une inspiration, une parole ou une lettre prétendant que le jour du Seigneur est arrivé, n’allez pas aussitôt perdre la tête, ne vous laissez pas effrayer ». Le texte du Concile Vatican II sur la Révélation (« Dei Verbum » – la Parole de Dieu) reprend le même thème pour les Chrétiens d’aujourd’hui : « Aucune révélation publique n’est à attendre avant la manifestation glorieuse de Notre Seigneur Jésus-Christ ». Ne nous laissons donc pas effrayer par quiconque, ne perdons pas la tête, mais attendons en confiance l’accomplissement du projet de Dieu : et si nous en croyons Paul, à la suite d’ailleurs de toute la révélation biblique : « Selon la grâce de notre Dieu et du Seigneur Jésus Christ, le nom de notre Seigneur Jésus sera glorifié en vous, et vous en lui. » (2 Th 1,12).
Attendre en confiance ne veut pas dire pour autant rester passifs ; c’est très exactement ce que veut dire Paul ; il est on ne peut plus clair. C’est Dieu qui a l’initiative : il a un projet sur nous, il nous a appelés. « Que notre Dieu vous trouve dignes de l’appel qu’il vous a adressé » ; la formule est superbe ; elle dit l’honneur et la responsabilité qui sont les nôtres de par notre Baptême. Il n’est donc pas question de rester inactifs, au contraire. Paul continue sa prière : « Par sa puissance, que Dieu vous donne d’accomplir tout le bien que vous désirez, et qu’il rende active votre foi. » C’est nous qui accomplissons, mais c’est Dieu qui nous donne l’énergie pour le faire. C’est bien ce qui s’est passé pour Zachée : c’est Jésus qui a pris l’initiative de s’inviter chez lui, manière de lui proposer l’Alliance avec Dieu au coeur même de sa vie concrète peu conforme à l’Alliance ; ce faisant, Jésus lui manifestait qu’on n’est jamais perdu pour Dieu. Alors Zachée a pu, dans un deuxième temps, changer de comportement et conformer sa vie au projet de Dieu. Avis aux Thessaloniciens et à nous-mêmes : Dieu nous appelle, à nous d’y répondre dans notre vie concrète, il n’y a pas de temps à perdre.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 19, 1-10

En ce temps-là,
1 entré dans la ville de Jéricho, Jésus la traversait.
2 Or il y avait un homme du nom de Zachée ;
il était le chef des collecteurs d’impôts,
et c’était quelqu’un de riche.
3 Il cherchait à voir qui était Jésus,
mais il ne le pouvait pas à cause de la foule,
car il était de petite taille.
4 Il courut donc en avant
et grimpa sur un sycomore
pour voir Jésus qui allait passer par là.
5 Arrivé à cet endroit,
Jésus leva les yeux et lui dit :
« Zachée, descends vite :
aujourd’hui il faut que j’aille demeurer ta maison. »
6 Vite, il descendit,
et reçut Jésus avec joie.
7 Voyant cela, tous récriminaient :
« Il est allé loger chez un homme qui est un pécheur. »
8 Zachée, debout, s’adressa au Seigneur :
« Voici, Seigneur :
je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens,
et si j’ai fait du tort à quelqu’un,
je vais lui rendre quatre fois plus. »
9 Alors Jésus dit à son sujet :
« Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison,
car lui aussi est un fils d’Abraham.
10 En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver
ce qui était perdu. »

Quelques lignes auparavant, Jésus a eu cette phrase terrible : « Oui, il est plus facile à un chameau d’entrer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. » Alors ses auditeurs lui ont aussitôt posé la question qui nous vient spontanément aux lèvres : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » Et Jésus a répondu : « Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. » L’histoire de Zachée vient nous en apporter la preuve.
Jéricho, c’est paraît-il la ville la plus basse du monde, à moins trois cents mètres d’altitude : dans la vallée du Jourdain, un peu au Nord de la Mer Morte ; de là à Jérusalem, il y a trente-cinq kilomètres de montée dans un paysage désertique superbe. Ce jour-là, Jéricho était bruyante, les gens étaient dans la rue pour voir passer le prophète et la petite troupe de disciples qui le suivait ; il y avait donc la foule, Jésus … et ce Zachée perché dans le sycomore ; Zachée le publicain, responsable des impôts, ce qui signifiait pour tout le monde qu’il était à la fois collaborateur avec l’ennemi, l’occupant romain, et soupçonné de voler allègrement ses compatriotes. C’est justement chez lui, Zachée, que Jésus s’invite ; Luc nous raconte que la foule est horrifiée que Jésus aille manger chez un pécheur ; mais ces gens sont logiques : selon la loi juive, on ne doit pas frayer avec les impurs, or Zachée est rendu impur du seul fait de son contact avec les Romains qui sont des païens. Si Jésus était vraiment le prophète qu’on prétend, il respecterait la Loi. Mais c’est la logique des hommes et une fois de plus, l’Ecriture nous montre que la logique de Dieu n’est pas la nôtre.
Zachée, donc, reçoit Jésus avec joie, nous dit Luc, et les choses auraient pu en rester là ; mais alors il se passe quelque chose : « Zachée, s’avançant, dit au Seigneur : Voilà, Seigneur… » Arrêtons-nous là : Zachée vient de reconnaître Jésus comme le Seigneur… et c’est cela être sauvé. Le changement de comportement de Zachée ne viendra qu’ensuite, il en sera la suite logique, évidente. Le salut, c’est d’abord Jésus reconnu et accueilli comme présence de Dieu… Une Présence offerte à tous, mais ce sont les petits, ceux qui se reconnaissent en situation de précarité qui l’accueillent.
« Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison » : il y a deux fois le mot « aujourd’hui » dans ce passage ; première fois, Jésus dit « Aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison » ; Jésus fait le premier pas, mais Zachée est encore tout à fait libre : il ne va certainement pas refuser de recevoir le prophète, puisqu’il est grimpé sur le sycomore pour le voir…
Mais cette rencontre inespérée avec Jésus aurait pu rester une simple rencontre, qui serait devenue avec le temps un bon souvenir. Zachée pouvait en rester là. Il était libre de recevoir Jésus très poliment comme un hôte de marque, sans s’engager lui-même en profondeur, sans que cela change quoi que ce soit à sa vie.
Il était libre aussi d’en faire tout autre chose, de saisir la proposition de Jésus et d’en faire l’aujourd’hui du salut pour lui. Et, on l’aura remarqué, c’est seulement quand, librement, Zachée a annoncé sa décision de changer de vie que Jésus parle de salut ; reprenons le texte : « Zachée, s’avançant, dit au Seigneur : voilà, Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. » Alors, et alors seulement, Jésus dit à son sujet : « Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham. »
Au fond, la leçon est la même que dans la parabole du pharisien et du publicain de dimanche dernier, ou dans l’histoire du bon larron : Zachée, comme le bon larron, comme le publicain, est « justifié » (selon le mot de Jésus à propos du publicain), parce qu’il a ouvert les yeux, il a fait la vérité.
Quand il ajoute « Zachée aussi est un fils d’Abraham », Jésus ne cherche certainement pas là à nous donner une précision d’état-civil ! Il rappelle seulement la promesse qui lie pour toujours Dieu à la descendance d’Abraham : on pourrait traduire « fils de la promesse » : « Aujourd’hui le Salut est arrivé chez Zachée, car lui aussi est un fils de la promesse ». Les honnêtes gens qui étaient là, scandalisés que Jésus fréquente ce collaborateur de Zachée, ce malhonnête, ce vendu… ces honnêtes gens ne doivent pas oublier que le salut est toujours offert à tous parce que Dieu, lui, est toujours fidèle à sa promesse. Comme dit saint Paul, « Si nous manquons de foi, Dieu, lui, reste fidèle, car il ne peut se rejeter lui-même ». (2 Tm 2,13). C’est le même Luc, d’ailleurs, qui nous rapporte le Magnificat : « Il se souvient de la promesse faite à nos pères en faveur d’Abraham et de sa race à jamais » (Lc 1,55).
On retrouve ici le double accent que nous avions déjà noté dans la parabole du pharisien et du publicain : le salut est « cadeau », le publicain « est justifié » (sous-entendu il ne se justifie pas lui-même). Mais il n’est pas passif pour autant : il « est justifié » parce qu’il accueille le salut donné par Dieu ; c’est la même chose ici. Le salut est don de Dieu, cadeau de Dieu ; ce n’est pas Zachée qui est la cause de son salut, et pourtant son attitude d’accueil est indispensable pour que le salut advienne « aujourd’hui » pour lui.
Comment ne pas faire le rapprochement avec le nom même de la ville de Zachée, Jéricho, la première ville de la Terre Promise conquise par les tribus d’Israël ; ils ont toujours considéré cette conquête comme un don de Dieu et non comme une victoire due à leurs propres forces. Décidément, nous dit Saint Luc, le salut est toujours un cadeau. Jéricho, c’est aussi pour Jésus, (dont le nom signifie Dieu sauve) la dernière étape de la montée à Jérusalem où s’accomplira le salut de l’humanité tout entière. Certainement, en choisissant de s’inviter chez Zachée, Jésus ne cherche pas à donner une leçon : simplement, il révèle qui est Dieu, irrésistiblement attiré par ceux qui sont en train de se perdre.