ECRIVAIN FRANÇAIS, GEORGES DUBY (1919-1996), HISTORIEN FRANÇAIS, LIVRES

L’historien Georges Duby (1919-1996)

Georges Duby

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Georges Duby (né le 7 octobre 1919 à Paris et mort le 3 décembre 1996 au Tholonet) est un historien français. Spécialiste du Moyen Âge, il est professeur au Collège de France de 1970 à 1991.

 

Biographie

 Famille et études

Georges Michel Claude André Duby est issu d’une famille d’artisans parisiens. Son père était teinturier et travaillait notamment pour le cinéma.

Il fait ses études secondaires à Mâcon et est lauréat du Concours général de dessin. Il fait ensuite des études supérieures d’histoire et de géographie à la faculté de lettres de Lyon et est reçu 9e (sur 12) à l’agrégation d’histoire et géographie en 1942.

 Carrière universitaire

Il commence sa carrière dans l’enseignement secondaire, puis est nommé assistant à la Faculté de lettres de l’université de Lyon à la Libération, enseigne quelque temps à Besançon, puis obtient la chaire d’histoire du Moyen Âge à la Faculté de lettres d’Aix-en-Provence en 1951. Il se fixe alors dans cette région.

Le samedi 21 juin 1952, Georges Duby soutient à la Sorbonne sa thèse de doctorat ès lettres, réalisée sous la direction de Charles-Edmond Perrin et intitulée La Société aux xie et xiie siècles dans la région mâconnaise (thèse qui sera ensuite publiée en 1953) ; sa thèse complémentaire étudie Les pancartes de l’abbaye cistercienne de la Ferté-sur-Grosne, 1113-1178. Outre Perrin, le jury est composé de Robert Fawtier et Pierre Petot, respectivement professeur d’histoire médiévale à la Sorbonne et professeur d’histoire du droit à la Faculté de droit de Paris. Dans sa thèse, Duby utilise la masse considérable des documents de l’abbaye de Cluny pour expliquer « à fond » un espace particulier, le Mâconnais, reprenant l’exemple des monographies régionales produites alors par l’école géographique française

En 1970, il est élu à la chaire d’histoire des sociétés médiévales du Collège de France, qu’il occupe jusqu’en 1991.

Les archives (manuscrits et tapuscrits) qu’il a constituées au cours de sa carrière sont réunies dans le « fonds Duby » déposé pour l’essentiel par sa veuve Andrée Duby depuis 20035 à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine. Madame Andrée Duby est décédée le 19 août 2016 à l’âge de 96 ans.

 

Distinctions et hommages

Les honneurs officiels récompensent son enseignement et ses nombreuses publications, dont le rayonnement dépasse très largement le cercle des spécialistes.

En 1974, il est élu membre ordinaire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Le 18 juin 1987, il est élu à l’Académie française, où il succède à Marcel Arland au 26è  fauteuil. Il est reçu sous la Coupole en 1988 par Alain Peyrefitte. La cérémonie est filmée intégralement par la télévision française et diffusée par la chaîne FR3.  Il fut également membre étranger de la British Academy, de la Royal Historical Society, de la Medieval Academy of America, de la Société américaine de philosophie, de l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, de l’Accademia nazionale dei Lincei, de l’Académie royale espagnole, de l’Académie hongroise des sciences et de l’Academia Europaea.

En 1973, il est récompensé par le Prix des Ambassadeurs pour son livre Le dimanche de Bouvines. En 1977, il est aussi lauréat du Grand prix Gobert de l’Académie française pour son livre Le temps des cathédrales.

Apport à l’histoire du Moyen Âge

Georges Duby a su dès le début de sa carrière renouveler la perception du Moyen Âge en adoptant des points de vue originaux. Sa rencontre avec la géographie est importante dans sa formation d’historien. Elle est alors, à la fin des années 1940, selon ses mots, une discipline où l’on est « le plus attentif à ce qui se produisait de plus neuf parmi les sciences de l’homme ». Cette filiation (André Allix, Roger Dion) l’amène à étudier l’histoire médiévale, mais, plus encore, à prendre en compte les paysages et les sociétés rurales de cette époque.

Plus particulièrement spécialiste des Xè, XIè, XIIè et XIIIè siècles en Europe occidentales, Duby contribue tout au long de ses ouvrages à renouveler les méthodes et les objets de la discipline historique. Auteur de vastes études (Guerriers et Paysans en 1973, L’Europe au Moyen Âge en 1979), il pousse encore plus loin ses recherches sur la société médiévale en reprenant la célèbre trifonctionnalité de Georges Dumézil (Les Trois Ordres ou l’Imaginaire du féodalisme en 1978), tout en renouvelant l’archétype de l’événement historique dans un livre aujourd’hui célèbre par le paradoxe apparent qu’il affirme dans son titre : Le Dimanche de Bouvines, sur la Bataille de Bouvines, publié en 1973, est une célébration de l’événement, certes, mais surtout une analyse magistrale de son environnement et de ses conséquences.

Grand admirateur de Fernand Braudel, il appartient cependant à la troisième génération d’historiens de l’école des Annales, fondée en 1929 par Marc Bloch et par Lucien Febvre, notamment par ses apports à l’histoire des mentalités, constitutive de cette troisième génération.

Outre son intérêt non démenti pour la géographie relevé plus haut, Georges Duby s’illustre également par sa maîtrise de la langue française et par des apparitions à la télévision, dans le cadre d’émissions de vulgarisation inspirées par ses écrits, comme Le Temps des cathédrales (1976), ou dans le cadre de débats. Il a été président de la chaîne de télévision Arte France depuis sa création en 1986 jusqu’en 1989.

Georges Duby a beaucoup apporté au renouvellement de la compréhension de l’Histoire grâce au concept de représentation mentale. Avec d’autres penseurs, comme Marc Augé en anthropologie, il a reconnu et explicité la fonction de la représentation dans la constitution des ordres et des rapports sociaux, l’orientation des comportements collectifs et la transformation du monde social. À propos de l’imaginaire de la féodalité, Georges Duby parle de la représentation comme « membrure », « structure latente », « image simple » de l’organisation sociale assurant le passage vers différents systèmes symboliques.

 

Œuvres (sélection)

Note : une liste exhaustive des œuvres de Duby est disponible sur le site de l’Académie française

 Ouvrages universitaires

La Société aux xie et xiie siècles dans la région mâconnaise, Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1953. Thèse de doctorat d’État.

L’Économie rurale et la vie des campagnes dans l’Occident médiéval, Paris, Aubier, 1962, 2 volumes.

Hommes et structures du Moyen Âge, Paris, Mouton, 1973; rééd. en deux volumes : Seigneurs et Paysans et La Société chevaleresque, Paris, Flammarion, 1988.

Guerriers et Paysans, viiexiie siècles : premier essor de l’économie européenne, Paris, Gallimard, 1973.

Les Trois Ordres ou L’Imaginaire du féodalisme, Paris, Gallimard, 1978

Le Chevalier, la Femme et le Prêtre : le mariage dans la France féodale, Paris, Hachette, 1981

Guillaume le Maréchal ou Le meilleur chevalier du monde, Paris, Fayard, 1984 Biographie de Guillaume le Maréchal, qui s’élève dans la hiérarchie féodale par ses dons jusqu’à devenir l’un des hommes les plus puissants du royaume d’Angleterre.

Mâle Moyen Âge : de l’amour et autres essais, Paris, Flammarion, 1988, réédition de 2010,

Dames du xiie siècle, Paris, Gallimard, 1995-1996, 3 volumes:

  1. Héloïse, Aliénor, Iseut et quelques autres
  2. Le souvenir des aïeules

III. Ève et les prêtres

Les Femmes et le pouvoir au xiie siècle, conférence donnée au Collège de France le 17 février 1994, CD audio, Houilles, Le Livre qui parle, 2009.

 

Ouvrages grand public

L’An mil, Paris, col. « Archives », Julliard, 1967 (rééd. Gallimard, 1980

Le Dimanche de Bouvines (27 juillet 1214), Gallimard « Trente journées qui ont fait la France », Paris, Gallimard, 1973 Duby y montre qu’un historien des Annales peut aussi, à l’occasion, traiter d’un événement : la bataille de Bouvines.

Avec Andrée Duby, Les procès de Jeanne d’Arc, Paris, Gallimard, 1973.

L’Europe au Moyen Âge (art roman, art gothique), Paris, Arts et Métiers Graphiques, 1981.

Histoire de l’art

Adolescence de la chrétienté occidentaleL’Europe des cathédrales et Fondement d’un nouvel humanisme, Genève, Skira, 1966-1967, 3 volumes ; repris en un volume sous le titre Le Temps des cathédrales : l’art et la société (980–1420), Paris, Gallimard, 1976 (Grand Prix Gobert de l’Académie française 1977) (

Saint Bernard : l’art cistercien, Paris, Arts et Métiers Graphiques, 1976.

 

Compilations

Féodalité, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1996

L’Art et la société. Moyen Âge – XX siècle, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2002

Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2019

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 Participation à des ouvrages collectifs

(dir.) Atlas historique, Paris, Larousse, 1978. Nombreuses rééditions revues et augmentées.

Avec Robert Mandrou, Histoire de la civilisation française, Paris, A. Colin, 1958, 2 volumes.

(dir.) Histoire de la France, Des origines à nos jours, Paris, Larousse, 1970-1971, 3 volumes; rééd., Paris, Larousse, 2007, coll. « Bibliothèque historique »,

(codir. avec Armand Wallon) Histoire de la France rurale, Paris, Le Seuil, 1976, 4 volumes.

(dir.) Histoire de la France urbaine, Paris, Le Seuil, 1980-1985, 5 volumes

(codir. avec Philippe Ariès) Histoire de la vie privée, Paris, Le Seuil, 1985-1987, 5 volumes

(codir. avec Michelle Perrot) Histoire des femmes en Occident, Paris, Plon, 1990-1992, 5 volumes.

 Divers

Avec Guy Lardreau, Dialogues, Paris, Flammarion, 1980 (rééd. Les petits Platons, 2013

L’Histoire continue, Paris, Odile Jacob, 1991,

Mes ego-histoires (livre édité à titre posthume par Patrick Boucheron et Jacques Dalarun), Paris, Gallimard, 2015.

 

Bibliographie

Maurice Agulhon, « Duby Georges (1919-1996) » sur Encyclopædia Universalis.

Patrick Boucheron, « La lettre et la voix : aperçus sur le destin littéraire des cours de Georges Duby au Collège de France, à travers le témoignage des manuscrits conservés à l’IMEC », Le Moyen Âge, De Boeck, t. CXV,‎ 2009, p. 487-528 ).

Patrick Boucheron (dir.) et Jacques Dalarun (dir.), Georges Duby, portrait de l’historien en ses archives : colloque de la Fondation des Treilles, Paris, Gallimard, 2015, 472 p.

François Bougard, « Genèse et réception du Mâconnais de Georges Duby », Bulletin du Centre d’études médiévales d’Auxerre, no hors-série no 1 « Georges Duby »,‎ 2008

Laurent Feller, « Georges Duby et les Études d’histoire rurale », Bulletin du Centre d’études médiévales d’Auxerre, no hors-série no 1 « Georges Duby »,‎ 2008

Jean-Claude Helas, « Le vocabulaire de Georges Duby dans L’économie rurale et la vie des campagnes dans l’Occident médiéval », dans Benoît Cursente et Mireille Mousnier (dir.), Les Territoires du médiéviste, Presses universitaires de Rennes, 2005 p. 45-70.

Jacques Le Goff, « Georges Duby (1919-1996) », Cahiers de civilisation médiévale, no 158,‎ 1997 (40e année), p. 199-209 (

Florian Mazel, « Pouvoir aristocratique et Église aux xe-xie siècles : retour sur la « révolution féodale » dans l’œuvre de Georges Duby », Bulletin du Centre d’études médiévales d’Auxerre, no hors-série no 1 « Georges Duby »,‎ 2008

(en) Leah Shopkow, « Georges Duby (1919-1996) », dans Philip Daileader et Philip Whalen (dir.), French Historians, 1900-2000 : New Historical Writing in Twentieth-Century France, Chichester / Malden (Massachusetts), Wiley-Blackwell, 2010, XXX-610 p. ,  p. 180-201.

Source : Wilipédia

ECRIVAIN FRANÇAIS, EMMANUEL ROBLES (1914-1995), LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS, SUR LES HAUTEURS DE LA VILLE

Sur les hauteurs de la ville : un roman d’Emmanuel Roblès

Sur les hauteurs de la ville

Emmanuel Roblès

Paris, Le Livre de Poche 1960.

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Résumé

L’histoire débute par l’arrestation, pour acte de résistance, de Smaïl un jeune algérien pour dénoncer l’envoi en Allemagne de travailleurs au nom de l’opération Todt (organisation chargée de recruteur de jeunes français pour travailler au service de l’Allemagne pendant la Guerre de 1939-1945). Humilié par un certain Almaro, le colon français qui collabore avec les Allemands, le  jeune homme n’aura de cesse de se venger

 

Le sentiment d’humiliation et de désespoir qu’il ressent face à cette arrestation va faire naître en lui de la haine. La vengeance devient alors son leitmotiv, voire une raison d’être contre laquelle même l’amour ne peut rien.

A travers ce roman et son protagoniste, Emmanuel Roblès met en exergue le désarroi qui tourmente les jeunes Algériens dans les années 1946, le début de cette résistance contre le colonialisme…

 

 

Ce qu’en disait l’auteur lui-même en préfaçant son livre :

 

 » À l’époque où il fut écrit, c’est-à-dire dans les années 1946-47, ce récit avait le dessein de témoigner sur un aspect du désarroi qui tourmentait alors de jeunes Algériens. Il voulait également illistrer certaines aspirations, nées avec plus ou moins d’élan et de clarté, au feu des évènements qui transformaient le monde. Comment, en particulier, ne pas reconnaître que pour beaucoup de ces jeunes hommes, l’exemple de la Résistance française a été décisif ?

En mai 1945, je me trouvais du côté de Stuggart lorsque me parvinrent les premières rumeurs de la révolte algérienne dans le Constantinois. Un immense incendie s’éteignait à peine en Europe. Un autre s’allumait dans mon propre pays de l’autre côté de la mer. S’il n »était pas de même proportion, ses flammes en avaient déjà le même rougeoiement de malheur.

A mon retour en Algérie, l’année suivant, ce que j’ai constaté là-bas m’a fait vivre dans la certitude que le brasier noyé un peu plus tôt dans le sang de milliers de victimes reprendrait plus dévorant. On tue les hommes, on ne tue pas l’idée pour laquelle ils acceptent de mourir, chacun de nous le sait

Aux jeunes Algériens, l’avenir n’offrait aucun espoir. L’esprit comme les structures mêmes du régime colonial, les destinaient à buter contre un mur, sans la moindre possibilité de percée, d’ouverture sur un monde plis équitable. Une découverte de ce genre conduit déjà, presque à coup sûr, à la violence. Mais elle s’est complétée, pour les meilleurs, d’une conscience précise des forces qui, au mépris de toute justice, maintenaient ce mur.

Six ans à peine après la publication des Hauteurs de la ville, l’Algérie prenait son visage de guerre. Par milliers, des Smaïl, décidés à conquérir leur dignité, ont surgi du fond de leur nuit, la torche au poing.

À leur cri ont répondu, dans l’autre camp, des Montserrat qui, pour avoir douté de la légitimité du combat dans lequel la France les engageait, expient dans les prisons de Casabianda ou de Constantine.

Qu’on me croie, je ne cite pas mes personnages par complaisance tant je suis convaincu que tout écrivain, pour peu qu’il nourrisse sa création de vérité humaine, sait qu’il rencontrera tôt ou tard, à certains tournants de la vie, ses propres créatures, celles de « chair et d’os » dont se préoccupait Unamuo et qui « pèsent sur la terre ».

Mais si j’ai réunit ici, Smaïl et Monserrat, c’est qu’ils sont à mes yeux, sortis tout  brûlants d’un unique foyer : celui où la conscience de l’homme forge sa résistance à la plus grande défaite qui la menace qui est sa négation même.

 

Emmanuel Roblès ‘juillet 1960

CELA S'APPELLE L'AURORE, ECRIVAIN FRANÇAIS, EMMANUEL ROBLES (1914-1995), LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Cela s’appelle l’aurore : un roman d’Emmanuel Roblès

Cela s’appelle l’aurore

 Emmanuel Roblès 

Paris, Cercle du bibliophile de Paris, 1964. 256 pages.

 

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Description du produit

Emmanuel Roblès Cela sappelle l’aurore Le Club du Bibliophile 1964–Luigi Valorio n’est pas le premier à se prendre au piège d’un joli minois masquant un coeur sec d’enfant gâtée ni à s’attacher à une autre répondant mieux à ses aspirations quand il s’aperçoit de son erreur. Il ne serait pas le premier à vivre entre deux femmes, mais le pourra-t-il ? Cette question l’obsède en relisant les lettres où sa jeune épouse Angola annonce son retour. Angola ne s’est jamais plu à Salina, en Sardaigne, où son mari est médecin. Elle ne rêve que de mener à Naples auprès de son père son existence mondaine de jeune fille – au point qu’elle a dépéri et que ‘Luigi l’a envoyée se soigner dans les Alpe s. Clara est alors entrée dans sa vie. S’en séparer ? Impensable. Et pourtant… Hantée par ce dilemme, presque en état second, il court d’un malade à l’autre. Sinon, il aurait ôté son arme à Sandro Galli qui menace de tuer son patron Gorzone si sa femme Magda meurt – ou mieux plaidé sa cause auprès de ce Gorzone, qui sait ? Magda meurt, Sandro tue Gorzone et se réfugie chez Luigi juste avant l’arrivée d’Angola. Les risques encourus sont énormes, mais c’est dans l’épreuve que se jugent les caractères ? et chacun aura donné sa mesure quand s’achève le beau roman d’Emmanuel Roblès.

 

Impressions de lecture

Luigi Valerio est médecin dans une petite ville perdue de Sardaigne et il soigne presque gratuitement ses clients qui sont tous d’un milieu pauvre comme Sandro ou Pietro. Mais s’il est apprécié de ses patients il est malheureux en ménage : quelques années auparavant, il a épousé Angela, fille d’un riche Napolitain, qui se révèle plutôt comme une femme enfant et qui s’ennuie terriblement dans cette île où elle ne trouve aucun divertissement ; alors tant son mari l’envoie en cure dans les Alpes. En son absence, il s’est épris de Clara, la jolie veuve habitant la maison voisine. Dans les bras de Clara, il découvre l’amour, un amour qui le réconforte au milieu des tracas que lui causent ses patients et qui se révèle bien plus que la tendre affection qu’il éprouve pour sa jeune épouse. Mais il doit faire face au retour de cette dernière qui se fait de plus en plus proche. Alors comment concilier le fait de devoir vivre entre deux femmes : sa femme et sa maitresse. C’est l’un des thèmes de ce roman qui ressemnble – mais qu’en apparence – à tant de roman d’amour.

Mais il y a bien plus et c’est ce qui fait tout l’intérêt de ce livre. Médecin, Valerio soigne Magda, la femme de son ami Sandro : il tente de la sauver mais il n’y parviendra pas. Magda meurt  et fou de douleur et de chagrin son mari abat le fort peu sympathique  Gorzone qui, dans sa grande jalousie (parce qu’il n’a pas pu obtenir la jolie et jeune Magda), n’a cessé de maltraiter le couple. Pour Valerio, lorsque Sandro vient se réfugier chez lui après le meurtre, la solution est vite trouver : il cachera Sandro car, depuis qu’il connait Clara, il sait jusqu’où peut aller l’amour et un amour peut pousser quelqu’un.
Que va-t-il advenir de tous ces secrets : la liaison avec Clara, Sandro caché dans l’ancienne chambre de bonne…? Qui sait quoi de tous ces secrets : la bonne ? l’inspecteur de police ? Les habitants du village ? Les découvrira-t-on?  Comment cela va-t-il finir pour tous les protagonistes du roman ?
Ainsi, Luigi Valerio se montre certes un homme infidèle envers sa femme, mais il y a sa soif d’absolu, sa volonté de vivre suivant ses valeurs et c’est tout cela qui le rend sympathique et que l’on arrive pas à lui en vouloir de tromper sa femme, de cacher un criminel dans sa maison sa volonté de vivre selon ses valeurs, suscite la sympathie et l’admiration. Il en est de même pour Sandro ou Pietro, deux hommes perdus
C’est le drame qui se joue dans ce livre qui rend cet ouvrage poignant et qui fait que l’on prend fait et cause pour les personnages. Même si l’histoire ne finit pas comme l’on souhaiterait malgré le triomphe de l’amour on se laisse emporter par ce petit livre haut en couleur.

®Claude-Marie T.

 

 

L’auteur : Emmanuel Roblès:

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Emmanuel Roblès est un écrivain français né à Oran (Algérie) en 1914 et décédé à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) en février 1995..

D’une famille ouvrière, il est reçu à l’Ecole Normale d’Alger.

Il obtient de faire son service militaire à Blida, puis à Alger où il se lie aux jeunes écrivains groupés autour du libraire-éditeur Edmond Charlot qui vient de publier « L’Envers et l’Endroit » d’Albert Camus.

Il s’inscrit à la Faculté des Lettres pour préparer une licence d’espagnol tout en collaborant à « l’Alger républicain » dont Albert Camus est rédacteur en chef et qui publiera « la Vallée du paradis« . Ce roman d’Emmanuel Robles (le second après l’Action) parut en feuilleton sous le pseudonyme d’Emmanuel Chênes.

La guerre oblige Emmanuel Robles à cesser ses études et il devient interprète auxiliaire de l’armée, puis officier-interprète jusqu’à ce que le général Bouscat, commandant l’air en Afrique du nord, le nomme correspondant de guerre en 1943. Cette période est pour lui très mouvementée et lui vaut, en particulier, les émotions fortes de plusieurs accidents d’avion.

Après la guerre il s’efforce de vivre de sa plume à Paris et collabore à divers quotidiens et hebdomadaires: Le Populaire, Gavroche, Combat, Aviation Française, etc. Repris pas la nostalgie d’Alger, il y retourne en 1947 et fonde une revue littéraire « Forge ».

Durant cette année 1947, et sous le coup de l’émotion soulevée par les évènements de mai 1945 en Algérie, il écrit « Les Hauteurs de la ville« , roman qui obtient le Prix Fémina l’année suivante. Il écrit également sa première pièce « Montserrat« .

Parallèlement à sa création littéraire, Robles voyage beaucoup. De son séjour au Mexique en 1954, il a rapporté le thème de son roman « Les Couteaux » et de son voyage au Japon en 1957, celui de son récit « L’homme d’Avril« .

Il se tournera ensuite vers le cinéma: il collaborera avec Luis Buñuel pour Cela s’appelle l’Aurore et Lucchino Visconti pour l’adaptation de l’Etranger de Camus ainsi que pour des dialogues et des adaptations télévisées.

Source : Wikipédia

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BORIS VIAN (1920-1959), ECRIVAIN FRANÇAIS, LITTERATURE FRANÇAISE

Boris Vian (1920-1959)

 

Boris Vian (1920-1959)

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Ingénieur, jour de jazz, écrivain, auteur de romans cultes tel que L’Écume des jours, éditeur, Boris Vian a participé à la légende de Saint-Germain-des-Près.

 

BREVE BIOGRAPGHIE DE BORIS VIAN

 Ingénieur et musicien de jazz, il fréquente les cafés de Saint-Germain-des-Prés. Le scandale provoqué par son pastiche des romans noirs américains, J’irai cracher sur vos tombes, sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, l’un des best-sellers de l’année 1947, occultera ses autres textes publiés sous son vrai nom et auxquels il accordait plus de valeur littéraire. Celui qui avait toujours dit qu’il n’aurait jamais quarante ans meurt à 39 ans pendant la projection du film J’irai cracher sur vos tombes au cinéma Marbeuf.

Bien que plébiscité par ses amis Raymond Queneau et Jean-Paul Sartre – le Jean-Sol Partre du roman –, qui en avait publié des extraits dans le numéro d’octobre 1946 des Temps modernesL’Écume des jours n’aura aucun succès du vivant de son auteur. Depuis, ce roman devenu culte a été lu par des millions d’adolescents dans le monde entier.

 

1920 – Naissance le 10 mars à Ville-d’Avray. Il est le second fils (Lélio est né en 1918) de Paul Vian, rentier, et d’Yvonne Ravenez. Famille aisée. Deux autres enfants, Alain en 1921 et Ninon en 1924.

1927 – Études primaires au lycée de Sèvre.

1929 – Ruine de la famille consécutive à la crise boursière. Ils sont obligés de louer leur maison à la famille Menuhin et s’installent dans une plus petite sur le domaine.

1932 – Santé fragile, premières manifestations de rhumatisme cardiaque. Entre au lycée Hoche de Versailles. Élève brillant malgré des absences liées à la maladie.

1933 – Paul Vian se reconvertit dans la vente de produits pharmaceutiques en banlieue parisienne.

1935 – Fièvre typhoïde. Il obtient néanmoins sa première partie du baccalauréat (latin-grec).

1936 – Lycée Condorcet à Paris.

1937 – Seconde partie du baccalauréat (philosophie et mathématiques). Opte pour des classes préparatoires en mathématiques. Se passionne pour le jazz et joue de la trompette. Adhère au Hot Club de France dont le président d’honneur est Louis Armstrong.

1939 – Réussit le concours d’entrée à l’École Centrale des arts et manufactures. Sa maladie lui évite d’être mobilisé

1940 – Études à Angoulême où s’est repliée l’École Centrale. Fermeture de l’école, la famille se retrouve à Capbreton dans les Landes. Rencontre Michelle Léglise et Jacques Loustalot, dit « Le Major ».

1941 – Mariage le 3 juillet de Boris Vian avec Michelle Léglise. Il commence à écrire Cent sonnets.

1942 – Naissance de leur fils Patrick le 12 avril. Rencontre Claude Abadie, polytechnicien et banquier et rejoint son orchestre de jazz amateur où jouent également ses frères Lélio et Alain. Diplômé de l’École Centrale. Entre en août à l’Association française de normalisation (Afnor) en qualité d’ingénieur affecté à la normalisation de la verrerie. Écrit Conte de fées à l’usage des moyennes personnes (publié en 1943) et Trouble dans les Andains (publié post-mortem en 1966).

1943 – Il écrit Vercoquin et le plancton.

1944 – En mai début de la rédaction du cycle de poésie Un seul Major, un Sol majeur. Son père est assassiné en novembre dans la maison de Ville d’Avray. Le crime ne sera jamais élucidé. Publie ses premiers textes dans le magazine Jazz Hot.

1945 – Collaboration à la revue Les amis des arts. Signature de son premier contrat chez Gallimard. Apparition dans le film de Jean de Marguenat, Madame et son flirt. L’orchestre Abadie triomphe au tournoi de jazz amateur de Bruxelles.

1946 – Démission de l’AFNOR pour l’Office du papier. Écrit L’écume des jours. La collaboration à Jazz Hot devient régulière. Fréquente Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir par l’intermédiaire de Raymond Queneau. Vian publie ses « Chroniques du menteur » dans la revue Les temps modernes, ainsi qu’une nouvelle, « Les fourmis » (fin de la collaboration à la revue en 1947 qu’il juge trop politique). En juin, candidat malheureux au Prix de la Pléiade, décerné sur manuscrit pour L’Écume des jours. Se consacre alors un temps à la peinture et expose ses toiles. Écrit en deux semaines, durant ses vacances d’août, sous le pseudonyme de Vernon Sullivan J’irai cracher sur vos tombes, roman qu’il prétend avoir traduit de l’américain. De septembre à novembre écrit L’Automne à Pékin.

1947 – Publication de son premier roman, Vercoquin et le Plancton, chez Gallimard, dans la collection La Plume au vent dirigée par Raymond Queneau. Scandale autour de  J’irai cracher sur vos tombes : représenté par Daniel Parker, le Cartel d’action sociale et morale dépose une plainte. Inauguration en avril du Tabou, un club qui sera emblématique de l’histoire de Saint-Germain-des-Prés. Parution le même mois de L’écume des jours. Écriture de sa première pièce de théâtre, L’Équarrissage pour tous, tout en concevant la version anglaise « originale » de J’irai cracher sur vos tombes pour tenter de calmer la polémique. Licencié, le 26 juin, de l’Office du papier. Il réalise alors ses premières traductions (Le Grand horlogerde Kenneth Fearing) et fonde avec Michel Arnaud et Raymond Queneau, la société de production de films Arquevit. Les éditions du Scorpion publient L’Automne à Pékin. Une loi d’amnistie, votée le 16 août, arrête les poursuites contre J’irai cracher sur vos tombes.

1948 – Parution du deuxième Sullivan, Les morts ont tous la même peau, aux éditions du Scorpion. Décès accidentel, le 7 janvier, de Jacques Loustalot, dit le Major. France-Dimanche publie les épisodes du troisième Vernon Sullivan, Et on tuera tous les affreux. Naissance le 16 avril de sa fille Carole. Le 22 avril, création au Théâtre Verlaine, de J’irai cracher sur vos tombes. Le 4 juin, au pavillon de Marsan, Vian prononce sa première conférence intitulée « Approche discrète de l’objet » qui sera publiée dans le n° 12 des Cahiers de ‘Pataphysique. Vian change de cave pour le Club Saint-Germain. Les éditions du Scorpion publient Et on tuera tous les affreux, les Deux Menteurs publient Barnum ‘5 Digest, dix poèmes illustrés par Jean Bouillet. Le Cartel d’action sociale et morale dépose d’une seconde plainte visant les éditions de J’irai cracher sur vos tombes parues après la loi d’amnistie et contre Les morts ont tous la même peau. Boris Vian est entendu en novembre par le juge d’instruction : il reconnaît être l’auteur des deux pastiches poursuivis. Après différents reports, le procès aura lieu à huis clos le 29 avril 1950. Il avouera entretemps être l’auteur de ces livres.

1949 – Présentation en mai au Club Saint-Germain, de Cantilènes en gelée, publié chez Rougerie éditeur. Sortie en juillet des Fourmis par les éditions du Scorpion. Un arrêté ministériel interdisant la vente de J’irai cracher sur vos tombes. En septembre, membre du jury, au Festival international du film amateur de Cannes. Henri Salvador crée la chanson C’est le be-bop.

1950 – Première, le 11 avril, de L’équarrissage pour tous au Théâtre des Noctambules. Le 13 mai Vian est condamné à une amende de 100 000 francs pour « outrage aux mœurs par la voie du livre ». Il rencontre le 8 juin, lors d’un cocktail chez Gallimard, Ursula Kübler, danseuse des Ballets Roland Petit. Parution aux éditions du Scorpion du quatrième et dernier Sullivan, Elles se rendent pas compte. Publication aux éditions Toutain de L’Herbe rouge, de L’équarrissage pour tous et du Dernier des métiers. En fin d’année, il écrit sa première comédie musicale : Giuliano.

1951 – Vian quitte sa femme Michelle pour vivre peu après avec Ursula. Il traduit L’Histoire d’un soldat (les Mémoires du général Bradley), et entame la rédaction du Goûter des généraux, du Traité de civisme et de Tête de méduse, son premier vaudeville. En collaboration avec Michel Pilotin, il lance en octobre dans Les temps modernes l’un des premiers manifestes en faveur de la science-fiction. Premières chroniques de jazz dans Arts. Création avec Michel Pilotin, Pierre Kast et Raymond Queneau du Club des Savanturiers.

1952 – Collabore à Constellation. En avril, création de Cinémassacre et les Cinquante ans du septième art à La Rose rouge sur un scénario et des dialogues de Vian. Admis le 8 juin au Collège de ‘Pataphysique. Divorce prononcé à ses torts. En septembre, au Théâtre Babylone, Mademoiselle Julie, une pièce d’August Strindberg, traduite par ses soins. Participe, en octobre, à la mise en scène de la revue Paris varie ou Fluctuat nec mergitur au night-club des Champs-Élysées.

1953 – Boris et Ursula s’installent au 6 bis, cité Véron. Publication, le 15 janvier, de L’Arrache-cœur, aux éditions Vrille. Collaboration à la revue de Jacques Laurent, La Parisienne. Devient membre, le 11 mai, du corps des Satrapes du Collège de ‘Pataphysique. Création en août du Chevalier de neige au Festival d’art dramatique de Caen.

1954 – Mariage le 8 février de Boris Vlan et d’Ursula Kübler. Écrit Le déserteur le 29 avril. Traduit L’Homme au bras d’or de Nelson Algren qui sera publié en feuilletons dans Les Temps modernes. Mise en scène à Nantes de sa pièce écrite vingt ans plus tôt, Série blême.

1955 – En janvier, premiers tours de chant au Théâtre des Trois Baudets puis à La Fontaine des Quatre Saisons. En mars, à la Rose rouge, Dernière heure, spectacle de science-fiction. Il enregistre au studio Apollo ses Chansons possibles et impossibles puis part en tournée agitée en province. Réalise chez Philips un catalogue de jazz. Écrit avec Michel Legrand, Alain Goraguer et Henri Salvador les premiers airs de rock français. En novembre, au cabaret L’Amiral, première revue nue de science-fiction, Ça c’est un monde.

1956 – Embauché au département variétés de la société Philips. Graves soucis de santé : œdèmes pulmonaires. Joue le rôle d’un cardinal dans Notre-Dame de Paris de Jean Delannoy.

1957 – Nommé le 1er janvier directeur artistique adjoint de la société Philips. En janvier, le Chevalier de neige, à Nancy, dans une version opéra. Écrit à Saint-Tropez Les Bâtisseurs d’empire. Commentaires et rôle dans La Joconde, film d’Henri Gruel. Tourne dans Un amour de poche de Pierre Kast. Nouvelle alerte cardiaque et œdème pulmonaire. Sortie chez Gallimard de sa traduction de Van Vogt, Les Joueurs du À. Écrit un opéra, Arne Saknussem ou Une regrettable histoire, sur une musique de Georges Delerue.

1958 – Directeur artistique chez Fontana, filiale de Philips. Publie en octobre, aux éditions du Livre contemporain, En avant la zizique… et par ici les gros sous. Création en octobre à l’Opéra de Berlin de Fiesta : musique de Darius Milhaud, livret de Vian. Collabore au Canard enchaîné.

1959 – Quitte Fontana en janvier. Problèmes autour de l’adaptation cinématographique de J’irai cracher sur vos tombes. Parution en février des Bâtisseurs d’empire dans les Cahiers du Collège de ‘Pataphysique. Joue le rôle de Preval dans Les liaisons dangereuses de Roger Vadim. En avril, directeur artistique des disques Barclay. En mai, diffusion d’une émission sur la ‘pataphysique à la radio. Fête ‘pataphysique, le 11 juin, sur la terrasse de la cité Véron. Le 23 juin, mort de Boris Vian, à 10 h 10, au cinéma Marbeuf, lors de la projection privée de J’irai cracher sur vos tombes.

 

Source L’internaute

 

 

CHRONOLOGIE DES ŒUVRES DE BORIS VIAN

 

Cette liste rassemble année par année, et dans la même année, tous les genres d’œuvres littéraires, musicales, critiques, journalistiques, radiophoniques, théâtrales ou cinématographiques produites par Boris Vian. Elle est tout naturellement incomplète puisqu’on continue à découvrir des choses ignorées. Elle est en grande partie issue de la liste établie par Noël Arnaud dans la dernière édition de Les Vies parallèles de Boris Vian. p. 483 à 509

 

1940

Cent sonnets, recueil de poèmes dont l’écriture se poursuit jusqu’en 1944

Livre d’or de Doublezon (alias Boris Vian), ouvrage de pseudo bibliophilie rédigé par Vian et Alfredo Jabès, juif d’origine italienne qui va expliquer à Boris la situation de juifs face aux nazis2. En justification du livre, on lit : « il a été tiré de cet ouvrage 10 000 exemplaires sur vergé Lafumellé et 30 exemplaires sur baudruche Olla, ainsi que 1 exemplaire numéroté de zéro à 1, non mis dans le commerce

 

1941 scénarios

Les scénarios de films de Boris n’ont jamais trouvé preneur du vivant de l’auteur. En revanche en 2013, ils ont été adaptés en courts métrages par des inconditionnels de Vian dont Philippe Torreton qui tient le rôle de Jean-Sol Partre dans L’Ecume des jours (2013)de Michek Gondry. Les scénarios ont été également publiés en ouvrage de librairie dès 1989 aux éditions Christian Bourgois, puis en collection 10/18 en 1992, puis dans la collection Le Livre de poche en 1998.

En 1941, Boris Vian en a écrit cinq :

Rencontres,

Le Devin,

La photo envoyée,

La Semeuse d’amour,

La Confession du méchant Monsieur X. (également intitulé Un Homme comme les autres).

D’autres scénarios (scenarii…) vont venir alimenter la collection au cours des années. On en retrouve presque chaque année.

1942 début de roman et scénarios

L’écriture de Trouble dans les andains commence pendant l’hiver 1942-1943, rendu selon la date manuscrite en mai 1943. Il a été édité après la mort de Boris par Les Éditions de la Jeune Parque en juin 1966, réédité en 10/18 en 1970, aux éditions André Sauret en 1981, et dans Le Livre de poche en 1997.

Les écrits de Boris, cette année-là, sont surtout des scénarios : Trop sérieux s’abstenirLe Vélo-taxiNotre terre ici-bas. Il produit aussi un conte : Conte de fées à l’usage des moyennes personnes, illustré de ses croquis et de dessins de Alfredo Jabès alias Bimbo. Le conte publié dans Obliques en 1976   a été édité en 1997 chez Jean-Jacques Pauvert.

 

1943 Manifeste du CO-CU

Sur lequel on n’a aucune information, excepté celle donnée par la conférence de Albert Labbouz qui révèle dans la liste des pseudonymes de Boris Vian, que le texte était signé du pseudonyme « Aimé Damour, Nous avons été trompés ! le Manifeste du Cocu (Comité d’organisation des consommateurs et usagers). »

 

1944 poèmes, scenario, injures

poèmes

Un seul major, un sol majeur, recueil de poèmes écrits en l’honneur de son ami très cher Jacques Loustalot, surnommé « le Major », qui se tuera le 6 janvier 1948 en passant par une fenêtre lors d’une surprise-partie. On ne sait pas s’il agit d’un accident ou d’un suicide. Deux de ces poèmes figurent dans Vercoquin et le Plancton, le plus ancien date de 1944, le plus récent de 1945. Tous les textes sont signés Bison Ravi « par le chantre spécial du major . »

Le premier texte de Boris Vian publié dans la presse est un poème paru en 1944 dans Jazz Hot (bulletin), intitulé Référendum en forme de ballade signé Bison Ravi. Il est paru avec Cent sonnets dans Le Livre de poche.

scénario

Histoire naturelle ou le marché noir ce scenario suit le même cheminement de publication que les précédents et se retrouve en 1998 dans la collection Le Livre de poche. Il s’agit encore d’une publication posthume

injures

Projet de norme française : gammes d’injures normalisées pour français moyen publié dans le dossier 16 du collège de Pataphysique en 1961, dans le livre de poche en 1981, et dont la FSU (Fédérations syndicale unitaire) fournit un fac-similé présenté ainsi « Du 17 avril 1943, jusqu’à sa démission le 15 février 1946, l’AFNOR a employé un certain Boris Vian. Il a proposé, en mars 1944, un projet de norme française « d’injures normalisées pour français moyen » dont nous fournissons le fac-similé au verso. Cette norme n’a jamais été adoptée 8. » Il donne la méthodologie, mais pas une liste d’injures. Il s’agit en fait d’une mystification et d’une classification publiée dans Les Vies parallèles de Boris Vian, faite selon les modèles en usage à L’AFNOR9.

 

1945 nouvelles, articles de presse

 

Martin m’a téléphoné à cinq heures, nouvelle écrite le 25 octobre 1945, publiée en 1970 et 1973 avec douze autres nouvelles dans le recueil Le Loup-garou aux éditions Christian Bourgois. Dernière édition Bourgois : 1993, repris dans le Livre de Poche sous le titre Le Loup-garou et autres nouvelles.

Sous le pseudonyme de Hugo Hachebuisson, adaptation du nom d’un personnage de Groucho-Marx le docteur Hugo Z Hackenbush vu dans le film Un jour aux courses, 1937,  il signe deux articles de presse. L’un dans le no 4 du bimensuel Les amis des Arts du 12 mars 1945 est intitulé Les Pères de Ubu-roi. C’était une réponse à Charles Chassé. Chassé prétendait dans son livre Sous le masque d’Alfred Jarry, les sources d’Ubu-Roi(1922) que Alfred Jarry, – dont Boris était un inconditionnel -, n’était pas le véritable inventeur d’Ubu roi. Le texte est reproduit dans Le Livre de poche dans un recueil de nouvelles La Belle époque, avec un autre article écrit cette même année : L’Étagère à livre, publié dans le même bimensuel no 5 du 1er avril.

1946 Le jazz, Bison Ravi et Vernon Sullivan

Cette année là commence sous le signe du jazz avec de nombreux articles publiés dans Jazz Hot dont il devient un collaborateur régulier à partir du no 5 de mars. Dans le numéro 11 de décembre il publie un entretien un peu fou avec Frank Ténot. Ses textes sont réunis dans l’ouvrage Écrits sur le jazz préfacé par Claude Rameil. Dans le no 8 de juillet-août, Boris fait un savoureux portrait d’Alix Combelle : « Il voulut d’abord être ingénieur. Mais, avec un père chef d’orchestre, allez donc rester insensible à la séduisante perfidie des anches vibrantes et ds accords septièmes diminués ou non. » Claude Rameil souligne qu’il est nécessaire de rappeler que la collaboration de Boris Vian à Jazz Hot fut toujours entièrement bénévole, qu’elle s’est poursuivi de mars 1946 à juillet 1958 sous plusieurs formes : articles, revue de presse, critique de disques, traductions

Le 25 décembre, Don Redman se produit à la salle Pleyel. Boris publie Opéra, le 25 décembre 1946 :

« Don Redman est un peu devin, voire météorologue, et son cœur généreux lui a dicté sa conduite : ils sont venus nous réchauffer. Ils n’y ont pas manqué, je pense en particulier à Peanuts Holland et à ce blues si joyeusement poignant qu’il chantait en première partie. »

« (…) Je n’ai pas parlé assez de Don Redman lui-même, du tout minuscule Don Redman, mais Don Redman n’a joué ni chanté assez non plus; et pourtant il a une voix sarcastique et il touche l’alto comme Don Redman lui-même »

Boris publie aussi des articles sur le jazz dans Combat, notamment dès septembre 1946 un article intitulé : « Le français Charles Delaunay est célèbre dans le monde entier pour avoir fait l’inventaire de tous les disques de jazz enregistrés à ce jour»

J’irai cracher sur vos tombes qui a été terminé la première quinzaine d’août 1946, paraît aux Éditions du Scorpion le 20 novembre avec des illustrations de Jean Boullet. Boris n’attendait pas la gloire de son roman le plus connu. En discutant avec un homme de lettres – un éditeur ou quelque autre de la catégorie de ceux qui observent ou publient les œuvres d’écrivains – celui-ci lui demanda, « Pour un tel résultat, il faut un best-seller. Comment faire ? » Boris lui dit simplement, « Un best-seller, on le fabrique. » Avec, entre autres circonstances favorables à la vente, l’affaire d’un meurtrier qui laissa à côté de sa victime le roman, ouvert à un passage des plus sinistres, le succès du roman fut assuré et, une des meilleures ventes de la maison d’édition, tandis que Boris avait démontré sa connaissance des rouages commerciaux de la littérature.

En février 1947, il écrit :

« Je vais être sincère, une fois n’est pas coutume. Voilà : Je serai content quand on dira, Au téléphone- s’il y en a-t-encore, Quand on dira, V comme Vian, J’ai de la veine que mon nom ne commence pas par un Q, Parce que Q comme Vian, ça me vexerait. »

Ce court poème donnera son titre à l’ouvrage de Marc Lapprand V comme Vian (2006).

De nombreux textes ont été remaniés et rédigés cette année là, ils seront mis en vente parfois plusieurs années après. C’est le cas de Vercoquin et le plancton écrit entre 1943 et 1944, remanié en 1945, et qui paraît en octobre 1946. L’ouvrage n’est mis en vente qu’en janvier 1947. Le titre initial était : « Vercoquin et le plancton, grand roman poliçon en quatre parties réunies formant au total un seul roman, par Bison Ravi, chantre especial du major » avec l’épitaphe : « Elle avait des goûts d’riche, Colombe… Paix à ses cendres. Vive le major. Ainsi soit Thill (Marcel) ».

À partir de 1946, Boris a tenu dans Jazz Hot créé en 1935 par Charles Delaunay, une « revue de la presse » à titre bénévole, jusqu’en mars 1959, année de sa mort . Il s’était inscrit très dès (1937) au Hot Club de France dont Jazz Hot est la revue. Il en a donné à de nombreuses revues Ses articles ont été rassemblés en deux volumes par Claude Rameil : Écrits sur le Jazz, paru en 1999 aux éditions Christian BourgoisLe Livre de poche, réédité en 2006 dans une version complétée et augmentée avec Autres écrits sur le jazz, déjà paru chez Christian Bourgois, 1994.

Parfois les textes ne seront pas publiés du tout du vivant de l’auteur. C’est le cas de Préface aux Lurettes fourrées recueil de nouvelles qui a été ensuite repris dans L’Arrache-cœurL’Herbe rouge et Les Lurettes fourrées (Jean-Jacques Pauvert). Mais aussi de Éléments d’une biographie de Boris Vian avantageusement connu sous le nom de Bison Ravi, non publié par Gallimard et paru en 1964 en plaquette accompagnant le coffret de disque Boris Vian intégrale, ainsi qu’un Prière d’insérer, non retenu chez Gallimard. Dans les Chroniques du menteur , la chronique Impression d’Amérique écrite en juin subit le même sort et paraît en 1984 chez Christian Bourgois, de même que : Les Remparts du Sud(nouvelle), Liberté, parodie du poème de Paul Éluard qui paraitra dans les Écrits pornographiques en 1980. La nouvelle Les Fourmis, dédicacée à Sidney Bechet en juin 1946 va rejoindre le recueil intitulé : Les Fourmis

Autres nouvelles publiées dans la presse et réunies dans le recueil Le Ratichon baigneur

Cinéclub et fanatisme devenu Divertissement culturels janvier 1946

Cinéma et amateurs ou Un métier de chien, janvier 1946

Le Premier rôle ou Une grande vedette, mars 1946

Le Ratichon baigneur, juillet 1946

 

1947 Vernon Sullivan, Boris Vian, le cinéma, le jazz

Après la tempête Vernon Sullivan, voici venir Boris Vian, poète, écrivain, auteur de L’Écume des jours, rédigé de mars à mai 1946, mis en vente en avril 1947, réédité une seule fois par Gallimard cette même année, puis par Jean-Jacques Pauvert en 1963, suivi de cinq éditions chez divers éditeurs pour paraître à partir de 1974 chez Christian Bourgois, édition suivie de dix éditions chez divers éditeurs dont Christian Bourgois en 1991. Le texte aboutit finalement au Livre de poche en 1997. Cette même année 1947, Boris Vian publie L’Automne à Pékin aux Éditions du Scorpion, livre réédité trois fois aux Éditions de Minuit puis dans sept rééditions chez divers éditeurs pour aboutir en 1991 dans La Pochothèque. En 1955, Alain Robbe-Grillet va lui proposer de rééditer l’Automne à Pékin aux Éditions de Minuit, mais Boris se méfie. « Depuis le temps que le sort s’acharne sur lui, il est las, fatigué de la connerie ambiante, de ce succès qui lui échappe depuis toujours », dit Robbe-Grillet.

Cependant l’américain Vernon Sullivan écrit cette année-là Les Morts ont tous la même peau « traduit » par Boris Vian avec une nouvelle : Les chiens, le désir, la mort, et suivi d’une postface de Boris Vian. Mis en vente en 1948, réédité aux éditions Bourgois en 1973, il aboutit en 1997 au Livre de poche-Hachette

L’écrivain « américain » se fait aussi traducteur sous son nom réel. Il traduit Le Grand Horloger (The Big Clock) de Kenneth Fearing, produit un avant-propos à une traduction de Michelle Vian du livre Le Travail, titre original : Let us now praise famous men traduit ensuite par Louons maintenant les grands hommes, cet avant-propos, refusé du vivant de l’auteur, aura une publication posthume dans Chroniques du menteur.

Boris Vian reprend aussi sa plume de scénariste. Il écrit en collaboration avec Michel Arnaud et Raymond Queneau   Zoneilles pour les Films Arquevit, publié par le collège de ’Pataphysique après la mort de l’auteur sous plusieurs formes dont celle-ci :

« Collège de ’Pataphysique, Grande Collection Inquisitive, n° 3, 89 E. P. [1962]. In-4 br., non paginé [30 p.]. Édition originale. Tirage limité à 777 ex. numérotés. Un des 144 ex. sur pur chiffon (n° 25). Ex-libris de Noël Arnaud. Exemplaire très frais. »

ou celle-ci

« Collège de ‘Pataphysique – Les Films Arquevit (pour ARnaud – QUeneau -VIan et le T pour la petite touche d’érotisme ! (1962), in-4 (27,3 x 21,2 cm) de 16 feuillets sous couv. à rabats. Édition originale tirée à 777 ex., un des 609 sur vélin acoustique (vergé ivoire). En raison de la faible épaisseur de l’ouvrage il est facilement pliable, notre ex. en porte une légère trace sur le coin gauche, hormis cette nécessaire précision, bel exemplaire au papier exempt de toute salissure ou rousseur  »

Le scénario est repris en 1961 dans Rue des ravissantes avec d’autres scénarios.

Les scénarios écrits en 1947 comprennent

Un mekton ravissant, publié aux Cahiers de l’Oronte (1965)

La Pissotière, publié dans le recueil Cinéma/Science fiction25

Festival de Cannes : quatre scénarios sur le Festival international du film. Publiés dans le recueil Cinéma/Science fiction, les films à naître de ces scénarios : « a) ne devaient pas être de plats documentaires, b)devaient comporter une trame suffisante, c) ne devaient pas embêter les gens, d) devaient donner une impression de richesse et d’aisance»

Isidore Lapalette trouve un client, publié dans le recueil Cinéma/Science fiction

Les Œufs du curé, publié dans le recueil Cinéma/Science fiction

Le Jazz est encore le centre d’intérêt principal de l’auteur qui publie régulièrement des chroniques que l’on trouve regroupées dans Autres écrits sur le jazz et qui comprend notamment un texte du romancier Robert Wilder, un article de Boris sur Les Amateurs II et l’orchestre de Claude Abadie, sur l’orchestre de Claude Luter et sur lui-même (il fait son propre éloge). Une nouvelle paraît dans Jazz 47 Méfie-toi de l’orchestre, elle sera reprise dans Le Ratichon baigneur. Ses chroniques de Jazz paraissent dans le journal Combat en octobre-novembre tandis qu’un article repris dans Dossier de l’affaire j’irai cracher sur vos tombes paraît dans Point de Vue. Boris annonce : « Je ne suis pas un assassin ».

Il est présent dans Jazz Hot au moment du différend entre Charles Delaunay et Hugues Panassié. Boris se rallie à Charles Delaunay, partisan du jazz progressiste. L’ensemble des écrits de Vian dans Jazz hot sur le jazz a été réuni par la Cohérie Boris Vian et publié dans Le Livre de poche en 2006 avec une préface et une introduction de Claude Rameil. L’essentiel des articles consiste en des présentations de musiciens de jazz Parmi ceux-là : Les concerts Ellington,  Billie HolidayBuck Clayton.

1948 Monstres, théâtre, nouvelles, poèmes, j’irai cracher (suite), critiques, chroniques

Et on tuera tous les affreux paraît en version « expurgée » dans France Dimanche du 1er février 1948, avant d’être publié dans son intégralité aux Éditions du Scorpion le 20 juin 1948, signé Vernon Sullivan traduit par Boris Vian. Il connaitra plusieurs éditions chez divers éditeurs notamment celle de 1965 chez Éric Losfeld illustré par Alain Tercinet qui a également illustré Les Fourmis en 1965 aux éditions Le Terrain vague . Le texte et les illustrations sont republiés en 1997 chez Jean-Jacques Pauvert.

I shall spit on your graves de Vernon Sullivan paraît en anglais, (Boris Vian s’est auto-traduit) publié chez Vendôme Press . Vernon Sullivan a même ajouté une introduction signée Boris Vian dans laquelle il prétend avoir rencontré le véritable Vernon Sullivan et reçu son manuscrit de ses mains. L’adaptation de J’irai cracher sur vos tombes en pièce de théâtre est écrite cette même année, elle sera publiée dans le Dossier de l’affaire j’irai cracher sur vos tombes par Noël Arnaud chez Christian Bourgois en 1974. Le traducteur Vian poursuit son œuvre avec sa femme Michelle pour La Dame du lac de (Série noire no 8), et seul pour Le Grand sommeil, Série noire no 13, de Raymond Chandler, vendu en livre de poche Folio depuis 1998. Il traduit aussi Là-bas près de la rivière de Richard Wright publié dans la collection l’Âge nouveau, repris par Marcel Duhamel dans le livre de poche 1950.

En 1948 Boris présente pour la première fois au Théâtre Verlaine l’adaptation de son roman J’irai cracher sur vos tombes qui sera littéralement massacrée par la critique mais qui bénéficie du battage provoqué par l’interdiction du roman. La pièce est expurgée de toute pornographie apparente.

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Toujours traducteur, Boris Vian rédige des poèmes intitulés Barnum’s Digest, théoriquement écrits par un poète américain, traduits par Vian. La plaquette comporte 10 monstres(illustrations) fabriqués par Jean Boullet, elle est publiée par les éditions Aux Deux menteurs, 68 avenue d’Italie, Paris avec cet achevé d’imprimer cité par Noël Arnaud : « Cette plaquinette illustrée de 10 monstres tous fabriqués par Jean Boullet a été tiraillée à deux cents cinquante exemplaires numismatés de un à deux cent cinquante. » Réédités dans Cantilènes en gelée en 1970 dans la collection 10/18, ils sont disponibles dans Le Livre de poche depuis 1997. Des extraits de Cantilènes en gelée ont été choisis par des lecteurs sur le site Booknode. Les poèmes du Barnum’s Digest sont tous dédicacés à Martine Barnum Carol et ceux de Cantilènes en gelée ont une dédicace par poème. L’ensemble est rassemblé par la Cohérie Boris Vian, préfacé par Noël Arnaud, augmenté de poèmes inédits et publié par la Librairie générale française en 1972 devenue Le Livre de poche .

L’Équarrissage pour tous est initialement une pièce en 3 actes. L’auteur envisageait d’en faire un roman dans ses premières notes jetées le 10 février 1947 Boris Vian opte finalement pour une pièce de théâtre en un seul acte et 57 scènes qu’il écrit en deux mois. Le texte de la pièce qui paraît en « version digérée dans les Cahiers de la Pléiade », c’est-à-dire toujours en un seul acte, mais raccourci à 25 pages selon la demande de Jean Paulhan, dans le numéro daté du printemps 1948. Vian y est en compagnie de Georges BernanosPierre BoutangJean Paulhan. Gilbert Pestureau considère la pièce comme une farce iconoclaste« C’était une grande audace cependant de mettre en 1947 tous les guerriers dans le même sac grotesque, la même fosse à équarrir si nauséabonde »

Adam, Ève et le serpent, texte commencé en février 1948, remanié en 1951, devient une pièce de théâtre dont deux versions sur trois sont publiées dans Petits spectacles chez Christian Bourgois en 1977, repris dans Le Livre de poche 1998. Le recueil réunit un ensemble de sketches et de petites pièces, dont beaucoup ont été interprétés par Yves Robert à La Rose rouge, notamment Cinémassacre en 1952, avec le personnage sombre : Alfred Hitchpoule et un sketch qui annonce Le Goûter des généraux, joué en 1955 et qui deviendra en 1965 La Guerre en 1965

Cette année-là Boris est aussi journaliste sous plusieurs formes. À la radio il se lance dans une série d’émissions radiophoniques en anglais sur le jazz dont les textes sont réunis et publiés par Gilbert Pestureau sous le titre Jazz in Paris (Jean-Jacques Pauvert 1997). À partir de janvier 1948, ses chroniques sur le Jazz paraissent dans Jazz Hot régulièrement jusqu’en décembre. En compagnie de Marc Doelnitz, il crée une revue radiophonique Christophe Colomb 48 ou Un américain à Paris sur laquelle on a peu d’informations. Il se rend à l’AFN (American Forces Network, la station de radio des forces armées américaines basées en Allemagne dont il fait le compte rendu dans Combat le 5 novembre et le 19 novembre 1948 : « Les studios sont rudimentaires, insonorisés avec du drap d’uniforme de la Luftwaffe, ça, c’est enfin un usag rationnel du drap d’uniforme, mais bien équipés »

Aux arts décoratifs il donne une conférence : Approche discrète de l’objet reproduite en 1960 dans le Dossier 12 du collège de ‘Pataphysique, rédige un article sur L’utilité d’une critique littéraire, ainsi une Chronique du menteur engagé reprise dans Chroniques du menteur aux éditions Julliard en 1966.

Les nouvelles de 1948 sont relativement moins nombreuses : Les Pas vernis reprise dans Le Loup-garou (Vian)Les Pompiers, reprise dans L’Herbe rougeLa Route déserte reprise dans Les Fourmis (Vian) avec quatre dessins de Boullet pour Barnum’s Digest.

La conférence : Utilité d’une littérature pornographique donnée le 14 juin 1948 au Club Saint-Germain a été publiée avec d’autres textes en 1980 dans : Écrits pornographiques

 

1949, Cantilènes en gelées, nouvelles, jazz toujours, activités diverses

Le morceau de bravoure de l’année 1949 est peut-être la publication de Cantilènes en gelée, recueil de poèmes édité en ouvrage de bibliophilie, dont le lancement à Paris fut hautement germanopratin et dont l’édition originale reste introuvable.  Réédité avec Barnum’s Digest et des poèmes inédits en collection 10/18 en 1972, les textes ont paru depuis chez divers éditeurs dont le Livre de poche en 1997. Il existe aussi une édition autographique avec les dessins de Chistiane Alanore chez Roger Borderie en 1978. L’autre recueil important est Les Fourmis, plus connu que le précédent, édité plusieurs fois depuis les éditions du Scorpion en 1949, réédité chez Jean-Jacques Pauvert en 1997.

D’autres nouvelles de 1949 ont été reprises dans divers recueils :

Dans Le Loup Garou : Marseille commençait à s’éveillerLe Penseur Un cœur d’orL’Amour est aveugle,

Dans Le Ratichon baigneur : La Valse MaternitéDivertissements culturels (juin 1949), Une grande vedette (août 1949), Les Filles d’avrilUn métier de chien (écrite en 1946, publiée en octobre 1949), L’Assassin.

D’autres nouvelles ont été extraites des Fourmis pour être publiées dans Paris-Tabou : L’Écrevissel’Oie bleue, ou bien seront publiées à titre posthume : Le Rappel successivement repris dans L’Arrache-cœurL’Herbe rougeLes Lurettes fourrées.

Le traducteur (le vrai cette fois) produit avec Michelle Vian Les Femmes s’en balancent (livre) de Peter Cheyney qui donnera lieu en 1954 à un film où ni le roman, ni l’auteur ni le traducteur sont inscrits au générique.

Le jazz occupe une grande part du temps de Boris Vian. Il écrit toujours une chronique pour le journal Combat, devient rédacteur en chef d’une revue de jazz : Jazz News dont il est aussi le principal rédacteur transformant la revue en un journal presque personnel.  La couverture des deux premiers numéros de la revue portent le sous-titre Blue Star Revue, Vian y collabore à partir du no 3, avec une annonce en gros caractères : « AVIS. Dès notre prochain numéro, Boris Vian sera le rédacteur en chef de Jazz News. Qu’on se le dise!.. », avec un rappel sur la page 21 du même numéro. Le journal a été entièrement aménagé pour lui

Dans la Gazette du Jazz, il signe deux articles sous le pseudonyme de Xavier Clarke (juin et juillet), et dans Jazz Hot, outre ses comptes-rendus habituels, il signe des critiques de disques sous divers pseudonymes (Otto Link, Michel Delaroche )

Dans l’hebdomadaire de Jean Guignebert Radio 49 – Radio 50 Boris livre des articles à partir du 13 mai 1949 jusqu’au 28 janvier 1950. Son premier article porte le titre : Ne crachez pas sur la musique noire

 

1950, l’Herbe rouge, l’Équarrissage, théâtre, cinéma, nouvelles, le dernier Sullivan et jazz toujours

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Le roman L’Herbe rouge daté de Frankfurt a/M, août 1948, puis Saint-Tropez septembre 1949, paraît aux éditions Toutain en juin 1950. Réédité dans un ouvrage qui comprend aussi L’Arrache-cœurLes Lurettes fourrées chez Jean-Jacques Pauvert en 1962, il connaît plusieurs éditions dont une est illustrée par Lars Bo en 1978, édition de bibliophilie par les Centraux bibliophiles. L’œuvre est actuellement en Pochothèque depuis 1991. C’est avec ce volume en main que Boris Vian se présente chez le diplomate Dick Eldridge qui loge sa future femme Ursula Kübler rue Poncelet. Cet ouvrage est encore un échec commercial cuisant. Les Éditions de Minuit voudront pourtant lui donner une deuxième chance en 1957, mais les difficultés financières de la maison de Jérôme Lindon empêcheront la réalisation de ce projet.

L’Équarrissage pour tous, en un acte, est créée le 11 avril 1950 au Théâtre des Noctambules  Le titre de la pièce a comme sous-titre : Vaudeville paramilitaire en un acte long avec une dédicace de Vian sous le pseudonyme de Charlemagne « À mon ennemi intime – Charlemagne. » Elle se trouve en publication posthume suivie d’une saynète Le Dernier des métiers et précédée de Salut à Boris Vian(texte de Jean Cocteau) en avant-propos. Dans une nouvelle édition, où le texte intégral est publié avec Tête de Méduse et Série blême, une introduction par Gilbert Pestureau présente la pièce comme « une farce iconoclaste ». Le metteur en scène André Reybaz apprend, à Boris Vian, au début de l’année, que sa compagnie (La Compagnie du Myrmidon) a réuni les moyens pour monter L’Équarrissage. Mais Elsa Trioletrefuse d’accorder une subvention au titre des arts et lettres. Elle a fait part de son hostilité au double de Vernon Sullivan. Ce n’était donc pas la pièce qui était en cause mais l’auteur « nous ne pouvons pas subventionner l’œuvre d’un étranger . » André Reybaz propose aux acteurs de J’irai cracher sur vos tombes, et à leurs amis, d’interpréter la pièce, mais tous se récusent sous divers prétextes. André Eybaz publiera cet épisode en 1975 dans Tête d’affiche

« Les excommunications, les lâchages, ne semblaient pas atteindre le sang-froid élégant de Boris, même son grand œil clair y gagnait quelque vibration. Mais je croyais déceler, sous son extrême pudeur, un givre sur son cœur . »

Dans la dernière édition 2006 en Livre de Poche, on trouve, un appareil critique de L’Équarrissage, une vingtaine de signatures, parmi lesquelles Boris Vian annonce : « Et voici qu’émerge la gracieuse silhouette de cette chère Madame Triolet le 20 avril 1950 » . Elsa Triolet commence par démolir Vian entièrement. Puis elle reconnaît l’humour de la pièce pour la démolir encore davantage : « Toute la première partie est drôle (…) c’est plein de gags et de mots drôles d’une drôlerie assez particulière et neuve (…) Mais (…) déjà à mi-chemin cela commence à foirer (sic). Cette peinture du monde « en mal », comme disait Paul Éluard, tourne court et cesse de faire rire » Le monarchiste Michel Déon, dans Aspects de la France déclare en contrepied 20 avril 1950 : « Je vois déjà d’ici quelques figures bien chagrines. Que va-t-il se passer si maintenant les hommes de théâtre entreprennent de nous faire rire? (…) Loin de moi de prêter à Boris Vian, l’auteur de la pièce des intentions politiques, religieuses, ou morales. Il se proclame anarchiste avec, au coin des lèvres, un sourire qui nous rassure : il n’y croit pas non plus. (…) Rien n’est certes plus à contre courant de notre temps que la tentative burlesque de Boris Vian. »

Le Dernier des métiers a été créée au théâtre de la Grande Séverine en octobre 1964. Pièce anticléricale, jugée hautement profanatoire par le directeur du théâtre des Noctambules qui l’a refusée parce qu’elle se moque d’un curé de show business, elle est donnée au théâtre l’année où Sœur Sourire devient une vedette internationale avec Dominique, nique, nique qui lui vaut deux Grammy award

Toujours pour le théâtre, Le Marquis de Lejanes, pièce en cinq actes restera sous forme de synopsis, publié chez Christian Bourgois de 1982 à 1987. Ce spectacle était destiné à rallonger la soirée théâtrale car L’Équarrisage pour tous se révélait trop court. Autres morceaux de théâtre : Un radical barbu pièce en un acte, sur laquelle Christelle Gonzalo indique que l’on a très peu de renseignements, Giuliano, comédie musicale, Deux heures de colle suite de sketches, Chroniques scientifiquesElle, Il, l’Autre ballet pour Roland Petit.

Pour le cinéma, plusieurs écrits sont repris dans Cinéma-Science fiction : Les RuesSaint-Cinéma-des-PrésOn en a marre de la vraie pierre, vivre le carton pâtePitié pour John Wayne, dans Rue des ravissantes : Marie-toi, « film musical gai pour orchestre de variété  »

Le Manuel de Saint-Germain-des-Prés écrit en 1950 publié l’année suivante aux éditions du Scorpion ne sera réédité qu’an 1974 aux Éditions du Chêne avec une préface, prépost face, et postface, puis repris en livre de poche en 2001. Selon Noël Arnaud, le manuscrit original du manuel comportait des illustrations qui ont été perdues et jamais retrouvée. L’actuel exemplaire du Manuel ne reflète pas exactement le manuscrit d’origine. Destiné au départ à être un véritable guide, commandé par Henri Pelletier le 3 octobre 1949 pour la collection Les Guides verts (12 rue de la Chaussée d’Antin) il ne sera jamais publié malgré une annonce parue dans L’Équarrissage pour tous

Les nouvelles de 1949-1950 sont reprises dans Le Ratichon baigneur : – Le Motif, ainsi que dans Le Loup garou: – Un Drôle de sport, -le Danger des classiques

Dans Jazz News, il signe entre autres un éloge de Duke Ellington, une méthode de be-bop et un éditorial : Blancs contre noirs : le racisme n’est pas mort

Dans le dernier « Sullivan », Boris Vian ne se donne même plus le rôle de traducteur. Édité le 12 juin 1950, Elles se rendent pas compte clos la série des romans « américains ». Sullivan a gagné beaucoup plus de notoriété et d’argent que Vian entre 1947 et 1950, même si les choses se terminent par une lourde amende de 100 000 fr pour Vian en mai 1950.  Mais Sullivan est beaucoup plus qu’un pseudonyme. C’est, pour l’écrivain, le sceau avec lequel il marque des écrits qu’il a classé par genre. Le choix des pseudonymes n’est pas sans signification.

1950 est aussi l’année où il commence à rédiger un Traité de civisme qu’il va remanier jusqu’à sa mort, changeant les titres, en racontant le contenu à ses amis, mais dont rien n’a été publié de son vivant. La première étude faite par Noël Arnaud avec Ursula Kübler est publiée dans Les vie parallèles de Boris Vian en 1970. Puis, au fur et à mesure que se poursuit la découverte des manuscrits de Vian, Ursula et Arnaud font appel à un jeune universitaire : Guy Laforêt qui classe et commente l’ensemble des inédits de 1974 à 1977 pour en faire sa thèse de doctorat. La thèse est publiée en 1979 chez Christian Bourgois, reprise en livre de poche. Les éléments complétés et remaniés sont publiés de nouveau sous le titre Traité de civisme en livre de poche par Nicole Bertolt

 

1951 Théâtre, nouvelles, traductions et poèmes

L’année commence mal, avec la traduction sur commande de Gallimard du livre d’un militaire américain auto-élogieux Histoire d’un soldat de Omar Bradley. pressé par le besoin d’argent, exaspéré par le sujet, l’écrivain anti-militariste expédie la traduction en trois semaines de calvaire. Le relecteur de Gallimard note que la traduction a été faite sans beaucoup de soins, et sur les quelques exemplaires que Vian dédicace à ses amis, il barre le mot soldat qu’il remplace par connard (Histoire d’un connard).

Le Goûter des généraux, pièce de théâtre en trois actes écrite en 1951, publiée pour la première fois en 1962, créée au théâtre en langue allemande en 1964 au Staatstheater de Brunswick, puis au théâtre de la Gaîté-Montparnasse à Paris le 18 septembre 1965, porte le sous-titre tragédie lyrique et militaire. Cette pièce est en grande partie redevable à cette Histoire du soldat que Boris a tant détesté traduire. On y trouve parmi les militaires le général James Audubon Wilson de la Pétardière Frenouillou, le général Dupont d’Isigny et le général Lenvers de Laveste et Juillet’est le deuxième morceau de bravoure antimilitariste de Boris après L’Équarrissage pour tous.

Une grosse farce, Tête de Méduse, écrite la même année, est jouée pour la première fois à Abidjan (Côte d’Ivoire) le 29 janvier 1974 et à Poitiers le 17 janvier 1975. La pièce paraitra en édition posthume dans Théâtre inédit chez Christian Bourgois, puis en Livre de Poche avec l’Équarrissage pour touset Série Blême autre pièce de théâtre.

Boris Vian écrit aussi un spectacle pour La Rose rouge : Ça vient, Ça vient une anticipation de Boris Dupont sur des thèmes déjà dans l’air qui parait en publication posthume dans Petits spectacles.

Deux traductions lui sont beaucoup plus agréables que Soldier’s story. Dans la collection La Méridienne de Gallimard 1951 : Le Jeune homme à la trompette de Dorothy Baker, et Le Bluffeur de James M. Cain.

Nouvelle parue dans Écrits pornographiques : Les Gousses dans Le Loup garou : Le Voyeur (titre d’origine : Le Bonhomme de neige)

Ses chroniques régulières sur le Jazz sont reprises dans Écrits sur le Jazz et Autres écrits sur le jazz.

« 1951 est une année sombre pour Boris qui vint de quitter sa femme Michelle, qui vit mal de ses traductions, subit les assauts du fisc, vit dans un minuscule logis au dernier étage du 8 boulevard de Clichy  » C’est pendant cette période-là, qui s’étend jusqu’en 1953, qu’il commence à écrire les poèmes qui composeront le recueil Je voudrais pas crever. Si le poème-titre est bien daté de 1952, une grande partie des poèmes commence cette année-là.

Il y avait trois recueils classés par Boris selon un ordre à lui, que Noël Arnaud a rassemblés en un seul auquel il a ajouté divers écrits en prose de la période 1951-1953

 

1952 Tout sauf du roman

Pendant les derniers mois de 1951, Boris s’éparpille, mais ne cesse d’écrire : un journal, des « variations de plume . » Il multiplie les traductions, les piges, les articles sur le jazz. Il traduit notamment ‘Mademoiselle Juliepièce d’August StrindbergLes Vivisculpteurs, une nouvelle de science fiction de Wallace G. West parue dans France Dimanche. Il écrit aussi beaucoup de sketches pour le théâtre et enfin, un petit miracle vient lui remonter le moral : Cinémassacre, un des sketches qui sera repris ensuite dans Petits spectacles chez Christian Bourgois en 1977. est joué à La Rose rouge. C’est la bonne nouvelle de cette année 1952 : Nikos Papatakis, sur une idée de Pierre Kast et de Jean-Pierre Vivet, présente un spectacle à sketches sur le cinéma. Le scénario et les dialogues sont confiés à Boris Vian, Guillaume HanoteauAndré Roussin, Queneau, Desnos. Vian retrouve encore en 2011 un de ces poètes (Desnos), dans un spectacle lu par Jean-Louis Trintignant qui a connu environ trois ans de succès.

« Avec Cinémassacres Boris entre dans le petit cercle des auteurs parodiques, manieurs de vitriol, qui plaisent à Papatakis »

Parmi les très nombreux sketches de Vian, Yves Robert et sa compagnie en ont interprété beaucoup à partir d’avril 1952, date à laquelle a été créé Cinémassacre. Selon une lettre de Boris à Ursula, alors en tournée, le spectacle « était du tonnerre, les gens hurlaiens de joie (…) ». Yves Robert a repris avec Rosy VarteCinémassacre en juillet 1954 aux Trois Baudets

En théâtre et cinéma, Vian a écrit cette année-là :

Il est minuit docteur Popoff, scénario de film

Paris varie (autre titre : Fluctuar nec mergitur)

Cinq bals synopsis d’une comédie musicale

Odon et Dunœd ballet

Une nouvelle : Pénible histoire mais ses écrits sont surtout des articles bénévoles pour Jazz Hot, et des piges rémunérées pour Constellation et les Cahiers du disque.

 

1953, tout avec un roman

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Boris publie aux éditions Pro-Francia-Vrille, dirigées par Évrard Bourlon de Rouvre L’Arrache-cœur, avec un avant propos de Raymond Queneau. L’ouvrage paraît le 15 janvier 1953. Il a été commencé en 1947, revu réécrit, le manuscrit définitif et la copie dactylographiée sont datés de 1951. Il portait le titre Les Fillettes de la reine, tome I, Première manche. Jusqu’aux cages, que Gallimard a refusé en 1951. Édité chez Pro-Francia-Vrille en 1953, réédité par le même avec L’Herbe rouge et Les Lurettes fourrées en 1965, 1978, 1989, puis chez de nombreux éditeurs dont Christian Bourgois, il est dès 1991 dans La Pochothèque86.

Ce roman avait l’estime de son auteur qui l’avait classé sous le signe « R3 » dans son agenda de 1947. Le refus de Gallimard tombe comme un coup de poignard. Dans une lettre à Ursula, Boris annonce ainsi la mauvaise nouvelle : « Tu me demandes pourquoi ils ne prennent pas le livre chez Gallimard ? Queneau l’aurait pris je crois, c’est surtout Lemarchand qui ne veut pas. Je l’ai vu hier, ils sont terribles tous. Il ne veut pas parce qu’il me dit qu’il sait que je peux faire quelque chose de beaucoup mieux(…) Ils veulent me tuer tous (…) C’est drôle, quand j’écris des blagues, ça a l’air sincère, quand j’écris pour de vrai on croit que je blague »

En 1953, Queneau propose de nouveau L’Arrache-cœur en y ajoutant une préface de sa main. Véritable hommage à l’écrivain Boris Vian, cette préface donnera lieu à une très confidentielle parution, puis aux éditions Vrille la même année. Le livre passe inaperçu. Seul François Billetdoux lui consacre un article. L’attitude du monde littéraire, face à ce texte qui a donné tant de mal à son auteur, écœure Boris Vian qui dédicace un exemplaire à sa mère : « Mère Pouche, en vl’là encore un pour allumer l’feu. »

Boris ayant décidé d’abandonner la littérature, il se tourne vers le spectacle musical, puis l’opéra, qui sera, dans ses deux dernières années (entre 1957 et 1959) : « la grande affaire de sa vie. » Il commence avec Le Chevalier de neige. En tout, il va écrire sept opéras, dont deux resteront inachevés.

Le Chevalier de neige a été commandé à Boris et Georges Delerue par Jo Tréhard pour le Festival de dramatique de Caen. Bénéficiant de moyens exceptionnels, les deux auteurs bâtissent un spectacle démesuré qui sera présenté en août 1953 dans le château de Caen, puis en format plus large avec la cantatrice Jane Rhodes au théâtre de Nancy en 1957. Le texte est édité en 1974 chez Christian Bourgois. Boris Vian y découvre le pouvoir visuel de la musique, et dans la deuxième version destinée à l’opéra de Nancy en 1957, il va apporter force modifications au livret initial.

1954 Théâtre cinéma et jazz et les chansons

Toujours convaincu qu’il n’arrivera à rien en littérature, Boris Vian, après l’heureuse expérience du Club des savanturiers se lance, avec le soutien de Pierre Kast qui relit ses textes et les corrige au besoin, dans l’écriture de scénarios. Après Le Cow-boy de Normandie (1953,) Vian écrit Le Baron Annibal , récit d’espionnage, ainsi que Le Pacha (juillet 1954) paru en publication posthume dans Cinéma-Science fiction.

Pour le théâtre, il crée Série blême, une tragédie en trois actes et en alexandrins qui ne sera jouée qu’en 1972 à Nantes et que l’on retrouve dans un recueil de poche comprenant L’Équarrissage pour tous et Tête de Méduse, après avoir été publié dans Théâtre inédit chez Christian Bourgois en 1970, dans Théâtre II en 10/18 et en livre de poche en 1998.

La date de l’écriture de Série blême varie selon les sources. Le recueil en livre de poche préfacé par Gilbert Pestureau, qui comprend un texte de Jean Cocteau Salut à Boris VianL’Équarrissage pour tous et Tête de Méduse la situe en 1952, tandis que Noël Arnaud précise : Série blême est de 1954 en faisant allusion à la collection Série blême que Marcel Duhamel a dirigée en même temps que la Série noire. Toutefois la Série blême eut moins de succès que la série noire et disparu après quelques parutions

Cette année où Boris accumule les échecs et la fatigue. Il ne lui reste que le jazz pour se consoler : Jazz-hot où ses chroniques paraissent chaque mois (reprises dans Écrits sur le jazz et Autres écrits sur le jazz). Une nouvelle : Voyage en auto paraît dans le numéro cinq du journal Voyages, elle est reprise dans La Belle époque en livre de poche en 1998. Boris écrit aussi pour le magazine Arts, des chroniques sur le jazz toujours. On les retrouve désormais dans Autres écrits sur le jazz

L’aventure du Déserteur commence cette année-là. Le 15 février 1954, Boris dépose à la Sacem le texte et la musique d’une chanson contre la guerre, arrangée par le compositeur Harold Berg. Quelques mois avant Ðiện Biên Phủ. Boris pense sans doute à la guerre d’Indochine, mais peut-être aussi à une guerre non précisée, à Albert Camus qui souhaitait : Pas un jeune du contingent pour la guerre . Le 8 mai c’est Marcel Mouloudji qui la chante pour la première fois au théâtre de l’Œuvre.

Cette même année, Boris produit à une allure exceptionnelle un très grand nombre de chansons, avec Jimmy Walter, musicien qui accompagne Renée Lebas dans ses tournées. Les deux compères forme un duo gouailleur et provocateur qui produit notamment le Tango interminable des perceurs de coffre-fort et J’suis snob. Renée Lebas choisit pour elle-même : Moi, mon ParisSans blagueAu revoir mon enfanceNe te retourne pas.

En novembre 1954, Michel de Ré demande à Boris Vian de lui écrire quelques chansons pour le spectacle La Bande à Bonnot , d’Henri-François Rey, mis en scène par Michel de Ré qui doit être monté au minuscule théâtre du quartier latin. Bori se régale de l’univers des « bandits tragiques » et, avec Jimmy Walter il écrit entre autres Les Joyeux bouchers(avec, au refrain : faut que ça saigne…), La Java des chaussettes à clous, et la Complainte de Bonnot. « Les témoins hésitent sur le nombre de représentations de la comédie musicale. Une, deux ou trois. Retirée de l’affiche sans égards (…) Personne n’a entendu les chansons de Boris Vian. » Quinze d’entre elles font partie de la compilation 100 chansons, quatre coffretsdont Françoise Canetti, fille de Jacques Canetti qui avait eu l’initiative de cette réédition, regrette qu’ils ne soient plus proposés à la vente.

1955 Le Chasseur français, Drencula, et autres facéties

Boris sait maintenant qu’il est inconvenant dans le petit monde littéraire. Il ne cherche plus du tout à plaire mais à s’amuser. Dans la veine de Série blême et toujours dans le style de la Série noire, il produit une pièce de théâtre musicale qui, contrairement à ce qu’il annonce, n’est pas une transposition des spectacles de Broadway : Le Chasseur français , partiellement horrifique et angoissante. Elle présente le personnage d’Angélique qui se gave de romans policier « ceux de Gallimard sont les plus dégueulasses » dit-elle, et l’action se déroule dans une bourgade du Far West où tous les habitants sont morts de la dysenterie depuis cinquante ans. Ce lieu est un coupe-gorge. Mis en musique par Stéphane Carègue, l’ensemble a été créé en décembre 1975 par la Compagnie Pierre Peyrou-Arlette Thomas aux anciens abattoirs de la Villette, au Théâtre présent.

Suivront deux petites comédies ballets : Mademoiselle Bonsoir, et La Reine des garces, ainsi que des revues : Ça c’est un monde, créée à l’Amiral et mise en scène par Guy Pierrauld en novembre 1955. Morts en vitrine, commentaire de film va être réalisé en 1957 par Raymond Vogel

Un autre spectacle écrit avec Roger Rafal avec une musique de Jimmy Walter est joué à La Rose rouge le 18 mars 1955 : Dernière heure

La nouvelle Drencula va rejoindre les publications posthumes. On la retrouve dans Écrits pornographiques. Et L’Autostoppeur, scénario de film se retrouve dans le recueil Rue des ravissantes. Boris rédige aussi un Mémoire concernant le calcul numérique de Dieu par des méthodes simples et fausses ce dernier texte sera publié en 1977 par le collège de ‘pataphysique.

Mais Boris a aussi déclenché une grande agressivité du public et des autorités à son égard à cause de sa chanson Le Déserteur. Ce qui le pousse à écrire une lettre à Paul Faber, conseiller municipal, à propos de cette chanson. Lettre dans laquelle il demande à ce conseiller s’il est pour ou contre la guerre . Vian écrit encore beaucoup d’articles sur le jazz, toujours repris dans Écrits sur le jazz et Autres écrits sur le Jazz, et des Chansons pas correctes, comprenant : La Marche du concombrela Messe en Jean Mineur par J.S Bachique (célébrée dans l’intimité en 1957). La Marche du concombre a été enregistrée en 2011 par Jean-Claude Dreyfus.

 

1956 chansons, traductions, autres écrits

Année peu productive car Boris Vian a été atteint d’un œdème au poumon. Parti en convalescence à Saint-Tropez où il était devenu les années précédentes Le Prince de La Ponche et où les parisiens maintenant « se plaignent de l’invasion des parisiens, » Boris ne reconnaît plus le village qu’il aimait, il s’ennuie. Il a le plaisir de voir sa traduction de L’Homme au bras d’or, roman de Nelson Algren paru en feuilleton en 1954-1955 dans Les Temps modernes, passer dans la collection Du monde entier chez Gallimard (le contrat datait de 1950 chez cet éditeur.)

Il écrit l’argument d’un ballet de 17 minutes L’Aboyeur, qui aurait été représenté en 1955 sur une mise en scène de Jean Negroni selon ce site  et qui a été rédigé le 7 juillet 1956 selon Noël Arnaud. Vian commence aussi une revue de science-fiction En avant Mars destinée au théâtre des Trois Baudets dont la première version inclut La Java martienne sur une musique d’Alain Guoraguer, qui date selon les sources de 1952 ou 1955 ou 1957 selon Youtube . C’est probablement cette même année qu’il écrit Chambre de célibataire, vaudeville en un acte jamais édité, sur lequel on a peu d’informations, et dont Julie Caïn précise qu’il aurait pu figurer dans le tome 10 des Œuvres publié chez Fayard. Il est brièvement mentionné par Noël Arnaud avec cette même date sans autres précisions

Une nouvelle reprise dans Cantilènes en geléeCantate des boîtes, le texte de la chanson Le Déserteur publié dans le numéro 5 du Cahier des saisons, reprise ensuite dans Textes et chansons, puis un article : La Vérité sur le cinéma, repris dans Cinéma-science fiction, et L’Almanach du Canard enchaîné, ainsi que de nombreux écrits sur le jazz constituent l’essentiel de la production d’un écrivain « au fond du trou » car la réédition de L’Automne à Pékin est encore un échec. Jérôme Lindon et Alain Robbe-Grillet considèrent que cet échec est dû à l’ensemble de la critique qui refuse de se déjuger dix ans plus tard, alors qu’elle avait enterré l’ouvrage dix ans plus tôt

Pan, pan, pan, poireaux pomm’ de terre, est un texte remanié en chanson publicitaire ; présentée en public fin 1956 par Maurice Chevalier elle est largement diffusée et connaît un fort succès l’année suivante

 

1957 science-fiction, traduction, opéra et ballet

Encore une petite année pour l’écrivain, encore sous le choc de la maladie et qu’une ultime humiliation attend : Jean Paulhan croyant peut-être lui faire plaisir (?), lui écrit le 12 octobre 1957 une lettre enthousiaste dans laquelle il lui fait part d’une chronique élogieuse sur son œuvre, mais qui lui demande aussi (sans lui montrer la chronique) : « …Je voudrais bien lire L’Herbe rouge. Où la trouver?. »

Heureusement le début de l’année a été placé sous le signe de la rigolade. Boris admire A. E. van Vogt, écrivain canadien, et il a proposé aux éditions Gallimard de traduire, dans la collection Le Rayon fantastique les romans du Cycle du Ā, appuyé par Raymond Queneau, qui est aussi un admirateur de van Vogt. Les titres paraissent enfin en 1957 alors que les contrats avaient été signés en 1951 chez Gallimard : Le Monde des ĀLes Joueurs du ĀLa Fin du Ā. L’ensemble des traductions de Vian sont reprises en 1966 au Club du livre d’anticipation sous le titre : Les Joueurs du Ā, et en 1991 aux Éditions Omnibus.

Rue des ravissantes, comédie musicale-ballet écrite en collaboration avec Pierre Kast ne sera jamais jouée du vivant de l’artiste. Elle donne son titre à un recueil de scénarios : Rue des ravissantes (recueil) dont cinq courts métrages tirés du livre de Vian ont été adaptés par Anne-Laure Daffis et Léo Marchand. Ils sont programmés pour l’automne en 2014 sur France 3 et France 2.

Un autre opéra intitulé Une regrettable histoire sur une musique de Georges Delerue, connaît une publication posthume dans le Dossier 12 du collège de ‘pataphysique en 1960. Après une création le 18 septembre 1961 sur France I-Paris inter, le texte vient grossir le recueil Opéras regroupant les livret en Livre de poche sous le titre Le Chevalier de neige et autres opéras. Cette même année, Vian traduit aussi pour les livres-disques Philipps des contes de Grimm et d’Andersen

 

1958 spectacles musiques et chansons

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Cette année-là, Boris continue d’abandonner tout projet de littérature et passe le plus clair de son temps avec l’ami Salvaduche, qui, malgré sa paresse, donne de l’énergie à Boris. Les chansons naissent dans l’heure ou même moins : Faut rigoler a été écrite en une demi-heure . Boris ne cesse de répéter qu’il veut partir de chez Fontana et en effet, il quitte la maison de disques car il a d’autres projets : des chansons qu’il écrit en grand nombre et des scénarios.

De quoi je me mêle scénario, sera repris dans Rue des ravissantesMise à mort et Faites sauter la banque publiés dans Cinéma/Science Fiction.

Les spectacles musicaux vont de l’opéra à la comédie musicale : Fiesta, opéra créé à Berlin en 1958, puis : Lily Strada, opéra en deux actes jamais créé de son vivant, et Faites-moi chanter, comédie musicale reprise en scénario dans Rue des ravissantes.

Et toujours : des articles. Dans Le Canard enchaîné, il défend Georges Brassens, dans la Gazette de Lausanne il publie des textes sur la belle époque de Saint-Germain-des-prés qui seront repris ensuite dans le Manuel de Saint-Germain-des-Prés.

Dans Le Canard enchaîné encore, il publie une chronique sur le disque de Serge Gainsbourg, Du chant à la une ! préfacé par Marcel Aymé, auteur qu’il admirait et qu’il a toujours voulu rencontrer. Mais Marcel Aymé ne voulait voir personne. « Boris a cherché à connaître Marcel Aymé, qu’il aimait beaucoup, mais ça n’a pas marché. Marcel Aymé ne voulait voir personne. Boris avait un petit espoir parce que Delaunay, du Hot Club de France, connaissait le tailleur de Marcel Aymé (…). [Boris] allait chez ce tailleur, du côté de Montmartre. Et il y allait d’autant plus que c’était celui de Marcel Aymé. Je crois qu’il lui a écrit, l’autre ne lui a jamais répondu. »

Il est aussi l’auteur d’un essai décryptant sur un ton mi-pédagogique, mi-pamphlétaire le fonctionnement du monde de la chanson, En avant la zizique… et par ici les gros sous.

 

1959, Boris Vian, dernière année

En janvier, tenu au repos à Goury, dans le Cotentin, Boris a adressé sa lettre de démission à Louis Hazan, directeur commercial de Fontana, mais il continue à faire quelques enregistrements avec Henri Salvador qui vient le rejoindre à Goury. Et il achève la dernière version de la traduction du Client du matin de Brendan Behan, qui Traduit en collaboration avec Jacqueline Sundstrom, publiée chez Gallimard dans la collection Le Manteau d’ArlequinLe Client du matin est jouée au Théâtre de l’Œuvre le 15 avril 1959, avec une mise en scène de Georges Wilson et une musique de Georges Delerue. Dans une lettre à Jacques Bens du 15 juin 1959, Vian dit brièvement ce qu’il en pense :

« Moi je n’ai pas d’opinion sur Le Client de matin. Je trouve juste que c’est chiant. »

Les Bâtisseurs d’empire, pièce écrite en 1957, publiée le 23 février 1959 dans les Cahiers du Collège de ‘Pataphysique, puis repris en volume le 19 pédale 86 (13 mars 1959). Le texte sera repris dans la Collection du Répertoire du TNP, à l’occasion de la création de la pièce le 22 décembre 1959 au Théâtre Récamier par Jean Vilar, musique de Georges Delerue. Texte réédité en 1965 chez Jean-Jacques Pauvert sous le titre Théâtre de Boris Vian.

Avant cette pièce, Boris Vian avait eu l’idée de faire un roman : Les Assiégés. Le Schmürz était une jeune fille qui céda la place dans le projet de pièce de théâtre entamée par Vian le 18 mars 1950, à un arabe. « 4 mecs sur cène et les deux, sitôt qu’ils parlent de quelque chose de sérieux se font cogner sur la gueule. Et un arabe s’y fait cogner tout le temps. »

Ainsi, les « critiques à courte vue » prirent le Schmürz pour un Arabe parce que la guerre d’Algérie battait son plein :

« … et qu’on cassait du bougnoul à tour de bras (…) alors que si le projet de 1950 s’était réalisé en 1950, ils eussent très certainement naturalisé l’Arabe Annamite car à l’époque, c’était du Viet qu’on cassait. »

En 1953 une amnistie avait effacé sa condamnation pour le roman J’irai cracher sur vos tombes. Boris avait demandé et reçu un extrait de son casier judiciaire vierge de toute condamnation, le 13 décembre 1953.

Mais en 1959, il était sous la pression d’une mise en demeure de la société SIPRO qui avait acheté le droits d’adaptation à l’écran du roman, dont l’auteur était chargé d’écrire un scénario qu’il tarde à donner à ses « nouveaux maîtres » au cinéma. Rentré à Paris dans sa Morgan, Vian se fait un plaisir de leur remettre les pages qu’on lui réclame, ce qui aboutit à un script de cent dix-sept pages d’ironie et de bouffonnerie que la Sipro n’apprécie guère. La société lui répond sur papier bleu : « Nous ne comprenons pas très bien ce que vous avez voulu faire (…) Nous sommes obligés de nous mettre en rapport avec un autre adaptateur pour ce travail. Nous faisons toute réserve quant au préjudice que vous nous causez (…) »

Considéré par les producteurs comme un scénario-bidon, le texte est remanié de façon à s’éloigner le plus possible du roman d’origine dont on a « élagué les incongruités faciles. »

Le scénario original de Boris Vian sera publié dans Le Dossier de l’affaire « J’irai cracher sur vos tombes », textes réunis et présentés par Noël ArnaudChristian Bourgois éditeur,

Cette année-là, Boris Vian écrit encore des sketches : Les Voitures et Salvador vend des disques qui seront repris dans Petits spectacles, ainsi qu’un un article sur Ricet Barrier, un sur Serge Gainsbourg et de nombreux article pour Constellation, dont certains paraîtront encore après sa mort jusqu’en août 1959 et juillet 1961. Certains sont signés Boris Vian, d’autres Adolphe Schmürz. Le 11 gidouille 86 (25 juin 1959), deux jours après sa mort, le collège de pataphysique publie sa Lettre à Sa magnificence le Vice-Curateur Baron sur les Truqueurs de la Guerre, reprise dans Cantilènes en gelée et Je voudrais pas crever (recueil)

ECRIVAIN FRANÇAIS, GUY DE MAUPASSANT (1850-1893), IL Y A TOUJOURS A L'ÂME UN RAYON D'ESPERANCE, PRIERE, PRIERES

Il y a toujours l’âme un rayon d’espérance

« Il a toujours à l’âme un rayon d’espérance » –

Guy de Maupassant

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Pour commencer cette semaine, un poème de Guy de Maupassant, un poème qui parle de lumière et d’espérance …

 

Seigneur, Dieu tout-puissant, quand je veux te comprendre,
Ta grandeur m’éblouit et vient me le défendre.
Quand ma raison s’élève à ton infinité
Dans le doute et la nuit je suis précipité,
Et je ne puis saisir, dans l’ombre qui m’enlace
Qu’un éclair passager qui brille et qui s’efface.
Mais j’espère pourtant, car là-haut tu souris!
Car souvent, quand un jour se lève triste et gris,
Quand on ne voit partout que de sombres images,
Un rayon de soleil glisse entre deux nuages
Qui nous montre là-bas un petit coin d’azur;
Quand l’homme doute et que tout lui paraît obscur,
Il a toujours à l’âme un rayon d’espérance;
Car il reste toujours, même dans la souffrance,
Au plus désespéré, par le temps le plus noir,
 Un peu d’azur au ciel, au cœur  un peu d’espoir.

 

(1868)

Guy de Maupassant, Poésie Diverses

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Guy de Maupassant 

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Nationalité : France 
Né(e) à : Tourville-sur-Arques , le 05/08/1850
Mort(e) à : Passy , le 06/07/1893
Biographie :

Henry-René-Albert-Guy de Maupassant est écrivain français.

Il passe une enfance heureuse à Étretat, au bord du littoral normand et reçoit son instruction d’un abbé et de sa mère, qui possède une vaste culture littéraire. Les parents de Guy déménagent souvent. Il passe donc le reste de son temps entre le port et la campagne, où il se lie avec les pêcheurs et les paysans des environs qui lui inspireront plus tard plusieurs personnages.

Il intègre le lycée de Rouen en 1868. Il commence à écrire ses premiers sonnets à l’âge de 13 ans.
Au sortir du collège, Maupassant est mobilisé pour la guerre de 1870 contre la Prusse. Il sert dans l’intendance à Rouen jusqu’à la débâcle de 1871.

Il travaille ensuite à Paris comme fonctionnaire au Ministère de la Marine pendant près de dix ans, puis au Ministère de l’Instruction publique. Il se consacre pleinement à l’écriture en 1880. C’est cette même année qu’il reçoit la reconnaissance du public. Il est introduit dans les milieux littéraires par Flaubert qui le considère comme son fils spirituel.

Dans les dernières années de sa vie, Maupassant est atteint de troubles nerveux dus à la syphilis. Son aversion progressive pour la société, qui croît à mesure que sa paranoïa augmente, le conduit à vivre reclus. Dépressif, physiquement diminué et sombrant peu à peu dans la folie, il décède à l’âge de 43 ans. 

Guy de Maupassant a marqué la littérature française par ses six romans, dont « Une vie » (1883), « Bel-Ami » (1885), « Pierre et Jean » (1887-1888, avec sa célèbre préface dans laquelle il expose sa vision du roman naturaliste et critique le genre de l’étude psychologique), et surtout par ses nouvelles (parfois intitulées contes) comme « Boule de suif », qui l’a fait connaître, les « Contes de la bécasse » (1883) ou « Le Horla » (1887). 

ECRIVAIN CHRETIEN, ECRIVAIN FRANÇAIS, PHILOSOPHE CHRETIEN, PHILOSOPHE FRANÇAIS, PHILOSOPHIE

Maurice Blondel, le philosophe aixois

Maurice Blondel (1861-1949)

 

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Maurice Blondel, né le 2 novembre 1861 à Dijon et décédé le 4 juin 1949 à Aix-en-Provence, est un philosophe français.

 

Plaque en l’honneur du philosophe aixois dans l’église Saint-Jean de Malte (Aix-en-Provence) qui fut sa paroisse

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  Biographie

Blondel appartenait à une très ancienne famille de Bourgogne. Il vécut son enfance à Dijon  dans « une demeure historique entourée d’ombre, de paix et de tendresse.» Sa famille passait les vacances d’été à Saint-Seine-sur-Vingeanne et c’est dans cette propriété qu’il rédigea L’Action, sa thèse de 1893. Il fut admis à l’Ecole normale supérieure à Paris en 1881. Le sujet et le titre de sa thèse : L’Action :  Essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique étonna. Il fut reçu en 1893. Mais il fut considéré comme étant plus théologien que philosophe et l’accès à l’université lui fut barré un certain temps. D’autre part le Vatican interdit la vente de son ouvrage. En 1893, Blondel, catholique convaincu et pratiquant, fait de sa Foi le principe de son existence. Il hésite encore entre un apostolat à mener comme prêtre ou comme laïc. Finalement il opte pour une vocation universitaire, la forme à laquelle il se sent appelé « auprès des milieux intellectuels les plus éloignés du catholicisme » ce milieu universitaire alors « imprégné de mentalité rationaliste… ».

Un temps écarté de l’université, il y est finalement admis. Il est Maître de Conférences à Lille, puis à Aix-en-Provence (en 1895). Il publie la Lettre sur l’apologétique (en 1896). Il est Professeur à Aix en 1897. Il perd son épouse (en 1919). En 1927, il est obligé de quitter l’enseignement pour raison de santé. De 1934 à 1937 Blondel – il a alors 73 ans – il refond en quelque sorte son œuvre et resitue L’Action dans celle-ci. Il écrit et publie La Pensée en 1934, L’Être et les êtres en 1935, L’Action (sa nouvelle version) en 1936 et les deux premiers volumes de La Philosophie et l’esprit chrétien en 1944 et 1949.

  L’Action

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Les premières pages de L’Action, première thèse en français du philosophe sont célèbres : « Oui ou non, la vie humaine a-t-elle un sens, et l’homme a-t-il une destinée? J’agis, mais sans même savoir ce qu’est l’action, sans avoir souhaité de vivre, sans connaître au juste ni qui je suis ni si je suis. Cette apparence d’être qui s’agite en moi, ces actions légères et fugitives d’une ombre, j’entends dire qu’elles portent en elle une responsabilité éternellement lourde, et que, même au prix du sang, je ne puis acheter le néant parce que pour moi il n’est plus : je serais donc condamné à la vie, condamné à la mort, condamné à l’éternité! Comment et de quel droit, si je ne l’ai su ni voulu ?» Selon Jean Lacroix, Blondel a résumé sa philosophie dans Études philosophiques dans cette comparaison qu’il résume. « Au Panthéon d’Agrippa, à Rome,  l’immense coupole n’a pas de clé de voûte, mais une ouverture centrale par où descend toute la lumière dont s’éclaire l’édifice. Ainsi la construction de notre âme, comme une œuvre inachevée, s’appuie, non à un plein, mais à un vide, vide nécessaire pour que passe l’illumination divine, sans laquelle nos yeux seraient complètement aveugles et nous ne pourrions accomplir aucune tâche. Si l’homme a une destinée véritable, qui donne un sens à la vie, il n’est pas possible que la philosophie s’en désintéresse; si cette destinée, comme l’affirme le christianisme, est surnaturelle, il n’est pas davantage possible que la philosophie l’atteigne par ses seules forces – sans quoi le surnaturel ne serait plus proprement surnaturel. De cette opposition suit le statut de la philosophie : contrainte de poser un problème qu’elle ne saurait entièrement résoudre, elle ne peut que rester inachevée tout en rendant compte de son inachèvement même. Pas de philosophie sans système; plus de philosophie si le système se ferme sur soi. En ce sens on pourrait dire que l’idée de système ouvert définit le blondélisme. Cette philosophie de l’insuffisance aboutit à une véritable insuffisance de la philosophie.»

 

  Qu’est-ce que l’ action ?

L’action est une donnée primordiale, antérieure à la conscience et à la liberté dans laquelle l’homme est, dira Blondel, « embarqué », embarqué dans son drame. Il se sent le maillion d’une chaîne d’actes qui ont commencé avant lui et sans lui, mais qui se poursuivent en lui. L’homme peut s’entendre dire que ses actes portent en eux une responsabilité indéfinie et que même le suicide ne peut pas supprimer le fait qu’il a été dans l’action. La suite du passage cité au paragraphe précédent donne une idée de ce que veut Blondel : « J’en aurai le cœur net. S’il y a quelque chose à voir, j’ai besoin de le voir. J’apprendrai peut-être si, oui ou non, ce fantôme que je suis à moi-même, avec cet univers que je porte dans mon regard, avec la science et sa magie, avec l’étrange rêve de la conscience a quelque solidité. Je découvrirai sans doute ce qui se cache dans mes actes, en ce dernier fond où, sans moi, malgré moi, je subis l’être et je m’y attache. Je saurai si, du présent et de l’avenir, j’ai une connaissance et une volonté suffisante pour n’y jamais sentir de tyrannie, quels qu’ils soient.» Ce « dernier fond où, sans moi, malgré moi, je subis l’être et je m’y attache » signifie selon Charles Moeller que « plus profondément que l’intelligence et la volonté, en mes profondeurs, je subis l’être, c’est-à-dire que je ne suis pas maître de ce fait que j’existe; je m’attache à l’être c’est-à-dire que, que je le veuille ou non, je ne puis pas ne pas agir sans cesse, préférer l’existence à la non existence, l’être au non être, l’affirmation ontologique à sa négation.»

La suite du texte indique dans quel sens la solution sera cherchée : « Le problème est inévitable; l’homme le résout inévitablement; et cette solution, juste ou fausse, mais volontaire en même temps que nécessaire, chacun la porte dans ses actions. Voilà pourquoi il faut étudier l’action ; la signification même du mot et la richesse de son contenu se déploieront peu à peu. Il est bon de proposer à l’homme toutes les exigences de la vie, toute la plénitide cachée de ses œuvres, pour raffermir en lui, avec la force d’affirmer et de croire, le courage d’agir.» Il y a cependant plus dans notre action que nous ne le pensons et une pauvreté de nos actions réelles en face d’une plénitude dont nous n’avons pas conscience, qui gît au fond de la volonté voulante.

  Volonté voulante et volonté voulue

La volonté voulante c’est précisément « ce dernier fond où, sans moi, malgré moi, je subis l’être et je m’y attache » , quelque chose qui est au-delà de la distinction entre intelligence et volonté. Jean Lacroix écrit de Blondel et de son concept de base : « l ‘ action, c’est-à-dire toute activité humaine, qu’elle soit métaphysique, morale esthétique, scientifique ou pratique.» Mais comme volonté voulante, soit « cet être qui est au-delà de la distinction entre intelligence et volonté (…) l’être profond est volonté voulante parce qu’il est prégnant des valeurs  de vérité et d’amour qui se diversifieront plus tard au niveau des facultés conscientes.» Moeller poursuit : « L’intelligence va proposer à la volonté voulante (qui du reste « propulse » cette intelligence même dans la quête des motifs d’action), une série de projets d’activités dont la volonté voulue va s’emparer pour les mettre à exécution. Ces projets ne peuvent être que partiels, limités dans le temps et l’espace. Aucun, pris en lui-même, ne peut épuiser d’un coup l’ampleur de la volonté voulante qui sous-tend, anime les démarches de la volonté voulue. Prenant conscience de cela, l’être humain va rechercher, d’étapes en étapes, une activité qui réalise cette égalité, cette réconciliation entre « ce qu’il veut » et ce « qu’il fait ».» Le « ce qu’il fait » c’est la volonté voulue et le « ce qu’il veut », c’est la volonté voulante.

  
Deux problèmes préalables : dilettantisme et nihilisme

Les partisans du dilettantisme prétendent que le problème moral n’existe pas  : « Rien ne vaut rien et cependant tout arrive mais cela est indifférent ».  Il n’y aurait qu’à « jouer pour mieux et plus impunément jouir, en goûtant et en essayant de tout pour tout percer à jour, en déchargeant ainsi l’action humaine de toute obligation ou responsabilité effective, par la double évasion de l’ironie et de la volupté …» Il y a dans le dilettantisme une sorte d’indifférence absolue comme le dit Zarathoustra,  on veut ne rien vouloir mais dans la mesure où cette volonté de ne rien vouloir revêt malgré tout une effectivité, on se rend compte qu’elle est une volonté de soi, un égotisme comme le fait entendre Charles Moeller qui fait de cette attitude le propre de la pensée de Gidecontre lequel il objecte à partir de Blondel qu’elle exclut l’engagement sans réserve, l’amour profond les attitudes que, précisément, le dilettante, prétendant pourtant vouloir tout expérimenter ne veut pas connaître. Ou alors le dilettantisme est un nihilisme. il est la volonté de ne rien être. Mais le suicidé est animé d’un espoir secret au nom duquel il condamne le monde et désire s’anéantir. Bondel écrit : « En croyant aspirer au néant, c’est à la fois le phénomène dans l’être, et l’être dans le phénomène qu’on poursuit : voyez comme au délire des sens la passion mêle un étrange mysticisme et semble absorber dans un instant de volupté (morte en même temps que née) l’éternité de l’être et l’y faire mourir avec elle ; mais voyez aussi comme à l’abnégation mortifiante le quiétisme  ajoute un désir d’indifférence, un besoin de sentir l’immolation, une joie d’abdication et toute la sensualité raffinée d’un faux ascétisme qui manifeste un sens propre, un subtil et ambitieux égoïsme, une « luxure spirituelle » : mensonge de part et d’autre, puisque la volonté finit toujours par vouloir ce qu’elle a voulu exclure, et puisqu’elle s’inflige déjà, puisqu’elle semble se préparer ainsi le supplice de la discorde intestine, où armée contre elle-même elle se déchirera de toute sa puissance. Et ce qui n’a point de cohérence ni de consistance intelligible ne subsiste qu’en prenant corps dans des actions qui, elles, réalisent en des vies désordonnées et en des œuvres intimement discordantes ces sophismes intéressés de la pensée et de la volonté défaillantes.»

  Des ondes concentriques : de l’individu à Dieu atteint dans la superstition comme peur de la mort en passant par le couple, la famille...

Une série d’ondes concentriques de plus en plus larges, comme autour de la chute d’une pierre dans l’eau profonde, vont se déployer autour du choc initial provoqué par les « actions » (en quelque sorte sous-jacentes), de la volonté voulante et vont embrasser successivement l’individu, la société familiale, la patrie, la société politique, le monde, les forces qui dépassent le monde. Plus les ondes s’élargissent et plus l’écart entre les deux bras de la volonté voulante et de la volonté voulue est incapable de se refermer sur une réalité qui égalise l’impulsion de la volonté voulante et les réalisations effectives de la volonté voulue. Il n’y a pas de raison de s’arrêter dans la quête de cet embrassement qui devrait refermer sur elle-même l’action humaine.

La volonté voulante doit donc s’incarner dans le monde, dans des actions concrètes, même si le risque existe que cette activité l’englue dans la matière : cette sortie de soi est pour l’intention du vouloir, « l’indispensable moyen de se préciser, de s’enrichir, de se soumettre à la norme salutaire dont elle tirera le sens et la réalisation du vouloir profond et de la fin secrètement poursuivie.» Il s’agit de se conquérir d’abord comme individu. Et ce premier rassemblement essentiel autour d’un noyau personnel creuse immédiatement un vide : « à peine espérions-nous refermer sur eux-mêmes les deux bras de la volonté voulante et de la volonté voulue, autour d’une personnalité harmonieusement équilibrée et close sur elle-même que, par l’élan même qui créait la personne, se produit un choc qui détermine une nouvelle onde, concentrique à la précédente. La personne meurt si elle ne s’ouvre pas sur le monde extérieur…»

Ensuite, une nouvelle onde se crée qui pousse la volonté voulue à s’ouvrir aux personnes et en particulier dans l’amour humain. En apparence, ce pourrait être définitif, mais la volonté voulante veut à nouveau plus. Elle ne veut pas que les amants soient seuls au monde et dans leur union même il y a l’appel d’un autre être à l’existence : « lorsque par un mystérieux échange, deux êtres ne forment plus qu’un même être plus parfait (…) c’est quand ils sont un qu’ils deviennent trois (…) L’élan même de la passion brise le cercle magique où elle espérait peut-être s’enfermer pour jamais (…) Un tiers paraît, comme pour suppléer à l’infructueux essai de l’unité (…) il est né de l’amour (…) il le scelle dans une tombe – le berceau – qui ne rend plus ce qu’il a pris aux parents. Ils sont plusieurs, c’est la richesse. Ils sont plusieurs, c’est la pauvreté; ils ne sont plus uns. Une aube étrangère s’est levée : il faut qu’en grandissant la famille s’ouvre et se disperse, que l’affection commune se multiplie en se divisant.» La famille est alors un nouveau « cercle magique » mais l’élan social ne peut se réaliser que dans une patrie et si l’on reste à la patrie, cet élan lui-même risque de se dessécher s’il ne s’ouvre au culte de l’humanité qui implique toujours au niveau de la volonté voulante un idéal moral universaliste. L’homme atteint alors les limites de la finitude et débouche sur les forces qui dépassent le Monde. C’est alors que la fonction fabulatrice (au sens que Bergson donne à cette expression, selon Moeller), invente des mythes pour rassurer l’homme qui prend conscience de l’abîme que la mort représente pour lui. Mais alors, dit Moeller, « l’homme se tourne vers Dieu non parce qu’il croit en lui mais parce qu’il a peur. Il essaye, par ses actions morales et rituelles, de mettre définitivement de son côté les forces irrationnelles. Cette manière d’agir cache l’instinct de puissance (…) l’acte superstitieux prétend indûment arrêter l’élan de la volonté voulante; celle-ci porte plus loin. La volonté profonde de l’homme est obligée, ici encore, d’abdiquer devant ce qui est contenu dans son désir, mais le dépasse dans ses moyens de réalisation

  De la religion comme peur à la rencontre authentique de Dieu

D’étapes en étapes, la volonté voulue s’avère tendre à l’infini. Et elle ne peut s’arrêter sous peine de contradiction. C’est l’infini par « en-haut ». Mais il y a plus essentiel peut-être. C’est que la volonté voulante qui m’entraîne sans cesse en avant, je la découvre comme n’étant pas mienne car cette volonté voulante en moi, je ne l’ai pas voulue. Je n’ai pas demandé à être ni à agir encore plus ni non plus d’être emporté dans ce dynamisme qui me pousse sans cesse en avant : « L’action qui par « en haut »  tend vers un infini de puissance, s’ouvre également, par le bas, dans le tréfond de mon être, sur quelque chose ou quelqu’un qui m’a engagé avant que je puisse accepter ou refuser. Mon action s’ouvre par en bas, sur une transcendance.» Ma volonté voulue doit en quelque sorte capituler devant des forces qui la dépassent. Et d’autre part, je prends conscience que je suis le sujet d’une volonté voulante qui est antérieure à ma liberté et qui me dépasse car elle ne m’appartient pas.

Charles Moeller estime que Blondel a mis en évidence « l’indestructibilité de l’action volontaire…» Il pose la question de cette façon pour situer la problématique à laquelle s’ouvre la pensée de Blondel en ce moment de sa progression : « Je ne m’appartiens pas. On m’a embarqué. Qui?’ Pourquoi? L’action qui « par en haut » tend vers un infini de puissance s’ouvre également, par le bas, dans le tréfond de mon être, sur quelque chose ou quelqu’un qui m’a engagé avant que je puisse accepter ou refuser. Mon action s’ouvre, par en bas sur une transcendance (…) Non seulement il y a en chacun de mes actes particuliers plus, et infiniment plus que ce je vise sur le moment, – c’est même ce « plus » qui explique que j’agisse – mais ce « plus » est à son tour, enraciné, en avant de moi-même, plus haut que moi-même, en un Être transcendant qui m’a embarqué dans l’agir concret (…) Dieu apparaît ainsi comme présent dans tout le déterminisme de l’action. Le choc initial qui délenche la série des ondes concentriques, est donné par Celui qui est « plus intime à moi-même que moi-même; la force de propulsion qui lance en avant mon action voulue est secrètement sous-tendue par cet élan initial qui est celui d’une autre volonté que la mienne. Que je le veuille ou non, je ne puis pas ne pas voir cette vérité. Je ne puis pas voir que je dois agir, que j’agis toujours, que je cherche en tout l’infini; et en même temps, au sein de ce dynamisme qui est mon « moi » le plus essentiel, je découvre que je ne puis atteindre cet infini que je veux; je sais que je n’ai jamais, à aucun instant, été capable de « vouloir vouloir  » cet infini. Ma volonté voulante ne m’appartient pas. Je ne puis me passer de Dieu si je veux aboutir dans mon action à ce que je veux vraiment, et, en même temps, je ne puis m’emparer de ce Dieu, car il dépasse mes forces et transcende cette volonté voulante par laquelle je ne puis pas ne pas Le chercher»..»

  La volonté vraie

René Virgoulay a écrit dans L’Action de Maurice Blondel, 1893, : relecture pour un centenaire : « La volonté vraie, c’est la volonté voulante en tant que ratifiable ou ratifiée par la volonté voulue, c’est la volonté voulue en accord avec la volonté voulante. De même si la « vraie volonté de l’homme, c’est le vouloir divin  », cela signifie que la volonté de l’homme n’est jamais aussi vraie que lorsqu’il veut ce que Dieu veut. La volonté vraie n’est pas la volonté divine en tant qu’elle priverait l’homme de son propre vouloir, mais la volonté humaine en tant qu’elle s’accomplit par consentement à la volonté divine. Le vouloir humain n’est jamais aussi authentique que lorsqu’il est reconnu comme un don.» Et Virgoulaiy cite Blondel : « Avouer sa foncière passivité, c’est, pour l’homme, la perfection de l’activité. A qui reconnaît que Dieu fait tout, Dieu donne d’avoir tout fait.» Jean Lacroix conclut son exposé sur L’Action de Blondel dans le Dictionnaire des philosophes par ces mots : « De moi-même à moi-même il y a une distance infinie. En découvrant dans notre agir un inachèvement de droit, Blondel met à jour en nous une « place préparée », une « fissure ouverte ». On ne peut s’égaler à soi-même qu’en sortant de soi. Tout effort tend à montrer qu’il y a dès l’origine une immanence de transcendance en nous. Dérouler le déterminisme intégral de l’action, c’est creuser le vide que le surnaturel viendra combler.»

Henri Bouillard d a écrit que la méthode de L’Action consiste à suspendre toutes les certitudes, celles de la foi pour commencer ou même l’idée que la vie humaine a un sens : « Considérant le fait inéluctable de l’action, parcourant toute la série des attitudes possibles à l’homme dans le champ de son activité il [Blondel] relève partout une inadéquation toujours croissante entre ce que l’on croit vouloir et ce qu’on veut profondément, entre la volonté voulue et la volonté voulante. Il montre ainsi que les pensées et les actes de chacun composent dans leur ensemble comme un drame, et que ce drame amène chacun à une option inévitable entre les sollicitations du Dieu caché et celles de l’égoïsme toujours évident. Cette logique de l’action où s’enveloppent réciproquement l’existence rationnelle et le mouvement de la liberté, conduit l’homme jusqu’au point où le christianisme peut prendre sens à ses yeux. Elle ne lui impose pas la foi puisque celle-ci est un don de Dieu. Mais elle dessine en lui son lieu d’accueil et le cadre de son intelligibilité. Elle lui permet de saisir en quoi le christianisme concerne tout homme.»

 

  La Pensée

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Pour Blondel, il y a deux types de pensée, liées l’une à l’autre : la pensée noétique et la pensée pneumatique. Le seconde fut d’ailleurs largement sponsorisée par Michelin par la suite.

 

  La pensée noétique

«J’emploie», écrit Blondel « le terme noétique pour désigner ce qui, dans le monde sous-jacent à la pensée consciente ou réfléchie, est irréductible à la notion commune de matérialité, au pur physique, si tant est qu’on puisse parler de cette pureté abstraite. Ce mot noétique provoquera peut-être surprise et résistance, en raison de l’idée que son étymologie même évoque, car il paraît désigner ce qui est de l’ordre supérieur à la simple conscience ou à la connaissance discursive ; dès lors, il semble étrange de l’employer pour ce qui paraît inférieur. Ce qui pourtant justifie cet emploi, en apparence prématuré, d’un mot dont on commence à abuser mais qu’il importe de garder en le précisant, c’est que l’objet réel que ce terme désigne a, en effet, un rôle permanent et très défini. Infus et agissant au plus bas, le noétique est ce qui soutient secrètement toute l’ascension, rend compte de la valeur réelle de la connaissance, prépare la pensée concrète et contemplative et permet à l’esprit de communier avec la nature et l’ordre transcendant dont il est le liant. Qu’on ne se méprenne pas sur cette présence du noétique : ce n’est pas seulement une action extérieure, desursum ; ce n’est pas non plus un produit d’une fermentation obscure et toute immanente, constatée isolément et une fois pour toutes comme un fait brut. C’est une incarnation ébauchée du νοῦς, du λογος, d’où le nom de noétique donné à cet ingrédient réel.» On peut parler du noétique comme de la « pensée infuse et agissante dans le monde matériel », d’une « incarnation ébauchée du νοῦς », du « principe d’objectivité intelligible.» Le noétique n’est assimilable ni à la matière, ni à l’abstraction, il est un élément concret, le « principe ontologique de l’ordre universel.» Unité globale et solidaire du monde, il est au principe de la possibilité de comprendre les choses et le monde, il ne peut se définir indépendamment de ce à quoi il renvoie, soit le pneumatique.

La pensée noétique est analytique, elle cherche à dégager des éléments simples et des relations définies, elle n’est que dans l’homogène. Elle tend à l’abstrait, au général, la notion, la loi. Elle est rétrospective, elle a affaire au révolu au réifié avec une propension à la suffisance. La connaissance notionnelle, qui participe de la pensée noétique, «  a pour œuvre propre la fabrication des concepts, tels que les utilisent la science positive et la philosophie de type classique : représentations abstraites et générales où le réel se trouve réduit à l’essentiel, ou du moins à ce qu’il réussit à la pensée de considérer comme tel ». Elle ne donne pas lieu à une connaissance directe totale.

  La pensée peneumatique
« Je pneumatiquee désigne par pneumatique », écrit Blondel, « (en me servant d’un vieux mot qui a été usité dans les écoles où prévalait le sens de la vie intérieure et de sa mystérieuse respiration) ce qui, en un être singulier, en un point spécifié et réagissant de façon qualitative, aspire le milieu universel, puis l’assimile et l’expire ensuite : secret échange qui introduit perpétuellement dans le monde du nouveau, qui, dans le noétique en quelque sorte étalé et totalisé, constitue partout des intériorités, des singuliers, des formes caractérisées, des « indiscernables » du dehors, et des diversifications indéfiniment renouvelées du dedans.» Pour A. de Jaer et A.Chapelle, « De même que le noétique confère à l’univers son unicité et à chaque personne d’être réelle parce que dans l’univers, ainsi le pneumatique donne à chaque personne d’être elle-même en actuant la réalité unique de l’univers.»

La pensée pneumatique est synthétique, elle se meut dans le divers, le multiple et les voit comme concourant à l’harmonie. Elle est prospective, regarde vers l’avenir, ce qui est à naître, à faire, elle est liée à un appel, c’est la connaissance réelle. « La connaissance réelle est celle qui, grâce à une certaine connaturalité initiale mais bien plus encore grâce à une vivante initiation progressive, nous permet de communiquer, de communier du dedans avec les êtres ou les choses, et par suite d’en juger avec rectitude antérieurement ou par delà tout système élaboré de concepts. A des titres divers en relèvent : le bon sens, le tact, les clairvoyances propres de la pratique et de l’amour, des anticipations et les vues synthétiques du génie, la sagesse et la contemplation.»

  L’union: distinction/des deux pensées. L’image de la luciole

« Entre ces deux formes de connaissance, il n’y a pas pour nous à opter : elles sont nécessaires l’une et l’autre, l’une à l’autre. Grâce à leur union seule, l’intelligence peut être à la fois clairvoyante et possédante et, sans rien concéder au goût dangereux de l’irrationnel, rester fidèle à son étymologie, commune d’ailleurs avec celle du mot intuition : non seulement ce qui sert d’agent de liaison, inter legit [lie les choses entre elles], mais ce qui voit et lit au cœur, intus legit [lit à l’intérieur des choses]. Grâce à leur union seule, peuvent se concilier en nous l’universalité d’un horizon coextensif à tout l’être et le point de vue singulier d’une conscience personnelle : la communion et l’individuation. Si elles parvenaient à se joindre et à s’unir comme elles le souhaitent normalement, le problème du connaître serait susceptible pour nous de solutions définitives et adéquates. Mais, nous le verrons, elles ne se rejoignent pas. Et par le trou, par la fissure qui subsiste entre elles, se laisse entrevoir une réalité supérieure à la pensée consciente de l’homme comme à tout le domaine qu’elle explore.» Blondel s’est exprimé comme suit à popos de la nécessité des deux pensées, opposant le terme latin ratio pour désigner la connaissance rationnelle et le terme latin intellectus pour désigner ce que Newman appelle aussi la connaissance réelle : « Comment concilier et hiérarchiser cette ratio et cet intellectus dont on nous dit que la première doit conduire au second en le contrôlant, et que cependant l’intelligence qui est virtuellement en nous demeure provisoirement prisonnière d’entraves qui empêchent son véritable exercice ? (…) Durant les lourdes nuits de juillet, dans la campagne embaumée de Grasse ou de Vence, la luciole de Provence  poursuit silencieusement son étrange vol d’ombre et d’éclat intermittents. Tour à tour, elle s’allume et elle s’éteint. Tantôt elle éclaire d’un trait rapide son itinéraire capricieux en attirant le regard qui ne voit plus que ténèbres en dehors de son sillage de lumière. Tantôt elle disparaît, laissant revoir l’obscure clarté de la nuit pendant que nous nous demandons où surgira de nouveau la froide lueur qui va vers un but incertain. Ainsi nos pensées alternent et composent leur rythme vital ; et leur clarté partielle, avec ses étroites limites et ses intermittences, permet, par les éclipses mêmes, d’entrevoir l’immensité encore nocturne de la route à parcourir.» En fait, les deux pensées ne se rejoindront pas et du fait de la fissure qui subsiste entre elles, laissent supposer une réalité supérieure à la pensée consciente de l’homme.

 

  Du déchirement des deux pensées à l’unité de l’Esprit à l’œuvre en nous

Il y a un hiatus dans la pensée entre les deux manifestations de la pensée (noétique et pneumatique), par exemple dans la perception sensible selon que nous la considérions du point de vue des qualités éprouvées au fond de la conscience (pneumatique) ou des vibrations révélées par la physique (noétique). Ou dans la conscience du sujet, selon que nous nous placions du point de vue du moi profond (pneumatique) ou du jeu des réactions en superficie (noétique). IL faut donc poser que notre pensée profite d’une force qui échappe à sa connaissance explicite et à son empire, sans le concours de laquelle rien n’irait plus.

 

  L’Être et les êtres (Ontologie concrète et réalisme spirituel)

La question qui se pose dans cette deuxième partie de la trilogie (avant la « deuxième » Action c’est le problème de la compatibilité des êtres contingents et de l’Être nécessaire. D’où une enquête que mène Blondel auprès de la matière, des organismes vivants et mourants, des personnes, des sociétés, de l’univers entier… Jean Lacroix écrit que tous ces êtres ne peuvent exister qu’en se suspendant « à l’être qui existe par soi ». Mais, « aussi ces êtres relatifs et contingents ont une certaine réalité et consistance. La preuve, c’est qu’il est bien possible de douter d’in objet, mais non de tous les objets : on ne nie la partie qu’en affirmant l’ensemble ou, comme le dira la phénoménologie contemporaine le doute particulier opère toujours sur horizon du monde.» Blondel écrit en conséquence : « Nos premières enquêtes et nos critiques préliminaires nous ont amenés à cette double conclusion provisoire : rien de ce que l’usage courant nomme des êtres ne répond pleinement à ce que la réflexion découvre d’essentiel dans notre notion spontanée de l’être ; et cependant nous ne pouvons annihiler toutes ces réalités qui, sans être absolument consistantes, se soutiennent les unes les autres, au point que nous ne songeons jamais à les détruire toutes ensemble dans notre pensée.»

 

  La Philosophie et l’esprit chrétien (l’idée d’une philosophie chrétienne)

 

  L’intervention de Blondel dans la crise moderniste

C’est après avoir longuement correspondu avec Alfred Loisy que Blondel, pressé aussi par ses amis se résolut à intervenir dans la crise moderniste en publiant le long article Histoire et dogme. Les lacunes philosophiques de l’exégèse moderne, Paris, 1904. Cet article a été reproduit dans Les premiers écrits de Maurice Blondel, PUF, Paris, 1956, pp. 149-228. La critique de Blondel vise tant ceux que l’on appellera plus tard les intégristes que les modernistes. Blondel appelle les premiers les extrincésistes et les seconds les historicistes. En opposant constamment dogme et histoire tout en cherchant une conciliation neuve.

  Critique de l’apologétique courante, l’ « extrincésisme » ou la « théologite »

Pour Blondel, « Si les faits chrétiens (histoire) et les croyances chrétiennes (dogme) coïncidaient à la lumière d’une expérience ou d’une évidence complète; si, du moins, l’on n’avait qu’à croire ce que d’autres ont vu et constaté, il n’y aurait aucune place pour notre difficulté.» Geneviève Mosseray commente ce point comme suit : « Le tort d’une apologétique, courante à l’époque, était de déclarer que la Bible était garantie en bloc par l’autorité divine et que dès lors l’enseignement chrétien découlait de manière directe des textes sacrés. Blondel appelle « extrincécisme » cette première attitude qui fait refluer, sans intermédiaire, le dogme sur l’histoire. C’était l’attitude de certains théologiens rigides pour qui l’argument d’autorité dispensait de toute recherche scientifique (Dans une lettre à un ami, Blondel désigne plaisamment cette attitude du nom de « théologite »). Mais c’était aussi l’attitude de nombreuses personnes bien disposées, marquées par leur éducation chrétienne.»

Devant cette crise Blondel signale le raidissement de certains qu’on appellera plus tard intégrisme, un mot forgé dans le contexte antimoderniste selon G. Mosseray. Mais Blondel prend aussi la mesure de la crise de l’Eglise et met en cause aussi bien ceux qui sont troublés par « la cécité de ceux qui ferment les yeux sur les faits » (soit les partisans de la « criticité ») que ceux (les partisans de la « théologie »), qui sont ébranlés par «les affirmations troublantes de ceux qui cherchent trop la lumière en eux.» Cette seconde attitude est ce que Blondel appelle l’« historicisme ».

  Critique de l’ « historicisme » ou de la « criticité »

Cette attitude, « au lieu de faire refluer le dogme sur l’histoire (…) cherche à monter comment l’histoire et l’histoire seule, peut rendre compte de tout le développement du christianisme.», les deux attitudes partageant la présupposé selon Geneviève Mosseray d’un passage direct de l’idée au fait ou l’inverse. Pourtant, si c’est Loisy qui est visé par Blondel, Blondel lui-même ne contestait pas l’autonomie de l’histoire dans son ordre ni d’ailleurs la volonté d’inscrire l’histoire de l’Église dans les lois humaines de la société, cette action divine (à supposer qu’elle existe), ne faisant pas « nombre avec les faits qui gardent leur intelligibilité propre.» Cependant, Blondel fut déçu par la volonté de Loisy de s’en tenir aux faits sans s’intéresser à d’autres problèmes comme celui de l’âme de Jésus. Il s’explique comme suit : « L’histoire réelle est faite de vies humaines; et la vie humaine, c’est la métaphysique en acte. Prétendre constituer la science historique en dehors de toute préoccupation idéale, supposer même que la partie inférieure ou la cuisine de l’histoire peut être, au sens étroit du mot, une constatation positive, c’est, sous prétexte d’une neutralité impossible, se laisser dominer par des partis pris – des partis pris comme tout le monde en a forcément, dès lors qu’on n’a pas acquis une conscience réfléchie de ses propres attitudes d’esprit ni soumis à une critique méthodique les postulats sur lesquels on fonde ses recherches.»

Or le positivisme de l’époque empêchait de voir la pertinence de ce point de vue, selon Geneviève Mosseray, et interdisait aussi selon elle toute étude de la conscience que Jésus pouvait avoir de son action. On connaît l’affirmation centrale de Loisy  : « Le Christ a annoncé le Royaume, mais c’est l’Église qui est venue » . Mais la question de savoir si le Christ a fondé l’Église ou s’il est seulement « l’initiateur occasionnel d’un mouvement humanitaire.», est une question que peut certes poser l’historien mais qu’il ne peut pas trancher définitivement.

  La solution blondélienne: la tradition créatrice ou vivante

Certes, poursuit Geneviève Mosseray, le christianisme se présente comme un fait, mais il y a différents sens à ce terme : succession chronologiquesuccession logique et continuité organique. Pour passer de la succession chronologique aux autres significations, « l’historien doit chaque fois faire intervenir une idée directrice qui lui permet d’organiser ses observations et de leur donner un sens.» Il faut trouver un intermédiaire entre le dogme et l’histoire et c’est la tradition qui n’est pas une attitude tournée vers le passé uniquement mais aussi vers l’avenir, qui n’est pas la simple transmission orale à côté des textes de l’écriture, mais « l’action même des croyants qui vivent du message évangélique.» « L’Église » poursuit Geneviève Mosseray, « par sa tradition vivante s’assure la permanence de l’esprit de son fondateur, dans le dynamisme de son propre mouvement spirituel à travers l’histoire.» Pour Blondel, cette tradition est « puissance conservatrice mais en même temps conquérante » qui a « sans cesse à nous apprendre du nouveau parce qu’elle fait passer quelque chose de l’implicite vécu à l’explicite connu » et sert « à nous faire atteindre, sans passer par les textes, le Christ réel qu’aucun portrait littéraire ne saurait épuiser ni suppléer .»

Voici donc selon G.Mosseray les trois thèmes que Blondel développe dans Histoire et dogme : « critique de l’extrincésisme qui cherche à confirmer directement le dogme par l’histoire; critique de l’historicisme qui rente de réduire le christianisme à son devenir observable; nécessité de recourir à la tradition vécue pour comprendre le passage des faits aux idées.» Geneviève Mosseray pense que ces trois thèmes du développement qu’elle vient d’expliciter s’applique parfaitement à un roman qu’elle qualifie de blondélien.

  Le roman blondélien de Joseph Malègue illustre la démarche du philosophe

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En 1933, paraissait le roman de Joseph Malège intitulé Augustin ou le Maître est là. Maurice Blondel a eu l’occasion d’entretenir à propos de ce livre une abondante correspondance avec son auteur que Geneviève Mosseray a eu l’occasion de dépouiller aux Archives Blondel de Louvain-la-neuve. Elle pense que les trois thèmes blondéliens développés dans le paragraphe précédent se retrouvent dans une sorte de synopsis que le héros central du livre (qui a perdu la foi avec la crise moderniste) donne de son propre itinéraire – avec une amère ironie ! mais c’est bien la synthèse du roman – alors qu’il se sait condamné par la tuberculose vers la fin du livre :

« Premier tableau : la critique positive détruit le Christianisme du jeune héros. […] Deuxième tableau : la critique de la critique positive détruit la critique positive. […] Acte trois: l’apparition de l’Ange. L’Ange reconquiert le jeune héros.»

  Premier Tableau du roman : la perte de la foi

Augustin a d’abord fait partie de ceux – comme bien des chrétiens de base de cette époque de l’Eglise – qui font simplement confiance aux écritures et aux faits qu’elles rapportent par référence à l’autorité divine (la théologite au sens de Blondel). À la suite des «affirmations troublantes de ceux qui cherchent trop la lumière en eux.», c’est-à-dire ces mêmes faits, (la criticite dans le vocabulaire moqueur de Blondel), il perd la foi – PREMIER TABLEAU du roman.

  Deuxième tableau du roman : la critique de la critique

Sans la recouvrer, il se rend compte cependant des a priori de la critique historique positiviste et rédige d’ailleurs à cette fin un article pour les proceedings d’Harvard intitulé Paralogismes de la critique biblique où le héros de Malègue a l’instar de Blondel, pense, selon G. Mosseray, que l’histoire n’atteint pas le fond de la réalité mais « n’est jamais qu’une reconstruction faite sur la base d’hypothèses sans cesse à réviser. On retrouve ici l’affirmation blondélienne selon laquelle les faits observables ne s’organisent pas sans idées directrices.» – DEUXIÈME TABLEAU du roman.

  Acte trois : la venue de l’ Ange et de la tradition au sens de Blondel

Après cette critique de la critique, Augustin cherche dans son œuvre  de philosophe, notamment dans sa thèse sur Aristote, l’idée de finalité qui « vient corriger le mécanisme par un dynamisme spirituel.» Lors de l’examen que présente chez lui Anne de Préfailles, jeune femme dont il tombera éperdument amoureux et dont l’élévation spirituelle est constante, il lui cite de mémoire un texte d’Emile Boutroux: « Lorsque l’être a atteint toute la perfection dont sa nature est capable, cette nature ne lui suffit plus. Il a acquis l’idée claire du principe supérieur dont cette nature l’inspirait sans le savoir. C’est ce nouveau principe qu’il a désormais l’ambition de développer.» Pour Geneviève Mosseray, cette idée exprimée à travers la philosophie de Boutroux, est une allusion également aux trois ordres de Pascal  (les corps, l’esprit, la charité). Mais aussi une allusion aux étapes, hétérogènes et solidaires (les cercles concentriques pareils à ceux que crée une pierre immergée à la surface de l’eau), que chez Blondel l’action doit franchir « pour rester fidèle à son élan.»

Pourtant Augustin ne se convertit pas encore. Dans une lettre à Malègue, Blondel écrit : « la perte de sa foi n’est-elle pas due à une imprudence, à une présomption, à une erreur de méthode, analogues à celles que dans mes articles Histoire et dogme sur les lacunes d’exégètes comme Loisy, j’avais essayé de définir et de proscrire ?» Malègue lui répond que cette remarque était judicieuse et que la faute d’Augustin avait été de travailler seul, ce qui fait qu’il ne pouvait revenir « qu’avec quelqu’un…», soit avec un Ange : G. Mosseray montre que l’ Ange, ce n’est pas seulement son ami de l’École Normale, Largilier, mais d’une certaine façon ce que Blondel appelle « la tradition, soit l’expérience de la foi vécue chez bien d’autres croyants rencontrés par Augustin Méridier.

Certes parmi ces croyants, le plus voyant dans l’intrigue romanesque, c’est un ami et compagnon d’Augustin du temps de sa jeunesse studieuse à l’École Normale supérieure, Largilier (qui, lui-même, assistant aux douloureux débats intérieurs d’Augustin lui avait rappelé un mot connu selon lequel Dieu n’abandonne pas ceux qui le cherchent, il enverrait plutôt un Ange). Mais, pense, G. Mosseray, « Largilier n’est en définitive que le représentant d’une foule de témoins qui n’ont cessé d’entourer le héros au cours de sa vie. Si l’on veut trouver dans le roman l’équivalent de la « tradition » avancée par Blondel, c’est aussi dans la description des personnages secondaires qu’il faut la chercher», en particulier Anne de Préfailles, la mère et la sœur du héros en lesquelles Augustin expérimentent sa « vieille idée  » selon laquelle « Quelques âmes ne perdent jamais le sentiment de la paternité de Dieu […] Sa vieille idée que le seul terrain d’exploration directe du phénomène religieux est l’âme des saints lui parut insuffisante. Les âmes plus modestes comptaient aussi, les classes moyennes de la sainteté.

Ce retour à la foi c’est le TROISIÈME TABLEAU du roman ou l’ ACTE TROIS pour reprendre les mots d’Augustin se décrivant ironiquement.

 

  Œuvres

L’Action – Essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique, 1893, P.U.F, 1950.

Lettre sur les exigences de la pensée contemporaine en matière d’apologétique et sur la méthode philosophique dans l’étude du problème religieux, Annales de Philosophie Chrétienne, janv.-juillet 1896.

Histoire et dogme, les lacunes philosophiques de l’exégèse moderne, Impr. Librairie de Montligeon, 1904. Dans cette série de trois articles publiés en janvier-février 1904 dans la revue La Quinzaine, Blondel répond à quelques problèmes soulevés par L’Evangile et l’Église d’Alfred Loisy, , ouvrage paru l’année précédente. Il y renvoie dos à dos l' »extrinsécisme » (Utilisation de la Bible comme si les faits bibliques étaient extrinsèques à leur signification; attitude fréquente chez les théologiens catholiques de l’époque) et l' »historicisme » (Majoration de l’importance de la science historique dans la foi chrétienne).

L’itinéraire philosophique de Maurice Blondel (Propos recueillis par F.Lefèvre), Spes, Paris, 1928.

Le problème de la philosophie catholique, Paris, Bloud & Gay, 1932

La Pensée Tome 1 – La genèse de la pensée et les paliers de son ascension spontanée, Félix Alcan, PUF, 1934. 

La Pensée Tome 2 – les responsabilités de la pensée et la possibilité de son achèvement, Félis Alcan, PUF, 1934. 

L’Être et les êtres – Essai d’ontologie concrète et intégrale, 1935, P.U.F, 1963.

L’Action. vol. I: Le problème des causes secondes et le pur agir, Paris, Alcan, 1936. Nouvelle édition P.U.F., Paris, 1949

L’Action. vol. II: L’Action humaine et les conditions de son aboutissement, Paris, Alcan, 1937. Nouvelle édition Paris : P.U.F., 1963. Ce volume est une version revue et corrigée de l’Action de 1893

Lutte pour la civilisation et philosophie de la paix, Paris, Flammarion, 1939. Nouvelle édition 1947

La philosophie et l’Esprit chrétien, 2 vol, Paris, P.U.F., 1944/46. Nouvelle édition du vol. I, 1950

Exigences philosophiques du christianisme, Paris, P.U.F., 1950

Lettres philosophiques, Paris, Aubier, 1961

Carnets intimes, Tome 1 (1893-1894), Cerf Paris, 1961 et Tome 2 (1894-1949), même édition, Paris, 1966.

Notes d’Esthétique (1878-1900), établies, présentées et annotées par Sante Babolin, Rome, P.U.G., 1973, 349 p.

Les Œuvres complètes de Maurice Blondel sont en cours de publication chez P.U.F. :

Volume 1: 1893: Les deux thèses. Texte établi et présenté par Claude Troisfontaines. – 1995.

Volume 2: 1888-1913: La philosophie de l’action et la crise moderniste. Texte établi et présenté par Claude Troisfontaines. – 1997.

  Bibliographie

Frédéric Lefèvre.  L’itinéraire philosophique de Maurice Blondel, Éditions Spes, 1929.

Maurice Blondel, Auguste Valensin. , Correspondance, Montaigne, Paris, 1957.

Pierre De Cointet, Maurice Blondel, Un Réalisme Spirituel, collection Humanités, éd. Parole Et Silence, 2001.

Emmanuel Gabellieri et Pierre de Cointet, Maurice Blondel et la philosophie française, colloque tenu à Lyon, 24-26 janvier 2005, Parole et silence, Paris, 2007,

René Virgoulay,

Philosophie et théologie chez Maurice Blondel, Paris, Éditions du Cerf, Philosophie et Théologie, 2002, 214 p.

Blondel et le modernisme, La philosophie de l’action et les sciences religieuses (1896-1913), Cerf, 1980.

L’Action de Maurice Blondel, 1893, relecture pour un centenaire, Éditions Beauchesne, 1992

Le Christ De Maurice Blondel, collection : Jésus et Jésus-Christ, éd. Desclée-Mame, 2003.

Philippe CapellePhilosophie et Apologétique – Maurice Blondel Cent Ans Après, Cerf, 1999.

Jean Leclercq, Maurice Blondel lecteur de Bernard de Clairvaux, Editeur : Lessius, Collection : donner raison, 2001

Paul Archambault, Vers un réalisme intégral, L’œuvre philosophique de Maurice Blondel, éd. Librairie Bloud & Gay, 1928

Marie-Jeanne Coutagne :

Maurice Blondel et la quête du sens, Collection : Bibliothèque des Archives de Philosophie, Editions Beauchesne, 1998,

Maurice Blondel, dignité du politique et philosophie de l’action, Editeur, Parole Et Silence, 2006.

L’action, une dialectique du salut, colloque du centenaire, Aix-en-Provence, mars 1993, Editions Beauchesne, 1994,

Xavier Tilliette Philosophies eucharistiques de Descartes à Blondel, Éd. Du Cerf, 2006.

Jean-Hugues Soret, Philosophies de l’Action catholique : Blondel-Maritain, éd. Du Cerf.

  1. Tonquedec, Deux études sur « la pensée » de M. Blondel, Editions Beauchesne, 1934.

Marc Leclerc, Blondel, entre l’Action et la Trilogie, Actes Du Colloque International sur les écrits intermédiaires De Maurice Blondel, tenu à l’Université Grégorienne, à Rome du 16 Au 18 novembre 2000, Collection Donner Raison, Editions Lessius, 2003.

Alain Létourneau, L’herméneutique de Maurice Blondel, son émergence pendant la crise moderniste, Les Editions Fides, 1998,

Lecture blondélienne de Kant dans les principaux écrits de 1893 à 1930, vers un dépassement de l’idéalisme transcendental dans le réalisme intégral de Diogène Bidéri, éd. Pontificia Università Gregoriana, 1999,
La maison où habitait Maurice Blondel, rue Roux-Alphéran

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L’Eglise Saint-Jean-de-Malte à Aix-en-Provence (la paroisse de Maurice Blondel)

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Source : Wikipédia

 

ECRIVAIN CHRETIEN, ECRIVAIN FRANÇAIS, JEAN-PIERRE DE CAUSSADE (1675-1751), LITTERATURE CHRETIENNE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, LIVRES DE SPIRITUALITE

L’Abandon à la divine providence : traité de spiritualité attribué à Jean-Pierre de Caussade

L’abandon à la divine providence

Autrefois attribué à Jean-Pierre de Caussade

Ed. et introd. D. Salin.

Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Christus », 2005,202 pages

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Présentation de l’éditeur

Depuis un siècle et demi, ce petit traité est un des best-sellers de la littérature spirituelle.  » C’est un des livres dont je vis le plus « , disait Charles de Foucauld. Le théologien Urs von Balthasar voyait en lui un résumé de la mystique européenne,  » depuis les Rhénans jusqu’aux Français en passant par jean de la Croix, dans une unité d’une simplicité confondante « . Il est l’équivalent moderne de ce que fut, et demeure, l’Imitation de Jésus-Christ. La collection  » Christus  » en donne une édition entièrement nouvelle. L’introduction fait le point sur l’histoire mouvementée de ce texte, à la lumière des études récentes. Composé dans la première moitié du XVIIIe siècle, il ne peut plus être attribué au jésuite Jean-Pierre de Caussade, mais à une plume anonyme, disciple de Madame Guyon. L’introduction présente également la grande caractéristique de cette spiritualité de l’abandon dans  » le moment présent « , lorsque s’obscurcit le ciel de la foi. La lecture du texte est facilitée par une ponctuation moderne, qui en souligne la vigueur. Il s’agit aussi d’une édition critique : la leçon du manuscrit est indiquée en note lorsque le texte est corrigé.

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C’est en réalité une femme qui l’a écrit

 

  • «L’abandon à la Providence divine» a été pendant des années attribué au jésuite Jean-Pierre de Caussade. ·

2 mai 2012 L’Observatore Romano

Amantine Lucie Aurore Dupin publie ses romans, mais, pour qu’ils soient acceptés, elle les signe George Sand; Mary Ann Evans devient George Eliot. Currer Bell, Ellis Bell et Acton Bell ne sont autres que les pseudonymes masculins de Charlotte, Emily et Anna Brontë, obligées de les utiliser pour publier leurs romans. Ce n’est qu’après la mort de Maria Alphonsina Ghattas que l’on découvrit qu’elle était la véritable fondatrice, à Bethléem en 1880, de la Congrégation du Rosaire, dont l’aumônier de la communauté avait toujours été  considéré comme le fondateur. Et cela a été le cas pour de nombreux autres instituts religieux féminins.

Récemment, l’historien français Jacques Gagey a révélé que cela s’est produit également pour l’un des plus célèbres livres de spiritualité  catholique, L’abandon à la Providence divine, l’œuvre spirituelle la plus importante du XVIIIè siècle français, rédigée vers 1740 et publiée en 1861. Urs von Balthasar la considérait  «le livre charnière qui recueillait l’épopée mystique tout entière», un classique de la spiritualité et un livre à l’aspect unique qui accompagne constamment de nombreuses personnes spirituelles. Ces pages si célèbres et sans cesse rééditées ne sont donc pas l’œuvre du jésuite Jean-Pierre de Caussade, mais d’une femme. Gagey sait que, à cette époque, l’attribution de l’auteur n’avait pas d’importance. Mais faire aujourd’hui la lumière est un devoir de vérité historique, surtout lorsque tous pensent que l’auteur est un homme, et que cela rend plus difficile de découvrir qu’il s’agit en revanche d’une femme.

Il s’agit d’une autobiographie spirituelle, inscrite dans la culture spirituelle du siècle comme un texte cohérent, l’œuvre d’une seule main: «Seuls ceux qui ne connaissent pas suffisamment la littérature mystique peuvent mettre en doute que l’auteur est une femme». Egalement parce cet auteur parle souvent au féminin : «C’est à vous à tout régler: la sainteté, la perfection, le salut, la direction, la mortification, c’est votre affaire; la mienne est d’être contente de vous et de ne m’approprier aucune action ni passion, mais laisser tout à votre bon plaisir». L’auteure est une femme originaire de Lorraine, dirigée par le père de Caussade dont on ignore encore le nom, mais assurément d’une condition sociale élevée et proche de la Visitation de Nancy.

Appelons-la Dame Abandon, en absence d’un nom précis. Tout d’abord confidente, puis protectrice du père de Caussade, elle hérite de la grande tradition mystique mais elle connaît également, et elle fait sienne, la philosophie des Lumières, dans une acception positive. Précisément en assumant la responsabilité d’utiliser courageusement sa propre intelligence et de ne pas déléguer passivement sa vie intérieure à un livre ou à un directeur spirituel, l’auteure révèle son choix de liberté. Non pas en s’attardant sur des théories ou des abstractions, mais en allant directement, comme cela avait déjà été le cas de sainte Thérèse d’Avila, à sa propre expérience concrète.

Lorsqu’une innovation  apparaît dans la spiritualité, voilà alors se présenter des confesseurs ou des directeurs spirituels qui sentent le devoir de s’en approprier, peut-être pour lui faire parcourir  un chemin plus sûr grâce à leur supériorité intellectuelle et théologique. Ils ne considèrent donc la femme que comme la porteuse d’une intuition qui, pour être développée et portée à connaissance, demande l’autorité d’un homme et de ses instruments intellectuels.

A la moitié du XIXè siècle, la visitandine Marie-Cécile Fervel découvrit des fragments de lettres et elle eut la conviction qu’il s’agissait d’une correspondance spirituelle de la supérieure de son monastère, mère de Rottembourg. Elle composa une lettre avec  les différents morceaux, la faisant passer pour une lettre du père de Caussade, et elle fit de même  avec d’autres fragments, trompant ainsi le jésuite Ramière, pour faire en sorte que ces écrits puissent devenir une partie de la préparation spirituelle des monialesRamière, reconnaissant la valeur des textes, leur donna la forme d’un traité  divisé en chapitres, et il y ajouta aussi un titre, L’abandon à la Providence divine, pensé comme le moyen le plus facile de sanctification, œuvre posthume du père de Caussade, jésuite. Les sœurs se concentrèrent sur celui-ci, non pour continuer la tromperie, mais parce qu’il était habituel de présenter un texte de manière à le rendre adapté à un milieu spécifique. Les copistes modifiaient, coupaient et inséraient  en pleine liberté des passages adaptés à la vie du couvent, elles s’échangeaient les lettres et en copiaient  les passages les plus significatifs, laissant de côté le nom de celui qui avait écrit.

L’abandon est une véritable science, qui enseigne la confiance dans la vie et dans l’auteur de la vie. L’intériorité se déploie alors dans le chant de joie de la liberté spirituelle, l’amour pur et l’anéantissement de la propre volonté, car «l’action divine inonde l’univers, pénètre toutes les créatures, les submerge». Dame Abandon ne dit pas des choses nouvelles, ce n’est pas une innovatrice, elle ne se soucie pas des répétitions, mais elle est riche d’annotation psychologiques et, surtout, elle s’inspire d’une expérience vécue. Son principe de devenir spirituel prend le nom d’abandon et est ouvert à l’histoire, aux événements, à l’acceptation de tout ce qui a lieu, et de tout ce que nous devons souffrir. Elle observe que tout se meut selon une orientation providentielle: «Le moment présent est donc comme un désert où l’âme simple ne voit que Dieu seul, dont elle jouit, n’étant occupée que de ce qu’il veut d’elle: tout le reste est laissé, oublié, abandonné à la Providence».

L’auteure affronte le présent sans méthode particulière, mais elle se concentre sur  l’attitude profonde. L’objectif pointe précisément sur l’expérience quotidienne, dans le traumatisme permanent de l’abandon comme suspension de l’amour: dans la douceur transparaît l’audace. L’âme, dans la responsabilité de sa propre liberté, pratique l’intériorité avec la bonne volonté positive et sa conscience s’harmonise. A une époque moderne et avec d’autres connaissances scientifiques, Jung définit ce processus d’intégration de la conscience «le processus d’individuation».

Cristiana Dobner

 

http://www.osservatoreromano.va/fr/news/cest-en-realite-une-femme-qui-la-ecrit

 

L’Abandon à la providence divine d’une dame de Lorraine au 18e siècle, suivi des Lettres spirituelles de Jean-Pierre Caussade à cette dame. Édition critique établie par Jacques Gagey, 2001 

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L’histoire de L’abandon à la Providence divine, composé dans un milieu religieux fortement marqué par cette mystique laïque qu’était Madame Guyon, est extraordinaire Le P. Dominique Salin, jésuite, historien de la spiritualité et collaborateur assidu de Christus, en raconte avec brio, dans son introduction, les multiples péripéties. Comment cet ouvrage du début du XVIIe siècle, écrit juste après la rupture entre Bossuet et Fénelon qui scellera la fin du lien entre mystique et théologie, a-t-il pu connaître un succès jamais démenti depuis sa parution à la fin du XIXe siècle ? D’abord, le style de L’Abandon est résolument moderne et en parfaite adéquation avec son propos : on y voit précisément à l’oeuvre  l’abandon au moment présent constamment renouvelé, presque chaque paragraphe résumant à lui seul tout le livre. Après une première affirmation, l’auteur a coutume de laisser sa phrase s’écouler en de longues périodes, comme s’il l’abandonnait à l’inspiration divine Par instants toutefois, l’insaisissable semble se laisser saisir, et la phrase alors s’écourte, se densifie. 
Surtout, la perception de Dieu, telle que la propose ce petit livre, est très actuelle. L’auteur valorise la prévenance du Père à l’égard de l’homme qui n’a rien à craindre d’un quelconque châtiment divin . mieux vaut suivre l’exemple de la Sainte Famille dépendante du bon plaisir divin Sans doute, cinquante ans auparavant, aurait-on davantage mis en avant l’exemple du Christ. 
Déjà perceptible chez Madame Guyon, l’effacement du Christ comme médiateur, et a fortiori de l’Eglise, est ici extrême, comme chez nombre de nos contemporains. A partir de là, l’auteur n’emploie le terme d’abandon qu’avec circonspection, car lui aussi est devenu suspect. C’est pourquoi il ne l’applique pour l’essentiel qu’à propos de la moins suspecte des créatures : Marie. C’est à travers les mots du Magnificat que Jésus parle avec le plus d’aisance ; c’est par les seuls yeux de Marie que nous voyons Jésus dans la crèche et sur la croix, etc L’expérience intime de l’Esprit Saint, acquise comme à l’aveugle par ces saints cachés que sont, à l’image de Marie, les âmes les plus simples « sanctifie et surnaturalise » les temps que nous vivons. Ainsi, ces âmes complètent l’Ecriture sainte à travers « un livre de vie » où sont inscrits les plus beaux silences de l’humanité, pour peu qu’ils relèvent de l’ordre de Dieu, d’un « déjà là » qui ne souffre plus de « pas encore ». 
On devine aisément pourquoi un Charles de Foucauld et toute une foule de chrétiens anonymes depuis plus d’un siècle ont marqué la lecture de cet ouvrage d’une pierre blanche. Christus est heureuse d’en offrir une nouvelle édition entièrement refondue.

 

CHRISTUS N°210Avril 2006

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Jean-Pierre de Caussade

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Jean-Pierre Caussade, né le 7 mars 1675 à Cahors (France) et mort le 8 décembre 1751 à Toulouse (France) est un prêtre jésuite et maître spirituel.  

 Biographie

Entré dans la Compagnie de Jésus en 1693 et ordonné prêtre en 1704, Caussade fut d’abord enseignant dans différents collèges jésuites avant de consacrer la plus grande partie de son temps à la direction spirituelle. Il fut le recteur du collège de Perpignan (1739) et d’Albi (1743).

C’est comme guide spirituel qu’il trouve sa place dans l’histoire religieuse de la France. Il était directeur des religieuses visitandines et donnait les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, lorsqu’il était directeur de la maison de retraite de Nancy. Son approche spirituelle, encourageant l’oraison de quiétude et poussant à la passivité dans la vie spirituelle, fit qu’on l’accusa de quiétisme.

Ses écrits authentiques, se ramènent à un certain nombre de Lettres de direction spirituelle et quelques petits textes spirituels. L’Abandon à la Providence divine, le célèbre livre de spiritualité qui a fait connaître le nom de Jean-Pierre de Caussade au public, n’est pas directement de sa plume. Composé dans la première moitié du XVIIIè siècle, possiblement par une femme, il fut lu et copié dans l’entourage de Madame Guyon, et ensuite chez les visitandines. Il ne fut publié qu’en 1860, lorsque le jésuite Henri Ramière en prit connaissance. Ramière fut trompé par des visitandines qui montèrent un stratagème pour le persuader d’attribuer ce livre à Caussade. Les visitandines voulaient mettre Caussade à l’honneur parce qu’il avait laissé un souvenir marquant comme directeur spirituel au couvent des Visitandines de Nancy.

D’autres textes spirituels ont été attribués à Caussade qui ne sont pas de lui ou de façon très lointaine.

 Écrits

Instructions spirituelles en forme de dialogue, Perpignan, 1741

Bossuet, maître d’oraison (édité par Henri Bremond), Paris, 1931

L’Abandon à la providence divine, Paris, Desclée de Brouwer

Traité sur l’oraison du cœur, Paris, 1981

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