CONCILE VATICAN I (1869-1870), EGLISE CATHOLIQUE, JOHN HENRY NEWMAN (1801-1890), LETTRE AU DUC DE NORFOLK, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Lettre au duc de Norfolk par John Henry Newman

 

Lettre au duc de Norfolk 

John Henry Newman

Paris, Ad Solem, 2017. 400 pages

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Présentation de l’éditeur

En 1870, le concile Vatican I définissait le dogme de l’infaillibilité pontificale. Cette définition prit place après plusieurs années de luttes et de débats théologiques dans l’Eglise. Pour les adversaires de cette définition, c’était l’Eglise qui était infaillible; pour les partisans, c’était le Pape; le concile arriva à une formule équilibrée, mais qui, à l’intérieur de l’Eglise, fût interprétée diversement, tantôt d’une manière maximaliste : tout ce que dit le Pape est infaillible, tantôt de manière réductrice. Hors de l’Eglise, l’infaillibilité fût perçue par les pays de confession protestante comme une agression politique pure et simple. Gladstone, le Premier ministre britannique, publia plusieurs pamphlets contre le nouveau dogme: d’un point de vue politique, les catholiques étaient selon lui tenus en conscience d’obéir au Pape avant d’obéir à la Couronne (protestante) d’Angleterre. Ils étaient désormais des traîtres potentiels à la nation. On fit appel à Newman pour lui répondre aux noms des catholiques anglais. Avant le concile, Newman avait estimé que la définition de l’infaillibilité était inopportune. Quand celle-ci fut proclamée, et qu’il constata que ses termes étaient mesurés, il s’employa à la défendre loyalement. La lettre au Duc de Norfolk est un chef d’œuvre  de finesse humaine et de rigueur théologique. Elle nous montre aujourd’hui, après Vatican II, quelle attitude doit-elle celle d’un catholique après un concile. Entre les deux tendances qui divisent toujours l’Eglise aujourd’hui: ultra doctrinaires d’un côté et catholiques libéraux de l’autre, elle dessine la voie d’une foi raisonnée et d’une fidélité au magistère éprouvée.

 

Biographie de l’auteur

Traduit de l’anglais par le P. Bernard Dupuy, op. Préface de Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Fribourg et Genève, directeur émérite de la Commission théologique international et ancien recteur de l’université de l’Angelicum à Rome.

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Quand John Henry Newman donna au Premier ministre britannique une leçon sur la conscience

“La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs. »

Dans une culture moderne qui part à la dérive, il est bon de se voir rappeler le Vrai, le Bien et le Beau. Dans une ère de contrevérité, savoir ce qui est vrai, aide à accomplir ce qui est juste.

Le Premier ministre W.E. Gladstone (1809-1898), avait lancé une remarque acerbe contre les catholiques de l’Empire britannique. Craignant que prêter allégeance à l’Église de Rome ne puisse entraîner un risque de traîtrise, il déclarait : « Personne ne peut se convertir sans renoncer à sa liberté morale et mentale ».

Ce n’était pas la première fois que cela se produisait, et ce n’allait pas être la dernière. Le prêtre catholique anglais John Henry Newman a donc été contraint de répondre. Dans sa Lettre au Duc de Norfolk en 1875, il fait la leçon au Premier ministre sur la vraie « liberté morale et mentale » des fidèles catholiques. La lettre est en fait un brillant traité sur la conscience catholique.

Devenu Créateur, [Dieu], a mis une parcelle de Lui-même dans toutes ses créatures douées de raison. La Loi divine est l’autorité souveraine, irréversible, absolue devant les hommes et les anges.

La conscience est un messager de [Dieu], qui nous parle derrière un voile et nous enseigne. Et même si l’Église devait disparaître, ce principe sacerdotal continuerait à s’appliquer.

Ces mots ne sont aujourd’hui que verbiage pour le monde de la philosophie. Il y a toujours eu une conspiration contre les droits de la conscience, tels que je les ai décrits. Les écrivains publics ont endoctriné les esprits de nombreux lecteurs avec les théories subversives de leurs revendications. L’intellect intervient pour saper les fondations d’un pouvoir que l’épée n’a pu détruire. La conscience existe chez l’homme primitif et son dictat n’est qu’imagination ; la notion de culpabilité que ce dictat fait respecter, est simplement… irrationnelle

Dans l’esprit populaire, « la conscience » n’a pas le sens véridique, catholique du mot.

Quand les hommes parlent des droits de la conscience, ils parlent du droit de réfléchir, d’agir, sans penser à Dieu. Ils ne prétendent nullement agir selon une règle morale, mais demandent que chacun soit son propre maître en tout et professe ce qui lui plaît, sans demander d’autorisation. La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs ; mais actuellement, la conscience est le droit et la liberté de se passer de la conscience, de se vanter d’être au-dessus des religions. La conscience est un moniteur sévère ; remplacée aujourd’hui par une contrefaçon, qui n’existait pas auparavant : le droit de la volonté individuelle…

Les catholiques ne sont pas liés par la personnalité du Pape mais par son enseignement formel. Il incarne la morale et la conscience, sa raison d’être…

Mais, quand je parle de conscience, je parle de vraie conscience. S’opposant à l’Autorité suprême, elle doit être davantage que la contrefaçon misérable qui porte ce nom… Si cette règle était respectée, les heurts entre l’autorité du Pape et l’autorité de la conscience seraient (…) très rares.

Si je dois porter un toast à la religion — je lèverai mon verre à la conscience d’abord et au Pape ensuite.

Newman a brillamment réfuté l’attaque du Premier ministre, et appelé les catholiques à rejeter la « conscience » contrefaite tout en saluant, par la grâce de Dieu et la sagesse de l’église, la formation appropriée de la conscience.

« La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs. » Le Cardinal Newman le savait. Et nous ?

https://fr.aleteia.org/2016/05/11/quand-john-henry-newman-donna-au-premier-ministre-britannique-une-lecon-sur-la-conscience/

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La voie de la conscience chez Newman

Un génie religieux

Il y a quinze ans, le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, considérait Newman comme l’un des plus grands personnalistes du christianisme. Le cardinal théologien voyait dans son œuvre une envergure d’attention et d’examen du sujet humain qui n’avait pas été aussi présente dans l’histoire de la pensée chrétienne depuis le temps d’Augustin d’Hippone.

Il y a deux ans, le 19 septembre 2010, le même Ratzinger, désormais le pape Benoît XVI, a voulu officier personnellement lors de la béatification de John Henry Newman. Le désir du pape de présider une célébration dont lui-même avait voulu qu’elle soit déléguée à la hiérarchie des églises locales, non seulement montre l’affection personnelle que le pape nourrit envers la figure de Newman, mais elle met en évidence l’importance et l’actualité de cette figure pour toute l’Eglise.

John Henry Newman a apporté une contribution précieuse et prophétique à la foi chrétienne et à la théologie dans divers milieux. Ce n’est pas un hasard si en 1975, le pape Paul VI a défini la seconde moitié du XXème siècle et en particulier la période du concile Vatican II comme « l’heure de Newman ». Le génie religieux de Newman a élargi les perspectives et offert ses intuitions perspicaces et éclairantes à de nombreux milieux d’une grande actualité spirituelle, théologique et sociale. Que l’on pense simplement à sa théologie du laïcat, à la théorie du développement des dogmes, à la théologie de l’imagination religieuse et à la vision élargie de l’intellect (implicit reason – explicit reason).

Il est difficile de couvrir en quelques paragraphes le vaste et magnifique spectre de ce que Newman a donné à la raison théologique et au chemin de l’homme vers Dieu. Mon intention est d’inviter le lecteur à connaître Newman à partir d’un aspect fascinant de sa vision : celui du chemin de l’homme vers Dieu à partir de sa conscience, ce que Ratzinger a défini comme « la voie de la conscience » (Gewissensweg) de Newman.

En formulant l’argument de la conscience, Newman cherche une preuve qui touche la réalité de l’homme dans ce qu’il est. Les arguments classiques disent peu de choses des attributs moraux de Dieu et se concentrent davantage sur les attributs métaphysiques ; ceux-ci n’aident pas beaucoup l’homme dans sa recherche d’une rencontre qui le réconcilie avec lui-même, avec l’existence et avec Dieu. Une argumentation sur l’existence de Dieu basée seulement sur l’ontologie institue une religion basée sur la philosophie – et pour être précis, sur une certaine philosophie partiale et incomplète qui réduit l’homme à sa tête et la capacité de raisonner au syllogisme – et non sur une expérience religieuse ou spirituelle.

Il est important de préciser que Newman ne nie pas totalement la validité des arguments extérieurs sur l’existence de Dieu, mais ceux-ci, s’ils étaient considérés comme exclusifs, ne pourraient pas constituer un fondement pour l’expérience religieuse, au contraire ils prêteraient le flanc à de nombreuses critiques et deviendraient souvent des contre-preuves. Il soutient que les arguments pourraient au mieux porter à un « assentiment de notion » (« notional assent ») et à une affirmation abstraite de l’existence de Dieu. La conscience, au contraire, nous confronte directement à Dieu comme une réalité qui préexiste à notre existence et à laquelle cette dernière est relative. Pour Newman, le regard sur le monde sans l’écoute de la voix qui parle dans la conscience a, pour l’homme, deux issues extrêmes : l’athéisme ou le panthéisme. Le monde semble plutôt être le témoin de l’absence de Dieu. Le monde ne donne pas la réponse-Dieu, mais il est souvent le lieu du silence de Dieu, de l’éclipse de Dieu (la Gottesfinsternis dont parle Martin Buber).

De la même manière que les cieux proclament la gloire de Dieu et que le ciel étoilé suscite un étonnement presque religieux, les désastres naturels engendrent beaucoup de doutes et de perplexité sur l’existence de Dieu, sur sa puissance et son autorité dans le monde. Newman serait tout à fait d’accord avec M. Buckley qui affirme « C’est la conscience humaine, et non pas la nature, qui peut donner des réponses aux questions que pose la nature ».

Les arguments extérieurs sont donc pleins d’apories et de cette ambiguïté faite de contrastes violents qui caractérisent le monde et l’histoire. L’argument idéal des grades de perfections, selon Newman, ne tient pas face à l’état réel du monde qui ressemble davantage à la vague des lamentations et des malheurs des prophètes.

La conscience, elle, marque le point de rencontre entre la religion naturelle et la religion révélée. La conscience est une fissure dans l’immanence qui s’ouvre à la transcendance ; c’est une niche de révélation. Elle est « un messager de celui qui, dans la nature ou par grâce, nous parle de derrière un voile ».

Au-delà du moi, une seule autre réalité est certaine : celle de Dieu, dont la voix résonne dans le témoignage de la conscience. La conscience qui invite l’homme à éviter le mal et à faire le bien fait référence à quelque chose qui dépasse la personne et implique l’existence de quelqu’un devant qui l’homme est responsable. Newman met cet argument de la conscience dans la bouche de Calixte qui, avant même de découvrir la foi chrétienne, entend l’interpellation et l’écho de Dieu dans sa conscience.

« J’entends ce Dieu au fond de mon cœur. Je m’entends en sa présence. Il me dit : Fais ceci, ne fais pas cela. Vous pouvez me dire que cette prescription est seulement une loi de ma nature, au même titre que lorsque je me réjouis ou que je suis triste. Je ne parviens pas à le comprendre. Non, c’est l’écho d’une personne qui me parle. Rien ne me convaincra à la fin qu’elle ne provient pas d’une personne extérieure à moi-même. Elle porte en elle la preuve de son origine divine. Ma nature éprouve à son endroit un sentiment semblable à ce que je peux ressentir pour une personne. Quand je lui obéis, je me sens satisfait ; quand je lui désobéis, je me sens affligé, – exactement comme ce que je ressens lorsque je fais plaisir ou que j’offense un ami cher… l’écho implique une voix ; la voix renvoie à une personne qui parle. Cette personne qui parle, je l’aime et je la crains ».

Ce passage très dense réassume tout le parcours de l’affirmation, à partir de la conscience de soi et du sens moral, du Dieu personnel et non simplement d’une loi ou de « something », en sorte que nous pouvons synthétiser ainsi toute la phénoménologie réaliste de Newman : cogito ergo sum e coscientiam habeo, ergo Deus est.

https://fr.zenit.org/articles/la-voie-de-la-conscience-chez-newman/

 

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Biographie succincte du cardinal Newman

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John Henry Newman (1801-1890) a exercé son ministère comme diacre puis comme prêtre dans l’Eglise anglicane d’Angleterre, à Oxford, de 1824 à octobre 1845. Avant comme après sa conversion il est très présent auprès des étudiants et des universitaires (il fut recteur de l’Université catholique d’Irlande). Comme vicaire puis comme curé, il rejoint les paroissiens ordinaires. Après sa conversion, il s’installe à Birmingham.
Comme universitaire et chercheur il fut amené à étudier les différents courants théologiques ainsi que les conflits dans les Eglises. Par-dessus tout, il accordait la primauté à l’Ecriture et une grande place aux Pères de l’Eglise. Il reconnaitra plus tard que c’est par la lecture de leurs écrits qu’il s’est davantage tourné vers le catholicisme. Des controverses l’ont amené à davantage étudier des questions comme la mission de l’Eglise, articulant les trois fonctions prophétique, sacerdotale et royale, regrettant par exemple que Rome privilégie la fonction hiérarchique (royale) au dépens des autres, sacerdotale (culte et prière) et prophétique, celle-ci lui semblant première (enseignement) pour comprendre la mission de l’Eglise.

Il est vrai qu’au XIXème siècle l’Eglise catholique a surtout valorisé la dimension d’autorité (royale et institutionnelle) ainsi que la centralisation du Vatican (le concile Vatican I représente probablement l’apogée de ce courant). Chacune des trois fonctions peut être déformée : la fonction sacerdotale (entre superstition et formalisme ritualiste), la fonction royale (entre autoritarisme et faiblesse), la fonction prophétique (risque de tout conceptualiser).

Pourquoi Newman finit-il par quitter l’Eglise d’Angleterre pour devenir catholique romain ? C’est l’aboutissement d’un parcours et de décisions en matière de foi. Au fil du temps des changements se produisent, mais c’est l’homme tout entier qui fait sa conversion. Sans doute était-il aussi très sensible à “une voie médiane”, éloignée des absolus tels qu’il les ressentait pour les Eglises protestantes, comme pour les exagérations post-tridentines. Il lui semblait nécessaire qu’il y ait une “autorité” pour préserver le “dépôt de la foi”, afin qu’elle demeure insérée dans les changements et le mouvement de l’histoire. Ceci suppose une conception dynamique et non statique de la foi chrétienne. Pour lui, les dogmes doivent être moyens d’expression de la foi et non enfermement dans un dogmatisme stérile. : “ici-bas, vivre, c’est changer, et être parfait, c’est avoir changé souvent”, précisant de l’Eglise qu’elle “change toujours pour demeurer la même”. C’est la condition indispensable à son développement.

Newman aura sûrement influencé l’église anglicane dans les domaines comme l’autorité, l’eucharistie, la communion universelle, l’importance de l’Office divin.
Ce serait une erreur de considérer la conversion de Newman comme un “changement de camp”. On ne peut comprendre sa conversion que dans la perspective d’une continuité profonde de son existence croyante. S’il a beaucoup souffert de la séparation d’avec ses amis anglicans, il a autant souffert de subir la suspicion l’incompréhension côté catholique. La présence de Newman dans l’Eglise catholique n’était pas sans problèmes pour les autorités catholiques. Ce furent de nombreuses années sombres.

Dans la phase préparatoire de Vatican I de 1870, il fut invité comme expert théologien (peritus) par plusieurs évêques, ce qu’il refusera. Il doutait de l’utilité de vouloir définir l’infaillibilité pontificale et fut pris à partie, par la suite, dans la tourmente interprétative par les maximalistes catholiques, voulant amplifier les conséquences de la définition. En 1879, le pape Léon XIII le crée cardinal, une sorte de consécration après tant d’années de suspicions contre son œuvre. Les papes Paul VI et Jean-Paul II ont reconnu l’influence positive de Newman, Paul VI parlant du caractère prophétique de sa pensée religieuse. Sans doute le cardinal Newman avait-il perçu les questions qui se poseraient inévitablement à l’Eglise confrontée à a culture moderne, à la critique historique, à l’incroyance. Ses réponses furent inspiratrices pour le renouveau de la théologie catholique (l’œcuménisme, le rôle des laïcs dans l’Eglise, les rapports avec les religions non chrétiennes). Newman est reconnu comme théologien de la conscience, ce “lieu secret où se fait entendre en l’homme l’écho de la voix de Dieu”. Jean-Paul II dira de sa doctrine sur la conscience qu’elle est subtile et complète. On ne peut entendre ces qualificatifs que comme un éloge. Cette réflexion théologique sur la conscience est-elle partagée par tous les catholiques ?

Le pape Benoît XVI se rendra au Royaume-Uni du 16 au 19 septembre 2010. Il rencontrera la reine Elisabeth II, qui est également chef de l’Eglise anglicane, et les évêques catholiques d’Angleterre, du Pays de Galles et d’Ecosse. Il présidera à cette occasion la cérémonie de béatification du cardinal John Henry Newman.

Petite bibliographie :

Croire aujourd’hui (n° 268 de juin 2010) article sur le cardinal Newman.

Petite vie de John Henry Newman,  Beaumont, Keith, (Desclée de Brouwer 2010)

Prier 15 jours avec le cardinal Newman » (Nouvelle Cité 2005)

John Henry Newman, Chadwick, Owen, (prêtre anglican)

John Henry Newman. Un homme de Dieu, Jean Honoré

Par l’amour de l’invisible  article de Olivier de Berranger (ad solem)(articles sur Newman et de Lubac )

Article publié par Emile Hennart – Maison d’Evangile • Publié Mercredi 04 août 2010 • 9648 visites

 

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L’Eglise du Saint-Esprit à Aix-en-Provence

Eglise du Saint-Esprit à Aix-en-Provence :

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Tout ce que vous voulez savoir et voir

Eglise du Saint-Esprit à Aix-en-Provence

 

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La façade de l’église du Saint-Esprit

 

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Statue de saint Roch dans sa niche (au dessus de la façade)

 

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Chapiteau sur un mur extérieur de l’église. 

 

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Les portes de l’église du Saint-Esprit 

 

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Intérieur de l’église après sa construction

 

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L’intérieur de l’église aujourd’hui

 

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Le maître-autel de l’église

 

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Grilles devant le maître-autel

 

Les tableaux

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Le retable du Parlement (1520-1525)

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L’Assomption de la Vierge Marie (Panneau central du Retable du Parlement)

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Retable du Parlement : L’Annonciation au revers des panneaux

 

 

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La Présentation de la Vierge au Temple. François Marot (Paris, 1667-1719)

 

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Mort de Saint Joseph. 1783. Antoine-Gabriel Goyrand (1754-1826)

 

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Le Christ en Croix. 1731. Michel-François Dandré-Bardon (Aix, 1700 – Paris, 1783)

 

 

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Tableaux de Jean-Baptiste Daniel 

Jésus et les Docteurs. 1712

Le Repas chez Simon le pharisien. XVIIIè siècle

 

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L’Adoration des Coeurs de Jésus et de Marie par les Anges. XVIIIè siècle. Philippe Sauvan (Arles, 1697 – Avignon, 1792).

 

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La Vision de Saint-Jérôme. Commande de l’Etat en 1842. Alphonse Angelin (Aix, 1814 – ap. 1850).

 

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Vierge intercédant pour les Âmes du Purgatoire. Jean Daret

 

La chaire

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Ferroneries de la chaire à prêcher

L’Orgue des Grands Carmes

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Orgue du Saint-Esprit. 1669-1676. Charles Royer, facteur d’orgue et Aldolphe Dumas, menuisier aixois pour le buffet d’orgue.

Les lustres

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Lustres en cristal. XIXè siècle.

Les statues

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Statue du Christ Sauveur.

 

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Satue de saint Jean Baptiste.

 

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Statue de sainte Marie Madeleine

 

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Statue de saint Jérôme

 

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Statue du Sacré-Coeur de Jésus

 

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Chapelle et statue de Notre-Dame-de-Bon-Secours.

 

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Chapelle et statue de saint Joseph

Les vitraux

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Vitrail de la Pentecôte

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Saint Jérôme

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Saint Mitre, premier évêque du diocèse d’Aix

 

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Communion de la sainte Vierge

 

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Saint Antoine et saint Paul, ermites

 

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Croix de mission (1850)

 

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Bénitiers 

 

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Fonds baptismaux

 

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CHJRISTIANISME, EGLISE CATHOLIQUE, FÊTES LITURGIQUES, HISTOIRE DU CHRISTIANISME PRIMITIF (30-600), NOËL, NOEL, PREMIER NOËL DE L'HISTOIRE (Rome, 25 décembre 336)

Le premier Noël de l’histoire : Rome, 25 décembre 336

Rome, 25 décembre 336 : le premier Noël de l’histoire

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La première preuve historique d’une célébration de la naissance du Christ le 25 décembre remonte au début du IVe siècle, à Rome. La Ville d’entre les villes connaît alors un nouvel apogée sous l’impulsion d’empereurs désormais chrétiens. Mais ailleurs dans l’Empire, personne n’a entendu parler de cette fête nouvelle…

 

« Antioche, fin du IVesiècle. Un vieil évêque grec s’arrête au milieu de son sermon. L’assemblée à laquelle il fait face est incrédule, il le sent. »

Antioche, fin du IVe siècle. Un vieil évêque grec s’arrête au milieu de son sermon. L’assemblée à laquelle il fait face est incrédule, il le sent. Les arguments pesés, rationnels et savamment agencés qu’il leur présente depuis vingt-cinq minutes ne convainquent pas. Difficile de dire à quoi il le voit. Pas à l’expression des visages en tout cas, peut-être à la piètre qualité du silence, à l’agaçante répétition des quintes de toux. Mais ce sont là des unités de mesure bien relatives. Sans doute est-ce plus simplement quelque chose que tous les prêtres ressentent avec l’expérience. L’instinct des prédicateurs.

L’usage veut qu’on raccourcisse toujours un peu les homélies les jours de fête

C’est la septième fois qu’il consacre un sermon à la Nativité du Christ. Et cette fois, son homélie est parfaite sur la forme. Mais comme le dit le plus excellent dénigreur des cuistres, des barbouilleurs de lettres et des charlatans de la littérature, le jeune Augustin d’Hippone (l’un des seuls théologiens latins pour lequel il a de l’estime) : mieux vaut être repris par les grammairiens que n’être pas compris par le peuple. De toute façon, son sermon est déjà beaucoup trop long. Il le savait en écrivant, dès le premier brouillon. L’usage veut qu’on raccourcisse toujours un peu les homélies les jours de fête. Les fidèles peuvent avoir quelque chose sur le feu. Lors des messes de semaine en revanche, on peut y aller plus franchement. Celui qui se déplace à l’église un mardi matin est toujours prêt à écouter quelque chose d’un peu consistant.

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Constantin est le premier empreur chrétien de l’Empire romain. Avec  lui , le christianisme devient légal mais pas encore une religion d’Etat. Chypre fresque byzantine du XV  siècle / Buffetrille/Leemage

Son erreur principale, il ne l’identifie que maintenant, a été de commencer son sermon par autant de considérations calendaires. C’est là qu’il a perdu l’essentiel de son auditoire. Pourtant, c’est le cœur du sujet : faire entendre aux fidèles que l’on fêtera désormais la naissance du Christ au mois de décembre. Démonstration : selon l’Évangile de Luc, le grand prêtre Zacharie est dans le saint des saints du Temple lorsque l’ange Gabriel lui annonce que sa femme Élisabeth va concevoir un enfant. Or, il est autorisé à entrer dans ce sanctuaire seulement le jour du Grand Pardon, qui tombe à la fin du mois de septembre. Jean le Baptiste, fils d’Élisabeth, est donc conçu en octobre. Et Luc précise que l’ange Gabriel vient trouver Marie six mois après le début de la maternité d’Élisabeth, c’est-à-dire en mars. Jésus, fils de Marie, est donc conçu en avril. Il naît ensuite comme tous les enfants, neuf mois plus tard, c’est-à-dire au mois de décembre.

À ce moment-là de l’homélie, l’assemblée avait commencé à décrocher. Elle doit maintenant se poser des questions. Le silence de l’évêque dure un peu. Ses derniers mots ont été : « Préparez-vous à un spectacle émouvant et merveilleux, celui de Notre Seigneur couché dans la crèche et enveloppé de langes. » C’est sensible, imagé. On voit d’ici la grotte et le bestiaire, l’âne, le bœuf, les agneaux… Mais cela suffirait-il à convaincre les fidèles ? Certains s’interrogent sans doute : si le Christ est né en décembre, pourquoi ni les anciens ni les Apôtres n’en ont-ils fait mention avant ce jour ? Et dans les Évangiles, Luc ne raconte-t-il pas que des bergers vivaient dehors lorsque Marie mit au monde son fils ? Or chacun sait qu’en décembre les nuits sont bien trop fraîches pour garder des brebis dans les champs. Quant aux agneaux associés à cette fameuse crèche, ils ne naissent généralement pas avant les beaux jours, aux environs du mois de mars.

L’évêque s’agace de ces interrogations qu’il suppose. Certaines choses ne devraient-elles pas tout simplement s’admettre ? Un acte de foi, est-ce trop demander à cette assemblée ? Tous ces croyants qui raisonnent comme des philosophes… Il en viendrait presque à penser comme un autre de ces Latins, Tertullien de Carthage : quel malheur qu’Aristote ait appris aux hommes la dialectique qui leur permet de bâtir et de détruire des raisonnements, de changer sans cesse d’avis, de s’embarrasser de conjectures, d’opposer aux autres des arguments tranchants.

La suite de son sermon est tout trouvée : vous fêterez désormais la Nativité le 25 décembre parce que je vous le demande. Le Christ est venu, qu’y a-t-il encore à chercher ? Non, impossible. Il ne le dira pas comme ça. Ce serait brutal, péremptoire et surtout insincère. Jamais il ne l’avouera en public, et encore moins face à son peuple d’Antioche, mais lui-même eut des doutes lorsqu’il entendit parler de la Nativité pour la première fois…

Les idoles étaient partout

C’était à Rome, à la fin de l’année 336, et il aurait peut-être dû commencer par là. Il n’était encore qu’un très jeune étudiant voyageant en Occident, découvrant cette ville-monde, la seule dans l’Empire à dépasser le million d’habitants. Il se souvient s’être demandé combien de chrétiens y vivaient (sans doute quelques dizaines de milliers). Pour de nombreux Romains, la Voie du Christ n’était pas encore une évidence. Les idoles étaient partout. Mars, Saturne, Jupiter et Vesta étaient vénérés autant qu’Isis, Cybèle et quantité d’autres faux dieux indigènes, rassemblés sous ce qui était alors un immense autel, le Panthéon.

Rome avait mille ans d’histoire déjà, au début du IVe siècle. La Ville avait annexé l’univers. Loin d’être décadente, elle vivait un nouvel apogée, sans cesse plus grandiose sous l’impulsion d’empereurs désormais chrétiens. Elle continuait de se transformer au gré des constructions d’églises, de nouveaux quartiers.

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Jean Chrysostome (349-407) a inspiré l’écriture de l’homélie de ce récit. Le prédicateur brode à partir de l’Evangile de Luc pour expliquer que Jésus est bien né le 25 décembre. Fresque du début du 12ème siècle. Église de Panayia Phorviotissa (Asinou) a Nikitart / DeAgostini/Leemage

L’évêque se souvient de la première fois qu’il découvrit la plus grande église de tout l’Empire, la basilique Saint-Jean-de-Latran. Huit colonnes de porphyres rouge tacheté de noir attendaient qu’on les érige sur le sol de son baptistère octogonal, encore en travaux. La richesse des lieux était telle qu’il lui paraissait certain que l’empereur se ferait baptiser là. Mais Constantin avait déjà quitté Rome. Une ville nouvelle à son nom se construisait sur les rives du Bosphore. C’est là-bas qu’il recevrait le sacrement, sur son lit de mort. Il y a entre Rome et lui quelque chose d’une histoire ratée.

En entrant dans Saint-Jean-de-Latran ce jour-là, l’évêque avait fait la rencontre de deux diacres qui en gardaient les portes contre d’éventuelles intrusions de chiens ou de païens. C’est à eux qu’il demanda quelle était l’étrange solennité que l’on fêtait ce jour-là. C’était un 25 décembre et leur réponse lui parut d’abord incongrue. Pourquoi célébrait-on la naissance du Christ ?

Il songea à cet enseignement d’Origène (il avait été formé à l’école de pensée du grand théologien d’Alexandrie) : dans la Bible et la tradition chrétienne, seuls les païens comme pharaon, les empereurs et les mauvais Juifs célèbrent leur anniversaire. Difficile d’oublier celui d’Hérode Antipas, ce roi-marionnette des Romains, qui se termina avec la tête coupée de Jean le Baptiste déposée sur un plateau. N’est-ce pas le repoussoir ultime ? La mort du prophète devrait faire passer l’envie à tous les chrétiens de célébrer quelque anniversaire que ce soit. Ont-ils eu besoin de le faire pour les martyrs ? Non. Ils les ont toujours glorifiés à la date de leur mort, témoignant par là de leur foi en la Vie éternelle. Et soudain, il faudrait agir tout à fait autrement envers Notre Seigneur ?

« Valentin, fleuris en Dieu ! »

L’évêque avait exprimé un jour toutes ses interrogations au sénateur romain qui l’hébergeait lors de son séjour dans la capitale du monde. Sa maison, située à deux pas du Colisée, était un ancien immeuble populaire reconverti en une confortable villa. La vingtaine de salles au rez-de-chaussée étaient toutes ornées de fresques païennes. La famille de ce sénateur venait de se convertir au christianisme. Les murs n’avaient pas encore été redécorés. L’évêque avait été particulièrement troublé le premier soir, à table, de dîner en présence du taureau Apis. Cette idole égyptienne peinte sur un coin du mur face auquel on l’avait placé n’était-elle pas associée à la puissance sexuelle ?

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La discussion sur la Nativité qu’il eut le soir même avec ce sénateur, prénommé Valentin, se tint dans la cour extérieure de la maison, sous une autre dérangeante représentation : une nymphe alanguie semblait flotter dans un décor bleuté. Valentin tenait absolument à lui montrer un livre contenant une étonnante série de calendriers ; certains illustrés, d’autres non ; certains chrétiens, les autres païens. Le sénateur avait fait rassembler là tous les éléments qui régissaient alors la vie publique, religieuse et personnelle d’un Romain. Cela allait de la liste des consuls depuis 509 avant Jésus-Christ, aux dates de la fête pascale, année après année, en passant par quelques allusions superflues aux signes du zodiaque.

Sur la couverture de cet almanach original, le célèbre graveur romain Furius Dionysius Filocalus avait écrit cette jolie dédicace, témoignage de la foi naissante, mais sincère, de son riche commanditaire : « Valentin, fleuris en Dieu ! » Le sénateur tourna quelques pages. L’une de ces listes renseignait par ordre chronologique les dates, les noms et le lieu d’inhumation des différents martyrs commémorés à Rome. Sous le doigt de Valentin était écrit : le huitième jour des Calendes de janvier (25 décembre), naissance du Christ à Bethléem en Judée. C’était la première mention officielle de la fête de la Nativité. Elle avait été établie quelques mois plus tôt sous l’autorité du pape Marc, évêque de Rome, certainement soucieux de christianiser un calendrier jusque-là rythmé par l’épuisante accumulation des jeux païens. Constantin, tout premier empereur chrétien qu’il soit, était à 1 400 kilomètres de là, et n’y était sans doute pour rien.

Comme il est bon et vrai de croire que Dieu sait d’avance et ordonne tout

L’évêque n’en revenait pas. La basilique Saint-Jean-de-Latran, les deux diacres, l’étonnante solennité… Il avait sans doute assisté à la toute première célébration officielle de la Nativité ! Cette synchronicité le troublait. Il ne croyait pas au destin. La vie d’un homme ne pouvait être déterminée par la disposition des astres au jour de sa conception ou de sa naissance, comme le pensent les superstitieux et ces charlatans d’oniromanciens. Non, l’enchaînement des causes qui produisent tout ce qui arrive dans l’univers est plutôt à attribuer à la volonté et à la puissance souveraine de Dieu. Le jeune Augustin d’Hippone l’avait déjà écrit : comme il est bon et vrai de croire que Dieu sait d’avance et ordonne tout. Reste à comprendre les signes.

Par un effet de la providence, la naissance du Christ s’était accomplie au moment du solstice d’hiver, en plein milieu des fêtes païennes, comme intercalée entre les beuveries des Saturnales de décembre et le libertinage des Calendes de janvier. L’évêque se souvenait très bien de ces temps de débauche à Rome, ce tourbillon dans lequel on pouvait si vite se laisser entraîner. Lui-même n’avait-il pas été tenté, quelques jours avant cette fameuse messe du 25 décembre ?

Il se revoit encore, c’était un dimanche matin, prostré à l’entrée nord du cirque Maxime, sous ce large portique aux colonnes taillées dans un marbre gris veiné de rose. Seul le tapage de la foule couvrait par intermittence le vacarme des chars. Les bleus et les verts s’affrontaient dans cette arène de 100 000 places. L’affiche était trop belle. La sollicitation, l’attrait, la soif, la passion du jeu, trop fortes. Il avait eu la faiblesse d’entrer.

Rétrospectivement, cette expérience lui avait appris une chose : tout aussi chrétien que l’on soit, on préfère généralement aller au stade plutôt qu’à la messe. Voilà pourquoi l’Église évitait soigneusement de fixer des célébrations les jours de fêtes païennes. Or il n’y en avait justement pas le 25 décembre.

Bientôt, la célébration de la naissance de Notre Seigneur s’étendrait partout

Les cultes associés au solstice d’hiver étaient totalement passés de mode à Rome : la vénération du soleil que certains empereurs avaient qualifié d’invaincu tombait en désuétude, le culte de Mithra, lui aussi associé à l’astre, ne rassemblait plus guère qu’une poignée de militaires ayant servi en Perse, d’où était originaire ce faux dieu sacrificateur de taureaux. L’évêque eut l’occasion de voir, quelques années plus tard, une étrange grotte où se retrouvaient ses adeptes. On aurait dit la cale d’un petit bateau. Des bancs creusés à même le tuf encadraient un autel sous une voûte remplie d’étoiles. Des ouvriers y déversaient des pelletées de terre : le mithraeum serait bientôt enseveli sous une nouvelle basilique, Saint-Clément-du-Latran.

L’évêque s’inquiétait tout de même. Cette tension entre les attraits des jeux des Saturnales et l’austérité des textes lus au Latran le matin du 25 décembre (le Prologue de Jean) avait profondément interpellé le pasteur qu’il était. Il s’en était ouvert à un jeune prêtre venu de Turin, Maxime, à l’occasion d’une rencontre sur le forum. Quel sage, comprenant le mystère sacré de la naissance du Seigneur, ne condamnerait pas toutes ces fêtes impies, voulant avoir affaire avec le Christ et non avec le monde ? s’était demandé Maxime.

Ce prélat sérieux semblait avoir tout compris, lui, du mystère sacré de la Nativité. Son réquisitoire était sévère à l’encontre de ceux qui, à la remorque de la nouvelle coutume chrétienne, célébraient encore cette vieille superstition frivole, le 1er janvier, comme une très grande festivité ; ils recherchent une turbulence, qui engendre une tristesse plus grande, analysait Maxime. Ils se livrent à un tel libertinage de beuveries et de ripailles que l’homme qui a passé toute l’année dans la continence et la tempérance se retrouve, ce jour-là, ivre et dégradé. De telles festivités n’étaient heureusement pas appelées à perdurer, affirmait encore le prêtre turinois : bientôt, la célébration de la naissance de Notre Seigneur s’étendrait partout. La véritable lumière brillerait dans les ténèbres de la superstition et de l’erreur.

Paganisme !

L’évêque s’interrogeait. La nativité du Christ pouvait-elle sans péril être mise en parallèle avec l’accueil de la lumière au milieu des ténèbres ? N’allait-on pas la réduire à une simple clarté renaissant au plus profond de l’hiver ? À un malheureux culte solaire ? À cette question, il se souvint que Maxime avait ri et lui avait donné un rendez-vous le lendemain, à l’aube, à l’extérieur des murs de Rome, au-delà du Tibre, au pied de la colline du Vatican où se construisait la basilique voulue par l’empereur en hommage à l’apôtre Pierre, que l’on disait enterré là. Le chantier, entamé quelques années plus tôt, n’était pas achevé, mais on s’y pressait déjà pour prier au plus près de la tombe du disciple du Christ.

L’évêque comprit le sens de cette invitation sur le parvis de l’édifice dont l’entrée s’ouvrait à l’est, à l’inverse des autres églises. C’était un dimanche, les premières lueurs du jour venaient d’apparaître, et ce qu’il vit le stupéfia. De nombreux fidèles, sans doute persuadés d’agir pieusement, exécutaient un étrange gesteen s’approchant de la basilique du bienheureux apôtre : passé les quelques marches qui menaient au porche de son entrée principale, ils tournaient soudain leur visage vers le soleil levant et, courbant la tête, s’inclinaient en l’honneur de son disque radieux. Paganisme ! Le risque était réel que de tels fidèles déjà égarés puissent croire, de manière pernicieuse, que l’on fêtait chaque 25 décembre non la naissance du Christ mais le retour du soleil.

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L’évêque avait ensuite accompagné Maxime jusqu’à la tombe de Pierre. En chemin, ils avaient parlé de la nécropole qui s’étendait sous leurs pieds. C’est là que l’Apôtre avait été inhumé au milieu du cimetière païen qui s’étalait alors en bordure du cirque de Caligula et Néron. La nécropole avait dû être terrassée. Parmi les tombes condamnées, Maxime se souvenait en particulier de celle d’un très jeune garçon du nom de Iulius Tarpeianus, mort à 1 an, 9 mois et 27 jours. Ses parents, Iulia Palatina et Maximus, des chrétiens, avaient fait réaliser une grande mosaïque au-dessus de sa tombe.

Maxime la décrivait ainsi : le Christ est entouré de gracieuses feuilles de vigne et porte un globe dans la main gauche. Il est debout sur un chariot tiré par des chevaux blancs. Un halo de lumière entoure sa tête dont partent sept rayons pareils à ceux du soleil. Ces parents, très certainement éplorés jusqu’au désespoir d’enterrer là leur si jeune fils, n’avaient pas attendu les théologiens et leurs arguties pour comprendre, et cela au plus profond de leur cœur, que Notre Seigneur est le vrai soleil (Luc 1, 78). Ce commentaire de Maxime bouleversa l’évêque.

“Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie”

« Doit-on vraiment s’étonner que la fête de la Nativité soit née à Rome ? Et que nous autres, les Grecs, ayons du mal à nous l’approprier ? » À Antioche, les fidèles eurent l’impression que leur évêque venait de sortir d’un étrange sommeil. Cela faisait dix minutes maintenant qu’il se taisait. Debout, immobile, les yeux fermés ; seuls les mouvements de ses lèvres trahissaient quelque chose de l’intense monologue intérieur dont il venait d’émerger.

« Tout serait tellement plus simple si j’avais eu à prêcher devant vous, ce matin, sur le baptême de Notre Seigneur. Très cher peuple d’Antioche, vous aurais-je dit, nous célébrons comme chaque 6 janvier ce moment où la nature divine du Christ est apparue dans le monde. Vous connaissez la scène, elle se passe quelque part entre le mont Hermon et la mer Morte, dans les eaux du Jourdain. L’apôtre Matthieu raconte que les Cieux s’ouvrirent et qu’une voix se fit entendre : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie.” Le monde fut ainsi mis au courant que le Christ est Dieu né du vrai Dieu, de même nature que le Père. »

« Je sais que vous auriez accroché à un tel sermon. C’est le genre qui vous rassure : métaphysique, un peu abstrait, théologiquement carré. Nous parlons tout de même de l’apparition de la nature divine du Christ… Voilà qui présage de belles empoignades en synode. C’est de la graine de débats théologiques pour des siècles ! La quintessence de notre esprit grec. L’esprit latin est très différent, je m’en aperçois maintenant. La conversion de Constantin par exemple… Le futur empereur ne s’est pas tourné vers le Christ au terme d’une puissante révélation mystique mais bien à la veille d’une bataille cruciale près d’un pont du Tibre. L’apparition d’un signe dans le ciel lui permit avant tout d’infliger une tannée à Maxence, son rival. Pour lui, l’essentiel est là. »

« Le message du Christ vu par l’empereur nouvellement chrétien, c’est d’abord un coup de pouce militaire. Du concret ! Je sais que cela trouble certains. Mais comprenez qu’à Rome, on a toujours aimé les religions qui fonctionnent bien. Un seul Dieu, est-ce bien raisonnable, pensent encore les indécrottables païens de la ville éternelle ? Ne pourrait-on pas garder deux ou trois divinités sous le coude au cas où les rituels rendus au Dieu unique deviendraient moins efficaces ? J’entends vos rires. Vous entendez mon ironie. C’est bien. La critique de l’esprit latin nous défoule. Parce qu’il est rustre, trivial et à de très rares exceptions incapable d’aboutir à autre chose que de la théologie bancale. Y a-t-il seulement un Père de l’Église digne de ce nom dont la langue natale ne soit pas le grec ? »

« Le plus pur génie latin »

Le vieil évêque s’interrompt, laissant sa question en suspend, heureux d’avoir su captiver son auditoire.

« Et pourtant… J’ai moi-même mis du temps à le comprendre, mais cette fête de la Nativité qui nous vient de Rome est une idée remarquable. Le plus pur génie latin. Oui, Dieu est apparu. Oui, il est à la fois Père, Fils et Esprit. Et oui, le Fils a été crucifié, est mort et a été enseveli, est descendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité des morts, est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant, d’où il viendra juger les vivants et les morts. Mais avant tout cela, Il est né. Et c’est cela que Rome a voulu nous dire. C’est cela que le regretté pape de Rome, Marc, nom que beaucoup d’entre vous ont oublié, a voulu nous dire. Pendant ce temps que faisions-nous, peuple grec ? Nous rejetions, c’est vrai, les assauts de toutes les hérésies. Nous contrions la rhétorique des Ébionites et celle des Ariens. Nous coupions les cheveux en quatre pour savoir à quel moment très précis la nature divine était entrée dans Jésus. Lors de sa conception ? Lors de sa naissance ? Lorsqu’il fut montré aux Mages ? Lors de son baptême ? »

« Pendant ce temps, Rome célébrait ce Dieu qui naît. Ce Dieu qui, comme tous les enfants du monde, sortit un jour du ventre de sa mère, tout gluant de liquide amniotique et encore relié à elle par un cordon ombilical qu’il a bien fallu que quelqu’un sectionne. C’est si latin, si concret. Désarmant. C’est ce que l’on célèbre le 25 décembre. »

L’évêque repense un court instant au très jeune Iulius Tarpeianus. À sa tombe ensevelie sous Saint-Pierre de Rome. À ce Christ en mosaïque au-dessus de son tombeau. À vrai dire, l’association avec Hélios, le faux dieu du soleil, le dérange. Mais elle a été la manière de ce couple confronté à un si grand drame d’exprimer l’espérance qui lui restait. Cette lumière, il a eu le courage de la voir malgré la mort, malgré l’absence. Comment juger de cela ? L’évêque reprend la parole. « Peuple d’Antioche ! L’enfant qui naît aujourd’hui est la lumière du monde. »

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Autour de l’an 4 av. J.-C. Naissance de Jésus sous le règne d’Hérode, roi de Judée de 37 à

4 avant J.-C. L’an 0 a été fixé, rétrospectivement, au VIe siècle.

336 Première mention d’une fête de la Nativité à Rome.

408 Première mention de l’Avent. Maxime, évêque de Turin, évoque une « saison préparatoire
à la venue du Christ 
».

Milieu du Ve siècle Premières messes de minuit à Rome (inspirées par l’Église

de Jérusalem). Avant, la Nativité était célébrée le matin du 25 décembre à 9 heures.

XIIe siècle Le culte de Nicolas de Myre (270-345), dans l’actuelle Turquie, est transféré en Occident. Saint Nicolas devient le patron des enfants.

1112 Première occurrence écrite du mot « Noël ».

1223 François d’Assise organise une crèche vivante (uniquement l’âne et le bœuf) dans le village italien de Greccio. La crèche se popularise à partir du XVIe siècle.

1760-1765 Première représentation d’un arbre décoré, en l’occurrence un pin, sur un tableau signé Nikolaus Hoffmann, conservé au Museumslandschaft Hessen Kassel, en Allemagne.

1809 L’écrivain américain Washington Irving

(1783-1859) recompose la figure néerlandaise du « Sinter Klaas ». La figure de Santa Claus (père Noël) se popularise.

XXe siècle Le cadeau, jusque-là une récompense non obligée, devient un dû systématique.

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CHINE, CHJRISTIANISME, CHRETIENS EN CHINE POPULAIRE, EGLISE CATHOLIQUE, PARTI COMMUNISME CHINOIS, REGIME COMMUNISTE

Pourquoi Xi Jinping veut-il adapter la Bible à la ligne du Parti communiste ? — Aleteia : un regard chrétien sur l’actualité, la spiritualité et le lifestyle

Les autorités chinoises ont demandé aux responsables religieux, lors d’une réunion qui s’est tenue le 6 novembre 2019, de veiller à la conformité des textes de référence avec les « exigences de la nouvelle époque ». Pour l’historien Yves Chiron, cette annonce est la suite logique de la politique de sinisation mise en place par Xi Jinping.…

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CONCILE VATICAN I (1869-1870), CONCILES, DOCUMENTS PONTIFICAUX, DOGME DE L'INFAILLIBILITE PONTIFICALE, EGLISE CATHOLIQUE, INFAILLABILITE PONTIFICALE, PAPAUTE, PIE IX (pape ; 1792-1878), PREMIER CONCILE OECUMENIQUE DU VATICAN

Concile Vatican I (1869-1870)

Premier concile œcuménique du Vatican

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Le premier concile œcuménique du Vatican, ou simplement appelé Vatican I, est le XXe concile œcuménique de l’Église catholique. Il se tient du  8 décembre 1869 au 20 octobre 1870. Convoqué par Pie IX, il définit notamment l’infaillibilité pontificale. Il est interrompu quand les troupes italiennes envahissent Rome. Suspendu sine die, il n’est jamais repris.

 

Contexte

Contexte historique

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Ce concile s’inscrit dans un contexte géo-politique très troublé, marqué sur le plan italien par le Risorgimento – l’unification italienne et la fin des ‘États pontificaux’ – et leur corollaire que l’on appellera la question romaine, et sur le plan international par la guerre franco-prussienne de 1870.

Le concile, dont l’œcuménicité n’est pas reconnue par les Églises orientales, s’ouvre alors que, depuis 1861, le pape a perdu son pouvoir temporel sur les États pontificaux, à l’exception de la ville de Rome, et que Rome est elle-même sous la protection des troupes françaises de Napoléon III.

Contexte ecclésiastique

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Pie IX évoque en privé, pour la première fois, la tenue d’un nouveau concile œcuménique le 6 décembre 1864, lors d’une session de la Sacrée congrégation des rites. Le précédent concile, celui de Trente, s’était clos trois siècles auparavant. Au cours de l’année 1865, le pape mène des consultations auprès de l’épiscopat de rite latin sur des questions de discipline.

Le 28 juin 1867, à l’occasion de la fête des saints Pierre et Paul, il annonce son intention de convoquer un concile. Il remet aux évêques présents un questionnaire sur l’état de l’Église.

Le 28 juin 1868, la bulle d’indiction Æterni Patris convoque les évêques catholiques pour un concile devant se tenir à Rome dès le 8 décembre 1869. La bulle trace le programme de la future assemblée : défense de la foi contre les erreurs du temps, précédemment condamnées par le Syllabus ; mise à jour des canons du concile de Trente. Une invitation est envoyée à l’ensemble de l’épiscopat catholique et même à des dignitaires orthodoxes.

 

Le premier concile œcuménique du Vatican, convoqué par Pie IX.

Le concile est ouvert le 8 décembre 1869. Sur les mille évêques invités, les trois quarts sont présents. Tout de suite une majorité infaillibiliste et une minorité s’opposent, comportant toutes deux d’importants prélats. La majorité comprend notamment le cardinal Bilio, et divers évêques dont Mgr Dechamp (Malines), Mgr Manning (Westminter), Mgr Pie (Poitiers) et la plupart des évêques italiens, très nombreux (35 % des participants).

La minorité comprend notamment les cardinaux Rauscher (Vienne), Mathieu (Besançon), Schwarzenberg (Prague) et divers évêques dont Mgr Simor (primat de Hongrie), Mgr Ketteler (Mayence), Mgr. Dupaloup (Orléans), Mgr Darboy (Paris),   Mgr Place (Marseille) et beaucoup d’autres évêques allemands et françaisLes Églises orientales catholiques sont réticentes. L’ensemble des évêques melkites, conduit par leur patriarche Grégoire II Joseph, et plusieurs évêques orientaux chaldéens (dont Joseph VI Audo) font également partie de la minorité.

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Suspension des travaux

Après plusieurs sessions, des travaux difficiles et des débats complexes, seules deux constitutions dogmatiques ont finalement pu être votées et ratifiées quand, le 20 septembre 1870, les troupes italiennes pénètrent dans Rome.

Le 9 octobre, ce qui reste des États pontificaux est intégré au nouveau Royaume d’Italie par plébiscite (référendum). Le concile est matériellement empêché de poursuivre ses travaux. Aussi, le 20 octobre, Pie IX le suspend-t-il sine die.

Les deux constitutions dogmatiques

La première constitution dogmatique du Concile Vatican I, Dei Filius, sur les rapports entre foi et raison (dont le texte fut préparé par le théologien Jean-Baptiste Franzelin), est votée à l’unanimité par les Pères conciliaires et ratifiée aussitôt par le pape le 24 avril 1870.

La deuxième constitution dogmatique, Pastor Æternus, qui devait être un traité complet sur l’Église du Christ, reste inachevée. Seule la dernière partie sur le rôle de la papauté dans l’Eglise et son dernier chapitre sur l’infaillibilité pontificale sont votés et promulgués, en juillet 1870, par le pape Pie IX. L’absence d’un texte complet a donné une place et importance disproportionnée à la question de l’infaillibilité pontificale.

L’infaillibilité pontificale

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Une partie de la presse romaine et parisienne, inspirée par l’ultramontanisme, avait développé l’idée que le but principal du concile serait de définir le dogme de l’infaillibilité pontificale.

Le même Pie IX, avait publié en 1864 le Syllabus, texte dans lequel il condamnait, parmi d’autres ‘idées modernes’, la « liberté de conscience ». Pie IX revendiquait aussi dans le Syllabus la suprématie du fait religieux sur l’ordre temporel.

Dix ans auparavant, le 8 décembre 1854, Pie IX avait défini ex cathedra le dogme de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie, après avoir consulté l’ensemble de l’épiscopat catholique mais sans en référer à un concile comme il est de coutume lorsqu’il s’agit de questions touchant la foi catholique.

En janvier 1870, une pétition lancée par quelques évêques demande qu’on mette à l’ordre du jour du concile la question de l’infaillibilité pontificale : elle recueille la signature de plus de 400 des quelque 700 évêques présents. Peu après, 136 évêques signent une pétition en sens contraire. Les évêques et les cardinaux de la minorité étaient soutenus par plusieurs personnalités connues en Europe, comme l’évêque d’Orléans, Mgr Dupanloup, l’historien allemand Ignaz von Döllinger, l’évêque de Mayence, Wilhelm Emmanuel von Ketteler. Entre les deux partis les débats furent tumultueux. On évoqua en particulier quelques cas supposés d’erreurs doctrinales commises par des papes : Honorius Ier, condamné par le troisième concile de Constantinople (680-681), Libère, Vigile, Jean XXII. Les débats historiques font alors appel à d’autres travaux érudits, tels ceux de du théologien Alphonse de Liguori, ou ceux, plus contemporains de Rohrbacher (1789-1856) dans sa monumentale histoire de l’Église, ou encore ceux de Dom Guéranger (1805-1875), le restaurateur de l’Abbaye bénédictine de Solesmes, pour contrer les accusations portées contre certains papes évoqués ci-dessus.

Après de longs débats, le 13 juillet 1870, c’est encore un quart de l’assemblée qui exprime son désaccord. Les tractations reprennent, des précisions sont apportées, mais sans rallier pourtant l’ensemble de la minorité : 55 évêques de la minorité décident alors de s’abstenir et de quitter Rome plutôt que de voter non. Le 18 juillet 1870, le concile, par les voix de 533 des 535 Pères présents, affirme la primauté universelle du pape comme de droit divin et définit que l’infaillibilité pontificale est une vérité de foi divinement révélée.

Cette infaillibilité pontificale est strictement et précisément délimitée : elle concerne le cas où le pape, en vertu de sa charge et en matière de foi ou de morale, prononce solennellement et ex cathedra qu’« une doctrine doit être tenue par toute l’Église »5. Les deux Pères qui avaient voté non et ceux qui s’étaient abstenus se rallient alors, après la ratification par le pape du vote du concile.

Réception du concile

Le monde catholique accepta dans son ensemble les décisions conciliaires, à l’exception de quelques-uns dont l’historien et théologien Ignaz von Döllinger, éminente personnalité du monde intellectuel catholique. Il n’empêche qu’un groupe d’irréductibles se sépara de l’Église catholique romaine à cette occasion. C’est la naissance de l’Église des ‘Vieux catholiques’.

 

Bibliographie

Cl. Bressolette, « Vatican I », in Dictionnaire critique de théologie, Jean-Yves Lacoste (dir), 1998, PUF, pp. 1200-1202 ;

  1. Congar, L’Église. De saint Augustin à l’époque moderne.Paris, Cerf, 1997, notamment pp. 440-450 ;

David Douyère, Communiquer la doctrine catholique : Textes et conversations durant le concile Vatican II d’après le journal d’Yves Congar, Genève, Labor et Fides, 2018, 258 p.  ;

Ch. Theobald, « La constitution dogmatique Dei Filius du concile de Vatican I » in Histoire des dogmes, T. 4, B. Sesboüé (dir), Cerf, 1996, pp. 259-313 ;

Ch. Theobald, « Première constitution dogmatique sur l’Église du Christ : Pastor Aeternus du concile de Vatican I » in Histoire des dogmes, T. 4, B. Sesboüé (dir), Cerf, 1996, pp. 315-344 ;

  1. Schatz, La primauté du pape. Son histoire, des origines à nos jours, Cerf, 1992, notamment les pp. 225-242 ;
  2. Thils, Primauté et infaillibilité du Pontife romain à Vatican I et autres études d’ecclésiologie, Presses de l’Université de Louvain, Louvain, 1989 ;
  3. Gadille, « Vatican I, concile incomplet ? », Le Deuxième concile du Vatican, Actes du colloque de l’École française de Rome, Rome, 1989, 33–45 ;
  4. Thils, La Primauté pontificale. La doctrine de Vatican I, les voies d’une révision, Duculot, Gembloux, 1972 ;
  5. Conzemius, « Pourquoi l’autorité pontificale a-t-elle été définie précisément en 1870 ? », Concilium, n° 64, 1971 ;
  6. Gadille, Albert du Boys. Ses « Souvenirs du Concile du Vatican », Nauwelaerts, Louvain, 1969 ;
  7. Thils, L’Infaillibilité pontificale, Gembloux, 1969 ;
  8. Aubert, « La Composition des commissions préparatoires du IerConcile du Vatican », in Reformata reformanda, t. II, Münster, 1965 ;
  9. Aubert, Vatican I, L’Orante, Paris, 1964 (avec bibliographie) ;
  10. Rondet, Vatican I, le concile de Pie IX. La préparation, les méthodes de travail, les schémas restés en suspens, Lethielleux, Paris, 1961 ;
  11. Aubert, Le problème de l’acte de foi, Louvain, 1952 ;
  12. Cecconi, Histoire du concile du Vatican, Librairie Victor Lecoffre, 1888.

Bernard Lecomte : Les derniers secrets du Vatican (Perrin, 2012) – Chapitre 2 : « Infaillible, le pape ? » (p. 28-49)

EGLISE CATHOLIQUE, HISTOIRE DE L'EGLISE, PAPAUTE, PIE IX (pape ; 1792-1878)

Le Pape Pie IX (1792-1878)

Pie IX

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Giovanni Maria Mastai Ferretti, né à Senigallia (Italie), le 13 mai 1792 et mort au Vatican le 7 février 1878, est le 255e pape de l’Église catholique, élu le 16 juin 1846 sous le nom de Pie IX (en latin Pius IX). Son pontificat de 31 ans est le plus long de l’histoire de la papauté après, selon la tradition, celui de Pierre.

Aux prises avec la vague révolutionnaire qui bouleverse la politique européenne, Pie IX est partagé entre le statut de pasteur universel et celui de pape-roi d’un État indépendant. Résolument conservateur, il est l’auteur du Syllabus et de l’encyclique Quanta cura, qui condamnent toute forme de modernisme dans l’Église. Pie IX proclame le dogme de l’Immaculée Conception. Il convoque le premier concile œcuménique du Vatican qui définit notamment l’infaillibilité pontificale, ce qui élargit encore la fracture entre l’Église catholique et les confessions chrétiennes qui en sont séparées. Le concile, ayant accompli son but principal, est suspendu sine die quand les troupes piémontaises envahissent Rome. Pie IX, dernier souverain des États pontificaux, se déclare alors « prisonnier du Vatican », situation qui va, dès lors, provoquer la Question romaine, qui ne trouvera sa solution qu’en 1929, avec la signature du traité du Latran entre l’État du Vatican, qui devient alors de droit international, et l’État italien.

Son procès en béatification est ouvert en 1907 par le pape Pie X, ce qui ne va pas sans provoquer des controverses, la Question romaine étant encore, à cette époque, d’une brûlante actualité. Sous les papes Benoît XV et Pie XI le procès suit très prudemment son cours. Le pape Pie XII le fait activer en 1954 ; il aboutit enfin sous Jean Paul II, qui le proclame solennellement bienheureux en 2000.

 

 

Prélat

Giovanni Maria Mastai Ferretti est le fils du comte Girolamo Mastai Ferretti et de la comtesse, née Caterina Solazzi, qui ont eu huit autres enfants. Après avoir fréquenté le collège piariste de Volterra, il étudie la théologie et la philosophie à Rome. Il est ensuite refusé chez les gardes nobles à cause de sa santé (il est sujet à des crises d’épilepsie) et il poursuit ses études au séminaire romain.

Ordonné prêtre en 1819, il est nommé directeur spirituel d’un célèbre orphelinat romain. En 1823, Pie VII l’envoie au Chili en tant qu’auditeur de Mgr Muzi, délégué apostolique. En 1825, à son retour, il est nommé par Léon XII chanoine de Sainte-Marie de Via Lata et directeur de l’hôpital San Michele. En 1827, il est fait archevêque de Spolète. En 1832, il est transféré au diocèse d’Imola en prenant le titre personnel d’archevêque.

Le pape Grégoire XVI le crée cardinal in pectore lors du consistoire du 23 décembre 1839. Sa création est publiée le 14 décembre 1840. Il reçoit le chapeau de cardinal-prêtre du titre des Santi Marcellino e Pietro.

 

Pontificat

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Le 16 juin 1846 s’ouvre le conclave suivant la mort de Grégoire XVI. Le cardinal Luigi Lambruschini, secrétaire d’État de Grégoire XVI, est le favori des conservateurs tandis que le cardinal Mastai Ferretti est le favori des libéraux.

Le cardinal Lambruschini obtient la majorité des voix dès les premiers tours, mais ne parvient pas à recueillir les deux tiers des voix requis pour être élu pape.

Le cardinal von Gaisruck, archevêque de Milan, arrive trop tard pour remettre l’exclusive prononcée par l’empereur d’Autriche Ferdinand Ier, suivant la politique de Metternich, contre le cardinal Mastai Ferretti ; celui-ci, ayant recueilli les deux tiers des voix, accepte la tiare et prend alors le nom de « Pie IX », en hommage à Pie VII.

Des débuts libéraux

Pie IX bénéficie à la suite de son élection d’une grande popularité au sein de la population italienne : durant son épiscopat en Romagne, il n’a pu ignorer le besoin de réformes dont souffrait l’État pontifical et que le soulèvement de Rimini, en 1845, avait démontré. Les premières années de son pontificat sont marquées par des mesures libérales qui s’opposent aux méthodes de Grégoire XVI et de son secrétaire d’État, le cardinal Lambruschini. Il choisit pour secrétaire d’État le cardinal Gizzi.

Les premières mesures

le 16 juillet 1846, il décrète une amnistie générale pour les détenus politiques et fait préparer une constitution qui est concédée le 14 mars 1848 : le Statut fondamental pour le gouvernement temporel des États de l’Église, qui institue deux Chambres et le Sacré Collège des cardinaux présidé par le pape. C’est l’époque des réformes politiques ;

Il crée le Conseil d’État ;

Il institue la liberté de la presse ;

Il établit une commission laïque chargée de la censure ;

En 1847, il établit ainsi une Consulta, un conseil consultatif composé de laïcs dont le rôle est de lui transmettre les désirs de la population ; et, auprès de lui, un conseil de cabinet puis une garde civique. Il crée également un certain nombre de commissions auxquelles participent des laïcs, afin de réviser les lois ;

En 1867, il a béatifié toutes les victimes du Grand martyre de Nagasaki.

Cette période est également celle de l’entrée dans la modernité pour les États pontificaux : à la différence de Grégoire XVI, qui les considérait comme « les chemins du diable » Pie IX fait construire dans les États pontificaux des réseaux ferrés et télégraphiques ; il restaure l’éclairage public. Il est le premier pape à être photographié.

En 1847, il s’oppose à l’Autriche qui avait fait occuper la ville de Ferrare alors qu’elle n’avait le droit que d’avoir une garnison dans la citadelle. Pie IX devient l’espoir des patriotes italiens, sa popularité est alors immense.

Leur accueil en Europe

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Ce mouvement réformiste qu’il contribue à amorcer par ses choix personnels lui attire bientôt la sympathie des patriotes dans l’ensemble des États italiens (Toscane, Deux-Siciles, Piémont, Parme…) : certains d’entre eux n’hésitent pas à souhaiter la réalisation d’une fédération italienne, dont il prendrait la présidence.

Victor Hugo prononce à la Chambre des pairs le 13 janvier 1848 un éloge vibrant de Pie IX : « Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la pensée de tant d’hommes, il pouvait fermer les intelligences; il les a ouvertes. Il a posé l’idée d’émancipation et de liberté sur le plus haut sommet où l’homme puisse poser une lumière. […] ces principes de droit, d’égalité, de devoir réciproque qui il y a cinquante ans étaient un moment apparus au monde, toujours grands sans doute, mais farouches, formidables et terribles sous le bonnet rouge, |…] il vient de les montrer à l’univers rayonnants de mansuétude, doux et vénérables sous la tiare. […] Pie IX enseigne la route bonne et sûre aux rois, aux peuples, aux hommes d’État, aux philosophes, à tous ». Ce discours est cependant mal accueilli dans une chambre conservatrice inquiète de la remontée en puissance des idées républicaines.

Pie IX est à ce moment « le pape des droits de l’homme ». Les événements vont en faire un bien différent « pape du Syllabus ».

 

Un tournant conservateur

L’année 1848

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Visite de l’Empereur Maximilien et l’Impératrice du Mexique au Pape le 19 avril 1864

En 1848, le « printemps des peuples » embrase l’Europe du congrès de Vienne. Charles-Albert, roi du Piémont, déclare la guerre à l’Autriche. Le 24 mars, Pie IX autorise le départ de Rome pour Ferrare, d’un corps expéditionnaire de 7 500 hommes commandé par le général Durando, suivi deux jours après par un corps de volontaires, la légion des volontaires pontificaux (Legione dei Volontari Pontifici) formée d’hommes provenant du centre de l’Italie confiée au général Andrea Ferrari.

Pie IX par l’allocution du consistoire du 29 avril 1848, condamne la guerre contre l’Autriche : « à nos soldats envoyés aux frontières pontificales, nous recommandons seulement de défendre l’intégrité et la sécurité des États pontificaux. Mais si certains souhaitaient que nous, ensemble à d’autres peuples et princes d’Italie, prenions part à la guerre contre les Autrichiens … ce n’est pas dans nos intentions et nos recommandations », il conclut en invitant les Italiens « à rester attaché fermement à leurs principes dont ils avaient expérimenté la bienveillance et qu’il ne s’en détache pas ». En fait, le pape se trouve dans l’embarras de combattre une grande puissance catholique : « nous avons su que certains ennemis de la religion catholique ont profité de l’occasion pour enflammer les âmes des Allemands afin de les détacher du Saint-Siège … Les peuples allemands ne devraient pas nourrir un sentiment de dédain à notre égard parce qu’il nous a été impossible de freiner nos sujets qui applaudirent les événements anti-autrichiens en Italie septentrionale … d’autres souverains européens, qui disposent d’armées plus puissantes que la nôtre, n’ont pu freiner l’agitation de leur peuple ». Cela met en évidence la contradiction et les incompatibilités de la position du pape comme chef de l’Église universelle et en même temps chef d’un État italien ; entre le pouvoir spirituel et temporel. Il refuse donc de soutenir le mouvement d’unification pour ne pas froisser l’Autriche catholique. À la suite de cette déclaration, le roi Ferdinand II des Deux-Siciles, proche parent de l’empereur d’Autriche et opposé à toute idée libérale, retire aussitôt ses troupes qui forment le plus gros contingent de l’armée Italienne. Pour les patriotes et les libéraux, la guerre est perdue d’avance. La popularité du pape s’effondre alors parmi les patriotes italiens.

Tout en étant désireux d’affirmer l’indépendance de la papauté, Pie IX doit accorder une constitution aux États pontificaux. Le 15 novembre 1848, le chef du gouvernement du Saint-Siège, Pellegrino Rossi est assassiné et les insurgés proclament la République romaine.

La fin des États pontificaux

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Le 24 novembre 1848, Pie IX quitte de nuit le Quirinal dans la voiture à cheval du duc d’Harcourt, après l’attaque du palais par les partisans de Giuseppe Mazzini (Mgr Palma trouve la mort à cette occasion). Pie IX se réfugie dans la forteresse de Gaète, dans le royaume des Deux-Siciles. Il lance un appel aux puissances européennes pour retrouver son trône. Rome devient une république. L’Autriche, le roi Ferdinand II des Deux-Siciles et la France apportent leur soutien au pape. C’est cependant la France qui est la plus active, elle envoie un corps expéditionnaire commandé par le général Oudinot, qui s’empare de Rome le 30 juin 1849 et en chasse définitivement les révolutionnaires en juillet.

De retour à Rome le 12 avril 1850, Pie IX mène une politique de répression contre les idées républicaines. Un nouveau secrétaire d’État, le cardinal Giacomo Antonelli, est nommé, qui renoue avec la politique conservatrice de Grégoire XVI.

Rome reste l’objectif principal de la politique de Giuseppe Mazzini et de Giuseppe Garibaldi, qui organise diverses opérations militaires sans succès.

Pour s’opposer aux risques d’une annexion par le royaume de Sardaigne qui a fait main basse sur les principautés du Nord de l’Italie et la moitié des États pontificaux, les troupes françaises restent stationnées dans les États du pape et les zouaves pontificaux sont créés en 1860 avec la bénédiction du pape et du prélat franco-belge Mgr Xavier de Mérode. Ces derniers sont placés sous le commandement du général de Lamoricière, ancien de la colonisation d’Algérie et ancien ministre de la IIe République. Jusqu’en 1870, le recrutement se fait auprès des volontaires de France, des Pays-Bas, de Belgique, d’Italie, du Québec.

La guerre franco-prussienne de 1870 entraîne le retrait des militaires français affectés à la protection du pape. En revanche, les volontaires français (officiers ou hommes de troupe) engagés dans le corps des Zouaves pontificaux restent sur place, commandés par le colonel de Charette. En septembre 1870, la défaite de la France contre la Prusse, alliée de l’Italie, provoque l’invasion de ce qui reste des États pontificaux par une armée italienne de 70 000 hommes sous le commandement du général Raffaele Cadorna. En face, les effectifs pontificaux ne dépassent pas 13 000 hommes dont 3 000 zouaves. Le général Hermann Kanzler, le commandant de l’armée pontificale, concentre ses efforts sur la défense de Rome. Le 20 septembre, l’artillerie italienne bombarde les fortifications romaines. Le pape demande à Kanzler de cesser le feu dès les premiers coups de canon au grand dépit des zouaves souhaitant se battre. Onze zouaves seulement sont tués lors des combats.

L’armement obsolète des armées pontificales, malgré la victoire de Mentana contre Garibaldi en 1867 (où pour la première fois le fusil Chassepot est utilisé), permettent aux troupes italiennes de s’emparer sans difficulté de Rome le 20 septembre 1870. Le pape ordonne aux zouaves de n’opposer qu’une résistance symbolique. Le lendemain, le régiment des zouaves est licencié et les Français sont rapatriés à Toulon.

La question romaine

La prise de Rome, le 20 septembre 1870, constitue un aboutissement à l’unification de la péninsule en faisant de la cité du pape la nouvelle capitale du royaume d’Italie.

Une loi des Garanties, votée le 15 mai 1871, accorde au Saint-Siège un revenu annuel, l’extraterritorialité de quelques palais et les droits de souveraineté sur sa cité du Vatican, mais le pape Pie IX se considère désormais comme prisonnier à l’intérieur du palais du Vatican. Dans l’Église, l’émotion est grande. En France, la politique italienne de Napoléon III suscite l’indignation des catholiques pour qui le pouvoir temporel du pape garantissait son indépendance spirituelle. Pie IX apparaît alors comme « le pape-martyr ». Cependant le prestige moral de la papauté et l’autorité spirituelle qui en découle en sortent renforcés.

 

La défense de l’Église catholique

En dehors du problème du territoire de Saint-Pierre, Pie IX entend lutter contre les politiques anti-catholiques.

Il dénonce ainsi le Kulturkampf allemand dans la ligne de Bismarck ainsi que les violences exercées par les Suisses contre le clergé catholique : une encyclique de 1873 condamne les violences suisses. En 1874, le gouvernement autrichien rompt son concordat.

Cette époque est aussi celle d’une expansion de l’Église dans le monde. Pie IX crée de nombreux diocèses aux États-Unis, rétablit malgré l’opposition des protestants la hiérarchie en Angleterre (1850), en Hollande (1853), en Écosse. Il refonde le patriarcat latin de Jérusalem. De nombreux autres concordats sont également signés par le Saint-Siège avec des États européens catholiques comme l’Espagne en 1851 et le Portugal en 1857, ou d’Amérique du Sud comme le Costa Rica et le Guatemala en 1852, le Nicaragua en 1861, le Venezuela et l’Équateur en 1862.

 

Pie IX et les Juifs

La réforme du statut de protection

À l’accession de Pie IX au trône de Pierre en 1846, les Juifs des États pontificaux étaient soumis à un statut particulier dit de protection, la plupart étant les descendants des Sépharades expulsés d’Espagne ou rejetés par l’Empire ottoman ayant trouvé refuge auprès du pape. Ils étaient tenus de vivre dans des quartiers distincts (ghettos), ne pouvaient témoigner contre des chrétiens, avaient parfois l’obligation de suivre des sermons catholiques et étaient soumis à des taxes particulières, comme dans nombre de pays de l’époque (Autriche, Russie, Danemark, etc.). Le culte juif était le seul toléré en dehors du culte catholique dans les États pontificaux, à l’exclusion des hérésies protestantes.

Au début de son pontificat, Pie IX amorce des réformes en direction de la modernisation du statut des juifs et ouvre le ghetto de Rome parfois contre la volonté de certains rabbins. Il sera supprimé quelques années plus tard. Ces efforts ont néanmoins une portée limitée et sont interrompus avec l’éclatement de l’affaire Mortara. Pie IX conserve la position traditionnelle de l’Église catholique, stigmatisant l’« aveuglement du peuple élu ».

 

L’affaire Mortara

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Le Père Edgardo Mortara avec sa mère et une autre personne

Le 23 juin 1858 à Bologne, la gendarmerie pontificale perquisitionne la demeure d’un couple de Juifs, Salomone et Marianna Padovani Mortara, et fait enlever un de leurs huit enfants, Edgardo, âgé alors de six ans – celui-ci ayant été précédemment baptisé d’urgence par la servante de la famille, Anna Morisi, qui l’avait cru en danger de mort au cours d’une grave maladie alors qu’il était nourrisson. L’enfant est conduit à Rome et confié à la Maison des catéchumènes pour Juifs convertis puis dans un couvent pour être élevé dans la religion catholique sous le nom de Pio.

Le baptême, administré en cas d’urgence, est valide au regard du Droit canonique. En effet, dans ce cas, toute personne, même non ecclésiastique, et même non chrétienne peut administrer validement le baptême, si elle fait selon les intentions de l’Église. Cette situation pose un problème délicat, et Pie IX doit arbitrer. L’enfant, baptisé, fait désormais partie de l’Église catholique, dans laquelle il a vocation dès lors à être élevé. D’autre part, se pose la question de savoir si l’on pouvait le baptiser sans le consentement de ses parents, non chrétiens. Pie IX, contraint par une situation de fait accompli irréversible et par ses propres obligations pontificales, tranche dans le sens de ce qu’il estime être les intérêts spirituels supérieurs du jeune Edgardo. La famille Mortara supplie, proteste et exige que son enfant lui soit rendu au nom – au moins – de ces mêmes intérêts.

Quoique non unique dans son genre, l’affaire connaît un retentissement international inédit et la conduite de l’Église fortement critiquée, même par Napoléon III, alors même que la France assurait alors une protection militaire auprès des États pontificaux. Pour contrer les gouvernements catholiques étrangers qui exigent la restitution de l’enfant à sa famille, celui-ci est placé discrètement dans une institution religieuse et sa mère ne pourra le voir que des années plus tard.

Une fois devenu majeur, Edgardo-Pio déclare son intention de rester catholique et même sa vocation religieuse. Il entre alors dans la Congrégation des Augustins, en France. Il est ordonné prêtre quelques années plus tard et devient « missionnaire pontifical » sillonnant Europe. Jusqu’à sa mort en 1940, il défend tenacement la position de l’Église catholique, témoigne en faveur du pape Pie IX lors des différents phases de l’instruction du procès en béatification du défunt pape qui avait tranché en faveur de la validité de son baptême et n’a de cesse de vouloir convertir les membres de sa famille qu’il peut à nouveau rencontrer.

 

Une doctrine conservatrice

Contrairement à ce qui avait été envisagé en début de pontificat, Pie IX développe après la révolution de 1848 une doctrine particulièrement conservatrice, voire sur certains points réactionnaire.

Le pontificat de Pie IX correspond à une réaction de rejet à l’égard de l’évolution libérale des sociétés européennes et plus largement des idées nées de la Révolution qu’il décide de combattre après 1848. L’industrialisation qui s’accélère au cours du siècle voit se développer en Europe occidentale une classe ouvrière déracinée : né en dehors de toute influence religieuse, le prolétariat est tenté par le socialisme. La politique de Pie IX comme chef d’État et son enseignement comme pape sont empreints d’une grande hostilité à l’égard des idées modernes (libéralisme, matérialisme, socialisme, rationalisme) et de ceux qui les diffusent, en particulier les francs-maçons, regardés comme responsables de l’évolution libérale et laïque des États européens.

La condamnation de Renan

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Statue du pape Pie IX à la Basilique Sainte-Marie-Majeure

L’exégèse historico-critique de la Bible que développe Ernest Renan à la suite des théologiens allemands étant incompatible avec la foi catholique. Pie IX condamna avec une extrême violence les travaux de cet écrivain sur l’Histoire des origines du christianisme, en particulier sa Vie de Jésus (1863), qui crée un scandale retentissant.

Le rationalisme et les idéologies scientiste et positiviste sont condamnées à partir de 1864.

La condamnation du modernisme

L’encyclique Quanta cura, le 8 décembre 1864, condamne violemment les « hérésies et erreurs qui souillent l’Église et la Cité », comme le socialisme et le communisme, mais également le « délire » (selon l’expression de Grégoire XVI) de la liberté de conscience et de culte et autres « opinions déréglées » et « machinations criminelles d’hommes iniques » parmi lesquelles la séparation du temporel et du spirituel et l’école laïque. Il précise que « là où la religion a été mise à l’écart de la société civile (…) la pure notion même de justice et du droit humain s’obscurcit et se perd, et la force matérielle prend la place de la véritable justice ». Il attaque également implicitement une certaine conception de la liberté de la presse, lorsque « les ennemis acharnés de notre religion, au moyen de livres empoisonnés, de brochures et de journaux répandus par toute la terre, trompent les peuples, mentent perfidement, et diffusent toutes sortes d’autres doctrines impies ». Pie IX souligne que « non contents de mettre la religion à l’écart de la société, ils veulent même l’écarter de la vie privée des familles. En effet enseignant et professant l’erreur très funeste du communisme et du socialisme, ils affirment que la société domestique ou la famille emprunte au seul droit civil toute sa raison d’être. »

Le catholicisme social

Hostile au capitalisme libéral, le pape soutient les premières initiatives du catholicisme social qui se développe contre le libéralisme industriel, inspiré par les initiatives de l’évêque de Mayence Wilhelm Emmanuel Freiherr von Ketteler, insistant notamment sur l’obligation d’un salaire décent pour les familles, de l’interdiction du travail des mineurs et l’obligation du repos dominical.

La condamnation du rationalisme et de la liberté de pensée

Dans le Syllabus, Pie IX condamne explicitement le rationalisme, la liberté d’opinion, la liberté de culte et la séparation de l’Église et de l’État.

En 1864, Pie IX explique le rôle qu’il entend assigner à l’école : « Les écoles populaires sont principalement établies en vue de donner au peuple un enseignement religieux, de le porter à la piété et à une discipline morale »

Pie IX aurait déclaré que la théorie darwinienne était « le doigt du démon »

La condamnation de la franc-maçonnerie

Avec l’exhortation apostolique Multiplices inter, publiée par le pontife le 25 septembre 1865, il condamne la participation des catholiques aux loges maçonniques.

L’esclavage

Malgré le ralliement de Grégoire XVI à l’abolitionnisme en 1839, une instruction du Saint-Office, pendant le pontificat de Pie IX, déclare en 1866 : « L’esclavage, en lui-même, n’est dans sa nature essentielle pas du tout contraire au droit naturel et divin, et il peut y avoir plusieurs raisons justes d’esclavage. » Cette déclaration est une réponse à propos de la coutume de l’esclavage dans certaines parties de l’Afrique

 

Les proclamations dogmatiques

 

Le dogme de l’Immaculée Conception et les apparitions de Lourdes

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Le 8 décembre 1854, Pie IX proclame, dans sa bulle Ineffabilis Deus, le dogme de l’Immaculée Conception. Il définit solennellement, en vertu de sa suprême autorité apostolique, que la bienheureuse Vierge Marie a été exempte du péché originel. L’Immaculée Conception ne doit pas être confondue, comme cela est souvent le cas, avec la conception virginale de Jésus, dans le Mystère de l’Incarnation.

Trois ans plus tard, entre le 11 février et le 16 juillet 1858, une jeune Lourdaise illettrée Bernadette Soubirous affirmera avoir vu « une belle dame », dans la petite grotte de Massabielle à Lourdes, qui lui dit (aquerò c’est-à-dire cela dira la jeune fille) en occitan gascon : « Que sòi era Immaculada concepcion ». Les apparitions seront reconnues par l’Église en 1862 et Lourdes devient rapidement un des pèlerinages les plus importants du monde catholique tandis que Bernadette entre chez les Sœurs de la Charité de Nevers.

La fête du Sacré-Cœur

C’est en 1856 que la fête du Sacré-Cœur est étendue à toute l’Église catholique et inscrite dans le calendrier liturgique universel.

 

Le concile Vatican I : proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale

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Concile Vatican I à Saint-Pierre de Rome

En 1867, Pie IX convoque le concile Vatican I, qui s’ouvre le 8 décembre 1869. Malgré les résistances d’une minorité, les Pères conciliaires votent, le 18 juillet 1870, la constitution apostolique Pastor æternus qui définit l’infaillibilité du Pontife romain (le pape), lorsque celui-ci se prononce, solennellement et ex cathedra, en vertu de sa charge apostolique, sur un point de doctrine concernant la foi ou les mœurs. Les travaux du concile, son principal objectif atteint, sera suspendu sine die par Pie IX au moment de la guerre d 1870 entre la France et la Prusse. L’infaillibilité pontificale en soi est souvent confondue avec sa proclamation dogmatique intervenue finalement en 1870. En effet, le fait que le pape de Rome, en tant que successeur de l’apôtre Pierre, est infaillible en matière de foi ou de jugement sur les mœurs, cela a toujours fait partie de la foi de l’Église depuis les temps apostoliques. La proclamation dogmatique de 1870 est seulement venue confirmer de jure (juridiquement) ce que les fidèles de l’Église avaient toujours cru de facto depuis l’origine de celle-ci.
En 1875, Pie IX invite également tous les fidèles à consacrer leur vie au Sacré-Cœur, le cœur charnel de Jésus symbole de l’amour de Dieu pour les hommes. Paris construit déjà à cette époque sa basilique du Sacré-Cœur, édifice expiatoire pour les crimes qu’a commis la Commune.

Une question essentielle fait rapidement surface. À savoir si, et en quoi le pontife était infaillible quand il publia l’encyclique du Syllabus.

Certains comme le journaliste français Louis Veuillot, acceptaient et soutenaient l’infaillibilité non seulement en matière de dogme mais également pour chaque parole prononcée par le pontife. D’un autre côté, d’autres comme Mgr Dupanloup, concevaient qu’il pouvait être vrai que l’infaillibilité soit principalement dévolue au pape, qu’il était très complexe de la définir exactement et surtout qu’il n’était pas sage de vouloir le faire.

C’est ainsi que le concile Vatican se trouva partagé en deux groupes principaux : une majorité qui désirait établir une définition de l’infaillibilité du pape et une minorité qui s’opposait à toute définition. C’est finalement la majorité, soutenue par le pape, qui l’emporta. Cependant la minorité dirigée par Mgr Dupanloup ne manqua pas d’influence dans la rédaction de cette définition puisque telle que rédigée, elle limitait étroitement la nature de l’infaillibilité (ex cathedra comme sus-cité).

 

Mode de vie personnel

Pie IX commençait sa journée à six heures du matin par une heure d’oraison, puis célébrait la messe à sept heures dans sa chapelle privée, suivie d’une autre messe à laquelle il assistait en action de grâces. Après le petit déjeuner, commençaient alors les audiences. Il recevait aussi bien de hauts personnages que de simples fidèles, les foules de visiteurs étant beaucoup moins nombreuses qu’à l’époque actuelle. Le jeudi était réservé aux pétitions des Romains et tous les quatorze du mois, le pape recevait en audience publique ceux qui le désiraient.

Pie IX prenait son déjeuner à deux heures de l’après-midi de façon frugale et toujours terminé par un fruit, selon l’habitude maternelle. Il faisait en suite une promenade dans les jardins du Vatican, ou ceux du Quirinal s’il s’y trouvait, ou, avant la prise de Rome, faisait une courte promenade en attelage dans les rues avoisinantes. Il rentrait ensuite au palais du Quirinal (aujourd’hui résidence du président de la République italienne) pour travailler à son bureau. Après le dîner, il avait souvent un entretien avec son confesseur et se rendait devant le tabernacle de sa chapelle privée pour une longue méditation à genoux. Il aimait particulièrement la prière de la Couronne des Douze Étoiles composée par saint Joseph Calasanz, évoquant la Vierge Marie indemne du péché originel, habitude qu’il avait depuis le temps de ses études chez les pères piaristes.

 

Sa mort

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Pie IX est mort au Vatican, le 7 février 1878, à l’âge de 85 ans d’une crise d’épilepsie. Au cours du transfert de sa dépouille vers la basilique Saint-Laurent-hors-les-Murs, des laïcs extrémistes s’affrontent aux fidèles et veulent jeter son cercueil dans le Tibre en criant « Al fiume il Papa porco… ! » (« Au fleuve le Pape porc !… »). Ce climat passionnel s’atténue au cours des années suivantes.

Le pape aurait pu être inhumé dans les grottes vaticanes, sous la basilique Saint-Pierre. Mais ce fut sa volonté expresse de l’être en la basilique Saint-Laurent-hors-les-Murs, dans le territoire de son diocèse romain. Sa dépouille mortelle fut gardée un court délai au cimetière de Campo Verano, voisin de la basilique, le temps que l’on y aménage son tombeau. Celui-ci se trouve désormais dans la chapelle située en contre-bas du chœur de la basilique Saint-Laurent-hors-les-Murs, dans un cercueil de verre, revêtu du complet habit papal de chœur (soutane blanche, rochet blanc, mozette pourpre bordée d’hermine, étole papale et camauro. Le 6 avril 2000, sur ordre du pape Jean-Paul II, il fut procédé par une équipe scientifique et ecclésiastique à l’ouverture du cercueil du pape Pie IX et à l’examen de sa dépouille mortelle dans le cadre de son procès en béatification.

Pie IX eut le plus long pontificat de l’histoire de la papauté (soit plus de 31 ans, de 1846 à 1878), avant Jean-Paul II (1978-2005) et Léon XIII (1878-1903). Il est béatifié en même temps que le pape Jean XXIII le 3 septembre 2000 par Jean-Paul II, non sans que cette béatification ait entraîné des polémiques.

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Le cercueil en cristal blindé du Pape Pie IX dans la basilique Saint-Laurent-hors-les-Murs à Rome

 

Bibliographie

Ferdinand Denis, « Voyage de D. Giovanni Mastal dans l’Amérique du Sud (1823-1824) », in Le Tour du monde : nouveau journal des voyages, publié sous la direction de M. Édouard Charton et illustré par nos plus célèbres artistes, Librairie Hachette, 1er semestre 1860, pp. 226-240

Yves Chiron, Pie IX, pape moderne, Bitche, Clovis, 1995 (réédition en 2006)

Id.Pie IX et la franc-maçonnerie, Niherne, éd. BCM, 2000 ).

Id.Pie IX face à la modernité, Bitche, éditions Clovis, 2016.

Paul Christophe, Roland Minnerath, Le Syllabus de Pie IX, Paris, Cerf, 2000

DOCUMENTS PONTIFICAUX, DOGME DE L'IMMACULEE CONCEPTION, EGLISE CATHOLIQUE, IMMACULEE CONCEPTION, INEFFABILIS DEUS, PIE IX (pape ; 1792-1878), VIERGE MARIE

Dogme de l’Immaculée Conception (8 décembre 1854)

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CONSTITUTION APOSTOLIQUE

« Ineffabilis Deus »

du Bienheureux Pape Pie IX pour la définition et la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception

le 8 décembre 1854

 

  1. Exposé du sentiment de l’Eglise : Marie fut toujours sans aucune tache.

Dieu ineffable, dont les voies sont miséricorde et vérité, dont la volonté est toute‑puissante, dont la sagesse atteint d’une extrémité jusqu’à l’autre avec une force souveraine et dispose tout avec une merveilleuse douceur, avait prévu de toute éternité la déplorable ruine en laquelle la transgression d’Adam devait entraîner tout le genre humain ; et dans les profonds secrets d’un dessein caché à tous les siècles, il avait résolu d’accomplir, dans un mystère encore plus profond, par l’incarnation du Verbe, le premier ouvrage de sa bonté, afin que l’homme, qui avait été poussé au péché par la malice et la ruse du démon, ne pérît pas, contrairement au dessein miséricordieux de son Créateur, et que la chute de notre nature, dans le premier Adam, fût réparée avec avantage dans le second. Il destina donc, dès le commencement et avant tous les siècles, à son Fils unique, la Mère de laquelle, s’étant incarné, il naîtrait, dans la bienheureuse plénitude des temps ; il la choisit, il lui marqua sa place dans l’ordre de ses desseins ; il l’aima par‑dessus toutes les créatures, d’un tel amour de prédilection, qu’il mit en elle, d’une manière singulière, toutes ses plus grandes complaisances. C’est pourquoi, puisant dans les trésors de sa divinité, il la combla, bien plus que tous les esprits angéliques, bien plus que tous les saints, de l’abondance de toutes les grâces célestes[1], et l’enrichit avec une profusion merveilleuse, afin qu’elle fût toujours sans aucune tache, entièrement exempte de l’esclavage du péché, toute belle, toute parfaite et dans une telle plénitude d’innocence et de sainteté qu’on ne peut, au‑dessous de Dieu, en concevoir une plus grande, et que nulle autre pensée que celle de Dieu même ne peut en mesurer la grandeur.

 

  1. Raison suprême de ce privilège : la maternité divine.

Et certes, il convenait bien qu’il en fût ainsi, il convenait qu’elle resplendît toujours de l’éclat de la sainteté la plus parfaite, qu’elle fût entièrement préservée, même de la tache du péché originel, et qu’elle remportât ainsi le plus complet triomphe sur l’ancien serpent, cette Mère si vénérable, elle à qui Dieu le Père avait résolu de donner son Fils unique, Celui qu’il engendre de son propre sein, qui lui est égal en toutes choses et qu’il aime comme lui‑même, et de le lui donner de telle manière qu’il fût naturellement un même unique et commun Fils de Dieu et de la Vierge ; elle que le Fils de Dieu lui‑même avait choisie pour en faire substantiellement sa Mère ; elle enfin, dans le sein de laquelle le Saint‑Esprit avait voulu que, par son opération divine, fût conçu et naquît Celui dont il procède lui-même.

  1. Son degré de certitude : c’est une vérité révélée.

Cette innocence originelle de l’auguste Vierge, si parfaitement en rapport avec son admirable sainteté et avec sa dignité suréminente de Mère de Dieu, l’Eglise catholique qui, toujours enseignée par l’Esprit‑Saint, est la colonne et le fondement de la vérité, l’a toujours possédée comme une doctrine reçue de Dieu même et renfermée dans le dépôt de la révélation céleste. Aussi, par l’exposition de toutes les preuves qui la démontrent, comme par les faits les plus illustres, elle n’a jamais cessé de la développer, de la proposer, de la favoriser chaque jour davantage. C’est cette doctrine, déjà si florissante dès les temps les plus anciens, et si profondément enracinée dans l’esprit des fidèles, et propagée d’une manière si merveilleuse dans tout le monde catholique par les soins et le zèle des saints évêques, sur laquelle l’Eglise elle‑même a manifesté son sentiment d’une manière si significative, lorsqu’elle n’a point hésité à proposer au culte et à la vénération publique des fidèles la Conception de la Vierge[2]. Par ce fait éclatant, elle montrait bien que la Conception de la Vierge devait être honorée comme une Conception admirable, singulièrement privilégiée, différente de celle des autres hommes, tout à fait à part et tout à fait sainte puisque l’Eglise ne célèbre de fêtes qu’en l’honneur de ce qui est saint. C’est pour la même raison, qu’empruntant les termes mêmes dans lesquels les divines Ecritures parlent de la Sagesse incréée et représentent son origine éternelle, elle a continué de les employer dans les offices ecclésiastiques et dans la liturgie sacrée, et de les appliquer aux commencements mêmes de la Vierge ; commencements mystérieux, que Dieu avait prévus et arrêtés dans un seul et même décret, avec l’Incarnation de la Sagesse divine.

Démonstration de la révélation de 1’Immaculée Conception

Ie partie : l’enseignement ordinaire de l’Eglise.

 

Mais encore que toutes ces choses connues, pratiquées en tous lieux par les fidèles, témoignent assez quel zèle l’Eglise romaine, qui est la Mère et la Maîtresse de toutes les Eglises, a montré pour cette doctrine de l’Immaculée Conception de la Vierge ; toutefois, il est digne et très convenable de rappeler en détail les grands actes de cette Eglise, à cause de la prééminence et de l’autorité souveraine dont elle jouit justement, et parce qu’elle est le centre de la vérité et de l’unité catholique, et celle en qui seule a été garanti inviolable le dépôt de la religion, et celle dont il faut que toutes les autres Eglises reçoivent la tradition de la foi.

Or, cette sainte Eglise romaine n’a rien eu de plus à cœur que de professer, de soutenir, de propager et de défendre, par tous les moyens les plus persuasifs, le culte et la doctrine de l’Immaculée Conception : c’est ce que prouvent et attestent de la manière la plus évidente et la plus claire tant d’actes importants des Pontifes romains, Nos prédécesseurs, auxquels, dans la personne du Prince des apôtres, Notre‑Seigneur Jésus‑Christ lui‑même a divinement confié la charge et la puissance suprême de paître les agneaux et les brebis, de confirmer leurs frères, de régir et de gouverner l’Eglise universelle.

 

  1. Son enseignement sur le culte.

 

Nos prédécesseurs, en effet, se sont fait une gloire d’instituer de leur autorité apostolique la fête de la Conception dans l’Eglise romaine, et d’en relever l’importance et la dignité par un office propre et par une messe propre où la prérogative de la Vierge et son exemption de la tache héréditaire étaient affirmées avec une clarté manifeste. Quant au culte déjà institué, ils faisaient tous leurs efforts pour le répandre et le propager, soit en accordant des indulgences, soit en concédant aux villes, aux provinces, aux royaumes, la faculté de se choisir pour protectrice la Mère de Dieu, sous le titre de l’Immaculée Conception ; soit en approuvant les Confréries, les Congrégations et les Instituts religieux établis en l’honneur de l’Immaculée Conception ; soit en décernant des louanges à la piété de ceux qui auraient élevé, sous le titre de l’Immaculée Conception, des monastères, des hospices, des autels, des temples, ou qui s’engageraient par le lien sacré du serment à soutenir avec énergie la doctrine de la Conception Immaculée de la Mère de Dieu. En outre, ils ont, avec la plus grande joie, ordonné que la fête de la Conception serait célébrée dans toute l’Eglise avec la même solennité que la fête de la Nativité ; de plus, que cette même fête de la Conception serait faite par l’Eglise universelle, avec une octave, et religieusement observée par tous les fidèles comme une fête de précepte, et que chaque année une chapelle pontificale serait tenue, dans notre basilique patriarcale libérienne, le jour consacré à la Conception de la Vierge.

Enfin, désirant fortifier chaque jour davantage cette doctrine de l’Immaculée Conception de la Mère de Dieu dans l’esprit des fidèles, et exciter leur piété et leur zèle pour le culte et la vénération de la Vierge conçue sans la tache originelle, ils ont accordé, avec empressement et avec joie, la faculté de proclamer la Conception Immaculée de la Vierge dans les litanies dites de Lorette, et dans la Préface même de la messe, afin que la règle de la prière servit ainsi à établir la règle de la croyance. Nous‑même, suivant les traces de Nos glorieux prédécesseurs, non seulement Nous avons approuvé et reçu ce qu’ils avaient établi avec tant de piété et de sagesse, mais, Nous rappelant l’institution de Sixte IV[3], Nous avons confirmé par Notre autorité l’office propre de l’Immaculée Conception, et Nous en avons, avec une grande joie, accordé l’usage à toute l’Eglise[4].

 

  1. Son enseignement sur la doctrine.

 

  1. a) L’enseignement lui-même.

Mais comme les choses du culte sont étroitement liées avec son objet, et que l’un ne peut avoir de consistance et de durée si l’autre est vague et mal défini, pour cette raison, les Pontifes romains Nos Prédécesseurs, en même temps qu’ils faisaient tous leurs efforts pour accroître le culte de la Conception, se sont attachés, avec le plus grand soin, à en faire connaître l’objet et à en bien inculquer et préciser la doctrine. Ils ont, en effet, enseigné clairement et manifestement que c’était la Conception de la Vierge dont on célébrait la fête, et ils ont proscrit comme fausse et tout à fait éloignée de la pensée de l’Eglise, l’opinion de ceux qui croyaient et qui affirmaient que ce n’était pas la Conception, mais la Sanctification de la Sainte Vierge que l’Eglise honorait[5]. Ils n’ont pas cru devoir garder plus de ménagements avec ceux qui, pour ébranler la doctrine de l’Immaculée Conception de la Vierge, imaginaient une distinction entre le premier et le second instant de la Conception, prétendaient qu’à la vérité c’était bien la Conception qu’on célébrait, mais pas le premier moment de la Conception[6]. Nos Prédécesseurs, en effet, ont cru qu’il était de leur devoir de soutenir et défendre de toutes leurs forces, tant la fête de la Conception de la Vierge bienheureuse, que le premier instant de sa Conception comme étant le véritable objet de ce culte. De là ces paroles d’une autorité tout à fait décisive, par lesquelles Alexandre VII[7], l’un de Nos Prédécesseurs, a déclaré la véritable pensée de l’Eglise : « C’est assurément, dit‑il, une ancienne croyance que celle des pieux fidèles qui pensent que l’âme de la Bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, dans le premier instant où elle a été créée et unie à son corps, a été, par un privilège et une grâce spéciale de Dieu, préservée et mise à l’abri de la tache du péché originel, et qui, dans ce sentiment, honorent et célèbrent solennellement la fête de sa Conception. »

 

  1. b) Sa défense contre les adversaires.

Mais surtout Nos Prédécesseurs ont toujours, et par un dessein suivi, travaillé avec zèle et de toutes leurs forces à soutenir, à défendre et à maintenir la doctrine de l’Immaculée Conception de la Mère de Dieu. En effet, non seulement ils n’ont jamais souffert que cette doctrine fût l’objet d’un blâme ou d’une censure quelconque ; mais ils sont allés beaucoup plus loin. Par des déclarations positives et réitérées, ils ont enseigné que la doctrine par laquelle nous professons la Conception Immaculée de la Vierge était tout à fait d’accord avec le culte de l’Eglise, et qu’on la considérait à bon droit comme telle ; que c’était l’ancienne doctrine, presque universelle et si considérable, que l’Eglise romaine s’était chargée elle‑même de la favoriser et de la défendre ; enfin, qu’elle était tout à fait digne d’avoir place dans la liturgie sacrée et dans les prières les plus solennelles. Non contents de cela, afin que la doctrine de la Conception Immaculée de la Vierge demeurât à l’abri de toute atteinte, ils ont sévèrement interdit de soutenir publiquement ou en particulier l’opinion contraire à cette doctrine, et ils ont voulu que, frappée pour ainsi dire de tant de coups, elle succombât pour ne plus se relever. Enfin, pour que ces déclarations répétées et positives ne fussent pas vaines, ils y ont ajouté une sanction.

 

  1. c) Quelques témoignages : Alexandre VII

C’est ce qu’on peut voir dans ces paroles de Notre prédécesseur Alexandre VII:

« Nous, dit ce Pontife, considérant que la Sainte Eglise romaine célèbre solennellement la fête de la Conception de Marie sans tache et toujours Vierge, et qu’elle a depuis longtemps établi un office propre et spécial pour cette fête, selon la pieuse, dévote et louable disposition de Sixte IV[8], Notre Prédécesseur, voulant à Notre tour, à l’exemple des Pontifes romains, Nos Prédécesseurs, favoriser cette pieuse et louable dévotion, ainsi que la fête et le culte qui en est l’expression, lequel culte n’a jamais changé dans l’Eglise romaine depuis qu’il a été institué ; et voulant aussi protéger cette pieuse dévotion, qui consiste à honorer par un culte public la Bienheureuse Vierge, comme ayant été, par la grâce prévenante du Saint‑Esprit, préservée du péché originel ; désirant enfin conserver dans le troupeau de Jésus‑Christ l’unité d’esprit dans le lien de la paix, apaiser les dissensions et ôter toute cause de scandale : sur les instances et les prières des susdits évêques et des chapitres de leurs églises, du roi Philippe[9] et de ses royaumes, Nous renouvelons les Constitutions et Décrets que les Pontifes romains, Nos Prédécesseurs, et spécialement Sixte IV[10], Paul V[11] et Grégoire XV[12], ont publiés en faveur du sentiment qui affirme que l’âme de la Bienheureuse Vierge Marie, dans sa création et au moment de son union avec le corps, a été dotée de la grâce du Saint­-Esprit et préservée du péché originel, et aussi en faveur de la Conception de la même Vierge Mère de Dieu, lesquels sont établis et pratiqués, comme il est dit plus haut, en conformité de ce pieux sentiment ; et Nous commandons que l’on garde les dites Constitutions sous les mêmes censures et peines qui y sont portées. »

De plus, tous et chacun de ceux qui continueront à interpréter les dites Constitutions ou Décrets de manière à rendre illusoire la faveur qu’ils accordent au susdit sentiment, ainsi qu’à la fête et au culte établis en conséquence, ou qui oseront renouveler les disputes sur ce sentiment, cette fête et ce culte, de quelque manière que ce soit, directement ou indirectement, et aussi sous quelque prétexte que ce puisse être, même sous celui d’examiner s’il peut y avoir lieu à une définition sur ce sujet, ou sous le prétexte de faire des gloses ou des interprétations sur la Sainte Ecriture, les saints Pères ou les Docteurs ; ou qui oseront enfin, sous quelque autre prétexte et à quelque occasion que ce soit, de vive voix ou par écrit, parler, prêcher, disserter, disputer, soit en affirmant et décidant quelque chose à l’encontre, soit en élevant des objections et les laissant sans réponse, soit en employant enfin quelque autre forme ou moyen de discussion que Nous ne pouvons pas ici prévoir ; outre les peines et les censures contenues dans les Constitutions de Sixte IV et auxquelles Nous voulons les soumettre et les soumettons en effet par ces présentes ; Nous voulons de plus que par le fait même, et sans autre déclaration, ils soient privés de la faculté de prêcher, faire des leçons publiques, enseigner et interpréter et de toutes voies active et passive dans quelque élection que ce soit, et en outre que toujours par le seul fait, et sans autre déclaration préalable, ils soient frappés d’une perpétuelle inhabilité à prêcher, faire des leçons publiques, enseigner et interpréter, desquelles peines Nous Nous réservons à Nous seul, et aux Pontifes romains Nos Successeurs, le droit d’absoudre et de dispenser, sans préjudice des autres peines qui pourraient Nous paraître, à Nous et aux Pontifes romains, Nos Successeurs, devoir leur être infligées, et auxquelles ils seront soumis, comme Nous les y soumettons par la présente Constitution, renouvelant les Constitutions et Décrets de Paul V et de Grégoire XV, rappelés plus haut. »

Quant aux livres dans lesquels le susdit sentiment ou la légitimité de la fête et du culte établis en conséquence sont révoqués en doute, et dans lesquels est écrit ou se lit quelque chose à l’encontre, comme il a été dit plus haut, ou qui contiennent des dires, discours, traités et disputes contre les sentiments, fêtes et cultes susdits, soit que ces livres aient été publiés après le décret précité de Paul V ou qu’ils voient le jour à l’avenir de quelque manière que ce soit, Nous les défendons sous les peines et les censures contenues dans l’Index des livres prohibés, voulant et ordonnant que, par le seul fait et sans autre déclaration, ils soient tenus pour expressément défendus. »

 

Ordres religieux, Universités, évêques…

 

Au reste, tout le monde sait avec quel zèle cette doctrine de l’Immaculée Conception de la Vierge, Mère de Dieu, a été enseignée, soutenue, défendue par les Ordres religieux les plus recommandables, par les Facultés de théologie les plus célèbres[13]  et par les docteurs les plus versés dans la science des choses divines. Tout le monde sait également combien les évêques ont montré de sollicitude pour soutenir hautement et publiquement, même dans les assemblées ecclésiastiques, que la Très Sainte Vierge Marie, Mère de Dieu, en prévision des mérites de Jésus-Christ, Notre‑Seigneur et Rédempteur, n’avait jamais été soumise au péché originel ; mais qu’elle avait été entièrement préservée de la tache d’origine, et par conséquent rachetée d’une manière plus sublime.

 

Concile de Trente.

 

A tout cela, il faut ajouter une chose qui est assurément d’un grand poids et de la plus haute autorité, c’est que le Concile de Trente lui-même, en publiant son décret dogmatique sur le péché originel, dans lequel, d’après les témoignages des Saintes Ecritures, des saints Pères et des Conciles les plus autorisés, il est établi et défini que tous les hommes naissent atteints du péché originel, le saint Concile déclare pourtant d’une manière solennelle que, malgré l’étendue d’une définition si générale, il n’avait pas l’intention de comprendre dans ce décret la Bienheureuse et Immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu. Par cette déclaration, les Pères du Concile de Trente ont fait suffisamment entendre, eu égard aux circonstances et aux temps, que la Bienheureuse Vierge avait été exempte de la tache originelle, et ils ont très clairement démontré qu’on ne pouvait alléguer avec raison, ni dans les divines Ecritures, ni dans la Tradition, ni dans l’autorité des Pères, rien qui fût, de quelque manière que ce soit, en contradiction avec cette grande prérogative de la Vierge[14].

 

2e partie ‑ la tradition des Anciens et des Pères.

(Remarque préliminaire : l’Eglise et la Tradition.)

 

C’est qu’en effet cette doctrine de l’Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge a toujours existé dans l’Eglise ; l’Eglise, par la très grave autorité de son sentiment, par son enseignement, par son zèle, sa science et son admirable sagesse, l’a de plus en plus mise en lumière, déclarée, confirmée et propagée d’une manière merveilleuse chez tous les peuples et chez toutes les nations du monde catholique ; mais, de tout temps, elle l’a possédée comme une doctrine reçue des Anciens et des Pères, et revêtue des caractères d’une doctrine révélée. Les plus illustres monuments de l’Eglise d’Orient et de l’Eglise d’Occident, les plus vénérables par leur antiquité, en sont le témoignage irrécusable. Toujours attentive à garder et à défendre les dogmes dont elle a reçu le dépôt, l’Eglise de Jésus‑Christ n’y change jamais rien, n’en retranche jamais rien, n’y ajoute jamais rien; mais portant un regard fidèle, discret et sage sur les enseignements anciens, elle recueille tout ce que l’antiquité y a mis, tout ce que la foi des Pères y a semé. Elle s’applique à le polir, à en perfectionner la formule de manière que ces anciens dogmes de la céleste doctrine reçoivent l’évidence, la lumière, la distinction, tout en gardant leur plénitude, leur intégrité, leur caractère propre, en un mot, de façon qu’ils se développent sans changer de nature, et qu’ils demeurent toujours dans la même vérité, dans le même sens, dans la même pensée[15].

 

  1. L’interprétation du protévangile.

 

Or, les Pères et les écrivains ecclésiastiques, nourris des paroles célestes, n’ont rien eu plus à cœur, dans les livres qu’ils ont écrits pour expliquer l’Ecriture, pour défendre les dogmes et instruire les fidèles, que de louer et d’exalter à l’envi, de mille manières et dans les termes les plus magnifiques, la parfaite sainteté de Marie, son excellente dignité, sa préservation de toute tache du péché et sa glorieuse victoire sur le cruel ennemi du genre humain. C’est ce qu’ils ont fait en expliquant les paroles par lesquelles Dieu, annonçant dès les premiers jours du monde les remèdes préparés par sa miséricorde pour la régéné­ration et le salut des hommes, confondit l’audace du serpent trompeur, et releva d’une façon si consolante l’espérance de notre race. Ils ont enseigné que par ce divin oracle : « Je mettrai l’inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et la sienne.» (Gen. III, 15.) Dieu avait clairement et ouvertement montré à l’avance le miséricordieux Rédempteur du genre humain, son Fils unique, Jésus­-Christ, désigné sa bienheureuse Mère, la Vierge Marie, et nettement exprimé l’inimitié de l’un et de l’autre contre le démon. En sorte que, comme le Christ, médiateur entre Dieu et les hommes, détruisit, en prenant la nature humaine, l’arrêt de condamnation qui était contre nous et l’attacha triomphalement à la croix ; ainsi la Très Sainte Vierge, unie étroitement, unie inséparablernent avec lui, fut, par lui et avec lui, l’éternelle ennemie du serpent venimeux, le vainquit, le terrassa sous son pied virginal et sans tache, et lui brisa la tête[16].

 

  1. L’application des figures bibliques.

 

Cette éclatante et incomparable victoire de la Vierge, cette innocence, cette pureté, cette sainteté par excellence, cette exemption de tout péché, cette grandeur et cette ineffable abondance de toutes les grâces, de toutes les vertus, de tous les privilèges dont elle fut comblée, les mêmes Pères les ont vus, soit dans cette arche de Noé qui seule, divinement édifiée, a complètement échappé au commun naufrage du monde entier (Gn VI-IX) ; soit dans l’échelle que contempla Jacob, dans cette échelle qui s’éleva de la terre jusqu’au ciel, dont les anges de Dieu montaient et descendaient les degrés, et sur le sommet de laquelle s’appuyait Dieu lui‑même (Gn XXVIII, 12) ; soit dans ce buisson ardent que Moïse vit brûler dans un lieu saint, et qui, loin d’être consumé par les flammes pétillantes, loin d’en éprouver même la moindre altération, n’en était que plus vert et plus florissant (Exode III, 2) ; soit dans cette tour inexpugnable à l’ennemi et de laquelle pendent mille boucliers et toute l’armure des forts (Cant. IV, 4) ; soit dans ce jardin fermé qui ne saurait être profané et qui ne craint ni les souillures, ni les embûches (Cant. IV, 12) ; soit dans cette cité de Dieu tout étincelante de clartés et dont les fondements sont assis sur les montagnes saintes (Ps 86,1); soit dans cet auguste temple de Dieu tout rayonnant des splendeurs divines et tout plein de la gloire du Seigneur (Is.VI, 1-4); soit enfin dans une foule d’autres figures de ce genre qui, suivant les Pères, ont été les emblèmes éclatants de la haute dignité de la Mère de Dieu, de sa perpétuelle innocence, et de cette sainteté qui n’a jamais souffert la plus légère atteinte.

 

  1. L’application des paroles symboliques.

 

Pour décrire ce même assemblage de tous les dons célestes et cette originelle intégrité de la Vierge, de laquelle est né Jésus, les mêmes Pères, empruntant les paroles des prophètes, ont célébré cette auguste Vierge, comme la colombe pure, comme la sainte Jérusalem, comme le trône élevé de Dieu, l’arche de la sanctification et la demeure que s’est bâtie l’éternelle Sagesse ; comme la Reine qui, comblée des plus riches trésors et appuyée sur son bien-aimé, est sortie de la bouche du Très‑Haut, parfaite, éclatante de beauté, entièrement agréable à Dieu, sans aucune tache, sans aucune flétrissure.

 

  1. L’interprétation de la salutation De l’archange Gabriel et d’Elisabeth.

 

Ce n’est pas tout, les mêmes Pères, les mêmes écrivains ecclésiastiques ont médité profondément les paroles que l’ange Gabriel adressa à la Vierge Bienheureuse lorsque, lui annonçant qu’elle aurait l’honneur insigne d’être la Mère de Dieu, il la nomma « Pleine de grâces » (Lc I, 28), et considérant ces paroles prononcées au nom de Dieu même et par son ordre, ils ont enseigné que par cette solennelle salutation, salutation singulière et inouïe jusque‑là, la Mère de Dieu nous était montrée comme le siège de toutes les grâces divines, comme ornée de toutes les faveurs de l’Esprit divin, bien plus, comme un trésor presque infini de ces mêmes faveurs, comme un abîme de grâce et un abîme sans fond, de telle sorte qu’elle n’avait jamais été soumise à la malédiction, mais avait partagé avec son Fils la perpétuelle bénédiction qu’elle avait méritée d’entendre de la bouche d’Elisabeth, inspirée par l’Esprit-Saint‑ : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni. » (Lc I, 42) [17]

 

  1. L’antithèse de la première et de la seconde l’Ève.

 

De là ces pensées, exprimées aussi unanimement qu’éloquemment par les mêmes Pères, que la très glorieuse Vierge, Celle en qui le Tout‑Puissant a fait de grandes choses, a été comblée d’une telle effusion de tous les dons célestes, d’une telle plénitude de grâces, d’un tel éclat de sainteté, qu’elle a été comme le miracle ineffable de Dieu, ou plutôt le chef‑d’œuvre de tous les miracles ; qu’elle a été la digne Mère de Dieu, qu’elle s’est approchée de Dieu même autant qu’il est permis à la nature créée, et qu’ainsi elle est au‑dessus de toutes les louanges, aussi bien de celles des anges, que de celles des hommes. C’est aussi pour cela, qu’afin d’établir l’innocence et la justice originelle de la Mère de Dieu, non seulement ils l’ont très souvent comparée avec Eve encore vierge, encore innocente, encore exempte de corruption, avant qu’elle eût été trompée par le piège mortel de l’astucieux serpent, mais, avec une admirable variété de pensées et de paroles, ils la lui ont même unanimement préférée. Eve, en effet, pour avoir misérablement obéi au serpent, perdit l’innocence originelle et devint son esclave ; mais la Vierge Bienheureuse, croissant toujours dans la grâce originelle, ne prêta jamais l’oreille au serpent, et ébranla profondément sa puissance et sa force par la vertu qu’elle avait reçue de Dieu.

 

  1. Les images ou les métaphores.

 

Aussi n’ont‑ils jamais cessé d’appeler la Mère de Dieu, ou bien un lys parmi les épines, ou bien une terre absolument intacte, une terre vierge, dont aucune tache n’a même effleuré la surface, une terre toujours bénie, libre de toute contagion du péché, et dont a été formé le nouvel Adam ; ou bien un irréprochable, un éclatant, un délicieux paradis d’innocence et d’immortalité, planté par Dieu lui‑même, et inaccessible à tous les pièges du serpent venimeux ; ou bien un bois incorruptible que le péché, ce ver rongeur, n’a jamais atteint ; ou bien une fontaine toujours limpide et scellée par la vertu du Saint‑Esprit; ou bien un temple divin, un trésor d’immortalité ; ou bien la seule et unique fille non de la mort, mais de la vie, une production non de colère, mais de grâce, une plante toujours verte qui, par une providence spéciale de Dieu, et contre les lois communes, est sortie florissante d’une racine flétrie et corrompue.

 

  1. Les affirmations propres et expresses.

 

Tout cela est plus clair que le jour ; cependant, comme si ce n’était point assez, les Pères ont, en propres termes et d’une manière expresse, déclaré que, lorsqu’il s’agit de péché, il ne doit pas en aucune façon être question de la Sainte Vierge Marie parce qu’elle a reçu plus de grâce, afin qu’en elle le péché fût absolument vaincu et de toutes parts[18]. Ils ont encore professé que la Très glorieuse Vierge avait été la réparatrice de ses ancêtres et qu’elle avait vivifié sa postérité ; que le Très-Haut l’avait choisie et se l’était réservée dès le commencement des siècles ; que Dieu l’avait prédite et annoncée quand il dit au serpent : « Il mettrai l’inimitié entre toi et la femme » (Gn III, 15), et que, sans aucun doute, elle a écrasé la tête venimeuse de ce même serpent ; et pour cette raison, ils ont affirmé que la même Vierge Bienheureuse avait été, par la grâce, exempte de toute tache du péché, libre de toute contagion et du corps, et de l’âme, et de l’intelligence ; qu’elle avait toujours conversé avec Dieu ; qu’unie avec Lui par une alliance éternelle, elle n’avait jamais été dans les ténèbres, mais toujours dans la lumière, et par conséquent qu’elle avait été une demeure tout à fait digne du Christ, non à cause de la beauté de son corps, mais à cause de sa grâce originelle.

 

  1. Les expressions d’universelle et suréminente sainteté.

 

Viennent enfin les plus nobles et les plus belles expressions par lesquelles, en parlant de la Vierge, ils ont attesté que, dans sa Conception, la nature avait fait place à la grâce et s’était arrêtée tremblante devant elle, n’osant aller plus loin. Il fallait, disent-ils, avant que la Vierge Mère de Dieu fût conçue par Anne, sa mère, que la grâce eût fait son œuvre et donné son fruit ; il fallait que Celle qui devait concevoir le premier-né de toute créature fût elle-même conçue première-née. Ils ont attesté que la chair reçue d’Adam par la Vierge n’avait pas contracté les souillures d’Adam, et que pour cette raison la Vierge Bienheureuse était un tabernacle créé par Dieu lui-même, formé par le Saint-Esprit, d’un travail aussi beau que la pourpre, et sur lequel ce nouveau Béséléel (Exode XXXI, 2) s’était plu à répandre l’or et les plus riches broderies ; qu’elle devait être célébrée comme Celle qui avait été la première œuvre propre de Dieu, comme Celle qui avait échappé aux traits de feu du malin ennemi, et qui, belle par nature, ignorant absolument toute souillure, avait paru dans le monde, par sa Conception Immaculée, comme l’éclatante aurore qui jette de tous côtés ses rayons. Il ne convenait pas, en effet, que ce vase d’élection subît le commun outrage, puisqu’il était si différent des autres, et n’avait avec eux de commun que la nature, non la faute ; bien plus, comme le Fils unique a dans le ciel un Père, que les séraphins proclament trois fois saint, il convenait absolument qu’il eût sur la terre une Mère en qui l’éclat de sa sainteté n’eût jamais été flétri. Et cette doctrine a tellement rempli l’esprit et le cœur des Anciens et des Pères que, par un langage étonnant et singulier, qui a prévalu parmi eux, ils ont très souvent appelé la Mère de Dieu Immaculée et parfaitement immaculée, innocente et très innocente, irréprochable et absolument irréprochable, sainte et tout à fait étrangère à toute souillure de péché, toute pure et toute chaste, le modèle et pour ainsi dire la forme même de la pureté et de l’innocence, plus belle et plus gracieuse que la beauté et la grâce même, plus sainte que la sainteté, seule sainte et très pure d’âme et de corps, telle enfin qu’elle a surpassé toute intégrité, toute virginité, et que seule devenue tout entière le domicile et le sanctuaire de toutes les grâces de l’Esprit-Saint, elle est, à l’exception de Dieu seul, supérieure à tous les êtres, plus belle, plus noble, plus sainte, par sa grâce native, que les chérubins eux-mêmes, que les séraphins et toute l’armée des anges,[19]  si excellente, en un mot, que pour la louer, les louanges du ciel et celles de la terre sont également impuissantes. Personne, au reste, n’ignore que tout ce langage a passé, comme de lui-même, dans les monuments de la liturgie sacrée et dans les offices de l’Eglise, qu’on l’y rencontre à chaque pas et qu’il y domine ; puisque la Mère de Dieu y est invoquée et louée, comme une colombe unique de pureté et de beauté ; comme une rose toujours belle, toujours fleurie, absolument pure, toujours immaculée et toujours sainte, toujours heureuse, et qu’elle y est célébrée comme l’innocence qui n’a jamais été blessée ; enfin, comme une autre Eve, qui a enfanté l’Emmanuel.

La définition dogmatique de 1’Immaculée Conception

 

  1. pétitions anciennes et nouvelles.

 

Faut-il s’étonner, après cela, si une doctrine, qui, au jugement des Pères, est consignée dans les Saintes Ecritures, qu’ils ont eux-mêmes transmise et attestée tant de fois et d’une manière si imposante, que tant d’illustres monuments d’une antiquité vénérable contiennent d’une manière expresse, que l’Eglise a proposée et confirmée par la très grave autorité de son jugement ; en un mot, si la doctrine de l’Immaculée Conception de la Vierge, Mère de Dieu, a été l’objet d’une telle piété, d’une telle vénération, d’un tel amour ; si les pasteurs de l’Eglise elle-même et les peuples fidèles se sont fait une telle gloire de la professer chaque jour davantage, en sorte que leur plus douce consolation, leur joie la plus chère a été d’honorer, de vénérer, d’invoquer et de proclamer partout, avec la plus tendre ferveur, la Vierge, Mère de Dieu, conçue sans la tache originelle ? Aussi, depuis les temps anciens, les évêques, les ecclésiastiques, les Ordres réguliers et même les empereurs et les rois ont instamment prié le Siège apostolique de définir comme un dogme de la foi catholique l’Immaculée Conception de la Très Sainte Mère de Dieu[20]. De nos jours même, ces demandes ont été réitérées, et surtout elles ont été présentées à Notre Prédécesseur Grégoire XVI, d’heureuse mémoire[21], et à Nous-même, tant par les évêques, par le clergé séculier et par le clergé régulier, que par les princes souverains et les peuples fidèles[22].

 

  1. La préparation immédiate.

  2. a) L’initiative du Pape.

 

Prenant donc en sérieuse considération, dans une joie profonde de Notre cœur, tous ces faits, dont nous avons une pleine connaissance ; à peine élevé sur la Chaire de Saint Pierre, malgré Notre indignité, par un secret dessein de la divine Providence, avons-Nous pris en main le gouvernail de toute l’Eglise, que Notre plus ardent désir a été, suivant la vénération, la piété et l’amour dont Nous sommes animé depuis Nos plus tendres années envers la Très Sainte Mère de Dieu, la Vierge Marie, d’achever tout ce qui pouvait être encore dans les vœux de l’Eglise, afin d’accroître l’honneur de la Bienheureuse Vierge et de répandre un nouvel éclat sur ses prérogatives.

 

  1. b) La Congrégation cardinalice et la consulte des théologiens.

 

Mais voulant y apporter toute la maturité possible, Nous avons institué une Congrégation particulière, formée de cardinaux de la Sainte Eglise romaine, Nos Vénérables Frères, illustres par leur piété, leur sagesse et leur science des choses divines[23], et Nous avons choisi, tant dans le clergé séculier que dans le clergé régulier, des hommes spécialement versés dans les sciences théologiques, afin qu’ils examinassent avec le plus grand soin tout ce qui regarde l’Immaculée Conception de la Vierge et Nous fissent connaître leur propre sentiment[24].

 

  1. c) Le Concile « par écrit ».

 

En outre, bien que les demandes par lesquelles on Nous sollicitait de définir enfin l’Immaculée Conception Nous eussent instruit du sentiment d’un très grand nombre d’évêques, Nous avons adressé une Encyclique, datée de Gaète, 2 février 1849[25], à tous nos Vénérables Frères les évêques, de tout l’univers catholique, afin qu’après avoir adressé à Dieu leurs prières, ils nous fissent connaître par écrit quelle était la dévotion et la piété de leurs fidèles envers la Conception Immaculée de la Mère de Dieu, et surtout ce qu’eux-mêmes pensaient et désiraient touchant la définition projetée afin que Nous puissions rendre Notre jugement suprême le plus solennellement possible.

Certes, Notre Cœur n’a pas reçu une médiocre consolation lorsque les réponses de Nos Vénérables Frères Nous sont parvenues ; car non seulement dans ces réponses, toutes pleines d’une joie, d’une allégresse et d’un zèle admirables, ils Nous confirmaient leur propre sentiment et leur dévotion particulière, ainsi que celle de leur clergé et de leur peuple fidèle envers la Conception Immaculée de la Bienheureuse Vierge, mais ils Nous demandaient, comme d’un vœu unanime, de définir par Notre jugement et autorité suprême l’Immaculée Conception de la Vierge[26]. Notre joie n’a pas été moins grande lorsque Nos Vénérables Frères les cardinaux de la Sainte Eglise romaine, membres de la Congrégation particulière dont Nous avons parlé plus haut, et les théologiens consulteurs choisis par Nous, Nous ont demandé avec le même empressement et le même zèle, après un mûr examen, cette définition de la Conception Immaculée de la Mère de Dieu[27].

 

  1. d) Le Consistoire.

 

Après ces choses, suivant donc les traces illustres de Nos Prédécesseurs, et désirant procéder régulièrement et selon les formes, Nous avons convoqué et tenu un Consistoire, dans lequel, après avoir adressé une allocution à Nos Vénérables Frères les cardinaux de la Sainte Eglise romaine, Nous les avons entendus avec la plus grande consolation Nous demander de vouloir bien prononcer la définition dogmatique de l’Immaculée Conception de la Vierge Mère de Dieu[28].

 

  1. e) La décision.

C’est pourquoi, plein de confiance, et persuadé dans le Seigneur que le temps opportun est venu de définir l’Immaculée Conception de la Très Sainte Mère de Dieu, la Vierge Marie, que les paroles divines, la vénérable tradition, le sentiment constant de l’Eglise, l’unanime accord des évêques catholiques et des fidèles, les actes mémorables de Nos Prédécesseurs, ainsi que leurs Constitutions, ont mise dans une admirable lumière et si formellement déclarée ; après avoir mûrement pesé toutes choses, après avoir répandu devant Dieu d’assidues et de ferventes prières, Nous avons pensé qu’il ne fallait pas tarder davantage à sanctionner et définir par Notre jugement suprême l’Immaculée Conception de la Vierge, à satisfaire ainsi les si pieux désirs du monde catholique et Notre propre piété envers la Très Sainte Vierge, et en même temps à honorer de plus en plus en elle son Fils unique Notre-Seigneur Jésus-Christ, puisque tout l’honneur et toute la gloire que l’on rend à la Mère rejaillit sur le Fils.

 

  1. La définition dogmatique.

 

En conséquence, après avoir offert sans relâche, dans l’humilité et le jeûne, Nos propres prières et les prières publiques de l’Eglise à Dieu le Père par son Fils, afin qu’il daignât, par la vertu de l’Esprit-Saint, diriger et confirmer Notre esprit ; après avoir imploré le secours de toute la cour céleste et invoqué avec gémissements l’Esprit consolateur, et ainsi, par sa divine inspiration, pour l’honneur de la Sainte et Indivisible Trinité, pour la gloire et l’ornement de la Vierge Mère de Dieu, pour l’exaltation de la foi catholique et l’accroissement de la religion chrétienne ; par l’autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des Bienheureux apôtres Pierre et Paul et la Nôtre,

Nous déclarons, Nous prononçons et définissons que la doctrine qui enseigne que la Bienheureuse Vierge Marie, dans le premier instant de sa Conception, a été, par une grâce et un privilège spécial du Dieu Tout-Puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du péché originel, est révélée de Dieu, et par conséquent qu’elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles[29].

C’est pourquoi, si quelques-uns avaient la présomption, ce qu’à Dieu ne plaise, de penser contrairement à Notre définition, qu’ils apprennent et qu’ils sachent que condamnés par leur propre jugement ils ont fait naufrage dans la foi et cessé d’être dans l’unité de l’Eglise ; et que, de plus, ils encourent par le fait même les peines de droit, s’ils osent exprimer ce qu’ils pensent de vive voix ou par écrit, ou de toute autre manière extérieure que ce soit.

 

  1. Résultats espérés

 

  1. a) Pour l’Eglise.

 

En vérité, Notre bouche est pleine de joie et Notre langue est dans l’allégresse ; et Nous rendons et rendrons toujours les plus humbles et les plus profondes actions de grâces à Notre-Seigneur de ce que, par une faveur singulière, il Nous a accordé, sans mérite de Notre part, d’offrir et de décerner cet honneur, cette gloire et cette louange à sa Très Sainte Mère. Nous avons la plus ferme espérance et la confiance la plus assurée que la Vierge Bienheureuse qui, toute belle et tout immaculée, a écrasé la tête venimeuse du cruel serpent et apporté le salut du monde ; qui est la louange des prophètes et des apôtres, l’honneur des martyrs, la joie et la couronne de tous les saints, le refuge le plus assuré de tous ceux qui sont en péril, le secours le plus fidèle, la médiatrice la plus puissante de l’univers entier auprès de son Fils unique pour la réconciliation ; la gloire la plus belle, l’ornement le plus éclatant, le plus solide appui de la sainte Eglise ; qui a toujours détruit toutes les hérésies, arraché les peuples et les nations fidèles à toutes les plus grandes calamités, et Nous-même délivré de tant de périls menaçants, voudra bien faire en sorte, par sa protection toute-puissante, que la Sainte Mère l’Eglise catholique, toutes les difficultés étant écartées, toutes les erreurs vaincues, soit de jour en jour plus forte, plus florissante chez toutes les nations et dans tous les lieux ; qu’elle règne d’une mer à l’autre et depuis les rives du fleuve jusqu’aux extrémités du monde ; qu’elle jouisse d’une paix entière, d’une parfaite tranquillité et liberté ; que les coupables obtiennent leur pardon les malades leur guérison, les faibles de cœur la force les affligés la consolation, ceux qui sont en danger le secours ; que tous ceux qui sont dans l’erreur, délivrés des ténèbres qui couvrent leur esprit, rentrent dans le chemin de la vérité et de la justice, et qu’il n’y ait plus qu’un seul bercail et qu’un seul pasteur.

 

  1. b) Pour la dévotion à Marie Immaculée.

 

Que les enfants de l’Eglise catholique, Nos Fils bien-aimés, entendent nos paroles, et qu’animés chaque jour d’une piété, d’une vénération, d’un amour plus ardents, ils continuent d’honorer, d’invoquer, de prier la Bienheureuse Mère de Dieu, la Vierge Marie, conçue sans la tache originelle ; et que, dans tous leurs périls, dans leurs angoisses, dans leurs nécessités, dans leurs doutes et dans leurs craintes, ils se réfugient avec une entière confiance auprès de cette très douce Mère de miséricorde et de grâce. Car il ne faut jamais craindre, il ne faut jamais désespérer, sous la conduite, sous les auspices, sous le patronage, sous la protection de Celle qui a pour nous un cœur de Mère, et qui, traitant elle-même l’affaire de notre salut, étend sa sollicitude sur tout le genre humain ; qui, établie par le Seigneur Reine du ciel et de la terre, et élevée au-dessus de tous les chœurs des anges et de tous les rangs des  saints, se tient à la droite de son Fils unique, Notre-Seigneur Jésus-Christ, intercède efficacement par toute la puissance des prières maternelles, et trouve ce qu’elle cherche, et son intercession ne peut être sans effet.

 

  1. Promulgation.

 

Enfin, pour que cette définition dogmatique par Nous prononcée touchant l’Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie, soit portée à la connaissance de l’Eglise universelle, Nous avons voulu la consigner dans nos présentes Lettres apostoliques, en perpétuelle mémoire de la chose, ordonnant que les copies manuscrites qui seront faites desdites Lettres, ou même les exemplaires qui en seront imprimés, contresignés par un notaire public, et munis du sceau d’une personne constituée en dignité ecclésiastique, fassent foi auprès de tous, de la même manière absolument que le feraient les présentes Lettres elles-mêmes, si elles étaient exhibées ou produites.

Qu’il ne soit donc permis à qui que ce soit de contredire, par une audacieuse témérité, ce texte écrit de Notre déclaration, décision et définition ou bien d’y porter atteinte et de s’y opposer. Que si quelqu’un avait la hardiesse de l’entreprendre, qu’il sache qu’il encourrait le courroux du Dieu Tout-Puissant et de ses apôtres Pierre et Paul.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, l’année mil huit cent cinquante quatrième de l’Incarnation de Notre Seigneur, le sixième jour avant les ides de décembre de l’an 1854, de Notre pontificat le neuvième.

PIE IX, PAPE.

 

N.B. : Les notes doctrinales et historiques par l’abbé Alphonse David sont dans l’édition Bonne Presse de 1953, avec Nihil obstat : Paris 8 octobre 1953 et Imprimatur : Paris 12 octobre 1953, Michel Potevin, v.g.

[1] De ces paroles, nombre de théologiens tirent argument pour affirmer que la grâce, en Marie, dès sa Conception Immaculée (grâce initiale), fut plus grande. non seulement que la grâce de chacun des anges et des saints à son terme (grâce finale), mais encore que cette même grâce finale de tous les anges et de tous les saints pris ensemble. (Voir GARRIGOU-LAGRANGE, O. P. : Mariologie, la Mère du Sauveur et notre vie intérieure, p. 67 et suiv. Edit. de l’Abeille, 1941.)

[2] En Orient, la fête commença d’exister au moins dès la fin du VIIe siècle à la date du 9 décembre, sous les noms de l’Annonce de la Conception de la Mère de Dieu, puis de Conception de la Mère de Dieu, avec pour thème principal dans la liturgie et les homélies Marie conçue immaculée. En Occident, elle apparaît successivement à différentes dates (9 ou 8 décembre ; mai) . en Italie méridionale (IXe s.) ; en Irlande (IXe‘ et Xe s.) ; en Angleterre et en Espagne (XIe s.) ; en Normandie et à Lyon et dans de nombreux diocèses de France et en Allemagne (XIIes.)… Fin du XIVe et début du XVe siècle on peut dire que la fête était presque universellement célébrée. Les Papes d’abord l’autorisèrent, puis y participèrent pendant leur séjour à Avignon (1309-1377) et à leur retour à Rome, et enfin l’adoptèrent (XIVe, s.). Par la Bulle Commissi nobis (6 décembre 1708), le Pape Clément XI l’imposa à toute l’Eglise : « Par l’autorité apostolique et la teneur des présentes, Nous décrétons, ordonnons et mandons que la fête de la Conception de la Bienheureuse Vierge Marie Immaculée soit désormais observée et célébrée en tous lieux, comme les autres fêtes de précepte, par tous les fidèles de l’un et l’autre sexes, et qu’elle soit insérée au nombre des fêtes qu’on est tenu d’observer. »

[3] Du Pape Sixte IV (1471-1484) datent les premiers documents solennels des Papes en faveur de la fête et de la doctrine de l’Immaculée Conception.

Le 29 avril 1476, par sa Constitution Cum praeexcelsa, le Pape Sixte IV approuva et recommanda l’office propre de la Conception composé par le Frère mineur Léonard de Nogarole et le 4 octobre 1480, par le Bref Libenter ad ea un autre office du Franciscain Bernardin de Busti. Enfin, en 1482 et 1483, par la Bulle Grave nimis, Sixte IV portait des censures contre ceux qui accusaient d’hérésie les tenants de la Conception Immaculée et de sa fête.

Après Sixte IV, les Actes pontificaux en faveur de l’Immaculée Conception se multiplient : « A part ceux qui régnèrent très peu de temps, les vingt-cinq Papes qui gouvernèrent l’Eglise pendant cette période d’environ deux siècles (1486-1667) ont presque tous manifesté leur dévotion envers la Vierge Immaculée par des actes en sa faveur ; actes très nombreux, dont on trouve l’énumération détaillée dans une Bulle, Mulierem pulchram, que Benoît XIV avait fait préparer, mais qui ne fut pas publiée. » (X. LE BACHELET, Diction. de théol. cath., t. VII, col. 1164.) Dans ces conditions, on s’explique mal la remarque de G. Herzog : « Quand on parcourt la série des Actes pontificaux relatifs à la Conception de la Vierge, la première impression qu’on éprouve c’est celle de la stupéfaction. Ce qu’un Pape fait, l’autre le défait ; le travail de la veille est détruit le lendemain : on se trouve en présence de la toile de Pénélope. » (Cité par LE BACHELET, art. cit., col. 1188.)

[4] Décret de la Sacrée Congrégation des Rites du 30 septembre 1847.

[5] On voit la différence. Sanctification, c’est-à-dire l’union à Dieu par la grâce, et Conception Immaculée ne sont pas synonymes : saint Jean-Baptiste a été sanctifié avant sa naissance ; il n’est pas immaculé dans la conception. Les deux expressions ne signifieraient la même chose qu’à la condition de spécifier que Marie a été sanctifiée dès le premier instant de sa Conception. Et telle n’était pas l’intention de ceux qui parlaient de la sanctification de Marie, plutôt que de sa Conception Immaculée. Déjà, dès le XIIIe, siècle, ceux qui ne croyaient pas pouvoir souscrire à la Conception Immaculée de Marie, à cause de l’universalité de la Rédemption, avaient réduit la fête de la Conception à l’idée de la sanctification. Selon leur interprétation, on célébrait la sanctification de Marie au jour de sa Conception, dans l’ignorance où l’on était du moment précis de cette sanctification. (Voir : S. THOMAS. Somme Théol., III. q. XXVII, art. 2, 3ème rép.)

[6] Pour sauver le principe de la Rédemption de tous les hommes par le Christ, d’aucuns imaginaient, en effet, un premier instant où Marie avait été conçue avec le péché, et un second instant immédiat où elle avait été sanctifiée. C’est en ce sens, pensaient-ils, qu’on peut prêcher et fêter l’Immaculée Conception : le second instant suivant immédiatement le premier, on ne distinguerait pas dans la pratique. En réalité, c’était nier le privilège de l’Immaculée Conception tel que le conçoit l’Eglise : Marie n’a jamais existé avec le péché.

[7] Constitution Sollicitudo omnium ecclesiarum du 8 décembre 1661. Avec Sixte IV et jusqu’à la définition dogmatique (1854), Alexandre VII est un des trois Papes qui ont le plus fait pour l’Immaculée Conception : Sixte IV a approuvé officiellement la fête (1476) ; Alexandre VII en a déterminé l’objet propre : l’Immaculée Conception (1661) Clément XI a étendu la fête à l’Eglise universelle (1708).

[8] Voir note 3.

[9] En 1659, le roi d’Espagne, Philippe IV, avait envoyé à Rome, Louis Crespi de Borgia, évêque de Plasencia, avec mission de solliciter du Pape une déclaration sur l’objet propre du culte de la Conception de Marie, c’est-à-dire, sur sa Conception même exempte du péché originel, et non sur sa sanctification.

[10] Voir note 3.

[11] Constitution Sanctissimus du 12 septembre 1617. Paul V ordonnait entre autres  » de ne plus se permettre à l’avenir, dans les prédications, les leçons, les conclusions et autres actes de toute nature, d’affirmer publiquement, jusqu’à définition ou dérogation de la part de Sa Sainteté ou du Siège apostolique, que la Bienheureuse Vierge a été conçue dans le péché originel ».

[12] Constitution Sanctissimus du 4 juin 1622. Grégoire XV étendait la défense portée par son prédécesseur Paul V aux sermons et aux écrits privés et donnait l’ordre de fêter la Conception de Marie, comme l’Eglise romaine, c’est‑à‑dire « de ne pas employer d’autre terme que celui de Conception à la messe et dans l’office divin, public ou privé.

[13] Célèbre entre toutes est la décision prise par la Sorbonne le 3 mars 1496. Par cette décision, elle décrétait que tous ceux qui se présentaient aux grades de l’Université devaient s’engager par serment à défendre l’Immaculée Conception de Marie. Ce à quoi elle tint rigoureusement dans la suite.

[14] Les circonstances historiques soulignent la valeur de cette interprétation de la pensée du Concile de Trente (1546). Le texte primitif sur l’universelle transmission du péché originel, sans correctif, aurait pu laisser des doutes sur la Conception Immaculée de Marie. Dans les débats qu’il occasionna, plus des deux tiers des membres de l’Assemblée, à commencer par son premier président, le cardinal del Monte, proposèrent différentes additions pour qu’il apparût bien qu’il n’y incluaient pas la Sainte Vierge. Le correctif adopté ne constitue pas néanmoins une définition par le biais : les Pères du Concile avaient déclaré qu’ils ne voulaient pas aborder ce problème.

[15] Ces lignes indiquent parfaitement le rôle de l’Eglise elle ne crée pas la Tradition, dans laquelle, comme dans l’Ecriture, sont contenues les vérités révélées par Dieu : « Elle n’y change jamais rien, n’en retranche jamais rien, n’y ajoute jamais rien. » Elle en donne le sens authentique dans des formules plus précises : « De manière que ces anciens dogmes de la céleste doctrine reçoivent l’évidence, la lumière, la distinction, tout en gardant leur plénitude, leur intégrité, leur caractère propre. »

[16] On n’en finirait pas de donner les multiples opinions des commentateurs sur le protévangile. Dégageons seulement l’idée générale qui importe ici : « La femme de la Genèse et son lignage désignent, à tout le moins principalement, Marie et son divin Fils, l’inimitié annoncée et voulue efficacement par Dieu se présente comme commune à l’un et à l’autre ; elle sera pour la Mère comme pour le Fils, complète, absolue. C’est là ce qui donne au plan de revanche divin toute sa signification et toute sa portée ; au groupe des vaincus, Adam et Eve, est substitué le groupe des vainqueurs, qui se compose aussi d’un homme et d’une femme. La première, Eve, repentante et relevée, a repris, il est vrai, les hostilités contre le serpent ; mais dans cette femme d’abord vaincue et n’ayant pas retrouvé l’innocence originelle, la revanche ne peut être que partielle et relative ; il n’y aura de revanche totale et absolue, que le jour où l’Eve primitive, celle qui sortit toute pure des mains du Créateur, revivra pour ainsi dire en une autre elle-même et se retrouvera près du nouvel Adam pour la lutte suprême. » (X.-M. LE BACHELET, Dict. de théol. cath., t. VII, col 859.)

A bien noter aussi la rédaction de la Bulle de Pie IX. Le texte « contient deux phrases nettement distinctes : une première, narrative, où l’on attribue aux Pères et aux écrivains ecclésiastiques le susdit enseignement, docuere (ils ont enseigné) ; une seconde déductive, quocirca (c’est pourquoi) où les Pères ne sont plus directement en scène ; ce sont les rédacteurs de la Bulle et Pie IX avec eux, qui, partant des enseignements des Pères comme fournissant le principe, tirent la conséquence et font l’application ». (LE BACHELET, art. cité, col. 860.)

[17] Avec le protévangile, la double salutation de Gabriel et d’Elisabeth est la seconde preuve de la Sainte Ecriture, apportée par les théologiens en faveur de l’Immaculée Conception. Mais, comme la première, elle vaut surtout par la Tradition qui l’a interprétée en ce sens. Autrement dit, cette double salutation ne suffirait-elle pas, à la considérer indépendamment, à prouver le privilège : mais elle le prouve si l’on tient compte de l’interprétation des Pères. Pour eux, Jésus et Marie sont unis dans la même bénédiction divine et la plénitude de grâce ne se trouve pas en Marie seulement au moment où elle devient Mère ; elle existe en elle depuis toujours comme condition préalable à sa maternité divine et à son rôle. Il est remarquable que la Bulle Ineffabilis présente ces deux textes, le protévangile et la salutation, dans la preuve de la Tradition, seule directement invoquée par Pie IX. « Dans la Bulle qui contient la définition du mystère, Pie IX n’insista pas sur les témoignages de l’Ecriture comme s’ils formaient un argument à part ; mais il les lie, si je puis parler ainsi, aux témoignages des Pères qui en ont déterminé le sens. » (MGR MALOU : l’Immaculée Conception, 1857, t. 1, p.246.)

[18] Référence à la parole de saint Augustin, qui après avoir rejeté les assertions de Pélage sur certains personnages qui auraient vécu absolument sans aucun péché, ajoute « exception faite pour la Sainte Vierge, dont je ne veux pas qu’il soit aucunement question quand il s’agit de péchés, et cela pour l’honneur du Seigneur : qu’elle ait, en effet, reçu une grâce surabondante pour remporter une victoire absolue sur le péché, nous le savons de ce qu’elle a mérité de concevoir et d’enfanter Celui qui fut incontestablement sans péché ». (De la nature et de la grâce. C. XXXVI, P. L., t. XLIV, col. 267.) Même si saint Augustin ne parle ici que des péchés personnels, il n’en affirme pas moins que Marie est exempte de tout péché, pour l’honneur du Seigneur et le péché originel en Marie ne porterait pas moins atteinte à l’honneur du Seigneur.

[19] Nombre de ces expressions des paragraphes 6 et 8 ont été reprises par Pie XII dans son Encyclique Fulgens Corona du 8 septembre 1953.

[20] Les demandes des évêques en faveur d’une définition dogmatique remontent au moins au début du XVe siècle, comme on peut le voir Par le Concile de Bâle (1439). Pour ce qui est des chefs d’Etat, dès le début du XVIIe siècle, Philippe II, roi d’Espagne, commence auprès du Saint-Siège des démarches, appuyées ensuite par le roi de Pologne Sigismond III, en vue d’obtenir la définition du privilège. On sait que l’Espagne, civile et religieuse, fut toujours à l’avant-garde pour la promotion du culte de l’Immaculée Conception.

[21] C’est ainsi qu’en 1840, 10 archevêques français, ceux de Cambrai, Albi, Besançon, Bordeaux, Sens, Avignon, Auch, Reims, Bourges et Lyon et 41 de leurs évêques suffragants signèrent et adressèrent au Pape Grégoire XVI une lettre collective en faveur de la définition. De 1843 à 1845, le même Pape reçut des évêques d’autres pays une quarantaine de suppliques semblables. La Manifestation de la Médaille miraculeuse, rue du Bac (1830), et la conversion d’Alphonse Ratisbonne (1842), à Saint-André delle Fratte, n’avaient pas été étrangères à ce déclenchement de nouvelles pétitions. Le Pape Grégoire XVI, malgré sa dévotion à l’Immaculée – il se déclarait prêt à verser son sang jusqu’à la dernière goutte pour attester et sceller ce glorieux privilège – ne jugea pas devoir donner suite à ces demandes, par raison d’opportunité, à cause de la réticence de certains pays Allemagne, Angleterre, Irlande…

[22] Dès le début du pontificat de Pie IX, une centaine de nouvelles suppliques continuèrent de parvenir à Rome, dont 70 de prélats italiens, 11 des Etats pontificaux, et 1 de Ferdinand II, roi des Deux-Siciles.

[23] Cette Congrégation antépréparatoire, composée de 8 cardinaux et 5 consulteurs, fut nommée par Pie IX, pendant son séjour à Gaète, le 6 décembre 1848. Elle se tint à Naples, le 22 décembre, sous la présidence du cardinal Lambruschini. Tous se prononcèrent en faveur de la définition ; mais l’unanimité ne se fit pas sur le mode à choisir de la définir.

[24] Cette consulte de théologiens fut instituée par Pie IX, le 1 juin 1848. Elle se composait de 20 membres : prélats de Congrégations romaines, religieux de divers Ordres, quelques maîtres en renom. Trois seulement furent défavorables à la définition. En 1850 et 1851, successivement 3, puis 6 leur furent adjoints, dont un seul se prononça contre la définition.

[25] Encyclique Ubi Primum que la Congrégation, tenue à Naples, avait suggérée au Pape Pie IX.

[26] Sur les 603 réponses de cette sorte de Concile « par écrit », comme on a nommé ce référendum, 546 évêques, un peu plus des neuf dixièmes, se prononcèrent expressément pour la définition. Les autres s’y opposèrent, surtout pour des questions d’opportunité. Seuls 4 ou 5 évêques se prononcèrent catégoriquement contre toute définition dogmatique.

[27] Voir notes 22 et 23 pour les réponses de la Congrégation cardinalice et celles de la consulte des théologiens.

[28] Pie IX tint ce Consistoire secret le 1 décembre 1854.

[29] Nous soulignons dans la Bulle ce qui est la définition dogmatique proprement dite, qui seule est garantie par l’infaillibilité du Pape et exige notre foi.