ANCIEN TESTAMENT, AVENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE D'ISAÎE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 71

Dimanche 8 décembre 2019 : 2ème dimanche de l’Avent : lectures et commentaires

Dimanche 8 décembre 2019

2ème dimanche de l’Avent

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 11,1-10

En ce jour-là,
1 un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David,
un rejeton jaillira de ses racines.
2 Sur lui reposera l’esprit du SEIGNEUR :
esprit de sagesse et de discernement,
esprit de conseil et de force,
esprit de connaissance et de crainte du SEIGNEUR
– qui lui inspirera la crainte du SEIGNEUR.
3 Il ne jugera pas sur l’apparence ;
il ne se prononcera pas sur des rumeurs.
4 Il jugera les petits avec justice ;
avec droiture, il se prononcera
en faveur des humbles du pays.
Du bâton de sa parole, il frappera le pays ;
du souffle de ses lèvres, il fera mourir le méchant.
5 La justice est la ceinture de ses hanches ;
la fidélité est la ceinture de ses reins.
6 Le loup habitera avec l’agneau,
le léopard se couchera près du chevreau,
le veau et le lionceau seront nourris ensemble,
un petit garçon les conduira.
7 La vache et l’ourse auront même pâture,
leurs petits auront même gîte.
Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage.
8 Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ;
sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main.
9 Il n’y aura plus de mal ni de corruption
sur toute ma montagne sainte ;
car la connaissance du SEIGNEUR remplira le pays
comme les eaux recouvrent le fond de la mer.
10 Ce jour-là, la racine de Jessé
sera dressée comme un étendard pour les peuples,
les nations la chercheront,
et la gloire sera sa demeure.

Visiblement, on parlait déjà d’arbres généalogiques à l’époque du prophète Isaïe ! Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici : quand Isaïe parle de la racine de Jessé, ou de la souche de Jessé, cela vise évidemment la dynastie du roi David.
Vous connaissez l’histoire : Jessé avait huit fils. Et, parmi les huit, Dieu a envoyé son prophète Samuel choisir un roi ; or, curieusement, sur les conseils de Dieu, Samuel n’a choisi ni le plus âgé, ni le plus grand, ni le plus fort… mais le plus jeune, celui qui était berger, dans les champs, avec les bêtes. Et c’est ce petit David qui est devenu le plus grand roi d’Israël. Et c’est là que Jessé est devenu célèbre : il est le père du roi David ; il est l’ancêtre d’une longue lignée ; cette lignée, on la représente souvent comme un arbre : un arbre promis à un grand avenir, un arbre qui ne devait jamais mourir.
Car un autre prophète, Natan, avait été jusqu’à dire à David : Dieu te promet que tes descendants régneront pour toujours et que le peuple connaîtra enfin l’unité parfaite et la paix.
Pour être francs, les fruits de cet arbre ont été plutôt décevants : aucun roi de la dynastie de David n’a pleinement réalisé ces belles promesses ; mais on a toujours et même de plus en plus, continué d’espérer. Puisque Dieu l’a promis, on peut être certains que cela se réalisera, tôt ou tard. C’est comme cela, d’ailleurs, que le mot « Messie » a changé de sens.
Je m’explique : tous les rois, qu’ils soient bons ou mauvais, méritaient le titre de messie puisque « messie » (en hébreu) veut dire tout simplement « frotté d’huile » ; c’est une allusion à l’onction d’huile que recevait le roi le jour de son sacre. Mais, avec le temps, le mot « messie » a fini par être synonyme de « roi idéal », celui qui apporterait le bonheur et la justice sur la terre.
Je peux reprendre maintenant la première phrase du texte d’Isaïe : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton sortira de ses racines ». Ce qu’il dit à ses contemporains, c’est : pour l’instant, vous avez l’impression que toutes ces belles promesses sont envolées et que l’arbre généalogique de David ne produit rien de bon1 ! Mais, même d’un arbre mort, d’une souche, vous savez bien, Dieu peut faire ressurgir un rejeton inattendu. Soyez-en sûrs, tôt ou tard, le messie viendra.
Je reprends le texte : un cadre formé par les deux phrases sur l’arbre de Jessé, et à l’intérieur de ce cadre, deux parties ; la première parle de ce roi-messie sur qui reposera l’esprit du Seigneur ; et vous l’avez remarqué, les dons de l’Esprit sont au nombre de 7 parce que, dans la Bible, c’est le chiffre de la plénitude ; vous avez noté aussi l’insistance sur la « crainte du SEIGNEUR » : « Sur lui reposera l’esprit du SEIGNEUR, esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du SEIGNEUR qui lui inspirera la crainte du SEIGNEUR. » A l’époque d’Isaïe, quand on parle de « crainte de Dieu », cela veut dire une attitude filiale, faite de confiance et de respect. Le roi-messie, quand il viendra, se conduira envers Dieu comme un fils, c’est-à-dire qu’il gouvernera son peuple comme Dieu le veut.
Nous comprenons alors l’insistance du prophète sur la justice ; elle sera le mot d’ordre de ce roi idéal : « La justice est la ceinture de ses hanches, la fidélité est la ceinture de ses reins… Il ne jugera pas sur l’apparence, il ne se prononcera pas sur des rumeurs. Il jugera les petits avec justice, avec droiture il se prononcera en faveur des humbles du pays ». On sait qu’Isaïe avait de gros reproches à faire à ses contemporains sur ce sujet.
Isaïe continue : « Du bâton de sa parole, il frappera le pays, du souffle de ses lèvres, il fera mourir le méchant » ; la formule est un peu surprenante pour nous parce que, dans notre langage moderne, le mot « méchant » semble viser des personnes ; en fait il suffit de le remplacer par le mot « méchanceté » ou injustice ; il nous arrive d’employer l’expression « faire la guerre à la guerre », là on pourrait dire : le roi-messie fera la guerre à l’injustice.
La deuxième partie de ce texte, c’est ce que l’on pourrait appeler la « fable des animaux »2 : cette merveilleuse image de l’harmonie universelle ; il ne s’agit pas d’un retour au Paradis terrestre, il s’agit au contraire de l’aboutissement final du projet de Dieu : le jour où l’Esprit aura fini de nous mener vers la vérité tout entière, comme dit Jésus ; ce jour où enfin « la connaissance du SEIGNEUR remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer. »
Enfin, Isaïe rappelle une fois de plus que le projet de Dieu concerne bien l’humanité tout entière : « Ce jour-là, la racine de Jessé sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront ». Plus tard, Jésus dira « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes ». (Jn 12,32).
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Notes
1 – Isaïe prêche à la fin du huitième siècle av.J.C., dans une période très troublée où il est bien difficile de garder l’espérance, car le petit royaume de Jérusalem est menacé de toutes parts.
2 – Isaïe écrit sa « fable des animaux », tout comme Jean de La Fontaine faisait semblant de parler d’animaux pour décrire les comportements humains. Cette fable de la « conversion » des animaux est donc une promesse d’un avenir de paix et de fraternité pour les humains.
Complément
Le texte de Martin Luther King « Je fais le rêve » est directement inspiré de ce passage d’Isaïe 11 ainsi que de Isaïe 2, 1-5 (lu dimanche dernier, premier dimanche de l’Avent).

 

PSAUME – 71 (72), 1-2. 7-8. 12-13. 17

1 Dieu donne au roi tes pouvoirs, à ce fils de roi ta justice.
2 Qu’il gouverne ton peuple avec justice, qu’il fasse droit aux malheureux !

7 En ces jours-là, fleurira la justice, grande paix jusqu’à la fin des lunes !
8 Qu’il domine de la mer à la mer,  et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

12 Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours
13 Il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie.

17  Que son nom dure toujours ;  sous le soleil, que subsiste son nom !
En lui, que soient bénies toutes les familles de la terre ;  que tous les pays le disent bienheureux !

« Dieu donne au roi tes pouvoirs » : c’est une prière … « Qu’il gouverne ton peuple avec justice », c’est un souhait. Ce sont les mots mêmes que l’on disait lors du sacre d’un nouveau roi… Nous sommes au Temple de Jérusalem… mais curieusement, ce psaume a été composé et chanté après l’Exil à Babylone, (donc entre 500 et 100 av.J.C.) c’est-à-dire à une époque où il n’y avait déjà plus de roi en Israël ; ce qui veut dire que cette prière, ce souhait ne concernent pas un roi en chair et en os… ils  concernent le roi qu’on attend, que Dieu a promis, le roi-messie. Et puisqu’il s’agit d’une promesse de Dieu, on est sûr qu’elle se réalisera.
La Bible tout entière est traversée par cette espérance indestructible : l’histoire humaine a un but, un sens ; et le mot « sens » veut dire deux choses : à la fois « signification » et « direction ». Dieu a un projet. Ce projet inspire toutes les lignes de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments : il porte des noms différents selon les auteurs. Par exemple, c’est le « Jour de Dieu » pour les prophètes, le « Règne des cieux » pour Saint Matthieu, le « dessein bienveillant » pour Saint Paul, mais c’est toujours du même projet qu’il s’agit. Comme un amoureux répète inlassablement des mots d’amour, Dieu propose inlassablement son projet de bonheur à l’humanité. Ce projet sera réalisé par le Messie et c’est ce Messie que les croyants appellent de tous leurs voeux lorsqu’ils chantent ce psaume au Temple de Jérusalem.
Son projet de bonheur, Dieu l’avait déjà annoncé dès sa première parole à Abraham, au chapitre 12 de la Genèse, alors que celui-ci ne s’appelait encore que Abram ; Dieu lui avait promis : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Gn 12,3 1). Je crois qu’il est très important de ne jamais oublier que dès le début de la révélation biblique, il est clair que l’humanité tout entière est concernée, même si on ne l’a pas compris tout de suite. Le peuple d’Israël a découvert peu à peu qu’il est élu non pas pour garder son beau secret pour lui tout seul, mais pour annoncer au monde le projet de Dieu.
Notre psaume ne dit pas autre chose : « En lui (sous-entendu le roi-messie) que soient bénies toutes les familles de la terre ; que tous les pays le disent bienheureux ».
Un autre verset que nous avons lu également reprend une autre promesse de Dieu à Abraham, au chapitre 15 de la Genèse cette fois : « Le SEIGNEUR conclut une Alliance avec Abram en ces termes : C’est à ta descendance que je donne ce pays, du Fleuve d’Egypte au grand fleuve, le fleuve Euphrate » (Gn 15,18). Et le psaume répond en écho : « Qu’il domine de la mer à la mer et du Fleuve jusqu’au bout de la terre ! »
Plus tard, le livre de Ben Sirac (« l’Ecclésiastique ») rapprochera toutes ces promesses faites à Abraham ; on y lit : « Dieu assura par serment à Abraham que les nations seraient bénies en sa descendance, qu’il les multiplierait comme la poussière de la terre, qu’il exalterait sa descendance comme les étoiles et qu’ils recevraient le pays en héritage de la mer jusqu’à la mer et depuis le Fleuve jusqu’aux extrémités de la terre. » (Si 44,21).
Nous qui sommes assez chatouilleux sur la démocratie, sommes peut-être un peu surpris qu’on puisse tant rêver d’un roi et d’un roi qui domine sur toute la planète « de la mer à la mer et du Fleuve jusqu’au bout de la terre ! » ; nos empereurs les plus ambitieux n’ont jamais osé rêver jusque-là. Mais il ne faut pas oublier que, dans la Bible, c’est en définitive le peuple qui est au centre de la promesse : le roi n’est qu’un instrument dans la main de Dieu, un instrument au service du peuple. Et ce peuple aura la dimension de l’humanité.
Une humanité enfin fraternelle et pacifique où plus personne ne connaîtra l’humiliation : « En ces jours-là fleurira la justice, grande paix jusqu’à la fin des lunes ! » Enfin sera réalisé le rêve de justice et de paix qui hante toute l’humanité depuis les origines : ce n’est pas pour rien que le nom même de « Jérusalem », en hébreu, veut dire « ville de la paix » ; mais Bagdad, aussi veut dire « demeure de la paix », ou Dar-Es-Salam ; parce que tous les peuples en rêvent depuis toujours.
Et c’est la force incroyable, l’audace de la Bible d’affirmer contre vents et marées, et contre toutes les apparences contraires, que le jour de la paix viendra. Et comme justice et paix vont ensemble, « justice et paix s’embrassent » dit même le psaume 84, il n’y aura plus de pauvre à la surface de la terre ; alors la terre sera vraiment « sainte » comme elle doit être ; cet idéal-là court lui aussi tout au long de la Bible ; le livre du Deutéronome disait « Il n’y aura pas de pauvre chez toi » (Dt 15,4). Le psaume s’inscrit dans cette ligne : « Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours. Il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie. »
Tout ce psaume rappelle donc la promesse de Dieu et lui demande de hâter ce jour… non pas que Dieu risque d’oublier ses promesses ! Au contraire, si les pèlerins assemblés au temple de Jérusalem redisent ce psaume sur le roi-messie, c’est parce qu’ils savent que Dieu n’oublie pas son projet. Quand nous prions, il ne s’agit pas de rappeler à Dieu quelque chose qu’il risquerait d’ignorer ou d’oublier… Quand nous prions, nous apprenons à regarder le monde avec les yeux de Dieu ; nous nous replaçons devant le projet de Dieu pour raviver notre espérance et pour trouver la force de travailler à l’accomplissement de la promesse. Car la paix, la justice, le salut des pauvres et des malheureux ne viendront pas par un coup de baguette magique : à nous de prier, de faire nôtre le projet de Dieu, et de nous laisser guider par l’Esprit Saint pour nous engager dans ce combat. Avec sa lumière, avec sa force, avec sa grâce, nous y arriverons.
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Note
1 – A partir du texte hébreu, ce verset (Gn 12,3) peut s’entendre de deux manières, et ces deux manières ne s’excluent pas l’une l’autre, au contraire elles s’additionnent : d’abord « Par toi se béniront toutes les familles de la terre » : c’est-à-dire, quand elles se souhaiteront du bien, toutes les familles de la terre feront référence à toi comme un modèle de réussite ; on dira « puisses-tu réussir comme notre père Abraham » ; deuxième traduction : « A travers toi, Abraham, grâce à toi, toutes les familles de la terre seront bénies, c’est-à-dire connaîtront le bonheur. » (à condition qu’elles veuillent bien entrer dans ce projet, bien sûr).

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul aux Romains 15, 4 – 9

Frères,
4 tout ce qui a été écrit à l’avance dans les livres saints
l’a été pour nous instruire,
afin que, grâce à la persévérance et au réconfort des Écritures,
nous ayons l’espérance.
5  Que le Dieu de la persévérance et du réconfort
vous donne d’être d’accord les uns avec les autres
selon le Christ Jésus.
6 Ainsi, d’un même cœur, d’une seule voix,
vous rendrez gloire à Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ.
7  Accueillez-vous donc les uns les autres,
comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu.
8  Car je vous le déclare : le Christ s’est fait le serviteur des Juifs,
en raison de la fidélité de Dieu,
pour réaliser les promesses faites à nos pères ;
9  quant aux nations, c’est en raison de sa miséricorde
qu’elles rendent gloire à Dieu,
comme le dit l’Écriture :
C’est pourquoi je proclamerai ta louange parmi les nations, 
je chanterai ton nom.

Voilà une phrase à écrire en lettres d’or : « Tout ce qui a été écrit à l’avance dans les livres saints l’a été pour nous instruire, afin que nous ayons l’espérance. »
Etre convaincu que l’Ecriture n’a qu’un but, celui de nous instruire, qu’elle est pour nous source d’espérance, c’est la meilleure clé pour l’aborder. A partir du moment où nous abordons la Bible avec cet a priori positif, les textes s’éclairent. Pour le dire autrement, l’Ecriture est toujours Bonne Nouvelle ; concrètement, cela veut dire que si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c’est que nous ne les avons pas compris. Ce n’est pas un péché de ne pas comprendre, il faut seulement continuer à travailler pour découvrir la Bonne Nouvelle qui est toujours dans l’Ecriture.
Quand nous acclamons la Parole de Dieu à la Messe, ou bien quand nous disons « Evangile, (c’est-à-dire Bonne Nouvelle) de Jésus-Christ notre Seigneur », ce n’est pas une simple façon de parler. C’est le contenu même de notre foi ; comme dirait La Fontaine « Un trésor est caché dedans » ; à nous de creuser le texte pour le découvrir.
Pas étonnant que l’Ecriture nourrisse notre espérance puisqu’elle n’a en définitive qu’un seul sujet, l’annonce du fantastique projet de Dieu, ce que Paul appelle le « dessein bienveillant de Dieu », c’est-à-dire la parole d’amour de Dieu à l’humanité.
Revenons à notre lettre aux Romains : Paul continue par un rappel à l’ordre bien concret adressé aux Chrétiens de Rome : « Accueillez-vous donc les uns les autres comme le Christ vous a accueillis » ; on peut en déduire aussitôt qu’il y avait un problème. On ne sait pas par qui Paul était informé de ce qui se passait dans cette communauté où il n’était jamais allé.
Mais à lire entre les lignes, on devine qu’il y avait un conflit entre deux camps, les Chrétiens d’origine juive et ceux d’origine païenne : les premiers restaient attachés à l’observance de toutes les pratiques juives, en matière de nourriture notamment, et les seconds trouvaient ces exigences périmées.
Nous connaissons bien ce problème qui a empoisonné très vite la vie des communautés chrétiennes : selon les lieux et les communautés, il pouvait jouer dans les deux sens : soit les Chrétiens d’origine juive voulaient imposer les pratiques juives à ceux qui étaient issus du paganisme ; soit les Chrétiens issus du paganisme se considéraient comme des esprits supérieurs parce qu’ils ne s’astreignaient pas à des pratiques jugées surannées. A Rome il s’agit peut-être de ce second cas. En tout cas il est clair que la discorde et peut-être le mépris s’installait.
Nous-mêmes au vingt-et-unième siècle, ne sommes pas exempts de querelles de ce genre : les camps portent d’autres noms mais à l’intérieur de la seule Eglise catholique, les diversités de sensibilités sont devenues des divergences et de véritables conflits parfois. La différence, c’est qu’aujourd’hui, pour éviter les conflits, chacun choisit sa paroisse ou son groupe, le lieu qui lui convient… Il n’est pas sûr qu’à terme, ce soit la solution la plus pacifique…
A Rome on essayait l’autre solution, celle de la cohabitation. Paul ne leur dit pas : séparez-vous, coupez la communauté en deux, les Chrétiens d’origine juive d’un côté, et ceux d’origine païenne de l’autre ; il leur donne, au contraire, des conseils de cohabitation.
Dans les versets qui précèdent notre passage d’aujourd’hui, il leur a dit : « Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle » (14,19) et « Que chacun de nous cherche à plaire à son prochain en vue du bien, pour édifier » (sous-entendu pour édifier la communauté) (15,2). « Edifier », c’est un mot du vocabulaire de la construction : Paul veut dire par là que chacune de nos communautés chrétiennes est un édifice à construire au jour le jour ; encore faut-il que nous y mettions un peu du ciment de la patience et de la tolérance. Ici, il leur dit : « Que le Dieu de la persévérance et du réconfort vous donne d’être d’accord les uns avec les autres selon le Christ Jésus. »
Comme toujours, la règle de la conduite des Chrétiens doit être d’imiter le Christ lui-même : « Accueillez-vous donc les uns les autres comme le Christ vous a accueillis ». Et qu’a fait le Christ ? Paul précise : « le Christ s’est fait le Serviteur des Juifs », ce qui est une allusion au personnage du serviteur décrit par Isaïe. Vous vous souvenez de ces quatre textes des chapitres 42 à 53 du livre d’Isaïe qui décrivent le Serviteur de Dieu 1 : choisi par Dieu, (le texte dit même qu’il est « l’Elu » de Dieu),  le Serviteur, instruit chaque matin par la Parole, donne sa vie pour ses frères et grâce au don de sa vie, il sauve ses frères, et mieux encore, le salut de Dieu parvient à toutes les nations.
Manifestement quand Paul écrit aux Romains, il est imprégné de ces quatre textes. Et il relit la vie du Christ à leur lumière. Grâce au don que Jésus a fait de sa vie, tous sont sauvés, les Juifs à cause de l’Alliance avec Israël, les anciens païens par pure grâce. Il n’est donc pas question pour qui que ce soit d’invoquer une quelconque supériorité, tout est l’oeuvre du Christ : « Le Christ s’est fait le Serviteur des Juifs en raison de la fidélité de Dieu… quant aux nations, c’est en raison de sa miséricorde qu’elles rendent gloire à Dieu ».
Conclusion : accueillez-vous mutuellement, juifs ou païens devenus chrétiens, ne vous occupez plus de votre passé respectif, chantez seulement la gloire de Dieu, sa fidélité pour les uns, sa miséricorde pour les autres.
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Note
1 – Voici les références des quatre « Chants du Serviteur » dans le livre d’Isaïe :
Is 42 , 1-7 ; Is 49, 1-6 ;  Is 50, 4-7 ;  Is 52,13 – 53, 12

 

EVANGILE – selon Saint Matthieu 3 , 1 – 12

1 En ces jours-là,
paraît Jean le Baptiste,
qui proclame dans le désert de Judée :
2 « Convertissez-vous,
car le royaume des Cieux est tout proche. »
3 Jean est celui que désignait la parole
prononcée par le prophète Isaïe :
Voix de celui qui crie dans le désert :
Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.
4 Lui, Jean, portait un vêtement de poils de chameau,
et une ceinture de cuir autour des reins ;
il avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage.
5 Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain
se rendaient auprès de lui,
6 et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain
en reconnaissant leurs péchés.
7 Voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens
se présenter à son baptême,
il leur dit :
« Engeance de vipères !
Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ?
8 Produisez donc un fruit digne de la conversion.
9 N’allez pas dire en vous-mêmes :
‘Nous avons Abraham pour père’ ;
car, je vous le dis :
des pierres que voici,
Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham.
10 Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres :
tout arbre qui ne produit pas de bons fruits
va être coupé et jeté au feu.
11 Moi, je vous baptise dans l’eau,
en vue de la conversion.
Mais celui qui vient derrière moi
est plus fort que moi,
et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales.
Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu.
12 Il tient dans sa main la pelle à vanner,
il va nettoyer son aire à battre le blé,
et il amassera son grain dans le grenier ;
quant à la paille,
il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »

Quand Jean-Baptiste commence sa prédication, l’occupation romaine dure depuis quatre-vingt-dix ans à peu près : le roi Hérode a été laissé en place par les Romains mais il est unanimement détesté ; les partis religieux sont divisés et on ne sait plus très bien qui croire ; il y a les collaborateurs et les résistants… régulièrement un exalté fait parler de lui, promet le salut, mais cela se termine toujours mal.
C’est dans ce contexte que Jean-Baptiste se met à prêcher ; il vit dans le « désert » de Judée (entre le Jourdain et Jérusalem) ; à vrai dire cette région n’est pas totalement désertique, mais ce qui intéresse Matthieu1, ce n’est pas le degré de sécheresse, c’est le sens spirituel du désert : il a en tête toute la résonance de l’expérience d’Israël au désert pendant l’Exode et la méditation des prophètes sur l’Alliance conclue là-bas dans la ferveur de ce que le prophète Osée appelle des fiançailles.
Jean-Baptiste paraît et tout, son vêtement2 de poils de chameau comme sa nourriture (sauterelles et miel sauvage qui sont typiques des ascètes du désert), l’apparente aux grands prophètes de l’Ancien Testament. Certains même ont pensé qu’il était peut-être le prophète Elie dont on attendait le retour pour la fin des temps (cf Ml 3,23 3). Par sa prédication aussi, Jean-Baptiste rejoint les prophètes : comme eux, il a un double langage, doux, encourageant pour les humbles, dur, menaçant pour les orgueilleux. Le but, c’est de rassurer les petits, mais de réveiller ceux qui se croient arrivés, comme on dit… ou plus exactement d’attirer leur attention sur leurs comportements. Par exemple, plus qu’une insulte, l’expression « Engeance de vipères » 4 est une mise en garde : cela revient à dire « vous êtes de la même race que le serpent tentateur, le « diviseur » du Paradis terrestre ».
Ses auditeurs, habitués au langage des prophètes, savent bien qu’au fond, ce n’est pas à des personnes ou à des catégories de personnes qu’il s’en prend, mais à des manières d’être. Jean-Baptiste annonce donc le jugement comme un tri qui se fera non pas entre des personnes, mais à l’intérieur de chacun de nous.  Pour cela il emploie l’image du feu : nous l’avions rencontrée dans le même sens chez Malachie, il n’y a pas longtemps. Vous vous souvenez qu’il disait : « Voici que vient le jour du SEIGNEUR, brûlant comme la fournaise… » (Ml 3,19 ; 33ème dimanche de l’année C) : tout ce qui est mort, desséché, (entendons dans nos manières d’être), sera coupé, brûlé… mais on sait bien que si le jardinier fait ce tri, c’est pour permettre aux branches bonnes de se développer. Le cultivateur fait un tri analogue au moment de la moisson : le grain sera amassé dans le grenier, la paille sera brûlée ; ce qui est bon, en chacun de nous, même si c’est très peu, sera précieusement engrangé.
Cela aussi, c’est une Bonne Nouvelle : il y a en chacun de nous des comportements, des manières d’être, dont nous ne sommes pas très fiers… ceux-là, nous en serons débarrassés. Mais tout ce qui, en chacun de nous, peut être sauvé sera sauvé.
Jean-Baptiste dit bien que c’est Jésus qui fera ce tri : « celui qui vient derrière moi… vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu ; il tient la pelle à vanner dans sa main, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier. Quant à la paille, il la brûlera dans un feu qui ne s’éteint pas. » Cela revient à dire que Jésus de Nazareth est Dieu. Car dans tout l’Ancien Testament, Dieu a été présenté comme le seul juge, celui qui sonde les reins et les coeurs, celui qui connaît tout homme en vérité.
Jean-Baptiste a encore une autre manière très imagée de nous dire qui est Jésus : « Celui qui vient derrière moi est plus fort que moi » (il faut savoir que dans la Bible, l’adjectif « fort » est habituellement appliqué à Dieu) « et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales ». Il faut imaginer la scène : bien évidemment, pour entrer dans le Jourdain, si on est chaussé, il faut se déchausser ; quand un homme important avait un esclave, c’était l’esclave qui défaisait ses sandales ; mais s’il avait un disciple, le disciple considérait qu’il était au-dessus de l’esclave et il ne s’abaissait pas à défaire les sandales de son maître.
Jean-Baptiste dit : « Moi, je ne mérite pas d’être considéré comme un disciple de Jésus ; je ne mérite même pas d’être considéré comme son esclave, je ne suis même pas digne de dénouer ses sandales ». Le plus piquant dans l’histoire, c’est que celui qui jusque-là était en position de maître suivi par des disciples, c’était justement Jean-Baptiste et non Jésus. Pourquoi Jean-Baptiste s’efface-t-il ainsi devant le nouveau venu ?
Parce que Jésus est celui qui baptisera, c’est-à-dire qui plongera l’humanité dans le feu de l’Esprit Saint : « Moi, je baptise 5 dans l’eau (sous-entendu parce que je ne suis qu’un homme), lui vous baptisera dans l’Esprit-Saint ». Qui dispose à son gré de l’Esprit de Dieu, sinon Dieu lui-même ? Si le prophète Joël était là, au bord du Jourdain, il pourrait dire : vous voyez, je vous l’avait bien dit, le jour est enfin venu où Dieu répand son esprit sur toute chair.
A nous de nous laisser emporter dans ce feu.
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Notes
1 – Matthieu nous dit : « Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du SEIGNEUR, rendez droits ses sentiers ». C’est une citation d’Isaïe (40,3).
2 – Elie était reconnaissable à son vêtement : « Il portait un vêtement de poils et un pagne de peau autour des reins. » (2 R 1,8).
3 – Malachie 3,23 : « Voici que je vais vous envoyer Elie, le prophète, avant que ne vienne le jour du SEIGNEUR. »
4 – « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? » Entendons-nous bien, Jean-Baptiste ne dit pas aux sadducéens, ni aux pharisiens, pas plus qu’au petit peuple, que tout est perdu. Il n’a de haine ni pour les uns ni pour les autres. Je crois bien qu’à tous il dit : « de vous tous, de toutes vos souches, comme de la racine de Jessé, un rejeton peut encore sortir ». (cf la première lecture).
5 – « Moi, je vous baptise dans l’eau » : un rite de baptême, c’est-à-dire de plongée dans l’eau, était donc déjà pratiqué avant Jésus-Christ, il ne l’a pas inventé. Mais il en a changé le sens.

Complément
Matthieu a commencé son Evangile par l’arbre généalogique de Jésus, histoire de nous montrer que celui-ci est vraiment le Messie puisqu’il descend directement de David ; puis il a raconté l’annonce à Joseph, la visite des mages, la fuite en Egypte et le massacre des saints innocents, et enfin le retour d’Egypte et l’installation de la Sainte Famille à Nazareth. Ce sont ses deux premiers chapitres, une sorte de prologue qui dit déjà tout du mystère de Jésus ; fils de David, fils de Dieu, roi véritable… mais aussi déjà persécuté : l’affrontement final est déjà esquissé dans ces épisodes du début de sa vie terrestre. Dans le texte d’aujourd’hui, Matthieu nous dit de plusieurs manières que Jésus est Dieu.
Nous voilà donc au chapitre 3 qui commence par « En ces jours-là paraît Jean le Baptiste ». Les deux chapitres 3 et 4 sont certainement une charnière dans l’évangile de Matthieu : c’est là, avec Jean-Baptiste, que commence la prédication du Règne des cieux. Et si l’on compare l’entrée en scène, si j’ose dire, de Jean-Baptiste et de Jésus, il est clair que Matthieu a volontairement fait un parallèle entre les deux. Pour n’en donner qu’un exemple, quelques versets plus bas, il emploie pour Jésus la même formule : « Alors paraît Jésus ».

ANCIEN TESTAMENT, AVENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 121

Premier dimanche de l’Avent : dimanche 1er décembre 2019 : lectures et commentaires

Premier dimanche de l’Avent

Dimanche 1e décembre 2019

Commentaires du dimanche 1er décembre

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1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 2, 1 – 5

1 Parole d’Isaïe,
– ce qu’il a vu au sujet de Juda et de Jérusalem.
2 Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du SEIGNEUR
se tiendra plus haut que les monts,
s’élèvera au-dessus des collines.
Vers elle afflueront toutes les nations
3 et viendront des peuples nombreux.
Ils diront : « Venez !
montons à la montagne du SEIGNEUR,
à la maison du Dieu de Jacob !
Qu’il nous enseigne ses chemins,
et nous irons par ses sentiers. »
Oui, la loi sortira de Sion,
et de Jérusalem, la parole du SEIGNEUR.
4 Il sera juge entre les nations
et l’arbitre de peuples nombreux.
De leurs épées, ils forgeront des socs,
et de leurs lances, des faucilles.
Jamais nation contre nation
ne lèvera l’épée ;
ils n’apprendront plus la guerre.
5 Venez, maison de Jacob !
Marchons à la lumière du SEIGNEUR.

On sait que les auteurs bibliques aiment les images ! En voici deux, superbes, dans cette prédication d’Isaïe : d’abord celle d’une foule immense en marche ; ensuite celle de toutes les armées du monde qui décident de transformer tous leurs engins de mort en outils agricoles. Je reprends ces deux images l’une après l’autre.
La foule en marche gravit une montagne : au bout du chemin, il y a Jérusalem et le Temple. Le prophète Isaïe, lui, est déjà dans Jérusalem et il voit cette foule, cette véritable marée humaine arriver. C’est une image, bien sûr, une anticipation. On peut penser qu’elle lui a été suggérée par l’affluence des grands jours de pèlerinage des Israélites à Jérusalem.
Car, chaque année, il était témoin de cette extraordinaire semaine d’automne, qu’on appelle la fête des Tentes. On vit sous des cabanes, même en ville, pendant huit jours, en souvenir des cabanes du séjour dans le désert du Sinaï pendant l’Exode ; à cette occasion, Jérusalem grouille de monde, on vient de partout, de toutes les communautés juives dispersées ; le livre du Deutéronome, parlant de cette fête, disait « Tu seras dans la joie de ta fête avec ton fils, ta fille, ton serviteur, ta servante, le lévite, l’émigré, l’orphelin et la veuve qui sont dans tes villes. Sept jours durant, tu feras un pèlerinage pour le SEIGNEUR ton Dieu… et tu ne seras que joie » (Dt 16,14-15).
Devant ce spectacle, Isaïe a eu l’intuition que ce grand rassemblement annuel, plein de joie et de ferveur, en préfigurait un autre : alors, inspiré par l’Esprit-Saint, il a pu annoncer avec certitude : oui, un jour viendra où ce pèlerinage, pratiqué jusqu’ici uniquement par le peuple d’Israël, rassemblera tous les peuples, toutes les nations. Le Temple ne sera plus uniquement le sanctuaire des tribus israélites : désormais, il sera le lieu de rassemblement de toutes les nations. Parce que toute l’humanité enfin aura entendu la bonne nouvelle de l’amour de Dieu.
Pour bien montrer à quel point le destin d’Israël et celui des nations sont mêlés, le texte est construit de manière à imbriquer les évocations ; il ne parle jamais d’Israël sans les nations et inversement. Il commence par Israël : « Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du SEIGNEUR se tiendra plus haut que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. »
Je vous signale au passage que cette manière de parler est déjà symbolique : la colline du temple n’est pas la plus élevée de Jérusalem et cela reste de toute façon bien modeste par rapport aux grandes montagnes de la planète ! Mais c’est d’une autre élévation qu’il s’agit, on l’a bien compris.
Ensuite le texte évoque ceux qu’il appelle « les nations », c’est-à-dire tous les autres peuples : « Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. Ils diront : « Venez ! montons à la montagne du SEIGNEUR, à la maison du Dieu de Jacob ! Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers. »
Cette dernière phrase est une formule typique de l’Alliance : c’est donc l’annonce de l’entrée des autres peuples dans l’Alliance jusqu’ici réservée à Israël. Le texte continue : « Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du SEIGNEUR. »
Cela veut dire l’élection (le choix que Dieu a fait) d’Israël, mais cela dit tout autant la responsabilité du peuple élu ; son élection fait de lui le collaborateur de Dieu pour intégrer les nations dans l’Alliance.
Dans ces quelques lignes on a très nettement cette double dimension de l’Alliance de Dieu avec l’humanité : d’une part, Dieu a choisi librement ce peuple précis pour faire Alliance avec lui (c’est ce qu’on appelle l’élection d’Israël) et en même temps ce projet de Dieu concerne l’humanité tout entière, il est universel. Pour l’instant, dit Isaïe, seul le peuple élu reconnaît le vrai Dieu, mais viendra le jour où ce sera l’humanité tout entière.
Je note, au passage, que cette entrée dans le Temple de Jérusalem n’évoque pas la célébration d’un sacrifice, comme il en est question si souvent à propos du Temple ; les nations se réunissent pour écouter la Parole de Dieu et apprendre à vivre selon sa Loi. Nous savons bien que notre fidélité au Seigneur se vérifie dans notre vie quotidienne, mais il me semble que le prophète Isaïe le dit déjà ici très fortement : « Des peuples nombreux se mettront en marche, et ils diront : Venez, montons à la montagne du SEIGNEUR, à la maison du Dieu de Jacob. Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers. »
La deuxième image découle de la première : si les nations toutes ensemble écoutent la parole de Dieu au beau sens du mot « écouter » dans la Bible, c’est-à-dire décident d’y conformer leur vie, alors elles entreront dans le projet de Dieu qui est un projet de paix. Elles le choisiront comme juge, comme arbitre, dit Isaïe : « Dieu sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux. »
Dans un conflit, l’arbitre est celui qui arrive à mettre les deux parties d’accord, pour enfin faire taire les armes… au moins pour un temps, jusqu’au prochain conflit. On sait bien que certaines paix ne sont pas durables, parce que l’accord conclu n’était pas juste ; dans ce cas, le conflit n’est pas vraiment résolu, il est seulement masqué ; et alors, un jour ou l’autre, le conflit renaît. Mais si l’arbitre des peuples est Dieu lui-même, c’est une paix durable qui s’établira. On n’aura plus jamais besoin de préparer la guerre. Tout le matériel de guerre pourra être reconverti…
Et cela nous vaut cette expression superbe de la paix future : « De leurs épées, ils forgeront des socs de charrue, et de leurs lances des faucilles. On ne lèvera plus l’épée nation contre nation, on ne s’entraînera plus pour la guerre ».
La dernière phrase conclut le texte par une invitation concrète : « Venez, maison de Jacob, marchons à la lumière du SEIGNEUR. » Sous-entendu « pour l’instant, toi, peuple d’Israël, remplis ta vocation propre » ; et elle est double : « monter au Temple du SEIGNEUR », d’une part, c’est-à-dire célébrer l’Alliance, et d’autre part « marcher à la lumière du SEIGNEUR », c’est-à-dire se conformer à la Loi de l’Alliance.
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Compléments
1 – Chose curieuse, ces quelques versets que nous venons d’entendre se retrouvent presque dans les mêmes termes chez un autre prophète… Aujourd’hui nous les avons lus sous la plume d’Isaïe qui est un prophète du huitième siècle avant J.C. à Jérusalem ; mais nous aurions tout aussi bien pu les lire dans le livre de Michée qui est son contemporain dans la même région (Mi 4,1-3). Lequel des deux a copié sur l’autre ? Ou bien se sont-ils tous les deux inspirés à la même source ? Personne n’en sait rien ; en tout cas, il faut croire que Jérusalem avait bien besoin d’entendre ces paroles pour se rappeler le projet de Dieu !
2 – Isaïe nous projette dans l’avenir… et il faudrait écrire avenir en deux mots : « A-Venir ». Entre parenthèses, pendant tout le temps de l’Avent, nous entendrons des lectures qui nous projettent dans l’avenir : l’Avent tout entier est une mise en perspective de ce qui nous attend. Le texte d’aujourd’hui, d’ailleurs, commence par « Il arrivera dans l’avenir » : et cette phrase-là n’est pas une prédiction, c’est une promesse de Dieu. Les prophètes ne sont pas des voyants, des devins, pour la simple bonne raison que la divination est strictement interdite en Israël ! Par conséquent leur mission n’est pas de prédire l’avenir ; leurs prises de parole ne sont pas des « prédictions » mais des « prédications » : ils sont, comme on dit, la « bouche de Dieu », ils parlent de la part de Dieu. Et donc, finalement, ils ne peuvent pas dire autre chose que le projet de Dieu. C’est très exactement ce que fait Isaïe ici.

 

PSAUME – 121 (122), 1-9

1 Quelle joie quand on m’a dit : « Nous irons à la maison du SEIGNEUR ! »
2 Maintenant notre marche prend fin devant tes portes, Jérusalem !
3 Jérusalem, te voici dans tes murs : ville où tout ensemble ne fait qu’un.
4 C’est là que montent les tribus, les tribus du SEIGNEUR. C’est là qu’Israël doit rendre grâce au nom du SEIGNEUR.
5 C’est là le siège du droit, le siège de la maison de David.
6 Appelez le bonheur sur Jérusalem : « Paix à ceux qui t’aiment !
7 Que la paix règne dans tes murs, le bonheur dans tes palais ! »
8 A cause de mes frères et de mes proches, je dirai : « Paix sur toi ! »
9 A cause de la maison du SEIGNEUR notre Dieu, je désire ton bien.

Nous avons là la meilleure traduction possible du mot « Shalom » : « Paix à ceux qui t’aiment ! Que la paix règne dans tes murs, le bonheur dans tes palais… » Quand on salue quelqu’un par ce mot « Shalom », on lui souhaite tout cela !
Ici, ce souhait est adressé à la ville de Jérusalem : « Appelez le bonheur sur Jérusalem… A cause de mes frères et de mes proches, je dirai : Paix sur toi ! A cause de la maison du SEIGNEUR notre Dieu, je désire ton bien ». Dans le nom même de « Jérusalem » il y a le mot « shalom » ; elle est, elle devrait être, elle sera la ville de la paix.
Ce souhait de paix, de bonheur adressé à Jérusalem est encore bien loin d’être réalisé ! L’a-t-il jamais été ? Vous connaissez l’histoire plutôt mouvementée de cette ville : vers l’an 1000 av.J.C. c’était une bourgade sans importance, qui s’appelait Jébus et ses habitants les Jébusites ; c’est elle que David a choisie pour y installer la capitale de son royaume ; dimanche dernier (pour la fête du Christ-Roi), nous avions vu que la première capitale de David a été Hébron tant qu’il n’était roi que de la seule tribu de Juda ; mais un beau jour, et c’était notre lecture de dimanche dernier, les onze autres tribus se sont ralliées ; alors, très sagement, il a choisi une nouvelle capitale dont aucune tribu ne pouvait se réclamer. C’est donc Jébus devenue Jérusalem ; désormais on l’appellera la « ville de David » (2 S 6, 12) ; il y transporte l’Arche d’Alliance, puis, sur l’ordre de Dieu, il achète un champ à Arauna le Jébusite avec l’intention d’y installer l’Arche d’Alliance ; ce champ, c’est Dieu lui-même qui en a choisi l’emplacement : Jérusalem est donc aux yeux de tous la Ville Sainte, le lieu que Dieu a choisi pour y « planter sa tente ».
« Ville sainte », comme « terre sainte » ne veut pas dire « ville magique » ou « terre magique » ; elle est sainte parce qu’elle appartient à Dieu. Elle est, ou elle devrait être, elle sera la ville où l’on vit à la manière de Dieu, comme la « terre sainte » est la terre qui appartient à Dieu et où l’on doit vivre à la manière de Dieu.
Avec David, puis avec Salomon, Jérusalem connaît ses plus belles heures, mais elle est encore d’étendue modeste ; aujourd’hui elle couvre toutes les collines, mais au début elle n’occupait qu’un tout petit éperon rocheux. David y a construit son palais, puis tout naturellement il a voulu construire un Temple pour que Dieu ait lui aussi son palais.
Mais Dieu avait d’autres projets : le prophète Natan a été chargé de calmer les élans de David et de lui annoncer que Dieu s’intéressait à son peuple beaucoup plus qu’à un Temple, si beau soit-il. Vous connaissez le fameux jeu de mots de Natan : « tu veux construire une maison (traduisez un temple) à Dieu, mais c’est Dieu qui te construira une maison (au sens de descendance) ». On retrouve ce jeu de mots dans notre psaume : « C’est là le siège du droit, le siège de la maison de David » (au sens de descendance, c’est-à-dire la dynastie royale)… (et un peu plus loin) « A cause de la maison du Seigneur notre Dieu (le Temple), je désire ton bien. » Et le prophète Natan annonçait encore autre chose : Dieu a promis de prolonger pour toujours la dynastie de David, c’est pourquoi, de siècle en siècle, on attend un descendant de David qui instaurera le royaume de Dieu sur la terre et son trône sera à Jérusalem.
Vous vous rappelez que ce n’est pas David qui a construit le Temple finalement ; c’est Salomon et désormais Jérusalem est devenue le centre de la vie cultuelle : trois fois par an les Juifs pieux montaient en pèlerinage à Jérusalem et, en particulier, pour la fête des Tentes à l’automne.
Vous connaissez la suite : les horreurs commises par les troupes de Nabuchodonosor, en 587 av. J. C., la destruction du Temple, et de la ville… l’Exil à Babylone, puis le retour autorisé en 538 par le nouveau maître du Moyen-Orient, Cyrus. Jérusalem a été reconstruite et c’est pour cela que notre pèlerin du psaume 121 s’écrie « Jérusalem, te voici dans tes murs, ville où tout ensemble ne fait qu’un ! »
Mais surtout, le Temple de Salomon a été reconstruit, et Jérusalem a retrouvé son rôle de centre religieux : sa grandeur, sa sainteté lui viennent de ce qu’elle est comme un écrin pour la chose la plus précieuse du monde pour un croyant : le Temple qui est le signe visible de la Présence du Dieu invisible.
Vous avez remarqué la construction de ce psaume : comme bien souvent il y a une inclusion : le premier et le dernier versets se répondent et cette insistance est volontaire. Je vous les redis : premier verset « Nous irons à la maison du SEIGNEUR » ; dernier verset « A cause de la maison du SEIGNEUR notre Dieu, je désire ton bien ».
Cette « Maison du SEIGNEUR », ce Temple, a connu bien d’autres malheurs : la fameuse persécution d’Antiochus Epiphane l’avait transformé en temple païen (en 167 av.J.C.) et il avait fallu se battre les armes à la main pour le récupérer et y restaurer le culte ; puis il a été détruit une deuxième fois en 70 ap. J.C., date à laquelle les Romains l’ont incendié ; jusqu’à présent le Temple n’a jamais été reconstruit, mais Jérusalem reste la Ville Sainte, et l’on attend sa restauration en même temps que la venue du Messie.
Le plus étonnant est la force de cette espérance qui s’est maintenue malgré toutes les vicissitudes de l’histoire ! Aujourd’hui encore, il est demandé à chaque Juif, où qu’il soit dans le monde, de laisser près de l’entrée de sa maison, une pièce non aménagée, ou au moins un pan de mur non peint, en souvenir de Jérusalem non encore reconstruite. Ou bien encore, où qu’ils soient, les Juifs se tournent vers Jérusalem pour la prière, et tous les jours, dans la prière, on dit « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite dépérisse ».
On ne peut pas oublier Jérusalem, parce qu’on sait que Dieu lui-même ne peut pas oublier la promesse faite à David : les prophètes, en particulier Isaïe et Michée, nous l’avons lu dans la première lecture, ont annoncé que Jérusalem serait le lieu du rassemblement de toute l’humanité ; puisque c’est la Parole de Dieu, cette révélation est toujours valable ! Aujourd’hui encore, le peuple élu reste le peuple élu. Dieu ne peut être infidèle à ses promesses ; comme dit Saint Paul, « Dieu ne peut pas se renier lui-même ».
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Note
1 – La numérotation des Psaumes : le texte hébreu du psautier et sa traduction grecque ont tous les deux cent cinquante psaumes, mais une légère différence de numérotation (chiffre généralement plus fort d’une unité dans le texte hébreu) ; la numérotation hébraïque est en vigueur dans nos Bibles et dans la liturgie protestante, la numérotation grecque est en usage dans tous les ouvrages liturgiques catholiques.
Complément
Ce psaume 121/122 fait partie des « cantiques des montées », ces psaumes composés tout spécialement pour les pèlerinages. Il était vraisemblablement chanté à l’arrivée aux portes de la Ville Sainte. Voir le commentaire pour la Fête du Christ-Roi de l’année C.

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul aux Romains 13, 11 – 14

Frères,
11 vous le savez : c’est le moment,
l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil.
Car le salut est plus près de nous maintenant
qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants.
12 La nuit est bientôt finie,
le jour est tout proche.
Rejetons les œuvres des ténèbres,
revêtons-nous des armes de la lumière.
13 Conduisons-nous honnêtement,
comme on le fait en plein jour,
sans orgies ni beuveries,
sans luxure ni débauches,
sans rivalité ni jalousie,
14 mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ.

« Le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants » … Cette phrase de Saint Paul est toujours vraie ! L’un des articles de notre foi, c’est que l’histoire n’est pas un perpétuel recommencement, mais au contraire que le projet de Dieu avance irrésistiblement. Chaque jour, nous pouvons dire que le dessein bienveillant de Dieu est plus avancé qu’hier : il est en train de s’accomplir, il progresse… lentement mais sûrement. Oublier d’annoncer cela, c’est oublier un article essentiel de la foi chrétienne. Les Chrétiens n’ont pas le droit d’être moroses, parce que chaque jour, « le salut est plus près de nous », comme dit Paul.
Or ce dessein bienveillant a besoin de nous : ce n’est donc pas le moment de dormir : nous qui avons la chance de connaître le projet de Dieu, nous ne pouvons pas courir le risque de le retarder ; je pense ici à la deuxième lettre de Pierre : « Non, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, (alors que certains prétendent qu’il a du retard), mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent, mais que tous parviennent à la conversion ». (2 Pi 3,9). Ce qui veut dire que notre inaction, notre « sommeil » comme dit Saint Paul a des conséquences sur l’avancement du projet de Dieu : laisser nos capacités, nos possibilités en sommeil, c’est compromettre ou au moins retarder le projet de Dieu.
C’est ce qui fait la gravité de ce que nous appelons les péchés par omission : le dessein bienveillant de Dieu n’attend pas. Comme dit Saint Paul, la nuit est bientôt finie, le jour est tout proche ; ailleurs, dans la première lettre aux Corinthiens, Paul dit « Le temps est écourté » et il emploie un terme technique de la navigation « le temps a cargué ses voiles » comme fait le bateau quand il approche du port. (1 Co 7,26. 29).
Vous allez me dire que c’est un peu prétentieux de nous donner tant d’importance : comme si notre conduite influait sur le projet de Dieu… et pourtant, je n’invente rien : c’est ce qui fait la grandeur, j’aurais envie de dire la gravité de nos vies : si j’en crois Saint Paul, notre conduite quotidienne est de la plus haute importance ; je reprends le texte : « Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans ripailles ni beuveries, ni orgies ni débauches, sans dispute ni jalousie… ». Ces choses-là, ce sont des « activités de ténèbres », comme il dit.
Il y a des manières chrétiennes de se comporter et des manières qui ne méritent pas le nom de chrétiennes. Il y a des activités de ténèbres et des activités de lumière ; ce qui ne veut pas dire que nous chrétiens avons toujours des comportements dignes de notre baptême et que les non-chrétiens n’auraient pas des comportements dignes de l’évangile… on peut fort bien être chrétien, c’est-à-dire baptisé, et se comporter de manière non-conforme à l’évangile… comme on peut fort bien ne pas être baptisé et se comporter de manière évangélique.
Mais en fait, et c’est certainement important, Paul ne dit pas « Rejetons les activités des ténèbres et choisissons les activités de lumière » comme s’il suffisait à chaque instant d’exercer notre liberté de choix ; il dit « Rejetons les activités des ténèbres, revêtons-nous pour le combat de la lumière ». Il me semble que cela veut dire deux choses :
Première chose, bien sûr, c’est ce choix que nous devons refaire chaque jour, un choix qui peut parfois prendre l’allure d’un vrai combat ; actuellement, nous ne manquons pas d’exemples : devant les questions de société, entre autres, le choix d’un comportement évangélique peut nous placer complètement à contre-courant de notre entourage, parfois très proche. Le choix du pardon, aussi, nous le savons bien, peut être dans certains cas un véritable combat intérieur… Le refus des compromissions, des privilèges, des commissions, du « piston » comme on dit, autant de combats contre nous-mêmes et contre les habitudes faciles de notre société … : « enfants de Dieu sans tache, au milieu d’une génération dévoyée (c’est-à-dire qui a perdu son chemin) et pervertie, vous apparaissez comme des sources de lumière dans le monde, vous qui portez la parole de vie »… (Phi 2,12).
Deuxième chose : dans cette phrase « revêtons-nous pour le combat de la lumière », il y a aussi l’image du vêtement de combat, et ce n’est pas la première fois que Paul l’emploie : aux Corinthiens, par exemple, il a parlé des « armes de la justice » (2 Co 6,7) et aux Thessaloniciens, il écrivait « nous qui sommes du jour, soyons sobres, revêtus de la cuirasse de la foi et de l’amour, avec le casque de l’espérance du salut ». (1 Thess 5,8). C’est donc tout un équipement militaire qu’il nous propose… (c’est une image évidemment).
Ici, il parle d’un vêtement de lumière et ce vêtement de lumière n’est autre que Jésus-Christ lui-même dont la lumière nous enveloppe comme un manteau ; puisque, après avoir dit « revêtons-nous pour le combat de la lumière », il ajoute « revêtez le Seigneur Jésus-Christ ».
Au fond, cette phrase « Rejetons les activités des ténèbres, revêtons-nous pour le combat de la lumière » est certainement une allusion à la célébration du Baptême : vous savez que le Baptême était donné par immersion ; pour être plongé dans le baptistère, le baptisé rejetait d’abord ses vêtements pour être revêtu ensuite de l’aube blanche, signe que le baptisé était désormais un être nouveau en Jésus-Christ. Vous connaissez la phrase de la lettre aux Galates « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ » (Ga 3,27).
Ce qui veut dire que ce combat du comportement chrétien, qui dépasse nos forces, il faut bien le reconnaître, ce combat n’est pas notre combat, mais celui du Christ en nous. Alors nous nous souvenons de cette phrase de Jésus lui-même : « Quand on vous persécutera, mettez-vous dans la tête que vous n’avez pas à préparer votre défense. Car moi, je vous donnerai un langage et une sagesse que ne pourront contrarier, ni contredire aucun de ceux qui seront contre vous ».
Dans le langage courant, il nous arrive bien de parler d’un « habit de lumière », mais c’est à propos du toréador ; Saint Paul nous dit que nous pourrions tout aussi bien l’employer pour les baptisés.

 

EVANGILE – selon Saint Matthieu 24, 37 – 44

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
37 « Comme il en fut aux jours de Noé,
ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme.
38 En ces jours-là, avant le déluge,
on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari,
jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ;
39 les gens ne se sont doutés de rien,
jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis :
telle sera aussi la venue du Fils de l’homme.
40 Alors deux hommes seront aux champs :
l’un sera pris, l’autre laissé.
41 Deux femmes seront au moulin en train de moudre :
l’une sera prise, l’autre laissée.
42 Veillez donc,
car vous ne savez pas quel jour
votre Seigneur vient.
43 Comprenez-le bien :
si le maître de maison
avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait,
il aurait veillé
et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison.
44 Tenez-vous donc prêts, vous aussi :
c’est à l’heure où vous n’y penserez pas
que le Fils de l’homme viendra. »

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Une chose est sûre, ce texte n’a pas été écrit pour nous faire peur, mais pour nous éclairer : on dit de ce genre d’écrits qu’ils sont « apocalyptiques » : ce qui veut dire littéralement qu’ils « lèvent un coin du voile », ils dévoilent la réalité. Et la réalité, la seule qui compte, c’est la venue du Christ : vous avez certainement remarqué le vocabulaire : venir, venue, avènement, toujours à propos de Jésus ; « Jésus parlait à ses disciples de sa venue… L’avènement du Fils de l’Homme ressemblera à ce qui s’est passé à l’époque de Noé… Tel sera l’avènement du Fils de l’Homme… Vous ne connaissez pas le jour où votre Seigneur viendra… C’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’Homme viendra ». Ce qui veut bien dire que le centre de ce passage, c’est l’annonce que Jésus-Christ « viendra ».
Chose curieuse, c’est au futur que Jésus parle de sa venue… « Le Fils de l’Homme viendra » … on comprendrait mieux qu’il parle au passé ! S’il parle, c’est qu’il est déjà là, il est déjà venu… A moins que le mot « venue », ici, ne soit pas synonyme de naissance ; la suite du texte nous en dira plus.
Pour l’instant, je voudrais m’arrêter sur ce qui, d’habitude, nous dérange dans cet évangile ; c’est la comparaison avec le déluge, au temps de Noé et la mise en garde qui va avec : « Deux hommes seront aux champs, l’un est pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin : l’une est prise, l’autre laissée ». Comment faire pour entendre là un évangile, au vrai sens du terme, c’est-à-dire une Bonne Nouvelle ?
Comme toujours, il faut faire un acte de foi préalable : ou bien nous lisons ces lignes à la manière du serpent de la Genèse, c’est-à-dire avec soupçon et nous pensons que les choix de Dieu son arbitraires… ou bien nous choisissons la confiance : quand Jésus nous dit quelque chose, c’est toujours pour nous révéler le dessein bienveillant de Dieu, ce ne peut pas être pour nous effrayer.
En fait, c’est un conseil que Jésus nous donne ; il prend l’exemple de Noé : à l’époque de Noé, personne ne s’est douté de rien ; et ce qu’il faut retenir, c’est que Noé qui a été trouvé juste a été sauvé ; tout ce qui sera trouvé juste sera sauvé.
Et là, on retrouve un thème habituel, celui du jugement (du tri si vous préférez), entre les bons et les mauvais, entre le bon grain et l’ivraie : « Deux hommes seront aux champs, l’un est pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin : l’une est prise, l’autre laissée »… Cela revient à dire que l’un était bon et l’autre mauvais. Evidemment, parler des bons et des mauvais comme de deux catégories distinctes de l’humanité, c’est une manière de parler : du bon et du mauvais, du bon grain et de l’ivraie, il y en a en chacun de nous : c’est donc au coeur de chacun de nous que le bon sera préservé et le mal extirpé.
Je remarque autre chose, c’est que Jésus s’attribue le titre de Fils de l’Homme : trois fois dans ces quelques lignes. C’est une expression que ses interlocuteurs connaissaient bien, mais Jésus est le seul à l’employer, et il le fait souvent : trente fois dans l’évangile de Matthieu. Si vous vous souvenez, c’est le prophète Daniel, au deuxième siècle avant Jésus-Christ, qui disait : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici qu’avec les nuées du ciel, venait comme un fils d’homme ; il arriva jusqu’au Vieillard, et on le fit approcher en sa présence. Et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté : les gens de tous peuples, nations et langues le servaient ; sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas, et sa royauté une royauté qui ne sera pas détruite. » (Daniel 7,13-14). En hébreu, l’expression « fils d’homme » veut dire tout simplement « homme » : cet être dont le prophète Daniel parle est donc bien un homme, et en même temps il vient sur les nuées du ciel, ce qui en langage biblique, signifie qu’il appartient au monde de Dieu, et enfin il est consacré roi de l’univers et pour toujours.
Mais ce qui est le plus curieux dans le récit de Daniel, c’est que l’expression « Fils d’homme » a un sens collectif, elle représente ce que Daniel appelle « le peuple des Saints du Très-Haut » c’est-à-dire que le fils de l’homme est un être collectif ; il dit par exemple, « La royauté, la souveraineté et la grandeur de tous les royaumes qu’il y a sous tous les cieux ont été données au peuple des Saints du Très-Haut : sa royauté est une royauté éternelle … » (Dn 7,27) ou encore : « Les Saints du Très-Haut recevront la royauté et ils possèderont la royauté pour toujours et à jamais » (7,18).
Quand Jésus parle de lui en disant « le Fils de l’Homme », il ne parle donc pas de lui tout seul. il annonce son rôle de Sauveur, de porteur du destin de toute l’humanité. Saint Paul exprime autrement ce même mystère quand il dit que le Christ est la tête d’un Corps dont nous sommes les membres. Saint Augustin, lui, parle du Christ total, Tête et Corps, et il dit « notre Tête est déjà dans les cieux, les membres sont encore sur la terre ».
Si bien que, en fait, quand nous disons « Nous attendons le bonheur que tu promets qui est l’avènement de Jésus-Christ notre Seigneur »… c’est du Christ total que nous parlons. Et alors nous comprenons que Jésus puisse parler de sa venue au futur : l’homme Jésus est déjà venu mais le Christ total (au sens de Saint Augustin) est en train de naître. Et là, je relis encore Saint Paul :
« La création tout entière gémit dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore » ou bien le Père Teilhard de Chardin : « Dès l’origine des Choses un Avent de recueillement et de labeur a commencé… Et depuis que Jésus est né, qu’Il a fini de grandir, qu’Il est mort, tout a continué de se mouvoir, parce que le Christ n’a pas achevé de se former. Il n’a pas ramené à Lui les derniers plis de la Robe de chair et d’amour que lui forment ses fidèles … »
Quand Jésus nous invite à veiller, il me semble que nous pouvons l’entendre dans le sens de « veiller sur » ce grand projet de Dieu et donc de consacrer nos vies à le faire avancer.
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Complément
Ce texte fait partie de tout un très long discours de Jésus très peu de temps avant sa Passion et sa mort. Il sait ce qui va se passer et ce dernier message ressemble à un testament. Cet entretien avec ses disciples a commencé (au début de ce chapitre 24) par l’annonce de la destruction prochaine du Temple de Jérusalem ; or ce Temple était en cours de restauration, il allait être bientôt totalement achevé, magnifique, superbe ! Et Jésus annonce qu’il n’en restera rien. Le Temple, ne l’oublions pas, était le signe de la Présence de Dieu au milieu de son peuple, le garant de la pérennité de l’Alliance. Evidemment, cette prédiction fait sensation et les disciples en déduisent que la fin du monde est pour bientôt. Et ils sont à la fois curieux et inquiets de ce qui va se passer : « Dis-nous quand cela arrivera, dis-nous quel sera le signe de ta venue et de la fin du monde. » (Mt 24,3).
Jésus ne répond pas précisément à ces questions, mais il fait preuve d’une sollicitude extraordinaire : il ne nie pas que les hommes traverseront des périodes de détresse terrible pour certains, des tempêtes déchaînées (quand Matthieu écrit son évangile, on connaît les persécutions), au contraire, il les avertit et les invite à la vigilance. « Rassure-nous devant les épreuves » dit le prêtre (pendant la Messe dans la prière qui suit le Notre Père), c’est ce que Jésus a fait ce jour-là pour ses disciples.

APÔTRES, EVANGILE, EVANGILE SELON MATTHIEU, MATTHIEU (saint ; apôtre ; 1er siècle), NOUVEAU TESTAMENT

L’apôtre saint Matthieu

Saint Matthieu

Apôtre (Ier siècle)

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Saint Matthieu était probablement Galiléen de naissance. Il exerçait la profession de publicain ou de receveur des tributs pour les Romains, profession très odieuse parmi les Juifs. Son nom fut d’abord Lévi. Il était à son bureau, près du lac de Génésareth, où apparemment il recevait le droit de péage, lorsque Jésus-Christ l’aperçut et l’appela. Sa place était avantageuse ; mais aucune considération ne l’arrêta, et il se mit aussitôt à la suite du Sauveur. Celui qui l’appelait par Sa parole le touchait en même temps par l’action intérieure de Sa grâce.

Lévi, appelé Matthieu après sa conversion, invita Jésus-Christ et Ses disciples à manger chez lui ; il appela même au festin ses amis, espérant sans doute que les entretiens de Jésus les attireraient aussi à Lui. C’est à cette occasion que les Pharisiens dirent aux disciples du Sauveur : « Pourquoi votre Maître mange-t-Il avec les publicains et les pécheurs ? » Et Jésus, entendant leurs murmures, répondit ces belles paroles : « Les médecins sont pour les malades et non pour ceux qui sont en bonne santé. Sachez-le donc bien, Je veux la miséricorde et non le sacrifice ; car Je suis venu appeler, non les justes, mais les pécheurs. »

Après l’Ascension, saint Matthieu convertit un grand nombre d’âmes en Judée ; puis il alla prêcher en Orient, où il souffrit le martyre. Il est le premier qui ait écrit l’histoire de Notre-Seigneur et Sa doctrine, renfermées dans l’Évangile qui porte son nom. – On remarque, dans l’Évangile de saint Matthieu, qu’il se nomme le publicain, par humilité, aveu touchant, et qui nous montre bien le disciple fidèle de Celui qui a dit : « Apprenez de Moi que Je suis doux et humble de coeur. » On croit qu’il évangélisa l’Éthiopie. Là, il se rendit populaire par un miracle : il fit le signe de la Croix sur deux dragons très redoutés, les rendit doux comme des agneaux et leur commanda de s’enfuir dans leurs repaires.

Ce fut le signal de la conversion d’un grand nombre. La résurrection du fils du roi, au nom de Jésus-Christ, produisit un effet plus grand encore et fut la cause de la conversion de la maison royale et de tout le pays. On attribue à saint Matthieu l’institution du premier couvent des vierges. C’est en défendant contre les atteintes d’un prince une vierge consacrée au Seigneur, que le saint Apôtre reçut le coup de la mort sur les marches de l’autel.

 

L’évangile de Matthieu, « Tradition ou modernité, quelle voie choisir?»

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L’évangile de Matthieu consacre d’abord un long prologue aux origines, à la naissance et à la petite enfance de Jésus.

Il présente aussi la particularité d’avoir regroupé une partie des enseignements de Jésus-Christ en 5 grands discours.

Dans l’évangile selon Matthieu, Jésus-Christ apparait comme le Maître qui vient inaugurer le monde nouveau du Royaume. Il apporte à ceux qui le suivent l’enseignement dont ils ont besoin pour devenir à leur tour témoins auprès des autres hommes et les femmes.

 

Sens de l’évangile de Matthieu
Matthieu s’intéresse davantage aux discours qu’aux récits. Les faits sont réduits à l’essentiel, les détails superflus éliminés.

Tout le texte est au service des discours. En ce sens, l’évangile de Matthieu cherche à présenter et à organiser au mieux les enseignements de Jésus Christ. Dispersées dans les autres évangiles, ces paroles sont regroupées dans des compositions très structurées :

Discours Chapitres
Le sermon sur la montagne
La charte des envoyés du Royaume
Le discours en paraboles
Les relations entre les frères
Les invectives contre les ennemis du royaume
Le discours eschatologique
5-7
10
13
18
23
24-25

 

L’évangéliste connaît bien le judaïsme de son époque et a le souci d’enraciner Jésus dans la tradition millénaire d’Israël. Ce dernier est d’emblée présenté comme « fils de David, fils d’Abraham » (1,1). Il est bien celui qu’ont annoncé les prophètes, et l’évangéliste utilise nombre de citations de l’Ancien Testament pour le démontrer.

La première mission de Jésus est d’annoncer la venue du Royaume de Dieu. Ce Royaume est proposé en priorité à Israël. Les principaux adversaires de Jésus sont les Pharisiens et les Scribes. Face au refus d’Israël d’accueillir le don de Dieu, le Royaume est offert à ceux auxquels il n’était pas destiné en priorité. Ainsi, un peuple nouveau est en train d’émerger. Cet évangile possède ainsi une dimension très universelle : ceux qui suivent Jésus proviennent d’horizons variés (les mages orientaux, le centurion romain, la Cananéenne,…).

 

Histoire de la rédaction de l’évangile de Matthieu
L’auteur, la date de composition, et la communauté à qui il est destiné.

L’auteur
La tradition fait de l’apôtre Matthieu (10,3) l’auteur du premier évangile. Elle se fonde sur le texte d’Eusèbe de Césarée (265-340) qui cite le témoignage de Papias (vers 120 à Hiérapolis). Toutefois ce texte de Papias étant invérifiable du point de vue historique, il est impossible d’identifier avec précision l’auteur de cet évangile. Il est en revanche probable que l’auteur soit d’origine juive.

La date de composition
Le texte a probablement été écrit à la fin du premier siècle. En effet, l’auteur utilise l’évangile de Marc comme source. Or, celui-ci a été mis en forme autour de 70. De plus, le judaïsme de Matthieu s’assimile au judaïsme pharisien, ce qui sera le cas après la destruction de Jérusalem en 70.

La communauté à qui il est destiné
L’évangile s’adresse à une communauté de chrétiens d’origine juive. Cette communauté semble se situer en Syrie : il s’agit peut-être des chrétiens d’Antioche. Ces chrétiens se sont d’abord intéressés à la mission en Israël et se sont adressés en priorité au peuple juif. Après l’échec de cette mission et la chute de Jérusalem, ils se sont repliés en Syrie, ce qui aura été l’occasion de repenser la mission dans un cadre plus large d’ouverture aux païens.

 

Pour aller plus loin dans l’évangile de Matthieu

Plan de l’Évangile de Matthieu: 

L’évangile est extrêmement bien structuré, avec une alternance de sections narratives et de discours.

1 – Les récits de l’enfance

  • La généalogie de Jésus 1,1-17
    • La conception et la naissance de Jésus 1,18-25
    • La visite des mages 2,1-12
    • La fuite en Egypte 2,13-15
    • Le massacre des enfants 2,16-18
    • Le retour d’Egypte et l’installation à Nazareth 2,19-23

2 – La préparation au ministère public de Jésus

  • Le ministère de Jean-Baptiste 3,1-12
    • Le baptême de Jésus 3,13-17
    • La tentation au désert 4,1-11

3 – La mission en Galilée

  • Les débuts du ministère (4,12 – 4,25)
    • Le discours sur la montagne (5,1 – 7,27)
    • Jésus guérisseur (8,1 – 9,34)
    • Le discours missionnaire (9,35 – 11,1)
    • La foi et l’incrédulité (11,2 – 12,45)
    • Le discours en paraboles (13,1 – 13,52)
    • Les miracles et controverses (13,53 – 16,12)
    • La profession de foi de Pierre à Césarée (16,13-16,20)
    • Les enseignements à la communauté des disciples (16,21 – 18,35)

4 – La montée à Jérusalem

  • Le départ vers Jérusalem 19,1-2
    • L’enseignement sur le mariage 19,3-12
    • Jésus bénit les enfants 19,13-15
    • Le jeune homme riche 19,16-22
    • Le danger des richesses 19,23-26
    • La récompense de celui qui quitte tout pour suivre Jésus 19,27-30
    • La parabole des ouvriers envoyés à la vigne 20,1-16
    • La troisième annonce de la Passion 20,17-19
    • La demande de la mère des fils de Zébédée 20,20-28
    • La guérison de deux aveugles à Jéricho 20,29-34

5 – Le séjour à Jérusalem

  • L’entrée à Jérusalem 21,1-11
    • L’expulsion des marchands du Temple 21,12-13
    • Les acclamations des enfants 21,14-17
    • La malédiction du figuier 21,18-22
    • La mission de Jésus et le baptême de Jean-Baptiste 21,23-27
    • La parabole des deux enfants 21,28-32
    • La parabole des vignerons homicides 21,33-46
    • La parabole des noces royales 22,1-14
    • Le paiements du tribut 22,15-22
    • La parabole de la femme aux sept maris 22,23-33
    • Le plus grand commandement 22,34-40
    • L’enseignement sur le Messie et David 22,41-46
    • Le discours contre les Scribes et les Pharisiens 23,1-36
    • La parole sur Jérusalem 23,37-39
    • Le discours eschatologique 24-25

6 – La Passion

  • Le complot contre Jésus 26,1-5
    • L’onction à Béthanie 26,6-13
    • La trahison de Judas 26,14-16
    • Le repas pascal 26,17-29 (institution de l’Eucharistie)
    • L’annonce de l’abandon des disciples 26,30-35
    • La prière de Jésus à Gethsémani 26,36-46
    • L’arrestation de Jésus 26,47-56
    • La comparution devant le grand prêtre 26,57-68
    • Le reniement de Pierre 26,69-75
    • La séance du Sanhédrin 27,1-2
    • Le suicide de Judas 27,3-10
    • La comparution devant Pilate 27,11-26
    • Les outrages et le chemin de croix 27,27-34
    • La crucifixion 27,35-38
    • Jésus injurié sur la croix 27,39-44
    • Les dernières paroles et la mort de Jésus 27,45-50
    • La sépulture de Jésus et la garde du tombeau 27,51-66

7 – La Résurrection

  • Le tombeau vide et le message de l’ange 28,1-8
    • L’apparition de Jésus aux femmes 28,9-10
    • Le faux témoignage des gardes 28,11-15
    • L’apparition aux disciples et l’envoi en mission 28,16-20

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CATHEDRALE DE COLOGNE (Allemagne), COLOGNE (Allemagne), EPIPHANIE, EVANGILE SELON MATTHIEU, NOUVEAU TESTAMENT, ROIS MAGES

Les reliques des Rois Mages à Cologne

Pourquoi les reliques des rois mages se trouvent-elles à Cologne ?

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De l’Évangile de Matthieu à l’exhumation de trois squelettes par sainte Hélène au IVe siècle et leur arrivée à Cologne après un détour par Milan, découvrez l’histoire des reliques des rois mages.

La châsse contenant les reliques des rois mages de Cologne, est conservée dans la cathédrale de Cologne, la deuxième plus haute église d’Allemagne et du monde, où affluent des pèlerins du monde entier pour la vénérer. Réalisée entre 1181 et 1230 par un des plus fameux orfèvres médiévaux, Nicolas de Verdun, et ses successeurs, cette châsse occupe une place importante dans le culte rendu aux rois mages dont seul l’Évangile de Matthieu (Mt 1, 11) fait pourtant référence, parlant de « mages d’Orient » ayant appris la naissance du Christ, venus « l’adorer » et lui offrir de l’or, de l’encens et de la myrrhe. On ne connaît ni leur nombre, ni leurs noms, ni s’ils sont rois…

 De simples sages à « rois »

Depuis leur visite d’adoration et l’arrivée de leurs « saintes dépouilles » à Cologne, plusieurs interprétations et traditions se sont développées au fil des siècles, attribuant à cette châsse un rôle fondamental dans le culte rendu à ces trois rois, présentés par l’Église comme les premiers d’une longue procession de ceux qui, « tout au long de l’histoire, ont reconnu le signe de l’étoile et suivi les voies de l’Écriture pour rencontrer celui qui malgré son apparente fragilité offre au cœur de l’homme la plus haute félicité », selon les paroles de Benoît XVI en leur rendant hommage le jour de l’Épiphanie.

Dès le IIe siècle l’importance de ces personnages n’a cessé de grandir — Origène nous apprend qu’ils sont trois ; le siècle suivant Tertullien les élève au rang de royauté, reconnue par la liturgie et l’iconographie sept siècles plus tard ; au VIe siècle ils sont popularisés sous les noms de Gaspard, Melchior et Balthazar – entrant alors assez vite dans le cercle des personnages traditionnels des récits de la Nativité, pour ensuite se développer dans l’art chrétien.

 De Jérusalem à Milan

Quand leurs reliques arrivent à Cologne, les rois mages sont des personnages légendaires, et en même temps presque vivants qui représentent l’humanité entière. Les trois squelettes réputés, le plus sérieusement du monde, comme étant ceux des visiteurs orientaux de la crèche de Bethléem. Selon L’histoire des rois mages rapportée par le religieux Jean de Hildesheim (1315-1375), c’est Hélène de Constantinople – mère de Constantin et épouse de l’empereur romain Constance Chlore et future sainte Hélène – qui a fait exhumé les corps et les a ramenés la première fois, à l’occasion d’un pèlerinage à Jérusalem, au milieu d’autres reliques. Nous sommes au IVe siècle. Les reliques sont alors déposées dans la Grande Église (Megalo Ecclesia), là où sera construite quelques siècles plus tard la célèbre basilique Sainte-Sophie.

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Mais leur permanence est très brève car voilà que son fils, l’empereur Constantin, les offre à Eustorgius Ier, élu évêque de Milan, qui les emporte à Milan où elles resteront environ huit siècles. Aujourd’hui encore, dans Basilique Sant’Eustorgio construite pour l’abriter, et devenue un important lieu de pèlerinage, on peut y voir le sarcophage et, au sommet du campanile, une étoile à huit branches…

 À Cologne, proclamée quatrième ville sainte

C’est en 1164 que les reliques passent de Milan à Cologne, après la mise à sac de la ville par les troupes impériales de Frédéric Barberousse, furieux d’avoir été excommunié par le Pape. Celui-ci fait don alors des trois squelettes à Renaud de Dassel, l’archevêque de Cologne – figurant dans le programme iconographique de la châsse — qui les ramène en Allemagne et les dépose dans la cathédrale où elles se trouvent aujourd’hui. Depuis, les pèlerins n’ont cessé d’affluer. Et dès le XIIe siècle, Cologne est devenue la quatrième ville sainte du christianisme, aux côtés de Jérusalem, Rome et Constantinople.

Le pape Benoît XVI y a célébré les Journées mondiales de la jeunesse en 2005, déclarant dans son homélie :

« La ville de Cologne ne serait pas ce qu’elle est sans les Rois Mages, qui ont tant de poids dans son histoire, dans sa culture et dans sa foi. Ici, l’Église célèbre toute l’année, en un sens, la fête de l’Épiphanie (…) Se déplaçant à travers l’Europe, les reliques des Mages ont laissé des traces évidentes, qui subsistent encore aujourd’hui dans les noms de lieu et dans la dévotion populaire. Pour les Rois Mages, Cologne a fait fabriquer le reliquaire le plus précieux de tout le monde chrétien et a élevé au-dessus de lui un reliquaire encore plus grand : la cathédrale de Cologne. Avec Jérusalem, la “Ville Sainte”, avec Rome, la “Ville éternelle”, avec Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne, Cologne, grâce aux Mages, est devenu au fil des siècles un des lieux de pèlerinage les plus importants de l’Occident chrétien

 

Châsse des rois mages

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La châsse des rois mages de Cologne est un reliquaire conservé dans la cathédrale de Cologne. Il fut réalisé entre 1181 et 1230 par l’atelier de Nicolas de Verdun et ses successeurs colonais. Il s’agit d’une œuvre caractéristique du style 1200.

 

Fonction sacrée

La châsse de Cologne possède un rôle indispensable dans le culte rendu aux Rois MagesEn 1985, P. A. Sigal écrivait dans L’Homme et le miracle dans le France Médiévale, « L’idée qu’un Saint est présent par l’intermédiaire de ses reliques est une idée courante au Moyen-Âge […] Par l’intermédiaire de ses reliques, le compagnon invisible qu’est le Saint marque sa présence (praesentia) et sa puissance (potentia) ». Nous pouvons dire de la même manière que les reliques des Rois Mages sont présentes par l’intermédiaire du reliquaire et que ce dernier transcrit visuellement la praesentia et la potentia des Saints.

Son enveloppe qui cache pour la plus grande partie de l’année les reliques aux yeux des fidèles retranscrit de nombreux attributs de la sainteté. Ses matériaux, sa forme et son iconographie sont des constants rappels de son contenu ; quant à sa mise en scène, elle rappelle le pouvoir mystique qui s’en dégage. L’authenticité de la relique qui lui confère ses pouvoirs est également retranscrite dans le reliquaire. Cette enveloppe de métal inaltérable réhabilite les ossements dans leur statut de corpus inccoruptum, de même que le réemploi des pierres antiques sont la preuve de leur origine ancienne.

La pratique couramment attestée entre le xie et le XIIè siècle, consistant à se placer sous les reliques afin d’espérer bénéficier de leur flux miraculeux, est un bon exemple de l’importance du reliquaire.. Cette pratique était une reconstruction du miracle dit de l’imposition des mains durant lequel le Saint parvenait à guérir en se plaçant au-dessus du malade. En se tenant au-dessous du reliquaire et donc des reliques, le suppliant recréait ainsi la même relation avec le corps du Saint, par une sorte de transposition plus ou moins consciemment ressentie. La châsse de Cologne a fait l’objet de telle pratique comme le prouve la description de la procession organisée en 1322 à l’occasion de la translation des reliques dans le nouveau chœur gothique. Durant la procession, le reliquaire était précédé de seize autres châsses et de nombreuses haltes furent faites pour permettre aux fidèles de vénérer la relique et notamment de passer en dessous. Dans cette situation, et plus qu’à n’importe quelle autre, le reliquaire avait pour fonction de signifier le Saint.

 

Une construction visuelle de la Sainteté (praesentia)

Les matériaux

Comme de nombreux reliquaires médiévaux, la châsse des Rois Mages de Cologne est faite d’une alliance de multiples matériaux précieux. Son âme de bois est recouverte d’or, d’argent, de cuivre repoussé et doré ainsi que d’émaux champlevés et cloisonnés. D’abondantes pierres précieuses ou semi précieuses garnissent avec les gemmes et les camées antiques l’ensemble de la châsse. Seuls ces matériaux étaient jugés dignes de contenir son précieux dépôt. Mais si on exprimait ainsi l’estime que l’on portait à la dépouille d’un Saint, l’usage de l’or est bien moins anodin qu’il n’y parait.

Métal fabuleux, métal fétiche, l’or remplissait deux fonctions sociales au Moyen Âge : il était un instrument d’échange en même temps qu’un objet conférant prestige et puissance.. Le prestige social était naturellement lié à sa possession et aux largesses que celui-ci permettait. Il était la marque du pouvoir, il rehaussait la beauté et glorifiait la vaillance. Son rôle symbolique était donc capital. Dans l’art médiéval en particulier il était le synonyme de la spiritualité. L’or était le symbole du sacré. Il traduisait la splendeur d’un monde divin, figurait le ciel, auréolait les Saints, symbolisait un lien de perfection, de richesse et d’éternité. Dans le cas de la châsse de Cologne, cela créait une sorte de distanciation montrant que ce n’était pas totalement les restes d’hommes terrestres mais surtout ceux de Saints faisant partie du royaume de Dieu.

La châsse des Rois Mages possédait au xiiie siècle 222 pierres précieuses, semi-précieuses et camées antiques, dont seulement 138 sont encore en place. Aujourd’hui, c’est 304 qui y sont enchâssés. Les 166 pierres de différence correspondent à des rajouts effectués tout au long des siècles et dont la plupart (152) proviennent de restaurations récentes (1961 et 1973). Le premier plan d’interprétation de ces pierres précieuses voit généralement en elles de simples ornements contribuant à la préciosité de l’œuvre. Or elles entretiennent aussi des relations étroites avec la notion même de Sainteté. Très souvent de manière métaphorique, les Saints sont désignés comme les « pierres vives » (lapides vivi) de la foi en Dieu. Les pierres précieuses, le cristal de roche n’étaient pas des masses inertes. Elles étaient porteuses de sens : leur couleur changeante, leur transparence ou la force de leur éclat étaient pour les hommes du Moyen Âge autant de propriétés qui leur conféraient des vertus surnaturelles. Par ces pouvoirs, de nombreuses légendes leur furent rattachées et les pierres devinrent ainsi semblables aux Saints. Comme eux, elles avaient obtenu leurs vertus de Dieu. Leur utilisation sur cet objet liturgique était donc, au même titre que l’or, un élément qui signifiait aux fidèles le caractère sacré voir mystique de la relique.

Lumière et mise en situation

D’après un des documents recensé par R. Kroos, on apprend qu’en 1164, juste après leur arrivée, les reliques étaient fort probablement déposées au milieu de la nef de l’ancienne cathédrale, où un nouvel autel avait été érigé pour elles. Quand la châsse fut terminée aux alentours de 1230 un magnifique lustre -couronne fut suspendu au-dessus. Bien plus gros que celui des cathédrales d’Hildesheim ou d’Aix-la-Chapelle il pouvait supporter jusqu’à quatre-vingt-seize chandelles. L’explication de ce chiffre est trouvée dans l’Historia Scholastica de Petrus Comestor ; les 96 chandelles correspondent à la somme des douze Apôtres, des douze Prophètes et des soixante-douze disciples envoyés par Jésus pour répandre la Parole de Dieu (Luc, X, 1). Il est délicat de savoir si ce nombre avait un rapport iconographique avec sa position au-dessus de la châsse. Le lustre fut malheureusement détruit par l’incendie qui ravagea l’ancienne cathédrale en 1248. Mais, même si l’objet est perdu, il n’est pas difficile d’imaginer que l’or de la châsse ainsi éclairé devait réfléchir la lumière et faire briller le reliquaire dans la pénombre de l’édifice carolingien.

Depuis 2004, ces conditions primitives d’éclairement ont été restaurées, permettant aux touristes de s’identifier aux croyants d’autrefois. Encore aujourd’hui, en pénétrant par le portail Ouest de la cathédrale, le visiteur est surpris par cette châsse dont l’éclat semble un court instant être d’origine miraculeuse. Après le premier étonnement, il est aisé de constater que cette lumière «divine» provient de spots dardant sur l’œuvre un puits de lumière. Il nous semble néanmoins intéressant de s’arrêter sur cette première impression qui reflète la manière dont les hommes du Moyen Âge appréhendaient cet objet.

Tous les spécialistes du culte s’accordent à dire que les Saints, perçus comme des créatures du ciel, sont très souvent qualifiés d’êtres de lumière. Depuis des siècles, les artistes symbolisent la Sainteté chrétienne grâce à la lumière émanant des corps et des visages. L’auréole ou le nimbe est la marque concrète de leur élection divine. Dans le langage courant on dit d’un Saint que sa vie, ses paroles ou ses actions sont lumineuses et qu’il reflète la lumière de Dieu. Les récits tirés des pièces des procès de canonisation sont précis et circonstanciés. Globalement ils rapportent le fait suivant : un ou plusieurs témoins ont observé une lumière éclatante, parfois aveuglante émaner du corps d’une personne. Le sujet semble enveloppé de lumière comme le reliquaire d’or enveloppe de lumière ses restes.

Les trois Rois Mages en tant que Saints possédaient eux aussi la lumière comme attributs. D’après les Ecritures canoniques, nous savons peu de choses de ces trois personnages. Leur existence repose sur un seul texte extrêmement court dans l’Evangile de saint Matthieu (II, 7-16). Mais à partir du vie siècle, la légende embellit largement le texte évangélique trop sobre. De nombreux miracles relatés dans différents manuscrits furent mis à l’actif des Mages. C’est un certain Jean d’Hildesheim, qui en réalisa la synthèse au milieu du xive siècle, en écrivant Historia Trium Regum. Il raconte entre autres que le trépas de chacun des trois rois fut annoncé par une lumière aveuglante provenant d’un astre extraordinaire. Mais la dialectique de la lumière est également très présente sous la forme de l’étoile qui guida les Mages vers le lieu de naissance du Christ. Décrite dans tous les récits de la Nativité, elle est qualifiée, autant dans l’Évangile de Mathieu que dans les différents récits apocryphes de l’Epiphanie, d’étincelante : « Nous avons vu une étoile énorme qui brillait parmi ces étoiles-ci et qui les éclipsait au point que les autres étoiles n’étaient plus visibles. » (Protévangile de Jacques (XXI, 2). Si le statut de l’étoile, symbole crée et transitoire, fait l’objet de discussions, son caractère lumineux, quelle que soit sa forme, n’est jamais remis en question.

Dans ces conditions, l’utilisation de l’or et de ses propriétés réflectrices, ainsi que sa mise en situation dans la nef de la cathédrale donnent au reliquaire une dimension particulière. Tout d’abord ce métal permet de signifier au fidèle qu’il est désormais en présence du sacré mais il habille aussi littéralement de lumière les restes miraculeux afin de rappeler celle qui émanait des Saints, comme celle qui guida les Rois Mages.

La forme

Dreikšnigenschrein im Kšlner Dom - Shrine of the Three Kings

La forme de la châsse apporte elle aussi des éléments à la fonction du reliquaire. Sa forme architecturale n’est pas sans rappeler celle d’un édifice religieux chrétien. Elle se présente en quelque sorte comme une basilique miniature à trois nefs La plupart du temps, cette forme est interprétée comme l’image de la Ville Sainte, la Jérusalem céleste.. Cette notion chrétienne, issue du judaïsme, fait référence à l’Église qui descendra du ciel après la résurrection des morts pour le règne millénaire. Une sorte de Jérusalem nouvelle, comme l’image d’une église accueillant les croyants de toutes les races. Jean la décrit dans le chapitre XX de son apocalypse : « Et il m’a emporté en esprit sur une grande et haute montagne, il m’a montré la Ville Sainte, Jérusalem qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, avec la gloire de Dieu. Son éclat pareil à une pierre très précieuse comme du jaspe cristallin. […] La muraille est construite en jaspe et la ville en un or pur pareil à du verre pur. Les assises de la muraille sont faites de toutes pierres précieuses. […] La ville n’a pas besoin que brillent le soleil ni la lune, car la gloire de Dieu l’a illuminée et sa lampe c’est l’agneau. Les nations marcheront à sa lumière, et les rois de la terre lui apportent leur gloire. » (Jean, XXI, 10-27). L’aspect du reliquaire comme celui de nombreuses autres châsses rhénanes fait référence à cette description. Cela crée un parallèle entre le reliquaire servant de sarcophage terrestre et la Jérusalem Céleste qui sera au jour du Jugement Dernier la dernière demeure des Rois Mages comme celle de tous les Saints.

Cette notion de tombeau se retrouve également dans une autre interprétation de la forme de la châsse. En effet le pignon du revers laisse entrevoir une autre structure architectonique composée de deux sarcophages placés côte à côte dont le faîte est surmonté par un troisième. Cet agencement est sans équivalent à ce jour, car la majorité des grandes châsses médiévales évoquent seulement un seul sarcophage. Cette forme est très courante dans la région du Rhin et de la Meuse car quelle que soit sa taille, elle rappelle le statut du Saint qui est un avant tout mort glorieux. Seul l’autel reliquaire de l’abbaye de Saint-Denis, aujourd’hui disparu, possédait une forme semblable et des dimensions aussi imposantes. En ce qui concerne la châsse de Cologne, la cause de cette augmentation de volume serait peut être dû au contenu même de la châsse. En effet selon une source des débuts du xiiie siècle, la châsse ne renfermait pas seulement les reliques des Mages mais également celles des Saints Félix et Nabor ainsi que celles de Grégoire de Spolète. Selon la légende, Felix et Nabor, soldats Maures dans l’armée de Maximien, furent martyrisés aux environs de 303 apr. J.-C. Leur culte a été instauré à Milan, où leurs restes furent préservés jusqu’au jour de leur translation à Cologne en 1164. Ils sont anachroniquement représentés sur la châsse en croisés du xiiie siècle vêtus de cotte-de-mailles. Quant aux reliques de Grégoire de Spolète, prêtre martyrisé sous le règne du même empereur aux alentours de 304 apr. J.-C., elles furent transportées à Cologne sous l’archevêque Bruno (953-965 apr. J.-C.) et transférées dans la châsse en même temps que celle des trois Rois. Selon la même source du xiiie siècle, les reliques des Rois Mages étaient conservées dans les petits sarcophages du bas et que celles des autres Saints dans celui du haut. De cette manière la forme du reliquaire de Cologne entretient aussi un lien étroit avec les reliques qui figure leur abondance ainsi que leur dernière demeure, qu’elle soit terrestre (les sarcophages) ou céleste (forme basilicale).

Programme iconographique

Le programme iconographique fait lui aussi partie de cet ensemble d’éléments qui donnent au reliquaire des Rois Mages une transcription visuelle de la Sainteté. Ce programme qui s’étend sur de grandes dimensions a été minutieusement décrit, identifié et analysé par de nombreux historiens d’art.

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La vierge Marie, Mère de Dieu trône au centre du pignon central. À sa gauche sont représentés les trois Rois Mages apportant leurs offrandes. Un quatrième personnage non couronné, identifié comme Otton IV suit leur procession. Le baptême est représenté à la droite de la Vierge. Le Christ   du Jugement domine l’ensemble du pignon. Il trône entouré des deux anges portant les ustensiles eucharistiques et une couronne. Au-dessus, les archanges Gabriel, Michel et Raphaël (Michel a été remplacé en 1684 par une topaze) portent les instruments de la Passion Sur le premier niveau des deux bas-côtés sont représentés sous une série d’arcades trilobées douze prophètes de l’Ancien Testament au milieu desquels les rois David et Salomon. Dans les écoinçons étaient autrefois placés des bustes des Vertus qui s’incarnent dans le Christ (aujourd’hui placés au second niveau). Sur les versants du toit qui les surmontent, étaient autrefois représentés en complément, des scènes de la vie du Christ et de sa glorification. Elles ont aujourd’hui disparu. Au niveau supérieur sous les mêmes arcades, les douze apôtres ainsi qu’un chérubin et un séraphin forment une assemblée assistant le Christ lors du Jugement Dernier et proclament la Bonne Nouvelle. Ils tiennent en leurs mains des villes miniatures symbolisant leur siège épiscopal. Les scènes des versants du toit, elles aussi disparues, représentaient des visions relatives aux événements de la fin du monde et du Jugement Dernier. Le cycle se poursuit sur le second pignon avec au premier niveau à gauche, la Flagellation surmontée d’anges et d’une personnification de la Patienta. La scène de droite représente la Crucifixion du Sauveur surmontée par Sol, Luna et un ange. Ces deux événements sont séparés par l’effigie du prophète Isaïe. Au-dessus dans le triangle formé par les deux pignons et l’étage supérieur, Rainald von Dassel, translator des reliques, apparaît à mi-corps. À l’étage supérieur, au-dessus du Christ couronnant les deux martyrs Felix et Nabor, les trois Vertus théologales Fides, Spes et Caritas.

Avant même une signification théologique, ce programme n’est que constant rappel du caractère sacré de la relique. Ces images désignent le contenu du reliquaire et en nourrissent le commentaire liturgique, doctrinal ou dévot. Les différents épisodes de l’Histoire Sainte, la représentation des anciens prophètes et des évangélistes sont là pour rappeler aux fidèles, au même titre que l’or ou la lumière qui s’en échappent, le caractère sacré de cette châsse. Les représentations des Rois Mages, de Saint Felix et de Saint Nabor sont présentes afin d’indiquer son contenu. Les scènes de la Passion du Christ sont quant à elles, une sorte d’archétype des martyres endurés par les Saints.

Il est cependant étonnant de constater à quel point, contrairement à la plupart des grandes châsses rhénanes, les Saints contenus dans le reliquaire sont peu présents dans ce programme iconographique. En effet les Rois Mages et les Saint Felix et Nabor n’apparaissent qu’une seule fois sur l’ensemble du programme et Gregor de Spoleto en est absent. On constate habituellement sur la plupart des châsses que les longs côtés sont certes réservés aux figures bibliques, mais que les pans du toit contiennent des scènes de la vie du Saint et plus particulièrement ses faits miraculeux. Les pignons sont quant à eux fréquemment réservés au Christ ou à Marie ainsi qu’au(x) Saint(s) dont les ossements sont sauvés, mais ils ne s’étendent pas autant que sur le reliquaire de Cologne. C’est le cas par exemple du reliquaire de Saint Héribert conservé dans l’église de Saint-Héribert à Cologne (1160-1170) ou encore de la châsse de Charlemagne conservée dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle (1185-1215). L’abondance du programme iconographique de la châsse des Rois Mages est due à une volonté marquée de magnificence. Durant les siècles d’apogée de l’orfèvrerie rhénane, une forte concurrence existait entre les différentes villes pour la possession du plus beau reliquaire. La ville de Cologne, carrefour commercial, centre économique et important lieu de pèlerinage, se devait de posséder un reliquaire à sa mesure.

Cependant la complexité du programme iconographique, et notamment l’absence de représentation hagiographique, est une des conséquences du rôle « politique » attribué aux reliques.

Construction visuelle de l’authenticité (potentia)

Tant qu’il reste anonyme, un ossement en vaut un autre. Ce qui fait de lui une relique (et lui donne donc son pouvoir mystique) c’est son authenticité. Elle l’identifie en garantissant son origine divine. Attestée en premier lieu par une reconnaissance sociale, l’authenticité de la relique est confortée ensuite par une reconnaissance institutionnelle, celle de l’évêque du lieu. Dans le cas de la châsse de Cologne il est fort probable que les ossements qu’elle contient ne sont pas ceux des Mages. Il ne s’agit pas ici de savoir si ces reliques sont authentiques ou non, mais de savoir comment elles pouvaient passer pour telles aux yeux des hommes du Moyen Âge.

Incorruptibilité

Avant d’être une qualité de l’âme ou un état spirituel, la Sainteté, dans la mentalité commune médiévale, est d’abord une énergie (virtus) qui se manifeste à travers un corps. Sa présence est perçue d’après un certain nombre d’indices d’ordre physiologiqueLe signe le plus important est l’incorruptibilité du corps et des restes du Saint, soit le corpus incorruptum. Une fois que la vie s’est retirée du corps, celui-ci devient « tendre comme une chair d’enfants », en opposition bien sûr avec la raideur naturelle des cadavres. Ceci constitue un premier signe de leur élection divine. Et une fois inhumé il ne se décompose pas.

Les Rois Mages en tant que Saints n’échappent pas à cette règle. Plusieurs sources écrites, contemporaines de la translation des reliques, parlent de l’incorruptibilité des corps des trois Rois Mages. L’historien Guillaume de Newburg, mort en 1208, rapporte dans Rerum anglicarum libri quinique une version de la découverte des reliques. Pendant le siège de Milan par Frédéric Barberousse, les Milanais décidèrent de raser les faubourgs de la ville dans la crainte qu’ils ne soient utiles aux assiégeants. En démolissant un antique monastère situé hors les murs ils découvrirent, parmi les ruines de l’abbatiale, les reliques identifiées comme celles des Trois Rois qui avaient adoré le Christ au moment de sa naissance. Il décrit leur corps comme intacts et leurs cercueils entourés d’un cercle doré, comme si on avait voulu ne jamais les séparer. Un autre récit contemporain de la translation fait état de la même conservation des corps. Il s’agit de la chronique de Robert de Thorigny rédigée aux environs de 1182 : « En 1164, Renaud transféra les corps des trois Rois Mages de Milan à Cologne. Les corps qui avaient été embaumés étaient intacts, même la peau et les cheveux ». Le chroniqueur r qui affirme les avoir vus ajoute que les Mages semblaient être âgés de quinze, trente, et soixante ans.

Mais cette reconnaissance unanime exigeait une mise en scène matérielle et imagée. C’est ici que le reliquaire intervient une fois de plus. En lui offrant une enveloppe de métal « inaltérable » il donne à la notion corpus incorruptum une dimension esthétique concrète, présente devant les yeux du fidèle et qui ne révèle plus seulement du monde des idées, de visions ou simplement d’une narration hagiographique.

Origine

Nous avons déjà vu que les pierres précieuses recouvrant la châsse lui donnaient non seulement un aspect précieux mais entretenaient également des liens étroits avec la Sainteté. Nous allons voir à présent que certaines d’entre elles, les camées antiques apportent aussi des éléments à l’authenticité nécessaire aux cultes des reliques.

Le trapèze richement orfévré qui surmonte les trois scènes du pignon central est la partie de la châsse qui possédait les plus beaux et les plus précieux camées. Au centre du trapèze se trouvait autrefois le célèbre camée dit de Ptolémée qui est aujourd’hui conservé au Kunsthistorischen Musuem de Vienne. Ce camée en agate est daté de 278 av. J.-C. Il représente deux profils, probablement celui de Ptolémée II et de sa femme Arisoné II. Il était flanqué autrefois de deux autres pierres antiques toujours en place : à gauche un camée d’agate (54-59 apr. J.-C.) représentant l’empereur Néron et l’impératrice Agrippa  ; à droite, une intaille (vers 75 apr. J.-C.) avec la déesse Vénus et le dieu Mars.. D’autres gemmes moins gros sont placés sur les côtés. On peut notamment reconnaître des héros antiques, des portraits d’empereurs ou encore des danseuses. Il est fort probable que le sens de cette iconographie avait été réinterprété en fonction des besoins chrétiens de l’époque.

Mais l’ancienneté des pierres avait plus d’importance que l’iconographie. En effet les Rois Mages étaient des Saints qui avaient vécu durant l’antiquité en même temps que le Christ. Ces pierres étaient sans doute, pour les hommes du Moyen Âge comme pour nous aujourd’hui, identifiées par leur style comme antiques ou en tout cas comme très anciennesLeur présence sur le reliquaire attestait ainsi de l’ancienneté des reliques et donc de leur authenticité.

 

Fonction politique

Si le rôle de la châsse de Cologne au sein du culte des rois Mages est à présent plus clair, il nous faut aussi nous pencher plus précisément sur le programme iconographique dont nous avons déjà relevé la particularité. Ses études iconographiques ne manquent pas et aboutissent très souvent au même résultat. Le programme est complexe, centré autour du thème de l’Épiphanie et sur les notions plus larges de royauté et de couronnement. En effet le programme iconographique, loin d’entretenir de seul rapport avec les reliques des Saints, est aussi la preuve de la réutilisation politique de cet objet liturgique par différentes personnalités ou institutions allemandes.

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Le rôle politique de la translation des reliques

En premier lieu, il est intéressant de savoir que la translation des reliques des Rois Mages dans la ville de Cologne est non seulement un acte religieux mais aussi un acte politique fort. C’est Rainald von Dassel (vers 1120-1164), archevêque de Cologne et chancelier de Frédéric Barberousse 1152-1190) qui amena dans la ville allemande en 1164 les restes des Rois Mages. Ils les avaient obtenus de son roi en 1162, juste après que Fréderic Ier eut envahi MilanLa légende qui entourait ces reliques racontait que Jésus lui-même avait, après l’Adoration, certifié le titre de rois des trois Mages. De cette manière, le Sauveur lui-même certifiait le caractère divin de la royauté. Celui qui se trouvait en leur possession recevait à son tour la légitimation de sa souveraineté chrétienne. Il n’est donc pas étonnant que Frédéric qui souhaitait mettre en place une politique de restauration de l’Empire romain chrétien ait fait appel au pouvoir symbolique de ces restes royaux. La notion d’Empire, de Reich, riche de significations et d’ambigüités, comporte une très noble et très haute idée de l’unité du peuple chrétien dont la paix et la puissance sont garanties par une structure impériale. Celle-ci s’étend, en théorie (et cette théorie fut surtout élaborée par les chancelleries de Frédéric Barberousse et de Frédéric II) à l’univers tout entier, le droit particulier de chaque personne, de chaque peuple et de chaque royaume étant garanti par l’universalité même de l’autorité impériale. C’est une conception d’un empire « Saint » parce que directement issu de la volonté divine. Certains médiévistes allemands pensent même que la translation des reliques des Mages fut un des éléments principaux de cette politique.

Les reliques des Rois Mages jouèrent aussi un rôle de premier plan dans l’histoire de la ville de Cologne. Tout d’abord parce que leur translation entraina la création d’un pèlerinage de renommée internationale et de là une économie florissante, mais aussi parce que leur présence dans la ville permettait à l’archevêque de consolider et sanctifier son droit de sacre du roi Allemand. En effet c’est l’archevêque de Cologne qui, assisté de l’archevêque de Mayence , était chargé de l’acte liturgique du couronnement du roi et plus particulièrement de l’onction royale. Le pouvoir de légitimation et de sanctification des reliques pouvait donc non seulement aider la politique de Barberousse mais également sacraliser le privilège des archevêques de Cologne.

Mais c’est incontestablement Othon von Braunschweig, couronné Otton IV en 1198, qui participa le plus au culte rendu aux Rois Mages et qui laissa sur le reliquaire de Cologne les traces les plus nettes de la réutilisation politique des reliques. À sa mort, l’empereur Henru VI (fils de Barberousse) laisse à l’empire un enfant unique, appelé Fréderic âgé seulement de quelques mois. L’idée d’une minorité de plus de dix ans parut intolérable à tous. Tandis que la domination allemande s’écroulait en Italie, une partie des princes germaniques se rallia au frère du défunt empereur, Philippe von Schwaben. L’autre partie décidée à rompre avec la tendance à l’hérédité du trône, choisit comme roi un grand du royaume, Otton IV qui, par sa mère était neveu des rois d’Angleterre (Richard Cœur  de Lion et Jean sans-Terre). Après une période de rivalité entre les deux prétendants au trône, Philippe von Schwaben fut assassiné en 1208 par un des proches d’Otton IV, laissant à ce dernier l’empire allemand. Otton IV avait été élu roi à Cologne et couronné à Aix-la-Chapelle le 12 juillet 1198. Il fut plus tard couronné empereur à Saint-Pierre de Rome le 4 octobre 1209 par le pape Innocent III.. Il tenta tout au long de son règne de légitimer sa couronne obtenue peu scrupuleusement. Son association aux reliques des Rois Mages est sans doute une conséquence de cette quête de légitimité.

 

Le programme iconographique

Pour ces hauts dignitaires politiques, le plus grand intérêt des reliques des Rois Mages était donc la légitimité divine qu’elle leur conféraitIl n’est alors pas étonnant que l’iconographie hagiographique retentisse dans le programme de la châsse avec moins d’intensité que les thèmes de la royauté et du couronnement. Ces derniers sont présents sur l’ensemble de la châsse et en particulier sur le pignon central. Nous n’allons pas décrire en détail les nombreuses significations théologiques de ce programme mais simplement en donner les grandes lignes afin de prouver que l’iconographie de cet objet ne sert pas seulement des fins religieuses mais également politiques.

C’est le successeur du translator des reliques, Philippe von Heinsberg qui est à l’origine de la commande du reliquaire passé à Nicolas de Verdun vers 1181. C’est sans doute ce dernier qui a créé les plans primitifs de la châsse, mais il n’est pas à l’origine de l’ensemble de la réalisation. Les spécialistes s’accordent sur le fait que ce célèbre orfèvre a seulement crée les figures d’apôtres et de prophètes placées sur les côtés de la châsse. La présence au milieu d’elles du roi David et du roi Salomon n’est pas due au hasard puisque ces deux rois sont de très nombreuses fois cités (960 fois) dans les oraisons et prières des couronnements royaux et qu’ils sont également représentés sur la couronne qui fut utilisée pour le couronnement d’Othon I en 962.

Le plan primitif de Nicolas de Verdun a certainement été plus ou moins respecté, mais en 1200, le pignon principal fut modifié sous l’influence d’Othon IV qui avait offert aux reliques l’ensemble des matériaux nécessaires à l’achèvement du reliquaire. Il marqua son dévouement aux reliques des Rois Mages en s’incrustant pour l’éternité dans le pignon principal de la châsse. Il est représenté en tant que quatrième roi dans la scène de l’Adoration située dans le registre inférieur. Une inscription au-dessus de lui l’identifie : OTTO REX. Barbu, sans couronne et vêtu d’une ample tunique, il est représenté plus petit que les Mages. Il tient dans ses mains une boite en or qui a sans doute été remplacée à l’époque baroque. Sa présence dans cette scène religieuse a été interprétée de manières différentes. L’objet dont il s’apprête à faire don peut faire référence à ses propres offrandes aux reliques. En effet il leur avait non seulement offert des matériaux précieux mais également trois couronnes qui furent placées sur les crânes des Mages le jour de l’Épiphanie de l’année 1200. Une autre interprétation voudrait que, de cette manière, l’empereur Othon IV place son propre couronnement sous la protection de la vierge Marie et sous la figure du Christ du Jugement Dernier placé dans le registre supérieur. En effet ce geste d’offrande pourrait également symboliser les propres gestes liturgiques effectués lors de son couronnement à Aix-la-Chapelle. De cette manière Othon IV légitime son trône en le plaçant sous protection et donc volonté divine.

Dans ce contexte la scène du Baptême du Christ située à la gauche de la Vierge Marie peut avoir une signification supplémentaire. Durant les messes de couronnement, il n’était pas rare qu’une association soit faite entre la descente de l’Esprit Saint sur le roi et son apparition lors du Baptême du Christ. Placé dans ce programme iconographique, le Baptême devient un élément de cette symbolique royale et est de nouveau un rappel du caractère sacré de la royauté.

Le même thème est présent dans le registre supérieur où le Christ du Jugement porte le Livre dans sa main gauche et fait de la main droite le geste du Jugement. Il est encadré par deux anges offrant de la vaisselle liturgique et une couronne. Comme l’a déjà étudié L. V. Ciresi, aucune référence directe du Canon n’explique l’offrande de cette couronne. Mais la tradition médiévale du aurum coronarium, dans laquelle un ange offre au Christ une couronne, est commune. Une autre tradition consistant à suspendre une couronne votive au-dessus d’un autel est également fréquente au Moyen Âge. Dans le cas de la châsse des rois mages, le donateur est Othon IV et la couronne offerte est peut être la sienne, ce qui expliquerait qu’il ne soit pas représenté couronné dans la scène de l’Adoration. La présence à cet endroit de cette couronne monterait que les insignes royales d’Othon IV lui ont été accordées par le Christ. De cette manière un parallèle est construit entre Othon IV et les Rois Mages dont les royautés ont toutes les deux été placées sous la protection de Dieu.

D’autres éléments de cette châsse comportent une iconographie faisant référence à cette liturgie du couronnement royal ; il s’agit des deux camées du trapèze amovible. En effet ils représentent tous les deux le triomphe d’un personnage assis, couronné par un deuxième debout. Dans le cas de l’iconographie de Venus et Mars, c’est aux pieds de la déesse que s’agenouille le Dieu, pendant qu’un petit être ailé la couronne d’une tresse de laurier. Le symbolisme du laurier peut s’apparenter à celui du diadème. Dans le deuxième camée c’est une couronne identique qu’Agrippa élève au-dessus de son mari assis. La réutilisation de ces deux pierres n’est donc pas seulement due à une volonté de rappeler les origines antiques des reliques mais fait aussi partie du thème iconographique du couronnement. Le thème du triomphe antique possède par bien des aspects des similitudes avec le celui de l’aurum coronarium médiéval et ceci n’a pas du passer inaperçu aux créateurs de la châsse.

Quand on sait que bien des penseurs médiévaux étaient convaincus qu’ils étaient eux-mêmes citoyens de l’illustre Empire fondé par Auguste et que toute la politique allemande entre Frédéric Barberousse et Frédéric II visait à sa restauration, l’ensemble des camées de la châsse est porteur de sens. Par eux, l’ancien Empire romain, si cher aux hommes politiques de l’époque était symbolisé sur la châsse et une continuité était créée entre les deux époques.

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Conclusion

La châsse de Cologne, et en particulier le pignon principal modifié par Othon IV, possède une iconographie riche qui est un constant rappel du caractère sacré des reliques comme de la souveraineté. La châsse en elle-même est donc une représentation visuelle de la Sainteté mais peut également s’interpréter (et sans cela que s’oppose) comme la représentation du royaume terrestre d’Othon, soit l’Empire romain allemand qui a réuni tous les empires de la chrétienté sous un même « toit ». De plus l’iconographie de la châsse est un constant rappel de la volonté d’Othon IV d’insister sur le caractère divin de son couronnement et de légitimer ainsi son accès au trône. Peut-être peut on y voir aussi, les futurs ambitions d’Othon IV qui n’était pas encore couronné empereur romain par le Pape lorsque la châsse fut terminée.

La châsse de Cologne a donc clairement ici été employée comme un média servant à la propagande du futur empereur. C’est à travers le reliquaire qu’Othon IV faisait passer son message politique. Le choix de cet objet est judicieux au vu de la renommée internationale du pèlerinage de Cologne et de la vénération du reliquaire par des milliers de pèlerins. Maintenant il serait intéressant de savoir dans quelle mesure les fidèles venus adorer les reliques percevaient ce message politique inscrit dans l’iconographie religieuse. En effet avaient ils la capacité (et la volonté ?) de décrypter ce message politique relativement caché alors qu’ils venaient avant tout pour les bienfaits miraculeux de la relique ? Ce message ne s’adressait-il pas qu’à une seule catégorie de fidèles, celle de la classe dirigeante et cultivée du pays ? Nous pouvons ainsi penser que ce reliquaire n’a pas véritablement plusieurs rôles préalablement définis mais des rôles changeants intrinsèquement suivant le spectateur.chasse

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Dimanche de l’Epiphanie : commentaires des lectures

Commentaires lectures du dimanche 6 janvier

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 6 janvier 2019

Fête de l’Epiphanie

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

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PREMIERE LECTURE – Isaïe 60,1-6

1 Debout, Jérusalem, resplendis !
Elle est venue, ta lumière,
et la gloire du SEIGNEUR s’est levée sur toi.
2 Voici que les ténèbres couvrent la terre,
et la nuée obscure couvre les peuples.
Mais sur toi se lève le SEIGNEUR,
Sur toi sa gloire apparaît.
3 Les nations marcheront vers ta lumière,
et les rois, vers la clarté de ton aurore.
4 Lève les yeux alentour, et regarde :
tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ;
tes fils reviennent de loin,
et tes filles sont portées sur la hanche.
5 Alors tu verras, tu seras radieuse,
ton cœur  frémira et se dilatera.
Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi,
vers toi viendront les richesses des nations.
6 En grand nombre, des chameaux t’envahiront,
de jeunes chameaux de Madiane et d’Epha.
Tous les gens de Saba viendront,
apportant l’or et l’encens ;
ils annonceront les exploits du SEIGNEUR.

Vous avez remarqué toutes les expressions de lumière, tout au long de ce passage : « Resplendis, elle est venue ta lumière… la gloire (le rayonnement) du SEIGNEUR s’est levée sur toi (comme le soleil se lève)… sur toi se lève le SEIGNEUR, sa gloire brille sur toi…ta lumière, la clarté de ton aurore…tu seras radieuse ».
On peut en déduire tout de suite que l’humeur générale était plutôt sombre ! Je ne dis pas que les prophètes cultivent le paradoxe ! Non ! Ils cultivent l’espérance.
Alors, pourquoi l’humeur générale était-elle sombre, pour commencer. Ensuite, quel argument le prophète avance-t-il pour inviter son peuple à l’espérance ?
Pour ce qui est de l’humeur, je vous rappelle le contexte : ce texte fait partie des derniers chapitres du livre d’Isaïe ; nous sommes dans les années 525-520  av. J.C., c’est-à-dire une quinzaine ou une vingtaine d’années après le retour de l’exil à Babylone. Les déportés sont rentrés au pays, et on a cru que le bonheur allait s’installer. En réalité, ce fameux retour tant espéré n’a pas répondu à toutes les attentes.
D’abord, il y avait ceux qui étaient restés au pays et qui avaient vécu la période de guerre et d’occupation. Ensuite, il y avait ceux qui revenaient d’Exil et qui comptaient retrouver leur place et leurs biens. Or si l’Exil a duré cinquante ans, cela veut dire que ceux qui sont partis sont morts là-bas… et ceux qui revenaient étaient leurs enfants ou leurs petits-enfants … Cela ne devait pas simplifier les retrouvailles. D’autant plus que ceux qui rentraient ne pouvaient certainement pas prétendre récupérer l’héritage de leurs parents : les biens des absents, des exilés ont été occupés, c’est inévitable, puisque, encore une fois, l’Exil a duré cinquante ans !
Enfin, il y avait tous les étrangers qui s’étaient installés dans la ville de Jérusalem et dans tout le pays à la faveur de ce bouleversement et qui y avaient introduit d’autres coutumes, d’autres religions…
Tout ce monde n’était pas fait pour vivre ensemble…
La pomme de discorde, ce fut la reconstruction du Temple : car, dès le retour de l’exil, autorisé en 538 par le roi Cyrus, les premiers rentrés au pays (nous les appellerons la communauté du retour) avaient rétabli l’ancien autel du Temple de Jérusalem, et avaient recommencé à célébrer le culte comme par le passé ; et en même temps, ils entreprirent la reconstruction du Temple lui-même.
Mais voilà que des gens qu’ils considéraient comme hérétiques ont voulu s’en mêler ; c’étaient ceux qui avaient habité Jérusalem pendant l’Exil : mélange de juifs restés au pays et de populations étrangères, donc païennes, installées là par l’occupant ; il y avait eu inévitablement des mélanges entre ces deux types de population, et même des mariages, et tout ce monde avait pris des habitudes jugées hérétiques par les Juifs qui rentraient de l’Exil.
Alors la communauté du retour s’est resserrée et a refusé cette aide dangereuse pour la foi : le Temple du Dieu unique ne peut pas être construit par des gens qui, ensuite, voudront y célébrer d’autres cultes ! Comme on peut s’en douter, ce refus a été très mal pris et désormais ceux qui avaient été éconduits firent obstruction par tous les moyens. Finis les travaux, finis aussi les rêves de rebâtir le Temple !
Les années ont passé et on s’est installés dans le découragement. Mais la morosité, l’abattement ne sont pas dignes du peuple porteur des promesses de Dieu. Alors, Isaïe et un autre prophète, Aggée, décident de réveiller leurs compatriotes : sur le thème : fini de se lamenter, mettons-nous au travail pour reconstruire le Temple de Jérusalem. Et cela nous vaut le texte d’aujourd’hui :
Connaissant le contexte difficile, ce langage presque triomphant nous surprend peut-être ; mais c’est un langage assez habituel chez les prophètes ; et nous savons bien que s’ils promettent tant la lumière, c’est parce qu’elle est encore loin d’être aveuglante… et que, moralement, on est dans la nuit. C’est pendant la nuit qu’on guette les signes du lever du jour ; et justement le rôle du prophète est de redonner courage, de rappeler la venue du jour. Un tel langage ne traduit donc pas l’euphorie du peuple, mais au contraire une grande morosité : c’est pour cela qu’il parle tant de lumière !
Pour relever le moral des troupes, nos deux prophètes n’ont qu’un argument, mais il est de taille : Jérusalem est la Ville Sainte, la ville choisie par Dieu, pour y faire demeurer le signe de sa Présence ; c’est parce que Dieu lui-même s’est engagé envers le roi Salomon en décidant « Ici sera Mon Nom », que le prophète Isaïe, des siècles plus tard, peut oser dire à ses compatriotes « Debout, Jérusalem ! Resplendis… »
Le message d’Isaïe aujourd’hui, c’est donc : « vous avez l’impression d’être dans le tunnel, mais au bout, il y a la lumière. Rappelez-vous la Promesse : le JOUR vient où tout le monde reconnaîtra en Jérusalem la Ville Sainte. » Conclusion : ne vous laissez pas abattre, mettez-vous au travail, consacrez toutes vos forces à reconstruire le Temple comme vous l’avez promis.
J’ajouterai trois remarques pour terminer : premièrement, une fois de plus, le prophète nous donne l’exemple : quand on est croyants, la lucidité ne parvient jamais à étouffer l’espérance.
Deuxièmement, la promesse ne vise pas un triomphe politique… Le triomphe qui est entrevu ici est celui de Dieu et de l’humanité qui sera un jour enfin réunie dans une harmonie parfaite dans la Cité Sainte ; reprenons les premiers versets : si Jérusalem resplendit, c’est de la lumière et de la gloire du SEIGNEUR : « Debout, Jérusalem ! Resplendis : elle est venue ta lumière, et la gloire du SEIGNEUR s’est levée sur toi… sur toi se lève le SEIGNEUR, et sa gloire brille sur toi… »
Troisièmement, quand Isaïe parlait de Jérusalem, déjà à son époque, ce nom désignait plus le peuple que la ville elle-même ; et l’on savait déjà que le projet de Dieu déborde toute ville, si grande ou belle soit-elle, et tout peuple, il concerne toute l’humanité.

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PSAUME – 71 (72)

1 Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
2 Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

7 En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
8 Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

10 Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
11 Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

12 Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
13 Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

Imaginons que nous sommes en train d’assister au sacre d’un nouveau roi. Les prêtres expriment à son sujet des prières qui sont tous les souhaits, j’aurais envie de dire tous les rêves que le peuple formule au début de chaque nouveau règne : vœux  de grandeur politique pour le roi, mais surtout vœux  de paix, de justice pour tous. Les « lendemains qui chantent », en quelque sorte ! C’est un thème qui n’est pas d’aujourd’hui… On en rêve depuis toujours ! Richesse et prospérité pour tous… Justice et Paix… Et cela pour tous… d’un bout de la terre à l’autre… Or le peuple élu a cet immense avantage de savoir que ce rêve des hommes coïncide avec le projet de Dieu lui-même.
La dernière strophe de ce psaume, elle, change de ton (malheureusement, elle ne fait pas partie de la liturgie de cette fête) : il n’est plus question du roi terrestre, il n’est question que de Dieu : « Béni soit le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël, lui seul fait des merveilles ! Béni soit à jamais son nom glorieux, toute la terre soit remplie de sa gloire ! Amen ! Amen ! » C’est cette dernière strophe qui nous donne la clé de ce psaume : en fait, il a été composé et chanté après l’Exil à Babylone, (donc entre 500 et 100 av.J.C.) c’est-à-dire à une époque où il n’y avait déjà plus de roi en Israël ; ce qui veut dire que ces vœux , ces prières ne concernent pas un roi en chair et en os… ils concernent le roi qu’on attend, que Dieu a promis, le roi-messie. Et puisqu’il s’agit d’une promesse de Dieu, on peut être certain qu’elle se réalisera.
La Bible tout entière est traversée par cette espérance indestructible : l’histoire humaine a un but, un sens ; et le mot « sens » veut dire deux choses : à la fois « signification » et « direction ». Dieu a un projet. Ce projet inspire toutes les lignes de la Bible, Ancien Testament et Nouveau Testament : il porte des noms différents selon les auteurs. Par exemple, c’est le « JOUR de Dieu » pour les prophètes, le « Royaume des cieux » pour Saint Matthieu, le « dessein bienveillant » pour Saint Paul, mais c’est toujours du même projet qu’il s’agit. Comme un amoureux répète inlassablement des mots d’amour, Dieu propose inlassablement son projet de bonheur à l’humanité. Ce projet sera réalisé par le messie et c’est ce messie que les croyants appellent de tous leurs voeux lorsqu’ils chantent les psaumes au Temple de Jérusalem .
Ce psaume 71, particulièrement, est vraiment la description du roi idéal, celui qu’Israël attend depuis des siècles : quand Jésus naît, il y a 1000 ans à peu près que le prophète Natan est allé trouver le roi David de la part de Dieu et lui a fait cette promesse dont parle notre psaume. Je vous redis les paroles du prophète Natan à David : « Quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, je maintiendrai après toi le lignage issu de tes entrailles et j’affermirai sa royauté… Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils… Ta maison et ta royauté subsisteront à jamais devant moi, ton trône sera affermi à jamais » (2 S 7,12-16).1
De siècle en siècle, cette promesse a été répétée, répercutée, précisée. La certitude de la fidélité de Dieu à ses promesses en a fait découvrir peu à peu toute la richesse et les conséquences ; si ce roi méritait vraiment le titre de fils de Dieu, alors il serait à l’image de Dieu, un roi de justice et de paix.
A chaque sacre d’un nouveau roi, la promesse était redite sur lui et on se reprenait à rêver… Depuis David, on attendait, et le peuple juif attend toujours… et il faut bien reconnaître que le règne idéal n’a encore pas vu le jour sur notre terre. On finirait presque par croire que ce n’est qu’une utopie…
Mais les croyants savent qu’il ne s’agit pas d’une utopie : il s’agit d’une promesse de Dieu, donc d’une certitude. Et la Bible tout entière est traversée par cette certitude, cette espérance invincible : le projet de Dieu se réalisera, nous avançons lentement mais sûrement vers lui. C’est le miracle de la foi : devant cette promesse à chaque fois déçue, il y a deux attitudes possibles : le non-croyant dit « je vous l’avais bien dit, cela n’arrivera jamais » ; mais le croyant affirme résolument « patience, puisque Dieu l’a promis, il ne saurait se rejeter lui-même », comme dit Saint Paul (1 Tm 2, 13).
Ce psaume dit bien quelques aspects de cette attente du roi idéal : par exemple « pouvoir » et « justice » seront enfin synonymes ; c’est déjà tout un programme : de nombreux pouvoirs humains tentent loyalement d’instaurer la justice et d’enrayer la misère mais n’y parviennent pas ; ailleurs, malheureusement, « pouvoir » rime parfois avec avantages de toute sorte et autres passe-droits ; parce que nous ne sommes que des hommes.
En Dieu seul le pouvoir n’est qu’amour : notre psaume le sait bien puisqu’il précise « Dieu, donne au roi tes pouvoirs, à ce fils de roi ta justice ».
Et alors puisque notre roi disposera de la puissance même de Dieu, une puissance qui n’est qu’amour et justice, il n’y aura plus de malheureux dans son royaume. « En ces jours-là fleurira la justice, grande paix jusqu’à la fin des lunes !… Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours. »
Ce roi-là, on voudrait bien qu’il règne sur toute la planète ! C’est de bon cœur  qu’on lui souhaite un royaume sans limite de temps ou d’espace ! « Qu’il règne jusqu’à la fin des lunes… » et « Qu’il domine de la mer à la mer et du Fleuve jusqu’aux extrémités de la terre ». Pour l’instant, quand on chante ce psaume, les extrémités du monde connu, ce sont l’Arabie et l’Egypte et c’est pourquoi on cite les rois de Saba et de Seba : Saba, c’est au Sud de l’Arabie, Seba, c’est au Sud de l’Egypte… Quant à Tarsis, c’est un pays mythique, qui veut dire « le bout du monde ».
Aujourd’hui, le peuple juif chante ce psaume dans l’attente du roi-Messie 2 ; nous, Chrétiens, l’appliquons à Jésus-Christ et il nous semble que les mages venus d’Orient ont commencé à réaliser la promesse « Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents, les rois de Saba et de Seba feront leur offrande… Tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront ».
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Notes
1 – Quand le chant « Il est né le divin enfant » nous fait dire « Depuis plus de 4000 ans nous le promettaient les prophètes », le compte n’est pas tout à fait exact, peut-être le nombre 4000 n’a-t-il été retenu que pour les nécessités de la mélodie.
2 – De nos jours, encore, dans certaines synagogues, nos frères juifs disent leur impatience de voir arriver le Messie en récitant la profession de foi de Maïmonide, médecin et rabbin à Tolède en Espagne, au douzième siècle : « Je crois d’une foi parfaite en la venue du Messie, et même s’il tarde à venir, en dépit de tout cela, je l’attendrai jusqu’au jour où il viendra. »

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DEUXIEME LECTURE – Ephésiens 3,2…6

Frères,
2 vous avez appris, je pense,
en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous :
3 par révélation, il m’a fait connaître le mystère.
Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance
des hommes des générations passées,
comme il a été révélé maintenant
à ses saints Apôtres et aux prophètes,
dans l’Esprit.
Ce mystère,
c’est que toutes les nations sont associées au même héritage,
au même corps,
au partage de la même promesse,
dans le Christ Jésus,
par l’annonce de l’Evangile.

Ce passage est extrait de la lettre aux Ephésiens au chapitre 3 ; or c’est dans le premier chapitre de cette même lettre que Paul a employé sa fameuse expression « le dessein bienveillant de Dieu » ; ici, nous sommes tout à fait dans la même ligne ; je vous rappelle quelques mots du chapitre 1 : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre ».
Dans le texte d’aujourd’hui, nous retrouvons ce mot de « mystère ». Le « mystère » chez Saint Paul, ce n’est pas un secret que Dieu garderait jalousement pour lui ; au contraire, c’est son intimité dans laquelle il nous fait pénétrer. Paul nous dit ici : « Par révélation, Dieu m’a fait connaître le mystère » : ce mystère, c’est-à-dire son dessein bienveillant, Dieu le révèle progressivement ; tout au long de l’histoire biblique, on découvre toute la longue, lente, patiente pédagogie que Dieu a déployée pour faire entrer son peuple élu dans son mystère ; nous avons cette expérience qu’on ne peut pas, d’un coup, tout apprendre à un enfant : on l’enseigne patiemment au jour le jour et selon les circonstances ; on ne fait pas d’avance à un enfant des leçons théoriques sur la vie, la mort, le mariage, la famille… pas plus que sur les saisons ou les fleurs… l’enfant découvre la famille en vivant les bons et les mauvais jours d’une famille bien réelle ; il découvre les fleurs une à une, il traverse avec nous les saisons… quand la famille célèbre un mariage ou une naissance, quand elle traverse un deuil, alors l’enfant vit avec nous ces événements et, peu à peu, nous l’accompagnons dans sa découverte de la vie.
Dieu a déployé la même pédagogie d’accompagnement avec son peuple et s’est révélé à lui progressivement ; pour Saint Paul, il est clair que cette révélation a franchi une étape décisive avec le Christ : l’histoire de l’humanité se divise nettement en deux périodes : avant le Christ et depuis le Christ. « Ce mystère, n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. » A ce titre, on peut se réjouir que nos calendriers occidentaux décomptent les années en deux périodes, les années avant J.C. et les années après J.C.
Ce mystère dont parle Paul, c’est que le Christ est le centre du monde et de l’histoire, que l’univers entier sera un jour réuni en lui, comme les membres le sont à la tête ; d’ailleurs, dans la phrase « réunir l’univers entier sous un seul chef le Christ », le mot grec que nous traduisons « chef » veut dire tête.
Il s’agit bien de « l’univers entier » et ici Paul précise : « Toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus » ; on pourrait dire encore autrement : l’Héritage, c’est Jésus-Christ… la Promesse, c’est Jésus-Christ… le Corps, c’est Jésus-Christ… Le dessein bienveillant de Dieu, c’est que Jésus-Christ soit le centre du monde, que l’univers entier soit réuni en lui. Dans le Notre Père, quand nous disons « Que ta volonté soit faite », c’est de ce projet de Dieu que nous parlons et, peu à peu, à force de répéter cette phrase, nous nous imprégnons du désir de ce Jour où enfin ce projet sera totalement réalisé.
Donc le projet de Dieu concerne l’humanité tout entière, et non pas seulement les Juifs : c’est ce qu’on appelle l’universalisme du plan de Dieu. Cette dimension universelle du plan de Dieu fut l’objet d’une découverte progressive par les hommes de la Bible, mais à la fin de l’histoire biblique, c’était une conviction bien établie dans le peuple d’Israël, puisqu’on fait remonter à Abraham la promesse de la bénédiction de toute l’humanité : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12, 3). Et le passage d’Isaïe que nous lisons en première lecture de cette fête de l’Epiphanie est exactement dans cette ligne. Bien sûr, si un prophète comme Isaïe a cru bon d’y insister, c’est qu’on avait tendance à l’oublier.
De la même manière, au temps du Christ, si Paul précise : « Toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus », c’est que celà n’allait pas de soi. Et là, nous avons un petit effort d’imagination à faire : nous ne sommes pas du tout dans la même situation que les contemporains de Paul ; pour nous, au vingt-et-unième siècle, c’est une évidence : beaucoup d’entre nous ne sont pas juifs d’origine et trouvent normal d’avoir part au salut apporté par le Messie ; pour un peu, même, après deux mille ans de Christianisme, nous aurions peut-être tendance à oublier qu’Israël reste le peuple élu parce que, comme dit ailleurs Saint Paul, « Dieu ne peut pas se renier lui-même ». Aujourd’hui, nous avons un peu tendance à croire que nous sommes les seuls témoins de Dieu dans le monde.
Mais au temps du Christ, c’était la situation inverse : c’est le peuple juif qui, le premier, a reçu la révélation du Messie. Jésus est né au sein du peuple juif : c’était la logique du plan de Dieu et de l’élection d’Israël ; les Juifs étaient le peuple élu, ils étaient choisis par Dieu pour être les apôtres, les témoins et l’instrument du salut de toute l’humanité ; et on sait que les Juifs devenus chrétiens ont eu parfois du mal à tolérer l’admission d’anciens païens dans leurs communautés. Saint Paul vient leur dire « Attention… les païens, désormais, peuvent aussi être des apôtres et des témoins du salut »… Au fait, je remarque que Matthieu, dans l’évangile de la visite des mages, qui est lu également pour l’Epiphanie, nous dit exactement la même chose.
Les derniers mots de ce texte résonnent comme un appel : « Toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus par l’annonce de l’évangile » : si je comprends bien, Dieu attend notre collaboration à son dessein bienveillant : les mages ont aperçu une étoile, pour laquelle ils se sont mis en route ; pour beaucoup de nos contemporains, il n’y aura pas d’étoile dans le ciel, mais il faudra des témoins de la Bonne Nouvelle.

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EVANGILE selon Saint Matthieu 2,1-12

1 Jésus était né à Bethléem en Judée,
au temps du roi Hérode le Grand.
Or, voici que des mages venus d’Orient
arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent :
« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ?
Nous avons vu son étoile à l’orient
et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
3 En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé,
et tout Jérusalem avec lui.
4 Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple,
pour leur demander où devait naître le Christ.
Ils lui répondirent :
5 « A Bethléem en Judée,
car voici ce qui est écrit par le   prophète  :
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda,
tu n’es certes pas le dernier
parmi les chefs-lieux de Juda,
car de toi sortira un chef,
qui sera le berger de mon peuple Israël. »
7 Alors Hérode convoqua les mages en secret
pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ;
8 Puis il les envoya à Bethléem, en leur disant :
« Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant.
Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer
pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »
9 Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient
les précédait,
jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit
où se trouvait l’enfant.
10 Quand ils virent l’étoile,
ils se réjouirent d’une très grande joie.
11 Ils entrèrent dans la maison,
ils virent l’enfant avec Marie sa mère ;
et, tombant à ses pieds,
ils se prosternèrent devant lui.
Ils ouvrirent leur coffrets,
et lui offrirent leurs présents :
de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
12 Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode,
ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

On sait à quel point l’attente du Messie était vive au temps de Jésus. Tout le monde en parlait, tout le monde priait Dieu de hâter sa venue. La majorité des Juifs pensait que ce serait un roi : ce serait un descendant de David, il régnerait sur le trône de Jérusalem, il chasserait les Romains, et il établirait définitivement la paix, la justice et la fraternité en Israël ; et les plus optimistes allaient même jusqu’à dire que tout ce bonheur s’installerait dans le monde entier.
Dans ce sens, on citait plusieurs prophéties convergentes de l’Ancien Testament : d’abord celle de Balaam dans le Livre des Nombres. Je vous la rappelle : au moment où les tribus d’Israël s’approchaient de la terre promise sous la conduite de Moïse, et traversaient les plaines de Moab (aujourd’hui en Jordanie), le roi de Moab, Balaq, avait convoqué Balaam pour qu’il maudisse ces importuns ; mais, au lieu de maudire, Balaam, inspiré par Dieu avait prononcé des prophéties de bonheur et de gloire pour Israël ; et, en particulier, il avait osé dire : « Je le vois, je l’observe, de Jacob monte une étoile, d’Israël jaillit un sceptre … » (Nb 24, 17). Le roi de Moab avait été furieux, bien sûr, car, sur l’instant, il y avait entendu l’annonce de sa future défaite face à Israël ; mais en Israël, dans les siècles suivants, on se répétait soigneusement cette belle promesse ; et peu à peu on en était venu à penser que le règne du Messie serait signalé par l’apparition d’une étoile. C’est pour cela que le roi Hérode, consulté par les mages au sujet d’une étoile, prend l’affaire très au sérieux.
Autre prophétie concernant le Messie : celle de Michée : « Toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. » Prophétie tout à fait dans la ligne de la promesse faite par Dieu à David : que sa dynastie ne s’éteindrait pas et qu’elle apporterait au pays le bonheur attendu.
Les mages n’en savent peut-être pas tant : ce sont des astrologues ; ils se sont mis en marche tout simplement parce qu’une nouvelle étoile s’est levée ; et, spontanément, en arrivant à Jérusalem, ils vont se renseigner auprès des autorités. Et c’est là, peut-être, la première surprise de ce récit de Matthieu : il y a d’un côté, les mages qui n’ont pas d’idées préconçues ; ils sont à la recherche du Messie et ils finiront par le trouver. De l’autre, il y a ceux qui savent, qui peuvent citer les Ecritures sans faute, mais qui ne bougeront pas le petit doigt ; ils ne feront même pas le déplacement de Jérusalem à Bethléem. Evidemment, ils ne rencontreront pas l’enfant de la crèche.
Quant à Hérode, c’est une autre histoire. Mettons-nous à sa place : il est le roi des Juifs, reconnu comme roi par le pouvoir romain, et lui seul… Il est assez fier de son titre et férocement jaloux de tout ce qui peut lui faire de l’ombre … Il a fait assassiner plusieurs membres de sa famille, y compris ses propres fils, il ne faut pas l’oublier. Car dès que quelqu’un devient un petit peu populaire… Hérode le fait tuer par jalousie. Et voilà qu’on lui rapporte une rumeur qui court dans la ville : des astrologues étrangers ont fait un long voyage jusqu’ici et il paraît qu’ils disent : « Nous avons vu se lever une étoile tout à fait exceptionnelle, nous savons qu’elle annonce la naissance d’un enfant-roi… tout aussi exceptionnel… Le vrai roi des juifs vient sûrement de naître » ! … On imagine un peu la fureur, l’extrême angoisse d’Hérode !
Donc, quand Saint Matthieu nous dit : « Hérode fut bouleversé et tout Jérusalem avec lui », c’est certainement une manière bien douce de dire les choses ! Evidemment, Hérode ne va pas montrer sa rage, il faut savoir manœuvrer  : il a tout avantage à extorquer quelques renseignements sur cet enfant, ce rival potentiel… Alors il se renseigne :
D’abord sur le lieu : Matthieu nous dit qu’il a convoqué les chefs des prêtres et les scribes et qu’il leur a demandé où devait naître le Messie ; et c’est là qu’intervient la prophétie de Michée : le Messie naîtra à Bethléem.
Ensuite, Hérode se renseigne sur l’âge de l’enfant car il a déjà son idée derrière la tête pour s’en débarrasser ; il convoque les mages pour leur demander à quelle date au juste l’étoile est apparue. On ne connaît pas la réponse mais la suite nous la fait deviner : puisque, en prenant une grande marge, Hérode fera supprimer tous les enfants de moins de deux ans.
Très probablement, dans le récit de la venue des mages, Matthieu nous donne déjà un résumé de toute la vie de Jésus : dès le début, à Bethléem, il a rencontré l’hostilité et la colère des autorités politiques et religieuses. Jamais, ils ne l’ont reconnu comme le Messie, ils l’ont traité d’imposteur… Ils l’ont même supprimé, éliminé. Et pourtant, il était bien le Messie : tous ceux qui le cherchent peuvent, comme les mages, entrer dans le salut de Dieu.
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Compléments
– Au passage, on notera que c’est l’un des rares indices que nous ayons de la date de naissance exacte de Jésus ! On connaît avec certitude la date de la mort d’Hérode le Grand : 4 av JC (il a vécu de 73 à 4 av JC)… or il a fait tuer tous les enfants de moins de 2 ans : c’est-à-dire des enfants nés entre 6 et 4 (av JC) ; donc Jésus est probablement né entre 6 et 4 ! Probablement en 6 ou 5… C’est quand au sixième siècle on (un moine du nom de Denys le Petit) a voulu – à juste titre – compter les années à partir de la naissance de Jésus, (et non plus à partir de la fondation de Rome) qu’il y a eu tout simplement une erreur de comptage.
– A propos de « l’Election d’Israël » : les mages païens ont vu l’étoile visible par tout un chacun. Mais ce sont les scribes d’Israël qui peuvent en révéler le sens… Encore faut-il qu’eux-mêmes se laissent guider par les Ecritures.