ANDRE BOISSON (1643-1733), ANNONCIATION, ANNONCIATION A MARIE, EGLISE SAINT-JEAN-DE-MALTE (Aix-en-Provence), EVANGILE SELON SAINT LUC, NOUVEAU TESTAMENT, PEINTRE FRANÇAIS, PEINTRES, PEINTURE, VIERGE MARIE

L’Annonciation : tableau d’André Boisson (Eglise Saint-Jean-de-Malte, Aix-en-Provence)

 

L’Annonciation 

André Boisson (Aix, 1643-1733).

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L’Annonciation

 

L’Annonciation est une composition aux coloris agréables dans le style Contre-Réforme du XVIIè siècle qui a renouvelé le thème de la peinture religieuse après le Concile de Trente (1542-1563) dans toute l’Europe.

  A la fin du Moyen-Age l’Annonciation se passe dans une atmosphère intimiste loin de tout regard extérieur où l’ange et la Vierge sont seuls, face à face dans une pièce où l’on relève des livres de piété et des fleurs. Ici le quotidien s’efface pour signifier une annonce triomphante : l’ange Gabriel lève la main droite et tient dans sa main gauche un lys, symbole de pureté. Derrière la Vierge une foule d’anges dans un ciel rempli d’une lumière irréelle où l’on distingue la colombe du Saint-Esprit. C’est le ciel qui descend sur Marie agenouillée et les mains jointes dans une attitude de totale acceptation.

 

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 André Boisson

André Boisson (1643-1733) est né à Aix en 1643. Il entre en apprentissage chez Reynaud Levieux pour trois ans. Il continue à travailler avec lui quelque temps malgré l’expiration de son contrat.
En 1667, il fait son testament avant de partir pour Rome où il est rejoint par Reynaud Levieux.
En 1676, il est de retour à Aix. Il exécute simultanément en 1678, le cycle des six tableaux de la Vie de la Vierge pour la chapelle de la Cour des Comptes et les trois tableaux du cycle de sainte Madeleine pour le chœur de la basilique de Saint-Maximin. Il se marie l’année suivante à 36 ans, engage trois apprentis de 1679 à 1681. Devenu veuf, il se remarie en 1681 et aura dix enfants. Dès lors, il accepte les travaux les plus divers (plans de l’Etang de Berre) puis travaille à Avignon jusqu’en 1691 attiré par une clientèle appréciant sa peinture de petit format. Il est alors un artiste aisé.
En 1693, il obtient de réaliser la grande fresque de la Transfiguration du Christ au-dessus de la chapelle du Corpus Domini dans la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix. Il participe en 1701 aux décors des entrées des Princes de Bourgogne et de Berry. Il fait plusieurs voyages à Toulouse dans les années 1700 pour revenir à Aix en 1706.
En 1715, il exécute la gravure du frontispice de l’Histoire des plantes de Garidel puis en 1716-1717, une fresque derrière le maître-autel et un retable pour l’église du Saint-Esprit. On perd sa trace de 1719 à 1725. Il meurt à Aix en 1733 de contagion.

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ANCIEN TESTAMENT, CHRIST ROI, DEUXIEME LIVRE DE SAMUEL, EVANGILE SELON SAINT LUC, FETE DU CHRIST ROI, FETE LITURGIQUE, LETTRE DE SAINT PAUL AUX COLOSSIENS, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 121

Fête du Christ-Roi : lectures et commentaires : dimanche 24 noembre 2019

Fête du Christ-Roi : dimanche 24 novembre 2019.

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Commentaires du dimanche 24 novembre

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – deuxième livre de Samuel 5,1-3

En ces jours-là,
Toutes les tribus d’Israël vinrent trouver David à Hébron
et lui dirent :
« Nous sommes de tes os et de ta chair.
Dans le passé, déjà, quand Saül était notre roi,
C’est toi qui menais Israël en campagne et le ramenais
et le SEIGNEUR t’a dit :
Tu seras le berger d’Israël mon peuple,
tu seras le chef d’Israël. »
Ainsi, tous les anciens d’Israël
vinrent trouver le roi à Hébron.
Le roi David fit alliance avec eux,
à Hébron, devant le SEIGNEUR.
Ils donnèrent l’onction à David
pour le faire roi sur Israël.

Un mot sur la ville d’Hébron d’abord : on l’appelle aussi Qiryat-Arba ; c’est une ville des montagnes de Judée ; elle se trouve à 1000 m d’altitude, à environ quarante kilomètres au Sud de Jérusalem. Elle est très importante encore aujourd’hui pour les croyants des trois religions parce que c’est là qu’Abraham a acheté un tombeau pour Sara, à la caverne de Makpéla. Et donc c’est là, à Hébron, que reposent plusieurs des patriarches (des ancêtres du peuple élu, si vous préférez) : Abraham et Sara, Isaac et Rébecca, Jacob et sa première femme, Léa et enfin Joseph, dont le corps a été ramené d’Egypte jusque-là.
Un peu d’histoire maintenant, pour comprendre le texte d’aujourd’hui : le texte est un peu compliqué à première vue parce que David est appelé roi et en même temps on voit les anciens d’Israël qui viennent le trouver à Hébron pour lui demander de devenir leur roi : en fait, David est déjà reconnu comme roi par une partie du peuple, mais une partie seulement. Et ce jour-là, à Hébron, il est devenu le roi de l’ensemble des douze tribus.
Alors, comment en est-on arrivés là ? On se souvient que les fils d’Israël sont entrés sur leur terre vers 1200 av. J.C., après la mort de Moïse. Pendant un peu plus d’un siècle, les douze tribus ont vécu indépendantes ; pas complètement tout de même parce qu’elles gardaient entre elles un lien très fort : celui de leur histoire commune, et surtout la reconnaissance du même Dieu qui les avait fait « monter d’Egypte », comme on disait. Pendant la période qu’on appelle des « Juges », quand un danger menaçait une tribu, un chef temporaire, qu’on appelait un « juge », prenait la direction des opérations jusqu’à ce que le danger soit écarté. Les « juges » en question assuraient les fonctions de gouverneur, parfois même de prophète ; c’était le cas de Samuel justement, celui dont le livre que nous lisons aujourd’hui porte le nom.
Mais il n’était pas question d’avoir un roi, les tribus n’étaient pas assez unies pour cela et puis Dieu seul était le roi d’Israël. Mais peu à peu, une idée de fédération est née et l’envie les a pris d’avoir un roi, comme tous les autres peuples. Au moment où il a fallu songer à assurer la succession de Samuel lui-même qui semble avoir acquis une très large autorité, la question s’est reposée et ils ont demandé à Samuel de choisir un roi pour lui succéder. Samuel a très mal pris la chose parce qu’il y voyait un acte d’insoumission envers Dieu, mais rien n’y a fait.
Samuel a tout fait pour les dissuader (pour s’en convaincre, il suffit de relire le chapitre 8 du premier livre de Samuel), mais il a eu beau parler, il a bien fallu en arriver là. Ce premier roi d’Israël fut Saül. Il a régné une vingtaine d’années, environ de 1030 à 1010 av. J. C. Après un début glorieux, la fin de son règne est triste, il perd peu à peu la raison, il désobéit aux ordres du prophète Samuel : de son vivant il est désavoué et Samuel, sur ordre de Dieu, choisit déjà David, le petit berger de Bethléem pour être son successeur. David a donc reçu l’onction d’huile une première fois de la main de Samuel, à Bethléem ; mais il n’est pas roi pour autant : dans un premier temps, c’est encore Saül le roi en titre. On connaît la suite : David, dont on sait les talents de musicien, est appelé au service de Saül pour le distraire ; puis, peu à peu, ses attributions augmentent quand on découvre ses talents de chef de guerre. De plus, il conquiert l’affection de tous et, en particulier, noue une grande amitié avec Jonathan, le fils de Saül.
Le roi décline, un jeune à qui tout réussit est entré à la cour : cela ne peut que mal tourner ; Saül devient mortellement jaloux et cherche à plusieurs reprises à se débarrasser de ce rival : David, lui, reste toujours d’une parfaite loyauté à son roi, parce qu’il respecte en lui le roi choisi par Dieu.
Après la mort de Saül, il y a une querelle de succession : le pays se divise en deux : David est reconnu comme roi, mais seulement par une partie du peuple, la tribu de Juda, dans le Sud, dont il est originaire. Il règne à Hébron. Au Nord, en revanche, c’est encore un fils de Saül qui règnera quelque temps, sept ans et demi, nous dit la Bible : après des quantités d’intrigues, de complots, de meurtres dans le royaume du Nord, le fils de Saül est assassiné et c’est à ce moment-là que les tribus du Nord, privées de roi, se tournent vers David. Avec le texte d’aujourd’hui, nous assistons donc à la scène du ralliement des tribus du Nord : « Toutes les tribus d’Israël vinrent trouver David à Hébron et lui dirent : Nous sommes de tes os et de ta chair ! Dans le passé, déjà, quand Saül était notre roi, c’est toi qui menais Israël en campagne et le ramenais… Et le SEIGNEUR t’a dit : Tu seras le berger d’Israël mon peuple… Le roi David fit alliance avec eux, à Hébron, devant le SEIGNEUR. Ils donnèrent l’onction à David pour le faire roi sur Israël ».
Voilà donc les douze tribus enfin réunies sous la houlette d’un unique pasteur, à la fois choisi par Dieu et reconnu par ses frères comme un des leurs. Sa désignation par Dieu est manifestée par l’onction qui lui est faite avec l’huile sainte et désormais il porte le titre de « Messie » qui veut dire justement le « frotté d’huile ». Cette onction d’huile est le signe que Dieu l’a choisi et que l’Esprit de Dieu est avec lui ; et c’est Dieu qui lui a fixé sa tâche : être un pasteur, un berger pour son peuple. Bel idéal pour un roi !
On sait bien ce qu’il en est ! Cet idéal d’un roi, à la fois issu de son peuple et choisi par Dieu, qui soit un pasteur uniquement préoccupé d’offrir à son troupeau l’unité et la sécurité, restera malheureusement tout au long de l’histoire d’Israël un rêve. Mais la foi dans les promesses de Dieu l’emportera toujours sur les déceptions de l’histoire : on continuera d’attendre celui qui porterait dignement le nom de Messie. En grec, la traduction du mot « Messie », c’est le mot « Christos », Christ… Mille ans après David, un de ses lointains descendants qu’on appellera souvent « Fils de David » inaugurera enfin ce règne définitif : il dira de lui-même « Je suis le bon pasteur ».

 

PSAUME – 121 (122), 1-2, 3-4, 5-6

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du SEIGNEUR ! »
2 Maintenant notre marche prend fin devant tes portes, Jérusalem !

3 Jérusalem, te voici dans tes murs ! Ville où tout ensemble ne fait qu’un !
4 C’est là que montent les tribus, les tribus du SEIGNEUR, là qu’Israël doit rendre grâce au nom du SEIGNEUR.

5 C’est là le siège du droit, le siège de la maison de David.
6 Appelez le bonheur sur Jérusalem :
Paix à ceux qui t’aiment ! »

« Maintenant notre marche prend fin devant tes portes, Jérusalem ! » C’est un pèlerin qui parle : son groupe vient d’arriver aux portes de la ville sainte, enfin ! Nous sommes après l’Exil à Babylone : le Temple détruit, dévasté, profané par les troupes de Nabuchodonosor en 587 av.J.C., a été reconstruit vers 515 av.J.C. La ville aussi a été rebâtie : notre pèlerin constate avec joie : « Jérusalem, te voici dans tes murs ! » Et il continue « ville où tout ensemble ne fait qu’un » ; il parle de l’assemblage des constructions, bien sûr ; mais aussi de l’unité du peuple autour de cette ville où l’on s’assemble pour renouveler l’Alliance avec Dieu. Une promesse commune, un destin commun maintiennent ce peuple dans l’unité.
Et si Dieu a ordonné de venir régulièrement en pèlerinage à Jérusalem, c’est pour maintenir justement l’unité du peuple dans la ferveur et la joie de l’Alliance. Car ce pèlerinage, comme tous les autres, obéit à un ordre de Dieu : « C’est là que montent les tribus, les tribus du SEIGNEUR, c’est là qu’Israël doit rendre grâce au nom du SEIGNEUR ». Le mot « tribus » est un rappel de l’Exode ; le mot « monter » également : Jérusalem est située sur la hauteur, il faut y monter, c’est vrai ; mais le mot « monter » est aussi une allusion à la libération d’Egypte : quand on parle de cette libération, on dit « Dieu nous a fait monter du pays d’Egypte ».
Désormais on monte à Jérusalem en pèlerinage : et on « monte » vraiment : le pèlerinage se fait à pied, parfois de très loin, dans la fatigue, la chaleur, la soif, mais aussi la ferveur du coude à coude et des difficultés surmontées ensemble ; (nos parcours en autocar, de Jéricho à Jérusalem, par exemple, ne peuvent pas assurer, de la même manière cette cohésion du groupe et cette ferveur commune). Quand le pèlerin de notre psaume s’exclame « Maintenant, notre marche prend fin ! », il exprime tout à la fois l’émerveillement devant le spectacle de la ville et le soulagement d’être arrivés, enfin !… Donc, on monte à Jérusalem, comme les tribus sont montées du pays d’Egypte, sous la conduite de Moïse, puis de Josué, grâce à la protection du Dieu libérateur. Dans le verset : « C’est là que montent les tribus, les tribus du SEIGNEUR », l’expression « tribus du SEIGNEUR », elle aussi, est un rappel de l’Alliance, au moins pour deux raisons : d’abord l’emploi du nom « SEIGNEUR » : c’est le fameux Nom révélé à Moïse dans le buisson ardent ; quant à la préposition « du » (« les tribus du SEIGNEUR »), elle dit l’appartenance qui est justement caractéristique de l’Alliance : l’une des formules de l’Alliance, on pourrait presque dire sa devise, était « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu ».
Et si l’on monte à Jérusalem, chaque année pour la fête des Tentes, c’est pour se retremper dans la ferveur de l’Alliance au cours des multiples célébrations qui en déploieront tous les aspects. Mais le point commun de toutes ces célébrations, ce sera l’action de grâce au Dieu d’Israël pour son Alliance et sa fidélité. « C’est là que montent les tribus, les tribus du SEIGNEUR, c’est là qu’Israël doit rendre grâce au nom du SEIGNEUR. » « Rendre grâce au nom du SEIGNEUR » c’est précisément la vocation d’Israël ; tant que l’humanité tout entière n’aura pas reconnu son Seigneur, c’est le rôle d’Israël au milieu des nations d’être le peuple de l’action de grâce. En même temps, on donne l’exemple, en quelque sorte, en attendant le jour béni où toutes les nations seront ici rassemblées. Il faut relire le magnifique texte d’Isaïe où Israël et les nations sont évoqués tour à tour : manière de montrer à quel point le destin d’Israël et celui des nations sont imbriqués ; si Israël a été choisi, ce n’est pas pour son bénéfice propre, c’est pour être au milieu du monde le témoin de Dieu : « Il arrivera dans l’avenir que la montagne de la Maison du SEIGNEUR sera établie au sommet des montagnes et dominera sur les collines. Toutes les nations y afflueront. Des peuples nombreux se mettront en marche et diront : Venez à la montagne du SEIGNEUR, à la Maison du Dieu de Jacob. Il nous montrera ses chemins et nous marcherons sur ses routes. Oui, c’est de Sion que vient l’instruction, et de Jérusalem la parole du SEIGNEUR. » (Is 2,2-3) 1.
« C’est là le siège du droit, le siège de la maison de David » : toute l’espérance attachée à la famille de David est redite là ; on se souvient de la promesse faite à David par le prophète Natan : « Lorsque tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, j’élèverai ta descendance après toi, celui qui sera issu de toi-même et j’établirai fermement sa royauté… » (2 S 7,12). Depuis cette promesse, on attend le roi idéal qui gouvernera selon le coeur de Dieu, c’est-à-dire selon le droit et la justice. Quand ce psaume est chanté après l’Exil à Babylone, il n’y a plus de roi sur le trône de David, mais la promesse demeure car Dieu ne peut se renier lui-même, comme dira Saint Paul ; et si on rappelle solennellement cette promesse dans les célébrations, c’est pour raviver l’espérance : le jour de Dieu viendra ; ce jour-là, il y aura de nouveau un roi sur le trône de David, un roi juste…
Un roi qui permettra enfin à Jérusalem d’accomplir sa vocation : « ville de la paix ». Car le souhait adressé à Jérusalem « Que la paix règne dans tes murs ! » n’est pas seulement un voeu pieux, une phrase gentille comme on peut s’en dire en se retrouvant. C’est le cri du coeur : le peuple d’Israël sait qu’il a vocation à être déjà sur cette terre le témoin de la paix que seul Dieu peut donner. Des siècles plus tard, nous fêtons celui qui a inauguré le règne tant espéré par des générations de pèlerins de la ville sainte : « règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d’amour et de paix », comme le dit la superbe préface de la fête du Christ-Roi. C’est déjà cette espérance qui soulève les pèlerins, dès le début du pèlerinage : « Quelle joie quand on m’a dit : Nous irons à la maison du SEIGNEUR ».

Note
1 – Ce sera notre première lecture du premier dimanche de l’Avent de l’année A, dimanche prochain !

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul aux Colossiens 1,12-20

Frères,
12 rendez grâce à Dieu le Père
qui vous a rendus capables
d’avoir part à l’héritage des saints
dans la lumière.
13 Nous arrachant au pouvoir des ténèbres,
il nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé,
14 en lui nous avons la rédemption,
le pardon des péchés.
15 Il est l’image du Dieu invisible,
le premier-né, avant toute créature,
16 en lui, tout fut créé
dans le ciel et sur la terre.
Les êtres visibles et invisibles,
Puissances, Principautés,
Souverainetés, Dominations,
tout est créé par lui et pour lui.
17 Il est avant toute chose,
et tout subsiste en lui.
18 Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Eglise :
c’est lui le commencement,
le premier-né d’entre les morts,
afin qu’il ait en tout la primauté.
19 Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude
et que tout, par le Christ,
20 lui soit enfin réconcilié,
faisant la paix par le sang de sa Croix,
la paix pour tous les êtres
sur la terre et dans le ciel.

Ce texte est à la fois magnifique et terriblement difficile ; mais nous pressentons bien qu’il va très loin dans la contemplation du mystère de notre foi : il résonne comme un credo, une synthèse du mystère du Christ tel que Paul et les premiers Chrétiens1 ont pu le découvrir. On a là une grande fresque du projet de Dieu et l’affirmation que cette oeuvre de Dieu est accomplie en Jésus-Christ. Tout a été créé en lui ET tout a été recréé, réconcilié en lui. Jésus-Christ est vraiment le centre du monde et de l’histoire.
D’abord une remarque, tout ce qui est dit du projet de Dieu est dit au passé : « Il vous a rendus capables… Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres… Il nous a fait entrer dans le royaume de son Fils bien-aimé »… et à la fin du texte : « Dieu a voulu que dans le Christ, toute chose ait son accomplissement total… Dieu a voulu tout réconcilier par lui et pour lui… » Manière de dire que ce projet de Dieu est conçu de toute éternité.
En revanche, tout ce qui concerne le Christ est dit au présent : « En lui nous sommes rachetés, en lui nous sommes pardonnés… Il est l’image du Dieu invisible, Il est avant tous les êtres… Il est la tête du corps qui est l’Eglise… Il est le commencement, le premier-né d’entre les morts »… Ce mystère du Christ se déploie en chacun de nous tout au long de notre histoire humaine.
« Il est l’image du Dieu invisible » : c’est peut-être la clé de la pensée de Paul : à la première Création, Dieu a fait l’homme à son image et à sa ressemblance ; la vocation de tout homme, c’est d’être l’image de Dieu. Or le Christ est l’exemplaire parfait, si l’on ose dire, il est véritablement l’homme à l’image de Dieu : en contemplant le Christ, nous contemplons l’homme, tel que Dieu l’a voulu. « Voici l’homme » (Ecce homo) dit Pilate à la foule, sans se douter de la profondeur de cette déclaration !
Mais, en Jésus, nous contemplons également Dieu lui-même : dans l’expression « image du Dieu invisible » appliquée à Jésus-Christ, il ne faudrait pas minimiser le mot « image » : il faut l’entendre au sens fort ; en Jésus-Christ, Dieu se donne à voir ; ou pour le dire autrement, Jésus est la visibilité du Père : « Qui m’a vu a vu le Père » dira-t-il lui-même à Philippe (dans l’évangile de Jean : Jn 14,9). Un peu plus bas dans cette même lettre, Paul dit encore : « En Christ habite toute la plénitude de la divinité » (Col 2,9). Il réunit donc en lui la plénitude de la créature et la plénitude de Dieu : il est à la fois homme et Dieu. En contemplant le Christ, nous contemplons l’homme… en contemplant le Christ, nous contemplons Dieu.
Reste à savoir pourquoi le sang de la croix du Christ, comme dit Saint Paul, nous réconcilie avec Dieu. Et là, le problème, semble-t-il, c’est que ce texte peut être lu de deux manières : première manière, mais qui donne de Dieu une idée complètement fausse : Dieu aurait voulu que Jésus souffre beaucoup pour mériter l’effacement de nos péchés… Mais il faut tourner résolument le dos à des explications de ce genre ; on sait bien qu’il ne s’agit pas de payer une dette à Dieu. Deuxième manière de comprendre ce texte, et c’est celle que je vous propose : c’est la haine des hommes qui tue le Christ, mais, par un mystérieux retournement, cette haine est transformée par Dieu en un instrument de réconciliation, de pacification.
A l’échelle humaine, nous avons parfois des exemples de cet ordre : je pense à des hommes comme Itzak Rabin, Martin Luther King, Gandhi, Sadate… Ils ont prêché la paix, l’égalité entre les hommes, et cela leur a coûté la vie ; ils ont été victimes de la haine des hommes ; mais, paradoxalement, leur mort a inauguré un progrès de la paix et de la réconciliation. Un témoignage d’amour et de pardon, qui va parfois jusqu’au sacrifice de sa vie, est un ferment de paix. Parce qu’il nous montre le chemin, il attendrit notre coeur, si nous le voulons bien.
Mais cela ne suffit pas à réconcilier l’humanité tout entière avec Dieu car ils ne sont que des hommes. Jésus, lui, est l’homme – Dieu : il est à la fois le Dieu qui pardonne et l’humanité qui est pardonnée ; ce qui nous réconcilie, c’est que le pardon accordé par le Christ à ses bourreaux, est le pardon même de Dieu. C’est Dieu qui pardonne… par pure miséricorde de sa part. Désormais, nous savons, parce que nous l’avons vu de nos yeux, jusqu’où va l’amour et le pardon de Dieu. C’est pour cela que nous avons des crucifix dans nos maisons. Ajoutons que seul Jésus, parce qu’il est Dieu, peut nous transmettre l’Esprit de Dieu pour que nous devenions capables de pardonner à notre tour.
Comme dit Saint Paul, il a plu à Dieu de nous pardonner à travers Jésus-Christ : « Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel. » Au jour du Vendredi-Saint sur le Calvaire, celui que nous appelons « le bon larron » fut le premier bénéficiaire de cette réconciliation. (c’est l’évangile de cette fête du Christ-Roi).
Ce n’est pas magique pour autant, on ne le sait que trop : cette Nouvelle Alliance inaugurée en Jésus-Christ est offerte mais nous demeurons libres de ne pas y adhérer ; pour nous, baptisés, elle devrait être un sujet sans cesse renouvelé d’émerveillement et d’action de grâce ; c’est pourquoi Paul commençait sa contemplation par : « Rendez grâce à Dieu le Père qui vous a rendus capables d’avoir part, dans la lumière, à l’héritage du peuple saint ». Il s’adressait à ceux qu’il appelle « les saints », c’est-à-dire les baptisés. L’Eglise, par vocation, c’est le lieu où l’on rend grâce à Dieu. Ne nous étonnons pas que notre réunion hebdomadaire s’appelle « Eucharistie » (littéralement en grec « action de grâce »).

* Personne, aujourd’hui, ne sait dire avec certitude si cette lettre émane de Paul ou d’un de ses très proches disciples.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 23,35-43

En ce temps-là,
On venait de crucifier Jésus,
35 et le peuple restait là à observer.
Les chefs tournaient Jésus en dérision et disaient :
« Il en a sauvé d’autres :
qu’il se sauve lui-même,
s’il est le Messie de Dieu, l’Elu ! »
36 Les soldats aussi se moquaient de lui.
S’approchant, ils lui présentaient de la boisson vinaigrée,
37 en disant :
« Si tu es le roi des Juifs,
sauve-toi toi-même ! »
38 Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui :
« Celui-ci est le roi des Juifs. »
39 L’un des malfaiteurs suspendus en croix
l’injuriait :
« N’es-tu pas le Christ ?
Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! »
40 Mais l’autre lui fit de vifs reproches :
« Tu ne crains donc pas Dieu !
Tu es pourtant un condamné, toi aussi !
41 Et puis, pour nous, c’est juste :
après ce que nous avons fait,
nous avons ce que nous méritons.
Mais lui, il n’a rien fait de mal. »
42 Et il disait :
« Jésus, souviens-toi de moi
quand tu viendras dans ton Royaume. »
43 Jésus lui déclara :
« Amen, je te le dis :
aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »

Trois fois retentit la même interpellation à Jésus crucifié : « Si tu es… » ; « Si tu es le Messie » ricanent les chefs… « Si tu es le roi des Juifs », se moquent les soldats romains … « Si tu es le Messie » injurie l’un des deux malfaiteurs crucifiés en même temps que lui. Au passage, on note que chacun interpelle Jésus à partir de sa situation personnelle : les chefs religieux du peuple juif attendent le Messie, l’Elu de Dieu… et à leurs yeux, il en a bien peu l’air. Les soldats romains, membres de l’armée d’occupation ricanent sur ce prétendu roi, si mal défendu… Quant au malfaiteur, il attend quelqu’un qui le sauve de la mort : lui aussi en appelle au Messie.
Ces trois interpellations ressemblent étrangement au récit des Tentations dans le désert, au début de la vie publique de Jésus (Luc 4) : trois interpellations, là aussi… par le diable cette fois : « Si tu es le Fils de Dieu… » : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. »… « Si tu es le Fils de Dieu… jette-toi en bas, car il est écrit : Il donnera pour toi à ses anges l’ordre de te garder »… et la deuxième tentation concernait justement le titre de roi. Le Tentateur lui avait fait voir d’un seul regard tous les royaumes de la terre et lui avait dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir, et la gloire de ces royaumes, car cela m’appartient et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. »
Dans ces deux étapes de la vie du Christ (telle qu’elle est rapportée par saint Luc), la question est au fond la même : quel est le rôle du Messie ? Est-ce un chef politique ou religieux ? Quelqu’un qui a tout pouvoir pour tout arranger ? Un roi tout-puissant ? Si c’est cela, Jésus ne répond évidemment pas à ce schéma : ce condamné, crucifié comme un malfaiteur n’a pas grand chose apparemment d’un roi de l’univers. Il ne répond rien d’ailleurs à ces mises en demeure de montrer enfin son pouvoir.
Dans l’épisode des Tentations, à chacune des provocations du diable, Jésus avait répondu par une phrase de l’Ecriture. « Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre. »… « Il est écrit : Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu, et c’est lui seul que tu adoreras. »… « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
L’Ecriture était sa référence pour résister ; et on peut bien penser que, tout au long de sa vie terrestre, chaque fois qu’il a affronté des tentations concernant sa mission de Messie, c’est la référence à l’Ecriture qui lui a permis de tenir le cap.
Sur la Croix, au contraire, Jésus ne répond pas, il ne dit rien tout au long de cette scène de provocations. Et pourtant l’interpellation est de taille : Messie, il l’est et il le sait ; or le Messie est celui qui sauvera le monde : il devrait donc bien se sauver lui-même ! Cela, c’est notre logique humaine, c’est la logique de ses interlocuteurs. Et c’est de cela qu’il meurt : il meurt de n’avoir pas été conforme à leur logique, à leur idée du Messie.
Mais Jésus sait, lui, que Dieu seul sauve ; il attend son propre salut de Dieu seul. D’ailleurs son nom le dit bien : « Jésus » cela veut dire « C’est Dieu qui sauve ». Il n’a donc rien à ajouter, rien à répondre ; il attend dans la confiance ; il sait que Dieu ne l’abandonnera pas à la mort. Les Tentations sont une fois pour toutes surmontées : il est resté fidèle à sa mission, il ne s’est pas dérobé aux conséquences. Le voilà livré totalement aux mains des hommes : que pourrait-il répondre de plus à ses adversaires ? Donc, il se tait !
En revanche, cet épisode des injures est encadré dans l’évangile de Luc par deux paroles de Jésus, deux paroles de pardon : la deuxième, nous venons de l’entendre, c’est la phrase adressée à celui que nous appelons « le bon larron » ; la première est rapportée par Luc juste avant le passage d’aujourd’hui : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Parole humaine et divine à la fois ; puisqu’il est l’homme-Dieu : le pardon accordé par le Christ à ses bourreaux est le pardon même de Dieu. En Jésus, homme et Dieu, c’est Dieu qui pardonne… nous sommes réconciliés, il nous suffit d’accueillir cette réconciliation.
C’est très exactement ce que fait celui qui nous est donné en exemple, le « bon larron » : il reconnaît Jésus comme le Messie, il l’appelle au secours… prière d’humilité et de confiance… Il lui dit « Souviens-toi », ce sont les mots habituels de la prière que l’on adresse à Dieu : à travers Jésus, c’est donc au Père qu’il s’adresse : « Jésus, souviens-toi de moi, quand tu viendras inaugurer ton règne » ; on a envie de dire « Il a tout compris ». Et Jésus lui répond : « Amen, je te le déclare : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis ». « Aujourd’hui » : l’attitude de vérité et d’humilité de cet homme qui n’était sûrement pas un enfant de choeur (comme on dit) est la seule condition pour que ce jour soit l’aujourd’hui du salut pour lui.
Au-delà même des Tentations au désert, on se souvient d’un autre homme (Adam), dans un autre jardin, qu’on appelait Eden, le lieu du bonheur, le lieu de délices ; il avait été créé pour être le roi de la création : « Dominez la terre et soumettez-la » ; il était libre mais il n’était pas tout-puissant : il dépendait de Dieu. Mais il a voulu être « comme un dieu ».
« Si tu es le Fils de Dieu » : au fond c’est toujours la même histoire ; Adam s’est trompé : il a cru qu’être fils de Dieu, on le décidait soi-même… il a cru le diable qui disait « vous serez comme des dieux » et il a été chassé du Paradis ; Jésus, au contraire, dont le nom veut dire « C’est Dieu qui sauve », Jésus a attendu le salut de Dieu seul… il nous ouvre les portes du Paradis.

ANCIEN TESTAMENT, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL AUX THESSALONICIENS, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DU PROPHETE MALACHIE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 97

Dimanche 17 novembre 2019 : 33ème dimanche du Temps Ordinaire : textes et commentaires

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Dimanche 17 novembre 2019 :

33ème dimanche du Temps Ordinaire

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – prophète Malachie 3, 19 – 20 a

19 Voici que vient le jour du SEIGNEUR,
brûlant comme la fournaise.
Tous les arrogants, tous ceux qui commettent l’impiété,
seront de la paille.
Le jour qui vient les consumera,
dit le SEIGNEUR de l’univers,
il ne leur laissera ni racine ni branche.
20 Mais pour vous qui craignez mon Nom,
le Soleil de justice se lèvera ;
il apportera la guérison dans son rayonnement.

Quand Malachie écrit ces lignes, les croyants ne savent plus très bien où ils en sont : nous sommes vers 450 av. J.C. dans un contexte de découragement général ; tout le monde a l’air de perdre la foi, y compris les prêtres de Jérusalem qui en sont venus à célébrer le culte un peu n’importe comment. Et tout le monde ou presque se pose des questions du genre « Que fait Dieu ?… Nous oublie-t-il ?… » La vie est tellement injuste ! A ceux qui font le mal, tout réussit… A quoi sert d’être soi-disant le peuple élu, à quoi sert de respecter les commandements ? Il n’y a pas de justice… Dieu est-il vraiment juste, finalement ?
Alors Malachie fait son travail de prophète, c’est-à-dire qu’il s’emploie à galvaniser les énergies. Il rappelle à l’ordre d’abord, les prêtres comme les laïcs, mais surtout, et c’est le texte d’aujourd’hui, il proclame que Dieu est juste… et que son projet d’instaurer la justice entre les hommes progresse irrésistiblement. Le JOUR du SEIGNEUR approche.
« Voici que vient le jour du SEIGNEUR », cela veut dire que l’histoire n’est pas un perpétuel recommencement, elle progresse ; pour les croyants, Juifs ou Chrétiens, c’est un article de foi. « Il vient le jour du SEIGNEUR », c’est certainement le thème de ce dimanche. Le « jour » du SEIGNEUR, sous-entendu le jour de sa venue. Evidemment, selon l’idée que l’on se fait de Dieu, on va, soit redouter, soit attendre impatiemment sa venue. Le croyant, lui, attend impatiemment, ardemment, activement cette venue du jour du SEIGNEUR. Car pour le croyant, celui qui a compris une fois pour toutes que Dieu est Père, l’annonce de la venue du Jour de Dieu est une bonne nouvelle.
L’image employée par Malachie est celle du soleil : « Voici que vient le jour du SEIGNEUR, brûlant comme la fournaise » : il ne faut surtout pas entendre cette phrase comme une menace ! Car le livre de Malachie commence par une déclaration d’amour de Dieu : « Je vous aime, dit le SEIGNEUR » (Ml 1,2) et une autre : « Je suis Père » (Ml 1,6). Le texte que nous venons d’entendre est de la même veine : « une fournaise », quelle image superbe pour dire l’incandescence de l’amour infini ! Cette image de fournaise, nous la retrouvons dans l’évangile : « Notre coeur n’était-il pas tout brûlant…? » se redisaient, tout émus, les deux disciples d’Emmaüs après leur rencontre avec le Ressuscité.
Et il est vrai que les images de lumière et de chaleur nous viennent spontanément pour exprimer l’amour qui envahit parfois notre coeur. Alors, quand viendra pour chacun de nous le jour de la grande rencontre, c’est dans l’océan brûlant de l’amour de Dieu que nous serons plongés. Que pourrions-nous craindre ? Il suffit de nous rappeler les premières lignes de Malachie : « Je vous aime, dit le SEIGNEUR » ; nous serons bien exposés tout entiers, mais c’est au soleil de l’amour ; et que peut faire Celui qui n’est qu’amour, sinon aimer ? Et aimer de préférence ce qui est exposé, pauvre, nu, sans défense. C’est le merveilleux sens du mot « miséricorde » : un coeur attiré par la misère ; et miséreux, nous le sommes, indiscutablement ; alors le coeur de Dieu nous est acquis !
N’empêche que Malachie parle bien ici de jugement : là encore l’image du soleil est suggestive : on sait bien que le soleil est tantôt brûlant, dangereux, tantôt au contraire bienfaisant. Il apporte, selon les cas, brûlure ou guérison. C’est ce que nous appelons l’ambivalence du soleil : son action est double. Dans le domaine de la santé, par exemple, il aggrave certaines maladies, (le cancer par exemple), il en guérit d’autres : avant la découverte des antibiotiques, on employait l’héliothérapie dans le traitement de certaines tuberculoses…
Pour le Soleil de Dieu, dont parle Malachie, c’est la même chose : rien n’échappe à sa lumière ; pas question de nous montrer sous le jour le plus avantageux : aucune tache, aucune imperfection ne restera dans l’ombre. Nous voilà exposés sans défense, semble-t-il, au regard de Dieu, le souverain juge. C’est notre vie tout entière, notre être tout entier, qui sera exposée au soleil purificateur : il brûlera les uns, guérira les autres ; je reprends le texte : « Tous les arrogants, ceux qui commettent l’impiété, seront de la paille, le jour qui vient les consumera… Mais pour vous qui craignez mon nom, il apportera la guérison ».
Le jugement de Dieu révélera ce que nous sommes en vérité : sommes-nous « arrogants » comme dit Malachie, hommes au coeur sec ? Alors nous verrons ce que nous sommes en réalité : de la paille qui sera emportée dans l’incendie… Sommes-nous humbles devant Dieu, « craignant son Nom », c’est-à-dire attendant tout de lui, comme le publicain de l’autre jour ? Alors nous serons comblés.
Reste une question de taille : comment savoir de quelle catégorie nous sommes, tant qu’il est encore temps ? Aucun d’entre nous n’est totalement bon, nous le savons bien… Mais aucun d’entre nous, non plus, n’est totalement mauvais. Il y a en chacun de nous un peu d’arrogance, et un peu de crainte de Dieu, pour reprendre les termes de Malachie, un peu d’orgueil et un peu d’humilité, un peu de haine ou d’indifférence et un peu d’amour, un peu de service de nous-mêmes et un peu de service des autres…
C’est donc en chacun de nous que le tri va s’opérer : ce qui est bonne graine va germer au soleil de Dieu, ce qui n’est que paille va brûler ; ce qui, en chacun de nous, est reflet ou attente de l’amour de Dieu, ce que Malachie appelle « crainte de Dieu », sera comblé, transfiguré. Ce qui, en chacun de nous, est obstacle à l’amour de Dieu, ce que Malachie appelle « arrogance » fondra comme neige au soleil, ou « brûlera comme de la paille » pour reprendre les termes de notre texte. Ce jugement de Dieu, en fait, c’est une opération de purification, et alors, enfin, en chacun de nous Dieu reconnaîtra son image et sa ressemblance.
Je reprends deux autres images employées ailleurs par Malachie pour décrire l’oeuvre de jugement de Dieu : celles du fondeur et du blanchisseur ; quand le blanchisseur s’attaque aux taches, ce n’est pas pour détruire la nappe des jours de fête, c’est pour qu’elle soit éclatante ; quand le fondeur purifie l’or ou l’argent, ce n’est pas pour supprimer le bijou tout entier, mais pour qu’il rayonne de toute sa beauté. De la même manière, tout ce qui est amour, service sera grandi, épanoui, transfiguré… ce qui n’est pas amour disparaîtra tout simplement.
Au fond, que la paille brûle… quelle importance ? Tout ce qui est bonne graine lèvera au soleil. Non, vraiment, nous n’avons rien à craindre du jour de Dieu.

 

PSAUME – 97 (98), 5-6, 7-8, 9

5 Jouez pour le SEIGNEUR sur la cithare,
sur la cithare et tous les instruments ;
6 au son de la trompette et du cor,
acclamez votre roi, le SEIGNEUR !

7 Que résonnent la mer et sa richesse,
le monde et tous ses habitants ;
8 que les fleuves battent des mains,
que les montagnes chantent leur joie.

9 Acclamez le SEIGNEUR, car il vient
pour gouverner la terre,
pour gouverner le monde avec justice,
et les peuples avec droiture !

Ce psaume nous transporte en pensée à la fin du monde : c’est la Création tout entière renouvelée qui crie sa joie parce que le règne de Dieu est enfin arrivé. J’ai dit « la Création tout entière » car je lis dans le psaume « La mer et sa richesse, le monde et ses habitants, les fleuves et les montagnes … » Saint Paul dit bien dans sa lettre aux Ephésiens que c’est le projet de Dieu depuis toujours de « réunir l’univers entier » ; je vous rappelle ce texte : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, tout réunir sous un seul chef, le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre ».
« Tout réunir », la Création, c’est-à-dire le cosmos et les créatures : et le mot « réunir » est à prendre au sens fort d’union. Le projet de Dieu, de toute éternité, c’est l’harmonie entre tous ; dans ce psaume, on le chante, comme s’il était déjà réalisé : la mer et toutes les créatures aquatiques résonnent, s’associent au son de la trompette et du cor, les fleuves battent des mains, les montagnes chantent leur joie. On se souvient du vieux rêve d’Isaïe au chapitre 11 : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâturage, leurs petits même gîte. Le lion, comme le boeuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra, sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main. Il ne se fera ni mal ni destruction sur ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR, comme la mer que comblent les eaux. » (Is 11,6-9).
Un rêve bien différent de la réalité qu’on connaît : Israël connaît les dangers de la mer et, d’habitude, la Bible évoque plutôt les mugissements de la tempête, les abîmes de la mort. Et que ce soit entre les éléments et l’homme, entre les animaux, ou entre les hommes eux-mêmes, on assiste à des luttes de toutes sortes, parfois à une guerre sans merci. Où est passé notre beau rêve d’harmonie ? Où est passé le beau rêve de Dieu, surtout ? Mais parce que c’est le projet de Dieu, l’homme de la Bible sait que le jour viendra où le rêve sera réalité. A toutes les époques, c’est le rôle des prophètes de raviver cette espérance.
C’est le rôle des psaumes, aussi, de nous faire inlassablement répéter nos motifs d’espérance : ici, dans le psaume 97/98, on chante le règne de Dieu et cela signifie rétablissement de l’harmonie universelle. Et après tant de rois décevants au Nord comme au Sud du pays, après tant d’injustices de toute sorte, un règne de justice et de droiture va commencer. Si on le chante déjà, c’est par anticipation. En chantant cela, on imagine déjà (parce qu’on sait qu’il viendra) le jour où Dieu sera vraiment le roi de toute la terre, c’est-à-dire reconnu par toute la terre. « Acclamez le SEIGNEUR car il vient pour gouverner la terre, pour gouverner le monde avec justice et les peuples avec droiture ».
C’est encore Isaïe qui parlait du règne du Messie, en disant « La justice sera la ceinture de ses han ches et la fidélité le baudrier de ses reins ». (Is 11,5) Isaïe parlait au futur… Mais cette fois le psaume parle au présent.
Nous en avions lu les premiers versets il y a quelques semaines : « Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau, car il a fait des merveilles ; par son bras très saint, par sa main puissante, il s’est assuré la victoire ». C’était au passé, on rappelait les hauts faits de Dieu en faveur de son peuple, c’est-à-dire l’exploit de la sortie d’Egypte, d’abord, puis toute la présence de Dieu auprès de son peuple au milieu de toutes les péripéties de son histoire.
Mais, ici le psaume parle au présent : « Acclamez votre roi, le SEIGNEUR ! Acclamez le SEIGNEUR, car il vient pour gouverner la terre, pour gouverner le monde avec justice, et les peuples avec droiture ! » Car c’est l’expérience du passé, justement, qui permet à Israël d’anticiper l’avenir. Dieu a fait ses preuves, en quelque sorte ; de la même manière qu’il a délivré son peuple de la servitude en Egypte, il délivrera l’humanité de toutes les chaînes qui l’emprisonnent, celles de la haine et de l’injustice. On peut donc déjà acclamer le règne de Dieu comme accompli parce qu’on sait, sans aucune hésitation possible, que ce n’est qu’une affaire de délai.
C’est le psaume 89/90 qui dit : « Mille ans, à tes yeux, sont comme hier, un jour qui s’en va, comme une heure de la nuit. » Et saint Pierre reprend à peu de choses près les mêmes termes : à des Chrétiens qui s’impatientent devant la longueur du délai de la venue du Royaume, Pierre répond : « Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous… » (2 Pi 3,8-9).
On retrouve ici un écho des promesses de Malachie, que nous entendons ce dimanche en première lecture : « Voici que vient le jour du SEIGNEUR, brûlant comme une fournaise… Pour vous qui craignez mon Nom, le Soleil de justice se lèvera ; il apportera la guérison dans son rayonnement. » Ceux qui chantent ce psaume, ce sont les humbles, les pauvres du SEIGNEUR, justement, ceux qui attendent avec impatience sa venue, son rayonnement, comme dit Malachie.
A l’époque où ce psaume a été composé, c’est le peuple élu tout seul qui chantait au Temple de Jérusalem « Acclamez le SEIGNEUR, terre entière, acclamez votre roi, le SEIGNEUR». Mais quand les temps seront accomplis, c’est la Création tout entière qui chantera et pas seulement le peuple élu… Et nous avons vu, déjà, que le mot « chanter » ici est trop faible ; en fait, par le vocabulaire employé en hébreu, ce psaume est un cri de victoire, le cri que l’on pousse sur le champ de bataille après la victoire, la « terouah ».
Mais dans les cieux nouveaux et la terre nouvelle que Dieu va créer, ce cri de victoire va se transformer : il n’y aura plus de place pour des cris de guerre car, et c’est encore Isaïe qui parle « La justice de Dieu sera là pour toujours et son salut, de génération en génération. » Nous comprenons pourquoi Jésus nous fait répéter : « Que ton Règne vienne ! »

 

DEUXIEME LECTURE –

deuxième lettre de Saint Paul aux Thessaloniciens 3, 7-12

Frères,
7 vous savez bien, vous,
ce qu’il faut faire pour nous imiter.
Nous n’avons pas vécu parmi vous de façon désordonnée ;
8 et le pain que nous avons mangé,
nous ne l’avons pas reçu gratuitement.
Au contraire, dans la peine et la fatigue, nuit et jour,
nous avons travaillé pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous.
9 Bien sûr, nous avons le droit d’être à charge,
mais nous avons voulu être pour vous un modèle à imiter.
10 Et quand nous étions chez vous,
nous vous donnions cet ordre :
si quelqu’un ne veut pas travailler,
qu’il ne mange pas non plus.
11 Or, nous apprenons que certains d’entre vous
mènent une vie déréglée,
affairés sans rien faire.
12 A ceux-là, nous adressons dans le Seigneur Jésus Christ
cet ordre et cet appel :
qu’ils travaillent dans le calme
pour manger le pain qu’ils ont gagné.

« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » : voilà une phrase que Saint Paul ne redirait certainement pas telle quelle aujourd’hui ! Ceux qui ont la chance d’avoir du travail (c’était le cas de Saint Paul), n’oseraient jamais dire une chose pareille aux millions de chômeurs d’aujourd’hui. On a là, une fois de plus, la preuve qu’il ne faut jamais sortir une phrase biblique de son contexte !
Le contexte, aujourd’hui, c’est le chômage de quantité de gens de bonne volonté dont les compétences, le savoir-faire, sont inutilisés… Le contexte à l’époque de Saint Paul était tout autre ! On n’avait certainement pas de mal à trouver du travail, puisque lui-même qui n’a séjourné que quelques semaines à Thessalonique, peut parler du métier qu’il y a exercé. S’il a pu trouver du travail en si peu de temps, c’est qu’il n’y avait pas de chômage. Et, rappelez-vous, à Corinthe, il avait trouvé de l’embauche très vite chez Priscille et Aquilas qui pratiquaient le même métier que lui.
Nous le savons par le livre des Actes des Apôtres : « En quittant Athènes, Paul se rendit ensuite à Corinthe. Il rencontra là un Juif nommé Aquilas, originaire du Pont, qui venait d’arriver d’Italie avec sa femme Priscille. (L’empereur) Claude, en effet, avait décrété que tous les Juifs devaient quitter Rome. (on est en 50 ap J.C. environ). Paul entra en relations avec eux et, comme il avait le même métier – c’était des fabricants de tentes – il s’installa chez eux et il y travaillait. » (Ac 18,1-3).
Les oisifs dont parle Paul ne sont donc pas des chômeurs au sens moderne du terme : il dit bien « si quelqu’un ne veut pas travailler » ; mais vous vous rappelez que Paul partait en guerre contre ceux qui prétextaient la venue imminente du royaume de Dieu pour se mettre en vacances.
Paul, lui, pratiquait donc un métier manuel, celui de tisseur de toiles de tentes ; les toiles étaient tissées en poils de chèvre, c’était une technique qu’il avait apprise en Cilicie, sa patrie natale (on se souvient que Paul est de Tarse, en Cilicie, c’est-à-dire le Sud-Est de la Turquie actuelle). Les poils de chèvre devaient produire une toile plutôt rugueuse, et notre mot « cilice » pour désigner un vêtement de pénitence, vient de là.
Ce n’était pas un métier glorieux : dans le monde grec, on avait plus de considération pour les artistes ou les intellectuels ; tandis que les rabbins, au contraire, ne dédaignaient pas les métiers manuels ; et la phrase « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus », Paul ne l’a pas inventée, elle était courante dans les milieux rabbiniques.
Le métier de Paul n’était pas lucratif non plus : il n’a pas dû gagner grand chose puisqu’il a dû travailler nuit et jour ; il dit : « Dans la peine et la fatigue, nuit et jour, nous avons travaillé pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous ». Et encore, malgré ce travail incessant, il ne subvenait à ses besoins que grâce à un complément envoyé par ses amis de la ville de Philippes. (C’est la lettre aux Philippiens qui nous l’apprend). C’est cet acharnement au travail qui autorise Paul à en parler à ceux qui se contentent de l’oisiveté sous prétexte que le Christ ne va pas tarder à revenir.
Nous avons déjà eu l’occasion de voir que, tout convaincus que le Royaume était déjà commencé avec Jésus-Christ, les Chrétiens de Thessalonique avaient perdu leur motivation pour leur travail quotidien… Il est vrai que si le Christ devait revenir dans quelques semaines ou quelques mois, on se poserait la question du bien-fondé de beaucoup de nos occupations… Les Thessaloniciens en étaient là… Et c’est précisément parce qu’il sait leur démotivation (comme on dirait aujourd’hui) que Paul met son point d’honneur à travailler de ses mains, pour ne pas leur donner le mauvais exemple : « Nous avons voulu être pour vous un modèle à imiter ».
Le premier argument, pour Paul, semble bien être le souci de n’être à charge de personne… C’est donc une affaire de respect des autres. Il n’est pas question de prendre l’imminence du Royaume comme prétexte pour rester inactifs.
Mais il y a aussi une deuxième raison : oui, le monde, tel que nous le connaissons, n’est que provisoire, mais c’est de ce monde que Dieu fait son Royaume : ce n’est pas pour rien que Dieu a donné le commandement du livre de la Genèse « Dominez la terre et soumettez-la »… sous-entendu, faites-en votre Royaume.
Les plus âgés d’entre nous ont connu, peut-être, la chanson du père Aimé Duval « Ton ciel se fera sur terre avec tes bras… » Dans un autre style, l’écrivain Libanais, Khalil Gibran dit dans « le Prophète » : Lorsque vous travaillez, vous accomplissez une part du rêve de la terre… » Un croyant traduit : le rêve de la terre, c’est le Royaume ; Dieu a créé la terre pour en faire le Royaume… Son Royaume et le nôtre, le Royaume de l’amour.
Chaque fois que nous agissons, de quelque manière que ce soit, même si ce n’est pas par un travail rémunéré, pour faire grandir l’homme, pour répandre de l’amour, nous accomplissons une part de ce rêve, de ce projet du Royaume ; Khalil Gibran continue : « Cette part de rêve vous fut assignée lorsque ce rêve naquit », c’est-à-dire depuis l’origine. Je reprends sa phrase en entier : « Lorsque vous travaillez, vous accomplissez une part du rêve le plus lointain de la terre, (une part) qui vous fut assignée lorsque ce rêve naquit… Le travail est l’amour rendu visible ».
Or notre participation à la construction du Royaume de Dieu semble bien indispensable. Je reprends, mais cette fois en entier, la phrase de Pierre que nous lisions à propos du psaume de ce dimanche : « Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent mais que tous parviennent à la conversion. » (2 Pi 3,8-9). Si je comprends bien, si nous voulons que le Règne de Dieu arrive plus vite, nous n’avons pas une minute à perdre !

 

EVANGILE – selon Saint Luc 21, 5-19

En ce temps-là,
5 comme certains disciples de Jésus parlaient du Temple,
des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient,
Jésus leur déclara :
6 « Ce que vous contemplez,
des jours viendront
où il n’en restera pas pierre sur pierre :
tout sera détruit. »
7 Ils lui demandèrent :
« Maître, quand cela arrivera-t-il,
et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver ? »
8 Jésus répondit :
« Prenez garde de ne pas vous laisser égarer,
car beaucoup viendront sous mon nom
et diront : ‘C’est moi’,
ou encore : ‘Le moment est tout proche’.
Ne marchez pas derrière eux !
9 Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres,
ne soyez pas terrifiés :
il faut que cela arrive d’abord,
mais ce ne sera pas aussitôt la fin. »
10 Alors Jésus ajouta :
« On se dressera nation contre nation,
royaume contre royaume.
11 Il y aura de grands tremblements de terre,
et, en divers lieux, des famines et des épidémies ;
des phénomènes effrayants surviendront,
et de grands signes venus du ciel.
12 Mais avant tout cela,
on portera la main sur vous et l’on vous persécutera ;
on vous livrera aux synagogues et aux prisons,
on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs,
à cause de mon Nom.
13 Cela vous amènera à rendre témoignage.
14 Mettez-vous donc dans l’esprit
que vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense.
15 C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse
à laquelle tous vos adversaires ne pourront
ni résister ni s’opposer.
16 Vous serez livrés même par vos parents,
vos frères, votre famille et vos amis,
et ils feront mettre à mort certains d’entre vous.
17 Vous serez détestés de tous, à cause de mon Nom.
18 Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu.
19 C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. »

« Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu »!… Et pourtant, depuis notre naissance, nous avons quand même perdu beaucoup de cheveux. C’est bien la preuve qu’il ne faut pas prendre ces expressions au pied de la lettre ; elles sont une manière de parler. Jésus parle comme tous les prophètes avant lui : ils ne prédisent pas l’avenir : leurs discours ne sont jamais des prédictions, mais des prédications. La remarque est valable aussi pour la parole de Jésus sur la fin du Temple.
Voilà donc une première leçon de ce texte pour nous ; ce genre de discours ne doit pas être pris au pied de la lettre, il n’est pas fait pour prédire l’avenir de manière exacte : il est fait pour nous aider à surmonter les épreuves du présent. Le message, en définitive, c’est « Quoi qu’il arrive… Ne vous effrayez pas… »
C’est aussi : « Ne vous appuyez pas sur de fausses valeurs ». Le Temple en était un bon exemple ; restauré par Hérode, agrandi, embelli, couvert de dorures, il était magnifique ; mais lui aussi fait partie de ce monde qui passe…
Inutile également de chercher dans les paroles de Jésus des précisions sur les dates ou les modalités du Royaume ; qu’il s’agisse de la résurrection de la chair dans sa réponse aux Sadducéens, dimanche dernier, qu’il s’agisse de la fin des temps, aujourd’hui, il ne donne pas de précision ; si j’ose dire, il répond à côté : on lui demande « Quand cela arrivera-t-il ? et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver ? » Il ne répond pas à ces questions pourtant bien précises : il dit « prenez garde de ne pas vous laisser égarer.. » ce qui n’est pas vraiment une réponse à la question posée. Il faut croire que ce n’est pas le genre de précisions dont nous avons besoin pour mener notre vie de Chrétiens …
Ailleurs il dira qu’il ne lui appartient pas, même à lui, le Christ, de connaître ces choses-là ; mais il nous dit très clairement quelle doit être notre attitude : une attitude de confiance que rien n’ébranle : ni les catastrophes, ni les persécutions.
Si j’entends bien, les persécutions viendront vite : Jésus décrit des catastrophes et il dit : « Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et l’on vous persécutera, on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon Nom. » Et un peu plus bas, « Vous serez détestés de tous à cause de mon Nom ». Luc sait à quel point c’est venu vite, effectivement : d’Etienne à Paul en passant par Jacques et tant d’autres… persécution de la part des Juifs d’abord, puis des Romains.
Au passage, on note que Jésus emploie deux fois l’expression « à cause de mon Nom » : à elle seule, elle dit la divinité du Christ ; dans le langage des Juifs, très souvent, pour parler de Dieu lui-même, on disait simplement ces deux mots « Le Nom ».
La parole qui suit, nous la connaissons bien : « Mettez-vous dans l’esprit que vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense. C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister opposer ni s’opposer. » Cela ne veut pas dire que les Chrétiens persécutés échapperont forcément à leurs persécuteurs… Certains mourront, Jésus le dit bien « ils feront mettre à mort certains d’entre vous » mais il ajoute « Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu », ce qui veut dire que tout notre être, corps et âme, est dans la main de Dieu. A travers la mort même, nous sommes assurés de rester vivants de la vie de Dieu. Et, quelles que soient les persécutions, la Parole de Dieu poursuivra sa course, comme dit saint Paul.
Dans les perturbations du monde, ensuite, seule une confiance tenace nous évitera les égarements, et nous évitera aussi de nous laisser effrayer quels que soient les événements ; et Jésus cite les tremblements de terre, les épidémies, les faits terrifiants, les guerres… Et c’est notre assurance même, notre tranquillité, le fait de ne pas nous laisser effrayer qui sera témoignage. Le même évangéliste, Luc raconte dans les Actes des Apôtres la joie ressentie par Pierre et Jean poursuivis par les autorités juives : « Ils étaient tout heureux d’avoir été trouvés dignes de subir des outrages pour le Nom. » (Ac 5,41).
Il faut garder en tête cette phrase de Jésus que saint Jean a retenue : « Confiance ! J’ai vaincu le monde ! » Saint Paul le dit aussi à sa manière ; vous connaissez ce texte : « Ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ, notre Seigneur. » (Rm 8,38-39).

ANCIEN TESTAMENT, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL AUX THESSALONICIENS, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRES DS MARTYRS D'ISRAEL, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 16

Dimanche 10 novembre 2019 : 31è dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 10 novembre 2019 :

32ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – deuxième livre des martyrs d’Israël 7, 1-2. 9-14

En ces jours-là,
1 Sept frères avaient été arrêtés avec leur mère.
A coups de fouet et de nerf de boeuf,
le roi Antiocos
voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite.
2 L’un d’eux se fit leur porte-parole et déclara :
« Que cherches-tu à savoir de nous ?
Nous sommes prêts à mourir
plutôt que de transgresser les lois de nos pères. »

9 Le deuxième frère lui dit,
au moment de rendre le dernier soupir :
« Tu es un scélérat, toi qui nous arraches à cette vie présente,
mais puisque nous mourons par fidélité à ses lois,
le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. »
10 Après cela, le troisième fut mis à la torture.
Il tendit la langue aussitôt qu’on le lui ordonna,
et il présenta les mains avec intrépidité,
11 en déclarant avec noblesse :
« C’est du Ciel que je tiens ces membres,
mais à cause de ses lois je les méprise,
et c’est par lui que j’espère les retrouver. »
12 Le roi et sa suite
furent frappés de la grandeur d’âme de ce jeune homme
qui comptait pour rien les souffrances.
13 Lorsque celui-ci fut mort,
le quatrième frère fut soumis aux mêmes sévices.
14 Sur le point d’expirer, il parla ainsi :
« Mieux vaut mourir par la main des hommes,
quand on attend la résurrection promise par Dieu,
tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection
pour la vie. »

Ce texte marque une étape capitale dans le développement de la foi juive : c’est l’une des premières affirmations de la Résurrection des morts. Nous sommes vers 165 avant J.C., en un moment de terrible persécution déclenchée par le roi Antiochus Epiphane. Il était très certainement mégalomane et voulait être révéré comme un dieu. Pour obliger les Juifs à renier leur foi, il exigeait d’eux des gestes de désobéissance à la Loi de Moïse : cesser de pratiquer le sabbat, offrir des sacrifices à d’autres dieux que le Dieu d’Israël, manquer aux règles alimentaires de la Loi juive… Leur fidélité a conduit de nombreux Juifs au martyre : plutôt mourir que de désobéir à la Loi de Dieu ; mais paradoxalement, c’est au sein même de cette persécution qu’est née la foi en la Résurrection : car une évidence est apparue… qu’on pourrait exprimer ainsi : puisque nous mourons par fidélité à la loi de Dieu, lui qui est fidèle nous rendra la vie.
Aujourd’hui, nous lisons un passage de l’histoire de sept martyrs, sept frères, torturés et exécutés par Antiochus Epiphane. C’est cette extraordinaire découverte de la foi en la Résurrection qui les a soutenus : « Puisque nous mourons par fidélité à ses lois, le Roi du monde (sous-entendu le véritable Roi du monde) nous ressuscitera pour une vie éternelle ». On a donc là une affirmation très claire de la Résurrection ; et une résurrection, on l’aura remarqué, très charnelle : l’un des frères parle de « retrouver ses membres »… « C’est du Ciel que je tiens ces membres, mais à cause de ses lois, je les méprise, et c’est par lui que j’espère les retrouver ».
C’est presque la première affirmation de cette foi dans la Bible1 : jusque-là, on y parlait relativement peu de l’après-mort ; l’intérêt se concentrait sur cette vie et sur le lien vécu ici-bas entre Dieu et son peuple. Ce lien qu’on appelait l’Alliance. On s’intéressait à l’aujourd’hui du peuple, au lendemain du peuple, et non au lendemain de l’individu… Après la mort, le corps était déposé dans la tombe, « couché avec ses pères », selon la formule habituelle. On pensait que seule une ombre subsistait dans le « shéol », lieu de silence, de ténèbres, d’oubli, de sommeil.
C’est donc au deuxième siècle seulement que la foi en la Résurrection a été formulée en Israël. Des prophètes comme Isaïe ou Ezéchiel avaient préparé le terrain en affirmant très fortement la fidélité de Dieu, mais jamais ils n’avaient envisagé une véritable résurrection des hommes.
Il faut lire chez Ezéchiel, par exemple, la fameuse vision des ossements desséchés (Ez 37). Il prêche au moment du désastre de l’Exil à Babylone : alors que le peuple a tout perdu, Ezéchiel annonce contre toutes les apparences, le sursaut du peuple, son renouveau : oui, le peuple revivra, il retrouvera sa force, il se relèvera ; pour oser dire une chose pareille, Ezéchiel s’appuie sur sa foi : Dieu ne peut manquer à sa promesse, le peuple élu reste le peuple élu. Cette annonce de relèvement du peuple, Ezéchiel la dit en images : il décrit un immense champ de bataille jonché d’ossements, les cadavres d’une armée vaincue ; tout le monde sait que rien ne les ressuscitera ; eh bien, « moi je vous dis (c’est Ezéchiel qui parle), votre peuple ressemble à cela : il est anéanti comme ces cadavres et à vues humaines, il n’y a plus aucun espoir… mais aussi vrai que Dieu est le Dieu de la vie, votre peuple va se relever, comme si ces ossements se recouvraient soudainement de chair, de muscles, de peau, comme si le sang, à nouveau, coulait dans leurs veines. » Dans cette vision, il ne s’agit donc pas encore de résurrection individuelle.
Et c’est précisément parce que la résurrection d’un corps mort apparaît à tout le monde comme le type même des choses impossibles qu’Ezéchiel prend cet exemple pour annoncer ce à quoi on a bien du mal à croire à savoir le relèvement du peuple d’Israël.
Isaïe, lui, avait annoncé : « Dieu fera disparaître la mort pour toujours ; le Seigneur Dieu essuiera les larmes sur tous les visages, et dans tout le pays, il enlèvera la honte de son peuple. Il l’a dit, lui, le SEIGNEUR » (Is 25, 8). Mais on peut penser qu’il ne parlait pas ici de la mort biologique mais de la mort spirituelle que représente le péché et qui est effectivement la honte de son peuple.
Bien sûr, après coup, on se dit « Ezéchiel et Isaïe ne croyaient pas si bien dire » : par leur bouche l’Esprit-Saint annonçait beaucoup plus que eux-mêmes n’en avaient conscience.
On a donc aujourd’hui avec le texte des Martyrs d’Israël une étape beaucoup plus avancée du développement de la foi d’Israël : la découverte de la foi en la résurrection des corps n’a été possible qu’après une longue expérience de la fidélité de Dieu : et alors tout d’un coup, c’est devenu une évidence que le Dieu fidèle, celui qui ne nous a jamais abandonnés, ne peut pas nous abandonner à la mort… quand nous acceptons de mourir par fidélité justement.
C’est donc une étape capitale sur le chemin de la découverte de Dieu ; mais seulement une étape : une étape provisoire, qui sera, à son tour, dépassée : pour l’instant, on envisage la résurrection seulement pour les justes. Ceux qui sont morts de leur fidélité à Dieu, le Dieu fidèle les ressuscitera. C’est ce que dit le quatrième frère : « Mieux vaut mourir par la main des hommes quand on attend la résurrection promise par Dieu, tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection pour la vie éternelle. » Il faudra encore des siècles d’éducation patiente de Dieu pour que la foi en la résurrection des morts soit affirmée sans restriction. Aujourd’hui nous l’affirmons dans le « je crois en Dieu » : « J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir » : cette affirmation, nous la devons entre autres à ces sept frères anonymes (du livre des Martyrs d’Israël) morts en 165 avant Jésus-Christ sous Antiochus Epiphane.
—————————-
Note
1 – La toute première affirmation de la Résurrection se trouve dans le Livre du prophète Daniel, écrit précisément au moment de cette terrible persécution d’Antiochus Epiphane : « Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre s’éveilleront… » (Dn 12,2-3). Les sept frères se seraient inspirés de lui justement. Le Livre des Martyrs d’Israël (autrement appelé Livre des Maccabées), lui, qui relate cette phase de l’histoire, est plus tardif.

 

PSAUME – 16 (17), 1.3ab, 5-6, 8.15

1 SEIGNEUR, écoute la justice !
Entends ma plainte, accueille ma prière.
3 Tu sondes mon coeur, tu me visites la nuit,
tu m’éprouves sans rien trouver.

5 J’ai tenu mes pas sur tes traces,
jamais mon pied n’a trébuché.
6 Je t’appelle, toi, le Dieu qui répond :
écoute-moi, entends ce que je dis.

8 Garde-moi comme la prunelle de l’oeil ;
à l’ombre de tes ailes, cache-moi.
15 Et moi, par ta justice, je verrai ta face :
au réveil, je me rassasierai de ton visage.

« A l’ombre de tes ailes cache-moi » : cette toute petite phrase nous donne le cadre précis de ce psaume : il s’agit des ailes des chérubins qui surplombent le coffret de l’arche d’Alliance ; nous sommes donc en pensée au Temple de Jérusalem, dans l’endroit le plus sacré, le Saint des Saints, là où, seul, le grand-prêtre pénétrait une fois par an, le jour du Grand pardon, (Yom Kippour). Ici, il ne s’agit pas du grand-prêtre, mais de quelqu’un qui se cache, qui vient chercher refuge près de l’autel du Temple de Jérusalem. Il est certainement traqué puisqu’il vient chercher refuge près de l’autel du Temple et qu’il en appelle à la justice de Dieu ; c’est le sens du premier verset (« SEIGNEUR, écoute la justice ») et du dernier (« par ta justice, je verrai ta face »). S’il est contraint de remettre sa cause à Dieu, c’est qu’il est victime d’une erreur judiciaire : ce n’est certainement pas un cas isolé puisque l’on se souvient que le prophète Amos avait des paroles très sévères sur le fonctionnement de la justice ; en parlant des juges, il disait : « Ils changent le droit en poison, ils traînent la justice à terre ». Amos prêchait dans le royaume du Nord ; dans celui du Sud, ce n’était pas mieux : voici ce que dit Isaïe au chapitre 5 : « Malheur ! Ils déclarent bien le mal et mal le bien. Ils font de l’obscurité la lumière et de la lumière l’obscurité. Ils font passer pour amer ce qui est doux et pour doux ce qui est amer. » (Is 5, 20).
Et d’ailleurs, si Jésus a pu raconter une parabole mettant en scène un juge inique, refusant de rendre justice à une veuve, c’est que le cas n’était pas improbable ; et lui-même sera victime de faux témoignages. On en a une trace ici dans la phrase « Je t’appelle, toi le Dieu qui répond : écoute-moi, entends ce que je dis … » sous-entendu les juges d’ici-bas, cela ne sert à rien de les appeler, ils ne répondent pas, ils n’écoutent pas… Dans des cas pareils, quand un innocent était injustement accusé, il ne lui restait qu’un seul refuge, le Temple, qui était un asile inviolable ; et là il se soumettait à ce que notre Moyen-Age a appelé le « jugement de Dieu ». C’était sa seule chance. Ici, il s’agit certainement de quelque chose de cet ordre, puisque notre accusé plaide non coupable « J’ai tenu mes pas sur tes traces, jamais mon pied n’a trébuché » ; aujourd’hui, nous dirions qu’il n’a pas fait de faux pas.
Comment se passait concrètement le jugement de Dieu, on ne le sait pas très bien ; mais il s’agit bien de cela : « Tu sondes mon coeur, tu me visites la nuit, tu m’éprouves sans rien trouver ». Le simple fait d’accepter de dormir dans le Temple, complètement abandonné au jugement de Dieu était déjà une présomption d’innocence ; le roi Salomon, lui, avait prévu une formule de serment qu’on faisait prononcer à l’accusé : du genre « si j’ai commis le crime que vous croyez, alors qu’il m’arrive tel malheur »… si l’accusé acceptait de prêter ce serment, c’est qu’il était réellement innocent ; la superstition était telle à l’époque qu’aucun coupable n’aurait couru le risque !
Celui qui parle dans notre psaume est donc bien certain de son innocence puisqu’il est prêt à tous les jugements de Dieu qu’on voudra ; il sait qu’il n’a rien à craindre. Au contraire, Dieu va le protéger, le « garder comme la prunelle de ses yeux ». Nous retrouvons ici la superbe expression du livre du
Deutéronome (Dt 32,10) et qui est passée comme telle en français : « Le Seigneur rencontre son peuple au pays du désert dans les solitudes remplies de hurlements sauvages. Il l’entoure, il l’instruit, il veille sur lui comme sur la prunelle de son oeil. » Encore aujourd’hui nous disons que nous tenons à quelqu’un ou à quelque chose « comme à la prunelle de nos yeux ».
Il est si sûr de son innocence, notre accusé, qu’il attend le matin avec tranquillité : « Moi, par ta justice, je verrai ta face ; au réveil, je me rassasierai de ton visage ». On retrouve ici l’assurance de Job qui ose affirmer : « Je sais bien, moi, que mon libérateur est vivant, que le dernier, il surgira sur la poussière. Et qu’après qu’on aura détruit cette peau qui est mienne, c’est bien dans ma chair que je contemplerai Dieu ». (Jb 19,25-26).
Quand le peuple d’Israël, assemblé au Temple de Jérusalem, chante ce psaume, il proclame sa foi : il sait qu’il survivra à tous ceux qui lui veulent du mal (comme dira Paul aux Thessaloniciens dans la deuxième lecture) ; car, une fois de plus, on sait bien que cet homme (dont parle le psaume) cet homme traqué, cherchant refuge et justification dans le Temple, n’est autre que le peuple tout entier. « J’ai tenu mes pas sur tes traces, jamais mon pied n’a trébuché », c’est sa protestation de fidélité ; au milieu de toutes les tentations des peuples voisins, Israël est resté fidèle au Dieu Unique. Et c’est dans le Temple de Jérusalem et seulement là qu’il cherchait refuge. « Moi, par ta justice, je verrai ta face ; au réveil, je me rassasierai de ton visage ». Il ne s’agit pas encore de résurrection individuelle, mais le peuple élu sait que rien ne pourra l’écraser totalement ; car Dieu ne peut se renier lui-même.
« Au réveil, je me rassasierai de ton visage » : ce psaume n’a probablement pas été écrit pour annoncer la résurrection : mais quand nous le redisons aujourd’hui, à la lumière de la Résurrection du Christ, nous reconnaissons qu’il s’y applique tellement bien ; après la nuit de la mort, nous nous éveillerons dans la lumière de Dieu. Déjà, les frères dont nous lisions l’histoire dans le livre des Martyrs d’Israël en première lecture, ont pu dire cela en affrontant Antiochus Epiphane.
En attendant le sommeil définitif, chaque nuit est l’occasion pour nous de nous abandonner à la vigilance de Dieu ; on comprend pourquoi notre chant des Complies reprend chaque soir la prière de ce psaume : « Garde-moi comme la prunelle de l’oeil, à l’ombre de tes ailes cache-moi ».

 

DEUXIEME LECTURE –

deuxième lettre de Saint Paul aux Thessaloniciens 2,16 – 3,5

Frères
2,16 que notre Seigneur Jésus Christ lui-même,
et Dieu notre Père qui nous a aimés
et nous a pour toujours donné réconfort et bonne espérance par sa grâce,
2,17 réconfortent vos cœurs
et les affermissent en tout ce que vous pouvez faire et dire de bien.
3,1 Priez aussi pour nous, frères,
afin que la parole du Seigneur poursuive sa course,
et que, partout, on lui rende gloire comme chez vous.
3,2 Priez pour que nous échappions aux gens pervers et mauvais,
car tout le monde n’a pas la foi.
3,3 Le Seigneur, lui, est fidèle :
il vous affermira et vous protégera du Mal.
3,4 Et, dans le Seigneur, nous avons toute confiance en vous :
vous faites et continuerez à faire ce que nous vous ordonnons.
3,5 Que le Seigneur conduise vos cœurs dans l’amour de Dieu
et l’endurance du Christ.

Nous qui sommes parfois à court d’idées pour composer nos prières universelles, voilà un bon modèle ! Tout y est : d’abord, c’est une prière des uns pour les autres, les Thessaloniciens prient pour Paul et Paul pour les Thessaloniciens.
Ensuite celui qui prie n’a qu’un seul objectif : « Que la parole de Dieu poursuive sa course ». On retrouve ici la passion de Paul pour l’annonce de la Parole à toutes les nations ; on sait qu’il aime l’image de la course ; dans le monde grec, très amateur des jeux du cirque, c’était un spectacle familier. On imagine bien un coureur portant la parole comme une torche pour enflammer le monde le plus loin possible. L’apôtre est un porte-parole, (on pourrait dire le « haut-parleur »), le simple témoin d’une parole qui le précède et qui le dépasse et qui lui survivra. Cela suggère une autre comparaison : le musicien qui interprète une oeuvre la fait résonner le temps que dure sa carrière ; il la fait connaître et aimer ; la partition lui survivra. Le nom de l’interprète s’oubliera, c’est le nom de l’auteur qu’on retiendra. Et les applaudissements vont bien davantage à l’oeuvre qu’à l’interprète. Les noms de Bach ou de Mozart ou de Beethoven sont restés, les noms de leurs interprètes sont oubliés.
Mais ce n’est qu’une comparaison : par chance, la partition dont nous sommes chargés, la Parole de Dieu n’a pas besoin d’interprètes talentueux, il nous suffit d’être passionnés.
Saint Paul dit bien : « Priez afin que la parole de Dieu poursuive sa course, et qu’on lui rende gloire partout comme chez vous ». Paul cherche la gloire pour la Parole de Dieu, pas pour lui. Et il est vrai que chez les Thessaloniciens la Parole de Dieu a été accueillie d’une manière exemplaire : on se souvient que Paul n’est resté que trois semaines à Thessalonique et qu’en trois semaines déjà une communauté chrétienne était née, à laquelle il peut dire « Nous avons toute confiance en vous : vous faites et vous continuerez à faire ce que nous vous ordonnons ». Cela nous rappelle la première lettre à Timothée (que nous avons lue récemment) dans laquelle Paul s’émerveillait que le Christ lui ait fait confiance alors qu’il n’avait encore rien fait pour mériter cette confiance : « Je suis plein de reconnaissance envers celui qui m’a donné la force, Christ Jésus notre Seigneur ; c’est lui qui m’a jugé digne de confiance en me prenant à son service, moi qui étais auparavant blasphémateur, persécuteur et violent ». A son tour, Paul fait confiance aux tout jeunes baptisés de Thessalonique qui n’ont guère eu le temps de faire leurs preuves, pourtant. Mais en réalité, ce n’est pas à eux tout seuls qu’il fait confiance, c’est à eux assistés de la grâce de Dieu… Au fond, pour faire confiance aux autres il suffit de se souvenir que la grâce de Dieu est à l’oeuvre en eux.
Enfin, la prière de Paul est guidée par une seule certitude : « Le Seigneur est fidèle ; il vous affermira et vous protègera du mal » ; le mal dont il souhaite protéger les Thessaloniciens, ce n’est pas la persécution en elle-même ; il sait qu’elle fait partie de la vie du Chrétien ; et l’on sait bien que si lui-même n’est resté à Thessalonique que trois semaines, c’est parce que la persécution des Juifs l’a contraint à partir. Mais ce dont les Thessaloniciens ont besoin, c’est du réconfort du Seigneur pour affronter cette persécution et tenir dans la durée. Paul insiste : « Priez pour que nous échappions aux gens pervers et mauvais, car tout le monde n’a pas la foi… » Echapper ici, ne veut pas dire éviter : s’il avait voulu éviter la persécution, il aurait changé de métier ! Echapper veut dire « surmonter », avoir le courage de tenir bon ; le seul objectif, encore une fois, c’est que la propagation de l’Evangile (la course, comme il dit), ne soit pas entravée.
Et ce réconfort, il sait qu’il peut compter dessus ; la fidélité, c’est le nom même de Dieu, « Le Dieu de tendresse et de fidélité » ; c’est sous ce nom que Dieu s’est révélé à Moïse. Cette fidélité de Dieu, Paul l’a lui-même expérimentée ; à preuve sa phrase superbe du début : « Laissez-vous réconforter par Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même et par Dieu notre Père, lui qui nous a aimés, et, dans sa grâce, nous a pour toujours donné réconfort et joyeuse espérance ». Réconfort et joyeuse espérance, il semble bien que ce soit synonyme pour lui. Là il nous fait toucher du doigt à quel point l’espérance est enracinée dans le passé ou plutôt dans une expérience. Car l’espérance n’est pas une affaire d’imagination ; comme si on s’inventait des jours meilleurs, parce que l’aujourd’hui est difficile ; au contraire, l’espérance est une affaire de mémoire, (c’est la vertu de la mémoire), c’est la foi (ou la mémoire) conjuguée au futur. Nous l’avons vu, par exemple, avec l’histoire des sept martyrs du livre des Maccabées : s’ils ont pu découvrir la foi en la Résurrection, c’est parce qu’ils avaient l’expérience de la fidélité de Dieu.
Encore faut-il être accueillants à cette présence de Dieu ; c’est pour cela que Paul suggère aux Thessaloniciens de se laisser « réconforter par Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même »… On retrouve encore une fois ici la leçon du pharisien et du publicain : chez le pharisien, plein de lui-même, il n’y avait plus de place pour Dieu ; le publicain, lui, a pu être comblé parce que son coeur était ouvert.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 20, 27-38

En ce temps-là
27 quelques sadducéens
– ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas de résurrection –
s’approchèrent de Jésus
28 et l’interrogèrent :
« Maître, Moïse nous a prescrit :
Si un homme a un frère qui meurt
en laissant une épouse mais pas d’enfant,
il doit épouser la veuve
pour susciter une descendance à son frère.
29 Or, il y avait sept frères :
le premier se maria et mourut sans enfant ;
30 de même le deuxième,
31 puis le troisième épousèrent la veuve,
et ainsi tous les sept :
ils moururent sans laisser d’enfants.
32 Finalement la femme mourut aussi.
33 Eh bien, à la résurrection,
cette femme-là, duquel d’entre eux sera-t-elle l’épouse,
puisque les sept l’ont eue pour épouse ? »
34 Jésus leur répondit :
« Les enfants de ce monde prennent femme et mari.
35 Mais ceux qui ont été jugés dignes
d’avoir part au monde à venir
et à la résurrection d’entre les morts
ne prennent ni femme ni mari,
36 car ils ne peuvent plus mourir :
ils sont semblables aux anges,
ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection.
37 Que les morts ressuscitent,
Moïse lui-même le fait comprendre
dans le récit du buisson ardent,
quand il appelle le Seigneur
le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob.
38 Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants.
Tous, en effet, vivent pour lui. »

Quand un problème n’a pas de solution, c’est qu’il est mal posé. Et là vraiment le problème posé par les « Sadducéens » semble bien insoluble ; on a envie de dire « cherchez l’erreur ». L’erreur, ce serait de vouloir tendre un piège à Jésus, d’abord. Ce n’est certainement pas le meilleur moyen de découvrir la Parole de Dieu, puisqu’il est la Parole faite chair ; mais peut-être les Sadducéens ne cherchent-ils pas à tendre un piège à Jésus ? Peut-être ne sont-ils pas mal intentionnés ? Leur question nous paraît un peu artificielle aujourd’hui, mais elle ressemble aux discussions interminables qu’on développait dans les écoles de théologie. C’est un cas d’école un peu poussé sur un sujet qui était à l’ordre du jour.
Encore faut-il se rappeler qu’au temps du Christ, la foi en la Résurrection était toute neuve ; elle n’était pas encore partagée par tout le monde. Les Pharisiens y croyaient fermement ; pour eux c’était une évidence que le Dieu de la vie n’abandonnerait pas ses fidèles à la mort. Mais on pouvait très bien être un bon Juif sans croire à la résurrection de la chair. C’était le cas des Sadducéens. Pour justifier leur refus de la résurrection, ils cherchent à démontrer qu’une telle croyance conduit à des situations ridicules : leur logique est imparable ; une femme ne peut pas avoir sept maris à la fois, on est tous d’accord ; si vous croyez à la résurrection, disent-ils à Jésus, c’est pourtant ce qui va se passer : elle a eu sept maris successifs, qui sont morts les uns après les autres ; mais si tous ressuscitent, vous voyez à quoi cela mène !
L’erreur, Jésus va le leur dire, c’est de chercher nos articles de foi dans nos raisonnements ; Isaïe l’a dit depuis longtemps : « Les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées, et ses chemins ne sont pas nos chemins » (Is 55,8). Jésus au contraire appuie sa foi uniquement sur l’Ecriture : chaque fois qu’une question lui est posée, il cherche sa réponse dans l’Ecriture. Depuis le récit des tentations jusqu’à la rencontre des disciples d’Emmaüs, sa seule référence est l’Ecriture ; c’est à partir d’elle qu’il ouvre l’intelligence de ses auditeurs ; il l’avait bien dit au tentateur « l’homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu ». Ici, il dit en quelque sorte : ne nourrissez pas votre foi de raisonnements et de discussions mais de la Parole de Dieu.
Ici, sa référence à l’Ecriture, il la prend dans les paroles de Moïse : tout comme ses interlocuteurs d’ailleurs ; les Sadducéens commencent en disant : « Moïse nous a prescrit. » Mais ils se servent de l’Ecriture, ils l’utilisent pour prouver ce dont ils sont déjà persuadés par ailleurs. Ils utilisent l’Ecriture, ils ne se mettent pas à son école ; ils citent l’Ecriture au lieu de la scruter. Jésus au contraire cherche dans l’Ecriture quelle révélation elle nous apporte sur Dieu ; or Moïse l’a bien dit : dans le buisson ardent (Ex 3) Dieu s’est révélé à lui comme le Dieu de nos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob : Dieu ne peut pas être Dieu pour un temps seulement ; la mort ne peut pas faire échec aux engagements qu’il a pris envers les Patriarches, Abraham, Isaac, Jacob, et leurs descendants. Son Alliance traverse la mort : il noue avec chacun de nous et nous tous ensemble un lien d’amour que rien ne pourra détruire. Or, au-delà de la mort, comme dit Saint Jean « nous lui serons semblables » (1 Jn). Pour l’instant, « Ce que nous serons ne paraît pas encore clairement »… Mais alors, nous serons enfin à son image des vivants, des aimants.
Une autre erreur est de parler de cette résurrection, de la vie dans l’au-delà comme si c’était la pure continuation de l’ici-bas. La réponse de Jésus montre bien au contraire qu’il y a une rupture complète entre notre vie actuelle et la vie des ressuscités : les enfants de ce monde se marient, c’est entendu ; mais les ressuscités ne se marient pas. Ils ne sont pas des anges (lisons bien le texte) mais ils sont « semblables aux anges », c’est-à-dire qu’ils ont un point commun avec les anges : ce point commun, justement, c’est qu’ils ne peuvent plus mourir ; la mort n’a plus sur eux aucun pouvoir ; désormais ils sont « enfants de Dieu », c’est-à-dire qu’ils sont vivants de la vie de Dieu. Dans leur question, les Sadducéens avaient lié le mariage à la reproduction : si cette femme avait été épousée par tous ses beaux-frères, c’est parce qu’elle n’avait pas pu être mère ; Jésus leur répond : votre problème est désormais sans objet ; dans le monde à venir tout est différent : il n’est plus question de mort et il n’est plus question de reproduction ; mais les Sadducéens avaient oublié que le mariage est aussi et d’abord une affaire d’amour : nos amours humaines, d’ici-bas, ne peuvent pas mourir : elles sont l’image de Dieu, elles sont ce qui en nous est à l’image de Dieu ; elles traversent la mort ; nous les retrouverons transfigurées sur l’autre rive.
Comme dit saint Augustin : « On ne peut perdre celui qu’on aime si on l’aime en Celui qu’on ne peut perdre. »

ANCIEN TESTAMENT, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL A TIMOTHEE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE BEN SIRA LE SAGE, LIVRE DE BEN SIRAC LE SAGE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 33

Dimanche 27 octobre 2019 : 30ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 27 octobre 2019 :

30ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de Ben Sira le Sage 35, 12… 18

12 Le Seigneur est un juge
qui se montre impartial envers les personnes.
13 Il ne défavorise pas le pauvre,
il écoute la prière de l’opprimé.
14 Il ne méprise pas la supplication de l’orphelin,
ni la plainte répétée de la veuve.

16 Celui dont le service est agréable à Dieu sera bien accueilli,
sa supplication parviendra jusqu’au ciel.
17 La prière du pauvre traverse les nuées ;
tant qu’elle n’a pas atteint son but, il demeure inconsolable.
18 Il persévère tant que le Très-Haut n’a pas jeté les yeux sur lui,
ni prononcé la sentence en faveur des justes et rendu justice.

Quelques mots, d’abord, sur le livre de Ben Sira que nous lisons trop rarement : Ben Sira s’appelait Jésus lui aussi ; il a ouvert une école de sagesse à Jérusalem vers 180 av.J.C. ; c’est pour cela qu’on l’appelle souvent Ben Sira le Sage ; à cette époque le pays des Juifs était sous domination grecque depuis la conquête d’Alexandre en 332 : l’occupant grec du moment était libéral (cela n’a pas toujours été le cas : on connaît la persécution d’Antiochus Epiphane au temps des Maccabées, vers 165 av.J.C)… pour l’instant, quand Ben Sira prend la plume, l’atmosphère est paisible ; le pouvoir en place respecte les coutumes et la religion juives. Mais, paradoxalement, et c’est ce qui pousse Ben Sira à écrire, ce libéralisme ambiant n’a pas que des avantages, cette apparence paisible cache un danger : le contact entre ces deux civilisations grecque et juive met en péril la pureté de la foi juive : on risque de tout mélanger. Car la religion juive est aux antipodes de la philosophie et de la mythologie grecques. Notre époque moderne en donne un peu une idée : nous aussi vivons dans une ambiance de tolérance qui nous conduit à une sorte d’indifférentisme religieux : comme le disait René Rémond, tout se passe comme si il y avait un libre service des idées et des valeurs et nous faisons chacun le choix de ce qui nous convient dans ce super-marché.
L’un des objectifs de Ben Sira est donc de transmettre la foi dans son intégrité si bien qu’on a avec l’ensemble de son livre une présentation de la foi juive dans sa pureté, telle qu’on la conçoit vers les années 180 avant notre ère. Or les années 180, c’est déjà presque la fin de l’Ancien Testament : la réflexion de Ben Sira vient donc au terme de la longue évolution de la foi d’Israël. Car la foi juive n’est pas une spéculation philosophique, elle est l’expérience d’une Alliance avec le Dieu vivant. C’est à travers les oeuvres de Dieu qu’on a découvert peu à peu son vrai visage : non pas une idée inventée par les hommes, mais une Révélation progressive et, il faut bien le dire, surprenante. Car « Dieu est Dieu et non pas homme » comme dit le prophète Osée (Os 11,9).
En particulier, et c’est le thème de notre passage d’aujourd’hui, il ne juge pas selon les apparences : on entend là bien sûr comme un écho de ce que disait le prophète Samuel à Jessé, le père du petit berger David : « Les hommes regardent les apparences, mais Dieu regarde le coeur. » (1 S 16,7). En écho, Ben Sira dit : « Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute la prière de l’opprimé. Il ne méprise pas la supplication de l’orphelin, ni la plainte répétée de la veuve. » Il va même jusqu’à employer une image superbe dans un autre verset de ce même chapitre : « Les larmes de la veuve descendent sur la joue de Dieu » (Si 35,18 selon le texte hébreu)… belle manière de dire cette tendresse penchée sur nos misères. Pour que nos larmes coulent sur les joues d’un autre, il faut que cet autre soit particulièrement proche, tout contre nous, même ! C’est bien le sens du mot miséricorde : dire que Dieu est miséricordieux, c’est dire qu’il vibre à nos malheurs (en hébreu, le sens exact du mot miséricorde, c’est « des entrailles qui frémissent »).
Le pauvre, l’opprimé, l’orphelin, la veuve : les quatre situations énumérées ici sont les quatre situations-type de pauvreté dans la société de l’Ancien Testament ; ce sont ces quatre catégories de personnes défavorisées que la Loi protège : aujourd’hui, on dirait que ce sont les situations-type de précarité. Il n’empêche que, même si la loi protège les plus faibles, (la loi est toujours faite pour cela !), notre regard n’est pas toujours très favorable pour les personnes en situation de précarité ; spontanément, nous sommes souvent plus attirés par les personnes mieux établies socialement.
Ben Sira nous dit : vous, c’est plus fort que vous, vous jugez souvent sur la mine. Dieu, lui, ne fait pas de différence entre les hommes ; ce qu’il regarde, c’est le coeur : « Celui dont le service est agréable à Dieu sera bien accueilli, et sa supplication parviendra jusqu’au ciel. » Ben Sira ne dit pas pour autant que Dieu « préfère » les pauvres ! L’amour parfait n’a pas de préférence ! Mais il est vrai que c’est peut-être dans nos jours de pauvreté que nous sommes les mieux placés pour prier ! Ou, pour le dire autrement, que nos dispositions sont les meilleures : « La prière du pauvre atteint les nuées ; tant qu’elle n’a pas atteint son but, il demeure inconsolable. » Il faut certainement entendre le mot « inconsolable » au sens fort. Une autre traduction dit d’ailleurs « La prière de l’humble traverse les nues et elle ne se repose pas tant qu’elle n’a pas atteint son but » ; une prière qui ne se repose pas : nous retrouvons ici l’insistance des textes de la semaine dernière quand Jésus donnait une veuve en exemple à ses apôtres : on se souvient de cette veuve obstinée de l’évangile qui poursuivait le juge pour obtenir son dû.
Quand on est vraiment dans une situation de pauvreté, de besoin, quand on n’a plus d’autre recours que la prière, alors vraiment, on prie de tout son coeur, on est réellement complètement tendu vers Dieu ; et alors notre coeur s’ouvre et enfin il peut y entrer. Car le mot « prière » et le mot « précarité » sont de la même famille. C’est peut-être la clé de la prière : on ne prie vraiment que quand on a pris conscience de sa pauvreté, de sa précarité. Encore faut-il être disposé à servir Dieu de tout son coeur ; il y a au milieu de notre texte d’aujourd’hui une toute petite phrase pleine de sous-entendus : « Celui dont le service est agréable à Dieu sera bien accueilli, sa supplication parviendra jusqu’au ciel. » Elle vise ceux qui croient acquérir des mérites aux yeux de Dieu à coups de cérémonies et de sacrifices de toute sorte ; Ben Sira leur rappelle toute la prédication des prophètes : le plus beau, le plus riche des sacrifices, la plus belle cérémonie ne remplacent pas les dispositions du coeur. « Ce qui plaît au Seigneur, c’est (d’abord) qu’on se tienne loin du mal », dit Ben Sira un peu plus haut (Si 35,5). A l’inverse, ceux qui se sentent démunis devant Dieu ne doivent pas s’inquiéter car « Le Seigneur est un juge qui se montre impartial envers les personnes ».
—————————–
Complément
– L’étude du contexte éclaire davantage encore le passage que nous lisons ici ; dans les versets précédents, Ben Sira a parlé du culte et des sacrifices en rappelant trois choses :
– la Loi vous commande d’offrir des sacrifices, donc faites-le, et, si vous le pouvez, soyez généreux.
– Mais ce qui plaît au Seigneur, c’est d’abord « qu’on se tienne loin du mal » (Si 35,5).
– Ne croyez pas vous faire « bien voir » en présentant de riches présents (Si 35,11)… « CAR Le Seigneur est un juge qui se montre impartial envers les personnes » (notre premier verset d’aujourd’hui).

PSAUME – 33 (34), 2-3, 16.18, 19.23

2 Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
3 Je me glorifierai dans le SEIGNEUR :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

16 Le SEIGNEUR regarde les justes,
il écoute, attentif à leurs cris.
18 Le SEIGNEUR entend ceux qui l’appellent :
de toutes leurs angoisses, il les délivre.

19 Il est proche du coeur brisé,
il sauve l’esprit abattu.
23 Le SEIGNEUR rachètera ses serviteurs :
pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge.

Voilà encore un psaume alphabétique : chaque verset commence par une lettre de l’alphabet, dans l’ordre : le premier verset par A, le deuxième par B, et ainsi de suite. Manière d’affirmer une fois de plus que le seul chemin du bonheur, la seule sagesse, c’est de faire confiance à Dieu, de remettre toute notre vie entre ses mains, de A à Z ( de Aleph à Tav en hébreu). Il est donc un parfait écho à notre première lecture de ce dimanche, tirée du livre de Ben Sira ; puisque tout l’objectif de ce livre est de stimuler la foi des Juifs du deuxième siècle, parfois tentés d’écouter les voix de la sagesse grecque.
Autre écho, nous retrouvons dans ces quelques versets quelque chose que nous avons entendu dans la première lecture : cette même découverte d’un Dieu proche de l’homme et, en particulier, de l’homme qui souffre. « Le SEIGNEUR est proche du coeur brisé » : c’est très certainement l’une des grandes découvertes de la Bible, un Dieu bien différent de ce que l’on croyait spontanément ; un Dieu qui veut le bonheur de l’homme, un Dieu que la douleur de l’homme ne laisse pas indifférent ; nous lisons dans le livre de Ben Sira que « nos larmes coulent sur sa joue »… Il fallait bien une Révélation pour nous faire découvrir ce Dieu-là.
Rappelons-nous sur quel terreau est née la foi de Moïse : tous les peuples de cette région avaient bien des idées sur la question mais il ne venait à l’idée de personne qu’un Dieu puisse n’être que bienveillant. En Mésopotamie, par exemple, la terre d’origine d’Abraham, on imaginait une quantité de dieux, rivaux entre eux, jaloux les uns des autres et surtout jaloux des hommes : l’idée que Dieu puisse être jaloux si l’humanité trouvait le moyen de l’égaler est justement récusée par l’auteur du livre de la Genèse : et c’est ce qu’insinue le serpent quand il dit à Eve : « Dieu est jaloux de toi »… l’Esprit-Saint qui inspire l’écrivain biblique lui a fait découvrir que cette idée d’un Dieu jaloux est une tentation, un soupçon dans lequel il ne faut pas se laisser aller sous peine de nous détruire nous-mêmes. Et c’est bien pour cela que la phrase est mise dans la bouche du serpent pour nous faire comprendre que le soupçon à l’égard de Dieu empoisonne nos vies, c’est du venin.
Et, au long des siècles de l’histoire biblique, grâce en particulier aux prophètes, le peuple d’Israël a approfondi cette découverte d’un Dieu qui aime l’homme comme un père aime son enfant, qui accompagne l’homme sur tous ses chemins ; face à l’incroyant qui demande « le SEIGNEUR est-il au milieu de nous ? » (c’était la question du peuple affronté à l’épreuve de la soif à Massa et Meriba) le croyant affirme « Oui, le SEIGNEUR est avec nous », il est « l’Emmanuel » (littéralement en hébreu « Dieu-avec-nous »). Et plus encore, quand les chemins sont rudes, le croyant ose dire que Dieu est proche de l’homme qui souffre, tellement proche que « nos larmes coulent sur la joue de Dieu », comme dit Ben Sira.
Rappelons-nous l’épisode du buisson ardent au chapitre 3 du livre de l’Exode : « Dieu dit à Moïse : Oui, vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple en Egypte, et je l’ai entendu crier sous les coups… Oui, je connais ses souffrances. » Quels que soient les coups, le croyant sait que le SEIGNEUR l’entend crier, et son angoisse peut disparaître : « Le SEIGNEUR entend ceux qui l’appellent : de toutes leurs angoisses, il les délivre ». Il reste que c’est facile à dire quand tout va bien … et moins facile dans les jours de douleur ; les premiers versets de ce psaume sont bien difficiles à dire à certains jours : « Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres. Je me glorifierai dans le SEIGNEUR : que les pauvres m’entendent et soient en fête ! » Il reste aussi que, malgré nos prières et nos cris vers Dieu, les coups ne cessent pas toujours, pas tout de suite, il faut bien le reconnaître ; cette présence attentive, « attentionnée », cette sollicitude de Dieu penché sur notre souffrance, n’est pas un coup de baguette magique ; beaucoup d’entre nous ne le savent que trop.
Mais reprenons l’épisode du buisson ardent : quand Dieu dit à Moïse « J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte, et je l’ai entendu crier sous les coups… Oui, je connais ses souffrances… », il suscite en même temps chez Moïse l’élan nécessaire pour entreprendre la libération du peuple. La foi qui inspire ce psaume, c’est justement celle-là : premièrement, la certitude que le SEIGNEUR est proche de nous, dans la souffrance, « qu’il est de notre côté » si l’on peut dire. Deuxièmement, que, en réponse à notre cri, Dieu suscite en nous et dans nos frères l’élan nécessaire pour modifier la situation, pour nous aider à passer le cap et, parfois même à faire reculer le mal. Soutenus par son Esprit, nous pouvons vaincre l’angoisse et traverser l’épreuve en tenant sa main.
Le peuple d’Israël, et c’est lui, d’abord, qui parle dans ce psaume, a vécu de nombreuses fois cette expérience : de la souffrance, du cri, de la prière et chaque fois, il peut en témoigner, Dieu a suscité les prophètes, les chefs dont il avait besoin pour prendre son destin en main. Si les premiers versets effectivement, sont un cri de louange « Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres », cette louange s’appuie sur toute une expérience qui est dite ensuite ; en fait, il faudrait lire « je bénirai le SEIGNEUR… je me glorifierai dans le SEIGNEUR… CAR le SEIGNEUR regarde les justes, il entend les pauvres… »
Dans les quelques versets que nous lisons ce dimanche, c’est toute l’oeuvre de Dieu en faveur de son peuple qui est rappelée : « Il entend, il délivre, il regarde, il est attentif, il est proche, il sauve, il rachète… » Et ce n’est pas un hasard non plus si Dieu est appelé « le SEIGNEUR » c’est-à-dire ces fameuses quatre lettres « YHVH » qui révèlent Dieu justement comme une présence permanente auprès de son peuple tout au long de son histoire.
Dernière remarque, en reprenant le texte : « Le SEIGNEUR entend ceux qui l’appellent… il écoute, attentif à leurs cris. » Cela veut dire que, dans l’épreuve, la souffrance, la douleur, il est non seulement permis mais recommandé de crier.

DEUXIEME LECTURE –

deuxième lettre de Saint Paul à Timothée 4, 6-8. 16-18

Bien-aimé,
6 je suis déjà offert en sacrifice,
le moment de mon départ est venu.
7 J’ai mené le bon combat,
j’ai achevé ma course,
j’ai gardé la foi.
8 Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice :
le Seigneur, le juste juge, me la remettra en ce jour-là,
et non seulement à moi,
mais aussi à tous ceux qui auront désiré avec amour
sa Manifestation glorieuse.

16 La première fois que j’ai présenté ma défense,
personne ne m’a soutenu :
tous m’ont abandonné.
Que cela ne soit pas retenu contre eux.
17 Le Seigneur, lui, m’a assisté.
Il m’a rempli de force
pour que, par moi,
la proclamation de l’Évangile s’accomplisse jusqu’au bout
et que toutes les nations l’entendent.
J’ai été arraché à la gueule du lion ;
18 le Seigneur m’arrachera encore
à tout ce qu’on fait pour me nuire.
Il me sauvera et me fera entrer dans son Royaume céleste.
À lui la gloire pour les siècles des siècles. Amen.

On a des raisons de supposer que les lettres à Timothée ne seraient pas réellement, ou pas entièrement, des écrits de Paul, mais peut-être d’un disciple quelques années plus tard ; en revanche, tout le monde s’accorde à reconnaître que les lignes que nous lisons aujourd’hui sont de lui, et même qu’elles sont le testament de Paul, son dernier adieu à Timothée.
Paul est dans sa prison à Rome, il sait maintenant qu’il n’en sortira que pour être exécuté ; le moment du grand départ est arrivé ; ce départ, il le dit par le mot (analuein) qu’on emploie en grec pour dire qu’on largue les amarres, qu’on lève l’ancre, ou encore qu’on replie la tente.
Il sait qu’il va paraître devant Dieu, et il fait son bilan : se retournant en arrière, (au cinéma on dirait qu’il fait un flashback), il reprend une comparaison qui lui est très habituelle, celle du sport : la vie d’un apôtre est comme une course de fond ; il a tenu jusqu’au bout de la course, il n’a pas déclaré forfait, donc il sait qu’il recevra la récompense du vainqueur ; (il dit textuellement « la couronne du vainqueur » parce que la récompense à l’époque, à Rome, était une couronne de lauriers). Je reprends ses paroles : « Le moment de mon départ est venu. J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice… »
Seulement, cette course de l’apôtre, et même du Chrétien, est tout à fait particulière : quand Paul dit, « Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice… », ne pensons pas qu’il se vante, comme s’il se croyait meilleur que tout le monde : cette couronne-là, tous les coureurs, entendez tous les apôtres, y ont droit ; ce n’est donc pas de la prétention, mais il sait ce que Ben Sira nous a appris : que Dieu ne fait pas de différence entre les hommes, qu’il regarde le coeur. Et il ajoute : « Le Seigneur, le juste juge, me la remettra en ce jour-là, et non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui auront désiré avec amour sa Manifestation glorieuse. » Le juge impartial, celui qui sait voir les dispositions du coeur, sait que Paul et tant d’autres ont désiré avec amour l’avènement du Christ. Tous, ils recevront la couronne de gloire.
Au passage, on remarque, encore une fois sous la plume de Paul, le mot « manifestation » du Christ ; nous l’avons déjà rencontré plusieurs fois chez lui : la manifestation totale et définitive du Christ a vraiment été l’horizon sur lequel il a toujours fixé les yeux, vers lequel il a couru toute sa vie.
Il ne voit pas pourquoi il se vanterait d’ailleurs, car la force de courir, il ne l’a pas trouvée en lui-même, c’est le Christ qui la lui a donnée : « Le Seigneur m’a rempli de force pour que, par moi, la proclamation de l’Évangile s’accomplisse jusqu’au bout et que toutes les nations l’entendent. »
Au fond, si j’entends bien, il suffit d’attendre tout de Dieu : c’est lui qui donne la force de courir (pour reprendre l’image de Paul), et c’est lui aussi qui donne la récompense à tous les coureurs à la fin de la course.
Cette course de l’évangélisation n’est donc pas une compétition ; chacun à notre place, à notre rythme, il nous suffit de désirer avec amour la manifestation du Christ ; dans sa lettre à Tite, Paul définissait les Chrétiens, justement, comme ceux qui attendent cette manifestation du Christ : il disait : « Nous attendons la bienheureuse espérance et la manifestation de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ » ; c’est une phrase que nous redisons à chaque Messe : « Nous espérons le bonheur que tu promets et l’avènement de Jésus-Christ notre Sauveur », et l’on connaît le sens du mot ET : « Nous espérons le bonheur que tu promets QUI EST l’avènement de Jésus-Christ notre Sauveur ».
Paul attendait donc tout de Dieu, et apparemment, il ne pouvait plus attendre grand-chose des hommes : « La première fois que j’ai présenté ma défense, personne ne m’a soutenu : tous m’ont abandonné. Que cela ne soit pas retenu contre eux. » Comme le Christ sur la Croix, comme Etienne, lors de son exécution, il pardonne. Mais c’est dans cet abandon même qu’il a expérimenté la présence, la force de son Seigneur. Il est ce pauvre dont parlait Ben Sira, ce pauvre que Dieu entend, ce pauvre dont les larmes coulent sur les joues de Dieu.
Les deux dernières phrases sont surprenantes : il est clair qu’il ne se fait aucune illusion sur son sort, il sait que le grand départ approche… et pourtant il dit « J’ai été arraché à la gueule du lion ; le Seigneur m’arrachera encore à tout ce qu’on fait pour me nuire. » Ce n’est donc certainement pas de la mort physique qu’il parle, puisqu’il attend son exécution d’un jour à l’autre. Il sait qu’il n’y échappera pas ; il parle d’un autre danger, beaucoup plus grave à ses yeux, celui dont il remercie le Seigneur de l’avoir préservé… Il faut relire le début du texte : « J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. » ou un peu plus bas : « Le Seigneur m’a rempli de force pour que, par moi, la proclamation de l’Évangile s’accomplisse jusqu’au bout et que toutes les nations l’entendent. » Déclarer forfait, abandonner la course, c’était le plus grand danger et là encore, il ne voit pas de raison de se vanter, puisque sa fidélité il la doit à la force que le Seigneur lui a donnée.
Il sait ce qui l’attend, oui mais ce n’est peut-être pas ce que nous croyons : il va mourir, c’est certain, mais il sait que cette mort n’est que biologique ; elle n’est qu’une traversée pour entrer dans la gloire : « Il me sauvera et me fera entrer au ciel, dans son Royaume »… et déjà il entonne le cantique de la gloire qu’il chantera en naissant à la vraie vie : « A lui la gloire pour les siècles des siècles. Amen. »

EVANGILE – selon Saint Luc 18, 9-14

En ce temps-là,
9 à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes
et qui méprisaient les autres,
Jésus dit la parabole que voici :
10 « Deux hommes montèrent au Temple pour prier.
L’un était pharisien,
et l’autre, publicain (c’est-à-dire un collecteur d’impôts).
11 Le pharisien se tenait debout et priait en lui-même :
‘Mon Dieu, je te rends grâce
parce que je ne suis pas comme les autres hommes
– ils sont voleurs, injustes, adultères –,
ou encore comme ce publicain.
12 Je jeûne deux fois par semaine
et je verse le dixième de tout ce que je gagne.’
13 Le publicain, lui, se tenait à distance
et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ;
mais il se frappait la poitrine, en disant :
‘Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !’
14 Je vous le déclare :
quand ce dernier redescendit dans sa maison,
c’est lui qui était devenu un homme juste,
plutôt que l’autre.
Qui s’élève sera abaissé ;
qui s’abaisse sera élevé. »

Une petite remarque préliminaire avant d’entrer dans le texte : Luc nous a bien dit qu’il s’agit d’une parabole… n’imaginons donc pas tous les pharisiens ni tous les publicains du temps de Jésus comme ceux qu’il nous présente ici ; aucun pharisien, aucun publicain ne correspondait exactement à ce signalement ; Jésus, en fait, nous décrit deux attitudes différentes, très typées, schématisées, pour faire ressortir la morale de l’histoire ; et il veut nous faire réfléchir sur notre propre attitude : nous allons découvrir probablement que nous adoptons l’une ou l’autre suivant les jours.
Venons-en à la parabole elle-même : dimanche dernier, Luc nous avait déjà donné un enseignement sur la prière ; la parabole de la veuve affrontée à un juge cynique nous apprenait qu’il faut prier sans jamais nous décourager ; aujourd’hui, c’est un publicain qui nous est donné en exemple ; quel rapport, dira-t-on, entre un publicain, riche probablement, et une veuve pauvre ? Ce n’est certainement pas le compte en banque qui est en question ici, ce sont les dispositions du coeur : la veuve est pauvre et elle est obligée de s’abaisser à quémander auprès du juge qui s’en moque éperdument ; le publicain, lui, en a peut-être plein les poches, mais sa mauvaise réputation est une autre sorte de pauvreté.
Les publicains étaient mal vus et pour certains d’entre eux, au moins, il y avait de quoi : n’oublions pas qu’on était en période d’occupation ; les publicains étaient au service de l’occupant : c’étaient des « collaborateurs » ; de plus, ils servaient le pouvoir romain sur un point très sensible chez tous les citoyens du monde, et à toutes les époques : les impôts. Le pouvoir romain fixait la somme qu’il exigeait et les publicains la versaient d’avance ; ensuite, ils avaient pleins pouvoirs pour se rembourser sur leurs concitoyens… les mauvaises langues prétendaient qu’ils se remboursaient plus que largement. Quand Zachée promettra à Jésus de rembourser au quadruple ceux qu’il a lésés, c’est clair ! Donc quand le publicain, dans sa prière, n’ose même pas lever les yeux au ciel et se frappe la poitrine en disant « Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis » il ne dit peut-être que la stricte vérité. Apparemment, ne dire que la stricte vérité, être simplement vrai devant Dieu, c’est cela et cela seulement qui nous est demandé. Etre vrai devant Dieu, reconnaître notre précarité, voilà la vraie prière. Quand il repartit chez lui, « il était devenu juste », nous dit Jésus.
Les pharisiens, au contraire, méritaient largement leur bonne réputation : leur fidélité scrupuleuse à la Loi, leur ascèse pour certains (jeûner deux fois par semaine, ce n’est pas rien et la Loi n’en demandait pas tant !), la pratique régulière de l’aumône traduisaient assez leur désir de plaire à Dieu. Et tout ce que le pharisien de la parabole dit dans sa prière est certainement vrai : il n’invente rien ; seulement voilà, en fait, ce n’est pas une prière : c’est une contemplation de lui-même, et une contemplation satisfaite ; il n’a besoin de rien, il ne prie pas, il se regarde. Il fait le compte de ses mérites et il en a beaucoup. Or nous avons souvent découvert dans la Bible que Dieu ne raisonne pas comme nous en termes de mérites : son amour est totalement gratuit. Il suffit que nous attendions tout de lui.
On peut imaginer un journaliste à la sortie du Temple avec un micro à la main ; il demande à chacun des deux ses impressions : Monsieur le publicain, vous attendiez quelque chose de Dieu en venant au Temple ? – OUI… – Vous avez reçu ce que vous attendiez ? – Oui et plus encore- répondra le publicain. – Et vous Monsieur le Pharisien ? – Non je n’ai rien reçu.-… Un petit silence et le pharisien ajoute : Mais… je n’attendais rien non plus.
La dernière phrase du texte dit quelque chose du même ordre : « Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé » : il ne faut certainement pas déduire de cette phrase que Jésus veuille nous présenter Dieu comme le distributeur de bons ou de mauvais points, le surveillant général de notre enfance, dont on avait tout avantage à être bien vu. Ici, tout simplement, Jésus fait un constat, mais un constat très profond : il nous révèle une vérité très importante de notre vie. S’élever, c’est se croire plus grand qu’on est ; dans cette parabole, c’est le cas du pharisien : et il se voit en toute bonne foi comme quelqu’un de très bien ; cela lui permet de regarder de haut tous les autres, et en particulier ce publicain peu recommandable. Luc le dit bien : « Jésus dit une parabole pour certains hommes qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient tous les autres ». Cela peut nous arriver à tous, mais justement, c’est là l’erreur : celui qui s’élève, qui se croit supérieur, perd toute chance de profiter de la richesse des autres ; vis à vis de Dieu, aussi, son coeur est fermé : Dieu ne forcera pas la porte, il respecte trop notre liberté ; et donc nous repartirons comme nous sommes venus, avec notre justice à nous qui n’a apparemment rien à voir avec celle de Dieu. Cela veut dire que le mépris pour les autres, quels qu’ils soient, nous met en grand danger ! Le mépris nous rabaisse, en somme.
S’abaisser, c’est se reconnaître tout petit, ce qui n’est que la pure vérité, et donc trouver les autres supérieurs ; Paul dit dans l’une de ses lettres « considérez tous les autres comme supérieurs à vous-mêmes » ; c’est vrai, sans chercher bien loin, tous ceux que nous rencontrons ont une supériorité sur nous, au moins sur un point… et si nous cherchons un peu, nous découvrons bien d’autres points. Et nous voilà capables de nous émerveiller de leur richesse et de puiser dedans ; vis-à-vis de Dieu, aussi, notre coeur s’ouvre et Il peut nous combler. Pas besoin d’être complexés : si on se sait tout petit, pas brillant, c’est là que la grande aventure avec Dieu peut commencer. Au fond, cette parabole est une superbe mise en images de la première béatitude : « Heureux les pauvres de coeur, le Royaume des cieux est à eux ».

ANCIEN TESTAMENT, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL A TIMOTHEE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE L'EXODE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 120

Dimanche 20 octobre 2019 : 28ème dimanche du Temps Ordinaire : textes et commentaires

Dimanche 20 octobre

287è dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de l’Exode 17, 8-13

En ces jours-là,
le peuple d’Israël marchait à travers le désert.
8 Les Amalécites survinrent et attaquèrent Israël à Rephidim.
9 Moïse dit alors à Josué :
« Choisis des hommes, et va combattre les Amalécites.
Moi, demain, je me tiendrai sur le sommet de la colline,
le bâton de Dieu à la main. »
10 Josué fit ce que Moïse avait dit :
il mena le combat contre les Amalécites.
Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline.
11 Quand Moïse tenait la main levée,
Israël était le plus fort.
Quand il la laissait retomber,
Amalec était le plus fort.
12 Mais les mains de Moïse s’alourdissaient ;
on prit une pierre, on la plaça derrière lui,
et il s’assit dessus.
Aaron et Hour lui soutenaient les mains,
l’un d’un côté, l’autre de l’autre.
Ainsi les mains de Moïse restèrent fermes
jusqu’au coucher du soleil.
13 Et Josué triompha des Amalécites au fil de l’épée.

Les Amalécites étaient des tribus qui vivaient dans le désert du Négev : la Bible les cite de nombreuses fois, tout au long de l’histoire de l’installation du peuple élu en Palestine, et toujours comme des opposants à la pénétration des tribus israélites ; et leurs descendants seront encore de farouches ennemis au temps des rois Saül et David. Si bien que le nom même d’Amaleq est devenu le type de l’ennemi héréditaire.
Rien d’étonnant quand on sait que Amaleq lui-même, le père de la tribu, serait le petit-fils d’Esaü, le frère jumeau et rival de Jacob. La rivalité entre Jacob et Esaü1 (qu’on appelle aussi Edom) s’est reportée sur leurs descendants et, de génération en génération, en Israël, on se transmet la haine des Edomites, et surtout de ceux qui sont considérés comme les pires de tous, les Amalécites.
Voici donc, dès le livre de l’Exode, les Amalécites qui se présentent comme les premiers adversaires du peuple élu dans le désert. L’auteur ne donne pas beaucoup de détails sur cette première bataille : il dit simplement « Le peuple d’Israël marchait à travers le désert. Les Amalécites survinrent et l’attaquèrent à Rephidim. » Mais le livre du Deutéronome apporte quelques indications complémentaires : « Souviens-toi de ce qu’Amaleq t’a fait sur votre route, à la sortie d’Egypte, lui qui est venu à ta rencontre sur la route et a détruit à l’arrière de ta colonne, tous ceux qui traînaient, alors que tu étais épuisé et fourbu. » (Dt 25,17-19) traduisez : les Amalécites sont arrivés par surprise et se sont attaqués à ceux qui avaient le plus de mal à suivre. Alors Moïse dit à Josué : « Choisis des hommes et va combattre les Amalécites ». C’est donc une histoire de légitime défense. Nous n’aurons pas d’autres détails sur le déroulement du combat ou les mouvements de troupes ; en revanche, le récit se concentre sur la relation entre le peuple et son Dieu à l’occasion de cette première bataille : c’est l’épreuve du feu, mais c’est surtout l’épreuve de la foi d’Israël. Il va combattre pour survivre, mais son Dieu sera avec lui.
Nous sommes à Rephidim : au fait, ce nom, nous le connaissons déjà, car dans les versets qui précèdent ce passage, c’est le fameux épisode de Massa et Meriba ; nous en avons reparlé tout récemment à l’occasion du psaume 94/95. Massa et Meriba, cela se passait justement à Rephidim et le surnom Massa et Meriba (qui veut dire contestation et querelle) signifie que, là, le peuple a gravement douté de Dieu. Et, désormais, quand on sera tenté de douter de la protection de Dieu, on se souviendra de Massa et Meriba : « Aujourd’hui, écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme à Meriba, comme au jour de Massa, dans le désert, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit ». (Ps 94/95,7-8).
Massa et Meriba, c’était l’épreuve de la soif, une épreuve si dure que le peuple a été jusqu’à penser que Dieu l’avait abandonné… mais non, et l’eau a coulé du rocher, et le peuple a retrouvé confiance en son Dieu. Cette fois, et toujours à Rephidim, le voici affronté à l’attaque des Amalécites. Il va falloir lutter pour sa survie. Et aussitôt Moïse ne doute pas que Dieu viendra à son secours pour le délivrer.
Il dit à Josué : « Moi, je me tiendrai sur le sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main ». Et c’est ce bâton, en quelque sorte, qui tient le premier rôle dans ce récit. Ce bâton n’est pas magique par lui-même, mais il rend visible l’oeuvre de Dieu. C’est par lui que Moïse a accompli des quantités de prodiges aux yeux du Pharaon et de la cour d’Egypte, qu’il a écarté les eaux de la Mer des Joncs, qu’il a fait couler l’eau du rocher, à Massa et Meriba, justement. Encore une fois, ce bâton n’est pas magique par lui-même, la preuve, c’est que Moïse se met en prière, mais ce bâton levé est devenu un symbole : il rappelle à tous que c’est Dieu qui agit. Si la bataille est à peine décrite, si le bâton est au centre du récit, c’est précisément pour bien montrer où est l’essentiel.
L’essentiel, c’est la présence de Dieu qui accompagne son peuple, comme il l’avait promis dès le début en révélant son nom à Moïse, ce fameux nom qui dit la présence de Dieu. Le texte est très sobre et en même temps très suggestif. Moïse, Aaron et Hour sont au sommet de la colline, pendant que le peuple se bat sous la direction de Josué dans la plaine. Josué se bat de toute son âme, et Moïse prie de toute son âme. Le combattant et le priant se complètent. Si Moïse abandonne son poste de prière, Josué perd ses moyens. On ne peut pas dire plus clairement que c’est Dieu qui agit, mais qu’il y faut notre participation. Les mains levées de Moïse sont le symbole de toute la prière humaine. Elles disent la confiance, la certitude du croyant que son Dieu ne l’abandonne jamais. Récemment, nous l’avons lu dans la lettre à Timothée, Paul disait : « Je recommande que partout les hommes prient les mains levées vers le ciel… » C’est Dieu qui agit : ces mains levées le disent bien puisqu’elles restent immobiles et qu’elles semblent renvoyer la responsabilité vers le ciel ; mais en même temps, elles sont levées : le croyant ne baisse pas les bras ; les mains du combattant, les mains levées du priant sont notre petite participation à l’oeuvre de Dieu.
Mais il arrive que le priant, exténué, physiquement ou moralement, n’ait plus la force de « lever les mains » vers le ciel : alors il est bon de trouver des frères pour soutenir nos mains défaillantes ; normalement, c’est le rôle de nos communautés.
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Note
1 – On se souvient des deux fils d’Isaac, les frères jumeaux et en même temps rivaux Esaü et Jacob ; Esaü aurait dû être l’héritier des promesses divines, mais Jacob avait réussi à tromper son père aveugle en se faisant passer pour son frère et avait usurpé la place.
Complément
– De tout temps, de hommes et des femmes ont consacré leur vie à la prière ; ce texte vient nous révéler que la prière n’est pas passivité ou inaction ; bien au contraire, mystérieusement, la prière de quelques-uns est source de force pour tous. Elle est un rappel vivant de la Présence de Dieu sans cesse agissant au milieu de nous.

 

PSAUME – 120 (121)

1 Je lève les yeux vers les montagnes :
D’où le secours me viendra-t-il ?
2 Le secours me viendra du SEIGNEUR
qui a fait le ciel et la terre.

3 Qu’il empêche ton pied de glisser,
qu’il ne dorme pas, ton gardien.
4 Non, il ne dort pas, ne sommeille pas,
le gardien d’Israël.

5 Le SEIGNEUR, ton gardien, le SEIGNEUR, ton ombrage,
se tient près de toi.
6 Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper,
ni la lune, durant la nuit.

7 Le SEIGNEUR te gardera de tout mal,
il gardera ta vie.
8 Le SEIGNEUR te gardera, au départ et au retour,
maintenant, à jamais.

On sait que les psaumes sont avant tout la prière du peuple d’Israël tout entier, ce peuple en marche vers son Dieu depuis l’aube de son histoire. Lorsque le psaume dit « JE », il faut entendre le NOUS » collectif du peuple élu. Cette longue marche était vécue de manière plus intense encore à l’occasion des trois pèlerinages annuels à Jérusalem. Ils faisaient partie des commandements de Dieu et représentaient un temps fort pour tous les participants, c’est-à-dire normalement tous les hommes en bonne santé. Les femmes et les enfants suivaient s’ils le pouvaient.
Quinze psaumes ont été composés spécialement pour accompagner cette démarche : ce sont les psaumes 119 à 133 dans la liturgie, c’est-à-dire 120 à 134 dans nos Bibles. On les appelait les « Psaumes des montées » car le verbe « monter » était le mot consacré pour parler des pèlerinages ; pour deux raisons au moins : tout simplement, d’abord, parce que Jérusalem est sur la hauteur, ensuite sur un plan symbolique, parce que la démarche du pèlerinage représente, pour le croyant, une réelle montée spirituelle.
Ces quinze psaumes ont donc des points communs : ils comparent tous l’histoire du peuple d’Israël à un long pèlerinage. Pour cette raison, on y entend de nombreuses allusions à la réalité concrète du pèlerinage : la fatigue et la prière du pèlerin, la soif d’arriver, l’amour du Temple, l’amour de Jérusalem. Et surtout la joie profonde, la confiance qui habitent le peuple croyant.
Notre psaume d’aujourd’hui est donc l’un de ceux-là : un pèlerin prend le chemin de Jérusalem : il a déjà le coeur et les yeux tournés vers la colline du Temple (« je lève les yeux vers les montagnes »), mais il sait que ce long chemin vers Jérusalem est semé d’embûches de toutes sortes ; les pistes ne sont pas nos routes goudronnées d’aujourd’hui, elles sont parfois glissantes ou pierreuses, le pied peut glisser ; on peut aussi affronter de bien plus grands dangers : les bêtes sauvages ou, plus redoutables encore, les bandes de brigands. Si Jésus a pu situer dans ce décor la parabole du Bon Samaritain, c’est-à-dire l’histoire d’un homme dépouillé et roué de coups par des bandits, c’est que cela arrivait régulièrement. « Le SEIGNEUR te gardera de tout mal, il gardera ta vie » : ceux qui restent au pays rassurent celui qui prend la route.
Un autre danger, que nous imaginons mal ici, c’est le soleil pendant le jour, la lune pendant la nuit. En plein jour, il faut marcher des heures sous le soleil brûlant ; la nuit, si on dort à la belle étoile, les rayons de lune sont nocifs. Là encore, on encourage le pèlerin : « Le SEIGNEUR, ton gardien, ton ombrage, se tient près de toi. Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper, ni la lune, durant la nuit ». Tous ces dangers, il faudra les affronter tout autant au retour qu’à l’aller : mais « Le SEIGNEUR te gardera, au départ, comme au retour ». On peut compter sur lui, car il est le maître du monde : c’est lui et lui seul qui a fait le ciel et la terre. « Le secours me vient du SEIGNEUR qui a fait le ciel et la terre » : dans ce verset, il y a une pointe contre les faux dieux ; ils ne sont que statues inertes de bois ou de pierre ; ils ne peuvent rien pour l’homme. Ils dorment d’un sommeil éternel, puisqu’ils ne sont que des objets façonnés de main d’homme. Tandis que, lui, le SEIGNEUR, veille sans cesse : « Non, il ne dort pas, il ne sommeille pas, le gardien d’Israël ».
Quand il prend la route de Jérusalem, le croyant se met en marche vers son Dieu et vers lui seul : il se détourne résolument des idoles. C’est cela qu’on appelle la conversion.
On voit bien comment cette comparaison du peuple à un groupe de pèlerins est suggestive. Chaque jour, depuis des millénaires, Israël, comme un pèlerin, prend la route en décidant de placer sa confiance résolument en Dieu seul : « Je lève les yeux, vers les montagnes : d’où le secours me viendra-t-il ? »… « Le secours me viendra du SEIGNEUR qui a fait le ciel et la terre. » Ce n’est pas un hasard si Dieu est appelé dans ce psaume « le gardien d’Israël ». Car ce peuple a reçu la Révélation du Dieu vivant, créateur du ciel et de la terre, et a fait l’expérience de sa présence. Le nom même de Dieu, le fameux nom en quatre lettres, (YHVH) dit justement que Dieu est sans cesse présent à son peuple. Une présence très intime, inséparable qui est exprimée très fortement en hébreu. Notre traduction dit « Le SEIGNEUR ton gardien, le SEIGNEUR, ton ombrage, se tient près de toi » : en hébreu, près de toi est dit « à ta main droite » et André Chouraqui commentait : « le SEIGNEUR est uni à toi comme tu l’es à ton être même ».
On se rappelle la colonne qui accompagnait la marche du peuple dans le désert ; colonne de nuée pendant le jour, pour abriter du soleil, colonne de feu pendant la nuit pour guider la marche.
Jésus-Christ, à son tour, a pu chanter ce psaume en toute vérité. Alors qu’il prenait résolument le chemin de Jérusalem, comme dit Saint Luc, il se répétait : « Le SEIGNEUR te gardera de tout mal, il gardera ta vie. Le SEIGNEUR te gardera, au départ et au retour, maintenant, à jamais. » Depuis le matin de Pâques, ce retour dont parle le psaume, nous l’appelons « Résurrection ».

DEUXIEME LECTURE –

deuxième lettre de Saint Paul à Timothée 3, 14 – 4, 2

Bien-aimé,
3,14 demeure ferme dans ce que tu as appris :
de cela tu as acquis la certitude,
sachant bien de qui tu l’as appris.
3,15 Depuis ton plus jeune âge, tu connais les Saintes Écritures :
elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse,
en vue du salut par la foi
que nous avons en Jésus Christ.
3,16 Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ;
elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal,
redresser, éduquer dans la justice ;
3,17 grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli,
équipé pour faire toute sorte de bien.

4,1 Devant Dieu,
et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts,
je t’en conjure,
au nom de sa Manifestation et de son Règne :
4,2 proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps,
dénonce le mal,
fais des reproches, encourage,
toujours avec patience et souci d’instruire.

Dimanche dernier, nous lisions dans la deuxième lettre à Timothée une Hymne en l’honneur du Christ : « Souviens-toi de Jésus-Christ, ressuscité d’entre les morts ». Aujourd’hui, on pourrait dire que nous lisons une hymne en l’honneur de l’Ecriture. Entendons-nous bien, ce que Saint Paul appelle l’Ecriture, c’est ce que nous appelons aujourd’hui l’Ancien Testament. Plusieurs fois, déjà, dans les lettres à Timothée, nous avons deviné un conflit persistant dans la communauté d’Ephèse où se trouve Timothée ; et c’est même à cause de ce conflit que Paul avait demandé à Timothée de rester à Ephèse ; il faut pouvoir compter sur de fidèles gardiens de la Parole.
Les premières lignes du texte d’aujourd’hui, « Demeure ferme dans ce que tu as appris » sous-entendent que d’autres ne sont pas restés fidèles à l’enseignement reçu et qu’ils fourvoient les autres.
Si bien qu’on peut résumer ce passage en trois phrases : premièrement, il faut se ressourcer dans l’Ecriture. Deuxièmement, il faut proclamer la Parole. Troisièmement, cette proclamation doit se faire dans le souci d’édifier la communauté. Premièrement, il faut se ressourcer dans l’Ecriture, au vrai sens du mot « ressourcer » : l’Ecriture est pour nous une source.
L’expression « Demeure dans ce que tu as appris » dit bien que la foi n’est pas un objet qu’on possède mais un milieu vital, une « demeure » au sens de Saint Jean.
Timothée a puisé dans cette source de l’Ecriture depuis son enfance : son père était grec et païen, mais sa mère, Eunice, et sa grand-mère maternelle, Loïs, étaient Juives : elles l’ont introduit dans l’Ancien Testament ; et quand sa mère s’est convertie au Christianisme, elle n’a pas cessé bien sûr de fréquenter l’Ecriture. D’autres maîtres encore ont initié Timothée, et Paul insiste sur cet aspect communautaire de l’accès à l’Ecriture. On ne découvre pas l’Ecriture tout seul mais en Eglise. Une fois de plus, nous retrouvons chez Paul le thème de la transmission de la foi, ce qu’on appelle en théologie la « Tradition » : tradere, en latin, veut dire « transmettre » : « Je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu » (sous-entendu je n’ai rien inventé) dit Paul dans la première lettre aux Corinthiens ; l’apôtre est un envoyé au service d’une Parole qui n’est pas la sienne. Dans la foi, aucun de nous n’est un fondateur, un innovateur, nous sommes les maillons d’une chaîne. Evidemment, il est vital que cette transmission soit fidèle. Un peu plus haut, dans cette même lettre, Paul a dit à Timothée : « Ce que tu as appris de moi en présence de nombreux témoins, confie-le à des hommes fidèles qui seront eux-mêmes capables de l’enseigner encore à d’autres. » (2 Tm 2,2).
La phrase suivante est très importante : Paul affirme : « Les Saintes Ecritures ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, en vue du salut par la foi que nous avons en Jésus-Christ » : il veut dire par là que l’Ancien Testament mène tout droit à Jésus-Christ. Pour Paul, comme pour les premiers apôtres, recrutés par Jésus parmi les Juifs, c’était une évidence. On se souvient qu’au cours de son procès à Jérusalem, Paul soutenait que c’était précisément parce qu’il était Juif qu’il était devenu Chrétien.
Paul continue : « Toute l’Ecriture est inspirée par Dieu » ; avant d’être un dogme affirmé par l’Eglise, cette phrase était donc déjà la foi d’Israël. Ce qui explique le respect dont sont entourés depuis toujours les Livres sacrés dans toutes les synagogues. « Grâce à l’Ecriture, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien. » Voilà donc l’équipement du Chrétien : l’Ecriture dans la fidélité à l’enseignement reçu : « Demeure ferme dans ce que tu as appris : de cela tu as acquis la certitude, sachant bien de qui tu l’as appris. » L’équipement du Chrétien, c’est donc l’Ecriture ET la tradition pour être capable de transmettre à son tour.
Pour transmettre, et c’est le deuxième conseil de Paul à Timothée, il faut oser proclamer la Parole ; voilà la première peut-être même la seule tâche d’un responsable d’Eglise. L’enjeu est grave et Paul emploie une formule presque étonnante : « Devant Dieu et devant le Christ Jésus qui doit juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de sa manifestation et de son règne : proclame la Parole… »
Une fois de plus, Paul fait référence à la manifestation du Christ, et à son Règne : l’accomplissement du projet de Dieu est vraiment l’horizon que Paul ne quitte jamais des yeux. Et d’ailleurs en grec, Paul dit « Proclame le Logos », le mot qui, chez Jean, désigne le Verbe, Jésus lui-même. Traduisez, si nous prenons au sérieux la Manifestation et le Règne du Christ, nous devons inlassablement proclamer la Parole. Toute la vie de Paul, depuis sa conversion, a été consacrée à cette tâche : « Annoncer l’Evangile est une nécessité qui s’impose à moi : malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile ! » (1 Co 9,16).
Mais il faut du courage pour proclamer la Parole, il faut accepter d’être mal reçu : « Interviens à temps et à contre-temps, dénonce le mal ; fais des reproches, encourage » ; c’est-à-dire n’hésite pas à juger ce que tu vois… Il termine en disant dans quel climat on doit le faire (et c’est le troisième point) : avec patience et souci d’instruire. Là encore nous retrouvons une insistance toujours présente chez Paul, le souci de ce qui édifie la communauté ; c’est la seule chose qui compte.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 18, 1-8

En ce temps-là,
1 Jésus disait à ses disciples une parabole
sur la nécessité pour eux
de toujours prier sans se décourager :
2 « Il y avait dans une ville
un juge qui ne craignait pas Dieu
et ne respectait pas les hommes.
3 Dans cette même ville,
il y avait une veuve qui venait lui demander :
‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’
4 Longtemps il refusa ;
puis il se dit :
‘Même si je ne crains pas Dieu
et ne respecte personne,
comme cette veuve commence à m’ennuyer,
5 je vais lui rendre justice
pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.’ »
6 Le Seigneur ajouta :
« Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice !
7 Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus,
qui crient vers lui jour et nuit ?
Les fait-il attendre ?
8 Je vous le déclare :
bien vite, il leur fera justice.
Cependant, le Fils de l’homme,
quand il viendra,
trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

Tout ceci se passe dans une ambiance qu’on pourrait qualifier de fin du monde ! Luc nous a dit un peu plus haut que Jésus est sur le « chemin de Jérusalem » : il marche vers sa Passion, sa mort et sa Résurrection ; les disciples ne savent pas très bien ce qui va se passer à Jérusalem, mais ils pressentent un dénouement tragique et mystérieux. Peu de temps auparavant, ils ont imploré Jésus « Augmente en nous la foi », ce qui traduisait bien leur détresse. Et juste avant cette parabole d’aujourd’hui, Jésus a parlé longuement de la venue du Fils de l’homme.
Le Fils de l’homme, c’est celui qu’on attend justement pour la fin du monde ; on connaît l’origine de cette expression : dans le livre de Daniel (au chapitre 7), le prophète raconte qu’il a eu la vision d’un homme (qu’il appelle un « fils d’homme ») qui vient sur les nuées du ciel ; il est admis près du trône de Dieu et il reçoit la royauté sur toute la création ; une royauté éternelle et universelle. Daniel précise que ce « fils d’homme » est en réalité un être collectif, un peuple qu’il appelle « le peuple des Saints du Très-Haut ». Les lecteurs de Daniel ont compris que cette vision se réalisera à la fin du monde. Dieu règnera enfin sur toute la création et le Fils de l’homme règnera avec lui.
Jésus se présente souvent dans les évangiles comme le Fils de l’homme ; cela intrigue forcément ses interlocuteurs qui savent que le Fils de l’homme est un être collectif, le peuple des Saints du Très-Haut, enfin installé dans la gloire de Dieu ; ils ne savent peut-être pas quoi penser quand Jésus parle ainsi, mais ils entendent ce message de victoire définitive. Or, depuis qu’il a annoncé ouvertement sa Passion, Jésus multiplie l’usage de cette expression, le Fils de l’homme, toujours en parlant de lui, comme pour les rassurer sur l’issue des événements. Ce qui prouve au passage qu’ils avaient bien besoin d’être rassurés.
On est donc dans une atmosphère de fin du monde ; d’ailleurs le thème du jugement (« Dieu fera justice à ses élus ») est bien dans la même note ; maintenant, si nous allons regarder, dans l’évangile de Luc, le contexte de cette parabole, nous trouvons l’évangile de la guérison des dix lépreux que nous avions lu dimanche dernier : la guérison des dix était le signe que le Règne de Dieu était déjà commencé ; en même temps, les disciples avaient touché du doigt le mystère du salut rejeté par ceux auxquels il était offert en premier (ici les neuf lépreux qui n’avaient pas reconnu le Christ) : le mystère de la Croix se profilait déjà à l’horizon ; mais la conversion du Samaritain (le seul lépreux revenu se prosterner devant Jésus) préfigurait l’entrée de tous, même des païens, dans ce royaume.
Les Pharisiens ont fort bien compris tous ces enjeux puisque, aussitôt après la guérison des dix lépreux, ils ont demandé à Jésus : « Quand donc vient le Royaume de Dieu ? » et Jésus a répondu par tout un discours sur la venue du Fils de l’homme.
Et voilà que Jésus a quitté ce ton grave pour raconter ce qui semble à première vue une petite histoire : l’histoire de cette veuve qui poursuit le juge de ses réclamations jusqu’à ce qu’elle obtienne ce qu’elle attend ; et pourtant elle aurait toutes les raisons de se décourager : sa cause semble bien perdue d’avance, puisqu’elle a eu la malchance de tomber sur un juge qui se moque éperdument de la justice. Mais elle s’obstine parce que sa cause est juste, elle n’en doute pas un instant. C’est elle que Jésus nous donne en exemple ; l’exemple de l’humilité d’abord : si elle importune le juge, c’est parce qu’elle est dans le besoin ; la première condition pour participer au Royaume de Dieu, c’est de reconnaître notre pauvreté ; on retrouve là la première béatitude : « Heureux, vous les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous » (Luc, 6) ; l’exemple de la persévérance ensuite : dans notre attente du Royaume, à nous d’être aussi tenaces que cette veuve obstinée. Notre cause est encore plus juste que celle de la veuve puisque c’est la cause même de Dieu.
Le rapprochement avec la première lecture de ce dimanche est très suggestif : dans la plaine Josué livrait un combat difficile contre les Amalécites qui avaient attaqué le peuple par surprise ; pendant ce temps, au sommet de la colline, Moïse, obstinément priait, sûr d’obtenir le secours de Dieu ; et soutenu par ses aides, il avait tenu bon jusqu’au coucher du soleil. La force de Moïse était dans sa certitude que Dieu voulait le salut de son peuple.
Des siècles plus tard, les premiers Chrétiens affrontés à des difficultés et des persécutions trouvent le Royaume bien long à venir ; ils sont tentés par le découragement ; eux aussi doivent se souvenir que Dieu veut leur salut. Luc leur rappelle cette parabole dans laquelle Jésus avait fait l’éloge de l’obstination.
Croire, c’est refuser de baisser les bras ; et la dernière phrase : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » est une mise en garde, valable pour tous les Chrétiens de tous les temps : « Attention, si vous n’êtes pas vigilants, vous aurez cessé de croire ».
Les Chrétiens, ceux du temps du Christ, comme ceux d’aujourd’hui, sont donc invités à « ne pas baisser les bras ». Jésus sait bien que, dès le matin de sa Résurrection, ce premier matin de la venue du Fils de l’homme et jusqu’à sa venue totale et définitive, la foi sera toujours un combat, une épreuve d’endurance. Il ne manquera pas d’oiseaux de malheur pour semer le doute, il ne manquera pas de maîtres du soupçon. Cette attente du Royaume paraît tellement interminable… Dieu est-il vraiment au milieu de nous ? L’exemple de cette pauvre veuve vient à point nommé : nous sommes aussi démunis qu’elle ; tâchons d’être aussi obstinés.
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Complément
– Luc écrirait-il à une communauté menacée par le découragement ? On pourrait le croire, à entendre la dernière phrase « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » Curieuse phrase : « Le Fils de l’homme, quand il viendra », c’est une affirmation, une certitude ; mais la deuxième partie de la phrase « trouvera-t-il la foi sur terre ? » qui semble a priori bien pessimiste est en fait une mise en garde, valable pour tous les Chrétiens de tous les temps, un appel à la vigilance. Il est clair en tout cas que ce texte est une leçon sur la foi : puisque la dernière phrase pose cette question sur la foi et que la première phrase dit justement en quoi consiste la foi : « Il faut toujours prier sans se décourager ». On a donc là une inclusion ; et entre les deux, l’exemple qui nous est proposé est celui d’une veuve traitée injustement, mais qui ne lâche pas prise.

ANCIEN TESTAMENT, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL A TIMOTHEE, DEUXIEME LIVRE DES ROIS, EVANGILE SELON SAINT LUC, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 97

Dimanche 13 octobre 2019 : 28ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 13 octobre 2019 :

Vingt-huitième dimanche du Temps Ordinaire

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – deuxième livre des Rois 5, 14-17

En ces jours-là,
le général syrien Naaman, qui était lépreux,
14 descendit jusqu’au Jourdain et s’y plongea sept fois,
pour obéir à la parole d’Élisée, l’homme de Dieu ;
alors sa chair redevint semblable à celle d’un petit enfant :
il était purifié !
15 Il retourna chez l’homme de Dieu avec toute son escorte ;
il entra, se présenta devant lui et déclara :
« Désormais, je le sais :
il n’y a pas d’autre Dieu, sur toute la terre, que celui d’Israël !
Je t’en prie, accepte un présent de ton serviteur. »
16 Mais Élisée répondit :
« Par la vie du SEIGNEUR que je sers,
je n’accepterai rien. »
Naaman le pressa d’accepter, mais il refusa.
17 Naaman dit alors :
« Puisque c’est ainsi,
permets que ton serviteur emporte de la terre de ce pays
autant que deux mulets peuvent en transporter,
car je ne veux plus offrir ni holocauste ni sacrifice
à d’autres dieux qu’au SEIGNEUR Dieu d’Israël. »

La lecture de ce dimanche commence au moment où le général Naaman, apparemment doux comme un mouton, se plonge dans l’eau du Jourdain, sur l’ordre du prophète Elisée ; mais il nous manque le début de l’histoire : je vous la raconte : Naaman est un homme important, un général Syrien ; il a fait une très belle carrière militaire en Syrie, et il est bien vu du roi d’Aram (l’actuelle Damas) ; évidemment, pour le peuple d’Israël, il est un étranger, à certaines époques même, un ennemi ; mais surtout pour ce qui nous intéresse ici, il est un païen : il ne fait pas partie du peuple élu. Enfin, plus grave encore, il est lépreux, ce qui veut dire que d’ici peu, tout le monde le fuira ; pour lui donc, c’est une véritable malédiction.
Heureusement pour lui, sa femme a une petite esclave israélite (enlevée quelque temps auparavant au cours d’une razzia) : laquelle dit à sa maîtresse « Tu sais quoi ? A Samarie, il y a un grand prophète ; lui, pourrait sûrement guérir Naaman. » Dans un cas pareil, on est prêt à tout ! La nouvelle circule vite : l’esclave dit à sa maîtresse, qui dit à son mari Naaman, qui dit au roi d’Aram : le prophète de Samarie peut me guérir. Et comme Naaman est bien vu, le roi écrit une lettre d’introduction à son homologue, le roi de Samarie. La lettre dit quelque chose comme : « Je te recommande mon ami et loyal serviteur, mon général en chef des armées, Naaman ; il est atteint de la lèpre. Je te demande de faire tout ce qui est en ton pouvoir pour le guérir ». (Sous-entendu, envoie-le à ton grand prophète et guérisseur, Elisée, dont la réputation est venue jusqu’à nous). Et là il se passe quelque chose de très intéressant : c’est que, comme bien souvent, on ignore les trésors qu’on a à sa portée… Le roi d’Israël reçoit cette lettre et il ne lui vient pas à l’idée que le petit prophète Elisée est capable de guérir qui que ce soit ! Du coup, il est pris de panique : qu’est-ce qui lui prend au roi de Syrie d’exiger que je fasse des miracles ? Il cherche un prétexte pour me faire la guerre ? ou quoi ?
Heureusement, en Israël aussi, le bouche à oreille existe. Elisée apprend l’histoire, et il dit au roi : « On va voir ce qu’on va voir… Dis à Naaman de se présenter chez moi… et il va savoir qui est le vrai Dieu ». Naaman se présente donc chez Elisée avec toute son escorte et des cadeaux plein ses bagages pour le guérisseur, et il attend à la porte du prophète ; en fait, c’est un simple serviteur qui entrebâille la porte et se contente de lui dire : « Mon maître te fait dire que tu dois aller te plonger sept fois de suite dans l’eau du Jourdain et tu seras purifié ». C’est déjà un drôle d’accueil pour un général mais en plus, franchement, on se demande à quoi çà rime de se plonger dans le Jourdain : pas besoin de faire un tel voyage ! Des fleuves en Syrie, il y en a et des bien plus beaux que son petit Jourdain…
Naaman est furieux ! Et il reprend le chemin de Damas. Heureusement, il est bien entouré : ses serviteurs lui disent : « Tu t’attendais à ce que le prophète te demande des choses extraordinaires pour être guéri… tu les aurais faites… il te demande une chose ordinaire… tu peux bien la faire aussi ??? » Au passage, on voit que les serviteurs ont du bon ; la Bible ne manque jamais une occasion de le faire remarquer… En tout cas, dans le cas présent, Naaman les écoute… et c’est là que commence la lecture d’aujourd’hui.
Donc, Naaman, redevenu quelqu’un comme tout le monde, obéit tout simplement à un ordre tout simple… il se plonge sept fois dans le Jourdain , comme on le lui a dit et il est guéri. C’est tout simple à nos yeux et aux yeux de ses serviteurs, mais pour un grand général d’une armée étrangère, c’est cette obéissance même qui n’est pas simple ! La suite du texte le prouve. Voilà Naaman guéri ; il n’est pas un ingrat ; il retourne chez Elisée pour lui dire deux choses : la première, c’est « Je le sais désormais : il n’y a pas d’autre Dieu, sur toute la terre, que celui d’Israël » … (et un peu plus tard, il ira jusqu’à lui dire : quand je serai dans mon pays, c’est à lui désormais que j’offrirai des sacrifices). Soit dit en passant, l’auteur de ce passage en profite pour donner une petite leçon à ses compatriotes : quelque chose comme « vous bénéficiez depuis des siècles de la protection du Dieu unique, et bien, dites-vous que les bontés de Dieu sont aussi pour les étrangers et puis, vous que Dieu a choisis parmi tous, vous continuez pourtant à être tentés par l’idolâtrie… cet étranger, lui, a compris bien plus vite que vous d’où lui vient sa guérison ».
La deuxième chose que Naaman dit à Elisée, c’est je vais te faire un cadeau pour te remercier. Mais Elisée refuse énergiquement : on n’achète pas les dons de Dieu. Décidément Naaman va de surprise en surprise : la première fois qu’il s’est présenté chez Elisée, il avait tout prévu : Elisée le recevrait, le guérirait et en échange, lui, Naaman offrirait des cadeaux dignes de son rang, on serait quittes. Mais rien ne s’est passé comme prévu.
Enfin, on se demande pourquoi Naaman souhaite emporter un peu de la terre d’Israël ? Il justifie sa demande en disant : « Je ne veux plus offrir ni holocauste ni sacrifice à d’autres dieux qu’au SEIGNEUR Dieu d’Israël. » Cela s’explique par le fait que, à l’époque du prophète Elisée, la croyance largement répandue chez tous les peuples voisins d’Israël était que les divinités règnent sur des territoires. Pour pouvoir offrir des sacrifices au Dieu d’Israël, Naaman se croit donc obligé d’emporter de la terre sur laquelle règne ce Dieu.
Cela inspire trois remarques : premièrement, Naaman n’a même pas rencontré le prophète : car ce n’est pas le prophète qui guérit, c’est Dieu. Deuxièmement, il n’y a pas eu de geste spectaculaire ou magique, mais la chose la plus banale qui soit pour un homme de ces pays-là : se plonger dans le fleuve… et c’est dans ce geste banal fait par obéissance qu’il a rencontré la puissance de Dieu : celui-ci ne nous demande pas des choses extraordinaires, mais seulement notre confiance. Troisièmement, il n’y a pas eu de cadeau de remerciement : la seule manière de manifester à Dieu notre reconnaissance, c’est de reconnaître ce qui nous vient de lui. Quant au prophète, le serviteur de Dieu, il ne demande rien pour lui ; ce que Jésus traduira plus tard : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10, 8).
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Compléments
– Le rôle des serviteurs : on a souvent besoin d’un plus petit que soi. Sans les serviteurs, la petite esclave d’abord, ses conseillers ensuite, jamais Naaman n’aurait été guéri. En fait, on aurait dû y penser : pas étonnant que les petits soient les mieux placés pour nous enseigner le chemin de l’humilité.
– La terre : A l’époque du prophète Elisée, la croyance largement répandue chez tous les peuples voisins d’Israël est que les divinités règnent sur des territoires. Mais, en Israël au contraire, on expérimente déjà depuis plusieurs siècles que Dieu accompagne son peuple sur tous ses chemins.

 

PSAUME – 97 (98), 1-4

1 Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau,
car il a fait des merveilles ;
par son bras très saint, par sa main puissante,
il s’est assuré la victoire.

2 Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire
et révélé sa justice aux nations :
3 il s’est rappelé sa fidélité, son amour,
en faveur de la maison d’Israël.

La terre tout entière a vu
la victoire de notre Dieu.
4 Acclamez le SEIGNEUR, terre entière.
Sonnez, chantez, jouez !

La première lecture de ce dimanche raconte comment Naaman, un général syrien, donc païen, a été guéri par le prophète Elisée et du coup il a découvert le Dieu d’Israël. Naaman serait donc tout-à-fait bien placé pour chanter ce psaume dans lequel il est question de l’amour de Dieu et pour les païens, ceux qui ne font pas partie du peuple élu (ceux que la Bible appelle les « nations ») et pour Israël. Je vous relis le verset 2 : « Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations. » Mais vient aussitôt le verset 3 : « Il s’est rappelé sa fidélité, son amour, en faveur de la maison d’Israël », ce qui est l’expression consacrée pour rappeler ce qu’on appelle « l’élection d’Israël », la relation tout-à-fait privilégiée qui existe entre ce petit peuple et le Dieu de l’univers.
Derrière ces mots, il faut deviner tout le poids d’histoire, tout le poids du passé : les simples mots « sa fidélité », « son amour » sont le rappel vibrant de l’Alliance : c’est par ces mots-là que, dans le désert, Dieu s’est fait connaître au peuple qu’il a choisi. « Dieu d’amour et de fidélité ». Cette phrase veut dire : oui, Israël est bien le peuple choisi, le peuple élu ; mais la phrase d’avant, (et ce n’est peut-être pas un hasard si elle est placée avant), rappelle bien que si Israël est choisi, ce n’est pas pour en jouir égoïstement, pour se considérer comme fils unique, mais pour se comporter en frère aîné. Son rôle c’est d’annoncer l’amour de Dieu POUR TOUS les hommes, afin d’intégrer peu à peu l’humanité tout entière dans l’Alliance.
Dans ce psaume, cette certitude marque la composition même du texte ; si on regarde d’un peu plus près, on remarque la construction en « inclusion » de ces deux versets 2 et 3. Pour mémoire, une inclusion est un procédé de style qu’on trouve souvent dans la Bible. C’est un peu comme un encadré, dans un journal ou dans une revue ; bien évidemment le but est de mettre en valeur le texte écrit dans le cadre. Dans une inclusion, c’est la même chose : le texte central est mis en valeur, « encadré » par deux phrases identiques, une avant, l’autre après… Ici, la phrase centrale parle d’Israël, le peuple élu, et elle est encadrée par deux phrases qui parlent des nations : première phrase : « Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations » … la deuxième phrase, elle, concerne Israël : « il s’est rappelé sa fidélité, son amour en faveur de la maison d’Israël »… et voici la troisième phrase : « La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu ». On n’y trouve pas le mot « nations » mais il est remplacé par l’expression « la terre tout entière ». La phrase centrale sur ce qu’on appelle « l’élection d’Israël » est donc encadrée par deux phrases sur l’humanité tout entière. Traduisez : L’élection d’Israël est centrale mais on n’oublie pas qu’elle doit rayonner sur l’humanité tout entière.
Et quand le peuple d’Israël, au cours de la fête des Tentes à Jérusalem, acclame Dieu comme roi, ce peuple sait bien qu’il le fait déjà au nom de l’humanité tout entière ; en chantant cela, on imagine déjà (parce qu’on sait qu’il viendra) le jour où Dieu sera vraiment le roi de toute la terre, c’est-à-dire reconnu par toute la terre. Naaman, le général syrien, païen, en est un précurseur.
Une deuxième insistance de ce psaume c’est la proclamation très appuyée de la royauté de Dieu. Par exemple, on chante au Temple de Jérusalem « Acclamez le SEIGNEUR, terre entière, acclamez votre roi, le SEIGNEUR. » Mais quand je dis « on chante », c’est trop faible ; en fait, par le vocabulaire employé en hébreu, ce psaume est un cri de victoire, le cri que l’on pousse sur le champ de bataille après la victoire, la « terouah » en l’honneur du vainqueur. Le mot de victoire revient trois fois dans les premiers versets. « Par son bras très saint, par sa main puissante, il s’est assuré la victoire… Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations… La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu ».
La victoire de Dieu dont on parle ici est double : c’est d’abord la victoire de la libération d’Egypte ; la mention « par son bras très saint, par sa main puissante » est une allusion au premier exploit de Dieu en faveur des fils d’Israël, la traversée miraculeuse de la mer qui les séparait définitivement de l’Egypte, leur terre de servitude. L’expression « Le SEIGNEUR t’a fait sortir de là d’une main forte et le bras étendu » (Dt 5,15) était devenue la formule-type de la libération d’Egypte ; on la retrouve par exemple dans le livre du Deutéronome et dans les psaumes. La formule « il a fait des merveilles » est aussi un rappel de la libération d’Egypte.
Mais quand on chante la victoire de Dieu, on chante également la victoire attendue pour la fin des temps, la victoire définitive de Dieu contre toutes les forces du mal. Et déjà on acclame Dieu comme jadis on acclamait le nouveau roi le jour de son sacre en poussant des cris de victoire au son des trompettes, des cornes et dans les applaudissements de la foule. Mais alors qu’avec les rois de la terre, on allait toujours vers une déception, cette fois, on sait qu’on ne sera pas déçus ; raison de plus pour que cette fois la « terouah » soit particulièrement vibrante !
Désormais les Chrétiens acclament Dieu avec encore plus de vigueur parce qu’ils ont vu de leurs yeux le roi du monde : depuis l’Incarnation du Fils, ils savent et ils affirment envers et contre tous les événements apparemment contraires que le Règne de Dieu, c’est-à-dire de l’amour est déjà commencé.

 

DEUXIEME LECTURE –

deuxième lettre de Saint Paul à Timothée 2, 8 – 13

Bien-aimé,
8 souviens-toi de Jésus Christ,
ressuscité d’entre les morts,
le descendant de David :
voilà mon évangile.
9 C’est pour lui que j’endure la souffrance,
jusqu’à être enchaîné comme un malfaiteur.
Mais on n’enchaîne pas la parole de Dieu !
10 C’est pourquoi je supporte tout
pour ceux que Dieu a choisis,
afin qu’ils obtiennent, eux aussi,
le salut qui est dans le Christ Jésus,
avec la gloire éternelle.
11 Voici une parole digne de foi :
Si nous sommes morts avec lui,
avec lui nous vivrons.
12 Si nous supportons l’épreuve,
avec lui nous régnerons.
Si nous le rejetons,
lui aussi nous rejettera.
13 Si nous manquons de foi,
lui reste fidèle à sa parole,
car il ne peut se rejeter lui-même.

Nous reconnaissons ce texte que nous chantons souvent : « Souviens-toi de Jésus-Christ, ressuscité d’entre les morts ; il est notre salut, notre gloire éternelle ». Ici, sous une forme à peine différente, nous le trouvons dans le contexte où il est né. Dans cette deuxième lettre à Timothée, le texte original, est : « Souviens-toi de Jésus-Christ, le descendant de David », c’est-à-dire le Messie promis, attendu depuis des siècles par nos ancêtres dans la foi. Dans un milieu d’origine juive, il était très important d’affirmer que Jésus était bien le descendant de David, sinon il n’aurait pas pu être reconnu comme le Messie. Et Paul continue : « Il est ressuscité d’entre les morts, voilà mon Evangile ».
De deux choses l’une… Ou Jésus est ressuscité, ou il ne l’est pas. Longtemps, Paul a refusé de croire aux affirmations des disciples de Jésus ; cela lui apparaissait comme une invention. A ses yeux, donc, il fallait à tout prix empêcher cette fable de se propager. Mais, depuis l’événement du chemin de Damas, Paul ne peut plus en douter : oui, Jésus est ressuscité, il l’a vu de ses yeux. Et alors la face du monde est changée : en ressuscitant Jésus, Dieu l’a reconnu comme son envoyé, il a authentifié ses paroles et ses actes : Jésus-Christ, vainqueur de la mort, l’est également de toutes les forces du mal. Et donc, le monde nouveau est déjà né : à nous de nous y engager par nos paroles et par toute notre vie. Avec le Christ, nous pouvons vaincre à notre tour les forces du mal. Paul va désormais consacrer toutes ses forces à annoncer l’évangile et c’est bien à cette tâche qu’il convie Timothée, sans lui cacher qu’il rencontrera des oppositions ; tous ces dimanches-ci, nous lisons des extraits des deux lettres à Timothée et plusieurs fois, on a bien senti un climat de conflit, sans que Paul précise clairement de quoi il s’agit ; mais à plusieurs reprises il engage Timothée à garder courage, à combattre le beau combat de la foi, il lui rappelle qu’il a reçu un esprit non de peur mais de force et il lui conseille de combattre ses contradicteurs par la douceur.
La Résurrection est donc le coeur de la foi chrétienne ; mais si, en milieu juif, la foi en la résurrection de la chair était chose acquise pour un grand nombre de personnes, en milieu grec, au contraire, cette affirmation était dure à entendre ; on se rappelle l’échec de la prédication de Paul à Athènes : on parlait de lui en disant « Que veut donc dire cette jacasse1 ? » C’est pour avoir clamé un peu trop haut, un peu trop fort, la foi en la résurrection dans un monde peu disposé à l’entendre que Paul a connu la prison à plusieurs reprises. « Christ est ressuscité d’entre les morts, voilà mon Evangile. C’est pour lui que je souffre, jusqu’à être enchaîné comme un malfaiteur. » Et il ne se fait pas d’illusion : Timothée, lui aussi, aura à souffrir pour affirmer sa foi ; quelques versets plus haut, Paul lui disait : « Prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Evangile ».
Paul est enchaîné, mais cela n’empêche pas la vérité de se propager ; il a transmis le flambeau à Timothée qui le transmettra à d’autres à son tour. Ailleurs il lui dit : « Ce que tu as appris de moi, confie-le à des hommes fidèles, qui seront eux-mêmes capables de l’enseigner encore à d’autres ». On peut bien enchaîner un homme, on peut le forcer à se taire, mais on n’enchaîne pas la vérité. Tôt ou tard, elle brillera en pleine lumière. Paul dit « Je suis enchaîné comme un malfaiteur. Mais la parole de Dieu n’est pas enchaînée ». Jésus avait dit quelque chose d’analogue : un jour où la foule l’acclamait parce qu’elle l’avait fugitivement reconnu comme le Messie, on lui avait dit « fais taire ces gens »… Jésus avait répondu « S’ils se taisent, ce sont les pierres qui crieront ». Rien n’empêchera la vérité d’éclater.
Paul continue : « Je supporte tout pour ceux que Dieu a choisis, afin qu’ils obtiennent eux aussi le salut qui est dans le Christ Jésus, avec la gloire éternelle. » Nous retrouvons là les paroles de notre chant : « Souviens-toi de Jésus-Christ, ressuscité d’entre les morts ; il est notre salut, notre gloire éternelle ». Nous sommes ces élus qui avons obtenu par notre Baptême le salut, la gloire éternelle du Christ. Les versets suivants sont très probablement une hymne qu’on chantait pour les cérémonies de baptême. La formule « Voilà une parole digne de foi » introduit manifestement un texte déjà connu : « Si nous sommes morts avec lui, avec lui nous vivrons, si nous supportons l’épreuve avec lui, avec lui nous régnerons. » C’est le mystère du Baptême, tel que Paul l’a développé dans la lettre aux Romains au chapitre 6. Par le Baptême, nous avons été plongés dans la mort et la résurrection du Christ, nous avons été greffés sur lui, plus rien ne peut nous séparer de lui. Passion, mort et Résurrection du Christ sont liées : c’est le même événement, celui qui a ouvert une ère nouvelle dans l’histoire de l’humanité.
Enfin, les deux dernières phrases peuvent paraître contradictoires à première vue : : « Si nous le rejetons, lui aussi nous rejettera… Si nous manquons de foi, lui reste fidèle à sa parole, car il ne peut se rejeter lui-même ». Ces derniers mots ne nous surprennent pas ; nous savons que « fidélité, c’est le nom même de Dieu : si nous manquons de foi, lui il demeure toujours fidèle, nous n’en doutons pas. Mais alors la phrase précédente vient-elle dire le contraire ? « Si nous le rejetons, lui aussi nous rejettera. » Ce qu’elle dit, en fait, c’est notre liberté… que Dieu ne force jamais : si nous le refusons sciemment, il ne nous contraint pas. Dans l’Evangile, quand il appelle quelqu’un, c’est toujours « Si tu veux…. ». Il y a une différence entre le rejeter et manquer de foi : le rejeter, c’est refuser sciemment son projet d’amour ; et lui nous aime assez pour respecter notre refus (c’est le sens de l’expression « lui aussi nous rejettera ») ; manquer de foi, ce n’est pas refuser le projet, c’est l’accepter mais avoir du mal à garder le cap. Heureusement « chaque fois que nous manquons de foi, lui reste fidèle à sa parole, car il ne peut se rejeter lui-même ».
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Note
1 – Jacasse (littéralement « ramasse-miettes ») étant le nom d’un oiseau nuisible et bavard, on appliquait ce sobriquet à des philosophes de pacotille qui grappillaient leurs idées n’importe où.
Compléments
–« On n’enchaîne pas la vérité » : au cours du procès de Pierre et de Jean devant le Sanhédrin, le pharisien Gamaliel avait dit équivalemment la même chose : « Si c’est des hommes que vient leur résolution ou leur entreprise, elle disparaîtra d’elle-même ; si c’est de Dieu, vous ne pourrez pas les faire disparaître. » (Ac 5, 38-39).
–Il faut entendre le mot « évangile » dans son sens étymologique, c’est-à-dire « bonne nouvelle ». Pour Paul, la grande nouvelle du christianisme tient en une phrase : « Jésus Christ est ressuscité ». Et du coup, on comprend mieux contre quels adversaires Paul se bat tout au long de ces deux lettres à Timothée. Qui sont ces contradicteurs ? Paul ne le dit pas vraiment… sauf ici justement peut-être. Car, quelques versets plus bas, Paul citera deux personnes, Hyménée et Philétos, qui nient la résurrection de la chair ; on se souvient que, dans la première lettre aux Corinthiens, Paul avait déjà été affronté à la même querelle ; à ses yeux, c’est très grave : tout l’édifice de la foi repose sur la Résurrection du Christ. Voici quelques versets de la première lettre aux Corinthiens, au chapitre 15 : « S’il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité ; et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi notre foi. »

 

EVANGILE – selon Saint Luc 17, 11-19

11 Jésus, marchant vers Jérusalem,
traversait la Samarie et la Galilée.
12 Comme il entrait dans un village,
dix lépreux vinrent à sa rencontre.
Ils s’arrêtèrent à distance
13 et lui crièrent :
« Jésus, maître,
prends pitié de nous. »
14 En les voyant, Jésus leur dit :
« Allez vous montrer aux prêtres. »
En cours de route, ils furent purifiés.
15 L’un d’eux, voyant qu’il était guéri,
revint sur ses pas en glorifiant Dieu à pleine voix.
16 Il se jeta la face contre terre aux pieds de Jésus
en lui rendant grâce.
Or, c’était un Samaritain.
17 Alors Jésus demanda :
« Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ?
Et les neuf autres, où sont-ils ?
18 On ne les a pas vus revenir pour rendre gloire à Dieu ;
il n’y a que cet étranger ! »
19 Jésus lui dit :
« Relève-toi et va :
ta foi t’a sauvé. »

Jésus est en route vers Jérusalem ; il sait que ce voyage le conduit à sa Passion, sa mort et sa Résurrection ; on peut penser que si Luc tient à nous parler de son itinéraire, c’est parce que ce qu’il va nous raconter maintenant a un lien direct avec le mystère du salut que le Christ apporte à l’humanité.
Donc Jésus traverse la Samarie et la Galilée ; dix lépreux viennent à sa rencontre, mais ils restent à distance : la Loi leur interdit de s’approcher de quiconque ; ils sont contagieux à tous points de vue ; la lèpre est une maladie très contagieuse et d’autre part, elle était, à l’époque, considérée comme le signe de la malédiction divine, car on croyait qu’elle était le signe du péché. Nos dix lépreux s’arrêtent donc à distance de Jésus et, de loin, ils crient vers lui. Ce cri et le titre « Maître » qu’ils décernent à Jésus sont à la fois l’aveu de leur faiblesse et de la confiance qu’ils mettent en lui. Jésus ne bouge pas, ne se rapproche pas d’eux. Déjà une fois Luc (chap. 5,12) avait raconté la guérison d’un lépreux par Jésus : l’homme était près de lui, Jésus avait tendu la main et l’avait touché pour le guérir ; cette fois, dans l’épisode des dix lépreux, c’est de loin que Jésus dit aux malades : « Allez vous montrer aux prêtres » ; se montrer aux prêtres, c’était la démarche que les lépreux devaient faire pour que leur guérison soit officiellement reconnue. Cet ordre de Jésus est donc en soi une promesse de guérison.
On peut rapprocher l’attitude de Jésus dans l’épisode des dix lépreux de celle du prophète Elisée envers Naaman dans la première lecture ; Elisée non plus n’avait pas fait un geste, il avait simplement fait dire par son serviteur : « Va te baigner sept fois dans l’eau du Jourdain et tu seras purifié. » Dans les deux cas, effectivement, l’obéissance à l’ordre reçu apporte aux lépreux la guérison. Dans l’épisode qui nous occupe, les lépreux se mettent en marche pour aller rencontrer le prêtre ; et c’est en marchant qu’ils voient leur lèpre disparaître ; réellement, leur confiance les a sauvés. La maladie avait rapproché ces dix hommes ; dans la guérison, ils vont révéler le fond de leur coeur : ils ne sont plus dix lépreux, dix exclus ; ils sont neuf bons Juifs et un Samaritain, c’est-à-dire plus ou moins un hérétique. Tout hérétique qu’il est, le Samaritain sait que la vie, la guérison viennent de Dieu ; alors il rebrousse chemin, il fait demi-tour et cette fois, purifié, il peut s’approcher de Jésus : Luc dit « il glorifie Dieu à pleine voix » et aussi « il se jette la face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce » ce qui est une attitude réservée à Dieu. Ce Samaritain vient de rencontrer le Messie et il le reconnaît. Implicitement, il vient également de reconnaître que pour rendre véritablement gloire à Dieu, ce n’est plus vers le Temple de Jérusalem qu’il faut se tourner, mais vers Jésus lui-même. Faire demi-tour, c’est précisément le sens du mot « conversion ». Et Jésus reconnaît publiquement cette conversion du Samaritain : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé ».
« Et les neuf autres ? » demande Jésus. Eux n’ont pas fait demi-tour ; ils ont pourtant rencontré le Messie, eux aussi… mais ils ne l’ont pas reconnu… Ou, en tout cas, ils ont considéré comme plus urgent de se mettre en règle avec la Loi en continuant leur chemin vers le Temple et les prêtres. Jésus leur avait dit d’aller se montrer aux prêtres, ils y vont sans même prendre le temps de l’action de grâce.
C’est un thème fréquent des Evangiles : le salut est pour tous les hommes et, bien souvent, ce ne sont pas ceux qui s’en croient les plus proches qui l’accueillent le mieux ! « Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reconnu » dit Saint Jean. L’Ancien Testament insistait déjà très fort sur ce qu’on appelle l’universalité du salut ; nous l’avons d’ailleurs entendu dans le psaume 97/98 de ce dimanche. Et la première lecture rapportait la conversion du général Syrien Naaman, lui aussi un étranger. Plus haut, dans le même évangile de Luc, Jésus a d’ailleurs commenté cet événement pour reprocher à ses compatriotes leur aveuglement à son sujet : il a commencé par constater « nul n’est prophète en son pays » puis il a ajouté : « Il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Elisée ; pourtant aucun d’entre eux ne fut purifié, mais bien Naaman le Syrien ». Et à ces mots toute la synagogue s’était mise en colère (Luc 4,27). Et plus tard, dans les Actes des Apôtres, Luc insistera sur le refus opposé à l’évangile par toute une partie du peuple d’Israël en contraste avec le succès de la prédication chez les païens.
C’est une question qui troublait les premières générations chrétiennes ; quand Luc écrit son Evangile, par exemple, la jeune communauté chrétienne se divise sur un problème de fond : faut-il nécessairement être Juif pour être baptisé ? Ou bien peut-on admettre des non-Juifs, des païens, au Baptême ? Le récit de la guérison d’un Samaritain, d’un hérétique, et plus encore le récit de sa conversion profonde venaient à point nommé pour rappeler trois vérités à ne pas oublier : premièrement, le salut inauguré par Jésus-Christ dans sa passion, sa mort et sa Résurrection est offert à tous les hommes sans exception. Deuxièmement, rendre grâce à Dieu, c’est la vocation du peuple élu, mais parfois ce sont des étrangers considérés comme hérétiques qui le font le mieux. Troisièmement, ce sont bien souvent les pauvres qui ont le coeur le plus ouvert à la rencontre de Dieu. Pour le dire autrement : sur le chemin de Jérusalem, c’est-à-dire du salut, Jésus entraîne tous les hommes qui le veulent bien. Quelle que soit leur race, leur religion, il suffit qu’ils soient prêts à faire demi-tour.