GOLIARDA SAPIENZA (1924-1996), L'ART DE LA JOIE, LITTERATURE ITALIENNE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS

L’art de la joie de Goliarda Sapienza

L’art de la joie

Goliarda Spapienza

Paris, Editions Viviane Hamy, 2005. 336 pages.

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Roman majeur de la littérature italienne, ce chef-d’œuvre vient d’être réédité aux éditions Le Tripode. Une occasion de se (re)plonger dans les aventures de l’héroïne Modesta, qui transgresse les règles afin de découvrir le plaisir spirituel et charnel.

1998 est l’année de naissance officielle de L’Art de la Joie, roman majeur de la littérature italienne, fruit de l’imagination d’une femme de lettres, de théâtre et de cinéma, anarchiste et passionnée. Cette année-là, les éditions Stampa Alternative publient, en très peu d’exemplaires, le roman que Goliarda Sapienza porte depuis toujours. En réalité, ce chef-d’œuvre est né bien avant, dans la douleur de dix années d’écriture, entre 1967 et 1976. Et l’éditrice française Viviane Hamy lui a donné une troisième naissance, posthume et triomphale, avec la publication de sa traduction française, en 2005. Une constellation d’admirateurs s’illuminait alors que la réédition du roman, dix ans plus tard, aux éditions Le Tripode, devrait faire grandir, pour au moins trois raisons que voici :

 

  1. Les premières pages marquent à jamais

Le roman s’ouvre sur trois scènes cathartiques inoubliables. La première fait quelques lignes, écrites à la machette. L’héroïne, Modesta, se présente en déchirant le blanc de la page, elle déboule avec un souvenir de ses quatre ans, au bout d’un bâton de bois, et un panoramique cinématographique remonte jusqu’à sa mère, dont «les cheveux de lourds voile noir sont couverts de mouches», et sa sœur trisomique qui «la fixe de deux fentes sombres ensevelies dans la graisse». Goliarda Sapienza fait les présentations en nous propulsant dans l’arène d’une enfance scandaleuse.
Puis viennent deux scènes de dépucelage précoce. La première avec un prince charmant mais rustre qui assure les préliminaires dans la campagne, et fait découvrir à Modesta «cette étrange fatigue, une fatigue douce pleine de frissons qui empêche de sombrer». La seconde avec un ogre incestueux, qui assure la conclusion traumatisante, et transforme son corps en charpie, donnant raison à sa mère, qui l’avait prévenue : «les hommes ne cherchent que leur plaisir, ils te démolissent de fond en comble et ne sont jamais rassasiés».
Ces trois déflagrations successives empêchent de refermer le livre. On erre ensuite, en état de choc, dans 600 pages ravagées par un même feu. Et on se dit que seul le cinéaste Bruno Dumont pourrait restituer la violence dévastatrice de ce texte, cru, abrasif, extralucide.

 

  1. Modesta

Modesta, un prénom rare, mystérieux, comme celui de Goliarda, qui valut tant de quolibets à la romancière, pendant son enfance… Quelques lecteurs fervents de L’Art de la Joie ont certainement appelé leur fille comme cela. Dans le livre, on ne peut pas dire qu’elle soit vraiment modeste, cette Modesta qui se fait parfois appeler Mody, ce qui ne lui va guère, sauf si on rapproche le surnom du «muddy» anglais, qui signifie «boueux». Dans la fange d’une existence poisseuse d’avilissements, d’humiliations, de trahisons, Modesta continue de briller de mille feux. Non, décidément, Modesta n’est pas du genre à baisser les yeux pudiquement dans un coin, et à se faire oublier. Sans doute Goliarda Sapienza a-t-elle voulu jouer sur le paradoxe d’une femme mouvante, sculptée par les expériences, les rencontres, les épreuves, qui jamais ne se rebelle frontalement, mais toujours se relève de ses cendres. Le livre la regarde vieillir, avancer vers la mort, sans perdre une once de lumière, «parce que la jeunesse et la vieillesse ne sont qu’une hypothèse, ton âge est celui que tu te choisis, que tu te convaincs d’avoir». Rien que pour elle, pour cette rencontre unique avec une femme d’exception, le roman vaut qu’on s’y perde, qu’on s’y noie… D’ailleurs, Modesta ne sait pas nager. Elle en nourrit un grand complexe, mais quand elle se jette à l’eau, dans tous les sens du terme, la victoire est totale, et le bond en avant, incommensurable. Comme quand on achève la lecture de ce livre inclassable et foisonnant, arrimé à cette héroïne hors du commun.

  1. Naissance d’une conscience

L’art de la joie est un roman historique très particulier. Née le 1er janvier 1900, Modesta traverse toute la première moitié du XXe siècle. Comme la petite sirène devenue femme, chaque pas l’électrise de douleur, mais elle avance vers son destin, persuadée que la vie est une métamorphose de chaque instant. La pauvreté dans sa petite enfance, l’emprise de l’Eglise dans son adolescence, quand le couvent la recueille après son viol, la bisexualité assumée pendant sa jeunesse, puis la découverte du communisme et de la maternité, à l’âge adulte : le monde change, et Modesta évolue en profondeur, tout en restant fidèle à sa nature, exceptionnelle d’énergie.
Goliarda Sapienza excelle à la mettre dans une série de situations d’enfermements, dont elle se sort toujours avec grâce et panache. La romancière connaîtra d’ailleurs elle-même la prison, pour avoir volé des bijoux dans une soirée, et en tirera ensuite deux livres pénétrants, à la fois sociologiques et poétiques, qu’il faut absolument lire en complément : L’Université de Rebbibia et Les Certitudes du doute.

 

 

Goliarda Sapienza

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Goliarda Sapienza, née à Catane (en Sicile) le 10 mai 1924 et morte à Gaète le 30 août 1996, est une comédienne et écrivaine italienne contemporaine.

Biographie

Goliarda Sapienza est née dans une famille socialiste anarchiste sicilienne recomposée et comptant de nombreux enfants. Elle grandit au 20, rue Pistone à Catane. Son père, Giuseppe Sapienza, avocat, est une figure importante du socialisme sicilien jusqu’à l’arrivée au pouvoir des fascistes, et sa mère, Maria Giudice, également une figure importante de la gauche italienne, est directrice du Grido del popolo (Le Cri du peuple), le journal de la section turinoise du Parti socialiste italien, dont Antonio Gramsci est l’un des rédacteurs. Ses parents tiennent à la garder éloignée des écoles fascistes et elle reçoit une éducation originale, athée et socialiste.

En 1940, une bourse d’étude permet à Goliarda Sapienza, âgée de 16 ans, d’entrer à l’Académie nationale d’art dramatique à Rome. Dans les années qui suivirent, elle se produit régulièrement sur les scènes de théâtre, entre autres dans des pièces de Luigi Pirandello. Elle travaille aussi de temps en temps dans le cinéma, avec plusieurs réalisateurs de renom mais souvent dans de petits rôles. Tardivement, à presque 70 ans, elle enseigne la comédie au Centre expérimental de cinématographie de Rome.

Elle met fin à sa carrière d’actrice pour écrire, et commence un cycle de récits autobiographiques à la fin des années 1960 (Lettre ouverte (1967), Le Fil de midi (1969)), dans lequel elle parle de sa jeunesse, de sa relation avec ses parents, de la vie de sa famille durant le régime fasciste et son séjour dans un hôpital psychiatrique après une tentative de suicide. Les livres L’Université de Rebibbia (1983), dans lequel elle raconte son incarcération après un vol de bijoux, Les Certitudes du doute (1987) et Destin forcé (paru en 2002) complètent plus tard son œuvre.

Son roman L’Art de la joie, écrit entre 1967 et 1976, est considéré comme une œuvre majeure de la littérature italienne contemporaine. Il suscita pourtant des réticences initiales de la part des éditeurs italiens pour son contenu contestataire et féministe. Même l’intervention du président de la République, ami de sa mère, ne suffit pas à faire accepter son manuscrit qui ne sera publié pour la première fois qu’en 1998 à compte d’auteur par le mari de Goliarda Sapienza, Angelo Pellegrino (un acteur et écrivain italien), après la mort de celle-ci — en 1996 —, et passe à l’époque inaperçu.  C’est en 2005 avec la publication en Allemagne par Waltraud Schwarze, puis en France par son amie Viviane Hamy, qu’il devient un best-seller et un long-seller, traduit en quinze langues et enfin reconnu aussi en Italie.

« Le certezze del dubbio » (Les certitudes du doute, Pellicanolibri, 1987) lui permet de rencontrer son compatriote, poète publié et éditeur, Beppe Costa, qui tente, en vain, de lui donner la rente de la loi Bacchelli, sans pouvoir obtenir une réimpression de ses œuvres. Il n’est publié en italien qu’en 1998, après la mort de son auteur.

 

Œuvres

Lettera aperta (Lettre ouverte, 1967)

Il filo di mezzogiorno (Le fil de midi, 1969) (rassemblé avec Lettera aperta sous le titre Le Fil d’une vie, trad. française et préface de Nathalie Castagné, Paris, Viviane Hamy, 2008, 

L’Università di Rebibbia (L’Université de Rebibbia, 1983)

Le certezze del dubbio (Les certitudes du doute, 1987)

L’Arte della gioia, Angelo Maria Pellegrino, 1998, (L’Art de la joie, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, Paris, Viviane Hamy, 2005, 

Io, Jean Gabin (trad. Française Moi, Jean Gabin, Le Rayol, France, Éditions Attila, 2012, 176 p. 

Appuntamento a Positano (Einaudi, Turin 2015), (Rendez-vous à Positano, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, Le Tripode, Paris 2017)